Andromache ( Serv. in Virgil,, Géorgie
2,Pliœnissa3 (Feslus, v, scîrpus).
Ateliane de Memmius.
1, Junius? (ap, Ciiarîs., ), p. 118. V. Testu. — Cf. fragmenta Memmii Atellanarum in Prise., x, p. 910. — Ap. Non. voc. cLivus, — Ap. Macrob. , Satur. ii, 1.
LES PARASIIES.
La flatterie n*a pas encore trouvé son historien. Il y aurait cependant un livre curieux à écrire , non pas à la façon de La Bruyère ou de Lucien, sur les travers et la perversité des flatteurs , mais une simple histoire de chacun d'eux, avec leur origine, leurs œuvres, leurs vicissitudes et leur fm. Je n'y voudrais pas le moindre commentaire ; aucune tirade sur la morale , rien de blessant pour l'écrivain ; mais un tableau fidèle et surtout minutieux où chaque fait serait soigneusement mis en lumière, chaque parole rapportée. J'estime que ce serait là un livre instructif et dont chacun tirerait parfaitement son profit personnel, sans que la moralité se lise au bout du récit. Quel tableau, si J'on y songe, et quel traité de philosophie que celui oii Pindare figurerait à côté de Dangeau, et Gherile, le flatteur d'Alexandre, au-
près de Tristan THermite! Tout le soin de l'auteur consisterait, dans une œuvre pareille, à ne raconter que ce qui touche à la flatterie et à ne pas confondre avec elle ce qui naît d*une admiration sincère ou d'un dévoûment senti; à bien distinguer, par exemple, dans Bossuet, l'auteur des Oraisons funèbres de l'historien des Variations, et à démêler dans la vie de Voltaire ce qui fut du courtisan et ce qui vint de l'indépendance. J'imagine que rien ne nous apprendrait mieux le secret de bien des grandeurs et la disgrâce de bien des vertus. On pourrait se consoler là, en voyant tomber les masques, d'être resté obscur, mais fier; on ne s'en obstinerait que mieux, je pense, dans son goût de l'oubli et de l'indépendance, et, tout en reconnaissant, à chaque page, la vérité du nlL mirari d'Horace , on finirait par s'admirer soi-même un peu plus complaisamment. Je sais bien qu'un tel livre pourrait mener à une fm contraire et allécher à la flatterie par le récit du succès des flatteurs. Mais je voudrais que l'art de l'écrivain s'appliquât à mettre à nu, sans cesser d'être impartial , les ressorts les plus secrets du courtisan et fît en quelque sorte l'anatomie de ses moindres actions , de manière à nous attacher plutôt à tous ses mouvements qu'à ses fins. J'ai d'ailleurs encore assez bonne opinion des hommes pour croire que, dans un tableau ainsi fait, c'est le fond plutôt que le relief qui les frapperait, et que la plupart verraient dans l'équitable sagacité du nar-
rateur moins une apologie qu'une profonde satire.
Or , rien chez nous ne démonétise le vice comme la satire, et, dans une histoire pareille, l'exactitude aurait chance de tourner au profit de la morale. Pour cela une dernière condition serait indispensable; c'est que les flatteurs de tous les genres y eussent leur place. Flatteurs de cour, flatteurs d'église , de bas et de haut étage , courtisans de la bourgeoisie et de la milice, flagorneurs de la maison et de la rue, tout devra entrer dans cette galerie, depuis ce complaisant des Caractères de Théophraste, qui affecte d'apercevoir le moindre duvet attaché au vêtement de son patron , pour le prendre et le soufller à terre, jusqu'à ce prédicateur qui ayant dit devant Louis Xiy«sire nous mourons tous,» s'empressa d'ajouter» ou du moins presque Iousï> en voyant le roi froncer le sourcil.
La comédie ancienne prêterait bien des épisodes à un tel livre. Efle a un flatteur presqu 'obligé dans la plupart de ses pièces. C'est le Parasite. C'est un des masques de caractère les plus vieux et les plus originaux de l'antique théâtre. Il mérite d être étudié dans tous ses traits et ses transformations diverses. A quelques égards, cette étude sera presqu'une restitution, car le Parasite, tel qu'il fut autrefois, a disparu du théâtre moderne.
Les origines de la flatterie sont nobles. On flatta d'abord par conviction. L'amitié la plus désintéressée faisait un courtisan. Patrocle, que, dans son in-
62 ÉTUDES SUR Ik COMÉDIE LATINE.
génîeux paradoxe sur les Parasites, Lucien appelle le flatteur d'Achille, Patrocle eut le dévoûment sans la bassesse : il sanctifia la flatterie. Les Parasites, ceux qui courtisaient à table, ont une origine encore plus haute. Polémôn, le Périégète sans doute, nous dit que les Parasites étaient jadis des hommes attachés à la plupart des temples pour y prendre solennellement leur part des sacrifices offerts aux Dieux (1). Us se nourrissaient des viandes sacrées. Quelquefois leurs fonctions duraient un an, comme pour ceux qu'une inscription, citée par Athénée, appelait au temple de Délos ('2) . Us devaient avoir parmi eux un père et un fils bâtards, d'après les termes d'un décret d'Alcibiade inscrit au temple d'Hercule (3). Je ne sais s'il faut voir dans cette singulière prescription un hommage rendu à Hercule, né, comme on le sait, d'un dieu et d'une mortelle, car les Athéniens appelaient aussi bâtards les enfants issus d'une mère étrangère ou d'un père étranger, quoique légitimement mariés. Mais je reconnaîtrais là plutôt une marque de la bassesse prochaine des
( i ) Athénée Deipnosoph. vi , 26 , p. 24 , édit. Tauchnilz. 183A.
(2) Id. IV, 73, p. 316. Criton, dans sa comédie du Curieux^ appelle les habitants de Délos Parasites du dieu de leur pays. Délos passait pour la terre promise, le plus heureux séjour des Parasites, parce qu'elle réunissait trois avantages précieux pour ces gourmets, un marché bien fourni, des habitants nombreux venus de tous pays, et les Déliens Parasites euxmêmes du dieu Apollon , c'est-à-dire sans doute habitués à la bonne chère et aux festins gratuits. Le rapport entre les deux sortes de Parasites est déjà évident ici.
(3) Id. VI, 26. Tout ce livre vi est rempli des plus curieux détails sur l'origine et ks diverses attributions des Parasites primitifs.
lES PARASITES. 6S
parasites, un mélange de noblesse et d'abjection, d'où la noblesse se retirera peu à peu pour ne laisser plus tard que l'abjection. Quand Plutarquenous dit que Solon, auteur d'une loi suvles parasites, établit une amende contre ceux d'entre eux qui refuseraient de se rendre au temple (1), j'ai peine à me figurer que tous vissent encore dans ces fonctions ce qu'elles avaient de digne et d'honorable et je prévois qu'elles dégénéreront. Je sais bien qu'on nous cite des parasites de noble origine, choisis pour Délos ; que, par un décret gravé dans le temple des Dioscures, ils recevaient un tiers des sacrifices les plus riches et que la loi r^ja/^ pourvoyait à leur élection (2). Mais ces coutumes, conformes à la sainteté de l'institution, ne contredisent pas ce qui a été dit. Le blé sacré leur était aussi confié. Ils en gardaient une portion pour eux, donnant le meilleur à l'autel. Ce blé était enfermé dans le Parasiiion, espèce de demeure qui leur était destinée et qui portait leur nom (3). Comme on voit, là encore je retrouve le prêtre et le mendiant dans le même homme ; car, d'après un passage d'Aristote dont parle Athénée, il est dit qu'ils recevaient de toutes mains et avaient même leur part du poisson des pêcheurs (4).
(1) Plutarch. Solon xxiv, p. 227, édit. Tauchnitz.
(2) Athen. vi. cap. 26, 27 et 28.
(3) M. Lebeau jeune, Mém. acad. Jnscript, xxxi, p. 51, s'est trompé en disant qu'ils avaient dans le temple un logement, TrajoasiTetov et un magasin, àpxdov. L'Apx^o)» était le lieu où ils siégeaient, qui, de leur nom, fut appelé aussi vra/îaff/Ts^ov.
{à) Athen. vi, 27, p. 27,
èi ÉTDDES SUR LA COMEDIE LATINE.
Le mélange du temporel et du sacré tourne toujours tôt ou tard au détriment de celui-ci. Les parasites ne devaient pas tarder à déchoir dans l'opinion publique.
La première pièce écrite par Aristophane portait un nom cher aux Parasites : C'était les Détaliens ou Convives. Un chœur de Parasites y paraissait probablement, comme on le vit encore dans d'autres comédies. (1) C'est alors seulement, au moment de la réaction contre les désordres de la société, que le nom de parasite figure sur la scène comique. Ararus, fils d'Aristophane, s'en servit, dit-on, le premier. Mais le personnage est antérieur, comme nous venons de le voir, et cela devait être. Entre le convive du dieu et le convive du bout de la table la distance était grande. Pour que le poète satirique se permît de les appeler l'un et l'autre d'un nom commun, il fallait que l'homme sacré prît le temps de déchoir peu à peu et, à force de retourner à la table du riche, tombât décidément du premier rang dans l'avilissement du dernier. Ainsi Epicharme avait dépeint dans ses comédies le commensal mendiant du festin des grands avant qu'on eût déterminé son nom caractéristique. Dans son Plutus, par exemple, dit Athénée, nous en avons un qui va dîner même là où il n'est pas invité et qui pousse la
(1) Vid. Suidas voc. AatTaAer-r et les ÉtymoU d'Orion, édil. Storz. 1820, p. A9. 8. — Athénée vi, 30, p. 28, cite tout un monologue du chœur des Flatteurs d'Eupolis,
complaisance pour le maître jusqu'à se fâcher pour lui contre ceux qui osent le contredire (1).
On le voit : les mœurs de la Grèce primitive avaient bien dégénéré. Homère avait désigné à peu près quels étaient les convives qui pouvaient se passer d'invitation : c'étaient les parents les plus proches, comme Ménélas à la table d'Agamemnon, ou les an^is les plus considérables. Le proverbe grec disait «les bons vont au repas des bons sans y être conviés. » Au cinquième siècle avant J. G. le premier venu se glissait sans honte au milieu d'une foule d'invités et, moyenant quelqu'argent, gagnait l'esclave Nomenclateur^ chargé de désigner les convives à l'amphitryon ou de les distribuer dans leurs places respectives (2). Le théâtre avait saisi, au milieu de sa gaieté d'emprunt et de ses cajoleries originales, la figure du parasite, et en avait consacré le type. Les parasites des dieux que la comédie n'aurait pas osé toucher d'abord, une fois changés en flatteurs de l'opulence, devinrent pour la scène une
(1) Atlien. VI, 28, p. 27. Je remarque ici une contradiction entre deux auteurs d'un même siècle. Athénée vi, p. 29, dit toû §i b-^éfi.v,roi toO ua- ^as^TOu ixT/ifjLO-Jsbîi iprxpuç Iv f/xlvatw.Il avait dit v, p. 27, qu'Epicharme montra le premier Icpersonnage dans son PluUiSy mais sans lui donner son nom de parasite.
Jul. PoUux Onomast.^ édit. Hemsterhuys, vi , cap. 7, p. 58^, dit au contraire; Itzï fxivTot zoû TtaLpv.aizzvj I-kX lix^zioi. , vî x.oAaxsaia, izpôiToç iLniy^kp* li.oq rov Ttv.pv.'jLxov ù-iop-v-az-i^ strà a'AsIj^.. — Je crois parles passages cités dans Alliénée à Tappui de son assertion, parles nombreux détails où il est entré sur ce sujet, que c'est J. Pollux qui se trompe. Cf. Meinek. fragm. corn, graec. i , p 377.
(2) Vid. Pignorius de Servis, Amstelod. 167^, p. 111. — Atlien. ii. 28, p. 87 et IV. 70, p. 313. — Villebrune, trad. Alhon., tome ii, note, p. i5à,
mine féconde, excellente, et gagnèrent une popularité dont les Latins se souvinrent (1)
Diodore deSinope, dans son Epiclére, a eu soin de nous expliquer comment s'était opérée la transition du sacré au profane. «Notre ville honorant Hercule avec éclat institua des sacrifices dans tous les dêmes. En donnant à ce Dieu des Parasites à cet effet, elle ne les a jamais tirés au sort, ni pris au hasard. Elle a choisi au contraire avec soin douze citoyens parmi les plus puissants, hommes riches et d'une vie pure. Plus tard quelques citoyens considérables , à l'imitation de ce qui s'était fait pour Hercule , choisirent des parasites pour les nourrir, invitèrent non pas les plus aimables, mais les plus flatteurs et s'entourèrent des plus plats courtisans (2) » .
Le nombre des parasites de la ville ne tarda pas à grossir et à se faire un nom. On citait les plus fameux ; chacun d'eux avait sa manie et saréputation particulières. Chéréphon, par exemple, un des plus célèbres, mérite d'être noté. Plein de ruse et d'audace, il errait toujours aux environs des cuisines,
(1) La comédie grecque a traité très-fréquemment ce sujet. Antiphane, Diphile, Alexis, Eupolis, ont écrit des Parasites (voir Alhen. vi, passim), Polemon en a parlé dans un ouvrage à part. Menandre a fait le Flatteur' ^ (Tercnt. Prolog. Eunuclu) et Philemon (Atlien. iv, p. Ikh. cf. Meinek. comic. grœc. fragm. iv, p. 151.) nous a laissé une comédie intitulée le Coureur ou le Parasite. — Les satiriques les avaient déjà signalés. Voyez Atben., i, p. 13, ce qu'Archiloque disait d'un certain Périclès s'introduisant dans les repas sans être invité! Les hommes qui s'étaient rendus célèbres dans cette sorte de profession sont cités partout : Tilbymale, Corydus, Philoxène tranche-jambon, Slratius, Euclide, Moschion, Chéréphon, Gryllion, Struthias, le flatteur de Menandre, Clisophe et Théron, etc.
(2) Athen. vi. 36. p. 32.
LES PAKASITES. 67
s'informant des noms des convives et entrant tout le premier dans la salle à manger par la porte entrebaillée* Alexis, dans sa comédie des Mourants ensemble, nous dit que franchir les mers coûtait peu à Chéréphon pour jouir d'une bonne table. Il allait sans hésiter d'Athènes à Corinthe pour goûter d'un fm repas (1), comme cet Archéphon, qui invité par Ptolémée à venir souper avec lui, se rendit par mer de l'Attiqueen Egypte, s'il en faut croire Machon le comique (2). Chéréphon se permettait tout alors. Il tournait en tout sens sur le plat du milieu les viandes avant quelles ne fussent servies, afm d'en reconnaître la qualité, et en cachait souvent une partie sous sa main pour l'emporter et en faire mysté^ rieusement un deuxième repas chez lui. Menandre a parlé de Chéréphon dans beaucoup de ses pièces. Le poète Timoclès lui attribue un caractère peu ordinaire aux gens de son espèce; c'est qu'il n'était pas pauvre et ne se montrait pas toujours fort accommodant (3), malgré cette maxime de Diphile, dans son Parasite, qu'il ne faut pas qu'un parasite soit trop morose. C'était là une particularité pour un homme qui ne mendiait que des dîners gratuits. Car il y avait une sorte de parasites qui se contentaient de rechercher la table d'autrui, mais en y apportant leur part ou en la payant au patron. On
(1) Athen. iv, 58, p. 302.
(2) Id. VI, A/i, P) a.
(3) Id. VI, A3, p. 40.
les appelait parasites Àutosites. La comédie n'a pas manqué de les reproduire (1).
Notre homme n'était pas si généreux. Même les jours de fête de quelque déesse, il ne pouvait les passer tout entiers chez lui à l'honorer. Il s'empressait de s'inviter ailleurs (2). C'est ainsi qu'il avait su, un jour, s'introduire aux noces d'Ophella. Un panier et une couronne à la main, comme il faisait nuit, il vint en disant qu'il apportait des oiseaux de la part de la mariée. Il dut un souper à cette arrivée inattendue (3). Rien n'était inaccessible à cette gent curieuse et conteuse. Le gynécée même leur était ouvert (/j). Mais Ghéréphon ne se borna pas à pratiquer son art. Il écrivit un traité sur les repas. Callimaque a conservé quelques mots du début (5). Enfin il manquait à sa renommée une dernière consécration, celle d'apparaître en personne sur le théâtre. Nicostrate la lui a donnée en faisant de Ghéréphon un personnage de sa comédie de l'Usurier,
Qu'on ne s'étonne point de la vogue de cette classe d'hommes à cette époque. La cuisine a eu chez les anciens une importance que la comédie
(1) Krobyle, par exemple, dans sa pièce du Pendu. Voir Alhen. ii, 47, p. 87, et vj, 52, p. Zi9. — Antiphane (id. i, ik p. 1/j), nous montre un personnage arrivant tout joyeux de pouvoir payer son écot.
(2) Athen.vi, /i2, p. 39. —cf. p. 68. — Menand. Mé0r,. Fragm. 2% p. 32, édit. Didot.
(3) Alciphron, qui, parmi ses Lettres y nous en a transmis de parasites, leur donne m, p. 49 , le nom de ya./jLoxoi.lp(>i.). — cf. Avellinus in Captiv, Plaut. Neapol. 1807. ad fin.
(4) Voir Menaud. Ysud^vj/saxAïjî, frugm. 2* édit. Didot, p. 52.
(5) Athen. vi, 43, p. 41.
ne pouvait manquer de reconnaître maintes fois. Des écrits sans nombre s'en sont occupés. Mnesithée a fait un traité des Comestibles, Clirysippe de Tyane un livre sur la Boulangerie , Euthydème d'Athènes sur les Poissons , nourriture plus chère aux Grecs que la viande, et qui valut aux gourmets romains Sergius et Licinius les surnoms héréditaires de Orata (dorade), et de Mt«r^na( iamproie).(l) Héraclide (sans doute de Tarente), a écrit sur la cuisine, et Archestrate de Syracuse, gourmand célèbre, a composé un poème épique sur la bonne chère, dont Athénée, à qui j'emprunte çà et là tous ces noms, nous a rapporté les premiers vers. Notre Berchoux, du moins, en rimant sur la Gastronomie, n'avait point visé au poème épique (2).
(1) Macrob. Saturn. ii, cap. li et 12. L'esturgeon était fort recherché des délicals de Rome. Plaute, dans le rôle d'un parasite de sa Bacchariay a dit au sujet d'une lamproie : « Quel mortel fut jamais plus favorisé de la fortune que je le suis maintenant, devant ce magnifique repas destiné à mon ventre ! je vais de mes dents et de mes mains engloutir dans mes lianes les flancs de cet esturgeon , qui jusqu'ici a vécu caché au fond des mers. » Macrob. n. cap. 9. avait déjà cité un Fabius, surnommé Gurges pour avoir mangé son bien. Uu autre célèbre gourmand porta aussi le surnom de Gurges. C'était ce Galloniusdont Lucilius, dans scsSatires, a si vivement persécuté les rapines, la gourmandise et les fourberies. (Liv. iv, fragm. i, et xxviii, fragm. 5, Corpet.)
(2) L'importance de la bonne chère était sans égale alors. Parmi ces aïeux de Brillât-Savarin, je ne veux plus citer que Lyncée de Samos, condisciple et rival de Menandre, et ses deux amis Diagoras et Hippolochus. Afin d'étudier les meilleurs morceaux de chaque pays, ils avaient pris le parti de voyager et de se communiquer leurs impressions gastronomiques. Athénée nous a conservé quelques fragments de cette correspondance. Voir surtout une restitution curieuse d'une lettre de Lyncée à Diogoras, relative à la comparaison des mets de Rhodes avec ceux d'Athènes. Rossignol. Journal des Savants, jan>icr 1839. — Cf. Boeck. Inscript, graec,n° A625 et Plu-
Le cuisinier était devenu un personnage. Malheur à qui l'insultait ! « Jamais, ditMenandre, injure » faite à un cuisinier n'est restée impunie , tant ce • métier est révéré parmi nous (1) l » Aussi les cuisiniers étaientreprésentés libres à l'origine dans toutes les comédies, et Posidippe est le seul comique qu'on ait cité en Grèce avant l'époque macédonnienne pour avoir mis en scène un cuisinier esclave (2).
Le règne delà cuisine rendait inévitable celui des parasites. Dans un siècle dont le poète comique a dit que le flatteur y tenait la première place, le calomniateur la seconde, et le méchant la troisième ^), le parasite devait remplir tour-à-tour et souvent tout ensemble chacun de ces rôles , et le cuisinier était destiné à lui octroyer sa récompense, La misère d'ailleurs aiguisait ordinairement la verve et l'appétit du premier, etl'épicurisme régnant augmentait chaque jour la popularité de l'autre. Sous le couvert d'Aristippe et d'Épîcure, les plaisirs de la table se tournaient en débauches, et, comme Tite-Live l'a dit plus tard des Romains, le métier des cuisiniers devenait un art (i).
tarch. de sera numinis vindict, édit. Wytenb., p. 55, 56, sur le goût des Béotiens pour les festins.
(1) Menandre. AÛ(txo).o5, frag. m, p. 14. — Cf. Phileinon ST/saTtwTyj; , fragm., p. 116 et fragm. incert. fabular. xl. b, p. 124.
(2) Athén. xiv, 77, p. 88. Cf. Meinek. fragm, iv, p. 514, 515.
(3) Menand. eso'j^opovfiivYi, fragm. 2 , p. 22. — Cf. Aristoph. AairoUiT; , fragm. 20 : èsdov, ^touv y^p-^ixcuTCf., rintdoùv, èffuxopàvTOuv.
(4) Le comique Eupliron (Athen. I. p. 13.) fait dire à un cuisinier que son art est 6s;al à la poésie :
OÙJSV 0 fiKyZipOi TOO TTOtriTOÛ $lOt.ftpti
LES PARASITES. 7t
C'est presqu'un lieu commun de dire que les Romains furent aussi friands de bonne chère que les Grecs. Qui ne sait tout ce que l'antiquité nous a appris à ce sujet ? qui n'a lu Pétrone, Macrobe, Martial, Apicius? qui ne sait que déjà le viel Ennius , ami du vin , avait écrit le poème des Pliage-tica? Les causes de ces excès furent d'abord différentes chez les deux peuples. Les habitudes de la vie matérielle , encouragées chez les Romains par le goût des batailles et du sang des hippodromes, les poussèrent à l'origine, plus encore que la philosophie d'Épicure , à tous les excès du sensualisme. A Rome, les travaux agricoles, les agitations de la guerre furent pendant plusieurs siècles la seule cause. La philosophie ne vint que bien tard, longtemps après qu'un ordre du sénat eût condamné à être brûlés des livres philosophiques , attribués à Numa, et trouvés dans les champs du greffier Petillius. N'oublions pas qu'un de ceux qui contribuèrent le plus à la faire goûter aux Romains fut le consul Lucullus, aussi célèbre par les richesses de sa table que de sa bibliothèque. Les Grecs avaient institué une loi qui limitait le nombre des convives et nommé des surveillants chargés de la faire exécuter. Le sévère Ménandre la rappelle dans son théâtre et nous apprend que la joie des noces mêmes avait ses règles et sa pohce (i)* Chez les Ro-
(1) Ménandre, Vii^p<ifiù,oi fragm*I« p« 27é
mains, le tribun Orchius, dès le sixième siècle, avait de même déterminé la quantité permise des convives, et la loiFannia, spirituellement appelée Centussis dans les satires de Lucilius , essaya bientôt après de mettre des bornes au luxe des appétits et des festins (1).
Rien ne prouverait mieux , au besoin, les penchants gloutons de la Rome primitive que les premiers essais.de son théâtre. Dans la farce latine, c'est la vie sensuelle qui domine, comme à l'origine de presque toutes les civilisations. Seulement ici la gourmandise a le premier rang et le garde au milieu même des raffinements d'esprit qui suivirent et des progrès du goût que hâtèrent les lettres grecques. Dans les premiers triomphes des chefs Romains ou dans les pompes religieuses , en tête du cortège, se montraient déjà ces figures caractéristiques de monstres aux larges mâchoires, telles que le Manducus ou le Pytlio Gorgonius qui , avec les Manies à la face enfarinée, étaient encore la terreur des petits enfants au temps de Juvénal. La farce fescennine, les Atellanes, les empruntèrent et donnèrent 5 sur leur théâtre, une popularité inattendue à ces masques voraces. Les Atellanes ne s'en tinrent pas là : elles ajoutèrent à ces figures
(1) Macrob, Satum. ii, 13 etPighius, Annal,^ p. 330. Caton, quand il se plaignit qu'on transgressait cette loi, devait échouer là comme il échoua pour la loi Oppia. Il arrive un temps où les mœurs publiques sont plus fortes que toutes les lois. A la fin du VI« siècle, il n'y avait plus guère de Fabricius à Rome. — Cf. Giaccouius de Tridùif p. 199.
des traits empruntés aux jeux de la Gampanie, aux vieilles traditions de la farce Osque, et créèrent ainsi des copies différentes et curieuses. Je remarque parmi ces personnages divers et caractéristiques le Biicco, l'homme qui tire son nom de sa grosse bouche, de ses lèvres enflées, et dont la sculpture antique nous a transmis deux modèles (1). Le Bucco dont le nom s'est traduit sans doute en Italie par Buffone, ce qui a donné lieu chez nous à la dénomination de bouffon^ malgré rétymologie contraire fournie par Saumaise et Ménage, le Bacco était un parasite, bavard comme ils le sont tous (2).
11 y a encore dans la farce latine un autre personnage, dont certaines habitudes offrent aussi quelque analogie avec celles du parasite primitif; car il vivait, comme lui , de nourriture donnée. C'était un tireur d'horoscopes du nom de Dossennu ou de Dorsennus, peut-être parce qu'il avait le k dos bossu ou voûté, comme Munk paraît le croire (Ô). Il y a sur lui des fragments curieux de Novius et de Pomponiusqui nous le montrent tourà-tour comme un savant divinateur pour les igno-
(1) Ficoroni De larvis scenic, etfigur., comic. antiq. Rom., pi. xviii et etXLiv. Idem édit. ital. 17/i8, pi. xx. liv et passiyn.
(2) Votus glossem. ^ow.io-ji^ , Tzcf.pv.ihoi. Voir mes Atellanes. — La gourmandise se montrait encore ailleurs chez d'autres personnages de caractère. Voir, par exemple, les deux fragm. du Maccus Miles. Le Pappus aussi était quelquefois appelé Manducus.
(3) Munk, De Fabul. Atellauis Lipsiae, 18ii0, in-8, p. 35.
rants et comme un sévère maître d'école. Je ne veux citer ici que le fragment qui touche à notre sujet. Le voici :
Bato Dossenno et fulionibus Publicilùs cibaria (1).
Le trésor public nourrissait donc quelquefois ces savants singuliers. Ici, c'est le peuple qui était le patron et Dossennus le parasite. C'était moins, il faut le croire par ce passage et par un autre tiré de la pièce intitulée Phiiosop/da de Pomponius ( 2 j , c'était moins un commensal qu'un mendiant d'une espèce particulière, un mendiant savant. On trouve de même dans Aristophane une comédie qui porte pour titre le nom d'une de ces familles de divinateurs, assez fréquentes en Asie- Mineure et en Grèce (3). Dans sa pièce des Telmises (tireurs d'horoscopes de la Carie) dont nous n'avons que quelques fragments, je reconnais aussi ce goût de la table, commun sans doute aux gens de cette espèce (4) et dont le Dossennus offre un échantillon singulier dans la farce latine.
(1) Pomponius Campani. — Nonîus Puslch. Voc. Pubiicitùs,
(2) Nonius Putsch. Voc. Memoré. :
Non didici hariolari gratis.
(3) Cicér. ùq Divinat. i, H,
(4) Voir Aristoph. Didot, p. 506, fragm. 2«, dont Pollux Onomast, x. 80 , attribue le 3* vers aux Telmises :
T/0£î$ TthSccç é^ouffav , réTTaysaç Si /xn' xstw — Kai néOiv cyw rpinovv Tpà.Tti^a.v Xvi'po/ioUf ;
m$ PARASITES, 75
On a confondu souvent ceDossennus avec un autre Dossennus qu'Horace a cité particulièrement au sujet des parasites :
Aspice Plautus Quo pacto partes tutetur ainantis ephebl , Quantus sit Dossetinus edacibus in Parasitis, Quàrn non astricto percurrat pulpita socco.
Je ne saurais partager à ce sujet l'opinion qui fait de ce Dossennus le personnage des Alellanes de Novius ou de Pomponius. Évidemment il s*agit ici d'un auteur. Les expressions d'Horace et la place qu'il leur donne ne me paraissent pas laisser le moindre doute à ce sujet. C'est après avoir cité les comédies de Plante et apprécié leur caractère qu'il mentionne celles d'un autre écrivain comique, de Dossennus, qui, dans ses pièces, s'occupait surtout des parasites. Cette figure poétique du passage d'Horace, qui a trompé quelques commentateurs, et par laquelle l'auteur ou sa comédie est représentée comme parcourant la scène, le brodequin au pied, cette figure est familière au satirique latin, n l'empruntait sans doute à cette coutume qui, à Rome, permettait aux auteurs d'être en même temps acteurs dans leurs propres pièces. H dit plus haut ;
Recte necue crocum floresque perambulet Atiœ Fabula si dubitem, clament periisse pudorem Cuncti> elc<
Là c'est la pièce^ ce n'est pas l'acteur qui foule en se promenant les parfums et les fleurs de la scène.
Le Dossennus des Atellanes, personnage nommé dans plusieurs farces latines et que Novius a pris pour titre d'une de ses pièces (1), n'est donc pas le même que Dossennus l'auteur, cité par Horace, et qui a pu être aussi, comme Plante, acteur dans ses propres ouvrages. Je serais porté à penser que c'est de lui que Pline (2) nous a laissé les deux vers suivants qu'on dirait écrits pour un parasite.:
Miltebam vinum pulchrum, murrhinam...
Panem et polentam, vinum, murrhinam.
Sénèque (3) cite un vers inscrit sur la tombe d'un Dossennus dont il vante la sage philosophie. Peut-être ce vers qui est placé à la suite de cette phrase : « Qtiod et togatœ tibi antlquœ probabunt et inscriptm moimmento Dossennitltalus y> se rapporte-t-il à Dossennus, l'auteur comique. Cependant il est plus sage de garder quelque réserve sur ce point, dans l'absence de preuves plus satisfaisantes.
C'est là tout ce qui nous reste des passages qui
(1) Duo Dossenni. ap. Fcstum. , voc. Tcmetum. Ce titre est important ici, puisqu'il s'agit de deux Dossennus. — Je ne crois pas nécessaire de discuter ici l'opinion que je trouve dans Ritschl CParergon PJaulinoruni Tercntianorunique. Lips. 1845. lom. P' préfac. p. xm, cf. p. 105) et qui rapporte le mot Dossennus à Piaule en le faisant synonime de Scurra comme si Horace avait dit : Quanius scurra sit in scurris Parasitis describendist {Plautus.)
(2) Hist. natur. xiv, cap. 13.
(3) Episl. 89 :
Hospes résiste et sopUiaiu Dossenni l^e.
peuvent avoir trait à cet écrivain qu'Horace a pris la peine de placer à côté de Plante, ce qui semblerait annoncer un grand mérite , malgré le dédain avec lequel Plante et Dossennus sont traités dans son épître. C'est une lacune regrettable dans le répertoire comique des Latins qui s'est trop appauvri de tout ce qui touchait à la vie intérieure, au foyer romain, avant que les Grecs ne fussent venus s'y asseoir.
Malgré cette perte, les parasites de la vieille comédie nous sont parvenus en assez grand nombre encore. Si nous n'avons plus, pour mieux les connaître en les comparant, ceux du comique Dossennus, il nous reste encore ceux que Plante et Térenceont laissés. Ils sont originaux pour nous et fort curieux à étudier.
Plaute reçut le personnage du parasite de la tradition grecque et latine et l'emprunta en même temps aux habitudes de la société Romaine. L'existence du parasite était nécessairement liée à celle du patriciat. Du jour où il y eut un patron et un client, du jour où le Conglarium et la Sportule établirent entre eux des rapports nécessaires à tous deux , de ce jour a Jù naître le parasite Romain. La richesse n'existe qu'à côté de la pauvreté, la pauvreté engendre la flatterie. Un homme qui est pauvre et flatteur
78 ÉTUDES SUR tA. COMÉDIE LATINE.
est bien près d'être un parasite. Caton raconte dans le Traité de la Vieillesse de Gicéron (t) que les réunions de table furent fondées pendant sa questure, lorsqu'on introduisit à Rome le culte de la Mère des dieux. Mais ce qu'il en estime le plus, ce sont les longues conversations. Ce goût n'était pas celui de tous les Romains dans leurs repas. Dans l'origine, les hommes y prenaient part en se couchant à leur place respective. Mais les femmes y restaient assises (2). Cette sévérité de mœurs, comme le dit fort bien Val. Maxime, se conserva dans les repas des dieux du Capitole et disparut bientôt de la vie privée, lorsque furent introduites à Rome, avec le luxe Asiatique, ces tables à un pied et ces séductions du superflu qui firent oublier si vite la simplicité du nécessaire (3). A ces festins , on amenait quelquefois des convives qui n'avaient pas été invités par le maître du lieu mais engagés par quelque commensal. Ces nouveaux venus s'appelaient des ombres (4). Rarement les parasites venaient à ce titre. Les om-
(i) De Senectut 13.
(2) Isidor. Etym, xx, 2. Valer. Maxim, ii , cap. i
(3) Tite Liv. xxxix. 6,
(4) Voir, à ce sujet, tout un chap. des Symposiaq. de Plutarq.VII. 6. et Horac. Sat. IL, 8. 24 et Epist. I. 5. 28. — Atlién. les appelle jj.uiv.i, moutfvt$ elVAntholog, Tom, IV. épigr. 107. p. 139 edit. Bruuck et Jacobs , contient ces vers :
u y6t.9rtp xovofjLx/ioi. Si* rjv xéXeuxii itcApxvtTOi Çw/*ou néXovdi disfJLOv IXevOsplccç.
Voir id. note. Tom. XI , p. 3A5. — ,Cf. Plaute Poenul. 688.
bres avaient ordinairement la 4* place à chaque table (1), tandis que le plus souvent les parasites se mettaient en dehors, sur un petit banc placé tout au bout. « Je ne demande pas une place sur un lit, dit Gelasime dans le Stichm ; tu sais que je suis de ces braves convives qu*on met au petit bout sur un escabeau, imi subseUii virwn « (2). C'était la manière des cyniques (3). D'autres fois, ils occupaient le dernier lit de la dernière table, comme un de ces flatteurs dépeints par Horace , imi derisor lecti (4). Heureux si on ne trompait pas leur appétit en ne plaçant devant eux, comme fera plus tard un empereur, que le simulacre menteur des mets servis à la première table (5); plus heureux encore le maître si le parasite, armé de ces mains crochues que Plante appelait furtificœ, n'emportait pas les serviettes comme la Babonette des Plaideurs, ou plutôt comme l'Herniogène de Martial (6) !
Plante a écrit un Flatteur comme Menandre, comme Eupohs , comme tant d'autres (7). Il nous
(1) Vid. Ciacconius de Tridinio. Amslel , 1664, cutn Fulviî Ursini append., p. 251.
(2) Stichus, V. Zi76 — Cf., v. hSi et Captîv., Zi05.
(3) Stichusj V. 684. Gelasime {Stichus , 604 ,) dit î
Tantiilum loci ubi catellus cubêt, id mihi sat erit loci.
(4) Horat. Epist., i, 18, 10.
(5) Lamprid, Heliog, xxiv.
(6) Martial, xii. 29 — Cf. id. vtii, 59 et CaluU. xii ad Asînîum.
(7) Vid. Terent, Eunuch. , prolog., v. 25. — Nonius Marcell., toc. Batiola, — Botbe poetar. latin, scenic. fragiu,, p. 279.
en reste à peine quelques vers. D*autres titres, tels que le Parasitas Piger, le Saturio et des fragments des Baccharia et de la Bis Compressa complètent pour nous tout ce qu'il a donné sur les parasites.
Ce qu'il faut remarquer dans Plante, c'est que déjà là nous ne voyonsplus le parasite manger sur la scène. Je doute que, dans ses pièces qui nous manquent aussi bien que dans les autres, Plaute l'ait montré à table. Le théâtre latin ne nous a jamais donné que le récit de ses fredaines culinaires : nous avons la théorie de sa gloutonnerie, nous ne la voyons pas en action. Dans le Stichus, par exemple, où il est tant parlé de repas, quel est celui qui nous offre le spectacle d'une orgie? Sera-ce le parasite Gelasime? non, ce sera l'esclave Stichus. Le parasite sera tout simplement éconduit et ne nous montr- ra rien. Lorsque Charançon, dans la pièce de ce nom, revient apporter une nouvelle heureuse à Phédrome et feint de défaillir pour se faire amplement nourrir, c'est au logis de son jeune maître qu'il va se régaler et il ne reparaît qu'après le repas. Serait-ce que le théâtre avait pour règle de cachera tous les regards ces menus détails de la vie du parasite , ordinairement né libre, et était plutôt indiscret sur ce point pour les esclaves, tel que Stichus? ou faut-il penser que, la gloutonnerie n'étant plus qu'un accessoire de convention dans les habitudes des parasites de la comédie Romaine, on en mettait à dessein la représentation dans l'ombre, pour mieux faire res-
sortir leurs talents de messagers d'amour et d'habiles compères? La première hypothèse me paraît plus vraisemblable pour le théâtre de Plaute. La seconde sera plus vraie quand le jour de Térence sera venu. Il n'en était pas tout-à-fait de même pour la scène des Grecs. La plupart des passages de comédies cités par Athénée, les fragments des Detaliens ou Convives d'Aristophane, font penser que le public était admis à voir ces repas, étalés sans doute devant lui comme une sorte de souvenir parodié des festins d'Homère. J'iuiagine que la comédie nouvelle fit autrement. Dans la comédie ancienne et aussi peut-être dans la moyenne, c'était la voracité du parasite qui se donnait carrière. Dans la nouvelle, la morale a plus départ. C'est l'intrigant, l'adulateur,le fourbe qu'on démasque. Voyez le Flatteur de Ménandre.Un festin s'y donne en plein théâtre, mais c'est un repas de fête en l'honneur de Vénus. Un cuisinier y exhorte à la prière et demande aux dieux la santé et le bonheur. Les sentences morales s'y mêlent (1). Un parasite y flatte un soldat avec une complaisance qui applaudit à toutes ses fanfaronnades. Nous avons la mise en scène de l'adulation. Térence qui, dans son Ewinçue, av(me avoir imitéle6'o/^a^deMénandre,ne l'aurait certainement pas choisi si le comique grec n'en avait fait qu'un gastronome. Le Gnathon du comique latin n'est
(1) Vid. Athen. xiv, p. 90 et Stohée Serm, x, 2 1 . — Cf. Menand. fragm, 2* et 5% p. 29.
resté populaire au marché que parcequ'il a été riche et prodigue autrefois. Mais ses talents sont au-dessus de la gloutonnerie. C'est dans l'adulation qu'il met surtout sa coquetterie. Il a toute une théorie sur le métier de Flatteur. C'est un homme consommé dans ce qu'il appelle son art.
Plauten'a pas été si loin : il s'est mieux souvenu des origines du personnage. En le mettant en reregard de son maître ou plutôt de son m, comme on l'appelait, Plante n'a fait du parasite qu'un auxiliaire plus intelligent et plus haut placé que l'esclave. S'il faut trouver quelque expédient plus habile, plus rare, s'il faut voyager surtout, le parasite est là, il se dévoue aux intérêts, aux amours de son patron, pourvu que celui-ci serve les intérêts de son estomac. Le serviteur est souvent vindicatif et railleur, malgré son esclavage; le parasite, quoique libre, n'est ordinairement que plaisant et rampant. Le premier est forcément attaché aux caprices de son maître, le second a plusieurs patrons et abandonne ceuxqui l'oublient. Autant il se montre obséquieux et inventif pour qui le nourrit, autant il est sans pitié pour qui le néglige. Si l'on pouvait douter encore de la vanité de l'aristocratie Romaine, le parasite en serait la meilleure preuve. Ces proconsuls qui apportaient des richesses considérables des provinces qu'ils avaient gouvernées, ces puissants possesseurs de terres et d'esclaves avaient besoin que leur orgueil fût chatoiiillé chaque jour du bruit
i^jjfcii
de leur mérite, de la nomenclature fastueuse de leurs métairies. Un homme devait se faire, à leurs côtés , l'écho de leur vanité, et il recevait en friandises le prix d'une admiration qu'il renouvelait sans cesse et qu'il éprouvait rarement.
Plaute a montré tour-à-tour ce personnage comme un accessoire de peu de valeur, comme un intermédiaire utile ou comme un des plus nécessaires acteurs de sa comédie. Dans VAsinair^ le parasite de Diabole , rival de l'amant de Philénie, n'a pas même un nom à part. Plaute ne l'a pas jugé assez important pour le nommer. Il figure là comme le satellite obligé d'un amant riche. C'est lui qui rédige ce traité curieux qui, moyennant 20 mines, fera de Philénie la possession , la propriété régulière de rheureux Diabole. Les différentes clauses de ce contrat témoignent de la finesse dépravée de ces complaisants subalternes autant que de la corruption des mœurs romaines. Les précautions prises et stipulées pour empêcher l'infidélité, sont tout ensemble la preuve des progrès effrayants qu'elle avait faits, et de ce goût de la propriété et du droit qui , chez les Romains, transformait certaines personnes en choses et les moindres engagements en contrats. Lorsque le parasite voit sa proie échapper à son maître, il devient dénonciateur. Il cherche à exciter la ja-
lousieetfournitun texte auxrécriminations conjugales. Il veut venger les mécomptes de son jeune patron sur le dos du vieux Déménète, le père de Tarn ant préféré, et il y réussit; mais son intervention se borne là. Il est pour Plante la cause fort secondaire de deux scènes excellentes et il disparaît ensuite.
Dans les Ménechtnes, Labrosse, le parasite, vient aussi dénoncer un Ménechme à sa femme et disparaît promptement. Mais là, il est la dupe de ses bons offices, car à peine a-t-il fmi sa tâche et réclamé son salaire habituel , qu'il est honteusement renvoyé sans obtenir mieux que des refus.
Les militaires fanfarons faisaient, eux aussi, du parasite leur suivant obligé. Le Miles Glorlostis de Plante , comme le Cléomaque des Bacchis , comme le Thrason de VEunuque, ne marche pas sans être accompagné de son flatteur. Au retour des guerres puniques, ces soldats accoutumés aux fatigues et à la bonne chère, ignorants et enrichis, étaient une proie facile pour le parasite en quête de franches lippées. Chacun d'eux y trouvait son compte , celui-ci à bien vivre et à leur tenir tête à table, ceuxlà à se voir des approbateurs toujours prêts à écouter leurs mensonges et des agents pour les servir. La tradition d'ailleurs venait encore ajouter à la vérité du portrait. Nous savons parle prologue de VEuimqiie de Térence que le Colax de Ménandre n'était autre chose que le courtisan d'un de ces militaires fanfarons qui seront de tous les temps, comme la
fausse gloire est la suite nécessaire , la caricature de la véritable. D'autres pièces grecques nous donnent les mêmes personnages, comme le Soldat d'Antiphane (1), par exemple , comme le faux Hev" cule de Ménandre qui portait, nous dit Plutarque (2) , « uue massue non d'un bois solide et pesant, mais d'un bois creux et léger, » symbole de sa fausse bravoure; ou comme le Sycionlen (3) à qui Plante a emprunté pour le soldat du Truculentus son nom expressif de Stratophane et où se trouve ce vers qui est tout un portrait :
Au-dehors aspect dur, mais cœur lâche au-dedans.
Les soldats fanfarons ou Gapilans matamores ont donné lieu à de plaisantes scènes jusque sur le théâtre moderne. (4) Addison dans le Spectateur les appelle pédants militaires, « Le pédant militaire, dit-il, parle toujours dans un camp, il emporte les villes d'assaut, établit des logements et livre dix batailles d'un bout de l'année à l'autre; tous ses discours sentent la poudre. » Montesquieu dans ses Lettres
(1) Athen. vi, 71, p. 66.
(2) Traité de la manière de distinguer un flatteur d'un amij traduct. de Laporte Dulheil , 1772, p. 63.
(3) Vid. Photius Lex, , p. 9/i et ZiOO. — Stobée Serm.y lui, 3. — Alciphron II, Zi, 140. — Cf. Menand. , fragm,, p. 45. Le Fanfaron de son Colax s'appelait Bias (Plutarch. de adul. et. amie, p. 57. )
(4) Voir le Pédant joué ^ de Cyrano; Le Brave ^ de Baïf; Jodelet duelliste, de Scarron; VlUusiont de Corneille; Y Homme à bonnes fortunesy de Baron; etc., etc.
86 ÉTUDES SUR hS. COMÉDIE LATINE.
Persanes ne les a pas négligés (1). « Ils font voler les armées comme des grues et tomber les murailles comme des cartons; ils ont des ponts sur toutes les rivières , des routes secrètes dans toutes les montagnes, des magasins immenses dans les sables brûlants ; » mais le Parasite a disparu et le capitan n'a plus d'auditeur.
Plante va plus loin encore. Le Prostitueur, ce pourvoyeur honteux mais nécessaire de la société romaine, a aussi son parasite. Labrax dans le Rudens échoue sur la rive, accompagné de son hôte Charmidés. Ce sont les conseils flatteurs de celui-ci qui l'ont perdu, dit-il, et l'ont poussé au naufrage. Mais ici la dépravation est égale des deux côtés. Le commensal n'épargne plus son hôte dès qu'il le voit dans l'infortune. Labrax a beau appeler, dans sa détresse, Charmidès à son secours et invoquer son ancienne hospitalité! «Je ne suis plus ton hôte, répond l'autre, foin» de ton hospitalité! » Leçon cruelle pour ces vils trafiquants qui ne cherchent que des complices dans leurs Parasites et qui méritaient de trouver des ingrats ! Gharmidès, de son côté, ne paraît pas trop embarrassé de son isolement. Ses talents le sauveront sans doute. Je remarque même que, contrairement aux gens de son
(1) Lettre 109. — Au'temps de Martial le parasite sera à lui seul fanfaron et flatteur. Le» deux caractères du Pédant militaire et du courtisan se réuniront dans sa seule personne. Voir i'épigr, ix, 36, sur le parasite Pliilo- Bausus*
espèce, il avait, dit-il, de Targent sur lui (1), avant son naufrage, ce qui est presqu'une exception parmi les parasites de Plaute.
Je retrouve ailleurs ces hôtes perfides en meilleure compagnie que celle d'un prostitueur. Ils se vengeaient souvent par un mordant sarcasme de la bassesse de leur condition. Gharmidès, avec son insouciance maligne et caustique, me rappelle le parasite Bithys à qui un jour le roi Lysimaque, son maître, jeta un scorpion de bois sur l'habit. Lysimaque était fort avare, on le sait; il était homme à faire comme Héliogabale, à tromper la faim de ses parasites en leur faisant servir des mets de bois ou de cire. Bithys, tout effrayé, saute de sa place. Puis s'étant aperçu que ce n'était qu'un faux scorpion , «moi aussi, dit-il, prince, je vais vou s effrayer. Z)6>;2nez-moiuntalent\{^). Mais ces courtisans moqueurs ne se vengeaient pas toujours par une sailHe. Une fois sur le chemin de la perfidie, ils poussaient quelquefois jusqu'au crime. On peut permettre à Gharmidès de trahir, de livrer son hôte Labrax. L'esprit fait accepter la fourberie et l'on rit d'ailleurs volontiers de voir un traître en tromper un autre. Mais la trahison devient plus grave quand elle frappe un grand nom et produit une catastrophe. Gomment qualifier, par exemple, ce flatteur de Grassus qui, selon Nicolas de Damas, osa livrer son maître
(1) RudenSi 455.
^2) Athen. vim 49., p. 46.
aux Parthes (1) ? De nos jours aussi, madame Dubarry n'a-t-elle pas été dénoncée à ses bourreaux par le nain Zamore qu^elle avait comblé de bienfaits ; comme pour prouver une fois de plus que la gratitude est pareille à une fleur délicate qui ne germe et ne s'épanouit que dans les terres choisies et cultivées?
Les parasites comiques que nous venons d'examiner sont cequ'en langage scénique on appellerait aujourd'hui des utilités. Ce sont des accessoires de tradition, de masques épisodiques, qui jettent quelque gaîté sur Tensemble de la pièce. Ainsi, pour résumer,le parasite deDiabole est tout à la fois rédacteur et délateur, et réussit. Celui de Ménechme est délateur aussi, mais il est éconduit. Les parasites de militaires sont des flatteurs rampants et secondaires , et enûn Charmidès représente le parasite goguenard.
Nous avons deux pièces de Plante où ces utilités sont un peu moins accessoires. Ce sont les comédies où le Parasite ne représente qu'un gourmand. Les programmes qu'ils nous donnent sont curieux par leur sel et leurs détails et relèvent par là le rôle. Ces deux pièces sont les Captifs et le Stichusi'yj ajouterais le parasite de la Bis Compressa, si nous en avions plus qu'un seul fragment , où ce
(1) Athen, vi, 61, p. 57.
personnage fait une ingénieuse comparaison entre une horloge et son estomac. Ces deux comédies sont comme le procès-verbal de la décadence des parasites primitifs, de ceux qui n'ont plus au service de leur roi qu'un ventre toujours affamé. A cette époque où la vie rustique était de mode, les riches ne se logeaient à la ville que pour le temps nécessaire à l'expédition des affaires privées et publiques. Aussi, en été, lorsque les tribunaux et le sénat sont en vacances, quand les patrons sont aux champs, les parasites étaient sans besogne. Le maître est-il de retour , ils n'étaient pas toujours plus heureux, car ils trouvaient difficilement des hôtes ; et Ergasile, le parasite des Captifs, pleure d'autant plus son maître absent que c'était le plus libéral des maîtres et qu'il ressemblait bien peu aux patrons avares et égoïstes d'alors. Jadis les parasites étaient chargés de faire eux-mêmes les emplettes au marché ; jadis ils pourvoyaient à tous les besoins, à tous les goûts de leurs jeunes maîtres; un quolibet se payait d'un ou de plusieurs dîners. On s'étaitbien refroidi pour eux depuis lors. Ils étaient déchus de leur ancienne splendeur, et pour trouver des tables somptueuses, despatrons généreux, ils étaient obligés de se mettre publiquement en vente, eux, leurs services, leurs bons mots , comme le fait si spirituellement Gelasime dans la pièce deStlchus (1).
(1) Stichus^ V. 218, Sqq.
« Il y avait jadis, s'écrie-t-il dans sa douleur, il y avait dans la conversation et dans l'usage des façons de parler qui se sont perdues; c'est bien dommage, par Hercule, car elles étaient excellentes, à mon sens, et tout aimables. «Viens souper ici, accepte, il faut que tu promettes ; ne te fais pas prier ; est-tu libre? je veux que tu acceptes : je ne te laisserai pas que tu ne viennes. » En place de cette phrase on en a inventé une, par Hercule, qui ne signifie, qui ne vaut rien. » Je t'inviterais à souper, si moi-memeje ne soupais en ville» maudite phrase! je voudrais, par Hercule ! qu'on lui cassât les reins ou que le menteur crevât, s*il mange chez lui » (1)
On le voit, la transformation du parasite en agent d'affaires, en serviteur utile, est devenue nécessaire. Les maîtres ne donnent plus pour être seulement flattés, mais pour être servis. L'importance du parasite n'est plus qu'à ce prix (*2). Deux comédies de Piaule, le Persan ^\ Cliarançon; une comédie de Térence, le Pliormion le placent sous ce jour plus avantageux. C'est du nom du parasite que ces pièces tirent le leur. Ce qu'il faut remarqner dans le Per-
(1) Id. V. 182, sqq. traduction de M. Naudet.
(2) Voici quelques vers d'une imitation des Captifs de Rotrou, où il a mêlé au monologue d'Ergasile quelques pensées de celui de Gelasime :
Quelle étoile nous luit, malheureux que nous sommes! Triste genre d'humains nés pour manger les hommes, Que tout le monde fuit et qu'on trouve en tous lieux.*. Nos bons mots désormais passent tous pour frivoles» On ne se paie plus avecque des paroles , On ne donne à dîner qu^à celui qui le rend , On ne le donne pad» on le prêtei on le veadi
San c'estque leparasite, homme libre, est auservice de qui? de l'esclave Toxile. Témoignage curieux du degré de liberté des esclaves à cette époque et de la confusion des rangs qui en devait être la suite ! Ainsi, la misère du parasite Saturion le met à la merci du plus vil. Il ne faut pas trop s'en plaindre si ce privilège, ce semblant de liberté doit tourner plus tard à l'amélioration de Toxile, si l'esclave doit s'ennoblir par là et mériter un jour, comme le Métrophane de LuciliuS;, la sympathie de son maître et une épitaphe honorable 1
Satuînori et Cliarançon sont tous deux l'âme de l'intrigue qui noue les deux comédies. L'un dispose dcspotiquement de safdlepour la faire servir à un mensonge humiliant et intéressé; l'autre, par son active fourberie, procure au maître qui le nourrit argent et prospérité. Tous deux oublient ici plus souvent leur appétit pour faire montre de ruses et de ressources. Plante, dans ses neuf comédies complètes qui ont un parasite pour personnage, n'a donc confié le premier rôle que deux fois à ces acteurs subalternes. On ne saurait trop remarquer avec quelle variété de ton et d'esprit il leur fait à chacun tenir un langage dont le fond est à peu près toujours le même ; quel sel il a répandu dans toutes leurs saillies, et comme il a su, malgré la monotonie d'une situation commune et accessoire, leur donner presque toujours du relief et de l'attrait! Les noms mêmes qu'ils portent sont déjà piquants a
ils peignent l'homme. Ergasiieest un parasite afifairé. Gelasime est bouffon. Peniculus ou Labrosse est destiné à manger les derniers restes du festin, à nettoyer les tables. Charmidès aime la joie. Artotrogus dévore tout. Saturion est insatiable. Charançon porte le nom de cet insecte qui ronge les blés (1), et, dans les fragments, Gastrion annonce qu'il n'a que du ventre et Phagon qu'il mange sans cesse.
Térence, dans le P/iormion,di fait de son parasite un acteur intéressé au succès de ses fourberies, comme Charançon et le Persan, Seulement Phormion au lieu d'être poussé par le personnage principal, est l'auteur premier des méfaits de son maître. C'est lui dont les conseils ont mené tout d'abord Antiphon à une faute. Dans le Persan de Plante, Saturion, malgré toute son importance, ne faisait que se prêter aux manèges de son patron. Il le secondait, mais ne le dirigeait pas. Dans Charançon ^ ce n'est que sur l'ordre de Phedrome, son maître, que le parasite se rend en Carie et le sert par son adresse. Plante, en faisant porter une partie de l'intérêt sur ce rôle, n'a jamais oublié qu'il élait subalterne. 11 est resté naturel et vrai en l'agrandissant. Térence a fait davantage. Son parasite a ou-
(1) On trouve dans Athénée, vi, 65, p. 60, l'origine de ce nom de Cha" rançon, Anaxilas disait: «Les flatteurs sont les Charançons ^es riches. Chacun s'insinuant dans l'esprit inoffensif d'un maître, s'y accroupit et le ronge jusqu'à ce qu'il l'ait absolumeut vidé comme uu sac de blé. Après celui-là, il va en ronger un autre. »
blié son infériorité primitive. 11 vit en grand seigneur : c'est lui qui va au bain, qui est parfumé, brillant, tranquille, tandis que son patron se ruine et s'inquiète (1). On dirait que les rôles sont intervertis et que le maître est devenu le valet de son flatteur. Le parasite conduit là toutes choses ; il a en astuce des principes dont il fait étalage ; mais son rôle est d'autant moins vraisemblable qu'il est plus important. Térence, le commensal des grands, Térencequi faisait admirer la beauté de sa voix et de sa personne aux soupers de Lélius et de Furius, me semble avoir voulu trop relever ce personnage.
Dans Plante, nous avons vu que les parasites avaient perdu de leur vogue ; les maîtres étaient moins généreux pour eux, leurs bons mots n'avaient plus de crédit et leur misère trouvait moins de soulagement. Térence a fait tout autrement pour son Giiathon dans la comédie de Œunuque, Gnathon ne se plaint pas de la dureté des temps : au contraire tout lui réussit ; il est heureux. (2) Il est la providence des marchés et des fournisseurs, contrairement à ce que disaient les pauvres parasites
(1) Pkormio, v. 339, sqq. — Cf. Ennius Sat. vi, p. 189. Edit. Hesse lius, et Horat. Sat. II, 8, 67. Plaute avait tracé tout autrement le caractère du parasite. « Un parasite, dit Saturion dans le Persan, v. 12 î, perd toute sa valeur s'il a de l'argent chez lui. Il lui prend aussitôt envie d'ordonner un festin , de faire bombance à ses frais, de manger son bien. Un bon parasite doit être de l'espèce des cyniques^
Cynicà esse è génie opportet parasilum probe. »
(2) Eunucli. v. 232 , sqq. — Ce Gnathon a été sans doute le modèle du Gnathon dePlutarque, Symposiaq^ vu, 6, et dn Gnaton de Lucilius xxvm, 24 et XXIX, 37.
CLASSEMENT DES ATELLÀNES.
de Plaute. Bien plus, pour relever sa condition et n'en pas faire un parasite ordinaire, Térence lui fait dire qu'il a été riche autrefois et qu'il ne s'est constitué parasite qu'après avoir mangé son bien. Cela pouvait être, cela s'était vu déjà. Ménandre d'ailleurs, que Térence imite ici, avait sans doute donné cette qualité à son parasite. Théopompe, dans ses Histoires, parle même d'un certain Nicostrate d'Argos qui s'était fait flatteur et rampant, quoique riche (1) , et Horace nous apprendra plus tard l'histoire curieuse de ce Mœnius qui, après avoir bravement dissipé son patrimoine, s'était établi parasite et bouffon. (2) Mais là , comme ailleurs, Térence, le successeur de Plaute, a interverti la tradition, et l'invraisemblance se montre dans le mensonge que fait le parasite en annonçant qu'il a créé un art nouveau d'être affamé, une secte nouvelle de flagorneurs. En faisant ce récit mensonger à un camarade malheureux, le parasite exerce encore son métier hors de la table du riche et cela me paraît peu naturel, surtout devant un ami ruiné. 11 va plus loin encore, et c'est là que l'esprit surtout fait du tort à la vérité. 11 parle d'ouvrir une école, une classe d'étudiants parasites. Mais Térenee ne devaitil pas se demander où cette école recruterait des élèves? il faut avoir l'appétit satisfait et l'esprit tran-
(d) Alhen. vi, 60, p. 56.
(2) Horat. Epist., i, 15, 27. Voir aussi Martial, Epigr, ii, lA, ce qu'il dit de récornifleur Sclius, ingénieusement appelé Cœnipeta. — Lucilius (xvvii, A7) appelait quelquefois les Parasites Cibicidœ,
lES PARASITES. 95
quille pour étudier, et il était à craindre qu'il n*y eût plus de parasites le jour où il aurait fallu systématiquement apprendre l'art de l'être.
Parmi les fragments fort incomplets des autres comiques, qui nous sont parvenus, le parasite est nommé plusieurs fois. Nous trouvons dans la pièce intitulée Gemina, de Titinius, une mention de parasites éconduits, sans doute parcequ'ils entraînaient le personnage de la pièce à de trop nombreux et de trop dangereux repas, s'il en faut croire ces vers :
Parasites amovi, lenonera aedibus absterrui,
Desuevi ne quo ad cœnam iret extra consilium meum.
Ces conseils avaient-ils porté fruit et contribué à préserver le principal personnage du contact des parasites? L'attrait naturel qu'offraient leurs flagorneries, l'utilité de leurs services me font douter du succès des conseils qui chercbaient à les écarter. J'en ai d'ailleurs une sorte de preuve dans un vers que je trouve plus loin et qui témoigne d'une prédilection persévérante pour eux :
Non is exsecrat parasitum, non virum abspellit domo?
Titinius, dans une autre de ses pièces, leQulntus^