‹ Etudes sur le système nerveuxChapitre 12 sur 28 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Anastomoses nerveuses.

Les anatomistes entendent par anastomoses l’abouchement de canaux, soit artériels, soit veineux, soit lymphatiques. Ce sont tantôt des troncs égaux qui se réunissent, tantôt des troncs d’inégal volume qui se confondent , tantôt enfin des ramuscules qui viennent se réunir, s’aboucher dansle trajet d’un gros tronc. Les anastomoses des vaisseaux entre eux ont pour but de régulariser le cours du liquide, d’empêcher qu’il ne soit gêné par une trop grande affluence; inconvénient qui serait inévitable si ces anastomoses n’étaient un moyen de dégorgement et de dérivation. Existe-t-il pour les nerfs des anastomoses destinées à régulariser le cours du fluide nerveux, et à rétablir le mouvement et la sensibilité dans les parties où ces deux propriétés sont éteintes par la section d’un nerf? Ces anastomoses nerveuses ont été admises et plus tard repoussées : Béclard a été jusqu’à penser que leur existence était nécessaire , et que toute la différence entre elles et les anastomoses sanguines se trouve dans la nature de la matière nerveuse, qui n’est pas liquide comme le sang des vaisseaux.

Ces anastomoses n’existent pas pour les plexus des membres, puisqu’on peut séparer les nerfs qui les constituent, et qu’il n'existe pas là de fusion. On

observe une disposition bien differente dans la communication du nerf pneumogastrique avec le plexus solaire ; aussi existe-t-il là une véritable anastomose; le même fait se retrouve encore dans la communication des nerfs facial et sous-orbitaire. Mais dans la plupart des cas les nerfs s’accolent , marchent ensemble sans se confondre, et sans venir se perdre dans le même organe ou dans un organe séparé.

Il résulte de notre manière de voir que ces anastomoses seraient très-rares, et qu’ainsi elles ne rétabliraient presque jamais les fonctions d’un organe quand celles-ci sont annihilées.

Appelons à notre aide l’expérimentation , et demandons-lui des lumières sur ce sujet important.

Et d’abord, il est , je crois , d’autorité, dans l’état actuel de la science, 1° que les cicatrices entre deux bouts de nerf ne sont jamais nerveuses , mais bien de nature cellulo -fibreuse ; 2° la sensibilité et le mouvement une fois détruits dans un organe ne se rétablissent jamais, à moins toutefois que deux espèces de nerfs ne viennent se distribuer à cet organe, ou que le nerf n’ait été qu’incomplètement coupé; et alors on peut voir la sensibilité et le mouvement se réveiller, sinon d’une manière parfaite, au moins dans une sorte de medium entre l’annihilation et l’état normal. On sait encore, comme je l’ai dit en commençant ce travail , que si dans la destruction d’un nerf on conserve l’enveloppe et les canaux qui entourent chaque libre nerveuse , le mouvement et la sensibilité ne sont pas moins abolis dans l’organe auquel le nerf vient se distribuer : il résulte de là que le né-

vrilème et les gaines ne sont pour rien dans la transmission du fluide.

Comment dire maintenant que dans la cicatrice d’un nerf, ou il n’y a plus rien de l’état normal, on puisse retrouver une portion analogue à la structure de ce nerf et des fonctions identiques? Comme on le voit, après la destruction d’un nerf, nous croyons peu «à ces anastomoses, qui rétabliraient les fonctions de l’organe auquel le nerf se distribue. Recherchons donc à quelles causes est due la nouvelle influence nerveuse, et apportons donc en preuve de ce que nous venons d’annoncer , toutes les lumières que l’expérience et l’expérimentation peuvent nous donner. Je vais commencer par des faits.

J’ai , chez un canard , coupé la cinquième paire à sa sortie du crâne, et dans lè même instant les mâchoires se sont écartées l’une de l’autre sans pouvoir se rapprocher ; le bec, largement ouvert, est demeuré béant pendant quelque temps; l’animal ne pouvait ni boire ni manger. Ce n’est que plus tard que les fonctions se sont rétablies , et que la mastication est devenue libre. En revenant plus tard en détail sur cette expérience , je parlerai des changemens que celte section a amenés dans la vision.

Je croyais que les fonctions s’étaient rétablies à l’aide des anastomoses et du nerf facial , qui dans les oiseaux est, comme on lésait, à l’état rudimentaire. Quelle fut ma surprise, lorsque, disséquant les organes, je trouvai quelques filets nerveux qui n’avaient pas été coupés, et qui sans doute avaient suffi pour alimenter, par un courant nerveux continuel, les

parties auxquelles ce nerf vient porter l’influence nerveuse. En effet, pourquoi, quand une portion d’un nerf est coupée, celle qui est intacte ne remplacerait elle pas la première, absolument comme un organe sécréteur devenu seul fait les fonctions de celui qui est détruit; comme un vaisseau prend un accroissement de volume pour recevoir une plus grande quantité de sang, et remplacer le vaisseau oblitéré.

C’est ici le cas de rapporter un fait curieux qui démontrera que les anastomoses ne concourent en rien au rétablissement de la sensibilité et du mouvement, et que , dans l’état naturel , elles servent seulement à favoriser le cours du fluide nerveux du centre à la circonférence.

Honorine M — , âgée de quarante-cinq ans, d’une constitution assez forte, jouissant d’une bonne santé d’ailleurs, fut prise subitement pendant le mois d’août de douleurs rhumatismales, de raideur dans les muscles de la cuisse et de la jambe gauches. Ni les applications de sangsues à l’anus , ni les vésicatoires posés à la face interne de la cuisse, ne purent triompher de la contracture du membre; même dès ce moment des douleurs atroces se firent sentir par accès , et furent assez violentes pour arracher des cris «à cette malade.

Elle futalors forcée d’entrer dans un grand hôpital. Des cataplasmes émolliens, des fomentations narcotiques et des vésicatoires saupoudrés avec l’acétate de morphine, furent en vain mis en usage pour soulager la malade. Découragée , elle revint chez elle pour y recevoir de nouveaux soins de son médecin , qui re-

nouvela sans plus de succès les applications de sangsues îi l’anus. Six mois après le début de sa maladie, voici quel était son état quand elle se présenta «à nous : 1° tout le membre abdominal gauche était tellement raide , qu’il semblait formé d’une seule pièce ; 2° la rotule était déprimée et enfoncée entre les condyles du fémur et du tibia ; 3° le pied était étendu ; les orteils étaient fléchis. Toutes ces parties restaient dans une position invariable. Les muscles étaient durs et tendus. Exposé à la chaleur du lit, le membre laissait encore un peu fléchir le genou , mais dès qu’il était mis a découvert, il n’y avait plus de flexion possible. Du reste , il était le siège de douleurs vives qui causaient l’insomnie, et arrachaient des cris à la malade.

Le 15 avril j’employai la cautérisation : je promenai très légèrement un fer rouge sur la peau de la cuisse et de la jambe; et j’éteignis les douleurs de la brûlure par l’application de compresses d’eau froide. La douleur et la contracture persistèrent ; je songeai a recourir alors aux fomentations, aux cataplasmes froids, au laudanum, au datura stramonium, appliqués sur la brûlure non encore guérie. Tous ces moyens furent inutiles , et les douleurs devinrent bientôt insupportables. Dans cet état, je proposai à la malade la section des nerfs douloureux : elle accepta. J expliquerai plus tard comment le nerf fut mis à découvert.

Maintenant que j’ai exposé l’ensemble des phénomènes morbides qu’éprouvait cette malade, il ne sera pas sans intérêt de passer en revue l’état propre à chacun des organes en particulier.

1° La peau de la face dorsale du pied était polie, lisse et tendue. 2° 11 fallait promener le doigt à l’extérieur du genou pour sentir la rotule , car elle était dominée par les condyles du fémur. En promenant le doigt à la face antérieure , on sentait le crural antérieur dur et tendu comme une corde. L’aplatissement du genou était déterminé par la contracture de ce muscle. 3° La malade éprouvait de violentes douleurs dans la cuisse et dans la jambe; leur apparition n’avait pas lieu à des époques privilégiées; elles se montraient la nuit aussi bien que le jour; elles étaient occasionnées par la plus petite cause , et rendues intolérables par la pression , elles arrachaient à la malade des crisperçans et plaintifs. Aussi était-elle effrayée de l’idée qu’on allait l’examiner. Où était le siège de cette contracture des muscles? où rechercher la cause première de ce désordre? était-elle dans les nerfs, source de toute contraction et de tout mouvement? ou bien le principe de cette maladie gisait-il dans la moelle épinière elle - même ? Ces questions étaient graves , et nous nous les sommes adressées plusieurs fois pour employer une médication appropriée à la maladie. Je pensai que les nerfs de la cuisse étaient seuls le siège du mal; car il était évident pour moi que si la moelle épinière eût été affectée d’un côté, tout le côté correspondant du tronc eût été frappé de contracture : or ce phénomène n'existait pas, puisque la fesse ne présentait aucune trace d’un accident semblable. Je fus amené à conclure que la maladie dépendait d’une affection du névrilème , en examinant que cette affection était générale dans le

membre, et que je ne pouvais invoquer la présence d’une tumeur. C’était un véritable tétanos partiel. J’ai déjà démontré ailleurs que le tétanos peut dépendre des congestions du névrilème et des membranes de la moelle.

La section des nerfs sciatique et crural m’a prouvé que chacun des filets qui les composaient était intact , et que le névrilème seul était rouge et enflammé.

Tel était l’état des organes ; et j’ajouterai que la méthode endermique , appliquée par M. Trousseau et par moi , avait constamment échoué , lorsque j’eus recours à un moyen extrême , nécessaire , et que je regardais comme efficace, la section des nerfs.

Le 23 février 1834, je pratiquai la section du nerf sciatique à la partie postérieure de la cuisse , entre la tubérosité de Tischion et le grand trochanter. Une incision , parallèle à la longueur du nerf sciatique , fut pratiquée entre les mêmes tubérosités osseuses , à la partie inférieure de la fesse : je la prolongeai dans une longueur de deux pouces. J’incisai successivement un tissu cellulaire abondant, le muscle grand-fessier, et des artères qui exigèrent sept ligatures. Les lèvres de la plaie furent écartées; pressant alors en dehors de la tubérosité ischiatique, je reconnus le siège du nerf aux douleurs très vives que détermina la pression : celles-ci se proloao-eaient dans tout le membre. Je m’assurai ainsi de

la position précise du nerf, et l’isolai des parties environnantes : je pouvais facilement le déplacer avec le doigt. Une sonde cannelée fut passée sous le nerf:

elle causa d’épouvantables douleurs, et nous procédâmes promptement «à la section.

Les deux extrémités coupées, j’observai les phénomènes suivans : 1° On distinguait des filets nombreux, arrondis et sailîans; 2° ils étaient isolés, et on voyait très distinctement leur cloisonnement ; 3n leur substance blanche était très apparente à l’extérieur de chaque filet ; 4° chaque extrémité coupée ressemblait assez bien à un pinceau de chiendent, composé de racines de ce végétal placées parallèlement; 5° le névrilème était rouge, épaissi : les mêmes caractères se retrouvaient dans chaque petite gaine ; 6° l’extrémité qui tient à la moelle épinière était douloureuse ; au contraire , celle qui est au dessous ne présentait aucune trace de sensibilité.

Après la division du nerf sciatique , les douleurs disparurent dans tout le membre, excepté dans le muscle crural antérieur qui conservait toujours de la contracture. Les muscles de la partie postérieure de la cuisse, et tous ceux de la jambe, devinrent mous : toute dureté avait disparu. Le tendon d’Achille, revenu à l’état ordinaire, n’offrait plus aucune tension, et les orteils n’étaient plus fortement fléchis. Le membre, resté à son degré de température, était le siège d’une sorte d’engourdissement constant.

La sensibilité existait: 1° à la face antérieure de la cuisse ; 2° à la face interne ; 3° h la face externe ; 4° à la partie antérieure de la jambe; 5° à la partie interne et externe de la jambe , au coude-pied , à la face dorsale du pied , aux orteils. Elle avait totalement disparu à la face plantaire.

Le 27 février, j’ai fait la section du nerf crural , parce que la contraction persistait à la partie antérieure et interne de la cuisse, parce qu’il existait encore des douleurs. Il est utile de faire précéder la relation des détails de cette opération d’une explication complète de l’état particulier des organes.

1° En promenant la main sur la partie antérieure de la cuisse, j’ai senti le muscle crural antérieur fortement tendu, et la rotule appliquée violemment sur les condyles du fémur : il n’était pas possible de lui communiquer les moindres mouvemens.

2° Les muscles de la partie interne offraient aussi une certaine tension.

3° La sensibilité existait sur tous les points du membre , excepté à la plante du pied.

4° La malade pouvait lever le membre en totalité , soit qu’elle fût couchée sur le dos, soit qu’elle reposât sur le côté sain ; mais ce membre se levait alors d’une seule pièce comme un bâton.

5° La malade remuait les orteils , mais faiblement.

G° Ce mouvement avait évidemment pour agens les muscles adducteurs et surtout le crural antérieur.

7° La température du membre était conservée.

Après avoir noté avec soin tous les phénomènes que je viens d’exposer , j’ai procédé delà manière suivante à la section du nerf crural.

Une incision d'un pouce et demi en dehors de l’artère crurale, au de\ant des muscles psoas et iliaque réunis sur lesquels il repose, le mit promptement à découvert. Il fut facile de le reconnaître à sa forme

rubanée , à sa couleur blanche , à la disposition de ses filets en cet endroit , qui sont épanouis et placés parallèlement les uns au dessus des autres. La pression des filets qui le composent donnait lieu à des douleurs très vives. Je passai derrière une sonde cannelée au moyen de laquelle je l’incisai en totalité avec le bistouri; la douleur fut violente au moment de l’incision; elle était vive encore quand , après la section , on pinçait ou touchait seulement l’extrémité supérieure ; enfin , elle était encore déterminée , bien que plus légère, par le pincement du bout inférieur.

Voici d’ailleurs les phénomènes remarquables qui se sont présentés après la section : 1° la douleur a complètement disparu pour être remplacée par un engourdissement général; 2° le crural antérieur s’est relâché, la contracture a disparu, la rotule est devenue saillante , et il a été facile de lui imprimer des mouvemens d’allée et de venue ; 3° les muscles de la partie externe de la cuisse détendus aussi sont devenus mous ; 4° dès ce moment , la malade n’a pu lever le membre, qui s’il était soulevé en l’air retombait à l’instant même entraîné par son propre poids ; la seule puissance qui luttait contre la force de gravitation était représentée par les muscles psoas et iliaque, fessiers et tenseur de l’aponévrose fémorale , mais leur action se bornait à s’opposer à la rapidité de la chute; 5° le coude-pied était mobile sous l’influence de la volonté de la malade, lorsque le membre reposait sur le lit; 6°jepouvais plier la jambe sur la cuisse; 7° la sensibilité était conservée à la cuisse et à la jambe

dans tous ses points, en avant, en arrière, en dedans et en dehors; 8° le pied était très sensible en dedans et en dehors, il en était de même des orteils : la face planlaire seule était insensible; 9° enfin, la température du membre était conservée.

Comment la sensibilité a-t-elle pu être conservée dans le membre? Comment se fait-il que le bout inférieur du nerf crural ait été sensible au pincement?

On sait que l’on a regardé la chaleur animale comme prenant en partie sa source dans le système nerveux. Ce fait semble nous fournir une preuve du contraire , puisqu’en effet la température de tout le membre n’a pas été diminuée, malgré la section des nerfs seiatique et crural, à moins que l’on ne veuille admettre que la température de la peau était conservée, parce que l’on n’avait pas coupé les branches qui viennent s’y distribuer. D’une autre part , comment expliquer la persistance de la sensibilité malgré la section de ces deux gros nerfs , si ce n’est par la conservation des branches qui viennent se répandre dans les tégumens? Il n’est pas inutile ici de passer rapidement ces diverses branches en revue. Il y a d’abord la branche inguino- cutanée , le nerf génito-crural , les rameaux de l’ obturateur et de la branche iléo-scrotale . Jusqu’ici les dispositions anatomiques rendent bon compte de ce qui s’est passé. Mais comment expliquer la sensibilité qui persiste à la face interne du pied parcouru par le nerf saphène interne qui vient du crural ? Comment se rendre raison de celle qui existe au côté externe et à la face dorsale } qui reçoivent leurs filets nerveux du sa-

phène externe et de la branche musculo-cutanée , fournis l’un et l’autre par le poplité?

En attendant que l’examen cadavérique nous explique clairement ces divers phénomènes , qui trouvent aussi une partie de leur explication dans l’étude de l’origine du nerf saphène interne, poursuivons l’histoire de cette malade. Qu’il me soit permis seulement de dire par anticipation que le nerf sciatique n’avait pas été entièrement divisé.

La malade conserva donc toute la sensibilité des tégumens , excepté à la plante du pied. Quelques jours après tout le membre était œdémateux. Pendant les trois premiers jours qui suivirent cette opération, il y eut du sommeil et un calme remarquable. Cependant , bientôt il survint de la toux , puis du dévoiement , et au bout de huit jours on aperçut une escarre à la région sacrée. Le membre, toujours sensible, conserva la facilité des mouvemens dans le coude-pied ; mais le dévoiement et la toux persistèrent. Il s’y joignit une grande prostration. L’escarre se détacha le troisième jour ; elle laissa à la place une ulcération profonde qui s’avançait jusqu’au sacrum, et la malade succomba avec absence complète de douleurs dans le membre.

L’autopsie cadavérique fut faite vingt - quatre heures après la mort. Le poumon gauche était hépatisé à la base; il contenait trois petits abcès à la circonférence ; il était sain et crépitant au sommet. Les bronches étaient remplies de mucus. Le poumon droit était le siège d’une congestion cadavérique. La membrane muqueuse de l’estomac était soulevée

dans plusieurs points par des gaz qui annonçaient un commencement de putréfaction ; elle présentait quelques plaques rouges près du pylore. L’intestin grêle était sain. Il existait une rougeur pointillée très prononcée dans le cæcum et le colon ascendant. Le foie et la rate étaient à l’état normal.

Le cerveau n’offrait rien de remarquable , la moelle épinière était petite et saine dans sa partie supérieure. Les nerfs de la queue de cheval du côté gauche étaient plus rouges que ceux du côté opposé. La substance grise inférieurement était aussi plus rouge, mais sa consistance était à l’état normal.

A l’examen du membre nous avons vu le nerf crural presque entièrement coupé au-dessous du pubis, de nombreuses branches du nerf génito-crural se rendaient dans les tégumens de la cuisse , ainsi que la branche inguino-cutanée. Le nerf sciatique n’avait point été coupé entièrement, un certain nombre de fiiets ( à peu près le quart du faisceau) avaient échappé à la section ; il était plus rouge que celui du côté opposé.

A la partie postérieure du sacrum existait une vaste ulcération à bords noirs et inégaux. Les plaies des incisions étaient recouvertes de bourgeons charnus pâles, et d’une suppuration grisâtre, il n’y avait pas de décollement autour de leurs bords.

Par cette portion du nerf sciatique échappée à la section , on se rend très bien compte de la persistance des mouvemens dans le coude-pied, puisque des branches qui vont se répandre dans les muscles de la partie antérieure de la jambe avaient été con-

serves. Il en est de même pour les mouvemens des orteils. D’un autre côté on comprend comment les mouvemens étaient si peu étendus , puisque la plus grande partie des filets qui composent le nerf avaient été coupés. On se rend encore parfaitement raison de l’impossibilité où était la malade de lever le membre , en réfléchissant au mode de distribution du nerf crural dans les muscles de la cuisse , comme aussi l’on s’explique facilement comment la partie supérieure de la cuisse a conservé un certain mouvement, en se rappelant l’insertion des muscles grand-fessier, tenseur, obturateur, carré crural, psoas et iliaque réunis. Enfin la persistance de la sensibilité de la peau dans tout le membre, excepté à la plante des pieds, trouve une explication toute naturelle , d'abord dans le mode de terminaison du nerf génito-crural, ensuite dans le mode de distribution de la branche inguino-cutanée qui se perd dans la peau de la cuisse, et même de la jambe, s’anastomose avec le nerf saphène, et fournit des rameaux innombrables aux tégumens , et enfin dans le mode de distribution du nerf obturateur.

Pour bien apercevoir ces anastomoses , ou plutôt pour les mettre aisément à découvert , il faut que lés nerfs soient encore entourés d’un névrilème humide, ou, s’il est possible, il faut les examiner pendant que l’animal conserve encore de la chaleur. Il est évident que les anastomoses servent au cours du fluide nerveux et qu’elles l’appellent dans les organes , qui alors le reçoivent par plusieurs voies ; elles me paraissent par conséquent destinées a équilibrer le

fluide dans nos organes. On ne peut expliquer les chocs électriques que par les anastomoses ; on sait en effet , lorsqu’il existe une névralgie , avec quelle incroyable rapidité la douleur voyage de l’extérieur de la face aux parties les plus profondes, ce qui ne peut s’expliquer raisonnablement que par la continuité de deux nerfs au moyen d'une anastomose.

Il découle incessamment des centres nerveux un fluide qui produit une tension continuelle dans les organes, tension qu’il faut bien distinguer de la contraction que commande la volonté dans les muscles extérieurs. Cette tension est générale, elle existe dans tous les tissus, elle dépend de l’abord du fluide nerveux seulement , tandis que la contraction volontaire, outre la tension habituelle, reçoit du sensorium commune une influence qui la dirige et la commande. Aussi après la section du nerf vivifîcateur toute tension et toute contraction cesse-t-elle.

Or le fluide nerveux arrive aussi bien aux organes par les anastomoses que par les cordons nerveux. Mais il faut que les anastomoses aient une bien petite part dans le cours du fluide nerveux, puisqu’un membre n’a jamais la tension et Ja résistance habituelle de ses chairs, quand un nerf a été coupé.

Pour qu’un muscle volontaire agisse , il faut qu’il reçoive directement et non par anastomoses le fluide de la moelle épinière , car dans le dernier cas la volonté ri’a aucune influence sur sa contraction.

Si après la section d’un nerf le mouvement se rétablit incomplètement, ou bien est conservé, ou bien encore est seulement affaibli, on peut être cer-

tain ou que Je nerf n’a pas été coupé complètement, ou qu’un autre nerf se rend de la moelle à l’organe musculaire. C’est ainsi que nous pouvons expliquer comment après la section incomplète du nerf trifacial , chez le canard , les mouvemens de mastication se sont peu à peu rétablis par l’abord d’une plus grande quantité de fluide nerveux , au moyen de la portion du nerf restée intacte.

On trouve donc peu de moyens de conservation de la sensibilité et des mouvemens dans les anastomoses lorsqu’on a fait la section d’un nerf. Comment alors expliquer dans ce cas la persistance dans l’organe des fonctions motrices et sensitives? Si l’on ne peut s’en rendre compte par ses anastomoses, il faut donc en chercher l’explication dans l'existence d’un autre nerf qui vient se plonger dans l’organe auquel aboutissait celui qui a été coupé.

Il est donc vrai qu’un nerf qui a été coupé n’a pas de fonctions à remplir au dessous de sa section, qu’en conséquence il ne conserve d’action et d’influence que jusqu’à l’endroit où il a été divisé, et que la portion qui est au dessous devient alors inutile.

C’est alors que nous voyons cette dernière partie perdre de sa blancheur, de son volume, s’atrophier , tandis que la partie supérieure au contraire augmente et se développe au dessus du point divisé. Un nerf n’a donc de puissance qu’autant qu’il tient au centre nerveux , et les anastomoses ne peuvent servir qu’à favoriser la circulation du fluide dans l’état ordinaire.

Ce qui démontre l’exactitude de la proposition

que j’avance, c’est que le mouvement ne se rétablit pas dans les muscles où le nerf coupé vient se perdre, alors même qu’un autre nerf laissé intact vient s’anastomoser largement avec lui. La section de l’un des nerfs récurrens, par exemple , paralyse la corde vocale correspondante, et cependant le nerf laryngé supérieur a avec lui une anastomose extrêmement large. Si les deux nerfs récurrens sont coupés, les deux cordes vocales cessent tout mouvement, et cependant il existait entre le nerf laryngé et le même nerf récurrent de grandes anastomoses pour le courant nerveux.

Ainsi donc la branche principale d’un nerf ayant été coupée , et toute communication étant interrompue entre elle et le tronc nerveux , il faut regarder le mouvement comme perdu dans l’organe où ce nerf va se distribuer.

Quand le nerf facial a été divisé , le mouvement ne se rétablit pas dans les muscles auxquels il se distribue , quoiqu’il y ait une anastomose entre lui et le nerf maxillaire supérieur (1).

(I) Les recherches de M. Heurteloup, médecin des hôpitaux de Paris, et d’un aide d’anatomie de la faculté de la même ville, viennent encore confirmer celles que je publie et donner plus de force à mon opinion. En parlant des cicatrices des nerfs, je rapporterai des expériences qui rendront encore plus convaincantes mes assertions sur l’inutilité des anastomoses pour rétablir la sensibilité et le mouvement lorsque le nerf, qui se distribue à un muscle , a été complètement divisé.

Page 1