‹ Études sur le système pénitentiaire et les sociétiés de patronageChapitre 4 sur 14 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

DAHOEBS DU BTBTÈMB D'AUBURlf.

La corruption de la communauté est une vérité tellement démontrée par la logique et par les faits, qu'il nous semble presque superflu d'insister sur ce point , d'autant plus que les opposants au système de l'emprisonnement individuel sont presque tous convertis à cette heure, et que le gouvernement luimême l'a adopté en principe.

Cependant notre position tout exceptionnelle, par nos rapports de tous les jours, de tous les instants avec un nombre très considérable de jeunes libérés et même d'adultes , nous permettra , peutêtre , d'ajouter quelques observations nouvelles aux raisonnements et aux faits, car il ne suffit pas, pour connaître à fond la question des prisons, de l'avoir étudiée en amateur dans les livres, d'avoir visité ou habité même , pendant plus ou moins long-temps, des prisons aubumiennes ou pensylvaniennes, il ne suffit pas d'avoir vu , étudié , deviné le détenu , il faut arriver à connaître le libéré.

Or, le libéré ne se devine, ne s'étudie, ni dans des livres , ni dans des préaux , ni dans des cellules : c'est dans la liberté , dans la société.

Le libéré d'aujourd'hui n'est déjà plus le même individu que le détenu de la veille , et plus le temps s'éloigne de la détention , plus le portrait est méconnaissable en bien ou en mal.

Le libéré gracié ou provisoire ne ressemble en rien au libéré définitif : il vaut souvent beaucoup moins. L'un et l'autre subissent, au moment de leur sortie , une transformation. Tel qui est entré agneau égaré , délaissé , sort brebis galeuse ou tigre furieux ; tel hypocrite n'a endossé les habits et la houlette du berger , que pour assouvir plus tôt sa soif du sang et du carnage. Quelquefois, c'est la chenille qui, de chrysalide, devient papillon folâtre, étourdi ; et, de plus, ivre de la liberté, comme l'oiseau qui sort de sa cage, etc. , etc.

Le cadre étroit dans lequel nous devons nous renfermer, ne nous permet pas de montrer le libéré sous toutes ses phases diverses ; il faudrait tout un gros livre pour cela.

Nous vous dirons seulement : que le détenu , hypocrite «avec tout le monde , devient avec son patron , le jour de sa sortie, un libéré franc et sincère, parce qu'il sait très^bien qu'il a tout à attendre

de sa confiance, qu'il est son défénseur né, et jamais son accusateur.

Nous vous dirons : qu'il n'est pas d'aveu qu'il ne lui fasse , et que le patron , mieux que le juge , mieux que l'avocat , qui pourtant doit le défendre, sait ce qu'il a de crimes ou de délits au fond de la conscience.

Nous vous dirons : que de ces aveux il résulte :

1° Que la communauté les a initiés tous , sans exception aucune , à tous les vices , et que de simples mendiants ou vagabonds qu'ils étaient, elle pouvait en faire , ou en a réellement fait des voleurs et des assassins.

2° Que , sur cent récidivistes , plus de soixantequinze ne succombent que parce qu'ils retrouvent d'anciens camarades qui , de gré ou de force , les entraînent au crime.

5» Que les vingt-cinq autres ne faillissent de nouveau que parce qu'ils refusent les secours du patronage.

Nous pourrions , à l'appui de ce que nous avançons ici , vous citer des faits particuli^^ pleins d'intérêt , mais nous craindrions d'abuser de votre attention , et puis on pourrait nous répondre que ce sont là des cas isolés. Nous aimons donc mieux rester dans des généralités.

Somme toute , la question des prisons ne peut

donc être envisagée sous toutes ses faces que par les hommes qui l'ont, tout à la fois, étudiée dans les livres , qui ont visité les détenus et qui ont suivi les libérés.

Tant de volumes ont déjà été faits pour et conti'e les deux systèmes, que ce n'est vraiment presque plus la peine de guerroyer sur ce terrain : c'est s'achanier sur un vaincu. Mieux vaut, empixuitant les belles paroles de l'Empereur, s'écper : c Honneur au courage malheureux ! »

Et en effet, comment le régime aubumien n'auraitril pas succombé? Vouloir implanter en France, chez le peuple le plus communicatif , leplus jaseur, pour ne rien dire de plus , la loi impossible, barbare et mortelle du silence, n'étaiirce pas se condamner à mourir avant d'avoir vécu ?

Nous avons dit que le silence était impossible , barbare et mortel, nous persistons.

Il est impossible :

Parce que, pour l'empêcher, au milieu de cent comme de mille détenus , il faudrait autant de surveillants que de prisonniers.

Parce que les détenus , à défaut de leur langue , se serviraient de leurs doigts comme les sourdsmuets, dontils auraient inventé l'alphabet , si c'eût été nécessaire.

Parce qu'enfin , sans avoir recours à toutes les

ruses qu'on leur connaît , ils parviennent tous à se pai'ler à voix basse.

li est barbare :

Parce que , mettre des hommes en communauté, en leur imposant le silence , autant vaudrait leur dire :

Vous avez des jambes , mais vous ne marcherez pas!

Vous avez des bras , mais vous ne les remuerez pas !

Vous avez des oreilles , mais vous n'entendrez pas !

Vous avez des yeux , mais vous ne verrez pas !

Parce qu'il n'y a pas de torture pareille à celle qui a pour but de tendre , chaque jour et à chaque heure , mille pièges à nos sens , avec défense de s'y laisser prendre , sous peine d'une torture nou-

velle !

n est mortel :

Parce que l'action de la parole est reconnue aussi nécessaire aux poumons que l'air vital.

Parce que tous les médecins déclarent : que tout homme qui resterait dix ans sans parler, deviendrait infailliblement phikisique^ en passant d'abord par t idiotisme !

Qu'importe , après tout , que le silence soit possible ou non, barbare ou non, mortel ou non , si le

but qu'on se propose , c'est-à-dire de moraliser les détenus et d'empêcher les récidives , n'est pas le moins du monde atteint avec la communauté.

L'expérience a prouvé, oui ou non, que les petits comme les grands criminels ont à peu près tous des complices.

Si vous vous décidez pour l'affirmative, vous prononcez l'arrêt de mort du système d'Aubum, car les complices sont presque toujours d'anciens co-détenus.

Il nous sera permis, sans doute, de dire que nos raisonnements s'appuient sur des faits qui se sont passés sous nos yeux , et que nous avons recueillis avec un soin tout religieux.

Il nous sera permis de dire : que tous ou presque tous les jeunes libérés qui récidivent, ne doivent leur rechute qu'à leurs anciennes liaisons de la Roquette ou des Madelonnettes , qu'à la rencontre enfin d'un co-détenu.

Il nous sera permis de dire : que d'excellents sujets n'ont succombé que par faiblesse, par crainte ou par menace.

n nous sera permis de dire : que firéquemment des enfants viennent nous prier, nous supplier de les changer de demeure , d'atelier, de pays même, parce qu'ils sont persécutés par des libérés.

Il nous sera permis de dire : que si leur confes-

siou nous arrive à temps , ils sont sauvés, et que si m contawre , Us hésitent , ou s il ne nous est pas possible de réaliser immédiatement nos projets 4t déplacement, ils sont perdus.

n nous 'sera permis de dire : que ce qui existe pour les enfants, existe, à un degré bien plus fort encore , pour les adultes. Car Tenfant , en grandissant, change au physique comme au moral, tandif^ que l'adulte reste long-temps le même : les enÊints qui se sont connus à douze ou quinze ans , ne se reconnaîtront plus très-facilement à vingt" cinq , s'ilf; se sont perdus de vue pendant ce laps^ de temps. Les adultes^ au contraire , se reconnaîtront à peu près toute leur vie.

Quand un libéré a besoin d'un complice, où le cherche-Ul ? où le trouve-t41? toujours dans ua ancien co-détenu ; nous l'avons déjà dit , mais c'est là une vérité qu'on ne saurait frop répéter.

Du moment que des détenus se sont vus huit jours seulement en prison , il s'est établi entre aix une intimité, une chaîne que rien ne peut rompre. La chute de l'un entraîne presque toujours l'autre dans l'ablnfie. C'est là , avec l'absaice des sociétés de patronage , l'histoire de toutes vos récidives.

Pour que le système de la conununauté cessât d'être dang^eux à l'épocpie de la libération, il fau-< <drait ajouter au silence...., le diroii&«ou8 , la

cécité ! Osez donc crever les yeux à tous les détenus , et nous serons alors pour le système d'Auburn ! jusque là , il nous parait le plus impossible des systèmes impossibles.

La communauté produit la pourriture morale, et cette pourriture est contagieuse.

La communauté fait , d'mi pauvre voleur de bois un voleur de profession , un homme de gibet.

La communauté permet, facilite, non-seulement l'éducation du vice , mais elle favorise l'accomplissement des actes les plus dégradants pour l'espèce humaine.

Oui , nous connaissons un détenu qui , devant plus de deux cents prisonniers , et tandis que le surveillant tournait le dos , a assouvi , sur celui qu'il appelait sa femme , la plus ignoble passion !

Oui, nous en connaissons qui n'ont jamais appris en prison que ce que la loi divine et humaine flétrit, que ce que la morale réprouve!

Oui, nous en connaissons qui fondaient en larmes en nous racontant les traitements impudiques qu'ils avaient soufferts de la part d'autres codétenus.

Oui, nous en connaissons qui redoutaient, surtout à cause de ces rapports révoltants , de rencontrer certains libérés !

Et vous voul^ , après cela , que nous aimions la communauté ! non , mille fois non ! ! !

Aujourd'hui, avec le maintien des masses comme propriété des détenus , et la communauté , comme réforme morale , la prison n'est plus qu'un hôtel garni où l'on est logé gratuitement ;

Où , chose étrange ! l'on récompense largement ceux qui veulent bien y descendre ;

Un hôtel où , parce que vous avez violé toutes les lois sociales , spolié votre voisin ou couvert votre main du sang d'un frère, on vous remplit la bourse d'or, en punition de vos crimes ;

Où , loin de vous intimider, on vous allèche ;

Où , loin de vous corriger, on vous corrompt par la communauté ;

Où , loin de vous rendre à la société avec l'horreur des deux ou trois mauvais sujets, qui vous ont entraîné dans une première faute , on vous y rejette avec quinze cents amis, viciés jusqu'au fond du cœur et parmi lesquels on distingue bon nombre de faussaires , d'incendiaires et d'assassins de profession , qui sauront bien vous contraindre , volontairement ou par force , à les suivre dans cette route d'infamie , dont vous vouliez sincèrement sortir, et où , bien malgré vous , la société vous a enchaîné pour la vie.

Que si vous parvenez un jour à dissimuler vos traces , à cacher votre retraite, malheur à vous ! si , en la découvrant , vos anciens co-dét«nus trouvent

en vous un homme qui ait faim ! car alors rotre perte est certaine , vous rentrez dans le crime par les conseils ou les menaces ; si vous ne devenez pas l'auteur d'un crime, vous en serez forcément le complice !

Si vous êtes riche , malheur à vous encore ! car vous verrez passer dans la main des forçats , et dévorer en orgies le plus pur de cet or, amassé pai* tant de sueurs , tant de privations , tant de veilles , tant d'amiées ; de cet or, qui appartenait à votre femme et à vos enfants , et qui va nourrir des assassins et des prostituées ;

Si , à force de probité et de talents , vous vous êtes haut placé dans les arts , les sciences , les lettres , les armes ou l'état , n'importe où et comment, ah! alors, malheur à vous encore, dix fois malheur ! car vous descendrez ^u piédestal où le génie, où le courage vous ont élevé , vous en descendrez , non pas pour rentrer dansfe crime^ nous en sommes convaincus , mais pour rougir dans Fombre , pour cacher dans le fond des bois , dans une retraite solitaire , aussi loin que possible , et peut-être même en vous expatriant , une vie qui eût fait la gloire de votre pays .

Et tout cela parce qu'une loi atroce vous a envoyé , vous enfant , vous pauvre pécheur d'un jour et coupable d'un péché véniel , vous pauvre malade

à qui il fallait un hospice, un prêtre ou un ami, vous a envoyé dans un gouffi'e immonde et dévoi'ant, d'où l'on ne doit sortir qu'avec la flétrissure indélébile au front, et la mort dans l'âme.

Voilà, oui , voilà les conséquences de ce système affreux où , sous prétexte de guérir un pauvre valétudinaire, on le précipite, lui qui ne demande pourtant qu'à vivre et ne sollicite qu'un médecin , on le précipite sans pitié dans cette fournaise ardente, où s'entassent par milliers tous les lépreux , tous les pestiférés de la terre.

Oui , nous le disons avec toute l'énergie dont nous sommes capables; oui , la société commet un crime aux yeux de l'humanité , aux yeux des lois divines, lorsqu'elle conserve dans ses codes des lois qui permettent de Jeter un vagabond , un voleur, un assassin même en pâture à d'autres vagabonds , à d'autres voleurs , à d'autres assassins , avant d'avoir tenté de le ramener à l'ordre social et à la vertu.

La société doit protection à tout le monde , aux coupables comme aux innocents. Elle doit prévenir les incendies morales et la contagion du mal. Non, elle n'a pas le droit de nous inoculer tous les vices à perpétuité , en nous donnant pour compagnons, pour amis forcés une nuée de misérables , de scé^

lérats qui s'attacheront à nous désormais et à tou-^ jours comme des ombres , comme des vampires de l'enfer.

Si ce régime de la communauté devait persister, s'il devait prévaloir, mieux vaudrait la mort ; oui , la mort pour tous les crimes , car entre la mort réelle ou la mort morale , cette dernière est la pire. L'état profiterait au moins des dépenses qu'occasionnent cent mille détenus , tout le monde y gagnerait , et surtout l'exécuteur des hautes-œuvres , dont la place deviendrait la plus lucrative du monde : le coupeur de têtes aurait des palais et des millions ; et pourquoi pas ! si l'on pouvait trouver dans l'univers un peuple assez insensé pour vouloir moraliser avec l'échafaud , pour fournir au bourreau de la besogne outre mesure , en le forçant à exercer son horrible métier contre tous ceux qui, étant sans ouvrage et ayant &im, auraient commis le plus mince délit.

Quand le peuple aurait faim , on dirait au bourreau : Sors ta hache , et travaille.

Quand les coffres de l'état seraient vides , on dirait au bourreau , devenu le plus riche de la terre : Ouvre tes coffres et souscrits nos emprunts !

Si la richesse fait le bonheur, fait le mérite , fait le talent , fait le génie , fait la puissance , le bour-

reau serait le plus heureux , le plus grand , le plus puissant de son pays.

Où donc , mon Dieu , ne conduit pas la logique d'un bon ou d'un mauvais système !

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