CHAPITRE
Fonctions du nerf optique et des nerfs de V orbite.
Si nous avons pu démontrer jusqu’à l’évidence, que le nerf olfactif ne naît pas du cerveau, nous ren-
contrerons moins de difficultés encore à prouver que la deuxième paire de nerfs ne naît pas de cet organe , mais bien des parties supérieures de la moelle épinière. Quelques auteurs ont prétendu dans ces derniers temps que le nerf optique est exclusivement formé par les tubercules quadrijumeaux; mais cette opinion est mal fondée, puisqu’il est notoire que ce nerf est produit : 1° par les tubercules quadrijumeaux; 2° par les couches optiques, qui semblent principalement lui donner naissance. Cette double origine facilement appréciable dans l’homme, devient d’une évidence plus frappante encore chez certains animaux. Dans le cheval , par exemple , le nerf optique figure à sa naissance un grand ruban blanc , dont la plus grande partie vient des corpora geniculata ( couches optiques) , et la plus petite sort des tubercules quadrijumeaux, sous forme d’une bandelette blanche, naissant entre les tubercules quadrijumeaux , et se continuant avec chaque nerf optique. Dans cet animal , les tubercules quadrijumeaux étant recouverts , en grande partie, par de la substance grise, la bandelette blanche dont nous venons de parler ne peut avoir que peu d’étendue. Ainsi les nerfs optiques naissent d’abord d’un point sensible, les tubercules quadrijumeaux, et ensuite des cordons antérieurs de la moelle épinière, qui forment les couches optiques. Ces deux racines nerveuses se confondent plus tard , de manière à ne plus former qu’un seul tout , dépourvu dès le principe de névrilème.
Il existe dans l’intérieur de l’œil une membrane qui a beaucoup excité les travaux des anatomistes,
qui, regardée par les uns comme une dépendance du nerf optique , est considérée par les autres , comme tout à fait distincte de ce nerf , et ayant seulement des rapports avec ce cordon nerveux : cette membrane c’est la rétine. Si nous examinons quels sont ses usages, nous voyons que par son étendue elle est appelée à servir de tégument interne «à l’œil, et qu’elle est en outre destinée à recevoir l’impression de la lumière, comme la peau perçoit celle des corps extérieurs. L’impression d’une lumière trop forte, devient douloureuse à l’œil. Un rayon de soleil qui frappe directement la rétine, peut la paralyser pendant quelques mstans, en rendant impossible la perception des corps, et l’ébranlement de la membrane par l’arrivée de nouveaux faisceaux de lumière. C’est donc évidemment une membrane sensible , semblable aux nerfs qui se répandent à la peau: toute la différence consiste dans la nature des corps qui l’irritent. La choroïde, en absorbant une partie de la lumière , est destinée à empêcher que des impressions trop vives n’offensent la rétine : elle sert ainsi d’enveloppe à cette membrane , comme l’épiderme à la peau : aussi dès qu’elle est dépourvue de pigmentum , comme chez les Albinos , la rétine estelle irritée facilement par l’impression d’une lumière un peu vive. Est - il possible maintenant d’admettre l’insensibilité de cette membrane , que certains physiologistes prétendent avoir reconnue par des expériences? Ce résultat nous semble peu probable, quoiqu’ils aient, disent-ils, déchiré , coupé en tous sens la rétine , sans que l’animal ait témoigné la
moindre douleur; et ce doule est fondé sur ce que celle membrane, qui continue le nerf optique, semble en avoir toutes les fonctions.
Le nerf optique , naît des pyramydes antérieures, en plus grande partie que des tubercules quadrijumeaux, c’est-à-dire plus d’un point insensible que d’un point sensible; il est en conséquence à la fois, nerf conducteur et nerf doué de sensibilité, puisque , comme les deux racines des nerfs de la moelle, il a deux origines opposées. L'expérience va démontrer cette proposition.
Si après avoir mis à découvert le nerf optique , on le pince, l’animal témoigne la douleur par les cris qu’il pousse, et parles elforts qu’il fait pour s’échapper.
J’ai tenté cette expérience sur différens animaux , notamment sur des canards, et j’ai toujours obtenu le même résultat. Sur un de ces derniers, j’ai isolé le nerf optique , et après avoir provoqué de la douleur par le pincement, j’ai incisé le nerf derrière l'endroit pincé ; mais l’animal a paru peu sensible à cette division. Il en est de ce nerf comme du nerf facial, qui est plus sensible à la douleur, alors qu’on .l’offense par pincemens , des déchiures , et de petites sections partielles. Ainsi s’explique l’absence delà douleur, dans la section rapide du nerf optique pendant l’extirpation de l’œil ; et cette espèce d’insensibilité dont a parlé M. Blandin dans le t. XII du Dictionnaire de Médecine et de Chirurgie pratique (Art. nerfs).
Il faut ajouter maintenant que le nerf optique possède la propriété de conduire l’impression de la lumière. Ce phénomène est aboli par la section du
nerf : les rayons lumineux qui frappent la rétine cessent d’être transmis au cerveau. Le ramollissement du nerf optique, les tumeurs de diverse nature qui se développent sur son trajet , et agissant les uns par leur influence désorganisatrice , les autres par leur puissance comprimante, amènent une interruption complète entre l’œil et le cerveau. Ce serait sans doute ici le moment de parler de l’influence des tubercules quadrijumeaux sur la vision, et d’examiner les nombreuses expériences dont ils ont été l’objet. Nous pourrions citer alors celles qui nous sont propres, et faire connaître des observations d’anatomie pathologique que nous avons recueillies. Nous avons pensé cependant qu’il valait mieux, pour décrire les usages de ces organes , attendre l’instant où nous nous occuperons des renflemens nerveux contenus dans le crâne et dans le canal vertébral.
On a pendant long-temps discuté si les nerfs optiques se croisent , et chaque auteur a cité à l'appui de son opinion des faits qui semblent y attacher le cachet de l’évidence et de la vérité. Après de longs débats, on est arrivé à ce résultat : qu’il y a autant de preuves pathologiques et anatomiques du côté de ceux qui admettent le croisement que du côté de ceux qui le rejettent. Cette dernière opinion est encore celle de quelques anatomistes de nos jours, et notamment de M. HippolyteCloquet. Presque tous les physiologistes d’ailleurs ont adopté l’opinion du croisement; en effet, l’anatomie humaine et l’anatomie comparée semblentne laisser aucun doute sur ce sujet.
L’anatomie pathologique vient confirmer ce que
l’anatomie normale avait démontré. Le ramollissement du nerf optique, du côté droit, détermine la perte de la vision du côté gauche. Aux efforts tentés par l’anatomiste et le pathologiste, l’expérimentation est venue ajouter le résultat de ses travaux, c’est-àdire une masse de faits qui ne permettent plus le doute sur la décussation des nerfs optiques.
M. Magendie a alternativement coupé le nerf optique du côté droit et du côté gauche derrière le chiasma , et s’est assuré ainsi que la paralysie était croisée ; par la section du chiasma lui-même, il y a eu paralysie des deux côtés.
Le même auteur a prouvé encore qu’en coupant le nerf optique du côté droit , et après la décussation de ces nerfs , on paralyse l’œil correspondant.
Aucun des nerfs de l’orbite dits de la vision ne préside à la vision. Le nerf optique seul sert à conduire l’impression des rayons lumineux au cerveau. L’absence d’action de tous les nerfs qui vont se distribuer aux muscles de l’œil, n’empêche pas la vision. Ch. Bell parle d’un malade qui avait une paralysie de tous les muscles de l’œil, et chez lequel la vision était parfaite, comme appréciation et comme jugement de la couleur et de la forme des corps.
Je dois ajouter que M. Magendie a regardé le nerf de la cinquième paire comme concourant a l’accomplissement de la vision. En parlant des usages de cette dernière paire de nerfs, nous verrons ce qu’il faut en penser.
Usac/es des nerfs moteur oculaire commun , moteur oculaire externe et pathétique .
Nul organe n’est mieux partagé sous le rapport de la variété des mouvemens que le globe de l’œil. Comme cela a lieu pour le larynx , des muscles nombreux viennent s’y fixer pour lui donner la mobilité dont il jouit. C’est à l’action combinée de tous ces muscles , ou à Faction isolée de chacun d’eux , que l’on doit cette expression des perceptions de l’ame, des désastres du cœur, de la colère, de l’inquiétude, de la jalousie , de la gaîté , du dédain , des passions touchantes. Ce sont en un moment ces mouvemens répétés de l’œil qui indiquent l’incertitude, le désir de connaître par de nouvelles impressions ce qui a échappé à l’ame et ce qui lui est inconnu. C’est l’immobilité du globe de l’œil qui atteste une pensée profonde, où une attention contemplative. Par une douce agitation , le globe de l’œil se promène avec complaisance sur les objets qui sourient à l’imagination; c'est enfin par ces changemens successifs qu’éprouve le globe de l’œil au moyen de ses muscles , que nous sommes frappés d’admiration pour cette belle harmonie de l’univers, ce qui a fait dire qu’il trahissait la pensée et qu’il était le miroir de l’ame.
Tous les muscles sont animés par des nerfs qui leur apportent la faculté de se contracter. La section d’un de ces nerfs, ou sa destruction par une cause quelconque , empêchant la communication avec les centres nerveux , amène des changemens remarqua-
blés dans la situation du globe de l’œil, changemens que nous sommes à même d’observer tous les jours.
Ch. Bell a établi pour l’œil deux grandes classes de nerfs. L’uue est destinée au sentiment et l’autre au mouvement; il a subdivisé la dernière en deux ordres : le premier représenté par ceux qui agissent sous l’influence de la volonté, et le second formé par ceux qui ne sont pas sous la puissance du cerveau. Il a donc établi des nerfs volontaires et des nerfs involontaires. Je ne saurais en aucun point partager les vues de Ch. Bel, qui me semblent manquer d’exactitude. Or, il s’agit de démontrer que les nerfs moteur oculaire commun, moteur oculaire externe et pathétique, possèdent les propriétés des autres nerfs, c’est-àdire qu’ils sont sensitifs et moteurs, et enfin que tous les muscles de l’œil sans exception sont soumis à l’influence de la volonté.
Les nerfs qui viennent se distribuer dans les muscles de l’œil sont destinés à rapporter au cerveau leur degré de tension et de fatigue. Ils ont donc pour mission de rapporter les impressions qu’a reçues le muscle, absolument comme ceux qui se répandent dans la peau , et qui ont pour but de porter les impressions reçues au centre commun. Ainsi ces nerfs doivent jouir à un plus ou moins haut degré de la sensibilité, puisqu’ils sont douloureux, puisqu’ils communiquent avec un point sensible des centres nerveux. Lorsqu’on déchire ou qu’on pique les nerfs moteur oculaire externe, moteur oculaire commun , et pathétique , on détermine une douleur vive. La sensibilité n’est pas aussi marquée lorsqu’on les
divise avec l'instrument tranchant, le rapprochement intime des filets qui composent chacun d’eux, fait que la sensibilité est moins développée que dans le nerf trifacial, dont les filets sont nombreux et peu rapprochés. La disposition anatomique confirme encore la théorie que j’ai développée ailleurs. Le nerf pathétique nait évidemment d’un point sensible , puisqu’il sort de la partie postérieure de la protubérance annulaire, de la valvule de Vieussens, par un ou plusieurs filets grêles. Les nerfs moteurs oculaires communs prennent aussi leur origine d’une portion sensible , d’un point de la substance nerveuse placé entre les pédoncules du cerveau. Les nerfs moteurs oculaires externes naissent de l’extrémité céphalique de la moelle , dans un sillon qui la sépare de la protubérance annulaire : sur de grands animaux on peut suivre leurs racines très profondément et même sur les côtés de la moelle.
Après avoir établi que ces trois nerfs réunissent les facultés de sentir et de présider aux mouvemens , il faut démontrer que les muscles de l’œil sont tous sous l’influence de la volonté. Les muscles droits et obliques peuvent, d’un commun accord, agir sur le globe de l’œil , avec ou sans influence de la volonté. Dans le premier cas , ce sont des mouvemens harmoniques : lorsqu’au contraire ils ne sont plus soumis à l’influence de la volonté , le globe de l’œil est agite d’une manière remarquable par tous les muscles , comme on peut l’observer sur l’œil de certains mourans.
S’il est vrai que tous les muscles peuvent être sou-
mis à J'influence de la volonté , il est démontré aussi que chacun d'eux peut agir isolément, et dans son action entraîner l’œil de son côté. Ainsi le muscle droit supérieur attire l’œil vers la voûte de l'orbite , lorsque nous voulons fixer un objet placé au dessus de nous. Sans cette action isolée de chacun de ces muscles , on comprend que l’œil resterait toujours dirigé dans un même sens.
Chez une femme soumise à mon observation, il existe une adduction permanente de l’œil, déterminée parla contraction conlinuelledu muscle droit interne et la paralysie du droit externe. Cette femme peut bien porter l’œil en haut et en bas, mais il lui est impossible de le diriger en dehors. Ce mouvement d’abaissement et d’élévation vers la voûte ou le plancher de l’orbite , ne peut d’ailleurs se faire que dans une petite étendue et vers la paroi interne ; seulement lorsqu’on examine l’œil de profil, on aperçoit à peine une partie de la cornée; cette membrane est cachée presque entièrement dans le grand angle de l’œil.
Les assertions de Ch. Bell perdent donc toute vraisemblance devant les faits que nous avons cités et devant les preuves que nous avons vues être basées sur l’anatomie. Ainsi le nerf moteur oculaire commun , en outre qu’il donne au muscle élévateur de la paupière supérieure , au droit supérieur de l’œil , au droit inférieur, au droit interne, au muscle oblique, la faculté de se contracter et d’être par là des muscles d’expression qui modifient de mille manières leurs mouvemens , suivant le désir de la volonté , est encore un nerf delà sensibilité, puisqu’il est doulou-
veux , et rapporte au cerveau les impressions de fatigue , etc. Il en est de même du nerf moteur oculaire externe qui a la double faculté d’être sensible et moteur. Quant au nerf pathétique, il possèdes un haut degré la faculté de sentir et de déterminer des mouvemens.
Mais Charles Bell a voulu en faire un nerf à part, qui ne serait pas sous l’influence du cerveau, et qui apporterait la faculté de se contracter au muscle grand oblique. Il pense en conséquence que le nerf pathétique préside aux mouvemens involontaires de l’oeil.
Ch. Bell fonde cette opinion 1° sur l’origine de ce nerf; 2° sur diverses expériences tentées dans le but de prouver son hypothèse.
Cet expérimentateur coupa sur un singe le tendon du muscle oblique supérieur de l’œil droit. Après cette section, l’animal ne parut pas éprouver de changement dans les mouvemens; les yeux étaient agités et inquiets , comme à l’état habituel. Chez un second singe, il fit la même opération sur le nerf oblique inférieur , et cependant les mouvemens volontaires étaient aussi parfaits qu’avant l'expérience. Il ajoute qu’ayant tenu ouverts les yeux; du singe dans la première opération, et qu’ayant passé la main devant eux , il remarqua que l’œil droit se tournait en haut et en dedans, et que l’animal éprouvait seulement un peu de peine à le ramener en bas, tandis que l’autre œil avait un mouvement à peine sensible dans le même sens.
Ch. Bell conclut de là que les muscles obliques font exécuter à l’œil un mouvement rotatoire insen-
sible, et qu’ils le tiennent comme suspendu entre eux.
Faut-il attaquer sérieusement des propositions que Charles Bell a lui-même frappées d’impossibilité? Il nous suffit de résumer son opinion pour la combattre. Il fait sortir de la même colonne le nerf facial et le nerf pathétique, qui naissent tous deux de la colonne respiratoire et sont conséquemment des nerfs respirateurs , et ensuite il avance que le nerf pathétique est un nerf involontaire, prenant soin de le comparer au nerf facial , qui a la même origine et qui est un nerf volontaire par excellence. Nous ne pouvons pas attacher plus d’importance à l’opinion de Charles Bell sur le muscle grand oblique. Il ne sera pas difficile de prouver qu’il a voulu à toute force trouver un nerf qui fût involontaire et un muscle qui obéît à sa puissance , et , examinant le phénomène qu’il rapporte, nous ferons facilement comprendre que l’un des obliques reçoit une branche volumineuse du nerf moteur oculaire commun , qui porte l’œil en haut , en bas et en dedans , et le grand oblique qui tire le globe oculaire en avant, en dedans et en haut , et qu’ enfin tous les muscles droits , qu’ils agissent isolément ou de concert, tendent à porter l’œil dans la rotation, outre qu’ils le dépriment et l’enfoncent dans l’orbite : qu’en conséquence, si l’on coupe le muscle grand oblique , et si l’œil est porté en dedans et en haut , il n’en résulte pas que le grand oblique soit un muscle involontaire , puisque pour produire le phénomène que Charles Bell a signalé, après la section de ce muscle , il reste les muscles oblique inférieur, droit supérieur et droit
interne ;qu’enfin il n’y a rien d’étonnant que Ch. Bell ait trouvé que le mouvement par ces muscles fût insensible dans l’état ordinaire, si l’on fait attention qu’alors il existe naturellement équilibre entre les forces qui tendent à imprimer un mouvement de rotation en dehors , en bas , en dedans , et que le grand oblique le porte en avant, en dedans et en haut; d’où l’équilibre des fibres musculaires, et le mouvement insensible, donné par Ch. Bell; ainsi les mouvemens qui ont lieu sous l’influence du nerf pathétique sont bien sous l’empire de la volonté.