SUR
LES ATEILAIS.
OU
Le Théâtre primitif.
Les productions dramatiques des Romains qui sont le mieux connues parmi nous, sont généralement celles où Tart grec a servi de modèle ou d'inspiration, et qui ne portent pas l'empreinte unique du caractère Romain. C'est à l'éclat que ces œuvres d'emprunt ont jeté sur les lettres romaines qu'est due la quantité des copies qui en sont restées ; c'est par le grand nombre et la bonne conservation de ces copies parvenues jusqu'à nous, que nous avons acquis la connaissance familière de toute cette littérature d'imitation. Mais cette popularité de certains ouvrages a ajouté encore à l'obscurité où est à peu près restée une partie intéressante du génie dramatique de cette grande nation. On connaît à peine le théâtre entièrement indigène où accourait cette
2 ÉTUDES SUR lA COMIÉDIE LATINE.
foule du bas-peuple qui, comme Marius , était demeurée étrangère et résista longtemps à toute civilisation qui n'était pas Romaine. C'est là cependant que se montraient dans toute leur beauté sauvage, avec leur sève forte et sans mélange, les véritables productions de l'esprit du sol. Dans ce coin obscur de la société d'alors, que Plante a laissé entre- " voir, sur ce modeste théâtre, se révélait avec toute sa pétulante énergie le vrai caractère Romain , refoulé ou amoindri sur d'autres scènes. Là les laboureurs, les artisans, tous les gens du peuple venaient applaudir des improvisations dont leur vie domestique était souvent le sujet, des plaisanteries plus effrontées que fines, qu'ils trouvaient sans fiel, des noms ou des personnages comiques dont la tradition était un héritage de leurs ancêtres. De ce répertoire populaire, dont nous ne possédons que de faibles restes , les pièces les plus anciennes et qui paraissent les plus originales sont les Atellanes. Nous voulons tenter d'en réunir tous les éléments les plus caractéristiques , afin de reconnaître en partie ce qu'a pu fournir, dans l'art dramatique, Rome dégagée de toute préoccupation étrangère, et uniquement livrée à ses propres inspirations; afin de restituer, s'il se peut, quelque chose de son génie individuel.
Pour exphquer l'introduction des Atellanes à Rome, il faut remonter jusqu'à la satire; nous allons l'essayer.
lES ATELLANES,
De la Satire primitive et de la Satyre.
La coutume des chants destinés à la raillerie est chez les Romains presque aussi ancienne que Rome même. Dès Forigine, les habitants des champs avaient l'habitude de se divertir, dans leurs fêtes rustiques, par des attaques mutuelles et des plaisanteries aiguisées en vers barbares (1). Les jeunes gens, le jour des noces de quelque parent ou de quelque ami, chantaient souvent des couplets moqueurs qu'inspiraient la joie et la circonstance (2). A Rome, la raillerie et la satire en vers se donnaient carrière encore dans d'autres occasions, car nous apprenons que l'on ne put longtemps tolérer leurs mordantes licences, par le passage de la Loi des Douze Tables, qui défend de telles chansons satiriques sous les peines les plus infamantes (3). L'époque de la publication d'une défense aussi sévère ( 302 de R. ) nous prouve que les excès de la Satire n'en suivirent pas immédiatement la nais-
(1) Virgil., Georg. ii, 385. — Horat. Epist. ii, i, 145.
(2) Festus voc, FescenninU — Catull., Garm. lxi, 12 et 126, — Servius ad ^neid., lib. vu, 695. — Cf. Glaudian. , xi-xiv, pag. 96, édit. Bipont.
— Senec, Medea^ 113, —Martial, Epigr.f vji, 8, 7. —Ménage, Diction,, mot Charivari.
(3) Gicer. Tuscul. , iv, 2. — Gf. Horat., Sat. ii, i, 80-83. (Plus tard celte loi fut appliquée à la scène ; Gicer. de Republ. , ap. August. Givit, Dei, II, 9, 12, 13). — Arnob., Advers, gent,, édit. Stewech,, iv, p. 151,
— Festus voc, occentassint.
ft ÉTUDES 8UR lA COMÉDIE tATINE.
sance. Horace , en quelques vers , nous fait connaître ses vicissitudes principales. — D'abord simple badinage essayé aux solennités que les villageois consacraient à la Terre, ou mêlé aux fleurs et au vin qu'ils consacraient au dieu Genius, elle devient bientôt hardie et éclate en vers fescennins. Cette liberté de la raillerie que l'allégresse des fêtes semble permettre se fait accepter facilement; elle se joue avec grâce dans des dialogues versifiés , elle lance la médisance et la honte en riant; sa nouveauté la rend aimable, et ses traits piquent longtemps sans blesser. Mais ses libertés finirent par dégénérer en excès : ses jeux devinrent dangereux, ses badinages se tournèrent en rage,etses atteintes en cruelles menaces. Les victimes s'émurent, et ceux qui craignaient de le devenir réclamèrent avec elles. Une loi mit fin au mal, les vers méchants furent défendus , et les poètes obligés de dire le bien et de plaire (1).
Dans ces disputes alternatives, dans la réciprocité de ces innocentes injures, on peut reconnaître déjà le germe d'une sorte de comédie. Ce qui peut prêter encore à le faire entrevoir, c'est la figure que prenaient ces acteurs de village. Les uns se peignaient le visage avec le suc de certaines plantes colorantes (2); les autres se couvraient de masques
(1) Horat., EpisU ii. i, 139-155, — Cf. Epist. ad Pison., 210 seqq.
(2) TibuU., Eleg. ii. i, vers 55.
IKS ATEtlANES. 5
d*écorce pour se donner des traits effrayants (1). Virgile, en épurant plus tard, en embellissant de son génie les dialogues du même genre, nous donne à la fois une idée de ces scènes primitives et comme un avant-goût de celles du théâtre; et c'est ainsi qu'il a pu dire :
Nec erubuit sylvas habitare Thalia (2j.
Telle fut la satire primitive à Rome. Avant d'en suivre certaines vicissitudes, il est indispensable de marquer sa place distincte à un genre qui, malgré quelque analogie de forme et de nom avec la satire, s'en sépara cependant quelque temps par un caractère spécial. Il s'agit de la Satyre, divertissement différent dont l'origine, ditDenys d'Halicarnasse, appartenait à la Grèce, et dont la courte histoire peut être retracée ici. — Un passage de Fabius Pictor, le plus ancien des historiens latins, pourra nous en donner une idée assez exacte. C'est le récit, copié par Denys d'Halicarnasse (3) des jeux célébrés à Rome en 258 d'après un vœu de Posthumius qui venait de vaincre les Latins au lac Regille. Après une longue description des tableaux divers et du cortège de la fête, l'écrivain fait apparaître, à la suite des athlètes, les
(1) Vîrgil., Georgiq. ii, vers 387.
(2) Virgil., Eclog. vi, vers 2. — Voir M. Magnin, Origin, du théâtre moderne, i, p. 20/5.
(3) Denys d'Halicar. Hist. rom., vu, chap. 72. Edit. Reisk. — Cf. idem, ii, 2, pour les origines grecques de Rome.
chœurs des danseurs divisés en trois classes. Ils sont suivis du Chœur des Satyres qui dansent la fffxtwts grecque (1). Les uns représentent des Silènes et portent des tuniques velues et des manteaux entrelacés de toutes sortes de fleurs; les autres, vêtus en Satyres et couvert de peaux de boucs , la tête hérissée, ridiculisent par une grotesque imitation les danses graves et toute la pompe qu'ils ont sous les yeux. Enfin la hardiesse des propos et des vers malins se joignait à celle de la pantomime et venait compléter ce spectacle dont la date n'est pas sans importance. C'est un an après l'institution régulière des Saturnales (2) que fut célébrée cette fête triomphale.
En tête ou à la suite de ce cortège figuraient le plus ordinairement des personnages ridicules ou effrayants, destinés à plaire à la populace. C'étaient le monstre Manducus (3) et deux masques de femmes, nommées Citeria et Petrela. La première insultait joyeusement les assistants ou les passants , l'autre était ordinairement ivre (1).
(1) Danse satyrique. Voir Alhénée, Schweighauser, xiv, p. 629, D. et 630. B. — Hesych. voce aixtvvts , tom. ii, EdiU Alberti. Lugdun. Batav. 1766 , p. 1185.
(2) Voir T. Live, ii , 21. — Cf. Macrob. Satur. , lib. i , ch. 7 et 8. — Varro De Sacris aidibus, lib. vi, ap. Macrob. lib. i, 8. — Gerlach. de Lucilii vita et satira, Turici^ 1846, p. xcv, fait venir la Satyre des Saturnales en montrant l'analogie de ce mot avec le vers Saturnin ^ habituel aux satyres primitives.
(2) Plaut. Rudens, act. ii, se. 6, vers 51. Festus, voc Manducus, (4) Festus, voc. Peireia et Citeria. — Peut-être les Manies à la face enfarinée y figuraient aussi. Voir id. voce Maniœ,
Souvent même, dans ces solennités guerrières, les chants de la louange s'entremêlaient à ceux de la raillerie. C'est ainsi que, en 344, le consul Valerius était accueilli par de malignes saillies en vers dialogues, sorties des rangs où retentissait en même temps l'éloge du tribun Mœnius (i). D'autres fois on choisissait le moment ou l'anniversaire des funérailles pour y faire figurer ces chœurs de Satyres (2) ou pour en imiter les danses, comme Virgile nous l'apprend au sujet du berger Daphnis (3).
Jusqu'ici c'est au milieu des coutumes militaires, des institutions religieuses de la patrie que se confondent les improvisations de la Satyre. Comme délassement intellectuel, comme composition littéraire, nous n'en retrouverons que des traces équivoques. A part un ou deux vers (4) dont les indica-
(d) T. Liv., IV, 53. — Cf. Denys Halic, ii, 34.
Voir pour les triomphes : T. Liv., iv, 20 , — v. 49, —vu , 10 et 83, — X, 30. — Plin., XIX, 8. Suet. J. Gesar, 49. — Plutarch. Paul Emil., 22.— Bernstcin : Versiis ludicri in Rom. Cœsares. Halae. 1810.
(2) Denys Halic, viii, 72. — Cf. Sueton. Tiber., 57. Vespasian., 19.
(3) Virg., Eclog. v. vers 73 :
Sallantes Satyres imitabitur Alphesibaeus.
— Celte danse des Satyres et des autres personnages mythologiques est devenue familière, sous Auguste, chez les bergers et ailleurs. Voir Horace, Epist. H, 2, 12/i :
Ludentis speciem dabit et torquebitur, ut qui Nunc Satyrum nunc agreslem Cyclopa movetur. Et ailleurs, Sat., 1, 5, 63 :
Pastorem saltaret uti Cyclopa rogabat.
— Cf. Pers. SaU V. 123, et Patin, Études sur les Tragiques grecs, tom. m. p. 482.
(4) Marius Victorin., iv, p. 2591, édit. Pustch :
Agite, fugite, quatite Satyri.
Virç., loc. cit. — Ovid. Pontic. iv, 16, 35.
lions sont fort douteuses, on ne connaît point alors d'écrits particulièrement Satyriques. Mais dans la suite le goût du théâtre qui, avec celui de l'imitation grecque, s*était promptement développé depuis les heureux essais de Livius Andronicus, paraît avoir gagné jusqu'aux Satyres. Peut-être sont-ce des Satyres dialoguées que ces ffaruysixat aoik^swi que composait Sylla , l'ami de Roscius , le protecteur , le bienfaiteur des mimes et des bouffons (1). Sans doute aussi, au siècle d'Auguste, les Pisons s'essaient ou veulent s'essayer à composer des pièces satyriques où doivent revivre les Satyres et même les Faunes antiques avec leurs saillies moqueuses et leur caractère rieur, et Horace leur apprend avec déhcatesse l'art de rester originaux et d'éviter la ressemblance du drame satyrique des Grecs (2). Il se peut que, séduits par la popularité des Atellanes ou des pièces grecques, Sylla et les Pisons aient voulu , à leur tour, créer ou réhabiliter ce genre sur la scène satyrique. Car il n'est pas douteux que la Satyre a eu à Rome un théâtre qui portait son nom. Vitruve , en décrivant les trois espèces de scènes destinées au théâtre Romain, donne la troisième place à celle qu'on nommait satyrique^ dont il dépeint en détail la décoration agreste (3) : et Donat,
(1) Athen. Deipnosopli., vi. p. 261, G. — Plutarch., Sylla, chap. 36.
(2) Horat., Epist. ad Pison, 225-250. — Lydus de Magislr., Rom., édiL Hase, I, p. 70 : Msô' ov (ptv6wv«)... oi viùrspot.,. roïi ftiv pfvfiwvotj /iér^oatç j^pniôifjLVJOi.,. T:Jiv ffaru/scxyjv îx^oàruvay xo/Aw^t«v,
(3) Vitruv. de Archilec, v. 8.
dans ses Prolémogènes sur Térence, fait figurer la satyre romaine sur un théâtre pareil (1). — Quel que soit le degré de vraisemblance de nos conjectures, il faut supposer néanmoins que, jusqu'à la tentative de Sylla et même dans la suite, ce théâtre admit aussi indistinctement soit les Atellanes et toutes les pièces appelées planipedia , soit , comme le prétend Munk (2), toutes celles dont le sujet était champêtre.
Il est facile maintenant de reconnaître clairement la différence des deux genres dont nous nous occupons. Bien qu'au premier abord ils paraissent se confondre, ils se détachent cependant l'un de l'autre par des points distincts. Les danses satyriques en l'honneur de Posthumius ou du berger Daphnis (3) n'ont pas leurs analogues dans lesjeux des champs décrits par Horace et Virgile. Chez les antiques campagnards qu'ils nous montrent, la danse n'est qu'un divertissement accessoire au chant. Le plus souvent même elle est négligée et les auteurs n'en font pas mention (4.) ; tandis qu'elle est l'élément ordinaire du jeu des Satyres. Ici le dé-
(1) « Hœc quae satyra dicitur pjiismodi fuil ut îii ea quamvis duro et agresli loco (Gasaubon a corrigé à tort par joco) de viliis civium... carmen esset. —Voir Magnin, toc. cit., p. 295, ce qu'il dit des détails analogues fournis par Placidius et Winckelmann.
(2) Munk., deFabulis Atellanis. Lipsiœ, 4 840, in-8, p. 82.
(3) Voir plus haut Den. Halic. et Virg., loc. cit.
(4) Horace, Epist. ii , i, 139-155, ne parle pas de danse. —Virg., Géorgiq. II, 385, ne dit point que les Ausoniens aient dansé en chantant leurs
ers désordonnés.
guisement est habituel et certains costumes mythologiques sont même un ornement, sinon indispensable, du moins en rapport avec le personnage , comme nous l'apprend le passage de Fabius Pictor. Là le vêtement n'est pas même nommé : à part les masques d'écorce et les figures peintes dont parlent Virgile et Tibule, tout autre déguisement ne fait pas partie des réjouissances solennelles. Dans la Satire, c'est la fête de la Terre, de quelque divinité des champs, ou du Dieu Genius, c'est la célébration d'un mariage qui appellent les divertissements, les vers fescennins et saturnins: dans la Satyre, c'est une victoire ou une mort qui les provoque. Dans la première , les insultes sont réciproques entre les villageois; les vers joyeux se croisent ordinairement et n'attaquent que ceux mêmes qui les chantent. La seconde s'adresse tantôt à un général, à quelque éminent personnage, sans qu'il y ait réciprocité de leur part, et tantôt ses jeux honorent la tombe de quelque citoyen opulent ou le souvenir d'un mort fameux
Cependant, excepté quelques improvisations satyriqucs mêlées encore aux cérémonies du triomphe et de la mort , la Satire sembla s'être confondue, ailleurs et plus tard, avec la Satyre romaine. Ainsi, au VI' siècle, on croirait les reconnaître toutes deux dans les habitudes d'un certain Cécilius. Ce sénateur étrange avait reçu de Caton le surnom de Fesccîiriin, parce qu'il avait coutume de descendre
de cheval pour danser en pleine rue et débiter des plaisanteries aux passants. « Il chante, disait-il, où bon lui semble : parfois il récite en gesticulant des vers grecs, dit des bouffonneries, prend des tons divers et exécute certaines danses (1). » Ce mélange paraît encore dans ces prières de la moisson, que les villageois du temps de Virgile, entonnaient en l'honneur de Gérés et qu'ils entremêlaient de danses désordonnées (*i), et dans ces insultes dont les effrontés vendangeurs harcelaient alors les passants (3). C'est là ce qui explique la confusion qui existe à ce sujet, même chez les auteurs les plus voisins de cette époque. L'association des deux genres a rendu incertaine la véritable étymologie dumot Satire. Donat dit formellement que la iS^f^yr^ latine tire son origine de la Satyre grecque, ainsi nommée des Satyres pétulants et bavards qui la représentaient, et il rejette comme vicieuse toute autre étymologie (i). « La Satyre romaine, ajoute-t-il, quoique jouée sur «une scène grossière et à peu près toute champê- »tre, s'occupait des vices sans nommer personne. » Évidemment Donat ne reconnaît plus qu'une seule Satyre et qu'un seul nom. — Au contraire, Porphyrion,un des commentateurs d'Horace, en cherchant à expliquer le nom originaire de la Satire, ne men-
(1) Macrob., Satur. ii, 10. — Cf. Plaut,, Persan act. v, se. 2, vers 43.
(2) Virg., Georg. i, 350.
(3) Horat., sat. i, vu. 28. — Cf. id. i, v, 51, sqq.
(4) Donat Prolegom. Terentii.
tienne plus que celle qu'il commente (1). — Enfin Diomède, au V* siècle, se perd dans les étymologies qu'il cherche à ce mot (2). Il en essaie quatre différentes, dont la première fait venir le mot Satyra du chant railleur des Satyres, et son choix ne sait déjà plus se fixer à aucune.
Les Alellaues à Rome jusqu'au temps de J. César. — leur Caraelère.
Le passe-temps de la Satire et les spectacles du Cirque suffisaient depuis longtemps à la satisfaction des esprits Romains, lorsqu'en 391, sous le consulat de Pœticus et de Stolon (3), se déclara tout-àcoup une peste dont les ravages défiaient les ressources de l'art et de la prière. Au milieu du découragement général on songea, pour apaiser plus sûrement les dieux, à tenter la célébration de solennités extraordinaires, rehaussées pour la première fois par lanouveauté des jeux scéniques. Del'Étrurie qui, en 138, avait déjà fourni des gladiateurs et des cavaliers au cirque romain (4) furent appelés des panto-
(4) Porphyrio in Horat., sat. i, 1 : Lanx plena diversis frugibus... saturœ nomine appcllatur. Ergo et hoc carmen propterea saiuram appellaverunt quia multis et variis rébus refertuni est. — Cf. Casaub. de Satyric. Grœca poesi et Roman. Satir. Paris, Drouart, 1605, in-8, p. 319, 323-2ii. — Lucilius, Corpet, i, fragm. 9 :
Per Satyram œdilem factura qui legibus solvaU
(2) Diomed., liv. m, édit. Putsch., p. 482.
(3) Ïite-Liv. , vu , 2. — Cf. Valer. Maxim., ii, à, — Orose, m, à» — Augustin, de doit, Deiy ii, 9. — TaciU ^n/i,, iv, à et xiv, 21.
(4) Tit.-Liv., I, 35.— Cf. id. i,56.
IE8 ATELtANES. 13
mimes dont les jeux offraient d*abord une grande simplicité. Car ils n'étaient ni relevés par des vers récités, ni même accompagnés d'une pantomime destinée à en reproduire la pensée. Ils consistaient seulement en quelques danses exécutées avec grâce aux sons de la flûte. La jeunesse romaine se mit aussitôt à les imiter, en mêlant à ces divertissements les badinages réciproques de l'ancienne Satire et des gestes analogues aux paroles. Au bout de quelque temps ces informes essais, encouragés par la vogue, devinrent une institution, ces acteurs novices furent remplacés par des comédiens réguliers qu'on nomma Histrions, et aux mutuelles plaisanteries , improvisées jusque là en vers grossiers, succédèrent des Satires en vers cadencés, où la flûte gouvernait la déclamation et les mouvements.
Longtemps les Romains se contentèrent de ce genre de plaisirs. Cependant, plus ces jeux devenaient un art, plus allait être inévitable un retour nouveau vers l'ancienneSatire, oùla vivacitéjoyeuse et caustique, l'esprit libre et prompt étaient tout le talent. Ainsi lorsque Livius Andronicus, en 514, eut apporté une perfection nouvelle aux compositions scéniques de son temps, en leur donnant pour la première fois la régularité du théâtre grec, la gaîté et les saillies en vers libres, bannis de la marche uniforme du drame, finirent par se faire jour ailleurs. Elles furent renouvelées avec la satire d'autrefois que la jeunesse rapporta, en se réservant à
ik ÉTUDES SUR LA COMEDIE LATINE.
elle seule le droit de la représenter. Dans la suite, cette satire fut modifiée, ces badinages prirent le le nom d'Exodia et furent ordinairement intercalés dans les fables Atellanes, sorte de pièces satiriques empruntées aux Osques.
Ici s'arrêtent les seuls renseignements fournis par Tite-Live sur les Atellanes et sur les modifications principales qu'éprouva la Satire. Essayons de développer avec exactitude ce qu'il n'a fait que montrer.
C'est du pays des Osques(l), peuple de la vieille Campanie, que les Atellanes furent apportées à Rome. Elles avaient emprunté leur nom d'Atella , ville de ce pays, où elles avaient pris naissance(2). 11 est remarquable que les Osques avaient chez les anciens une réputation de plaisants obscènes et grossiers, d'audacieux bouffons(3) qui a une frappante connexité avec les habitudes de la Satire primitive. Outre d'autres rapports que nous signalerons, cette conformité n'a pas dû peu contribuer à joindre la Satireet l'Atellane.Mais elles se réunirent primitivement sans se confondre : la forme diverse des deux genres en empêchait de suite le complet mélange. La Satire primitive était sans règle, l'œuvre enjouée du hasard; l'Atellane, dont on ne mentionne jamais l'origine Osque sans la nommer fable Atellane, pa-
(1) Ou Opiques, voir Festus, voc. Oscê,
(2) Diomed., m, p. 487.
(3) Festus, loc, cit, — Cf. HoraU, sat, i, v, 52, sqq. — Plaut., TVuc, V. 50.
lES ATELLANES. 15
raît avoir eu un ensemble quelconque, une sorte de canevas burlesque, et convenait bien pour servir de cadre à la Satire. Tite-Live d'ailleurs. est formel ici: Juventus more antlquo ridlcula intexta versibus jactl^ tarecœpit, c/uœ inde Exodiapostea appellata consertaque fabellis potissimiim Atellanis sunt. Le mot potissimiim même serait une preuve de plus de la séparation de ces deux espèces : il apprend que le ridicule de la Satire avait pu s'intercaler encore dans d'autres pièces que les Atellanes. On ne saurait donc admettre l'opinion de M. Schlegel qui ne fait des Atellanes et des Satires qu'une seule et même chose à leur début (1). Le savant critique a négligé le passage de Tite-Live que nous mentionnons, et a été évidemment trompé par l'intime rapport de ces deux sortes de Satires qui les amena, mais plus tard, à n'en être plus qu'une seule.
La jeunesse romaine se réserva la représentation des Atellanes mêlées d'exodia, et ne permit pas, dit Tite-Live, qu'elles fussent souillées par les histrions. Deux faits nous paraissent ressortir de ce passage. Le premier, c'est le peu de popularité qu'avait alors obtenu l'introduction de l'art grec sur la scène de Rome, puisque la jeunesse, celle qui partout impose la mode et la suit, ramena le genre antique, où Tart avait moins de part, où éclataient sans frein la gaîté et le naturel vraiment romains. Le second,
(1) W. ScWegel, Littéral, dram., ii, p. 4-9, traducU française, édit. Cherbuliez.
c'est le caractère indigène des Atellanes qui, restées comme le patrimoine de la jeunesse Romaine, n'étaient point touchées par ces histrions de l'art grec que Livius avait formés. Cette opinion se confirme par ce que nous savons des privilèges accordés aux acteurs d'Atellanes. Les droits de citoyens romains leur étaient conservés à l'exclusion des histrions^ qui étaient soumis à tous les genres d'humiliations. Ceux-ci, privés de toutes pérogatives, pouvaient être transportés d'une tribu dans une autre, fustigés à volonté par ordre des magistrats, écartés en même temps de toutes les fonctions publiques et militaires, et relégués souvent dans les tribus les moins honorées (1). Ceux-là n'étaient pas renvoyés d'une tribu à une autre, et se voyaient admis, comme tous les citoyens, au service des légions(2). De plus, lorsqu'une déclamation vicieuse ou quelque autre défaut scénique leur attirait l'improbation des spectateurs, ils pouvaient garder leur masque et cacher ainsi la rougeur de la honte, tandis que les histrions, obligés de l'ôter quand ils étaient siffles, perdaient jusqu'à ce faible abri contre la confusion (3).
Ce qui entraîna encore la réunion de la Satire et de l'Atellane, c'est la conformité de leur caractère champêtre. Une grande partie des titres des pièces Atellanes qui nous restent l'attesteraient au besoin,
(1) Cicer. Fragm. apud August. De civit, Dei, ii, 12, 13.
(2) TiU Liv. loc. cit,
(3) Feslus, voc, persona, — Cicer, Paradox, 3.
si nous n*en trouvions un témoignage assez précis dans ce passage de Varron, « in ^telianis liçet ani" madvertere rusticos dicere se adduxlsse pro scorto pelUculam, » (1). Nous n'osons pas ici nous égarer, comme Schober (2), dans des conjectures, que rien n'appuie, sur les plaisanteries champêtres des anciens Osques, imitées et perfectionnées par les habitants d'Atella. Nous ne nous demanderons pas si, pour ceux-ci, l'intérêt de ces pièces consistait dans le rapprochement de la vie des champs avec celle de la ville. Nous croyons qu'il est plus prudent de n'établir des inductions que d'après les textes dont nous pouvons disposer. — Valère Maxime dit : Jtellaniladl ah Oscis accitl sunt^ quod genus détectationis Italica severitaie tcmperatum (3). Ce passage, en indiquant une transformation des jeux Osques dèsleur introduction à Rome, fait penser aussi que sur leur sol natal ils avaient été d'une pétulance plus désordonnée. Peut-être, comme quelques uns l'ont cru, Valère Maxime veut-il seulement dire que ces plaisanteries, au lieu de dégénérer en passant à de vils histrions, gagnèrent quelque considération par le rang des acteurs qu'elles trouvèrent à Rome.
(1) Varro, de Ling. latin., vir, 84. — Cf. Fcstus, voc. Scortum. — On trouve dans les Aleones de Pomponius , ap. non. v. rusticatim et tangere : At ego rusticatim tangam, urbanatim nescio.
(2) Scliob. ûber die AteUanischen Scliauspicle der Rômer^ in-8, Leips., 1825. Essai sur les Atellanes, d'après Schober, par Genin, brochure in-8 , p. 14, extraite des Mémoires de la Société des Sciences,,, du Bas-Rhin, nouv. série, tom. i, part. 2.
(3) Valer. Maxim., n, 4.
18 ÉTUDES SUR tli COMIÉDIE LATINE.
Mais n'est-il pas préférable de s'attacher au sens littéral du passage et de croire que cet excès de grossière vivacité, justifié d'ailleurs par le caractère Osque, se modéra réellement sous la main de ces jeunes Romains de condition libre à qui échurent les Atellanes? Nous n'en voudrions pour preuve que l'éloge accordé par Donat à l'antique élégance de rAtellane(l), que cette faveur, qu'elles perdirent plus tard d'être jetées au milieu d'une pièce comme un gracieux délassement(2), et peut-être que ces maximes de sagesse ou cette grâce que Sénèque et Marc-Aurèle étaient heureux de rencontrer dans les pièces de ce genre (3). Quoiqu'il en soit, ce qui reste certain pour nous c'est que l'Atellane avait été en Campanie plus grossière que ce qu'elle était à Rome. Mais le burlesque, une fois devenu populaire, sait difficilement s'arrêter ; il recule sans cesse ses limites, et les Atellanes étaient destinées à se modifier encore. On dirait que cette sévérité Italique, qui, selon le mot de Yalère Maxime, en avait adouci d'abord l'àpreté , se perdit promptement avant que les Atellanes ne fussent devenues des pièces écrites ; car nous n'en trouvons pas de traces dans les courts fragments qui nous sont parvenus. Au contraire, on y reconnait facilement que
(4) Donat. Proleg. Terent. : Atellanac, salibus et jocis compositae , quse in se non habent nisi vetustam elegantiam. »
(2) Giccr. ad Famil., ix, 16. — Cf. Tacit. Ann., iv, 14.
(3) Sencc, , Epist, 8. — Fronto ad M, Cœsar, i , p. 53. Edit. Mai.
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le ridicule se montra de nouveau dans toute sa grossièreté, et que la moquerie impitoyable et vulgaire des champs redevint Tëlément dominant. D'ailleurs, le caractère commun de rusticité qui avait associé la Satire et l'Atcllane finit dans la suite par les confondre entièrement. Nous trouvons plus tard le mot d'Exodium employé indistinctement pour celui à'Atellana , et des acteurs particuliers , désignés communément par le nom générique d'exodiarlus (1), jouant les Atellanes à la place de ces jeunes gens qui en avaient institué l'usage. Ce retour plus marqué vers l'ancienne licence rustique des Osques donna, à ce qu'il paraît, une excessive hardiesse aux pièces Atellanes, et l'on se demande avec surprise comment, sous la Répubhque, on n'infligea jamais à leur audace le châtiment qui, par exemple, avait réprimé la tentative de Nœvius. Dans la suite, leur effronterie s'accrut encore, et l'onn'estplus étonné de voir Diomède, au cinquième siècle de notre ère, comparer les Atellanes au drame satyrique des Grecs(2). A part le costume et les acteurs, c'étaient le même genre de plaisanteries, la même scène agreste ; depuis longtemps c'étaient
(1) Lydus de Magîslr, Rom,, i, p. 70 : ArsAAàvyj $s éurtv twv Asyo/tévwy
(2) Diomed., m, éd. Putsch., p. 487 : Tertia species est fabularum htinarum quœ à civitate Oscorum Atella, in quâ primùm cœptae, Atellanae dictae sunt, argumentis dictisquejocularibus similes satyricis fabulis graecis.
N'oublions pas cependant qu'ailleurs Diomède dit, m , 488 i Latinis Atellana â grseca satyrica differt quod in satyrica fere satyrorum personae inducuntur,,, in Alellana Oscae personae, ut Maccus.
20 ÉTUDES SUR tK COMEDIE LATINE.
une licence et des obscénités pareilles, et Ton y retrouvait les mêmes mètres et les mêmes vers(l).
La place qu'occupaient les Atellanes dans la distribution des pièces prêtait encore plus à cette ressemblance. Le drame satyrique chez les Grecs se jouait après la tragédie, et en faisait reparaître quelques personnages pour les ridiculiser. Les Atellanes aussi se montraient après les tragédies graeco-romaines , afm de distraire par la gaîté des scènes et des propos le spectateur encore ému de la catastrophe tragique (2). Un point encore a une apparence de conformité. Le drame satyrique faisait emploi de caractères nobles ou mythologiques : placé après la tragédie , il se servait de ses personnages pour provoquer le rire à la place des larmes par une fin joyeuse au lieu d'une péripétie fatale. On trouve dans la série des Atellanes quelques titres qui sembleraient rappeler le même emploi de caractères nobles et le même but, tels que VAgamem" non suppositus, le Marsyas de Pomponius, VAndromâche ^ les Pliœnissœ de Novius. Mais, sur les cent six titres de pièces que nous possédons, nous n'avons que ceux-là qui offrent ici quelque semblant
(1) Marius Victorin, de lamb. metr, éd. Putsch., ii, p. 2527. Id. III, 257/1. — Cf. Terent. Maur. de metr. éd. Putsch., p. 2^36.
(2) Juvenal. édit. Morel. Lulet., 1613, Sat. m, vers 175. Vctus schoL : Exodiarius apud veteresin fine ludorum intrabat, quod ridiculus foret; ut quidquid lacrymarum atquc tristiliae coegissenl ex tragicis affectibus hujus spectaculi risus detergeret. — Cf. Lydus de mag. Rom, , lib. i , c. 40, pt 70, éd. Hase, — TVÏarius Victor, ii, p, 2527,
d*analogie, et Ton est porté à croire que c'était moins là une imitation du drame satyrique que la copie des tragico-comédies appelées fables Rhynthoniennes (1).
Là se bornent les rapports des deux genres. Le fond est complètement différent. Les Atellanes n'avaient pas coutume de reproduire les personnages de la pièce qui les avait précédées. Création du sol, elles avaient leurs caractères à part , leurs saillies particulières, leurs paysans d'une condition inférieure à ceux du drame satyrique, et, excepté les titres cités plus haut, leurs sujets étaient toujours pris dans les rangs obscurs. Le plus grand nombre des pièces et des fragments comparés indiquent des Comédies de caractère. Le développement grotesque des habitudes d'une classe commune de la société romaine, paraît leur avoir suffi le plus souvent. Tantôt c'est une profession décriée qu'elles mettent en scène, comme YHetœra de Novius (2), le Leno^ le Prostibulum^ la Munda, les Aleones de Pomponius ; tantôt ce sont les métiers des gens du peuple, comme le Gardien du temple, les Armpices, les Boulangers, les Pêcheurs, les Peintres, les Ven-
0) Lydus de raag. Rom., lib. i, cap. h^'.-hiihxot m/j-uSIo. Ti/jLvzToi.i.
et's ÉTTrà, 545 ATîAAàvïjv ptvôwvaTjv...., ptvôwvjxïj (éïTtv) ^ eÇorwyj,
X. T. X. — Steph. Byzant. Bâle, 1568, in-fol. Xiland, voc. Tûpccs : àvsypcc(pn<sv.v TroAAoi... xal Pt'vôwv T o(.pccvrXvo<; jjAû«| rà T/jay«xà /izT</.ppijdy.i^o>)v dç yeXoïov. — Cf. Suidas voc. pivdav... — Donat. fragm. trag. et com. — Raoul- Rochette : Mémoires acad. Inscript. Belles-lettres, série nouv. , tome v.
(2) Voir pour ce titre et pour tous ceux qui suivent la Table placée à la fiu.
S3 lÊTUDES SUR LA COMÉDIE LATINE.
dangeurs, lesFoulojis (l)et les Cr leur s publics. Dans d'autres pièces, c'étaient les coutumes de diverses contrées qu'on livrait au ridicule : ainsi les Campanims^ les Syriens, les Gaulois transalpins , et peutêtre les Soldats de Pometia-, dans d'autres, des vices généraux qui sont de toutes les classes, comme VAvare, le Méchant, le Solliciteur,, VHéritier avide; ou des caricatures prises aux champs, telles que le Rusticus , la Porcaria , la Sarcularia , le Verres œgrotus, etc.
Les Atellanes étaient donc surtout des pièces de caractère, dont les modèles étaient empruntés à la vie vulgaire. Ce n'est pas qu'on ne trouve çà et là quelque comédie d'intrigue dans leur répertoire. Les intrigues des Atellanes avaient même un caractère particulier : elles étaient passées en proverbe, car Varron dit quelque part (2) : « Putas eos non citius tricas Atellanas quam id extricaturos, • et Arnobe : « Jamdudum me fateor hsesitare, circumhiscere,... tricas, guemadmodum dicitur, conduplicare Atellanas (3). » Ces passages indiquent-ils
(1) Il y aurait une curieuse Table à dresser de tous les métiers que les satiriques et les comiques latins ont le plus habituellement mis en scène. On connaît la loi intitulée de FuUonibus portée contre le luxe des habits (Pline xxxiv), en 53A. — Il y a dans le Rudens de Plante des Pêcheurs dont les entretiens peignent bien ces classes subalternes. On peut comparer ce que dit Lucilius, édit. Corpet., xwiii, 38, sur les Centonarii et XVI, 9, sur la Pistrina et les boulangers.— Ct Varro de Ling latin, vi, 20, sur les Vinalia rustica, Titinius et Laberius avaient aussi écrit des pièces sur les foulons. Vid Neukirch. de Fabul, togaU Lips., 1833, p. lllt
(2) Vid. Nonium, voc. Tricœ,
(3) Arnob. Adi\ GenU p. 176.
LES ATELLÂNES. »
que le nœud des Atellanes était facile à délier, ou plutôt qu'il était embarrassé et sans vraisemblance? On peut choisir ici entre deux conjectures : d'après la seconde citation, il semblerait que c'était ordinairement une intrigue confuse et embrouillée, et la première signifierait que cette intrigue était difficile à dénouer. D'après la phrase de Varron, on pourrait aussi bien admettre le sens contraire. Pour nous, nous pensons que ces pièces mêlées d'improvisation, où l'art avait une part accessoire, devaient contenir une intrigue pénible, sans clarté , et d'autant moins naturelle que ce genre ne leur était point habituel. Nous adoptons donc la première version, et nous trouvons dans Quintilien un passage qui semblerait la fortifier, lorsqu'il recommande à l'orateur d'éviter ces obscurités qui sont l'attrait captieux des Atellanes , « illa obscura quae Atellanae more captent (i). o Quoi qu'il en soit, le peu de comédies d'intrigues dont nous croyons posséder les titres, ne peuvent se comparer à la nomenclature des autres. On peut tout au plus, à en juger par les fragments, citer le Praco posterior, et les pièces à travestissement des Kalendœ Mart'iœ^ des Pan-nuceati, du Maccus Virgo^ et des Macci Gemini (2).
(1) Quintil. Inst. oral., vi, 3. — Cf. Senec, Controv. m, 18. — Gf, Cicer. pro Cœlio, 27.
(2j Novius, Prœco -posterior ap. Non. voc. labium ;
Ego dedita opéra, te, pater, solum foras
Seduxi, ut ne quis esset lestis tertius
Preeter nos, tibi quum tunderem labeas lubens.
Ces rares exceptions qui , avec quelques autres , s'expliquent par les hasards de l'improvisation et la liberté même des Atellanes , ne doivent pas nous égarer sur leur nature essentielle. Les Atellanes sont et restent des Comédies de caractère. C'est ce que prouvent encore les Masques de caractère qu'elles ont montrés les premières à Rome, et popularisés jusqu'à nous.
Personnages invariables ou Masques de Caractère.
Diomède a dit (1) : « Latinis Atellana a grœca satyj-ica dilfert quod in satyrica fere Satyrorum personae inducuntur.... in Atellana Oscae personae, ut Maccus, » Le Maccus^ personnage Osque, comme le dit Diomède, est le premier des masques de caractère de ce théâtre. Il est resté un type comique dont la forme a peu varié. Il représentait ordinairement un paysan d'Apulie ou de Calabre, maladroit, gourmand, sujet à mille accidents et rompu au métier de dupe. C'est un masque commode qui
Pomponius, Kalendœ Martiœ^ ap. Macrob., SaU^ vi, 4.
Vocein deducas oportet ut videanlur mulieris
Verba — jubé modo alTeralur munus, tenuem et tionulam
Vocem ego reddam...
Ideniy Pannuceatiy ap. Non. voc nubere
Sed meus
Frater major, postquam vidit me vi dejeclum domo,
Nupsit posterius dotalœ, velulae, varicosœ, vafrœ, — Pour le Maccus Virgo et les Macci Gemini du même auteur. Voir p. 25, not. 3, et p. 32, not. 3.
(i) Diomed.,iii, AS8*
convenait à toutes les tribulations risibles, et les auteurs d'Atellanes l'ont fait voir sous plusieurs côtés. Dans les fragments qui nous restent, ils ont fait Maccus tour-à-tour soldat , hôtelier, exilé, frère jumeau, médiateur et même jeune fille, sans compter les pièces où il figure en son propre nom, dégagé de tout accessoire d'emprunt. Ici, dans sa gaucherie, il se heurte ou se brise les doigts au seuil de la porte (1) ; là , fier soldat , il bataille contre un camarade pour la conquête d'un souper, ou prétend manger à lui seul la part de deux personnes (2). Ailleurs, il se laisse tromper au point de prendre un homme pour une jeune fille (S), ou vient compter à son maître l'argent du fromage de Sardaigne qu'il a vendu (4). Presque partout il paie pour autrui ; c'est lui qui est puni pour les fautes d'un autre coupable, lui qu'on frappe quand les autres volent.
Ce sont là les seules scènes que nous laissent en-
(1) Novius, Maccus exul^ ap. Non. Marcell., voc. Limcn : Limen superum quod mihi misero saepe confregit caput. Limen inferum autem ubi ego oranes digitos confregi raeos.
(2) Pomponius, Maccus mileSf ap. Charis, éd. Putsch, i, p. 99
Cum contubernale ego pugnavi quod meam Gœnam..!
Id. , 1, 101 :
Nam cibaria si vicem , Duorum solum me comesse condecet.
(3) Pomponius, Macci geminî^ ap. Non., voc. Abscondit : Perii I non puella est, nam quid abscondisti inter nates ?
(4) Novius, Macci , ap. Non. voc. Caseum :
Quid? bouum brève est, respoudi, e Sardis veniens caseum?
trevoir de trop rares fragments. Ajoutons-y les indications que fournissent la sculpture et le dessin. On croit aujourd'hui que le Maccus paraissait avec une tête énorme, une grosse bosse ou deux, et qu'il n'est autre que le Polichinelle Napolitain qui s'est perpétué jusqu'à nous. Une figurine antique de bronze nous montre ce long nez en forme de bec de poulet ou piilcino (1) d'où le personnage moderne a reçu son nom de piilcinella, Ficoroni nous en donne dans deux passages une complète description (2). Il dépeint deux figures: l'une est sans bras, n'a qu'un petit manteau, et qu'une espèce de sandales pour chaussures ; bossue devant et derrière, la tête rasée ou plutôt chauve, le nez long et crochu , l'oreille tendue. L'autre a un ample manteau, les pieds nus, la tête rasée; un nez recourbé couvre sa bouche et son menton. Ficoroni conclut que toutes les deux sont les mêmes que Pulcinella. Assurément c'est bien là le portrait de Pohchinelle, mais on a de bien faibles preuves pour croire que Polichinelle et Maccus sont la même chose. Maccus a pris son nom à la Grèce (3) et l'a laissé en Italie : le niais s'y appelle encore Matto et Mattaccio, Ce petit manteau de Pulcinella était ,
(1) M. J. V. Leclerc, Journal des Débats, 20 juin 1831. — Gabin, Bibliothèq. royal, (antiq.) — Cayius, Recueil antiq., tom. m, p. 275, pi, Lxxv. — Schoepf, Alsat. illust., tom. i, p. 501, tabl. x, fig, 9.
(2) Ficoroni, de Larvis scenic. et liguris comicis antiq. Rom., p. 26, pi. IX, fig. 2 et 3,
(3) Maxxwàffôàf, être sot. — Aristoph., Equit. 62 : O ^'aurèv wj ibtpcf /xî/A«xxoyixiT«. — — Jul. Poliux, OnoiUi n, 2 ; Aé/swv /lAstxxoôy.
.a»ÎTAa LES ATELLANES. 27
nous dît Donat (1), le costume des esclaves comiques, et la tête chauve était , chez les acteurs mimiques, le signe de la bêtise, la marque des dupes (2). Polichinelle a bien dans la farce moderne le même rôle stupide que le Maccns sur la scène antique ; on reconnaît un planlpes dans les deux descriptions que nous avons citées, et ce sont bien deux masques de la vieille comédie Romaine. Mais d'autres types comiques que nous verrons se distinguaient aussi par leur stupidité et leurs gaucheries et d'ailleurs où trouver sûrement dans tout cela le nom de Maccus?
Le Biicco est aussi un masque de caractère à part dans les Atellanes. Son nom vient du gonflement de ses joues, ses grosses lèvres annoncent la sottise. 11 paraît avoii* partagé avec le Maccus le sceptre de la stupidité (3). 11 était particuHèrement bavard, impertinent (1), vaniteux et sans doute parasite (5).
(1) Donat, Fragm. de coiuœd. et trag. : Servi comici amîctu exiguo contegunlur,
(2) Nonius voc. Calvitur : Calvitur dictum est frustralur, dictum a calvis mimicis quod sunt omnibus frustratui. — Cf. Atellan. Pomponii fragment : Prœco posterior et Piscator,
(3) Appui., Apolog. tom. ii, p. 85, éd. Bip. : Palamedes, Sisyplms et si qui prœterea dolo fuêre memorandi. . . Macci prorsus et Buccones videbuntur.
{à) Isid. , Orig. x, éd. Lindeman, p. 321, tom. m : Bucco garrulus, quod cœteros oris loquacitate, non sensu superet. — Cf. Plaut, Bacch., v, 1,2.
(5) Grysar : De Doriensium comœdia quaestiones, tom. i, p. 252 sqq. — Vêtus Gloss. Boux^ovîs, na/jascroj.. — Nonius, voc. Jentare^ cite d'Afranius un Bucco adoptatus : c'est le seul endroit où il soit question d'Afrd-» nius comme auteur d' Atellanes.
Il nous reste plusieurs pièces où il a le premier rôle. Pomponius a écrit le Bucco auctoratus et le Bucco adoptatus, etNoviusnous a laissé un Buccato, Les fragments que nous avons recueillis sont trop courts pour permettre ici la moindre conjecture. La seule qui soit vraisemblable sur le nom même de Bucco^ c'est que l'Italie en a gardé le nom de Buffone^ riiomme aux joues enflées, et que notre mot bouffo7i paraît n'avoir pas d'autre origine.
Le Bucco et Polichinelle se montrent réunis sur une même planche de Ficoroni (1). On voit deux femmes de profil qui élèvent et montrent chacune un masque qu'elles tiennent à la main. L'un des deux masques est une tête frappante du Polichinelle moderne ; l'autre est celle du Bucco. Ficoroni représente autre part encore (2) un homme assis dont les joues gonflées et l'énormité de la bouche annoncent le Bucco. Ce même masque y reparaît fréquemment ailleurs (3).
Un troisième personnage de caractère c'est le Pappus (4). Celui-ci représentait un vieillard ridicule, raillé par tout le monde, joué par sa femme, dupé par des jeunes gens, confondu devant la justice, trompé dans son ambition, et peut-être pas-
(1) Ficoroni, pi, xliv.
(2) PI. xvm.
t5) Cf., id., édit. ital. , 17A8, pi. xx, liv, Ly et passim.
(A) En grec, TràTTTros; en latin, pappus et pappas; en français, papa. Il est probable que le mot de pappus vient , comme le croit Schober, du suruom de nv.Knoi que, dans le drame satyrique, portait le vieux Silène.
LES ATEILANES. 29
sîonné pour le vin s'il faut en croire le titre de Hirnea Pappi que porte une Atellane. Pomponius a écrit plusieurs pièces qui ont le Pappus pour titre, telles que le Pappus agricola, la Sponsa Pappi et le Pappus Prœteritus, Nous avons aussi un Pappus Prœteritus composé par Novius. Ici , les fragments moins incomplets des pièces où le Pappus avait un rôle, nous permettent de le juger dans des situations diverses. Soit que, dans le Pappus agricola^ il prête à rire par les perfidies conjugales dont il est le jouet (1) et par les tempêtes impuissantes de sa colère ('2); sôit que, dans les deux Pappus prœteritus, il invite à des festins intéressés tous ceux dont il brigue les suffrages, et se voie tristement repoussé des emplois malgré la vivacité de ses espérances, malgré les courses forcées que le choix du peuple a imposées à sa vieillesse (3) ; soit que, dans les Pictores, il trébuche de piège en piège et ne reçoive qu'affronts pour son avarice et que démentis pour ses mensonges (4) ; partout le Pappus a
(1) Pappus agricola^ ap. Nonium, voc. Manducatur :
Nescio quis illam urget quasi asinus uxorem tuam. lia oculis opertis simitu manducatur et moliU
(2) Id, ap. Non. voc. Fervit:
Domus haec fervit flagiti , etc.
(3) Novius, Pappus prœteritus^ ap. Non. voc. Capulum ;
Dura istos invitabis suffragatores, pater, Prius in capulo qnain in curuli sella suspendes nates. Pompon., Pappus prœter, ap. Non. voc. Vagas : Populi voluntas haec est et vulgo vagas.
(4) Pomponius, Piciores, ap. Non. voc. Senica :
Pappus hic medio habitat senica, non sescuncise.
pour insigne le ridicule, partout on le reconnaît à sa vieillesse humiliée ou aux mécomptes de sa cupidité. Si, dans les Atellanes, tous les rôles de candidats et d'avares n'appartiennent qu'au Pappus, on peut lui rapporter encore le titre de la pièce du Marcus et les deux seuls vers qui nous restent de l'Atellane intitulée Philosophia. Peut-être est-ce lui qui, dans son désespoir d'avoir été dépouillé de son trésor, va demander au rusé Dossennus de lui prédire quel est l'auteur du vol (1) ; peut-être estce lui aussi qui, sous la robe blanche du candidat, vient, dans le Petitor, recevoir des souhaits ironiques pour le bon succès de sa brigue (2). Mais, au milieu de beaucoup d'autres suppositions que nous omettons, ce ne sont là que des probabilités qu'il faut se garder d'adopter comme des preuves.
Nous ne pouvons encore qu'essayer des conjectures sur certains autres masques de caractère dont
Jd, VOC. Manducones :
Magnus camelus, manducus, cantherius.
Id, VOC, Intestatus : — Cf. Scaliger ap. Varron, de L. L., p. 150, édit. Paris. 1565:
Ipsus cum uno servo senex intestate proficiscitur, ïd, VOC. Occupare :
Quae tuleram mecum millia decem victoriatum,
Graeca mercede illico curavi ut occuparem, Jd, voc. Dicere :
Nummos cerlos dicas I — Dico quinquaginta millia.
(1) Pomponius, Philosophia ^ ap. Non. voc. Memore : Ergo, mî Dossenne, quum istacc memore meministi,
Indica qui illud aurum abslulerit. — Non didici hariolari gratis.
(2) Pomponius, Petit or ^ ap. Non. voc. Ominas : Eveniat benel — Ita sic et tibl bene sil qui recto ominas.
LES ATELIÀNES. 81
les profils se dessinent à peine dans nos fragments. Ainsi la pièce des Pannuceati, dont nous avons déjà parlé, pourrait bien avoir eu pour principaux rôles deux Arlequins, car le mot de Pannuceati, qui vient de pannus, a la même origine que celui de Panniculus, regardé ordinairement comme TArlequin moderne. On pourrait de la sorte trouver l'Arlequin dans les Atellanes, sans l'aller chercher dans les mimes, où Fa classé un peu vaguement le scholiaste de Martial (1). Ce qui surtout donnerait du crédit à cette opinion , c'est l'habitude laissée à Arlequin seul de ne jamais découvrir son visage ; nous ne connaissons pas ses traits, ils sont cachés sous l'immobilité d'un masque qui est resté en quelque sorte la figure propre de l'Arlequin moderne , et nous nous rappelons que ce fut là un des privilèges exclusifs des acteurs d'Atellanes. Au reste, l'antiquité du Panniculus ou Pannuceatus n'est pas douteuse. Son costume se retrouve fort ressemblant sur un vase peint découvert à Pompeia (2), et sa personne dans Ficoroni (â) où l'on voit une figure , la tête légèrement inclinée sur une épaule , et coiffée du
(1) Vid, Martial. Schol., Épigram., lib. n, 72, vers A;
Vilia Panniculi percutit ora sono.
Cf. Id., m, épig. 86, vers 3: v; épig. 61, vers 12.
(2) Vid. Scliober., de Atellan. exodiis, p. 18, brochure française în-8, citée plus haut, extraite des Mémoires de la Société des arts, sciences, etc., du Bas-Rhin. Nouvelle série, lom. i , part, 2.
(3) PI, XXIX, fig. à gauche.
petit chapeau d'Arlequin ; son allure leste et dégagée, son maintien léger, et une espèce de batte qu'il agite dans la main, complètent la ressemblance.
Le Dossennus ou Dorsennus paraît avoir eu aussi une sorte de caractère à part. Bien que nous n'ayons qu'une seule pièce qui porte son nom pour titre (1), il en est fait mention dans plusieurs fragments , et l'on peut réunir quelques traits principaux de sa figure. Peut-être son nom lui est-il venu d'une bosse qui surmontait son dos. Son caractère était celui d'un savant homme, qui tire l'horoscope aux ignorants et fait profession de découvrir les plus mystérieux secrets. Il faisait, à ce qu'il paraît, payer sa science en bonne monnaie ou en aliments (2) ; ou quelquefois converti en maître d'école, il l'enseignait un peu rudement à ses disciples (3). C'est tout ce que nous en savons.
Cette superstition vulgaire, qui faisait recourir les villageois aux divinations de l'horoscope, et qui est une marque singulière de l'esprit rustique, devait être pour l'Atellane un sujet fertile en plaisanteries.
(1) Novii Duo Dossennif ap. Festum, voc Temetum,
(2) Pomponius, Philosophiaj ap. Non. voc. Memore, Voir p. 30, note 1. Cam-pani, ap. Non, voc Publicitus :
Dato Dorsenno et fuUonibus Publicitus cibaria...
Peut-être est-ce lui que désigne Horace : Episl. ii , i, 168.
(3) Pomponius, Maccus virgo, ap. Non. voc Vcrecunditer : Praeteriens vidit Dossennum in ludo rcverecunditer, Non docentem condiscipulum, verum scalpentem nates.
On disting;ue , en effet , parmi ses acteurs des personnages effrayants, des espèces de spectres, dont la voracité fabuleuse ou l'horrible pâleur était une source de terreur comique. Une pièce de Pomponius, intitulée Pytho Gorgonius, et une note de Scaliger (1) méritent ici quelque attention. Selon Scaliger, le Pytho Gorgonius n'était autre que le Manducus, fantôme aux larges mâchoires (2), aux dents grinçantes (3), faisant aussi, nous l'avons vu, partie des cérémonies satyriques des triomphateurs. C'est lui que Varron place dans les Atellanes (4), et dont Juvénal effrayait les spectateurs en bas-âge (5). Il en faut dire autant de la pièce de Novius, intitulée Mania medica, où probablement la Mania, sorte de spectre aussi, invoqué ordinairement par les nourrices contre l'indocilité des petits-enfants (6) ,
(1) Scalig. in Varron. de Ling. Latin., p. 150 : Pomponius inscripsit exodiura quoddam, Pythonem Gorgonium, qui niliil aliud erat, ut puto, quam ilie Manducus de quo dixi. Nain Pythonem pro terricularaento et Gorgonem pro Manduco : qui Tôpyovsç cum maguis dentibus pingebantur. — Voir Lucilius. Corpet, xxx, frag.. i.
(2) Festus, voc. Manducus.
(3) Plaut., RudenSy ii, vr, 51 :
Quid? si aliquo ad ludos me pro Manduco locem?
Quapropter ? — Quià, Pol, clare crepito dentibus. [h) Varro. de Ling. Lat., p. 80: Dictum Mandier à mandendo, undè Manducari, a quo in Atellanis obsonium vocant Manducum, — CU Feslus voc. Manducus.
(5) Juv., sat. m, p. lia.
Tandemque redit ad pulpita notum Exodium, cum personae pallentis hiatum In gremio matris formidat rusticus infans.
(6) Festus, voc. Mania.,. Manias autem quas nutrices minitantur pueris parvulis esse larvas, etc. — Cf. Ficoroni, pi. xxvi, fig. 1, 2, 3. — Voir plus haut p. 6., noteû,
84 ÉTUDES SUR lA COMÉDIE LATINE.
pilait des médicaments dans un mortier pour guérir sans doute quelque malade (1)
Tels sont à peu près tous les personnages de caractère, tous les masques particuliers qui ont pu être recueillis des débris du théâtre des Atellanes. On voit qu'ils étaient assez divers pour varier les scènes et l'intérêt , et déjà assez nombreux pour épargner le retour fréquent des mêmes épisodes. On a pensé avec assez de raison que la plupart des autres personnages perpétués jusqu'à nous par les comédies dites dell'arte des Italiens, que le Giangurgolo, par exemple. Pantalon, Brigheile et autres, remontaient par leur origine jusqu'aux Atellanes et aux mimes. Mais, malgré d'ingénieuses tentatives, il reste impossible de rattacher précisément chaque rejeton à sa véritable souche. Seulement, en voyant de nos jours les acteurs de la farce italienne improviser une partie de leurs rôles , il est permis de croire que , pareillement dans l'Atellane , même quand elle fut écrite, une place était laissée encore à l'essor et aux plaisanteries hasardées de l'impro* visation.
Sujets divers.
Les situations et les titres que nous venons de parcourir nous ont appris la plus grande partie
(3) Novius, Mania medica, ap. Nonium, voc, PistiUus^: Lacrymse cadent, Cadet pistillus.
LES ATILLANES. 35
des sujets des Atellanes. Il est à remarquer que , parmi eux, il en est qui semblent s'attaquer à des choses morales. La PliUosopliia , par exemple , dont nous avons parlé déjà, où le savant Dossennus se pique de ne pas communiquer sa sagesse gratuitement, était sans doute une satire burlesque des travers bourgeois de la philosophie. D'autres titres encore , mais très-rares , annoncent que l'Atellane, comme la flamme qui ne discerne pas ce qu'elle brûle, touchait quelquefois à des points généraux , à des principes, à des institutions, et pénétrait jusqu'au foyer sacré de la famille. Le Lar famiiiarls (i), le Patruus, les Nuptiœ et sans doute les Synepliebl, paraissent avoir été de malins tableaux d'intérieur, qui ridicuKsaient autre chose que la vie du village et les mœurs des artisans , de même que les Maievolt étaient une critique d'une des faiblesses les plus communes du genre humain. Le Fatum , si vénéré par l'opinion , était bafoué dans les Atellanes (2) ; le Prœfectus morum et le Vltœ et mortisjudicliim embrassaient les plus graves sujets. Cette dernière pièce, qu'on est étonné de voir au nombre des Atellanes, est encore remarquable parce qu'elle porte le même titre qu'une satire où Ennius, nous
(1) Pompon. Lar familiarisa ap, Priscian, vi, p. 686, éd. Putsch :
Oro te, Basse, per lactés tuas.
Dérision d'un serment solennel qu'on retrouve aussi dans Plaute Rud., act. III, se. 2 , V. 21 :
At ego te per crura et talos tergumque obtestor tuum,
(2) Cicer,, de Divin., ii, 10.
dit Quintilien (1) , mettait aux prises la vie et la mort. Ici l'Atellane n'était probablement qu'une imitation dramatique de la satire d'autrefois, et se retrouvait ainsi dans sa véritable condition primitive. Trois autres Atellanes d'ailleurs , la Satira, YExodium, le Funas (2), attestent que l'Atellane n'avait pas oublié son origine , et que , par une pente toute naturelle, les jeux satiriques ou exodia^ passant du second rang qu*ils occupaient jadis au premier, devenaient souvent l'Atellane même.
les Atellanes sous César et sous les Empereurs.
L'Atellane, qui avait des théâtres au dehors aussi bien qu'à Rome (3)^ prenait aussi parfois un caractère personnel et signalait des noms propres (4). Cette liberté , qui n'était que la conséquence de toutes celles dont elle usait, paraît avoir été pour elle un motif de défaveur sous César, Ennemi comme il l'était de toute insinuation indirecte et de toute critique personnelle. César dictateur, dont le goût était une autorité et la volonté une loi , Cé-
(1) Inst. orat,, ix, 2.
(2) Peut-être cette pièce n'est-elle point de Novius. Merula (Ann. Ennii, p. Al 8) l'attribue à Naevius.
(3) Cicer. ad Famil., vu, 1. — Juven., SaU m, 175.
(4) Pompon., Bucco auctoratus, ap. Charis, éd. Putsch, i, p. 37, voc. Ebria masc. :
Neque ego Memmius,
Neque Cassius^ neque sum Mimaiius Ebria,
sar qui, sur la scène, préférait les maximes générales de Syriis aux courageux reproches de Laberius, fut sans doute la cause du décri où, en 708, était tombée la farce de rAtellane. Cicéron, qui est dans ses Lettres l'interprète expressif des opinions du moment, nous apprend que les Mimes furent ajoutés aux pièces sérieuses à la place de l'Atellane (1), et les termes qu'il ajoute marquent assez le mépris qu'on faisait alors des hardiesses de celleci. Ce n'est pas que César eût supprimé complètement les jeux Osques, car Suétone mentionne qu'il appela des comédiens de tous les pays, et donna des représentations dans toutes les langues (2). Mais c'était là, dans un but politique sans doute, une condescendance d'un moment : il voulait, après les guerres civiles, convier à Rome même, au spectacle de ses fêtes, toutes les nations qui composaient l'empire; tandis que le passage de Cicéron ne prouve pas moins que l'Atellane était ordinairement en défaveur. Auguste qui, pour se rendre populaire, voulait relever tout ce que César avait abaissé, et qui encourageait sans distinction tous les théâtres de son habile bienfaisance (3), favorisa sans doute le retour des Atellanes à leur
(1) Gicer. ad. Fam. , ix, 16 (707 de R.) : Quum tu , secundum OEnomaum Accii, non, ut olim solebat, Atellanum, scd, ut nunc fit, mimumintroduxisti. Il ajoute en terminant : Salis enim salis est, Sannionum parum. — Cf. id. ad Fam., xii, 18. — Id. Pro Caelio, cap. 27.
(2) J. Cœsar, cap. 39.
(3) Suet. Aug., 43 et 89. — Cf. Strab., v. p. 23^, ô/.iu Gasaub.
vogue première, car elles atteignirent alors à une puissance qu'elles n'avaient pas connue jusque-là. Les Atellanes, soit qu'elles voulussent se venger de leur longue oppression, soit qu'elles tendissent à accroître leur importance, portèrent, sous les successeurs d^uguste, l'audace à ses dernières limites, et leur caractère changea comme les mœurs publiques. Leur satire devint politique, cruelle, implacable et ne craignit pas de remonter jusqu'à l'empereur. Elle désignait, avec une crudité d'expressions qu'on couvrait d'applaudissements, les crimes et les voluptés infâmes de Tibère (1). Elle irritait Caligulapar les équivoques transparentes de son ironie. Un acteur d'Atellanes était brûlé en plein amphithéâtre, par ordre de l'empereur, pour un vers méchant (2). Ce châtiment inoui qui est déjà bien loin de la tolérance républicaine , des dédains de César et des ménagements d'Auguste, ne peut s'expliquer en partie que par l'âcreté croissante de la raillerie des Atellanes. Une trouva de compensation que dans un moment de clémence de Néron. Celuici se contenta de chasser de Rome l'histrion Datus qui, dans une Atellane, avait rappelé par des gestes satiriques deux crimes de l'empereur, et fait une
(4) Suet. Tibère, 45 : « Unde nota in atellanico exodio proximis ludis assensu maxiino excepta peicrebuit : Hirciim vetulum capreis naturam lU gnvire. » — Cf, Tacit. Ann. iv. lA.
(2) Snct. Calig., 27.
IE8 ATELIÀNES. OH
terrible allusion au sénat (1). Les Atellanes apprirent à Galba son impopularité, dès son arrivée à Rome, par un chant si applaudi et si connu que la foule transportée l'acheva d'une voix unanime (2). Enfin Domitien fut aussi cruel dans sa vengeance que Galigula , car il fit mourir le fils d'Helvidius pour avoir eu l'audace de faire allusion, dans un exode, au divorce impérial (^),
Deux de ces témoignages dénotent dans la représentation des Atellanes quelques usages que nous n'avions pas vus précédemment. Datus l'histrion chante dans l'Atellane des vers grecs , et c'est un refrain déjà connu qu'entonne un acteur d'Atellanes pour exprimer le dégoût produit par l'arrivée de Galba. Ces changements, auxquels les fragments de l'Atellane sous la république n'offrent rien de pareil, peuvent s'expliquer assez facilement. L'imitation des Grecs qui avait jeté tant d'éclat sur le règne d'Auguste , avait plus que jamais familiarisé avec leur langue tous les genres de littérature, et il n'est pas surprenant que les Atellanes aient en cela obéi quelquefois, comme ici, au goût général quiles soutenait de plus en plus. Cet autre refrain connu:
(1) Suet. Nero. 39 : Datus Atellanarum histrio in cantico quodam : Cr/i'ocjvs nârsp , vylcAive fj.r)Tep , ita demonstraverat ut bibentem natantemque faceret, exitum scilicet Claudii et Agrippinae significans, etc.
(2) Sueton., Galba, 13 : Quare adventus ejus gratus non fuit, idque proxlmo spectaculo apparuit. Siquidem Atellanis notissimum canticum exorsis, venitj lo, simus a villa f cuncti spectatoreSut reliquam partem retulerunt.
(3) Id* Dornit*, 10.
ftO ÉTUDES SUR LA COMÉDIE LATINE.
Venit^ to, simus a villa, qui fut le chant de réception de Galba, est une preuve de plus de la vogue dont ces pièces jouissaient alors. Leurs allusions, aussi hardies que l'empereur était odieux, étaient Texpression véritable du sentiment populaire. Malgré les efforts de Tibère , malgré leur exil momentané (1), elles avaient résisté à la destruction et retrouvé par la persécution une verve plus libre encore. Doit-on s'étonner que restées, comme le théâtre en général, le refuge et l'organe de la haine du peuple, elles aient emprunté, pour l'exprimer, les refrains mêmes que le peuple répétait? Cet emploi passager de vers grecs ou de chansons familières laissa néanmoins intact le cachet primitif et original de ce genre de littérature. Alors et plus tard les Atellanes demeuraient les dépositaires de la vieille langue nationale et indigène. Elles avaient conservé cette fleur native du sol latin qui , ailleurs, s'était fanée sous des ornements d'emprunt et dont Lucrèce et Catulle, à peu près seuls, dans la poésie , avaient sauvé la fraîcheur et gardé le vrai parfum. Dans la décadence des lettres latines et même du succès théâtral des Atellanes , c'est là l'attrait nouveau, l'ascendant que celles-ci gagneront, non plus sur la foule, mais sur quelques hommes d'étude qui , fatigués du faux goût de l'époque , de l'épuisement de la langue, voudront se retremper à
(1) TaciU Ann.) iv, iA.
sa source. Dans Pétrone déjà, Trimalcion témoigne de ce retour vers le vieux langage latin lorsque , devant ses convives , il se vante d'avoir acheté des histrions qui ne représenteront que des Atellanes et un chœur qui chantera en latin (1). Ainsi , aux premiers siècles du christianisme , les baladins d'Atellanes peuvent être réduits à figurer à la table d'un empereur (2) ; Antonin peut , en plein théâtre, apprendre son déshonneur de la bouche d'un bouffon (â) ; Tertullien, dépeindre avec une sainte horreur les impudicités de la scène des Atellanes (4) , et Arnobe, à son tour, nous montrer ces acteurs chauves et imbéciles, ces bruyants applaudissements, ces propos , ces gestes obscènes ; il peut demander avec un accent douloureux si ces comédies, ces mimes, ces Atellanes, si tous ces vils plaisirs sauraient être jamais les voluptés des dieux (5) ; rien dans cet emportement éloquent du chrétien , dans cette décadence de l'art des Atellanes, ne doit nous étonner. Outre la juste indignation du culte nouveau , outre plusieurs causes indépendantes des Atellanes, la nature même de ces pièces contenait le germe de leur abaissement. Leur pétulance indécente (6), leur hberté si peu inquiétée à l'ori-
(1) Petron., Satyr., p. 198. — Cf. Id. 261, édit. Varior., 1669.
(2) -^1. Spartian, Hadrian, 26.
(3) Jul. Capitol. Antonin. Philos., 29.
(4) Tertull. de Spectacul., 17.
(5) Arnob. advers. Cent., vu, p. 239.
(6) Terent. Maurus, édit. Putsch, p. 24.
c Atella, vel quels actus dédit petulcos. »
gîne, leur audace cruellement, mais rarement châtiée dans la suite, devaient les entraîner hors de toutes les bornes. Il n'est pas donné à la licence de s'arrêter : elle passe nécessairement de l'usage à l'excès et se perd par l'abus. Mais le privilège qui distingue alors les Atellanes, c'est de rester encore une curiosité littéraire pour quelques rares esprits, studieux des origines latines; c'est, par exemple, d'être avec tous les grands écrivains de la Rome antique, l'étude que sans cesse Fronton recommande à Marc-Aurèle , celle que Marc-Aurèle entoure de toutes ses préférences. Tantôt le noble élève écrit à son précepteur qu'il passe les nuits à l'étude et le jour au théâtre, et qu'il a fait les extraits de soixante volumes au nombre desquels sont les Atellanes (1); tantôt c'est le maître qui vante à son disciple les pensées riantes et fines qu'il pourra y puiser (2). Ailleurs enfin, on surprend encore le goût marqué de l'empereur pour cette sorte de poètes comiques (3) , et l'on conclut que ce mérite de langage, que ces succès de cabinet, sont la véritable et dernière originalité des Atellanes.
(4) Fronto ad M, Cœsar., ii, p. 81, éd. Mai. Mediolan., 1815. o Ego islic noctibus studeo. . . feci tamen milii excerpta ex librls sexaginta. . . . • inibi sunt et Novianœ Atellaniolae. a
(2) Id. 1, p. 53 : « Vel graves ex oratoribus sententias arriperetis. . . vel ex Atellanis lepidas et facetas. »
(3) Id. IV, 12. Edit. 1816.
la langue Osque dans les Atellanes.
Ici se présente une grave question qu*on a diversement posée et péniblement résolue. Les Atellanes furent-elles écrites en langue latine ou en langue osque? Strabon , en affirmant que, de son temps, les Atellanes se servaient de la langue osque (1), a créé la difficulté et fait naître les objections. On a demandé comment ce dialecte , usité seulement dans les Atellanes, pouvait être intelligible à tous les Romains, surtout au moment du plus haut perfectionnement des lettres latines , lorsque Strabon écrivait.
Si l'on suppose un instant que TOsque offrait de grandes affinités avec le Latin, cette hypothèse s'évanouit devant tout ce que les grammairiens et divers passages nous ont appris de cette langue. Un consul romain, nous dit Tite-Live, avaif des espions particuliers parlant la langue osque (2), et nous savons par un vers de Titinius que ceux qui parlaient l'osque pouvaient ignorer le latin (3). Ennius prétendait qu'il avait le cœur triple parce qu'il savait les trois langues grecque, osque, latine (4),
(1) Slrabon, liv. v, p. 233, édit. Casaubon : Uiov n roU oimiç... <sv>j.êî6/j6î. rwvyàyo Offxwv IxAsAojTroTwy , y) StoiXsATbç /jàvii napà toXç pofxoùoi^ , 6J7TC ■nofôiJ.a.Tot. ff/vjvoSaTeïïôat xarà T«va àywva Trat/s/ov y.vù ^i/j.oXoyîtidcK.c,
(2) Tit. Liv., X, 20.
(3) Fcstus voc Oscum : « Titinius in Quinto :
0 Qui osce et volsce fabulantur, nam latine nesciunt. » {li) Au!. Gell. Noct. Allie, xvii, 17.
et Macrobe sépare les termes osques et puniques de ceux de la langue ordinaire (1). D'ailleurs, dans tous les fragments d'Atellanes que nous possédons, on ne suprend pas la moindre trace de losque , et, pour appuyer les mots de ce dialecte, toujours les citations et les grammairiens désignent les poètes latins Ennius, Pacuvius, jamais les Atellanes. Que Varron nous dise que Pappus le vieillard est nommé Cascus, parce que les Osques disaient Casnar pour Senex (2) ; que Festus assure que les Osques appellent le dieu Mars Mamers (3) ; nous n'en rencontrons pas moins toujours . au lieu de Mamers et de Casnar, les mots vulgairement usités de Pappus et de Mars, dans les fragments qui sont restés (4j.
Ces arguments frappent d'abord par leur gravité et semblent compliquer le problème. Les uns, pour le résoudre, ont supposé que le mot osque, employé par Strabon , signifiait ici ^^scfn^, acception qu'il a en effet souvent; d'autres, que Strabon prenait le nom originaire de ces jeux pour celui de
(d) Macrob. Satur.^ vi, A.
(2) Varron., L. Lat. , édit. Paris, vi, p. 71. — Cf. id. Satur. Menipp, édit. Oehier, Quedelinb. 4 8/ii. fr. lxv. p. 184 : Pappus aut iiidigena. — Vid. Feslus, voc. Casnar.
(3) Feslus, voc. Mars. — Fragm. Galli Transatpini in Aul. Gell. , xvr, 6. — D'après Varron , L. L. iv, p. 20, Mamers était le nom de Mars chez les Sabins.
(/i) Il n'est pas fait une seule fois mention des Atellanes dans les Hudimenia lingxiœ Oscw Mn-i", Hanov. , 1839) de Grotefend. Il a cependant traité la question du langage h fond et discuté longuement sur les deux principaux monuments qui nous sont parvenus de cet idionle curieux.
LKS ATELtANES. &S
la langue qu'on y parlait. Enfin Schober a aggravé la difficulté en substituant , de sa pleine autorité , des campagnards de la Sabine à des paysans Osques , uniquement parce que Varron a dit que la langue des Sabins avait ses racines dans le dialecte osque (1), Il n'est pas impossible cependant , en s'attacliant à la vraisemblance , de conserver le sens littéral du passage et de rendre plausible l'assertion de Strabon. Lorsqu'il dit que le dialecte d'Atella subsiste encore de son temps à Rome, i^^tty son témoignage se confirme à peu près par ceux de quelques autres ; car Suétone dit expressément que les théâtres de toutes les langues furent protégés par Auguste (2) , et Horace dans son dédain pour les sauvages beautés du vieux Latium, se plaint que son siècle garde encore les restes de l'antique poésie des champs (3). Strabon ne dit pas que toute la pièce fut écrite en langue osque , et d'ailleurs tous nos fragments seraient contraires à cette version ; mais il faut même supposer que plus de débris écrits des Atellanes ne nous révéleraient pas plus de traces de langage osque. Car tout fait croire que ce dialecte n'était en usage que dans les improvisations de ce théâtre. Sans doute, aussi an-
(1) Essai sur les Atellanes d'après Schober, p. 45 , brochure extraite des Mémoires de la Société des sciencas, . . du Bas-Bhin, Nouvelle série, tom. i, part. 2.
(2) Suet. August., A3.
(3) Epist. II, I, 160 :
« Manserunt hodieque luanent vestigia ruris. >
46 ÉTUDES SDR lA COMliDIE LATINE.
cien qu'elles, l'Osque sera resté leur partage unique, comme un souvenir de l'origine campanienne de l'Atellane (1). Peut-être cet idiome était-il mêlé au latin dans certaines parties improvisées de la pièce : mais leMaccus principalement, s'il faut en croire M. Leclerc (2), paraît avoir parlé TOsque , probablement parce que, complètement originaire d'Atella , le trait distinctif de son rôle était d'en reproduire plus spécialement l'improvisation et le langage. Ces conjectures, en respectant le texte de Strabon , serviraient à tout concilier. Elles expliqueraient en même temps l'existence de nos fragments entièrement latins, l'assertion de Varron et de Festus , et le silence des grammairiens sur les Atellanes , toutes les fois qu'ils parlent des monuments écrits de la langue des Osques.
La dernière objection au sujet de la difficulté pour les spectateurs de comprendre ce dialecte peut être facilement renversée. D'abord les passages cités plus haut d'Ennius et de Tite-Live indiquent qu'aux premiers siècles de Rome, l'usage de l'osque était quelque peu répandu (3). Ensuite, qui empêche d'admettre que le Maccus , par exemple , ait parlé dans un langage presque inintelligible? Si,
(1) Cic. ad famil. vu, ép. i, écrit à Marius : a Je ne pense pas que vous ayez regretté les jeux grecs ni les jeux Osques, surtout quand vous pouvez assister à ces derniers dans le sénat, » et, dans cette observation railleuse, c'est le jargon natal , le langage improvisé des sénateurs Campaniens que Cicéron appelle ludi Osci
(2) Journal des Débats, 20 juin 1831.
(3) en NiebiiUr., Hist, rom., tom, i, p. 96, IraducU Golbéry,
lES ATELLANES. Û7
comme le pense M. Leclerc , les autres acteurs lui répondaient en latin, cette réponse comprise d'un interlocuteur devait aider à éclaircir l'obscure volubilité de l'autre. La sagacité du spectateur eût cherché ainsi à deviner l'énigme, et son intérêt était captivé. Mais on peut pousser la supposition plus loin et croire que le Maccus, avec tous ses avantages, avec des intonations fausses et bizarres, plaisait et amusait même sans être compris dans son bavardage (2). Le Polichinelle de nos jours, dont le bredouillement nasillard et la voix enrouée ne sont d'aucune langue, est-il moins goûté de la foule pour n'être pas entendu , ou plutôt son jargon guttural et insignifiant n'est-il pas encore un attrait de plus aux yeux des enfants et des gens du peuple ? Dans le théâtre de Ghérardi (4), dans les intermèdes des pièces de Molière, l'italien, le latin, sont mêlés au français et n'étaient guère plus compris des spectateurs qu'ils piquaient cependant par leur étrangeté même.
Des Auteurs d'Atellanes.
Aucun écrivain ne cite en général d*auteurs d'Atellanes avant Pomponius et Novius. La chronique
(2) Quintilien, Inst. Orat., vi, 3, dit positivement, en parlant des Atellanes : Illa obscura, quae, Alellanœ more, captent. — Cf. Suet., Càlig,, 27,
(3) Théâtre de Ghérardi, 6 vol. in-8, Paris, Briasson, 17 Al.
Û8 ÉTUDES SUR LA COMÉDIE LiTINE.
d'Eusèbe nous apprend quePomponins vivait en 663 de Rome et y avait un nom célèbre alors (1). On peut conclure de l'absence de toute mention pareille avant cette date, que jusque làles Atellanes avaient été entièrement improvisées. Ce mélange primitif du libre désordre de la satire et du thème dramatique emprunté aux Osques , qui avait pris le nom d*Atellanes , avait pu suffire longtemps à l'expression triviale des mœurs de la Gampanie, au sel grossier des plaisanteries rustiques. Mais lorsqu'un plus long séjour au sein de Rome policée eut familiarisé ce théâtre inculte avec le goût de la civilisation et avec les habitudes de la comédie graeco-latine de Plante ; lorsque, pour renouveler une partie de leur vogue qui s'épuisait, les Atellanes eurent besoin de recourir à d'autres sujets connus et aimés du bas-peuple, alors vint sans doute Pomponius qui essaya d'en ranimer l'intérêt en mêlant aux personnages rustiques primitifs des professions de la ville , des épisodes de la vie des classes inférieures de Rome, et captiva la populace par des tableaux pris au milieu d'elle-même. Cette innovation , qui introduisait une série de sujets nouveaux , qui modifiait profondément les usages de ce théâtre et n'avait pour elle , comme à Atella, ni l'autorité des mœurs natales , ni celle de la tradition , mais le ta-
(1) Eusèb., chroniq. «Olymp,, 173, ann. 1 : Lucius Pomponius Bononicnsis clarus habetur. »
lent ou le génie d'un seul écrivain , ne pouvait se transmettre que par des œuvres écrites à des acteurs qui, certainement alors déjà, étaient une troupe d'histrions.
Pomponius écrivit donc ses pièces , en réservant toutefois les masques de caractère et une partie de l'improvisation antique. Il y, sema des maximes nombreuses, et pour laisser aux Atellanes nouvelles l'originalité des anciennes autant que pour être goûté du bas-peuple qui venait l'écouter, il garda la rudesse du langage et sut maintenir la vétusté du latin primitif (1), au milieu des raffinements grecs qui le transformaient de toutes parts. Velleius Paterculus, dans une phrase concise , résume toutes ces qualités et recommande le talent d'invention de Pomponius (2). Outre le mérite d'avoir traité des sujets nouveaux , il se peut que Pomponius ait eu celui de créer d'heureuses expressions , car Macrobe nous apprend qu'AfraniusetCornificius lui en dérobaient quelquefois et que Virgile en déguisait l'emprunt par une apj)lication nouvelle (3). Les pieds de trois syllabes , le tribraque surtout , furent introduits peut-être par lui dans les vers de l'Atellane ; les té-
(d) Calpurnius Piso apud Mcrulam (Ennii Annal., fragment.), p. 308, et Prisciau. vi, p. 726. — Priscian., iir, voc. SeneXy p. 602, édit. Putsch: a Hic et liœc senex vetustissimi proferebant. Pomponius in episrammate. . • refert : tua arnica senex est, »
(2) Velleius, ii , 9, 5. « Sane non ignoremus eàdem setate fuisse Pomponium, sensibus celebrem, verbis rudem et uovitate inventi operis a se commendabilem. »
(3) Voir Macrob., Sat. vi, 4, au sujet du mot dcductum..
50 ÉTUDES SUR lA COMÉDIE lATINE.
tramètres catalectiques y furent employés plus souvent encore (1). Les débris qui nous restent en fournissent de nombreux exemples. Nous avons soixante-quatre titres de pièces que composa Pomponius. Comparé aux autres qui nous restent, ce nombre , qui leur est supérieur, décèle dans Pomponius une prodigieuse fécondité d'esprit. On peut remarquer de plus qu'il était de Bologne, le berceau du Docteur actuel de la farce italienne, et que plusieurs de ses créations dramatiques ont pu être inspirées parles jeux scéniques de sa patrie.
Nous n'avons pas autant de détails sur Novius, autre écrivain d'Atellanes. Les conjectures de la plupart des commentateurs le font contemporain de Pomponius,et deuxpassagesdeMacrobe(2),où Novius est nommé avant Pomponius pourraient faire croire que celui-ci a suivi l'autre, s'ils n'étaient formellement contredits par la précision du témoignage de Velleius (3). Il est possible de faire accorder entr'elles les assertions des deux écrivains en admettant que Novius, quoique du même temps que Pomponius, n'écrivit qu'après lui des Atellanes. Macrobe cite Novius comme un écrivain fort estimé (4) , et
(1) Mariu s Victor. , ii, 2527 : « Quod genus nostri in Atellanis habent; gaudent autem trisyllabo pede et maxime tribracho. Exemplum hujus :
Musœ Jovem laudate et agiles date ckoros. Cf. Terent. Maurus, édit. Putsch, 2436.
(2) Macrob. Satur., ii, 1. a Novius vero Pomponiusque^ qui non rarô.» — Id. I, 10. 0 Caius Memmius qui post Novium et Pomponium, b
(3) Voir la note 2 page 49. — Cliaris. v. primiter , dit : Pomponius in Maccis geminis prioribus^ etc.
(4) Macrob. Satur., i, 10, lui donne répitbète de probatiititnuê.
LES ATELtANES. 51
nous découvrons dans la correspondance de Fronton et de Marc-Aurèle que celui-ci avait conçu un goût tout particulier pour les petites Atellanes {atel' laniolœ) de Novius (1). Les titres des pièces de Novius parvenues jusqu'à nous sont au nombre de quarante et un. Dans les vers qui nous restent de lui nous retrouvons l'emploi du même mètre que nous avons , d'après nos fragments , signalé dans Pomponius. Enfin le passage cité de Macrobe prouverait que cet écrivain s'était élevé à une renommée peut-être aussi haute que son contemporain. C'est là, avetî une mention humiliante de Tertullien (2), tout ce que nous savons de Novius.
Après Novius, l'éclat des Atellanes se perdit (3); il resta longtemps éclipsé par celui des Mimes et des Pantomimes ; il ne reparut dans la suite qu'avec Gaïus Memmius, le dernier écrivain d'Atellanes connu. Nous sommes sans renseignements sur l'existence de ce Memmius on Mummius; mais il résulte certainement, des succès que l'Atellane reconquit sous les empereurs, la présomption que c'est sous les premiers d'entre eux, sous Auguste peut-être, que vécut Memmius. Nous n'avons que le titre d'une seule de ses pièces (4) et trois fragments sans importance. Son autorité est rarement invoquée par
(1) Front, ad M. Csesar, ii, p. 81. — Cf. Id. iv, 12 et note de Mai.
(2) Tertull. de Pallie, ch. iv.
(3) Macrob. , i, 10. — o Caius Memmius qiioque qui post Novium et Pomponium diujacmtem artem Atellanam suscitavit. »
(/j) Junius ap. Giiaris. , p. 118, édit. Putsch, voc, Testu.
52 ÉTUDES SUR tk COMÉDIE LATINE.
les grammairiens : Nonius même Ta regardée comme douteuse (1).
Tels sont Torigine, le caractère, les personnages et les auteurs de la scène des Atellanes. Ses vicissitudes, dont le manque de pièces entières nous dérobe la plus grande partie, ont été montrées dans leurs phases principales, et quelquefois rétablies par la conjecture. Gomme tous les jeux destinés aux plaisirs des classes inférieures, elle subit le sort ou les caprices de l'esprit populaire. Grossière d'abord comme les premiers siècles de Rome, puis variant ses tableaux et ses personnages au moment où Rome modifiait sa littérature et sa constitution, où Sylla, renonçant à la dictature, s'essayait à des compositions du genre de l'Atellane, elle est à peine nommée au milieu des troubles civils qui vont ensanglanter la république. Le peuple a des intérêts trop chers, trop puissants à défendre, pour songer aux divertissements du théâtre ; Gésar est un maître trop habile et trop ombrageux pour protéger la liberté du drame plébéien. Ranimée sous les premiers empereurs, effroi des oppresseurs, divertissement et vengeance des opprimés, l'Atellane plus
(1) Nonius, voc. Clitms : b Clivus gêner, masc. ut plerumque ; neulri apud Memmiuiu invenimus, cujus auctoritas dubia est, >
LES ÂTELIANES. 53
tard, perdue par ses propres excès, effacée par la vogue des mimes sous les Antonins (1), n*est plus qu'une curiosité de cabinet pour quelques uns, un sujet de blâme et d'imprécations dans la bouche des premiers Chrétiens (2). Il n'en pouvaitguèresétre autrement. Les vertus des nouveaux empereur, en désarmant la satire politique, ôtaient aux Atellanes leur attrait le plus populaire. Le goût et la langue des Grecs, répandus partout, rendaient plus indifférent aux créations du vieux génie latin. Les règnes, courts et sanglants de quelques princes laissaient à peine aux haines personnelles le temps de se former : les uns, par l'empire delà force brutale sans le mélange des goûts littéraires des premiers Césars; les autres, par leur origine étrangère ou barbare, étaient un obstacle à l'essor de l'esprit indigène. Le christianisme enfm, venant régénérer le monde et substituer la pureté et la vraie grandeur à toutes les corruptions du monde païen, devait, comme il l'a fait, flétrir et rabaisser encore cette littérature qui avait à peu près suivi la décadence du paganisme. Après tant de causes, ce sont les mépris de la chaire chrétienne, les tendances
(1) M. Anton. Philos, de Rébus suis, xi, 6 : xai Xoinbv ^ vsot. (xw/AwJfa) Yi xax' oXi'jOTf ènl rrjv IxixifjL^tjZuç fdoTSX'^fia.v V7ttpf>ù-/i. — Cf. Lydus, loc, cit. : Miy-ui] ^ vOv ^^0âv /xéiiri aoj^Ofui-urt.
(2) Tertull. de Spectacul. , cap. 17 : Ita summa gratia ejus (Iheatri) de spurcitia plurimum concinnata est, quam AtcUanus Gesticidator^ quam mimus etiam per mulieres repraesenlat. — Cf. Id. de Pallio , cap. iv. — Arnob.. advers. Gent. ^ vu, p. 239 sqq. — Ammian. Marcell, xxviii,^, ed« Bip. : Undè si ad tkeatralem veutum fuerit vilitatemt etc.» etc.
épurées de tous les esprits, qui ont fait oublier ces œuvres, curieuses jusque dans leur dépérissement, où le bon sens populaire tenait encore plus de place que Tart, et ont ainsi contribué à lesempêcber d'arriver intactes jusqu'à nous. Il faut éternellement regretter, comme une lacune pour les lettres, cette mutilation et cette perte des monuments d'une partie intéressante et presque ignorée du monde ancien.