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soler, le soutenir dans ses moments de faiblesse ^ et de découragement , le réprimander , le punir , par son absence même , - des fautes dont 11 se ren^ drait coupable ; s'il est malade , il pourra le visiter à l'infirmerie , le soigner, panser à la fois ses blessures du corps et de l'âme , donner de ses nouvelles à sa famille. Entre le patron et le pupille s'établiront nécessairement de ces rapports intimes qui naissent de la fréquentation. Le patron sera plus disposé à faire des sacrifices de toute espèce , à mesure qu'il verra les progrès de ses bons conseils ; de son côté , le patroné sera plus disposé aussi à les suivre , en voyant qu'ils lui concilient l'estime des gens de bien ; il sera disposé à la reconnaissance , en énumérant les bontés et les soins assidus de celui qui vient le consoler dans sa prison ; le patron sera pour chaque détenu un nouvel aumônier, dans le cœur duquel on déposera de jour en jour quelques confidences, quelques confessions, et avec elles le repentir. D'une pareille confiance, d'une pareille intimité de l'enfant envers son bienfaiteur, qui poun*ait s'en alarmer ? personne. Car la seule rivalité qui doive, qui puisse désormais exister dans les pénitenciers , sem celle du bien , celle de la réforme des détenus.
Et d'ailleurs^ il ne faut pas oublier que le patron, moins que tout autre , ne peut éveiller les suscep-
tibilités administratives , puisqu'il n'administre rien , et que son rôle se réduit à labourer incessamment avec la morale ce terrain dans le sillon duquel il avait jeté un voleur, et d'où doit sortir un jour un vertueux citoyen de plus pour la patrie.
Il ne faut pas oublier non plus que le pacte qui lie le pati'on au patroné doit être de trois ans , et que ce n'est pas trop de quelques heures de conversation dans la prison entre gens qui doivent se voir si long-temps dehors. Il est même des patronages qui n'ont pas de fin , et nous savons tels patrons , qui seront heureux de conserver toujours des relations avec leurs pupilles, tellement leur conduite est devenue honorable; il est même un patroné que nous pourrions citer, qui est à la colonie de Mettray , et qui , par sa parfaite tenue , sa gi'ande probité , son dévouement et sa reconnaissance envers MM. Demetz et de Brétignères, ses nouveaux biafifaiteurs , après la société de patronage , a su mériter dernièrement à la colonie une place toute de confiance.
Nous pourrions désigner encore tel autre patroné dont les relations avec le patron n'ont cessé qu^au cimetière.
n en est de même de tous les patrons ; leurs pupilles , bons ou mauvais , sentent partout leur bienfaisante intervention. Jusque dans les prisona
d'adultes , où ils vont malheureusement quelquefois pour n'avoir pas suivi leurs conseils , ils reçoivent cependant des services , des secours. Jusque sur les bancs de la cour d'assises , ils trouvent dans leurs patrons des avocats qui intéressent les juges et les disposent à l'indulgence. Jusqu'aux pieds du trône auquel appartient le plus beau des privilèges , celui de faire grâce , ils rencontrent des voix éloquentes, des mains qui supplient, des genoux qui fléchissent, des yeux qui pleurent. Il est donc constaté que le patron est un ami infatigable , qui prodigue , sans jamais les épuiser, tous les trésors de bonté de son âme , soit que son pupille jouisse de la liberté , soit qu'il en ait été privé de nouveau. Avec l'entrée journalière des patrons, croyez-vous, par exemple, que le caractère étrange de mutisme que nous avons raconté dans le journal général de France , du 15 février 1840 , et que nous reproduisons, eut résisté long-temps aux fréquentes et affectueuses visites d'un patron ? Nous ne le pensons pas.
Miitîime sûnulé.
Monsieur ,
« Dans un de vos derniers numéros, vous citez comme un exemple d'une obstination rare , un foit de mutisme^
simulé y arrivé au pénitencier des jeunes détenus. Permettez-moi de vous assurer que ce fait n'est point aussi rare que vous le pensez. Je pourrais même vous en doimer quatre ou cinq exemples , sans embrasser un laps de temps de plus de trois ans. Mais me bornant à Tenfant dont vous avez parlé , je m'empresse de vous transmettre quelques détails que paraissait ignorer votre correspondant , et qui offriront quelque intérêt à ceux de vos lecteurs qui s'occupent des questions psycologiques des détenus.
«Fils d'un laboureur, le jeune Jacques B..., devenu orphelin , se mit garçon de ferme. Soit sévérité du mattre , soif inconstance de l'enfant , celui-ci abandonna son troupeau , ses pâturages , la vie calme et heureuse des champs pour courir les grandes lignes bourbeuses qui aboutissent à ce vaste cloaque d'immoralités hu^ maines , qu'on appelle la capitale d'un pays. L'ambition travaillait déjà cette jeune tête de paysan.
« Deux jours de cet état de vagabond, la faim aidant ^ suffirent à Jacques pour dompter sa fébrile indépen* dance , ou plutôt sa paresse, cette cousine-germaine du vol. Le malheureux enfant gisait déjà sur le bord d'un fossé , mourant de faim, de froid et de fatigue , lorsqu'il fut ramassé par un roulier. Jacques s'attacha à son nouveau mattre , demeura près d'une année avec lui et ne se décida à le quitter que parce qu'il en fut maltraité.
« Le voilà donc encore revenu à ses rêves ambitieux, assoupis un instant. Il reprend )a route de Paris , car il a entendu parler de Paris conune en parlent tous ceux
qui ne l'ont jamais vu, qui ignorent qu*à quelques pas de la banque de France , il y a un Mont-de-Piété , à côté du Louvre une Morgue. Lui , le pauvre Jacques y n*a songé qu*à la baguette des fées : elle le remarquera dans la foule, elle changera ses haillons en habits brodés d'or;
il aura des châteaux, des palais qui est-ce qui n'a
pas de palais à Paris ? se disait Jacques. Il ira donc à Paris, le malheureux! personne n'avait pu lui dire qu'auprès des heureux du jour, languissait une population sans autre asile qu'un méchant grabat humide et froid , sans autre nourriture que celle des bureaux de bienfaisance, sans autre dénouement , dans le drame de la vie , que l'hospice ou la prison !
« Chemin faisant, il se demande ce qu'il répondra à la gendarmerie , si elle réclame ses papiers. Rien , hélas ! il n'en a pas.... rien !... quel trait de lumière ! c'est cela ! il sera sourd-muet , il pleurera , il fera comprendre qu'il est orphelin , on s'intéressera à lui , on le laissera libre.
«( A peine ce beau plan était-il conçu , qu'il fallut le mettre à exécution. Tout se passa d'abord comme il l'avait prévu. Il joua si bien son rôle , qu'il émut ce bon gendarme , toujours , par état , triplement cuirassé contre toute espèce d'infortune. Seulement la fin de sa petite comédie ne fut pas telle qu'il l'avait prévue : on le retint prisonnier , moins pour le punir que* pour le protéger contre ses propres misères.
« Arrivé à Paris, il fut mis au dépôt de la préfecture^ et de là envoyé au pénitencier de la Roquette , à titre
de détenu administratif. Quel désenchantement ! quel paradis de Mahomet que le dépôt de la Préfecture !...
« Jacques commençait dès-lors à se repentir de son ambition et de son rôle de sourd-muet. Mais comment oser avouer qu'on a menti ? plus le temps s'écoule, plus Taveu devient difficile et presque impossible. Quel supplice n'avait-il pas à endurer par sa faute ? quelle présence d'esprit ne fallait-il pas avoir à chaque heure de la journée, pour résister à ses tentations personnelles, aux pièges de ses compagnons d'infortune et à ceux de tous les employés de la maison ?
« Une épreuve terrible se prépare. M. M. . . , professeur à l'Institut des sourds-muets, est averti par M. A..., agent- général de la société de patronage, de la présence de Jacques B... au pénitencier, et, dans l'espoir d'arracher à l'ignorance , à la misère et au crime même , une innocente victime de la nature , ils se rendent à la Ro^quette, accompagnés d'un des meilleurs élèves de Tinstitut.
« L'examen dura trois heures. Les expériences de tout genre furent faites. Impossible de vous rendre avec quelle habileté Jacques les subit. Jamais les traits de sa figure ne le trahirent un seul instant.
« Cependant, pris àl'improviste sur certaines questions, il hésita dans ses réponses , et laissa au fond de la conscience de ses juges , le doute , mais rien que le doute.
« Etait-il sourd-muet? ils n'osaient l'affirmer; et, d'un autre côté , ils ne s'expliquaient pas comment un jeune pâtre serait parvenu à deviner les signes de la langue
des sourds-muets et à se faire aussi bien comprendre.
« Le doute empêcha MM. M... et A.. • de faire des démarches pour l'admission du jeune détenu dans l'institut des sourds-muets. Ils pensèrent que le temps aurait mieux qu'eux, raison de cette obstination , si obstination il y avait.
« Plus d'une'année s'était écoulée depuis l'épreuve , la patience de Jacques était à bout , il allait peut-être se trahir, quand un nouveau sourd-muet est amené, aussi à titre administratif, au pénitencier. Naturellement ils deviennent deux amis et ne sont pas longtemps à reconnaître que l'alphabet de l'immortel abbé de TEpée n'a pas été fait pour eux.
« Frédéric venait d'arriver, on était en récréation sur les cours (le système de philadelphie n'était pas encore adopté). Jacques , qui a pressenti le bonheur qui lui vient , lève les yeux au ciel et embrasse son infortuné compagnon. Tous deux gesticulent à qui mieux mieux , puis , tout-à-coup , les doigts s'arrêtent , les bras se baissent , les yeux s'interrogent , et un rire concentré éclate sur deux visages.... Deux bouches s'ouvrent en même temps et laissent tomber bien bas et loin des témoins ces mots :
« Jacques. — Tu es sourd-muet ?
« Frédéric. — Oui ! et toi aussi ?
« Jacques. — Et moi aussi ! alors causons un peu\
« Depuis ce jour, ces deux amis sont inséparables, dans la cour, dans l'atelier, dans la classe, au réfectoire, à l'égtise, partout on les voit ensemble, remuant leurs doigts
à la manière des sourds-muets , mais parlant tout haut, comme deux commères, aussitôt qu'ils nç pouvaient être entendus. Ce manège a duré vingt mois sans que six cents personnes, détenues ou employées, s'en soient seulement doutées. Combien cela prouve en faveur de rintelligence et de Tactive surveillance des gardiens !
« Le moment fatal arriva : Jacques était réclamé par un chef d'atelier , et l'administration s'empressa de le lui confier. Le malheur voulut que la société de patronage n'en fut pas instruite , et qu'elle ne nommât pas de patron. Qui le croirait? Jacques, rendu à la liberté, con* tinua pendant quatre mois le même mutisme , et après ce temps , soit qu'il ne gagnât pas encore d'argent chez son maitre , soit qu'il brûlât du désir de retrouver son ami et de jacasser avec lui (pardonnez-moi l'expression), il demanda et obtint de rentrer au pénitencier.
« Enfin dernièrement, le premier janvier 1840 (qu'on dise encore que ce n* est pas Tannée des merveilles ! ) Jacques , en souhaitant la bonne année à un de ses surveillants , lui dit : « qu'il avait laissé des terres dans son pays ; qu'il approchait de sa majorité et qu'il serait bi«ii aise d'aller faire rendre des comptes à son tuteur. »
a Ainsi finit ce long mutisme de Jacques et de Frédéric, qui, lui aussi , commença l'année en demandant une prise de tabac au même gardien , lequel , à cette double interpellation , resta muet d'épouvante à son tour , et crut voir là un indice certain de la fin du monde , annoncée pour le 6 janvier 1840.
« Très-prochainement je vous adresserai unenouveUe
lettre contenant des faits d'une nature- non moins curieuse sur d'autres jeunes détenus ; et quand sera présentée aux chambres la loi sur le système pénitentiaire , si impatiemment attendue par le pays, j'offrirai à la publicité de votre journal tout ce que l'étude des deux systèmes , et surtout celle des faits passés sous mes yeux , m'ont appris de bien et de mal.
« Agréez , Monsieur, etc. »
Qui sait ce qu'est devenu Jacques ! S'il eût eu un patron, nous vous le dirions à l'heure qu'il est. Il y avait certainement dans ce jeune homme toute l'énergie qui conduit aux gi*andes et belles actions ou à l'échafaud : Cela dépend de la route que l'on suit.
Tout ce que nous venons de dire sur les pénitenciers de jeûnes détenus s'applique nécessairement à ceux des jeunes filles , avec les changements que comporte naturellement la différence des sexes. Ainsi , les sœurs de Charité ou de la compassion rempliraient les fonctions de surveillantes et d'infirmières ; elles pourraient peutêtre aussi être chargées de l'instruction professionnelle, élémentaire et religieuse.
Une société de patronage , exercée exlusivement par des Dames , se chargerait des libérées provisoires et définitives , de la même manière que les hommes se chargent des jeunes garçons. Cette so-
ciété existe déjà , nous l'avons dit dans un des précédents chapitres. Bientôt , nous Tespérons , un compte-rendu de ses travaux nous initiera à tous ses succès. Et comment pourrait-il en être autrement , quand elle a le bonheur d'être présidée par une femme qui , pour avoir donné chaque jour un sublime exemple de toutes les vertus et inspiré Tun des plus grands poètes des temps modernes, honore le plus notre siècle et notre pays.