CHAPITRE PREMIER
Examen du fluide nerveux.
Tous les corps de la nature sont électrisés, et par conséquent, tous, ils contiennent un fluide qu’on appelle électrique. Eh bien ! ce n’est pas trop avancer que de dire qu’il existe dans tous les corps vivans un fluide que l’on appelle \e fluide nerveux , important par le rôle qu’il est appelé à jouer, et par sa nature , comparable à celle du fluide électrique.
A l’aide d’inslrumens de physique extrêmement sensibles , on est arrivé à prouver l’existence de ce fluide , et ce grave résultat ressort d’expériences simples, faciles et probantes. Un physicien muni d’un galvanomètre très sensible , dont l’aiguille était suspendue à un fil de ver à soie , a fait à l’hôpital Saint- Louis des expériences très curieuses qui ont été publiées dans la Revue médicale du mois de janvier 1 825. M. Pelletan a procédé à cette expérimentation , en s’entourant de toutes les précautions nécessaires dans une tentative aussi délicate; il s’est servi de l’instrument de M. Becquerel, qui est si versé dans l’habitude de ces sortes d’expériences.
Sur le premier malade , une aiguille fut enfoncée dans le mollet droit ; il se déclara bientôt un courant galvanique, lorsque l’aiguille et la bouche du malade eurent été mis en contact par les deux fils du galvanomètre. Ce courant ne devenait bien sensible que si
Von déterminait des oscillations dans V aiguille , ce que Von obtenait , comme à V ordinaire , en plongeant et en retirant à propos et à plusieurs reprises le fil de communication qui trempait dans le mercure. M. Pelletan assure avoir répété plusieurs fois cette expérience avec succès.
Il paraît résulter de là qu’un fluide d’une grande analogie avec le fluide électrique se dégage et se produit sans cesse dans le règne animal. Mais est - il fourni par tous les tissus , ou bien vientil d’une source moins générale ? Est - il enfin produit spécialement par un système d’organes? C’est ce qu’il faut examiner. Les belles expériences de M. Dutrochet sur l’exosmose et l’endosmose lui avaient fait découvrir une série de phénomènes qu’il avait regardés d’abord comme produits par l’électricité. Dans cette supposition, tous les organes auraient été électrisés par eux-mêmes , puisque les phénomènes d’endosmose et d’exosmose sont surtout évidens dans les organes membraneux : mais depuis, et dans ces derniers temps, M. Dutrochet a cru devoir attribuer ces phénomènes à la capillarité et à la porosité des organes.
L’existence du fluide n’est plus aujourd’hui mise en doute , et il est reconnu généralement qu’il est produit par le système nerveux.
Rolando a considéré le système nerveux comme représentant une pile électrique , et il pense que cette disposition anatomique vient à l’appui de l’opinion de ceux qui croient à l’existence du fluide nerveux. Ainsi celle idée , qui n’était d’abord qu’une
hypothèse, a été depuis lors confirmée et reconnue véritable par toutes les expériences tentées dans ce but. INous allons parler successivement de l’existence de ce fluide , et de la manière dont il se comporte par rapport à l’appareil nerveux.
M. Lembert a mis le nerf sciatique à nu, et a vu qu’un fil simple était attiré par lui : il en a conclu avec raison qu’un fluide existait dans les nerfs. Depuis , j’ai fait beaucoup d’expériences dans le même sens. Voici ce qu’elles m’ont appris.
J’ai mis le cerveau à découvert , et un fil présenté au devant de la masse cérébrale a été attiré par la substance nerveuse. Mais là le phénomène d’attraction était peu marqué, car le fil ne se courbait pas comme dans les expériences suivantes. La moelle épinière a été , chez plusieurs animaux , mise à découvert dans la région cervicale, dans la région lombaire , et même dans la région crânienne , et , toutes les fois que je lui ai présenté un fil , celui-ci a été promptement courbé et attiré par elle. Ce phénomène important et remarquable était plus prononcé dans la région cervicale que dans la région lombaire , et, dans le premier cas , il l’était plus encore quand on le rapprochait du cervelet. Dans d’autres expériences j’ai coupé la moelle et j’ai été bientôt averti de l’influence du bout supérieur par l’attraction du fil ; il en a été de même du bout inférieur.
J’ai encore vu cette attraction opérée par le nerf sciatique mis simplement à découvert, ou par l’extrémité de ce nerf coupé en travers. Ce même phéno-
mène a été produit par tous les nerfs; seulement il l’était à un moins haut degré par ceux dont les filets sont réunis d’une manière intime , comme cela existe dans le nerf facial et le pneumo-gastrique. Alors le résultat de l’expérience n’était pas aussi évident que par le trifacial, dont on peut facilement isoler les filets. Enfin l’attraction a été opérée par le grand sympathique et par la protubérance annulaire , et dans ce dernier cas avec une rapidité extraordinaire.
On a dit que l’existence du fluide nerveux n’était pas démontrée par ce phénomène d’attraction , lequel on a cru pouvoir assimiler à cette action qui s’exerce entre deux masses , action que l'on appelle la loi de •pesanteur.
Nous devons dire d’abord qu’il est impossible de comparer ce grand phénomène à la fusion de deux globules de mercure , puisque l’expérience ne repose pas sur les mêmes bases , le nerf n’étant pas de la même nature que le fil. Maintenant , s’il était vrai que le fil obéit aux lois de la pesanteur, il devrait être attiré d’abord par la terre qui a plus de volume , puis par le muscle qui a plus de masse que le nerf ; or c’est ce qui n’a pas lieu : et, puisque le corps le plus petit, le nerf, attire le fil, il reste prouvé que ce n’est pas à l’influence de la pesanteur qu’il faut attribuer le rapprochement , au point de contact , du nerf et du fil. Il est évident, au contraire, que ce phénomène est de la nature de ceux que l’on nomme électriques , et cette évidence résulte de l’attraction exercée entre le fil et le nerf qui sont électrisés tous les deux à leur manière. On peut comparer cette ac-
lion à celle qui a lieu entre un verre frotté et un fil placé «à une certaine distance.
La quantité de ce fluide doitvarier beaucoup, sans doute, suivant les classes d’animaux, l’irritabilité des individus et le volume des renflemens nerveux.
Ces idées sont sanctionnées par l’anatomie comparée, qui démontre l’exactitude de ce que j’avance , et nous apprend encore que ce qui semble être à l’état rudimentaire chez l’homme, existe à un haut degré de perfection dans la torpille, le silure et le gymnote. Dans l’homme , on rencontre bien deux substances de nature différente, un liquide et des membranes qui par leur disposition donnent naissance à ce fluide; mais dans la torpille l’appareil est beaucoup plus parfait. L’arrangement nerveux et membraneux y est en effet si merveilleusement disposé, que l’on y trouve deux aponévroses , formées l’une de fibres longitudinales, l’autre de fibres transversales; de gros nerfs qui parcourent cet appareil ; des vaisseaux sanguins qui l’arrosent de toutes parts , et enfin un liquide qui baigne des espèces de loges, lesquelles résultent de l’arrangement même de toutes ces parties. Ce sont les fibres transversales qui envoient des prolongemens membraneux, et qui forment la trame de l’organe. Ces prolongemens sont tellement disposés qu’ils forment des prismes creux dont les parois demi-transparentes sont étroitementunies aux prismes voisins : chacun d’eux est divisé en plusieurs loges par des diaphragmes, sortes de replis muqueux arrosés par des vaisseaux sanguins : ces loges contiennent un liquide particulier.
Les prismes creux sont bien moins nombreux dans le jeune âge que dans l’âge adulte. Des nerfs qui viennent de la huitième paire se ramifient à l’infini, et dans les directions les plus variées, sur les cloisons, entre les tubes, puis s’épanouissent dans le liquide gélatineux qui remplit ces cavités.
Les nerfs ont un volume si considérable , qu’ils ont paru à Hunter aussi remarquables sous ce rapport que par les phénomènes intéressans auxquels ils donnent lieu.
Ces nerfs volumineux qui apportent le fluide nerveux , ces cloisons, ces loges, ce liquide , constituent un appareil toujours favorablement disposé pour dégager du fluide électrique en grande quantité, de manière à produire la commotion. Les nerfs sont les conducteurs du fluide formé dans ces renflemens, et le reste de l’appareil semble servir de réservoir. Le fluide, dans l’homme comme dans tous les animaux, dans la torpille, peut s’épuiser, et il peut arriver un instant où les phénomènes de commotion ne soient presque plus sensibles.
La nature des commotions que cet animal fait éprouver à ceux qui le touchent , la facilité avec laquelle on les évite en communiquant avec lui seulement à l’aide de corps isolans, démontrent l’identité du fluide qu’il renferme avec le fluide électrique.
Redi démontra le premier ces grands phénomènes par une expérience personnelle. Ayant saisi une torpille qui venait d’être pêchée , il sentit à l’instant un picotement qui gagna le bras et l’épaule, et qui fut
suivi d’un tremblement et d’une douleur tellement aigue, qu’il fut obligé de lâcher prise.
Walsh, par une expérience simple et ingénieuse, démontra l’existence de ce fluide qui, depuis Redi, avait souvent été méconnu par Réaumur, Lacé-
pède , etc 11 établit une communication entre huit
personnes, au moyen de bassins, dans l’eau desquels celles-ci plongeaient les doigts, et de fils, dont l’un était appliqué sur le dos de la torpille, et l’autre arrivait au dernier bassin. Les huit individus éprouvèrent une commotion. Mais il était réservé à l’illustre Galvani , pour rendre l’expérience complète, de découvrir l’étincelle électrique avec le microscope. Il n’y eut plus de doute alors sur la nature de ce fluide , qui put charger la bouteille de Leyde en rapport avec la torpille, comme l’aurait fait celui d’une machine électrique.
Il se dégage donc du corps de cet animal un fluide qui imprime une commotion à ceux qui le touchent. Puisque l’on retrouve le fluide nerveux dans les nerfs comme dans les renflemens nerveux, il semblerait naturel d’en conclure qu’il est tout aussi bien produit par les uns que par les autres. Cependant on commettrait une erreur; et en effet, si l’on coupe la partie postérieure de la cuisse à un gros chien , de manière à comprendre le nerf sciatique dans la section , on voit alors le fil attiré par le bout supérieur qui tient à la moelle épinière, tandisque dans l’inférieur, au contraire, on ne retrouve aucune action du fluide. Les nerfs ne me paraissent donc pas être les organes producteurs du fluide ner-
veux : ils me paraissent être de simples conducteurs, et je trouve l’explication de ce fait dans leur structure dans laquelle entre seulement la substance nerveuse blanche.
Mais sont-ce les petits filets dont chaque nerf est composé qui transportent le fluide? ou bien ce fluide est-il conduit dans les canaux névrilématiques qui les entourent et porté ainsi jusqu’à la périphérie du corps ?
Si les canaux servaient de conducteurs, le fluide devrait les parcourir encore pour porter le mouvement et la sensibilité aux organes, quand on aurait écrasé la substance nerveuse en ayant eu soin de conserver intacts ces conduits. Eh bien î il ne se passe rien de semblable , et j’ai pu observer tout le contraire. J’ai écrasé, à l’aide d’une pince, les filets de différens nerfs, en respectant les canaux : la sensibilité et le mouvement ont été perdus; à l’examen de la pièce , j’ai retrouvé la substance nerveuse refoulée dans ses gaines névrilématiques.
Les conducteurs du fluide nerveux ne lui donnent donc pas naissance. Ce fluide vient d’une source plus élevée, des renflemens nerveux contenus dans le crâne et dans le canal vertébral. Formé incessamment par eux , il en part pour suivré le trajet des cordons , semblable à un liquide qui , sorti d’une source commune, suit les canaux ou la surface des corps qui en partent. Ce qui le démontre , c’est qu’au dessous du nerf coupé il n’y a plus de sentiment ni de mouvement; ou au moins, si l’on en retrouve encore, ce n’est que temporairement , et sous
l’influence d’un excitant, comme le scalpel, qui va découvrir le peu de fluide nerveux qui existe momentanément au dessous du point de section.
Le fluide nerveux est formé dans les renflemens nerveux comme le fluide électrique dans la pile de Volta. C’est ce que M. Malteucci a mis hors de doute, dans ces derniers temps, par des expériences ingénieuses faites sur cent seize torpilles. En irritant le lobe d’où naît le nerf de l’appareil électrique, il a produit des commotions violentes, et en le détruisant complètement, il a aboli les effets galvaniques. Le même expérimentateur a aussi démontré que l’animal ne pouvait pas diriger la décharge à volonté sur tel ou tel point du corps, et que, lorsqu’il est vigoureux et irritable, on obtient des effets sur tous les points de la surface du corps du poisson électrique , et ensuite autour de l’appareil électrique. Dans le cerveau et dans la moelle, il existe deux substances de nature différente, appliquées l’une sur l’autre, mêlées et disposées en cordons et en membranes, et ce sont aussi deux substances de nature différente qui , dans la pile voltaïque , donnent naissance au fluide électrique.
La substance grise joue un rôle remarquable dans la production de ce fluide animal. L’anatomie comparée, qui ledémontre, nous éclaire encore sur les usages de la substance corticale : on voit en effet deux renflemens nerveux grisâtres qui donnent naissance, sur les côtés du cervelet, aux nerfs destinés à l’appareil électrique de la torpille ; chez cet animal le fluide suit les longs cordons jusqu’à l’appareil électrique
qui lui sert de réservoir. Mais , si l’existence de ce fluide ne saurait être contestée, quelle en est la nature ?
C’est le fluide nerveux qui régit la plupart des organes, comme l’air, cette ame universelle, anime et vivifie tous les êtres vivans : aussi la grande dépense de ce fluide entraine-t-elle un épuisement subit et une mort rapide, ou bien un amaigrissement lent et une mort tardive.
Les grands phénomènes qui décèlent l’existence du fluide nerveux se manifestent surtout là où se terminent les nerfs, où le fluide s’arrête, comme à la main , à la plante des pieds , au moignon axillaire , là , en un mot , où les nerfs sont renflés et nombreux, ou bien divisés un grand nombre de fois ; aussi estce dans ces endroits que la peau a le plus de sensibilité, que les impressions douloureuses ou agréables sont les plus vives ; aussi est-ce par là que l’épuisement nerveux arrive, par des changemens dans l’organisation à nous inconnus, et probablement par l’impossibilité où sont les renfletnens nerveux, au milieu de ce trouble, de fournir le fluide indispensable à l’accomplissement de fonctions importantes ou nécessaires à la vie.
Enfin , il résulte de là que , dans les plaies et les contusions des nerfs, si la substance nerveuse ne se reforme pas, le mouvement et la sensibilité ne peuvent se rétablir, comme cela me semble démontré par les expériences et les observations faites sur l'homme ; que l’on peut épuiser la vie en épuisant le fluide nerveux, et en détruisant la sensibilité dans les membranes et les mouvemens dans les muscles.