‹ Etudes sur le système nerveuxChapitre 21 sur 28 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nerfs de la cinquième paire.

Ce grand nerf que l’on appelle trijumeau , trifacial, se distribue à peu près à toutes les parties constituantes delà face; aux membranes muqueuse, cutanée et aux muscles ; il aboutit encore aux parties molles du crâne, aux paupières, à l’oreille, auxlèvres,à la langue et au nez. Mais son caractère le plus remarquable est sa division en trois branches bien distinctes, caractère qui lui a valu le nom de trifacial.

Ch. Bell, parlant de ce nerf, Fa classé parmi ceux de la moelle épinière, à cause du ganglion plexiforme qui se développe sur son trajet. Aussi ce pathologiste l’a-t-il considéré comme destiné au mouvement et au sentiment. Partout, dit-il, où l’on rencontre un organe de préhension pour saisir les alimens qui doivent arriver dans l’estomac, on trouve le nerf trifa-

cial, tantôt à l’état rudimentaire, tantôt «à Tétât parfait, placé Là sans doute pour servir de sentinelle vigilante.

Charles Bell, s’occupant ensuite de l’origine de ce nerf, prétend qu’il ne naît pas de celte colonne de la moelle épinière , qu’il nomme respira toire , mais bien sur la même ligne que les nerfs rachidiens. Nous allons examiner si cette assertion est juste et fondée.

Avant les travaux de Gall,on n’avait pas encore de notions exactes sur l’origine du nerf trifacial ; on le regardait alors comme naissant de la protubérance annulaire, endroit où il est remarquable par son volume. Winslow le faisait naître des parties latérales de la protubérance transversale de la moelle alongée.

Gall démontra que chez l’homme ce nerf naissait évidemment de l’extrémité céphalique de la moelle épinière, en traversant les filets de la protubérance annulaire. Il précisa même son point d’origine ou d’insertion céphalique dans les mammifères. Il est notoire que ce nerf a plusieurs origines bien distinctes : l’une, supérieure et petite, qui se continue avec la partie supérieure de la protubérance annulaire , en passant derrière les pédoncules du cervelet^ et même avec la valvule de Vieussens qui aboutit aux corps restiformes des pédoncules du cervelet; l’autre, inférieure ou basilaire qui , peu de temps apparente à la surface de la protubérance , s’enfonce bientôt dans l’épaisseur de la substance nerveuse, là où les fibres transversales du pont de Varole vont gagner les pédoncules du cervelet. Les fibres qui composent cette racine se rendent aux

pyramides antérieures et aux éminences olivaires. Si Ton opère une coupe verticale de la protubérance annulaire, au milieu de ce nerf, on voit contraster singulièrement par la direction les fibres de celuici et celles des pyramides. Ainsi le nerf trifacial naît de points sensibles et volontaires ; et bien loin de partager l’opinion de Ch. Bell sur son origine, nous sommes convaincus qu’elle vient de cette ligne même qu’il a appelée respiratoire.

Ce nerf est très volumineux dans les poissons, mais plus dans quelques uns que dans d’autres. C’est dans ce cas d’exception que , comme l’a démontré Desinoulins, un grand nombre des filets du nerf trifacial vont se distribuer jusque dans le quatrième ventricule. Ce caractère, que nous venons de signaler pour les poissons, se retrouve dans les oiseaux ; en un mot, le trifacial semble destiné à remplacer le nerf facial dans les animaux dépourvus de lèvres.

La cinquième paire est formée par de nombreux filets appliqués les uns près des autres, et réunis par un tissu cellulaire lâche; aussi cette composition leur donne-t-elle une apparence rubanée que revêtent aussi les branches qui partent du nerf, et qui ne cesse que lorsque les filets traversent un long canal osseux; alors ils sont arrondis, mais ce caractère exceptionnel n’est dû qu’à la forme du conduit qu’ils traversent, aussi peut-on très aisément les aplatir, à cause de la facilité avec laquelle on isole facilement chacun de ces blets. Cela est si vrai qu’une fois sortis du tronc osseux ou du conduit qu’ils parcourent, on les voit s’écarter les uns des autres , rayonner et venir se

perdre dans les organes, comme un pinceau dont les parties constituantes divergent entre elles, et porter la vie avec le sentiment et le mouvement dans les parties auxquelles ils se distribuent.

Si j’insiste sur la séparation des filets, et sur la facilité avec laquelle on les isole les uns des autres, c’est que ce caractère particulier a, en effet, une grande importance, puisque c’est à cette disposition , merveilleusement combinée par la nature , qu’est due la sensibilité vive que l’on trouve portée dans ce nerf à un degré si élevé.

Si nous nous demandons maintenant comment se termine chaque filet? dans quel organe vient-il se perdre? est-ce dans les membranes, est-ce dans les muscles? accompagne-t-il enfin les vaisseaux sanguins dans tout leur trajet? nous trouvons que chacun de ces points soulève une question qu’il est important d’examiner et de résoudre avant de passer outre.

Mon attention tout entière a été dirigée avec persévérance vers ce point d’anatomie qui, s’il est résolu, doit jeter un grand jour sur des faits encore interprétés contradictoirement.

On peut dès à présent poser en principe que le nerf trifacial envoie la plupart de ses nombreux et remarquables filets aux membranes cutanées et aux membranes muqueuses, où ils viennent se ramifier à l’infini , en formant des milliers de réseaux sous l’épiderme.

Chez l’homme et les animaux , j’ai suivi les filets de ce nerf dans la conjonctive, dans la membrane buccale, la peau et la pituitaire. Pour celui qui a sou-

mis à une patiente analyse les détails de ce magnifique arrangement, la sensibilité dont jouissent toutes ces mem branes cesse d’être un mystère et un sujet d’étonnement; car elle est expliquée d’une manière positive et évidente.

Si la plus grande partie de ces filets se distribue aux membranes, les muscles en reçoivent euxmêmes un grand nombre. Il est donc vrai que ce nerf anime à la fois les membranes et les muscles; qu’il a la faculté de sentir les corps et de les repousser. Il est donc vrai qu’il y a deux nerfs destinés aux muscles de la face : le facial et le trifacial.

Ce qu’il importe maintenant de savoir, c’est si les filets qui partent de l’un viennent, dans le muscle, se perdre au même point que ceux que l’autre envoie.

Au premier aspect , la solution de ce problème parait peu importante, et c’est d’elle cependant que découle l’explication exacte de phénomènes qui paraissent si différens après la division de l’un de ces nerfs. Pour moi, ces phénomènes sont semblables, identiques, et la différence qui semble les distinguer ne résulte que du plus ou du moins.

Le nerf facial se termine dans un muscle , à l’origine de celui-ci , dans son corps ou à son point d’implantation.

Le trifacial, au contraire, aboutit presque toujours à la fin du muscle , à son extrémité terminale ou mobile. Ainsi l’on voit les muscles canin, zygomatique, recevoir des filets à leur point labial. Pourtant celle règle souffre des exceptions pour le temporal, les massélers.

Quant aux vaisseaux sanguins, ils sont suivis dans leur trajet par les rameaux du trifacial, qui sont réellement pour eux des compagnons nécessaires. Les artères 1° sous-orbitaire, 2° sus-orbitaire, 3° massétérines, etc. , sont aussi côtoyées par des branches de ce nerf, aussi variables dans leur volume que élans leur étendue.

Nous avons dit que chez les animaux dépourvus de lèvres, le nerf trifacial existe presque exclusivement, et qu’alors le nerf facial n’apparaît qu’à l’état rudimentaire. Dans certains animaux , on trouve entre le ganglion ophthalmique et le nerf trifacial une communication anatomique, qui chez d’autres, au contraire , est inaperçue , et chez quelques uns enfin n’existe évidemment pas.

Quant aux muscles de la face, leur volume et leur longueur sont en rapport avec le développement des lèvres et les dimensions de la face. Dans la chèvre ils sont puissans ; mais dans le cheval ils affectent des proportions énormes.

Nous ne pouvons passer outre à l’examen des facultés du nerf trifacial , sans poser en regard quelques expériences et quelques assertions de Charles Bell, dont il nous importe d’apprécier la valeur et là justesse.

Charles Bell , sur un âne récemment tué, a coupé la cinquième paire à son origine ; à l’instant les muscles élévateurs de la mâchoire inférieure se sont relâchés, et la bouche est demeurée largement ouverte. Sur un autre âne qui venait d’être abattu, ayant excité la cinquième paire, il a vu au même in-

slant les mâchoires se rapprocher avec force l’une de l’autre , et de ces deux expériences Charles Bell a conclu que ce nerf était destiné aussi bien au mouvement qu’à la sensibilité.

Voulant démontrer la destination différente de la septième paire et de la cinquième, Charles Bell a, sur le même animal , tenté une expérience qui , selon lui, ne laisse aucun doute à cet égard. La section du nerf sus-orbitaire du côté gauche détermina l’insensibilité de la face du même côté: mais la même opération faite sur le nerf facial du côté droit, laissa subsister toute la sensibilité dans la partie correspondante.

Charles Bell ajoute que dans le premier cas la douleur fut telle qu’il l’avait prévue , et que dans le second , au contraire, l’animal ne manifesta aucune souffrance. Poussant plus loin ses recherches , Charles Bell voulut voir jusqu’à quel point ces deux nerfs avaient une puissance différente sur les muscles de la face : ayant touché légèrement, dit-il, le nerf respiratoire, il vit au même instant les muscles agités de convulsion, sans que l’animal témoignât de la moiadre douleur. Eprouvant ensuite la cinquième paire, il s’aperçut que les muscles se contractaient difficilement, bien que la plus vive souffrance eût été manifestée.

Plus loin, Charles Bell assure qu’ayant, pour guérir une névralgie, coupé la branche qui va au front (sans doute l’ophthalmique), il ne vit aucune paralysie enchaîner les muscles du sourcil, et qu’au contraire la destruction de la branche supérieure du

nerf respiratoire entraîna la paralysie de l’arcade sourcilière; et que dans ce cas le sourcil offrait un contraste frappant avec celui du côté opposé, par son immobilité absolue, et par sa chute sur le globe de l’œil.

Charles Bell, poursuivant ses expériences, raconte qu’un homme qui s’était suicidé d’un coup de pistolet, conserva, pendant un reste de vie, la sensibilité des lèvres, de la langue , de la face: le mouvement des paupières du même côté était seul conservé, tandis que la commissure des lèvres correspondante était tiraillée , et ne pouvait être ramenée à sa situation habituelle. L’autopsie démontra que les filets du nerf facial, qui vont se distribuer aux paupières, étaient restés seuls exempts d’altération.

Charles Bell ne croit donc pas qu’il puisse exister pour lui de doute sur les usages des deux nerfs dont il s'est occupé dans ces expériences, et sur le degré auquel peut s'étendre différemment leur faculté de mouvement et de sentiment.

Abordant ensuite l’acte de préhension , qui selon lui peut paraître obscur, le physiologiste anglais en trouve une explication complète dans le fait suivant.

Un homme qui s’était fait arracher une molaire de la mâchoire inférieure, crut, alors qu’il porta un verre d’eau à sa bouche, éprouver la sensation d’un verre cassé. Comme il dut reconnaître facilement son erreur puisque le verre était entier , il faut expliquer ce phénomène par l’insensibilité d’un côté de la lèvre, dont cet homme avait d’ailleurs con-

serve l’usage , et qu’il pouvait mouvoir encore. Depuis ce moment il n’a pu avoir la conscience d’un corps solide ou liquide posant sur la lèvre paralysée.

Charles Bell se rend compte de ce fait par l’ébranlement du nerf qui sort par le trou mentonnier, et qui n’est , comme on le sait, qu’une dépendance du nerf dentaire inférieur.

Cet auteur ajoute que la préhension des alimens ne peut avoir lieu, quand la sensibilité est éteinte dans les lèvres, de même qu’elle devient impossible quand la septième paire a perdu sa puissance. Il explique le premier fait par l’impossibilité où se trouve l’animal de distinguer la nature du corps que les lèvres doivent saisir, et le second par l’absence d’action musculaire, bien que la sensibilité soit conservée.

On peut faire ici une objection à ce système , c’est que l’absence de la sensibilité des lèvres ne s’oppose nullement à ce que la préhension des alimens se fasse , pourvu que les yeux viennent suppléer à la perte de la sensibilité. Mais dès que le mouvement a cessé d’exister dans les lèvres, alors la vision ne peut plus remplacer la première faculté détruite, la sensibilité.

Sans nous attacher dès à présent à combattre les expériences de Charles Bell, nous verrons que la distinction établie par cet auteur est loin de reposer sur des bases solides; en effet, la sensibilité peut s’éteindre dans un corps sans que le mouvement soit anéanti, et dès lors les fonctions de préhension s’exé-

calent comme par le passé. Les faits à l’appui de cette opinion sont trop nombreux, pour que nous puissions les rapporter.

Si Charles Bell a trouvé sous le rapport de l’action sur les muscles de la face une distinction entre le nerf facial et celui delà cinquième paire, celte découverte ne prouve pas , comme il l’a avancé , que l’un soit purement musculaire dans sa nature, et l’autre essentiellement sensible dans la sienne.

S’il y a une distinction à établir entre ces deux nerfs, elle résulte de leur distribution, et non de leur nature : en effet, si la cinquième paire venait, ce <jue l’on peut supposer un instant , se distribuer aux muscles superficiels de la face, elle remplirait évidemment le même but fonctionnel que le nerf facial.

Si, de ce que le nerf de la cinquième paire donne la sensibilité aux membranes et aux muscles , il résulte qu’il sert à un double usage, ces deux fonctions se réduisent, comme nous l’avons déjà prouvé, à une seule, puisque, si differentes qu’elles soient, elles dépendent de son mode de terminaison, qui va donner aux unes la sensibilité, et aux autres la faculté contractile qui leur est propre.

Charles Bell est tombé dans une grave erreur, en assurant que le nerf facial est dépourvu de sensibilité, puiqu’il est constant qu’il possède cette faculté à un très haut degré , ainsi que l’ont prouvé de nombreuses expériences faites sur l’àne , animal qui a été le sujet de l'expérimentation de Charles Bell.

N’est-il pas évident en effet que le facial et le trifacial sont doués de sensibilité , puisqu’ils sont dou-

loureux, et que lorsqu’ils sont irrités, ils excitent tous les deux des contractions musculaires?

Nous verrons plus tard que chez certains animaux, les gallinacés, par exemple , le mouvement et la sensibilité de la face sont dus au nerf trifacial seulement.

Charles Bell, étendant le cercle de ses investigations, a encore expérimenté sur la branche ophlhalmique de la cinquième paire. Comme résultat de ses expériences , il assure que cette branche jouit des mêmes propriétés que les autres troncs de la cinquième paire; puisque, par la section de ce nerf, on détruit la sensibilité de la peau du front, sans amener aucun obstacle au mouvement des sourcils , qui sont entièrement conservés, puisque enfin cette branche dispense également la sensibilité et à l’intérieur et à l’extérieur.

M. Crampton de Dublin a remarqué l’insensibilité de toute la muqueuse des paupières , de la peau qui les recouvre, dans une étendue d’un pouce environ , autour de l’œil. Cette insensibilité ne dépassait pas la ligne moyenne du corps; le toucher n’excitait aucune sensation. Charles Bell fait remarquer que, malgré l’insensibilité du globe de l’œil et de la conjonctive , la vision était cependant conservée.

Pourquoi s’étonner que la peau du front , la muqueuse palpébrale et la muqueuse oculaire deviennent insensibles après la destruction de la branche ophthalmique, s’il est prouvé que la conjonctive et la peau du front reçoivent leurs filets de la cinquième paire?

M. Magendie, traitant des fonctions de ce nerf,

ne partage pas entièrement l’opinion de Charles Bell, puisqu’il pense que la vision ne s’exécute plus après la section de la cinquième paire. M. Magendie avoue cependant que par la section du nerf optique on abolit complètement la vision , tandis qu’une partie de cette faculté survit à la section de la cinquième paire, puisque les paupières se ferment lorsque, dans ce dernier cas, on passe une lumière devant l’œil exposé «à l’ombre. Il est donc évident que la cinquième paire rend la vision plus parfaite, sans y présider souverainement. Tout cela dépend des dispositions anatomiques, et il est tout naturel de croire que si la cinquième paire remplaçait le nerf optique , elle remplirait les mêmes fonctions. On dit même que cette disposition existe chez certains animaux.

M. Magendie a démontré en outre que la section de la septième paire amenait des changemens remarquables dans le globe de l’œil , à ce point qu’on a vu en résulter une inflammation suppurante, et cet auteur a regardé comme un phénomène rare cet accident suivi de suppuration, et entraînant l’abolition de ce nerf.

MM. Charles Bell et Magendie regardent la cinquième paire comme destinée à donner la sensibilité à l’œil, à la membrane pituitaire, à une partie de la peau de la tête , à la muqueuse de la bouche , à celle des lèvres , de la langue et du palais, et à la muqueuse oculaire.

Seulement ces deux auteurs pensent que ce nerf possède à un bien moins haut degré la puissance

motrice, qui leur semble dévolue spécialement au nerf facial.

Le moment est venu pour nous de passer en revue les diverses expériences que nous avons tentées sur le nerf de la cinquième paire, ainsi que les observations anatomiques qui nous sont propres, et qui pourront jeter quelque lumière sur ce sujet si important et si fécond.

Nous aurons à examiner successivement : 1° la sensibilité de ce nerf; 2° le mouvement ; 3° son influence sur les sécrétions ; 4° sur la circulation ; 5° sur le goût; 6° sur l’olfaction; 7° sur la vision; 8° sur l’expression ; 9° examiner enfin les maladies qui peuvent le frapper.

Ce nerf est doué de la sensibilité au plus haut degré, puisque si on l’irrite, soit qu’on le coupe, soit qu’on le pince , soit qu’on le déchire , soit qu’on le touche seulement, l’animal trahit sa souffrance par des cris lamentables ; puisque , dans les mêmes cas , l’homme qui souffre une opération témoigne la plus vive douleur.

Cette excessive sensibilité est due au grand nombre de filets qui composent ce nerf, à leur union lâche et à son mode d’origine. Ce nerf naît en effet d’une grande surface de la moelle alongée et presque de tous ses points sensibles, si l’on excepte une faible partie qui n’a aucun rapport avec le plexus gangliforme que l’on remarque sur ce nerf dans l’intérieur du crâne.

Tous les filets , nés presque tous de points sensibles, doivent, comme nous l’avons dit, posséder par

cela même une faculté identique ; mais existe-t-il dans le tronc de ce nerf des filets destinés exclusivement les uns au mouvement et les autres à la sensibilité ? Avant la formation du ganglion , il existe certainement une réunion de filets qui n’offrent absolument pas de traces de sensibilité, comme les racines antérieures des nerfs spinaux , qui sont complètement insensibles. Mais dès qu’ils se sont réunis après la formation du ganglion , tous possèdent cette grande propriété des corps vivans , la sensibilité. Il en est de même pour les nerfs de la moelle épinière. Ce nerf se partage donc dans l’intérieur du crâne en deux parties très distinctes , l’une sensible , plus volumineuse, l’autre petite et conductrice; mais après la formation du ganglion, toute distinction s’efface, tous les filets sont sensibles.

Toutes les fois que ce nerf a été comprimé par une tumeur, il est survenu dans toute la face des douleurs atroces, qui suivaient le trajet des cordons nerveux auxquels le nerf donne naissance; et l’on voit ces phénomènes persister tant que toute communication n’est pas interrompue avec l’implantation du nerf sur la moelle alongée.

Mais aussitôt que la pression est portée au point d’interrompre toute communication, ou lorsque son organisation a été détruite, toute douleur disparaît, toute sensibilité cesse au devant de la portion altérée.

Ainsi ce nerf est sensible , à cause de son origine , qui elle-même est douée de sensibilité à un haut degré. Il est nerf' moteur, puisqu’il est sensible. Il est

conducteur par une de ses racines et sensible par l'autre. 11 est isolément sensible ou moteur derrière le ganglion, qui donne aux deux racines des usages communs.

Le nerf trifacial est destiné au mouvement, puisqu’il envoie de nombreux filets aux muscles temporaux, masséters, ptérygoïdiens, buccaux, etc Il

n’est pas douteux qu’il soit un nerf musculaire, puisque l’anatomie prouve que les fibres des muscles dont je viens de parler en reçoivent des filets, et puisque d’une autre part la physiologie nous le démontre aussi. Si l’on ouvre le crâne d’un animal qui vient de mourir, comme l’a fait Ch. Bell , comme l’ont fait • plusieurs autres physiologistes , et si l’on irrite l’origine de la cinquième paire, à l’instant même les muscles entrent en action, et, par le fait de leur convulsion , les mâchoires se rapprochent avec force l’une de l’autre. On peut, comme on l’a expérimenté encore, et comme je l’ai expérimenté moi-même, couper la cinquième paire, et bientôt on voit les muscles élévateurs de la mâchoire inférieure se relâcher et éloigner celle-ci de la supérieure. Ch. Bell s’est donc trompé quand il a dit que le nerf facial était essentiellement musculaire, et que le trijumeau jouissait à peine de la faculté de faire mouvoir les muscles. L’un est le nerf des muscles profonds, et le premier celui des muscles superficiels.

Il est si vrai que le nerf trifacial est destiné aussi bien au mouvement qu’à la sensibilité, que dans certains animaux il est seul le dispensateur de l’une et de l’autre de ces facultés : ainsi, chez les animaux ,

par exemple , qui sont dépourvus de lèvres et chez lesquels on 11e trouve le nerf facial qu’à un état rudimentaire. Les faits que je pourrais rapporter sont nombreux; je me bornerai à citer quelques expériences qui , outre qu’elles offrent de l’intérêt sous plusieurs rapports , me semblent concluantes : elles ont été faites sur des animaux pourvus de bec au lieu de lèvres.

Chez le canard, où il existe trois grosses branches fournies par le nerf trifacial, une supérieure ophthalmique, qui envoie des filets aux paupières et à la membrane clignotante , et deux autres divisées en supérieure et en inférieure, la section des deux dernières paralyse les muscles élévateurs ; le bec devient béant, et le rapprochement des mandibules est impossible. En coupant la troisième branche, j’ai aussi suspendu les fonctions de la troisième paupière qui , dans l’état ordinaire, représente une sorte de rideau qui s’élève et s’abaisse au devant de l’œil , suivant l’intensité de la lumière. Le globe oculaire est alors resté complètement à découvert. J'ai pu dans ce cas porter le doigt au devant de Fœil , et , quoique l’animal vit très bien , il ne pouvait plus trouver de protection dans cette paupière, sorte de coulisse, formée par des fibres musculaires pâles , dont le mécanisme en effet ressemble complètement à un rideau qui se ferme et s’ouvre alternativement. On retrouve la sensibilité à un haut degré dans la moelle épinière du canard.

Le récit d’une expérience faite sur un canard servira de type pour les oiseaux. Elle démontrera l’in-

fluence de la cinquième paire sur les muscles de la face, aux mouvemens desquels elle préside d'une manière exclusive.

Le 29 juin \ 834, j’ai pratiqué la section de ce nerf sur un canard , et j’ai pu chaque jour observer les résultats de cette expérience.

Après avoir mis la cinquième paire à découvert, j’ai pu diviser les trois branches auxquelles elle donne naissance de chaque côté de la face : l’animal a manifesté la plus vive douleur par son agitation et par ses cris.

Une vive douleur existait aux extrémités de ces nerfs, et même à celles qui ne correspondent point au cerveau. D’abord j’expliquai par les anastomoses la sensibilité à laquelle il me semblait alors que je ne pouvais trouver une autre explication ; mais l’examen anatomique est venu m’éclairer sur la véritable cause de ce phénomène.

Aussitôt la section des deux nerfs trifaciaux opérée, il y a eu paralysie , relâchement des muscles élévateurs , des deux os maxillaires. Le bec est resté béant. La voix n’a rien perdu de son timbre et de son éclat ; le globe de l’œil a conservé l’intégrité de ses mouvemens ; mais la membrane clignotante est restée immobile. Les deux vraies paupières, ainsi que cette membrane que nous avons dit constituer la troisième , ont cessé d’être soumises à l’influence de la volonté.

Il résulte de ce qui précède : 1° que la membrane clignotante tient de la cinquième paire la faculté de se contracter ; 2° que ce nerf est le seul qui préside

aux contractions des muscles élévateurs de la mâchoire , comme le démontre la position du bec resté béant ; 3Ù que ce nerf n’en jouit pas moins , comme dans les autres animaux , de la sensibilité au plus haut degré.

Le 30 juin et le 1er juillet suivant , le canard avait toujours le bec ouvert , les muscles abaisseurs seuls ayant conservé leur énergie, et les muscles élévateurs ayant perdu leur faculté motrice.

Le 6 juillet , les mâchoires avaient repris leur mouvement. Cependant l’écartement et le rapprochement se faisaient avec plus de lenteur que dans l’état normal. L’animal ne pouvait pas saisir les ali— mens qui lui étaient offerts avec autant de vivacité qu’avant l’expérience : le bec ne s’ouvrait qu’avec peine , et il semblait ne se refermer qu’avec une grande difficulté. Les yeux étaient larmoyans.

Le 8 juillet , l’animal avait perdu un œil; l'autre était larmoyant et en suppuration. Lel 0, la suppuration était plus abondante; le canard n’y voyait plus pour se conduire. Le 1 1 et le \ 2, la vue était complètement éteinte : l’animal ne marchait qu’en chancelant ; il succomba enfin.

La pupille avait été dilatée dès les premiers moinens, et cette dilatation avait persisté jusqu’à la fin.

J’ai examiné avec la plus scrupuleuse attention les deux extrémités du nerf divisé. J’ai pu m’assurer alors que celle qui correspondait au cerveau était renflée , peu rouge , qu’elle se confondait dans un tissu blanc et dense, véritable cicatrice. L’autre était amincie et se perdait comme dans un nuage mem-

braneüx. Elles étaient écartées Tune de l’autre, et cependant lenerf avait conservéà peu près sa blancheur au dessus et an dessous du point de la section.

Je m’assurai d’ailleurs que les deux branches maxillaires avaient été bien divisées , ainsi que l’ophlhalmique. Je doisnoter cependant que plusieurs filets nerveux qui partaient du tronc même de ce nerf n’avaient point été coupés; ils venaient se perdre dans les deux ptérygoïdiens et les temporaux.

Or on peut tirer de cette expérience les conclusions suivantes : 1* la section de la cinquième paire prouve que non seulement c’est un nerf du sentiment , mais encore qu’elle préside au mouvement ; 2° cette section dilate la pupille ; elle amène des changemens dans la sécrétion des larmes et dans la vision ; 3° il est facile , d’après l’examen cadavérique , de trouver, dans la section incomplète du nerf, la raison de la persistance de la sensibilité; 4° les anastomoses n’étaient pour rien dans la conservation de la sensibilité; 5° le mouvement a été d’abord aboli entièrement, et il ne s’est rétabli qu\à cause de la section incomplète du nerf; 6° enfin ce sont les filets non coupés qui ont ramené le mouvement momentanément aboli. Aussi les anastomoses n’étaient-elles pour rien dans le rétablissement des fonctions des mâchoires; ainsi il est évident que le neif de la cinquième paire est à la fois sensitif et moteur. Non seulement il excite les contractions des muscles élévateurs de la mâchoire , mais encore il donne le mouvement à ceux dans lesquels, suivant Ch. Bell, le nerf facial vient se perdre en totalité et exclusivement.

Action du nerf trifacial sur les sécrétions et les muscles.

Après la section du nerf trifacial, non seulement la sécrétion des larmes augmente, ainsi que celle de la matière produite par la muqueuse oculaire, mais encore leur nature change, et aussi leur composition chimique. Immédiatement après la section de la cinquième paire, la sensibilité de la membrane à laquelle ce nerf envoie des filets cesse tout à coup, et Ton voit apparaître une rougeur permanente, produite par l’arrivée du sang dans des vaisseaux qui auparavant n’admettaient pas de globules rouges. Ces vaisseaux sont régulièrement dessinés, et ils imitent des réseaux merveilleusement disposés. Bientôt cette injection est suivie d’une exhalation purulente qui colle les paupières : le pus même est formé en grande abondance, et, chose remarquable, à mesure que la suppuration se prolonge, il survient des changemens qui indiquent la cessation de la circulation dans plusieurs points. Partout où le nerf envoie des filets aux membranes muqueuses, les mêmes phénomènes ont lieu. Lorsque ce nerf a été détruit, il est curieux de suivre la diminution graduelle de la sensibilité, qui survient presque à la fois dans toutes les membranes auxquelles il envoie des filets.

Ainsi la peau du visage, la muqueuse oculaire, la muqueuse de la bouche, sont plus ou moins complètement sous l’influence du nerf de la cinquième paire. Je dis plus ou moins complètement , parce que cette sensibilité dont elles jouissent, elles ne la doivent pas

tout entière au nerf trijumeau. Ainsi le facial reste certainement pour quelque chose , quoi que l’on en ait dit , dans la sensibilité de la peau du visage ; et si la muqueuse palpébrale , la muqueuse oculaire et la muqueuse nasale sont entièrement privées de leur sensibilité par la section complété du nerf de la cinquième paire, il n’en est pas de même de la membrane muqueuse de la bouche qui ne la perd pas entièrement.

Il importe à présent d’étudier l’action de chacune des branches qui constituent le nerf sur ces organes auxquels elles viennent se distribuer , et par conséquent leur influence sur la vision, l’olfaction, le goût, sur l’expression et la mobilité de la face.

Nous allons donc examiner successivement les fonctions de la branche ophthalmique,de la branche maxillaire supérieure et de la maxillaire inférieure qui fournit les nerfs dentaire, mentonnier et lingual.

J’ai déjà dit que M. Magendie avait regardé le nerf de la cinquième paire comme présidant à l’olfaction. Je me suis expliqué à ce sujet, en parlant des fonctions de la première paire: on ne peut regarder les branches de la cinquième paire qui viennent du ganglion sphéno-palatin , et qui se rendent à la muqueuse olfactive , que comme étant destinées à la sensibilité tactile et à l’accomplissement de la circulation de cette membrane.

Le nerf naso-lobaire, fourni par l’etlnnoïdal de la branche ophthalmique, donne la sensibilité à la peau du nez,. Là , en effet, où des objets matériels doivent

être en contact avec l'extérieur ou l'intérieur du nez, on retrouve ces nerfs qui sont comme de véritables sentinelles ; là , au contraire , où les odeurs émanées des corps viennent s’arrêter plus ou moins longtemps , il y a le nerf olfactif, à la voûte des fosses nasales, par exemple , qui est le point le plus favorable au séjour des vapeurs odorantes.

Nous verrons plus loin cependant que, concurremment avec le nerf facial , le nerf de la cinquième paire contribue à l'olfaction, en favorisant l’entrée de l’air par son action sur les muscles qui dilatent les narines.

Les changemens que la section de la cinquième paire amène dans la sécrétion de la membrane muqueuse nasale et oculaire sont sans aucun doute le résultat de son action directe sur la circulation.

Mais ce nerf agit-il sur les muscles de la face ? Contrairement à ce qu’avait avancé Charles Bell, j’ai pu démontrer par des expériences qu’il agissait de la manière la plus positive sur les muscles du visage superficiellement situés.

.Æinsi un lapin, sur lequel j’avais coupé les deux neT fs mentonniers, a bientôt laissé tomber la lèvre inférieure, qui, devenue pendante, laissait les dents à découvert. Sur le même animal , j’avais précédemment coupé le nerf facial et supprimé incomplètement les grands mouvemens des muscles superficiels du visage; mais il a fallu détruire le nerf mentonnier pour que la lèvre abandonnât sa place.

Je n’ai pas besoin d’ajouter que cette lèvre a perdu le mouvement et la sensibilité. C’est ce qui résul-

tait nécessairement de la distribution anatomique des nerfs mentonniers. Si en effet ils sont destinés aux muscles des lèvres , ils se rendent ensuite à la membrane muqueuse et à la peau auxquelles ils envoient principalement des filets : or , la sensibilité , par rapport à ce nerf, doit y être en plus grande proportion que le mouvement.

Chez, un cheval , j’ai mis à découvert le nerf mentonnier, qui était volumineux, blanc, et composé de nombreux filets. Au moment de la section, l’animal a témoigné par son agitation la plus vive douleur : aussitôt la lèvre devenue pendante a perdu toute son action musculaire. Aussi saisissait-il l’avoine avec difficulté.

Chez le même animal , la section des deux nerfs mentonniers attaqués par la membrane muqueuse au niveau du premier crochet, a déterminé la chute de cette lèvre, chute qui est devenue complète, ainsi que la perte de la sensibilité , après la section des deux nerfs faciaux.

Enfin, chez le même animal, j'ai coupé les nerfs sous-orbitaires à leur sortie du trou du même nom , la douleur a été des plus vives. La lèvre supérieure est devenue pendante, s’avançant au devant des dents incisives.

Il est donc vrai que la cinquième paire exerce son influence sur les muscles des lèvres supérieure et inférieure.

En agissant sur le nerf maxillaire supérieur , il est évident que j’ai expérimenté sur la portion de la cinquième paire qui vient de son plexus gangliforme ,

et qui, d’après les idées de M. Charles Bell , devrait être purement destinée à la sensibilité.

Sur le même animal , j’ai coupé le nerf facial gauche. Les,, piqûres de ce cordon mis à découvert ont donné lieu à des douleurs insupportables. La peau était sensible sur tout le trajet du nerf jusqu’au point de la section complète. La commissure était tirée à droite et tombait sur la lèvre inférieure , entraînée elle-même en bas et tendant à la déprimer.

Je procédai ensuite à la section du nerf facial du côté droit, qui comme la première fut très douloureuse, déprima la commissure à droite, renversa la lèvre inférieure, dont le renversement devint alors complet et régulier, cette lèvre ne se trouvant pas plus alors tiraillée d’un côté que de l’autre. Le lobe du nez était aplati et déprimé. Toutes les parties molles avaient perdu leur résistance.

L’animal ne pouvait plus ramasser l’avoine, sur laquelle cependant il se jetait avec avidité. En vain voulut- il la saisir, les lèvres n’obéissaient plus ; elles traînaient sur le plan horizontal où il ne pouvait saisir avec les dents l’avoine disséminée.

Je le laissai vivre pour examiner ce qui se passerait, et voici ce que j’ai pu observer :

Le bord libre de la lèvre supérieure prit du volume, et devint enflammé et suppura. Doublé, triplé de poids et de volume , il dépassait les arcades dentaires. La lèvre inférieure elle-même devint énormément tuméfiée.

Malgré la violence de l’inflammation , malgré l’abondance de la suppuration, l’animal ne souffrait pas,

ce qui vient encore confirmer mon opinion que cest à la présence des nerfs que sont dues les douleurs qui se font sentir dans les points enflammés.

Le volume considérable que prirent les lèvres était dû à l’infiltration de la sérosité dans les parties molles. On trouve d’ailleurs l’explication de ce phénomène dans l’étude de l’action des nerfs sur les vaisseaux.

L’animal mourut bientôt d’inanition. La lèvre était dans un état d’inflammation réellement effrayant.

Le nerf trifacial concourt-il à donner le mouvement non seulement aux muscles profonds de la face, mais encore à ceux qui sont placés sous les tégumens? Pour animer les derniers, il se réunit à l’action du nerf facial ; aussi ne peut-on jamais abolir complètement les mouvemens par la section du nerf facial seul, ou par celle de la cinquième paire exclusivement. Tous deux concourent au même but, et ils ne different que sous le rapport du plus ou du moins , suivant leur distribution anatomique.

Les dispositions anatomiques du cheval expliquent très bien les phénomènes que nous avons décrits, si l’on réfléchit que les muscles sus-maxillo-labial, grand maxillo- nasal, petit maxillo-nasal, maxillo-labial, alvéolo-labial, zygomatique, orbiculaire , sous-cutanc de la face qui se continue avec le sous-cutané du cou , reçoivent dans tout leur trajet des filets du nerf facial , et à leur insertion à la lèvre des filets du nerf trifacial.

Ajoutons qu’une énorme branche du trifacial entoure le condyle de la mâchoire pour se confondre

avec la portion dure de la septième paire. Cette branche , dont le volume égale presque celui du nerf facial , envoie aussi des filets aux mêmes muscles. Si l’on coupe cette branche de la cinquième paire , on produit le même phénomène que eelui qui résulterait de la section de la septième paire, c’est-à-dire que le mouvement est également perdu pour les muscles.

Pour terminer ce qui a rapport à la cinquième paire , il nous reste à nous occuper de son influence sur le goût et sur la vision.

La branche ophthalmique de Willis est, sans aucun doute, celle qui donne la sensibilité à la conjonctive, aux paupières, à la peau du front et de la tête. Cette assertion est démontrée par la section de la cinquième paire à son origine, ou de la branche ophthalmique dans son trajet. En effet, après l’une ou l’autre de ces deux opérations , on voit l’immobilité et l’insensibilité se manifester dans les enveloppes dont je viens de parler.

Si , d’une part, telle est sur ces parties l’influence de la branche ophthalmique de Willis , il est encore démontré qu’elle exerce une action très directe sur les fonctions du globe de l’œil. Il faut sans doute expliquer les changemens qui se passent dans la vision par la communication qui existe entre le nerf nasal et le ganglion ophthalmique, et aussi par les filets ciliaires que fournit ce même nerf. C’est sans doute à l’influence de ces causes qu’il faut attribuer la perte de la vue, après certaines plaies de la branche de Willis.

Si le globe de l’œil a conservé ses mouvemens, il

faut attribuer ce phénomène à la conservation des nerfs particuliers qui viennent se distribuer aux muscles.

Un autre problème reste à résoudre : expliquer comment la perte de la vue, incomplète d’abord après la section de la cinquième paire, se change plus tard en une abolition totale de cette fonction. Rappelons-nous d’abord les phénomènes qu’a fait développer la section de la totalité des nerfs d’un organe : ainsi nous avons fait observer l’inflammation , le gonflement, l’œdème et la suppuration après la section des nerfs des lèvres. Si l’on opère la compression prolongée de la moelle épinière, on voit survenir l’œdème et des escarres , accidens qui peuvent même quelquefois résulter delà plus faible pression.

Maintenant nous ne pouvons plus nous étonner de ce qui arrive pour le globe de l’œil. Le premier phénomène que nous avons à signaler est la congestion régulière et arboriséedes vaisseaux de la conjonctive, qui ne recevaient pas de sang avant l’expérience, et qui après en admettent beaucoup , circonstance qui explique cette congestion permanente, que l’on remarque non seulement dans la conjonctive, mais encore dans l’iris et dans la rétine. J’ai pu me convaincre de l’existence de ces phénomènes par l’autopsie des animaux qui avaient été l’objet de mes recherches, et par l’examen attentif de l’œil immédiatement après l’expérimentation.

La section est en effet à peine opérée, que l’on voit le sang pénétrer dans les vaisseaux blancs et se répandre d’anastomoses en anastomoses, de vaisseaux

en vaisseaux , autour de la cornée transparente , de manière à imiter de beaux réseaux, composés d’anses, d’anneaux et de cercles réguliers, présentant ainsi une disposition d’un aspect admirable. Si l’on regarde à travers la cornée transparente , on aperçoit dans l’épaisseur de l’iris des traînées rouges, plus saillantes que cette membrane, qui se dirigent de la grande circonférence vers la petite. L’examen attentif de l’iris fait reconnaître le grand et le petit cercle de cette membrane injectés de sang.

Le globe de l’œil augmente un peu de volume; l’iris semble être poussé en avant. Les jours suivans, on voit la conjonctive, au lieu de diminuer, rougir davantage, exhaler, au lieu de sérosité, une matière purulente assez concrète, blanche, crémeuse, et finir par se boursoufler.

Cette sécrétion ne rencontrera point d’obstacle et bientôt la cornée se dessèche ; on la voit devenir opaque , et cette opacité commence par l’angle interne de l’œil, et alors le dessèchement de la membrane semble dû à son contact perpétuel avec la lumière. M. Magendie assure qu’elle se sépare de la sclérotique par sa circonférence. Ce phénomène s’opère lentement ; mais il a lieu dans tous les cas de l’extérieur vers la chambre antérieure de l’œil. Cet affaissement de la cornée semble résulter de ce que l’exhalation ne se fait plus entre les lames dont cette membrane est composée.

Si on sacrifie l’animal avant le décollement de la cornée et l’évacuation des humeurs , on trouve , en procédant de l’extérieur vers l’intérieur, que les lames

qui ia composent ne présentent plus la même consistance, mais que celte qualité reparaît à mesure que l’on se rapproche de la chambre antérieure.

Le plus ordinairement les humeurs ne sont pas troubles ; cependant j’ai rencontré du pus crémeux , flottant dans la chambre antérieure. Après la mort , les vaisseaux sont encore assez dessinés dans l’iris.

La rétine est le siège d’une congestion évidente : on peut, dans l’épaisseur du nerf optique, signaler de petites ecchymoses, que l’on rencontre aussi dans le tissu cellulaire de l’orbite.

Api es 1 expérience, la pupille se resserre immédiatement, et demeure presque fermée jusqu’à la mort de l’animal; c’est ce que j’ai toujours observé chez le lapin : j ai vu au contraire, et dans le même cas , la pupille dilatée chez les oiseaux.

Il est évident que la circulation oculaire est troublée par la section de la cinquième paire , et que, de l’inaction des divisions de la branche ophthalmique qui accompagnent les vaisseaux, il résulte la dilatation de ceux-ci et une congestion permanente.

Ce point établi , les conséquences sont faciles à déduire. En effet , toute congestion permanente est accompagnée d’une tendance à la formation du pus; dès lors, à la place de l’exhalation du mucus qui a lieu habituellement a la surface de la conjonctive , on voit apparaître une sécrétion purulente , et ce résultat ne peut plus être un sujet d’étonnement.

L exhalation se fait de la même manière dans l’in— téiieur de lœil, avec plus de lenteur cependant,

parce qu’il n’existe pas là, comme à l’extérieur, une autre cause d’irritation , l’air atmosphérique.

Comment expliquer maintenant ce resserrement de la pupille que l’on remarque, chez les lapins , après la section de la cinquième paire? Pour la solution de ce problème on trouve peu de ressources dans la structure nerveuse de cet animal, puisque la cinquième paire n’envoie aucun filet à l’iris, dont tous les filets sont empruntés au nerf moteur oculaire commun. Celui-ci paraît exercer une double infl uence nerveuse, après la section de la cinquième paire. Cette influence est- elle due à une plus grande abondance du fluide qui parcourt la troisième paire? Toujours est- il qu’il faut chercher la cause de cette contraction de l’iris , et du resserrement de la pupille , dans une surexcitation des nerfs qui s’y rendent. La congestion qui s’opère alors dans l’iris, le sang qui en remplit les vaisseaux et les gorge , n’expliquent-ils pas, ce nous semble, cet état permanent de contraction d’une part, et ce resserrement de l’autre, que l’on rencontre dans l’inflammation de l’iris; et celle assertion ne vient - elle pas d’une manière convaincante à l’appui de ce que nous avons dit sur les altérations de cette membrane ?

J’ai coupé sur un lapin la cinquième paire du côté droit. Une première tentative n’a pas réussi , parce que l’opération avait été incomplète : aussi l’iris avaitil conservé sa mobilité , et la sensibilité était-elle demeurée l’attribut de la conjonctive.

Une seconde expérience fut plus heureuse , et j’ai

vu dans l’œil du même côté , se développer les phénomènes suivons :

1° Les paupières ont été frappées d’immobilité , et le globe de l’œil est resté exposé au contact de la lumière ;

2n L’œil est devenu légèrement saillant;

3° Le côté correspondant de la face est devenu presque insensible ;

4° La lèvre supérieure correspondante était pendante, et les aliinens herbacés demeuraient entre les lèvres; la commissure est restée légèrement entr’ouverte ;

5° La pupille s’est rétrécie ;

6° L’œil s’est distendu et est devenu insensible aux attouchemens.

7° Il s’est écoulé une assez grande quantité de liquide.

8° L’œil de ce côté n’a plus le brillant de l’autre.

9° Le lobule correspondant du nez est moins mobile que celui du côté opposé.

J’avais tenté cette expérience le -13 avril 1835: le -19 j’ai examiné le lapin, qui avait l’œil rouge, très injecté , largement ouvert et peu mobile. La cornée est encore plus terne. Le côté correspondant de la face a conservé son immobilité. Les paupières sont chassieuses , et la conjonctive exhale une matière épaisse, purulente. La soirée du même jour a été signalée par les mêmes phénomènes; cependant l’animal saisit les alimensavec les lèvres du côté sain.

Le 29 avril l’œil est toujours insensible aux attouchemens , la cornée est opaque , et les vaisseaux de

Ja conjonctive palpébrale et oculaire sont régulièrement injectés de sang.

Le 21 avril l’œil est fortement injecté; de la matière purulente unit les paupières; la cornée devient de plus en plus opaque, et s’obscurcit d’un nuage de pus. Dans la soirée du même jour, l’œil est toujours volumineux , et la cornée n’a pas encore perdu de sa transparence, quoiqu’elle soit couverte de lymphe.

Le 22 les paupières sont rapprochées, et tenues en contact par de la lymphe. On observe la même vascularité de la conjonctive. Le globe de l’œil n’est pas vidé. La face du même côté est affaissée et sans résistance. Le soir du même jour, l’opacité de la cornée n’est pas encore entière. Les vaisseaux sont fortement injectés, et forment un cercle régulier autour de la cornée. L’œil est volumineux, et la membrane clignotante est rouge et immobile.

Le 23, les paupières et le globe de l’œil sont mobiles; du reste les autres phénomènes sont les mêmes.

Le 24, l’œil et les paupières exercent des mouvemens bien appréciables. Il y a toujours suppuration plastique de la conjonctive, qui paraît augmenter d’épaisseur.

Le 25 il existe beaucoup de pus entre les paupières , à la surface du globe de l’œil , et l’opacité de la cornée, déjà presque complète, devient totale dans la soirée. La conjonctive est toujours rouge, et cette membrane sécrète une grande quantité de pus qui s’accumule au grand angle de l’œil.

Le 26 avril j’ai sacrifié l’animal, c’est-à-dire huit jours après l’expérience.

Les vaisseaux injectés avant la mort se prolongent jusque dans l’épaisseur de la cornée, l’œil est saillant et tendu; la conjonctive est un peu plus épaisse qu’à l’état normal , et le tissu cellulaire qui lui sert d’union est infiltré de sérosité. On retrouve l’infiltration dans tous les muscles.

Le cristallin n’offre pas la même transparence; les humeurs de l’œil sont encore liquides, et l’on trouve une infiltration manifeste dans les membranes rétine et choroïde : ce phénomène existe à un si haut degré autour de l’artère centrale delà rétine, qu’on la suit aisément dans toutes ses distributions.

La cornée est opaque, desséchée, dure; mais elle reprend sa consistance naturelle à mesure qu’on se rapproche de l’intérieur de l’œil.

Si l’on touche un des côtés de la protubérance annulaire, les yeux s’injectent; on les voit agités de mouvemens fréquens, et devenir saillans. Ce fait acquiert de l’importance, parce qu’on a avancé que la lésion des renflemens nerveux ne donnait point lieu à cette congestion de la conjonctive, phénomène que produit la section de la cinquième paire, et que l’on a attribué à celle-ci, comme un résultat spécial.

Deux expériences semblables à celle que je viens de décrire m’ont fait trouver dans la première du pus flottant, dans la seconde du pus crémeux déposé dans la chambre antérieure.

Le 11 mai 1835, j’ai coupé la cinquième paire sur un lapin. La cornée est devenue opaque ; la conjonctive a augmenté de volume , a exhalé une matière purulente, et du pus a été versé dans la chambre

antérieure. La narine du côté correspondant était affaiblie et peu mobile. Une allumette enflammée, introduite dans la narine, a, par l’odeur de soufre qu’elle répandait , fait éternuer l’animal.

Ap rès la mort, j’ai trouvé la choroïde et la rétine injectées; la cornée était devenue dure et résistante dans le point opaque. Les humeurs ne semblaient pas avoir subi de changemens.

J’ai pu , sur un autre lapin dont la cinquième paire avait été coupée, observer l’opacité de la cornée, qui augmentait graduellement d’étendue. La suppuration est devenue aussi abondante que dans les cas précédens. J’ai réuni les paupières à l’aide d’un fil qui tenait les cils , de manière à empêcher le contact de la lumière ; mais le pus ne s’en est pas moins formé avec abondance; mais la cornée est devenue humide.

Si nous nous reportons à ce que nous avons dit plus haut, et si nous rapprochons ce fait des autres, nous pouvons conclure que M. Magendie a assuré à tort que la section de la cinquième paire empêche l’éternument , lorsque même l’on introduit dans la narine affaissée l’odeur du soufre.

Action de la cinquième paire sur le goût.

Toutes les portions de la muqueuse buccale ne sont pas également propres à recevoir l’impression des saveurs, tandis que la sensibilité tactile réside sur tous les points de cette large membrane. La pointe de la langue et ses côtés sont plus particulièrement

destinés à reconnaître la présence des corps et les degrés de température. Là, en un mol, où l'on rencontre un plus grand nombre de papilles , d’excavations, de dépressions , s’opère la distinction des alimens entre eux, et se transmet l’impression sapide au cerveau. C’est donc vers la partie moyenne, en arrière de la langue et au palais , que s’opèrent les fonctions du goût.

Quelle est la corde nerveuse qui sert à transmettre au cerveau l’impression sapide reçue par la muqueuse buccale? Ou ce phénomène s’opère par la corde du tympan , ou par le nerf lingual , ou bien encore est-il plutôt le produit du grand hypoglosse, ou du giosso- pharyngien.

Cette question a soulevé bien des discussions et des débats scientifiques, sans être résolue d’une manière satisfaisante. Telle est du moins notre opinion. Il est vrai qu’à la muqueuse buccale appartiennent deux propriétés , que ne sépare peut-être pas une différence essentielle : 1° la sensibilité ; 2° la transmission des corps sapides au cerveau. En effet, l’une consiste dans le contact simple d’un corps , et l’autre réside de plus dans la transmission du principe particulier d’un corps.

Bellingeri le premier a émis l’idée que la corde du tympan transmettait les saveurs. Cette hypothèse n’est fondée sur aucune expérience ni sur des recherches anatomiques positives. En outre , les auteurs qui veulent trouver cette destination dans un autre cordon nerveux disent que l’opinion de Bellingeri est inadmissible, parce que celte corde du tympan est

fournie par la septième paire qui est un nerf moteur et non un nerf sensible.

Nous pensons aussi que ce nerf n’a pas la propriété que lui prête à tort Bellingeri ; mais notre opinion n’est pas fondée sur une impossibilité résultant du mode d’origine de ce nerf, mais sur ce qu’il ne se distribue pas comme il faudrait que cela eût lieu pour qu’il possédât cette faculté.

Gallien et les anatomistes qui l'ont suivi ont pensé que les huitième et neuvième paires viennent se distribuera la langue comme nerfs moteurs et non comme nerfs sensitifs; le grand hypoglosse, à cause de sa distribution plus exclusive à la langue , le nerf de la cinquième paire n’envoyant qu’une branche à cet organe , a été regardé comme un nerf sensitif.

Heuermann a observé que la section du nerf de la neuvième paire déterminait l’abolition du goût.

Cette observation nous paraît douteuse à plus d’un titre, et d’abord parce que, en supposant que le goût eût été aboli par la section de ce nerf, il n’aurait dû l’être que d’un côté , cette section n’ayant aucune influence sur les fonctions du nerf congénère.

M. Richerand plaça dans l’intérieur du crâne une plaque de zinc sous le tronc du nerf de la cinquième paire chez un animal qui venait d'être tué et qui n’avait pas encore perdu sa chaleur. Une pièce d’argent fut appliquée sous la langue: les muscles, dit ce professeur , ne présentèrent qu’un frémissement à peine sensible ; ceux du front et des tempes, armés de ce métal , étaient agités par des contractions évidentes

lorsqu’on établissait une communication à l’aide d’une verge de fer.

Ce physiologiste en conclut que le nerf lingual préside à peu près seul à la perception des saveurs.

L’expérience de M. de Humboldt confirmerait les recherches de M. Richerand, s’il était prouvé que l'armature des nerfs moteurs produisît seule des contractions. Je ne ferai que quelques réflexions sur ces recherches, et remarquerai d’abord que le frémissement qui a eu lieu au moment de l’expérimentation faite par notre habile professeur, témoigne précisément en faveur de la conclusion opposée et milite pour la contraction.

Quant au reste de l’expérience , il n’implique pas de contradiction avec la première partie : cela prouve seulement que les muscles de la tempe reçoivent plus de nerfs de la cinquième paire que ceux de la langue n’en reçoivent du nerf lingual.

Si maintenant nous abordons la théorie de M. de Humboldt, il nous sera facile de trouver un doute hypothétique plutôt qu’un fait mathématiquement démontré. J’irai plus loin ; et, tout en hésitant à combattre une si grande autorité , je rappellerai qu’un nerf sensitif et moteur présente ce phénomène, et que, si Ion observe le contraire dans un nerf réputé purement sensitif, on en trouve naturellement l’explication dans la distribution du nerf lui-même qui ne se rend pas à un muscle.

En conséquence, l’armature de M. de Humboldt ne doit pas produire de résultats convaincans.

Le nerf lingual a donc été regardé comme le nerf

destiné à la gustation , et Ch. Bell est encore venu se ranger avec ses expériences du côté de ceux qui lui reconnaissaient celle destination.

Enfin le nerf glosso-pharyngien a été signalé plus tard comme exclusivement destiné à présider à la fonction du goût. C’est l’opinion de M. Maisonneuve et de quelques autres anatomistes qui la fondent sur le siège du goût, placé par eux à la base ou sur les côtés de la langue.

Je crois pouvoir conclure de ce que j’ai dit précédemment, que les nerfs qui viennent se répandre dans la muqueuse buccale et dans les papilles sont ceux qui servent à la perception des saveurs, et que ceux qui se rendent seulement aux muscles de la langue sont par cela même destinés à leur contraction.

Ainsi le nei'f grand hypoglosse , qui se perd dans les muscles de la langue, est un nerf moteur, malgré l’observation peu concluante par laquelle on a voulu démontrer le contraire. Le nerf lingual, qui envoie de nombreux filets aux papilles , doit nécessairement servir à la gustation. Mais, comme il en distribue aussi aux muscles , il doit avoir une autre action ; c’est ce que vient confirmer l’expérience de M. le professeur Richerand.

Enfin le nerf glosso-pharyngien doit présider a la fois au goût et au mouvement, puisqu’il envoie des filets d’une part aux papilles, et de l’autre aux muscles de la langue.

Page 1