‹ Études sur le système pénitentiaire et les sociétiés de patronageChapitre 5 sur 14 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

AVAMTAOBS DU 8TBTBBIB DB PBILADBUPHIB OU PLUTÔT

DU 8TBTBMB nUHÇAIS.

Avec ce système, aucun des inconvénients signalés dans le chapitre précédent ne peuvent exister ; avec lui les 12,858,000 fr. que nous coûtent annuellement les détenus, seraient réduits presque à rien , car les prisonniers gagneraient par leur travail leur nourriture , leur vêtement et leur coucher (1).

Avec lui s'évanouissent toutes les terreurs dont on cherchait à nous épouvanter, en nous présentant chaque cellule pensylvanienne comme un tombeau

(i) Voici ce que dit k ce sujet M. Guillot, entrepreneur des maisons centrales de Poissy et de Gaillon: « Je dirai seulement une chose qu'aucun écrivain n'aurait osé annoncer, manquant de notions pratiques sur ce point : c'est que , du jour oîi le cellulage complet serait organisé , les deniers de poche et de masse supprimés , le gouvemement n'aui^ait rien à dépenser pour nourrir, vêtir et coucher les détenus, soit que l'administration fasse le service en régie , soit qu'elle le donne h. l'entreprise. » Dans une autre écrit, il persiste dans ce qu'il a avancé et dénie k tout autre régime le même résultat. »

où Ton enterrait un homme vivant , et d'où on ne pourrait jamais sortir qu'un cadavre^ qu'un fou, ou qu'un idiot.

Avec le système français , système qui a été essayé avec le plus grand succès sur la catégorie la plus chanceuse , la plus difficile , sur celle qui a le plus besoin de mouvement , d'air et de soleil , sur celle des enfants enfin , à qui persuadera«t-on désormais que l'isolement de détenu à détenu seulement, avec des promenades presque journalières , avec des visites de toutes les heures de la part du directeur, de l'aumônier, de l'instituteur, de l'agent des travaux , du contre-maître , des parents et des membres des sociétés de patronage , soit une détention cruelle, barbare, anti-sociale, anti-humanitaire et capable de faire de chaque détenu autant de cadavres , de suicidés , de fous et d'idiots ? Nous n'avons ni le temps ni la volonté de faire des phrases et de la déclamation à propos du système suivi à la Roquette , depuis bientôt trois ans , pour les jeunes détenus; nous dirons seulement et en peu de mots qui répondront victorieusement à tout ce qu'on a jusqu'ici reproché à l'isolement de Philadelphie :

lo Qu'il n'y a pas plus de suicides , de morts naturelles , de fous et d^idîots dans ce système que dans tout autre ;

2o Que le travail y est doublé ;

3o Que l'inslruetion religieuse , élémentaire et professionnelle y est plus facile , plus prompte, plus profitable ;

4û Que les récidives y sont beaucoup moins nombreuses.

Nous prouverons bientôt , par des chiffres , la réduction des récidives depuis Tadoption du système cellulaire de la Roquette.

En attendant, veut-on une preuve irrécusable encoi'e de l'efficacité du nouveau système français? Veut-on le témoignage du meilleur juge en pareille matière , le témoignage des détenus eux-mêmes ?

Eh bien ! ils vous déclareront tous , comme ils me l'ont tous déclaré depuis trois ans , comme ils me le déclarent encore chaque jour, que la cellule seule peut les corriger^ que ce qui les perdait, détait la communauté! Que la cellule seule est intimidante ! Que la cellule seule leur a permis de réfléchir, de se repentir ! Que la cellule seule les a protégés de tous les vices! Que la cellule seule

leur fait espérer une libération paisible et heureuse, etc., etc.

Us vous déclareront tous conmie le vieux Inard,

que nous avons vu il y a deux ou trois ans aux Ma-

delonnettes :

« Qu'avec le système cellulaire et les sociétés de patronage, il n'eût jamais récidivé.

« Mais si j'avais pu , en sortant de prison la première fois, nous disait-il devant un nombreux auditoire de l'infirmerie, si j'avais pu trouver de l'ouvrage , si tout le monde ne rn avait pas repoussé, si un patron m'avait protégé, je serais rentré avec bonheur dans la vie honnête. Cependant je ne m'y serais maintenu que très-difficilement , et , dans un temps plus ou moins long, il m'aurait /a//w suo comber^ cai' je rencontrais à chaque pas d'anciens amis de prison , qui m'auraient entraînés avec eux. Avec la surveillance de la police, la communauté des détenus et l'absence de sociétés de patronage , il est de toute impossibilité qu'un libéré puisse se régénérer (1). Quant à moi, j'ai appris en prison tout ce qu'on peut y apprendre de criminel (2); j'aurais pu commettre les vols les plus audacieux , mais je m'en suis tenu au vol à l'Américaine , que

(i)« Cela n'empêche pas que la position sociale du libéré n« soit, abstraction faite des vices du régime intérieur de la prison oii il a subi sa peine , la causé qui le pousse irrésistiblement h. y rentrer par un nouveau crime. »

(M. Moreau-Christophe. )

(2) (c Si le mélange des scélérats existe , comme il est trop vrai , dans les prisons , pourquoi , par cette réunion odieuse, infirme , atroce , se rend-on coupable du plus abominable des forfaits , celui de conduire des bommes au crime ? »

(Mirabeau.)

je consommais, j'ose m'en flatter, avec une rare

habileté. Vingt fois on m'a proposé de m'associer à

des opérations fort lucratives, constamment je les

aï repoussées , parce que j'ai , je vous le jure , une grande Iiorreur du sang et que je suis toujours sur

le point de me trouver mal, quand je vois saigner un poulet ou couper le cou à un canard.

« Le vol étant devenu ma profession , je le commettais avec délices, avec passion , et tant que durait la liberté , quelques mois à peine , je menais joyeuse vie , soit avec ma masse , soit avec mon industrie. Lorsque j'étais découvert, je n'en éprouvais nulle contrariété , car j'allais revoir d'anciens amis, recevoir leurs félicitations, faire de nou- ,velles économies, apprendre de nouveaux tours et tout cela sans qu'il m'en coûtât rien ni pour le logement, ni pour la nourriture, ni pour l'entretien, ni pour le chauffage , ni pour l'éclairage , ni pour la science. Vous voyez que dans la vie du prisonnier tout est profit. La détention n'intimide que ceux qui ne sont jamais entrés ou qui entrent pour la première fois en prison (3) ; on finit par s'y ha-

(i) « U faut le dire avec douleur, dans notre système actuel, la prison n'est pour ainsi dire plus une peine ; elle offre au criminel un asile , une existence , une sécurité , des sympathies et des suffrages que la société lui refuse. Loin d'être un objet d'effroi pour celui qui l'a une fois habitée, elle devient une station oii il se repose des fatigues et des tribulations de sa

Après de pareils aveux , qui oserait encore songer à un autre agent de moralisation qu'à celui de la cellule ?

« Devant les faits, avons -nous déjà dit autre part , s'évanouiront ces sinistres prédictions de rachitisme , d'hébétement , de maladie , de folie et de mort , dont on cherchait à nous effrayer par des statistiques souvent inexactes , par des tableaux hideux où l'imagination et la couleur noire du peintre faisaient tous les frais.

Jamais les enfantS ne se sont mieux portés que

n'ayant pour tout mobilier qu'un chétif grabat , un mauvais banc, quelques vases de poterie brune, et pour cheminée un débris de vieux chaudron fêlé. Là , si l'un d'eux tombe malade , il occupe à lui seul la couche commune \ et le reste s'étend sur des nattes d'une paille humide soigneusement ramassée à la porte de quelques magasins de roulage , et tressée, durant les longues veillées d'hiver , à la lueur du flambeau de résine qui pétille au foyer. A fort peu d'exception près , tel est le domicile obligé du pauvre , quelque honnête ou courageux qu'il soit. Ce n'est pas tout encore ! Pour soulager celui qui souffre tout manque , argent , remèdes , linge , tout !... excepté le courage que donne l'habitude de la misère, quant le remords n'en accroît pas les douleurs. Cependant il y a , si c'est dans une grande ville , le médecin des pauvres et le bureau de bienfaisance; et force est bien , quelque honte qu'on en éprouve, d'aller quêter a leur porte , une couple de jours de vie de plus. Si ce malheur arrive dans tel autre endroit où. ne se trouve ni médecin , ni dispensaire public , il y a près du chevet du malade , pour l'aider k mourir , un petit Christ en faïence audessus d'un bénitier , une branche de buis pour asperger le cadavre , et la police communale pour le faire inhumer sans encombre et sans deuil. Cette famille n'a point failli ! »

depuis qu'ils sont encellulés la nuit et le jour ; jamais leur intelligence ne s'est mieux signalée, mieux développée; jamais l'instruction morale, religieuse et élémentaire n'a mieux été sentie , et n'a porté plus de fruits; jamais l'éducation professionnelle n'a fait de tels progrès et produit un travail aussi considérable, aussi fini ; jamais la mortalité n'a été plus faible ; jamais enfin les récidivistes n'ont été moindres. Inutile de dire qu'aucun cas de folie ne s'est encore manifesté, et qu'il en sem de cette prédiction comme de toutes les autres.

« Qu'est-ce après tout que cet épouvantable isolement qui devait vous enterrer vivant dans un tombeau de pierre, atrophier le corps et l'âme, engendrer la folie et la mort?

« Ce tombeau n'est autre chose qu'une jolie petite chambre bien éclairée , bien aérée en été , bien chauffée en hiver, où se trouvent un lit, une table , un établi , une chaise , des livres et des outils ; où sont pris de bons et copieux repas; où le détenu est visité presque à tous les instants par l'aumônier, le médecin , le directeur, l'instituteur, l'agent des travaux, les contre-maîtres, les gardiens, qui viennent exercer leur surveillance , enseigner le détenu et verser dans son âme quelques bonnes et saintes paroles pleines d'amour, de réconciliation

et d'espérance.

< Que de malheureux , hélas ! dont le seul crime est de manquer d'ouvrage, préféreraient à leur grabat ce confortable tombeau !

« Deux fois par semaine , les prétendus cadavres vivants vont se promener gaiement un quart-d'heure dans Tune des sept cours que renferme le pénitencier ; ils vont tous les dimanches au parloir c(mverser avec leurs parents ou leurs amis ; en un mot, ils voient tout le monde , excepté ceux qui pourraient les maintenir dans le crime, ou les y initier. Quelle cruauté , n'est-ce pas ! Quel dommage de ne pas rendre à la société, qui vous les confie pour les réfornier et les élever, des voleurs fieffés au lieu de bons et honnêtes ouvriers (1) . »

(i) Capitole du 8 août i84o.

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