CHAPITRE II
OROAMUAnOll, DM18 TOUtB LA FftAlffGB, 1IB8 SOCIÉTÉS
Le tocsin de la réforme des prisons a été sonné en Italie pour la première fois sous le pape Clément XI ^ en 1705 , selon les uns , et en Flandre, sous le règne de Marie-Thérèse , vers 1772 , selon les autres ; mais à qui que ce soit, et à quelqu'époque qu'appartienne l'honneur de la première tentative de cette immense régénération sociale et humanitaire , il n'en est pas moins vrai que depuis plus d'un siècle les esprite graves et sérieux se sont, sur toute la surface du globe, incessanmieut préoccupés des moyens de régenter les détenus.
Les premiers apôtres ont passé, mais leurs idées nous sont heureusement restées, et après bien des tàtonaements , des essais de tout genre dans les deux hémisphères , le moment est enfin veau de voir se réaliser ce qui, il n'y a pas encore cinquante ans, était regardé comme une utopie. La question n'est plus aujourd'hui qu'entre deux sys-
tèmes ; nous dirons bientôt quel est, suivant nous, celui qui, seul, peut produire les résultats moraux qu'on attend de la réforme.
Nous ne ferons qu'indiquer ici les dangers d'une amélioration matérielle trop grande de la vie du détenu , comparée à la vie du pauvi*e que vous solliciteriez incessamment au crime en le dégoûtant delà vertu.
Qu'on améliore le sort des détenus , qu'on fasse tourner leur détention au profit de leur éducation intellectuelle, religieuse, morale et professionnelle; qu'on patrone les libérés , tous les libérés quels que soient leur sexe, leur âge et les causes de leur condamnation. C'est bien , c'est très-bien.
Mais au nom du ciel , au nom de l'humanité , n'y a-t-il rien de plus intéressant que le détenu, que le libéré ?
Le pauvre père de famille qui gémit, souffre en silence et pleure sur ses enfants qui n'ont plus de pain parce que le travail manque , parce qu'un accident l'a privé d'un de ses membres, parce qu'une longue maladie a dévoré ses forces et ses épargnes, est-il donc moins digne de pitié que le vagabond , le voleur et l'assassin ?
Faudra-fril que pour procurer à ses enfants un gtte, de la nourriture saine et abondante , des habits, un état et enfin un père adoptif qui veillera sur
eux, pourvoira à tous leurs besoins pendant trois ou quatre ans, il leur dise :
< Tout ce que je vous ai appris, mes pauvres enfants , de religion , de morale et de vertu , n'était que mensonge et dérision. Si vous voulez avoir tout ce qui nous manque , faites-vous vagabonds ou voleurs ! Vous irez dans un hôtel où chacun de vous aura une chambre , plus grande que le grenier où nous nous entassons tous ; bien chauffée en hiver, bien tempérée en été , tandis qu'ici c'est à grand peine que nous nous défendons tantôt contre la neige qui menace de nous endolorir , tantôt contre les rayons d'un soleil binilant, qui, un jour, nous rendra fous. Là vous aurez de bons habits, ici vous n'avez que de tristes haillons ; là vous serez blanchis, ici ce serait du luxe , et puis la première condition pour donner à blanchir, c'est d'avoir du linge ! Là vous aurez un bon lit, un matelas, des draps, un traversin, des couvertures, ici vous avez de la paille ; là vous aurez une nourriture saine et abondante, et, Dieu me pardonne ! quatre fois de viande par semaine , ici le pain manque souvent sur la planche, et la viande semble être pour nous un péché mortel que nous ne commettons qu'aux quati*e grandes fêtes de l'année ; là on vous montrera à lire, à écrire , à calculer, vous ferez votre première communion , vous apprendrez mi métier,
k;i vous n'auriez jamais d'état, cai* je ne puis point payer votre apprentissage; là, en sortant, après deux ou trois ans de pension et d'aprentissage gratuits, vous trouverez un homme de bien qui vous prendra par la main , qui vous protégera , qui vous placera, qui pourvoira à tous vos besoins physiques et moraux.
« Pour avoir tout cela , le moyen est bien simple, mes enfents , cessez d'être homiétes ! car tant que vous marcherez dans le sentier de la vei-tu , vous serez pauvres et souffreteux ; nulle main charitable n'arrivera jusqu'à vous , parce que , quoique trèspauvi*es , nous sommes encore trop jeunes , votre mère et moi , et vous , déjà trop vieux pour être même admis à participer aux secours des bureaux de biaifedsance ; secours dont votre pauvre tante^ par une noble fierté, n'a pas voulu profiter, bien qu'elle se trouvât dans les conditions exigées par les règlements, préférant se laisser mourir de faim, plutôt que d'aller se faire inscrire comme indigente. Volez , volez , mes chers enfants , si vous voulez être heureux un jour ! Quant à moi et à votre mère, si le travail ne reprend pas , ou si la charité ne parvient à découvrir la Êimille du pauvre honteux, nous aurons aussi , nous qui n'avons plus que peu d'instants à vivre , à choisir entre la misère ou le suicide. AUoas , mes aaÊints chéris , embrassez-
moi , embrassez votre mère agonisante , et jureznous que , dès demain , vous vous ferez arrêter comme vagabonds ou voleurs, alors seulement nous pourrons mourir contents , rassurés que nous serons sur votre avenir ! »
Voilà ce que dira le pauvre ouvrier ! . . .
Nous savons que la lutte est grande enti^e le dernier pas dans la vertu et le premier dans le crime ; mais le crime est le plus souvent vainqueur, et alors le père ^t la mère vont dans une maison centrale ou à la morgue , les garçons au pénitencier des jeunes détenus, et les filles à Saint-Lazare , en passant d'abord par la prostitution.
Nous allons essayer bientôt , sur une petite échelle , il est vrai , de guérir une partie de cette horrible plaie sociale, en créant une société de patronage pour les enfants pauvres du département de la Seine ; toutefois, c'est un devoir pour le gouvernement , puisque lui seul a la puissance suffisante, d'organiser sur toute la France les sociétés de patronage s'appliquant non seulement aux prévenus acquittés , aux libérés de toute catégorie, de tout sexe et de tout âge, mais encore aux enfants des classes pauvres, de manière à prévenir les déUts et les crimes , tandis que de son côté l'isolement des détenus disposerait à ia régénéiation morale, et a^éterait la contagion du mal. Nous répéterons
ceci à chaque chapitre , nous voudrions le iiépéter à chaque ligne , à chaque mot, car à nos yeuXr c'est la panacée universelle.
En l'état , et pour ne parler que de Paris, voici les sociétés de patronage qui existent : La première de toutes , la plus vaste , la plus utile , celle qui a le plus propagé ses idées et contribuée , soit en France , soit à l'Etranger , à la fondation de nouvelles sociétés , c'est celle des jeunes libérés du département de la Seine, dont M. Bérenger, de la Drôme, est le président.
Celle des prévenus acquittés , présidée maintenant par M. Delahaye , et autrefois par son fondateur, M. Demetz, à qui l'on doit aussi la belle colonie de Mettray.
Celle des orphelins , présidée par M. le duc de Cambacérès.
Celle de la morale chrétienne qui s'occupe des prévenus acquittés et des orphelins, et qui est présidée par M. de Larochefoucault-Liancourt.
Celle des jeunes filles libérées , fondée encore par M. Demetz, et présidée par M™® de Lamartine.
Celle des Amis de l'Enfance, présidée par M. le vicomte de Melun , et qui prend presque exclusivement des orphelins en bas âge, les met dans une pension ou dans une colonie agricole , nouvellement fondée.
Celle, des jeunes aveugles, présidée par M. le
comte de Portalis.
Pour les adultes , hommes ou femmes , libérés des maisons de correction ou autres , rien !
Pour les forçats , rien !
Pour les ouvriers sans travail , rien ou presque rien !
Pour les enfants pauvres , rien !
A l'exception , toutefois , de la société de Saint- Jean , qui ne s'occupe que des garçons pauvres du Gros-Caillou , et qui est présidée par M. de Dreux- Brézé. Cette société ne s'est pas encore étendue audelà du chif&'e de 80 à 90 enfants ;
A l'exception de trois an'ondissements sur douze, les 7"^, 11^ et 12^, qui ont environ chacun 50 enfants en apprentissage , soit 150, et avec ceux de la société de Saint- Jean ,' 240 sur 25,288 enfants pauvres , au-dessous de douze ans , inscrits aux bureaux de bienfaisance. Ce chiffre peut être doublé, si l'on y ajoute les enfants qui ont dépassé cet âge , et ceux qui appartiennent aux pauvres familles qui ne sont pas dans les conditions rigoureuses d'admission aux bureaux de bienfaisance , ou ne veulent pas s'y faire inscrire par un sentiment de noble susceptibilité. Et en effet, il y a à Paris 29,282 ménages pauvres inscrits , mais il y a aussi un nombre au moins égal de ménages de pauvres
honteux , ou ne pouvant, à cause des règlements ,
avoir leur part de charité, ce qui fait58,564faniilles
pauvres dont 29,000 environ ne recevraient aucun
secours ; et en supposant à ces dernières familles
un nombre d'enfants inférieur d'un quart à celui
des premières, on aurait encore :
25,288 enfants inscrits, 1 soit 44,254 enfants 18,966 non inscrits , j pauvres ,
sur lesquels 240 seulement sont mis en apprentissage par les bureaux de bienfaisance^ ou par la société de Saint- Jean.
Enfin il y a en France 1,850,000 indigents (1).
Nous nous demandons , en présence de ces chiffres qui appellent si ardemment l'attention des législateurs , et sollicitent la charité publique autrement que par des larmes ou des aumônes temporaires , ce que devient , pour Paris seulement , cette masse d'enfants qui peuplerait tout une grande ville de province. Hélas! la misère est voisine de l'hospice , l'hospice du cimetière ; et de ce qui échappe à l'hospice et au cimetière, une partie s'arrête dans les maisons de prostitution et à la prison. Nous avouons pourtant, quelque grand que soit le nombre des jeunes détenus (500 à Paris), que nous ne concevons pas comment, avec cet abandon de la famille
il) M. Huemc de Poinmeuse.
pauvre , la population du pénitencier des enÊoits ne s'élève pas à 10,000! Conunent il n'y a pas vingt pénitenciers au lieu d'un !
U est temps ou jamais de venir en aide à cette classe , la plus intéressante de toutes.
Il est temps ou jamais de songer à prévenir le vagabondage et le vol, sauf à réprimer, à réformer ensuite les individus qui , malgré tout , s'en rendraient encore coupables.
Il est temps enfin ou jamais d'attaquer le mal à sa véritable racine, en créant, d'abord à Paris, puis dans chaque ville de France , des sociétés de patronage pour les enfants pauvres ; ceUes des garçons seraient exercées par des hommes , celles des filles par des fenmies. Plus loin nous indiquerons comment elles s'organiseraient.
Ces sociétés veilleraient à ce que les eiiÊuits qu'elles voudraient patroner un jour firéquentassent les salles d'asile, les écoles gratuites. Elles veilleraient à ce qu'ils reçussent de bons principes reli-^ gieux , et qu'ils remplissent exactement les devoirs de leur culte ; à ce qu'au moment où conmiencerait réellement le patronage , au moment de l'entrée en apprentissage , ils fussent tous dans les meilleures dispositions morales.
Avec l'ordre de choses actuel , c'est lorsque l'en-
— lofant sort des écoles, quand il a atteint l'âge de douze à quatorze ans , l'âge où il doit songer à acquérir une profession , l'âge où les dépenses deviennent plus considérables, l'âge où les passions naissent, l'âge où la famille l'abandonne , qu'il se trouve sans appui , sans protecteur, sans secours ; aussi c'est à cet âge que les enfants commencent à vagabonder et à voler ; c'est à cet âge que le plus grand nombre est arrêté ; c'est donc à cet âge qu'il convient surtout de tendre la main à l'enfance.
Ne suffit-il pas d'énoncer ces sociétés pour qu'on en comprenne sur le champ toute la portée morale, pour qu'on calcule tout le bien qu'elles doivent engendrer dans un avenir prochain ! car s'il est beau et méritoire de régénérer le vagabond ou le voleur, que sera-ce donc quand il s'agira d'empêcher de devenir l'un ou l'autre !
Qui pourrait révoquer en doute les résultats d'une pareille œuvre? personne, que nous sachions. N'est-il pas de notoriété que tout enfant , appartenant à une famille pauvre , finit trop souvent , si personne ne lui vient en aide , par devenir la proie des prisons ou de lieux plus infâmes encore.
Ne sait-on pas aussi que les secours pécuniaires n'ont qu'un temps , disposent à la paresse , et sont loin de valoir des conseils , une surveillance toute paternelle et un état?
Avec ces nouvelles sociétés , que deviendrait ie seul argument spécieux qu'on oppose chaque jour aux sociétés de patronage des jeunes libérés ! Qui oserait dire des sociétés des enfants pauvres que leur but tend à accorder une prime d'encouragement au vagabondage et au vol , quand , au contraire , elles ne s'occuperaient que de prévenir le vagabondage et le vol !
Ces sociétés devraient donc rechercher, dans toute la France , les familles pauvres dont les enfants auraient atteint l'âge d'entrer en apprentissage , afin de les protéger et d'opérer par tous les moyens leur placement dans des ateliers particuliers ou du gouvernement , dans des fermes ou des colonies agricoles , fondées par la bienfaisance ou plutôt par Tétat.
Tout le temps que durerait l'apprentissage , et même lorsqu'il serait terminé, si c'était encore jugé nécessaire, les sociétés dirigeraient, conseilleraient et aideraient leurs pupilles. Par la création de ces sociétés , par celles des prévenus acquittés et des libérés , jeunes ou adultes , le pays ne serait plus que très-difficilement troublé , les crimes diminueraient chaque jour. L'état verrait décroître, et non augmenter son lourd budjet criminel. Les prisons se dépeupleraient, car elles ne soldaient plus alimentées ni par l'enfance que la misère, les mauvais exemples
du l'en tratiiement des passions égarent si facilement, ni par les adultes , ni par les récidivistes qui , aujourd'hui repoussés de toute part, et n'ayant plus à choisir qu'entre le suicide et le crime, persévèrent et meurent dans le crime.
Pour atteindre le but que nous nous proposons, nous appellerions à nous, si nous avions quelque puissance , tous les hommes généreux , à quelque rang qu'ils fussent placés ; nous appellerions à nous le clergé qui s'associe si intimement à toute œuvre de charité , car sans lui , sans la religion , toute moralisation , toute régénération est impossible ; nous appellerions à nous tous les pairs de France , tous les députés, tous les magistrats , tous les fonctionnaires , tous les négociants , tous les rentiers , tous les gardes-nationaux enfin , si intéressés à la paix , et que l'on voit partout où il y a quelqu'acte de dévouement , de générosité , de coui^age et de patriotisme à accomplir. Nous appellerions à nous la presse entière , quelle que fât sa bannière.
Nous appellerions à nous les chefs d'ateliers qui , tenant au peuple , comprennent ses douleurs et savent, mieux que personne , les guérir; et si notre voix n'avait pas autant la conscience de sa faiblesse, nous appellerions à nous le gouvernement luimême ; nous lui dirions : emparez-vous des sociétés de patronage , organisez-les sur une vaste échelle
dans toute la France ; dirigez-les , et vous ne tarderez pas à en recueillir les firuits ! . . .
Nous lui dirions, vous avez supprimé les loteries, les maisons de jeux , créé des caisses d'épargnes , vous aUez changer le régime des prisons , c'est fort bien !
Mais maintenant prévenez les délits et les crimes par une grande organisation basée sur le travail ; servez-vous des sociétés de jpatronage , pour moraliser les classes pauvi'es ou régénérer les coupables ; créez des ateliei*s industriels et des colonies agricoles où seront élevés et enseignés les enfants pauvres ; les produits qui en sortiront défraieront largement l'Etat ; et puis si , contre toute prévision, il en était autrement, quel pays pourrait jamais se plaindre d'avoir payé trop cher le préservatif du mal!