‹ Études sur le théâtre latin (volume 2)Chapitre 6 sur 7 · CLASSEMENT DES ATELLANES · texte numérisé non relu

CLASSEMENT DES ATELLANES

nous donne encore une idée de Tart trompeur, des mystifications du Parasite :

Quod ea parasitas habeat , ut qui illum sciât Delicere et noctem facere possit de die (1).

Noctem facere de û^tV signifie sans doute ici, comme le croit Neukirch, tromper, jouer; il peut êtreréquîvalent de cette expression triviale de notre langue : faire voir des étoiles en plein jour. Si c'est là la véritable traduction et si cette locution n'est pas prise au propre, elle serait une preuve de plus du talent singulier des parasites.

Il nous reste d'Afranius un fragment plus important sur cette classe secondaire , mais intéressante de la société romaine. Voici le passage, il est tiré de sa pièce intitulée Vopiscus^ le Jumeau survie vaut :

Equidem te nunquam mihi Parasitum, verum amicum, Dequalem atque hospitem Quotidianum, et lautum convivam dorai (2).

(4) Neukirch. de fabula togat. Roman. Lips. , 1833, p. 127, lit ut qui. — H. Vossius £fî/mo/., voc. tacere Ut habeat quitus. — Both, Poet, scenic. latin, fragm. ^ tom. ii, p. 67, lit autrement : quod ea parasitus abbitat, quij etc.

(2) Cf. Nonius voc. Lautum — Both. fragm. , t. ii, p. 19/i, lit Combibium, (yu/A7r<jTvjv. — On trouve un passage dans Plaute, où la différence de conviva et de parasitus est assez bien marquée. Il s'agit de Periplectoméne, cet homme bien élevé , ce représentant des mœurs nouvelles , ce citadin poli qui se vante d'avoir tous les talents de la bonne société, et qui sait êlre tout à la fois gai convive , parasite de premier ordre, et excellent pourvoyeur de festins; Miles gloriosus, 666. On dirait qu'avec le Struthias do Ménandre il a pu servir de modèle au Gnathon de Térence.

lEs PARASITES, mmjk 97

Ce passage est incomplet. Bothe suppose qu'il a du être précédé de cette phrase, Qualem me vohdstl? Neukircli, au lieu de rendre la phrase qui précède interrogative , sous-entend simplement cognovL Quoiqu'il en soit, la difficulté pour nous n'est pas là, elle porte sur un autre point 11 s'agit de savoir si verum signifie ici véritable ^ ou si c'est la conjonction mais an français. Dans ce dernier cas, la phrase ferait croire qu'on distinguait les parasites des véritables amis, des convives brillants, des hôtes de chaque jour. Dans le premier cas, au contraire, ce langage serait bien honorable pour eux, si toutefois ce n'est pas un parasite, ou un flatteur, ce qui est la même chose , qui le tenait à un de ses confrères. Il prouverait qu'un parasite pouvait être regardé comme un véritable ami, comme un convive aimable , comme un égal (1). Cette seconde interprétation me paraît la plus vraisemblable, d'après l'ensemble de toute la phrase. Mais, dans tous les cas, je ne saurais traduire ici parasitum que par le mot de parasite et non par celui de commensal. Je ne connais pas d'exemple dans la comédie latine où parasite ait été pris en bonne part.

Je ne sais s'il faut compter parmi les fragments de Naevius ou parmi ceux de Plante les vers cités

(1) C'est ainsi que dans le Stichus , v, 461, Gelasirae invite, à ce titre, Epignome, son patron.

dans la 6'^sm^ (1), tirés, dit Plaute, dun Colax ou Parasite. L'un et l'autre ont écrit une pièce de ce nom, mais je remarque dans le passage cité un usage emprunté aux Grecs et que Plaute n*a reproduit pour aucun de ses autres parasites, celui d'apporter soi-même sa nourriture. Je reconnais là les paj-asltes autosites d'Athénée, et je croirais plus volontiers que ces vers appartiennent au Co/trx de Nae YÎus. Voici un passage de la pièce de celui-ci qui semble concerner le Parasite :

Quid decumas parles? quantum m', alieni fuit Polluxi tibi jam publicaudo epulo Herculis

Ducumas (2J,

C'est sans doute, comme on l'a cru généralement, le soldat fanfaron de la pièce qui reproche à son flatteur les prodigalités qu'il lui a coûtées. J'y vois mentionner cette dîme à Hercule qu'on prélevait sur les dépouilles et que les Parasites eux-mêmes

(1) Ca&hi.^ V. Al 5. Voici les vers du Colax :

Cibo cum suo quique facito uti veniant, quasi Eant Sutrium.

(2) Vid. Priscian. Krehl., p. A70 — Hermann, Opuscul., ii, p. 277. — Cf. Klussmnnn Nœvii vila et reliqidœ, p. 140, et Munk de Fabulis Atel^ lanis, p. 167. — Munk etBothe, fragm. comic , p. 13 et A2, et in Musœo Rhen.y v. p. 288, attribuent ù tort, selon moi, cette pièce à Novius, l'auteur d'Atellanes. Car je lis ainsi , avec les lextes les plus anciens , le vers %5 du prolog. de l'Eunuq, :

Colacem esse Nxvii et Plauti velerem fabulani.

tÉS t*AlftASItES.

offraient sur leurs bénéfices (1) , plus confiants dans la protection du Dieu que ne le sera plus tard l'insouciant Martial :

On dit qu'à mes moutons le dieu sera propice, Qu'importe qui les mange ou d'Hercule ou des loups I

Si notre conjecture est vraie , on leur donnait donc quelquefois , comme ici, le dixième de la part d'Hercule. Il fallait sans doute pour cela que le courtisan fût bien flatteur ou que le fanfaron en eût bien besoin.

Je ne sais s'il n'y a pas là quelqu'allusîon à la part que prenaient souvent certains acteurs aux cérémonies religieuses. Je remarque que la famille des Potitiens qui, avec les Pinariens, s'était vouée au culte d'Hercule , s'éteignit de fort bonne heure et fut remplacée auprès de lui par des hommes de vile condition ("2). Les viandes , les mets sacrés offerts au dieu étaient donnés en partage à ceux-ci, et je ne serais pas surpris que quelqu'acteur, un mime , par exemple, fût devenu ainsi le parasite du dieu et en même temps de ceux qui lui offraient la dîme d'usage. Apollon n'avait-il pas ses parasites parmi des mimes ? Un curieux témoignage de Festus, qui fe-

(1) Stichus, 233.

(2) Vid. Tit.-Liv. i, 7.— Valer. Max, ii, 17, et ]Vfacrob.-5afttr«. m,

rait remonter bien haut les représentations des mimes, nous apprend que ces pièces avaient un parasite qui, quoique relégué parmi les acteurs de seconde classe, était en même temps parasite d'Apollon (1).

D'autres renseignements viennent confirmer celui-ci. Nous avons Tépitaphe curieuse d'un certain Latinus, acteur recommandable par ses vertus autant que par ses talents. Il aurait pu , dit Martial (2), avoir pour spectateur ce sévère Caton , qui ne voulut point un jour assister aux hardiesses de la scène des fêtes Florales (3). Latinus était en même temps parasite d'Apollon. Sous Marc-Aurèle , Açilius réunissait les mêmes fonctions avec celles à'Archlmime et de premier acteur tragique et comique de son temps (4). Enfin Faustine, mère de Commode, avait élevé dans son palais l'affranchi Agilius, placé sur le théâtre par l'empereur luimême et devenu en même temps parasite d'Apollon. Plus tard on en fit un décurion (5).

Dans l'épitaphe d'Acilius, que Gruter nous a transmise, se trouve mentionnée la communauté

(1) Festus voc. Salva res, edit Mueller, p. 326, 327, cum annot.

(2) Epigr, IX, 29.

(3) Valer-Max., ir, 10, 8. — Voir sur ce sujet une th(>se remarquable de M. Lacroix : De la religion des Ilomaijis d'après Ovide, Paris, Joubert, 1841), p. 252. Je crois qu'il s'est trompé en nommant ici Caton d'Ulique. N'est-ce pas plutôt de Caton l'ancien qu'il s'agit?

(/i) Gruter, 1089, 6. — Orell., 2625 : L. Acilio... nobili archimimo cornmunitas mimorum adlccto diurno parasito Apoll. tragico comico primo sui temporis, etc. — Cf. Mem. acad. Inscript. xxxi, p. 51. Mémoire de M. Lebeau jeune.

(5) Gruter, 330, i.

des mimes , et là encore se reconnaît facilement la trace ou l'imitation de ces collèges sacrés , chargés de garder le temple et nourris des offrandes du Dieu. Dans le Persan de Plante, quand le Parasite voit venir Toxile, il fait une évidente allusion à cette double f(»nction en le saluant par ces mots : 0 mon Jupiter en ce monde, c'est un membre de ton collège de goinfrerie qui te salue !

0 mi Jupiter, Terrestris te coepulonus compellat luus (i)

Le parasite rappelle ici spirituellement l'institution des épulons préposés aux Lectisternia, aux repas sacrés, et se range sans façon dans cette confrérie gourmande. Il y aurait pu compter aussi ces parasites en troupe qui se morfondaient et se promenaient alors au forum (*2) et ces autres flatteurs affamés qu'Epignome, dans le Stichtis, ramenait avec lui de ses lointains voyages (3). C'est comme un prélude à l'usage qui va s'introduire de choisir les parasites des dieux parmi les parasites du théâtre.

Cette association de l'emploi profane avec la

(1) Persttj 101. traduction de M. Naudet. Voir sa note ingénieuse sur le mot coepulonus. Titinins, Barbatus, edit. Neukirch, p. 103, fait dire à un personnage :

Namque uni (pour unius) collegi sumus.

Vid. Festus voc. epolonos.

(2) Voir le monologue d'Ergasile Captiv,^ vers 425,

(3) Stichus, 386.

10% ÉTUDES SUR l^ COMÉDIE LATINE.

charge gacrée révèle une fois de plus le rapport qui, de tout temps, mêla les choses de la scène à celles du temple et devait plus tard, même en France, intéresser si vivement les pieuses confréries aux origines de notre théâtre. Déjà, en Grèce, nous avons vu que l'institution divine avait précédé le personnage comique. A Rome c'est le contraire. Ce n'est que fort longtemps après 542 sans doute, époque de la fondation des jeux Apollinaires, que se fit le rapprochement et j'en placerais volontiers l'origine vers l'année 574, lorsqu'un théâtre fut construit auprès du temple consacré à Apollon (1).

Le parasite était un acteur de second ordre, secundarum partium,Festus nous l'a dit. Ses habitudes et son extérieur se reconnaissaient à des marques particuhères. Son masque était noir, le nez légèrement courbé, le sourcil froncé (2). Son habit était de couleur noire ou grise, excepté dans le Syclonien de Ménandre que nous avons cité plus haut (/?. 85) Le parasite y endosse le vêtement blanc parce qu'il s'y marie (3). Gela était moins rare sans doute dans le théâtre latin (/j). Ghez les Grecs ils se permet-

(1) Tite-Liv. XL, 54. — Saint Augustin CiviU Deiy vi, 7.

(2) Jul. Pollux Onom. Edit. Hemslerhuys,i v, 19, p. 138.

(3) Id. p. 420 et Zi21. Celte robe du parasite 'appellera T/j2;is^«t7rvov, tréchedipnoji, dans Juvéaal, m, vers 67.

(4) Donat. fragm. Corn, et trag. dit en parlant des costumes du parasite : «laeto vestilus candidus; aerumnosp Qksolçtus} purpureus divUi paufieri phœniceus datur. »

taient tout. Il y avait là des parasites qui vivaient même avec de vieilles femmes qui les nourrissaient (i). Est-il étonnant qu'ils aient fini quelquefois par se marier?

Ils étaient ordinairement armés d'une fiole de cuir contenant de l'huile ou des parfums , a^ixuôoî et d'une étrille s-cienU (2) . ustensiles nécessaires à la toilette de bains des patrons qu'ils servaient ou qu'ils cherchaient avant l'heure du dîner. Cet héritage des parasites Grecs s'était augmenté souvent entre les mains de certains parasites de la comédie Romaine. Outre CAmpuUa et la Strlgills, Saturion , dans le Persan, compte parmi son bagage indispensable, une tasse, des sandales et un manteau, Scaphium , Soccos, Pallium (3). La tasse était pour boire, les sandales pour marcher, le manteau pour se couvrir. C'était l'attirail d'un cynique, l'ameublement des parasites pauvres. Ceux de Térence ne se seraient pas contentés de si peu.

Ils avaient, nous dit Pollux, l'oreille déchirée, probablement comme une marque des coups qu'ils recevaient (4) et très-souvent un œil crevé, parce-

(1) Athen. vi, àS, p. Zi5.

(2) Suidas voc. cxUjjlu H cite ce vers des Detaliens ou Convives d'Aristophane :

Ow(î' scTTtv auTïi (JTÀsyyJs oxjêïl-fimQoi,

Voir Stichus , 230. Ils remplissaient ainsi le métier à''aliptœ ou Trotteurs de profession. Cf. Cicer. Epist. fam. 1, 9.

(3) Persùy V. 125. — Donat, fragm» Trag» et com,^ dit: « Parasiti cum intortis palliis veniunt. »

(4) J. Pollux, p» 138* vid, suprà.

iOli ÉTUDES SUR LA COMÉDIE LATINE.

que c'était sur eux qu'on se jetait à la fin des repas, dans l'ivresse de la bonne chère. Ils recevaient les insultes, les coupes, les plats à la tête, et la première réponse que fait à Gnathon son pauvre ami qui ne sait pas le métier de parasite, c'est qu'il ne peut ni être bouffon, ni supporter les horions :

At ego infelix, neque ridiculus esse, neque plagas pati

Possum (1).

Il ne descendait pas, comme Saturion dans leP^rsan, de la race ingénieusement nommée les Durlcrânes (2). Ergasile, dans les Captifs, dit qu'un parasite doit se sentir capable de recevoir des soufflets et de se laisser casser les verres et les pots sur la tête :

Et hic quidem, Hercle, nisi qui colaphos perpeti Polis parasitas, frangique aulas in caput, etc. (3)

Charançon est spirituellement traité comme un membre de la famille des Coclès parce qu'il n'a qu'un œil (4) et, dans les Méneclimes , Péniculus jure sur le seul œil qui lui reste de demeurer silencieux (5). Térence eût-il consenti à montrer ses parasites ainsi défigurés? J'en doute.

(1) Terent. Eunuch, v. 243. — Cf. Juvénal. Sut, v. Passim.

(2) Plaute, Persa.j v. 61.

(3) Plaute, Captiv., v. 20 et 21.

(4) CurcuLy 401.

(5) Menœchm,t v. 155*

Telles sont les indications que la comédie ancienne nous a laissées sur ce personnage original et oublié. Il semble que dans la suite le type s'en effaça quelque peu du théâtre pour se multiplier dans la société romaine, car, au temps d'Auguste, c'est à la table des grands qu'on rencontre surtout les parasites, et leur art devient une sorte d'agrément mondain , un moyen de se produire et de se pousser, qui, quoique toujours humble, a beaucoup perdu de sa vile origine. Auguste lui-même en indique parfaitement le caractère dans cette lettre qu'il écrivit à Mécène pour engager Horace à quitter sa table de parasite pour le palais impérial, veniet ergo ab Istâ paraslticâ mensâ ad kanc reglam. Ainsi la place du poète à la table du favori était celle d'un parasite, et nous savons par quelle indépendance Horace sut l'honorer ; tandis que son rôle dans la maison de l'empereur eût été, du moins Auguste le dit, plus digne et plus dignement nommé. Car, dans une lettre qui ^uivit, l'empereur, pour l'attirer davantage sans doute, l'appelle convictor, commensal du prince (1 ). Nous voilà déjà bien loin de ces mendiants grotesques qui, pour un dîner, descendaient jusqu'à épousseter et balayer les toiles d'araignée, comme dans le Sticlms (2), et de ces riches qui se faisaient eux-

(1) Sueton, Vita*HoraU

(2) StiehuSt 350.

mêmes parasites (i), ou qui allaient en personne au marché (2). Horace, qui a refusé pour luimême cette dépendance dorée qui contrariait ses mouvements, ne se fait pas scrupule d'enseigner à ses amis l'art de la subir avec une dignité habile. Demander avec précaution, se rendre toujours nécessaire et jamais importun, régler ses goûts sur celui du maître, ne parler qu'avec une discrète mesure de sa propre famille pour la servir plus sûrerement, voilà, entre autres, ce qu'il leur recommande en termes pleins de fmesse et d'expérience (.^). On pourrait retrouver là l'histoire et les devoirs du parasite dans le monde et à la cour.

Ce n'est pas que tout cet art se soit raffiné alors et qu'on n'y reconnaisse pas les vestiges de son passé. Le chanteur Tigellius avait encore ses parasites , comme l'esclave Toxile dans Plante (4), et Fannius, l'un d'eux, avait une bouche aussi mordante qu'insatiable (5). Il y en avait toujours quelques uns qui vendaient leurs suffrages en échange d'un bon souper ou de quelques nippes usées (6). Les ombres, ou personnages amenés par des invités, n'effrayaient pas la générosité des amphitryons (7), et Ton rencontrait encore des citoyens pauvres, mais

(1) Id», 618»

(2) Captiv.y V. 471.

(3) Voir principalement EpisUy i., 17 et 18.

(.4) Horat., iS'a^, i., 2, 2, — Cf. Carin, Vopisc., 22,

(5) Id. SaU, I, 10, 81.

(6) Id. Epist., I, 19, 38. — Cf. Ars poetic,, 420, 599t

(7) Id, Ëpistr, i^ 5, 28»

honnêtes, qui, comme Vulteius Mena, lecrieur public, le marchand de guenilles attablé un instant chez l'orateur Philippe, préféraient leur misère à ce honteux métier.

Il y avait donc alors des restes de l'ancienne souche des parasites et en même temps une race plus nombreuse et à peu près nouvelle, qui semblait descendre quelque peu d'Ennius, d'Andronicus, de Térence , ( il nous y avait préparés par ses parasites) de ces poètes commensaux qui avaient racheté leur vassalité par la rançon du talent, mais qui eurent sous Auguste des rejetons sans nombre, souvent moins dignes, désignés quelquefois par le nom de S ctirrœ^Grassatares^ ou parl'épithète moins humiliante de convivœ et d'umbrœ.

Je reviens au théâtre. Deux caractères y distinguent les anciens parasites. Ils sont gourmands pour la forme et agents d'affaires au fond. Communs, goguenards, triviaux, naturels dans Piaute ; parfumés et florissants , hommes du monde dans Térence ; ils forment deux sortes de classes, celle des parasites pauvres et celle des parasites riches. Les premiers annoncent tout à la fois le règne et la décadence des petites familles plébéiennes ; le autres sont les précurseurs, les représentants, trop prématurés, de l'aristocratie impériale. Il y a trop d'élégance dans leur corruption.

Dans le théâtre latin de l'ère nouvelle, il ne nous reste plus qu'une seule pièce où ce personnage figure avec quelques-uns de ses attributs anciens , augmentés de ceux qu'il devait à son temps. Le Quei^olus , comédie du 4^ siècle , nous offre un parasite plein d'intérêt pour nous, parcequ'il marque nettement la transformation que nous cherchons.

Au 4" siècle, malgré la consécration publique du christianisme, le paganisme luttait encore. On ne déracine pas d'un coup, par un simple édit, les vieilles mœurs, les vieilles habitudes d'un peuple, et il y a pendant longtemps plus de force dans la rébellion des idées vaincues qu'il n'y a d'ascendant et de séduction dans lesidées naissantes. Dans les mœurs, les transitions sont nécessairement lentes et, quelle que soit la sympathie acquise au choses nouvelles, on ne passe point sans effort, en leur faveur, de l'admiration à la pratique. Gela est vrai surtout des choses de l'imagination. Les jeux publics, les jeux delà scène avaient pour le peuple un attrait qui se conciliait mal avec les prescriptions du culte nouveau. La vogue extraordinaire des mimes et des pantomimes était un des témoignagesles plus frappants de la résistance du goût païen. Les empereurs l'avaient si bien compris que, tout en abolissant le culte ancien, ils permettaient le maintien des plaisirs publics et des solennités du polythéisme. L'attrait du cirque et du théâtre, la popularité de tous ces spectacles sensuels , faisaient une conçu-

rence sérieuse aux cérémonies mystiques et aux sacrifices des victimes destinées à la foi naissante. Pour que celle-ci finît par l'emporter, il lui fallait le temps , il fallait cette guerre de tous les jours faite par l'art chrétien aux arts du paganisme , ces processions solennelles, cette magie des peintures sacrées, cette enivrante séduction de la musique, employée par l'Eglise à captiver et élever toutes les âmes, à les détourner peu à peu des entraînements dangereux de l'idolâtrie et les ravir à la matière. C'est, dans une situation pareille des esprits, la seule lutte possible. Ne rien décréter, ne rien emporter d'assaut : attendre et rivaliser par l'exemple, souvent par les mêmes moyens, mais dans un autre but, et, par l'emploi des mêmes personnages , produire des effets nouveaux ; c'est là le seul gage du succès pour les idées naissantes.

Voyez, par exemple, le parasite. Mandrogerus, c'est son nom dans la pièce qui nous occupe , trompe la confiance du vieil Euclion qui meurt et la crédulité de son fils , auprès de qui il se fait passer pour magicien. Il vide la maison de Querolus, et croyant y avoir fait une capture inutile, il la restitue trop tôt, car, à son insu, c'est un trésor qu'il a rendu à son maître. Toutes les ruses des parasites que nous avons étudiées précédemment se retrouvent ici : le voyage en pays étrangers, la captation tentée sur un vieillard, sur son fils, le mensonge mis au service de la cupidité ! Je reconnais la trace

116 ETUDES SUR Là COMléDIE LATINE.

de Plaute et de Térence, je retrouve les captatetirs du temps d'Horace. Mais je remarque aussi les différences introduites par les institutions nouvelles.

La magie si fréquente à cette époque est un des nouveaux ressorts de la pièce. Les plaintes continuelles de Querolus contre cette aveugle destinée à laquelle on ne croyait plus, ce châtiment qui, à la fm de la comédie, doit atteindre le coupable, sont une date et une innovation. Le sentiment de la Providence et du juste se fait jour déjà. Le respect des tombeaux, la fidélité à la foi jurée, toutes ces vertus nouvelles, inconnues du parasite et sous l'enîpire desquelles il succombera, marquent la transition entre le vieux monde et le nouveau. Les parasites de Plaute ne craignaient pas de voler et de se gorger au mépris de toute loyauté. Les spectateurs de la cavea ne se doutaient même pas qu'il y eût là autre chose qu'une matière à rire et à admirer. Jupiter n'avait-il pas trompé de temps immémorial, et Mercure, son fds, n'était-il pas le dieu des voleurs? Il n'en estplus demêmeau iv** siècle. Alors l'homme n'est plus un trafiquant audacieux des plus nobles choses. A la place des appétits, le christianisme va lui donner des aspirations ; à la place du sentiment de sa force, il lui inspirera le sentiment de sa dignité. C'est à ce prix seulement que cette société pou- Tait se régénérer, c'est en noyant la vieille corruption au baptême de la morale que l'occident devait Se retrouver lui-même. Quand les vices sont deve-

LES PARASITESé ill

nus les mœurs publiques, quand l'habileté est plus estimée que la droiture, une société est bien près de sa décadence. Du mépris des autres , elle doit finir par arriver au mépris d'elle-même; et malheur à ceux qui sont descendus si bas, s'ils ne remontent pas bientôt à la vraie dignité par un effort surhumain, s'ils ne reconquièrent pas l'estime des autres qui seule est la règle de notre estime propre! Leur salut moral n'est qu'à ce prix.

Autrefois le parasite était fidèle à quelqu'un. Il remplissait avec un soin obséquieux, souvent même trop empressé, les commissions dont on le chargeait. Ici il n'obéit plus qu'à ses mauvais instincts, il est plus fourbe parce qu'il trahit tout le monde. Il représente les vices du passé qui vont échouer devant la nouvelle loi. La cuisine n'est plus pour lui qu'un souvenir que le goût de l'or semble avoir surpassé « mon génie , dit-il , efface celui des cuisiniers. C'est l'or qui excite mon appétit, c'est le fumet de l'or qui m'est parvenu à travers les mers. Aiirum est quod sequor : hoc'st quod ultra marlaque et terrai olet (1). » On dirait qu'il a laissé au maître les vieilles habitudes du parasite d'autrefois. Écoutez les doléances de l'esclave Pantomalus, dont un savant éditeur a si habilement fait ressortir l'importance (2). Pantomalus dit de son maître :

(1) Vid. Querolus, edît. Klinkhammer, act. 2, scèn. 1, vers 10, p. 79.

(2) Magnin, Revue des Deux-Mondes^ juin 1835, p. «70*

« Que ne souhaité-je plutôt qu'il fasse toujours ce qu'il fait? Couvert de la toge , qu'il continue de quêter des suffrages , de dîner chez les juges , convivatoi^ judicum , d'épier l'heure où s'ouvrent les portes des grands; qu'il soit l'esclave des esclaves, que, comme un charlatan qui guette des dupes, il erre de place en place , cherchant partout et épiant les heures et le temps , le matin , à midi , le soir ; qu'il salue sans pudeur ceux qui le dédaignent, qu'il aille au-devant des gens qui l'évitent. »

Ce n'est qu'à la fin que le parasite, joué et contrit, se ressouvient de sa vie première et demande simplement à être nourri, comme de son côté le patron reprend sa première place pour s'y montrer en maître.

Le morceau de cette comédie le plus curieux pour nous, c'est cette sorte d'édit qui la termine et qui fixe les amendes en retour des châtiments qu'on infligeait aux parasites. Ce n'est point ici le lieu de discuter si cette partie appartient ou non à la comédie, ou si elle a été ajoutée après coup, comme un argument en faveur de la science des lois parasitiques oîi Mandrogérus se dit si expert. Bien que le manuscrit de Paris et celui du Vatican ne le contiennent pas, il est évident pour nous que ce morceau date de la même époque. Cette raison doit nous suffire pour l'apprécier. Le tarif des dommages-intérêts qui sont déterminés ici avec une précision remarquable est à lui seul une date. 11 prouve les progrès de cette science du droit qui, depuis Papinien et Ulpien, n'avait fait que grandir jus-

qu'au moment où Théodose chargea huit jurisconsultes d'en réunir, d'en consacrer les titres divers dans un ensemble uniforme. L'influence chrétienne n'est pas non plus étrangère à cette espèce de code pénal de la flatterie, témoignage singulier de l'abjection profonde où les parasites étaient tombés. (1) On leur infligeait donc les plus durs traitements, les maux les plus humiliants , puisqu'une loi seule en pouvait reprimer les excès. Ils n'étaient plus exposés seulement à avoir les vêtements déchirés, on leur brisait les os. Les petits os se payaient d'un petit écu {solidus) , les grands d'une livre d'argent {argenti libra), La mort d'un Parasite, cet outrage à l'humanité beaucoup trop fréquent alors, entraînait enfin les plus cruelles peines pour l'auteur du crime. La vie d'Heliogabale nous apprend, à ce sujet, tout ce qu'on osait contre eux. Il les faisait attacher à une roue tournante pour jouir de leurs tortures (2) , ou les étouffait sans pitié sous ces monceaux de roses et de lis qu'Horace aimait à trouver au milieu des plus gais festins (3). Longtemps avant cette époque , Hiérax d'Antioche , le joueur de flûte . puis le flatteur de Ptolémée Évergète et ensuite de Philométor, avait de même été mis à mort sans mo-

(1) J'ai cru superflu de noter avec détails les chapitres de Lucien sur le Parasite et sur le triste sort des gens de lettres qui se louent aux grands seigneurs^ et les lettres de Parasites qu'on trouve dans le romancier Alciphron. Dans une telle matière le plus sage est de se borner.

(2) Lamprid, Heliogaby xx«

(3) Id« XXIII.

m ÉTUDES SUR tk COMÉDIE LATIN;E.

tif (1). Il était temps que le christianisme intervînt et, enseignant tout à la fois la charité qui nous fait descendre jusqu'aux plus humhles et l'égalité qui les fait monter jusqu'à nous, marquât dans la loi le châtiment à côté du délit, sans distinction de rang : et liœc omnia sic constltuimus qua$i inter (se) hominum Uberorum et œqaalium lasciviens turba desœviat [^) .Vi.'Q^Xo, souveraine qui, supprimant cet odieux monopole des souffrances et de la mort exercé par une moitié de l'humanité contre l'autre, donnera peu à peu le premier rang au plus digne, et fera, en définitive , du mépris la seule et la plus poignante punition du vil!

Nous devinons à peu près maintenant ce que sera le Parasite de nos temps modernes, quelque chose de rampant et de méprisable , un type démonétisé qui s'efface de plus en plus devant la morale nouvelle et qui n'a chance de reparaître quelque peu qu'avec les siècles de corruption. Ce n'est plus alors qu'un mendiant d'esprit, un frelon qui s'attache à la richesse, mais il n'intervient plus dans les intérêts de famille, et on ne le chargera plus de rien d'important. Iln'a plus de devoir à remplir, il n'a que des besoins, et c'est parce qu'on ne compte dans la so-

(1) Athen., vi, 61, p. 57,

(2) De astimatione injuriaimm quas parasiti paUantur. Vid. Querolus, sub fin.

ciété que par les devoirs que le Parasite ne marquera plus. On lui jettera quelqu'aumône encore, mais il aura perdu son caractère, saplace nécessaire. Au xvii^ siècle, par exemple, au temps du faste et de la poésie, les parasites sont tous poètes , comme au temps d'Horace et de Martial. Le grand siècle offre, sous ce rapport, des analogies avec la belle époque romaine. Là aussi, il j aune aristocratie qui domine et des inférieurs qui sont obligés de se faire pardonner, par toutes sortes d'obséquiosités , leur rang subalterne. Dans cette société régulièrement partagée, où des barrières presque insurmortables séparaient toutes les classes, que de vers flatteurs, que de dédicaces pour obtenir, je ne dis pas le droit de manger à une table splendide, mais de ne pas mourir de faim! Fr. Colletet qui allait mendier son pain de cuisine en cuisine^ Gassandre, Tristan l'Hermite, vivaient d'aumônes et des reliefs du dîner de leurs protecteurs. Cette condition misérable était souvent la suite des désordres ou de la paresse des poètes parasites. Je me trompe cependant, le malheur ne fut pas toujours invariablement leur partage. Fr. Colletet, par exemple, vit un jour la bonne fortune venir frapper à sa porte ; c'est Tallemant des Réaux qui nous le dit (1) :

« Cependant comme nul n'est prophète en son pays, il est ar* rivé que ce Jean-François Colletet ayant été pris par ceux du

(1) 2« Edit., petit in-12, Delloye, tom. ix, p. 179.

116 ÉTUDES SUK Ik COMÉDIE LATINE.

Luxembourg, il y a 5 ou 6 ans, comme il allait à Cologne offrir son service au cardinal Mazarin , le gouverneur du pays , et autres grands seigneurs germaniques , le prirent pour un si galant homme , un si grand poète et un si grand orateur qu'après Vavoir régalé deux ans durant, bien loin de lui faire payer rançon, ils le reconduisirent tous jusqu'à la première place du roi de France. »

Quelle bonne aubaine pour un poète et surtout pour un poète à jeun !

On connaît l'épilaphe que Tristan écrivit pour lui-même et qui aurait pu servir à toute cette famille de poeiœ minores, ordinairement vêtus de simple bureau et que la faim avait avilis ; la voici :

Je fis le chien couchant auprès d'un grand seigneur, Je me vis toujours pauvre et tâchai de paraître, Je vécus dans la peine espérant le bonheur, Et mourus sur un coffre en attendant mon maître.

'Ml

Mais ce que l'on sait moins, c'est que ce même Tristan, l'auteur de Marianne, écrivit une comédie en cinq actes, intitulée le Parasite, et dédiée à M. le duc de Chaulne , un de ces grands seigneurs du temps, dont la protection s'achetait au prix de tant de vers et de souplesse. Tristan a voulu imiter la vieille comédie latine et il a échoué complètement. C'est presque tout-à-fait l'ancienne tradition : un mari et un fds enlevés depuis 20 ans par des corsaires, un capitan matamore, copié du Pyr-

gopolynice et du Thrason romains , et enfin Fripesaulce le Parasite. Malheureusement l'imitation ne suffit pas pour réussir, surtout quand elle est faite sans discernement, comme ici. Le style même est sans force et sans éclat , et il n'était pas donné à Tristan de faire goûter un langage tel que celui-ci , par exemple , qu'il prête à son parasite :

Oh I je crois que ma faim n'eut jamais de pareille I Je sens dans mes boyaux plus de deux millions De chiens, de chats, de rats, de loups et de lions Qui présentent leurs dents, qui leurs griffent étendent, Et, grondants à toute heure, à manger me demandent, etc.

En cherchant avec quelque soin on peut retrouver encore , parmi les Parasites du temps , ces marques extérieures de leur condition que j'ai signalées dans les parasites de Plante. Montmaur , par exemple , le célèbre professeur de grec, s'attira , par ses goûts de Parasite éhonté, des épigrammes et des inimitiés sans nombre. On imprima contre lui une longue diatribe en deux volumes, intitulée '.Histoire de Pierre de Montmaur (i ) , qui contient de curieux détails sursa vie et ses habitudes gourmandes. J'en extrais ce seul passage pour montrer que Ips Parasites de l'antiquité n'étaient pas seuls ex^xises à

(1) Par Sallengre, 2 vol. in-12. Lahaye, 1715. — Cf. Montesquieu, Lettres -persanes^ 48 et 137. — GUblas , de Lesage, liv, 13, — et Régnier, saUre iii) vers 122 et suivants.

perdre un œil : « M. Bayle cite les vers suivants d*un écrit intitulé : Eloge historique du sieur Gomor, (Montmaur) (1).

Aussi ce messer cicofante.

Pour montrer que c'est son attente, Fit l'autre jour un joli tour.

Cassant d'une bûche flottée La lourde caboche évanlée Du gros janitor de Boncour.

Mais ce grand chercheur de lippée N'eut pas plutôt fait cette équipée, Qu'il se vit absous du péché :

Car il reçut telle mornifle Sur son gros museau qui renifle, Que son œil en resta poché.

Au xviii" siècle , Collin d'Harleville introduit un Parasite plus brillant dans sa petite pièce de M. de Crac, C'est un homme qui a quelque fortune , et qui aime , par économie , à manger chez ses voisins et à les payer en grosses flatteries. Nous avons vu quelques parasites pareils chez les Grecs. Yerdac, c'est le nom de celui-ci, n'est placé là que comme une variété de l'espèce des menteurs que Collîn d'Harleville voulait ridiculiser. Mais de même que Térence, Collin d'Harleville se serait bien gardé de dépeindre un vrai Parasite avec son accoutrement grossier, son langage sans pudeur, son œil crevé et son ventre proéminent. Le talent gracieux et facile de l'au-

(i) Tom. I, préfac, p. cxv.

teur, le temps où il écrivait, n'admettaient guères ee genre de vérité dramatique. Ce mensonge aimable , à la mode alors , je le retrouve plus tard encore dans une pâle traduction en vers de VEunugae, honnêtement déguisé sous ce titre : Le Flatteur Parasite , comédie en trois actes par Massot-Delaunay (1819), avec cette préface « La pièce de Térence que j'intitule le Parasite, pour ne pas effaroucher les oreilles délicates, se rapproche sinon des mœurs, du moins des caractères du siècle, etc. »

La cuisine est restée en définitive le seul domaine de ces êtres déchus. Supprimez Tappétit, il n'y a plus de Parasites, ou plutôt de gastronomes , et de pif/ue-assiettes , car c'est là leur dernière dénomination. Elle suffit pour les définir. Le ventre a fini par remplacer chez eux l'esprit. C'est une dernière et définitive transformation de leur décadence. Ils sont revenus au point d'où ils étaient partis, à l'appétit, sans autre attribut qui le relève et lui vaille quelque indulgence, ou quelque bénéfice. Notre société a fait deux classes fort distinctes de ce qui n*en était qu'une seule jadis. Elle a maintenant ses courtisans et ses gourmands. Ceux-ci, qui ne sont pas autre chose que les anciens parasites, ont formulé ainsi, sur la scène, leur dernier programme. C'est par là que je veux achever leur portrait :

Dans ce siècle économique Comment engraisser, hélas l

On y vit de politique.

Et moi je n'en use pas.

Dîner! voilà mon histoire, La table est mon seul amour, Manger, chanter, rire et boire, Voilà mon ordre du jour.

J'ai dans mainte circonstance, Toujours ennemi de l'eau, Voté contre l'abstinence Et contre le vin nouveau.

Mais, lorsque dans mes finances, L'ordre est un peu rétabli, Je vais tenir mes séances Chez Balaine ou chez Véry.

Je me place, dès que j'entre.

N'importe dans quel endroit, A la gauche comme au centre, Aussi bien qu'au côté droit.

Sur la carte avec méthode Je vais régler mes budgets, Et je n'ai pas d'autre code Que le Cuisinier français (1).

(1) Voir Le Gastronome sans argent^ par MM. Scribe et Dupin, représenté au théâtre de Madame le 10 mars 1821. — il/. Pique-Assiette y comédie-vaudeville en 1 acte, par MM. Dartois et Gabriel , représentée le 18 mai 1824 aux Variétés, est la dernière pièce française qui se soit spécialement occupée de ce personnage.

On a dît que la tragédie apprend à fuir la vie et la comédie à l'arranger. Il y a du vrai dans cette spirituelle définition. L'antique tragédie, qui n'a pour éléments que des caractères d'exception et l'inévitable action de la destinée, qui se noue par des malheurs et se dénoue par une catastrophe, la tragédie fait détester la vie : elle en découvre les maux. La comédie qui vit d'observation, qui cherche ses sujets dans la vie commune plutôt que dans les situations extraordinaires, qui place le beau dans le vrai et non dans le surhumain, qui enfin met tout à la merci de la finesse et se termine d'ordinaire par le triomphe du plus habile, la comédie nous enseigne la prudence dans la vie ; elle en montre les détours, mais aussi l'issue facile. C'est là ce qui la distingue de la tragédie et ce qui la fait plus généralement goûter.

Savoir arranger sa vie ! n'est-ce pas là toute la vie? J'imagine que Plante sut mieux ordonner la sienne après avoir perdu sa fortune et tourné la meule chez un maître, qu'il mit plus d'observation et de finesse dans les trois comédies qu'il composa alors et dans les suivantes, et qu'il y donna de plus utiles leçons de prudence. Il venait de retremper son talent à la meilleure école, à celle où l'on apprend le mieux le secret de la vie et des hommes : il venait de connaître le malheur après avoir goûté de la prospérité. La fortune qui nous échoit à la suite d'une vie obscure nous cause une sorte d'enivrement et nous fait le plus ordinairement illusion sur la réalité/On oublie ou on ignore les maux de la vie sociale et l'on est disposé à excuser ceux que l'on connaît. Ce qui corrige nos illusions, ce sont les revers après la fortune. Aucun éblouissement ne trompe plus nos yeux; nous avons un intérêt pressant d'étudier les caractères qui nous entourent, de pénétrer les causes du mal, d'en éviter des atteintes nouvelles ; et pourvu que nous soyions d'une humeur ferme et naturellement gaie, comme semble l'avoir été Plante, nous jugeons, non pas avec aigreur, mais avec justesse.

Ainsi, je ne suis pas indifférent à cet épisode de la vie de Plaute, qui nous le montre aux gages d'un meunier après s'être enrichi au théâtre. Quoiqu'il fut toujours rapproché du peuple par sa condition ou par ses goûts, il y a cependant telle vérité

d'observation des Captifs^ ou du Fanfaron qui lui aurait échappé^ je pense, s'il n'avait éprouvé personnellement, dans l'obscurité d'un sort subalterne, combien l'esclavage s'ennoblit par la fidélité, et combien l'orgueil se ridiculise par la jactance. Il y a de même dans le Misanthrope plus d'un trait que Molière aurait négligé, si des chagrins d'intérieur n'étaient venus apporter un aliment de plus à son génie et ajouter à la vérité du portrait.

Pour Térence, à part bien d'autres raisons qui viennent de son caractère, je dois avoir moins de confiance en lui, après ce que je viens de dire. Térence, si ses biographes ont dit vrai, eut à Rome la vie la plus douce et la plus fortunée. Les revers avaient précédé. Ce rôle de commensal des grands, ces applaudissements qu'il recherchait etdonn^^it au milieu de leurs festins joyeux, cette figure gracieuse dont Suétone nous parle, toutes ces délices d'enfant gâté en échange desquelles il permettait à ses hôtes de retoucher sespièces, me semblent avoir dû laisser peu de place à lavéritéetà l'observation. On voit mieux d'en bas que d'en haut ; et, dans la vie aristocratique il y a, avec les éblouissements qu'elle devait causer à l'affranchi Térence, une élégance menteuse dont ses œuvres se sont fardées aux dépens du vrai. L'excès du bonheur à gâté ce talent un peu triste qui avait déjà tant de dispositions à oublier le naturel. Quand il accouple deux pièces de Ménandre pour en tirer une seule, quand il se traîne dans

124 ÉTDDES SDR LA COMÉDIE LATINE.

Tornière de rimitation, non-seulement des Grecs, mais des latins ses contemporains, il faut lui savoir gré d'un peu de vraisemblance , à défaut de vérité. Je préfère donc Plaute pour sa verve libre souvent jusqu'à l'incorrection , pour son bon sens rempli de bonne humeur, qui brave à tout instant la gêne et le clair-obscur. Cet oubli de la mesure , qui est pour nous une des parties les plus intéressantes de son talent, parce qu'elle nous révèle le fond véritable de cette société trop discrète sur sa vie intérieure, ce mensonge si transparent d'une étiquette grecque pour dissimuler, ou plutôt pour mieux faire ressortir des caractères tout Romains, tout en lui m'attache et m'instruit. Cette ville de Rome si remplie de turpitudes bourgeoises, ces maisons de débauche plus animées, plus curieuses que le foyer domestique, mais qui ne sauraient remplacer la famille qui, dans l'antiquité, n'étaitpas mêlée à la société, ces valets insolents qui se vengent de la servitude par l'effronterie, je les étudie à l'aise, je les vois sans fard dans le panorama du grand comique. Plaute est pour moi le chroniqueur préféré de la bourgeoisie Roniaine. Seulement, il raconte et montre tout à la fois. Il est plein de gaîté, mais il est sérieux au fond. Il a de l'esprit, souvent trop d'esprit peut-être, mais son esprit ne sacrifie pas la vérité. Ce ne sont pas les grandes scènes du Forum, ce n'est pas le spectacle du patriotisme Romain que je vais chercher là, ce sont les comméra-

lES FEMMES. 125

ges et les vices de cette rue des Toscans que Lucilius dénoncera aussi, c'est le ménage de la plèbe Romaine, c'est comme les coulisses du forum dont je deviens le témoin. Il est pour la bourgeoisie de Rome ce que sera Tallemant des Réaux pour les ruelles du 17*siècle ; seulement c'est Tallemant, moins la calomnie et avec un grain de poésie de plus.

Cette poésie, mêlée d'alliage, a eu, je le sais, ses détracteurs. Horace en fut. Mais je crois à peine nécessaire ici de défendre Plante contre Horace. Le gros sel de l'un ne devait guères complaire au goût raffiné de l'autre. Horace est un critique nourri de l'art grec. En politique, il a gardé quelque chose de la vieille indépendance Romaine ; en littérature, il a oublié son origine. Yoyez plutôt : ce Livius Andronicus qu'il étudiait dans son enfance à l'école du sévère Orbilius , Atta, Pacuvius, Afranius et tant d'autres noms consacrés par le temps et le génie, il s'étonne qu'on les admire, il cherche à affaiblir leur gloire. Le vers saturnin, dont l'origine remonte aux premiers essais de la littérature Romaine , à Nsevius, par exemple, ce vers lui paraît une chose horrible : horridus ille numerus Saturnins, C'est là d'ailleurs le défaut des siècles de perfection sociale. Lorsque les mœurs ont acquis toute leur politesse, quand la langue a atteint son moment le plus parfait , il semble que la prospérité littéraire présente fasse oublier les tâtonnements naïfs, la veine origi-

nale du passé et que les jeunes poètes, les heureux dujour doivent ridiculiser leurs aïeux. SousLouis XIV je retrouve le même dédain pour la vieille langue française. Chapelain, surpris par Ménage au moment où il lisait le vieux roman de Lancelot, a bien de la peine à se défendre d'avoir fait une lecture si peu goûtée alors(l). Boileau qui a blâmé Lafontaine d'avoir employé dans sa fable du Bûcheron une autre langue que celle de son siècle (2), n'a-t-il pas dénié aussi à Molière le prix de son art parce que l'incomparable comique a mêlé un peu d'alliage à ses meilleures comédies,

Et sans honte h Térence allié Tabarin,

comme si les œuvres secondaires de Molière étaient sans prix, comme si le rire poli avait seul le monopole du génie, à l'exclusion de la gaîté bourgeoise? Ce serait un curieux sujet d'étude de comparer les femmes de Molière à celles de Plante :d'un côté, la subordination, la retenue, dans la famille antique ; d'autre part, l'émancipation, la coquetterie, dans le gynécée moderne. Pour mieux juger de la femme telle que l'avaient faite le monde et le théâtre romains, il ne serait pas inutile de la mettre quelque-

(1) Mémoires de Sallengre, Continuât, par le P. Desmolels, t. vi, 2* part.

(2) Voir Mémoires sur la vie de Jean Racine, par Louis Racine. Edi t. Aimé- Martin. Paris, Lefevr., 1835. l"part., p. 87. — D'AIembert croit celte assertion fausse.

fois en regard de celle que Molière nous a fait connaître. La lumière jaillit du choc des contraires et Ton se prend à aimer mieux ce qu'on avait dédaigné quand on le compare à ce qu'on aime encore, et réciproquement. Je sais que le rôle, ou, si Ton veut , le règne de nos femmes n'a plus guères de rapport avec la sujétion des femmes païennes et que le parallèle ne paraît guères possible entre deux sociétés si complètement différentes sur ce point. Mais je n'essaierai les rapprochements que lorsqu'ils me paraîtront s'offrir d'eux-mêmes, et l'étude que j'entreprends ne sera pas un parallèle prolongé.

Il y a dans Plante des indications suffisantes pour suivre la femme depuis sa sortie de la maison paternelle jusqu'à sa décrépitude, depuis ses cheveux blonds jusqu'à ses cheveux blancs. Il est vrai que ce n'est ni là ni dans les livres qu'on peut étudier dans tous ses détails la viedesfdlesdes conditions libres, telle que larègle Romaine l'avait façonnée. Le théâtre était discretsurce point : il nous en a donné de rares copies. La famille était comme Auguste, qui n'aimait pas de voir prodiguer son nom dans les vers des poètes, de peur de le démonétiser. Elle se défendait contre la curiosité d'un pubHc épris de scandales, par le prestige de sa vieille austérité et, il faut bien le dire, par sa monotonie même. Quel attrait pouvaient offrir aux foulons, aux petits marchands, aux mangeurs de pois chiches, à toute la plèbe bruyante et inattentive delà cavea^ ces mœurs d'in-

128 lÊTUDES SUR LA COMEDIE LATINE.

térieur, étrangères aux affaires publiques, et ordîdinairement contraires à ces menus désordres du dehors qui composent ou récréent la vie des peuples sensuels? La mère vouée aux soins du ménage, la fille occupée à filer, à aller aux écoles ; le fils lir é, souvent par sa mère elle-même, à un libertinage qui alors n'avait rien de repréhensible, voilà ce qu'était la famille Romaine. La matrone et sa fille n'en pouvaient guères varier la froide régularité. Le père et son fils l'auraient pu, s'ils n'avaient toujours vécu au dehors, au milieu des affaires et des plaisirs, et si on ne les eût rencontrés moins souvent chez eux qu'au Champ-de-Mars, par exemple, ou au cirque, dans les temples ou dans les boutiques (1).

Chez les femmes de naissance libre, l'éducation avait un caractère moins grossier que chez les hommes. A l'origine de Rome, au moment où la renommée prêtait à Hermodore d'Ephèse la rédaction des Douze-Tables , lorsque les Romains commençaient à goûter les institutions de la Grèce et â connaître les inspirations de sa muse, les femmes vivaient tout à la fois sous l'empire de la sévérité locale, et, sans doute, des traditions Helléniques.

Au temps d'Homère, les femmes ont je ne sais

(1) Voir Amphitr. 855, — Cf, CatuU., lv.— OvicU, Ars Am,y ni, 289.

quelle majesté jusque dans les moindres soins de leur ménage. Elles partagent le meilleur de l'autorité conjugale. Elles ont l'ascendant de la beauté, et c'est là ce qui les distingue de la femme chrétienne ; elles sont aimées ou admirées pour leurs vertus, Hélène, toute coupable qu'elle est, se fait pardonner les malheurs de Troie à force de grâce : les vieillards d'Homère la trouvent si semblable aux déesses qu'ils n'osent la blâmer. Pénélope est un modèle de résignation et de constance conjugales. Lorsqu'elle fait cesser, par sa présence, les désordres de ses prétendants et qu'elle change leur licence en respect, elle est en face d'eux comme le symbole du bien en regard de l'immoralité. Son prestige s'explique, mais il sera de courte durée. A cette époque encore, les femmes assises près de leurs époux, prenaient part à tous les banquets. Elles reposaient sur le même lit que les jeunes gens et les vieillards, que Nestor et Phénix (l).Tout était pur alors : l'innocence couvrait, justifiait tout. Ce sont des jeunes filles qui, par l'ordre de Pénélope, baignent Ulysse là son retour dans Ithaque , et il est à peine besoin de citer Iphigénie, Polyxène, Antigone, Alceste, Hécube pour rappeler les vertus ou la beauté de la fdle et de l'épouse grecques, que l'épopée et la tradition avaient transmises à la tragédie. Mais le mal était, là comme ailleurs, l'inévitable voisin du bien. La

(4) Voir Athénée, étUt. Tauchnilz, i, cap. 46, pag. A5.

ÎSO ÉTUDES SUR LA COMIÉDÎE LATINE,

critique devait suivre Tapologie. A côté d'Homère, Hésiode médira des femmes; il se souviendra de Clytemnestre plutôt que d'Andromaque.

« Se fier aux femmes, s*écriera-t-il, c'est se fier à des fourbes (1)!»

et plus tard Euripide, le peintre dlpliîgénie, écrira Médée et se rendra célèbre par la haine que ce sexe lui inspire.

La constitution républicaine qui succéda à la royauté changea complètement leur sort. Ces occupations d'intérieur, qui primitivement n'étaient qu'une partiedeleurs attributions, devinrent laseule, après l'invasion Dorienne. La femme grecque fut reléguée dans sa maison, sans relations avec le dehors et réduite à subir les événements qu'elle aidait à préparer naguère. Cet état d'infériorité, qui était dû en partie aux agitations politiques des diverses républiques entr'elles , permettait aux époux de porter toute leur attention aux luttes de rAgora(2).

La comédie ne pouvait manquer de saisir et de ridiculiser ce besoin de leur émancipation première qui devait dominer les femmes, à l'aspect de tant de débats dont elles ne prenaient plus leur part. Thucydide a beau dire, pour les ramener à leur infériorité, que le plus bel apanage des femmes est de se cacher et de ne point faire parler d'elles ; Aris-

(1) Hésiode, les Œuvres et les Jours, édlt. Tauchn., vers. 3/i6.

(2) Voir Stobée, sei^m. , y^rssim, et, dansWolf, Mulier. grœc. fragm, GoeUing. 1739. les lettres, 150, 151, 152, sur l'harmonie et la sagesse des femmeSf par les Pythagoriciennes Périctione et Phintys,

tophane, au lieu d'une sentence, essayera de le leur apprendre par des exemples. La Lysistrata et les Harrf/z^M/^f/^^sseronttoutensemble un tableau de mœurs et une leçon. Des femmes qui conspirent pour la politique ou qui veulent inaugurer la communauté des biens et l'égalité des deux sexes, sans y réussir, un poètepopulaire qui se moque d'ellesetleur fait avouer maintes fois combien elles sont peu aimées de leurs maris ; tout cela parlait bien haut contre leur sexe. C'était un avertissement ingénieux et efficace de rester désormais dans leurs maisons, d'exercer une active surveillance sur les esclaves, de songer à la fabrication de la toile et des vêtements, à la cuisson du pain, d'économiser avec soin le superflu ; préceptes sages, que Xénophon, lui aussi, avait écrits pour elles, et qu'elles trouvaient sans doute humiliants puisqu'elles s'y rangeaient si peu.

Le secr< t de leur déchéance se trouve ailleurs aussi. Le discours de Démosthènes contre Nééra est un tableau de mœurs bien plus instructif encore que les leçons d'Aristophane et deXénophon. Lapopularité croissante des courtisanes, leur esprit, leurs relations avec les hommes les plus influents de la république, leur commerce plus aimable et moins onéreux que celui des femmes mariées, leur séduisante dépravation poussée à ses dernières limites, nuisaient de plus en plus à l'ascendant des épouses. Faut-il s'étonner si celles-ci ne s'asseyaient plus à table, avec des étrangers, à côté de leurs époux, comme aux

temps homériques (1), et si Ménandre et Philémon les ont tant décriées dans la plupart de leurs pièces? (2)

Au nombre des règles que Xénophon a prescrites à répouse dans ses Economiques, se trouve celle de nourrir et d'élever ses enfants. II n'y a pas de chapitre spécial pour la jeune fille. Aristophane, de même, dans la dispute du Juste et de L'Injuste de ses Nuées, n'a parlé que de l'éducation des hommes. Les Grecs ne donnaient toute leur attention qu'à ceux-ci. Les Romains ont été aussi discrets ou aussi négligents à cet égard. Nous avons à peine, je l'ai déjà dit, quelques instructions sur la vie des jeunes filles libres de Rome. Dans les honnêtes familles, elles avaient été élevées, des le principe, sous l'œil de leurs mères, suivant avec elles la direction paternelle, et accoutumées à de sévères de-

(1) Voici dans la préface de Cornel. Nepos, De vita excellent, imperat, un curieux passage qui marque la différence entre la Romaine de son temps et la femme grecque : « Avons-nous honte de conduire nos femmes dans les repas auxquels nous assistons? Nos mères de famille ne tiennent-elles pas les premiers rangs chez elles et dans le monde ? Il n'en est pas de même en Grèce. La femme n'est admise qu'à la table de ses proches, elle ne séjourne qu'au fond de sa maison, appelé gynécée ; personne n'y pénètre que ses plus proches parents. » Cf. Fragment. Menandri, édit. Didot, fragm.^ 2, 'UpùoL,

(2) Voir Ménandre, fragm., i. Âdelp/ies. — 6. Pécheurs. — 2. Cousins^ —p. 32. Fragm. du Mysogyn, — p. 40 de la Tonsa^ — p. Ul. du Collier et passim.,,

Philémon. édit, Didot, p. 12A. Fragm., xliy, et p. 128. Fragm.^ 76, 77, 78, 85, 103, 105, 106.

voirs (1). A l'origine de Rome, sous l'empire de la morale et de la règle, on choisissait quelquefois une parente d'un âge mûr et de principes exemplaires pour lui confier tous les rejetons d'une même famille. Devant elle, on n'eût rien osé dire qui offensât la décence ou inquiétât la pudeur. Ce n'étaient pas seulement les études et les travaux de l'enfance, mais ses délassements et ses jeux qu'elle tempérait par je ne sais quelle sainte et modeste retenue (2). Bien que Varron dise encore plus tard, dans ses Ménippées « la jeune fdle est exclue du banquet, parce que nos ancêtres n'ont pas voulu que les oreilles de la vierge nubile fussent abreuvées du langage de Yénus, » cette discipline s'était bien affaiblie déjà au vi^ siècle de Rome. L'invasion du luxe et des mœurs de la Grèce et de l'Asie, le grand nombre des femmes maîtresses de leurs dots et, par suite, plus libres dans le mariage, la contagion du célibat et les ravages portés par les célibataires au sein de la société, avaient ébranlé la vieille austérité.

Plante, dans tout son théâtre, n'a osé montrer qu'une seule fdle libre , mettant toutes les autres dans la situation exceptionnelle d'enfants exposés dès leur bas-âge , perdus pour leurs familles , laissés à la merci du vice , des malheurs , de la

(J)Tit. Liv., dit au sujet de Virginie, m, /i4:Perinde uxor instituta fue« rat, liberique instituebanlur.

(2) Dialog. de Causis corruptœ Eloquent, C. 28.

misère, et n'ayant gardé quelquefois que la noblesse du cœur au lieu de la dignité du rang, tant il craignait tout ensemble de n'être pas vrai et de profaner cette mystérieuse discrétion où se réfugiaient l'orgueil et la chasteté des femmes bien nées. La fille de Saturion du Persan représente seuk, dans ses comédies, la jeune Romaine de condition libre. Mais, là encore, le grand comique a été habile et circonspect. C'est à un des derniers degrés de la société libre qu'il l'a choisie et il s'est bien gardé de la montrer amoureuse. Saturion, son père, est un parasite; et la vertu de la fille vient plutôt de sa condition propre que des exemples qu'on lui donne. Est-ce à dire que cette droiture, mise en regard des fourberies de Saturion, soit un charme ici? Plaute a mieux aimé la rendre austère qu'attrayante; et il avait pour cela de bonnes raisons. 11 fallait défendre tout son tliéàtre, son époque ; il fallait prouver que la vertu ne gagnait rien à être tirée de son sanctuaire, car elle touchait au pédantisme, et par conséquent à l'ennui. Il fallait faire ressortir, par le contraste, ces portraits de femmes graveleux, mais piquants, que l'auteur avait si complaisamment prodigués ailleurs et justifier, du même coup, les préférences de son auditoire.

Cette fille de Saturion , le dirai-je ? n'est pas sans ressemblance avec quelques femmes de la société moderne. Avec sa morale sèche et trop expé-

rimentée , avec son goût des sentences bien tournées, elle me rappelle l'Hôtel de Rambouillet. Je ne sais s'il faut accepter cette maison fameuse comme le chel-lieu de la décence et de la pudeur au xvir siècle, ainsi que le voulait M. Rœderer; mais il est vrai de reconnaître que les D'Angennes, que Madame de Sévigné tranchaient assez fortement, par leur vie, avec le reste de ce monde où la galanterie couvrait et fomentait des désordres. Parmi les femmes célibataires et honnêtes, je ne sache pas de plus digne représentant de ces Jansénistes de C amour ^ comme les appelait Ninon, que la laide et sentimentale Scudéry, dont Boileau disait cruelle avait encore plus de probité et d'honneur que d'esprit (1). Il ne faut pas trop s'en étonner. Le pédantisme, dans une âme bien douée, était un préservatif alors. Le commerce des personnages et des faits illustres n'est pas toujours stérile. Quand on parle de Brute et de Gléhe, on tient à se montrer, comme eux, meilleur que les autres , et les grands noms peuvent inspirer les grandes choses. La fille de Saturion, dans le Persan^ pst un peu de cette école-là. Mademoiselle Scudéry, au milieu des vices du xvn* siècle, traite les sentiments avec ce ton prétentieux qu'elle devait à l'hôtel de Rambouillet et à sa condition de vieille filleauteur. A Rome, au sein des débordements qui se

(5) Voir son dialogue des Héros de iîoman,— Préface, ann. 17i0#

montraient déjà, Plante entreprend de mettre en scène aussi une personne spirituelle, sermonnant son père avec la science d'une fille bien apprise et traitant ses propres devoirs en précieuse Romaine qui a étudié sa loi des Douze Tables, Quand on lui demande ce qu'elle pense des remparts qui défendent la place, elle répond : « Si les habitants sont vertueux, je la crois assez bien défendue: pourvu qu'on ait exilé la Mauvaise Foi, le Péculat, l'Envie, etc. ». Mademoiselle de Scudéry n'eût pas mieux dit. Seulement , au nombre des vertus elle eût ajouté la Bienséance et fait couler le fleuve du Tendre autour des remparts.

Ce fleuve-là nous mène droit ^ux jeunes premières de Térence. Bien que postérieures de vingt ans aux jeunes filles de Plaute , elles sont d'une ing^énuité et d'une grâce où l'imagination du peintre est pour quelque chose , pour trop peut-être. Quelle discrète et aimable création, par exemple, que l'Antiphile de VHeautontimorumenos ! Le travail à l'aiguille, une parure simple, point de bijoux, des cheveux flottants négligemment sur un cou modeste : voilà Antiphile (1). La physionomie est heureuse, et la touche de Térence se reconnaît à la délicatesse du trait. On aimerait à croire que ce devait être là, ou à peu près^ la jeune

(1) Terent. Heautont, 285. — Térence a une prédilection et un arl tout particulier pour celte sorte de personnage. Voir PhormiOf 103.

Romaine d'alors , élevée près de sa mère, dans la sévérité de la règle primitive. Il y a je ne sais quel parfum pudique qui s'exhale de ces retraites dérobées à l'agitation du dehors, où s'enfermaient les femmes grecques et romaines, comme en un sanctuaire inaccessible à la passion; pareilles à ces femmes de l'Orient moderne qui cachent leur beauté sous les bandeaux et le cachemire, comme en une châsse sacrée, pour ne point exciter les regards profanes et pour conserver la paix du cœur.

Il me semble que la jeune Virginie devait avoir vécu de cette vie austère et pure lorsqu'elle commença à suivre les écoles publiques, et que le regard audacieux de Clodius la rencontra dans tout l'éclat de cette beauté que donne au visage d'une honnête femme le charme delà jeunesse augmenté de la pudeur surprise :

Gratior et pulchro veniens in corpore virtus.

L'offense alors venait du mépris qu'un patricien fesait d'une plébéienne ; l'orgueil du rang se confondait avec la chasteté du sexe dans ce sentiment d'effroi pudique que Tite-Live prête à Virginie. La résistance était toute la vertu alors. Plus tard, sous l'influence du Christianisme naissant, ce sentiment mélangé de la femme dépouillera son orgueil pour s'élever plus haut et s'ennoblir par la résignation. Sa force, au lieu d'être toute virile et extérieure, deviendra plus sublime en se contenant. Puisée à

138 ÉTUDES SUR U COMÉDIE LàTINE.

des sources moins terrestres, elle imposera l'admiration en fesant taire le désir, ou elle subira les affronts sans trouble ; et la souffrance , au lieu d'être l'épreuve de la vertu, en sera comme la consécration et le baptême. Après la mort volontaire viendra le martyre, après Virginie, Jeanne-d'Arc. Rien de pareil dans 1 Antipbile^de Térence. J'y reconnais, malgré moi , je ne sais quelle ressemblance éloignée avec l'Agnès de VEcole des Femmes, Agnès, comme Antiphile, vit dans l'innocence et dans la pratique des devoirs d'intérieur ; elle ne néglige pas l'aiguille, cet instrument de la vie honnête, de l'industrie et quelquefois aussi de la fourberie des femmes. Lorsqu'Arnolphe lui demande :

Qu'avez-vous faitencor, ces neuf ou dix jours-ci?

Agnès répond :

Six chemises, je pense^ et six coiffes aussi.

Est-ce une raison pour que la pupille ne trompe pas son tuteur? Agnès ne le croit pas, et joue Arnolphe au bénéfice du jeune Horace. La vertueuse Antiphile n'a pasplus de scrupule; malgré la précaution prise par Térence de la cacher trop souvent au spectateur, Antiphile n'hésite pas à s'associer à la ruse d'une courtisane pour épouser plus sûrement celui qu'elle aime. Cette pureté relative, dont Térence aime à orner ses héroïnes, cette candeur^

restée sans tache malgré l'absence de l'amant et le manque d'une famille, en dépit des funestes conseils de la misère et de l'isolement ; cette Virginie de second ordre, qui, cette fois, s'est fiancée toute seule à un autre Icilius, me semblent une sorte d'exception ici. Les temps et les mœurs n'étaient plus les mêmes. La corruption, depuis Plante, n'avait fait que s'accroître ; et l'éducation, au moment où écrivait Térence, se gâtait par le goût même des jeux usités au théâtre. Térence a ici un contradicteur remarquable. Voici une réfutation que j'emprunte à un discours de ce même Scipion Emilien, qui fut son ami. C'est un récit curieux des mœurs d'alors :

« On apprend , dit-il , aujourd'hui des arts déshonnêtes. On » va avec des hommes de mauvaises mœurs , se mêler aux jeux » des histrions, au son de la sambuque et du psaltérion. On ap- » prend à chanter, ce que nos ancêtres mirent au rang des cho- » SCS indécentes pour les enfants de condition Hbre : les jeunes » gens et les jeunes filles de noble naissance vont , dis-je , dans » les écoles de danse, au milieu d'hommes de mauvaises mœurs. » Quelqu'un m'ayant rapporté cela , je ne pouvais me mettre » dans l'esprit que les hommes nobles enseignassent de pareilles » choses à leurs enfants, mais ayant été conduit dans une de ces » écoles de danse , j'y ai vu en vérité plus de cinq cents jeunes » gens ou jeunes filles de condition libre. Parmi eux, j'ai vu, ce » qui m'a vivement affligé pour la république , un enfant âgé » d'environ douze ans, portant encoie la bulle, fils d'un candidat, » qui exécutait avec des crotales une danse qu'un jeune esclave » impudique ne pourrait honnêtement exécuter (1). »

(2) Macrob., Satatru^ ii, 10.

lÛO ÉTUDES SUR LA COMÉDIE LATINE.

Cette délicatesse que Térence donne ailleurs encore à ses jeunes premières est donc un progrès qui va au-delà des mœurs de son siècle. Ce n*est plus l'instinct brutal et mobile que Plaute décrit avec une vérité si audacieuse, ni cette sensibilité primitive de quelques-unes de ses héroïnes ; ce n'est plus la chair seule qui glorifie ses sensations sous le nom de sentiment. C'est mieux déjà que l'amour d'Anacréon, de Properce et d'Horace, où le dévouement n'avait rien à voir. Je sens battre dans ces cœurs trop policés, non plus un sang impétueux et révolté, le sang de l'Italie païenne, mais j'y touche à une fibre plus délicate et à je ne sais quelles tendres émotions qui semblent de l'amour moderne. On raconte qu'un Scipion ( il faut toujours citer cette famille là quand on parle de Térence), après une de ses conquêtes, trouvant parmi ses prisonniers une captive d'une beauté admirable , se sentit la force de la respecter et la rendit aussi pure qu'il l'avait reçue à un prince Celtibérien, son fiancé. Il y a quelque chose de ce respect chevaleresque dans la plupart des amours de Térence. On dirait que par l'élégance il a trouvé la politesse, et que sa réserve naturelle lui a fait deviner la pudeur et la discrétion de l'amour.

Il s'oublie quelquefois cependant et , quoiqu'il fasse, il est ramené involontairement à la vérité Romaine, au culte de la beauté sans apprêts. Ecoutons Cheréa dans VEunaque. Ce qu'il exalte dans

LES FEMMES. iji

celle qu'il aime, c'est le naturel du teint, la fermeté des chairs, la forte sève,

Color verus, corpus solidum et succi plénum.

Son cœur bat comme celui de Chérubin, et il ajoute (1) :

«Ce n'est pas une fille comme les nôtres, à qui «les mères abaissent les épaules, serrent la poitrine • pour leur faire fine taille. Quelqu'une a-t-elle un > peu d'embonpoint? la mère dit que c est un athlète, » et lui retranche la nourriture. Malg;ré la bonté de «son tempérament, on en fait un fuseau.»

En vérité, se mettre à jeun pour chasser l'embonpoint! voilà un raffinement de coquetterie que l'industrie de nos femmes n'a pas surpassé. C'est pour nous toute une révélation. Ainsi, ce besoin de plaire qui autrefois ne se séparait pas de l'estime, s'en était détaché à ce moment. Le goût des grâces extérieures avait envahi le gynécée, et la jeune fille subissait là aussi , non-seulement l'exemple, mais la direction maternelle!

(1) Eunuch., 313-318. —Dans les Adelphes, 102. Micion s'écrie : o Ce n'est pas un si grand crime à un jeune homme, croyez-le bien, que d'avoir des maîtresses, de boire, d'enfonctr des portes. »

Non est flagitium, milii crede, adolescentulum Scortari, ncque potare, non est ; neque fores Effringere.....

Térence est bien Romain à cet endroit-là I

illi ÉTUDES SUn LA COMÉDIE LATINE.

Du besoin de plaire à plaire il n'y a pas loin. Pourvu qu'on eût une dot, fût-elle de dix talents (1), ou même de deux (2), on trouvait un mari. Le désordre même à ce prix n'était plus un obstacle, « Ne vois-tu pas, dit Saturion , quelles sont les mœurs d'aujourd'hui, avec quelle réputation tant de filles trouvent ici à se marier? pourvu que la dot y soit, le vice n'est plus vice » (3). La fortune était donc devenue la seule condition nécessaire pour faire porter devant la nouvelle mariée, comme dit Olympion (4) , le flambeau du mariage. Les orphelines étaient plus heureuses ; elles recevaient au lieu d'apporter, et n'avaient pas toujours à craindre de rester filles. Car, j'imagine que la loi qui ordonnait à leurs plus proches parents de les épouser, au dire de Géta dans le Phonnlon, était aussi une loi Romaine. 11 y avait quelques exceptions pourtant. On pouvait éviter le mariage en leur donnant une dot de cinq mines , mais pour cela il fallait que l'orpheline fût notoirement décriée (5).

Les flambeaux n'étaient pas seuls destinés aux honneurs de la noce : les chœurs, les flûtes y figuraient aussi (6). Quelquefois la joueuse de flûte se

(1) Andr., 952.

(2) Heauton., 835.

(3) Plaut., Persa.i v. 382.

\u) Plai.t., Casin., v. 30. Voir la note de M. NaudcU

(5) Phormio, 29e, et 409.

(6) Adelph., 910. —Catulle, l\i, v. 21 sqq. est bien plus explicite . Les vers fescennins, les noix réi andacs partout, ne manquaient pas. — Cf. Virgil. Eclog., VIII, 30.

tEâ FEMMES. 1A9

fesait attendre et retardait le moment solennel (!)• D*autres fois c'était la lenteur de la jeune épouse qu'on accusait. « C'est la lenteur même, assurément, qui a donné naissance aux femmes, s'écrie Pleuside, dans le Fanfaron^ car, de toutes les lenteurs imaginables, il n'y en a pas d'égale aux leurs. » Le mari d'une coquette à sa toilette dirait-il autrement aujourd'hui? Le moyen, en effet, d'être lestement préparée, quand on avait près de soi une mère occupée à serrer la taille, et autour de soi des esclaves, vingt costumes, vingt coiffures de modes nouvelles à essayer, à endosser; t la tunique transparente, par exemple, ou la tunique épaisse, le linon à franges, l'intérieure, la chamarrée, la fleur de souci , la safranée, le par-dessus ou bien le sensdessus-dessous, le bandeau, la royale ou l'étrangère, la vert-de-mer, la plumetée, la jaune-cire, la jaune-miel, et mille autres frivolités? » (2) Heureux encore l'époux impatient s'il n'avait pas d'autre sujet de plainte, et si, durant les apprêts de la fête, il ne voyait point un chien noir étranger dans

(1) Ter. , Adelph. loc. cit.

(2) Plant., Epidîq.., v. 211 sqcf. — Comparer avec ce passage un curieux morceau où il est parlé des cornes, hennins^ et autres atours que les femmes portaient sous Charles VI. Paradin , Annal, de Bourgogjie, liv. iir. ann. 1428. — Cf. d'Argentré, liv. x. C. 38. — Voir dans Vertot Mem. acad, Inscrîp., t. VI, p. 736, une curieuse description de la coiffure appelée fon^ tanges : il termine ainsi : « Pourra t-on croire qu'il fallait pour ainsi dire un serrurier pour coiffer les dames du 17* siècle? » Cf. PœnuL, v. 22/i. Térence, Heautont v. 240 dit des femmes à leur toilette :

Dnm moliunlur, duni comuntur, annus est.

illd ÉTUDES SUR LA COMEDIE LATINE.

la maison, ou un serpent tomber dans la cour, ou une poule chanter au plus beau moment : présages funestes de l'infidélité et de l'autorité prochaines de la jeune mariée. (1).

Jl ne faut pas trop s'étonner que ce soit surtout à Térence que nous empruntions les principales scènes de la vie des filles libres et de leur mariage. C'est au mariage que Térence pousse avant tout ses personnages, mais au mariage où l'affection soit subordonnée finalement à la convenance. Le théâtre latin, en général, glorifie le mariage d'inclination (^). Mais chez Térence, la sympathie, quand il y en a, s'augmente de la distinction. Toutes ses jeunes premières se marient ou sont admises dans la famille, à l'exception d'une seule qui est une courtisane éhontée, la Bacchis de VHeautontlmorumenos, Quand il fait prédominer la force des sympathies, il va jusqu'à conclure des mariages sans aucune dot, témoin celui de Callidie avec le fils de Demée dans les Adelphes^ malgré cette loi de l'opinion qui ne sanctionnait pas les mariages non dotés (3).

Térence a fait plus encore pour la bienséance.

(1) Terent., Phormio, acl. A, se. 5. Voir la note de Lemonnier.

(2) Voir, à ce sujet, un judicieux article de M. Saint-Marc Girardin, Journal des Débats^ 24 septembre 1844.

(3) Plaute contient un passage remarquable à ce sujet Dans le TVinitm., V. 645 sqq. Lesbonicus dit à Lysilèle qui lui offre d'épouser sa sœur sans dot, « J'aime mieux être pauvre et n'être pas déshonoré ; qu'on ne dise pas, à ma honte, qu'eu te la donnant sans dot, j'ai fait de ma propre sœur ta concubine et non ta femme. » Plus tard le juriscons. Paul, l, 2, de Jur, dot., prouvera que cet usage est devenu une loi. II dira : Reipublicœ interest muliercs dotes salvas habere propter quas nubere possint.

Sous le couvert des Grecs, il a imaginé de mettre au théâtre des femmes nées libres, mais d'une liberté que la scène pouvait montrer sans inconvénient. (1) Ce sont des étrangères ou des orphelines pauvres, comme Antiphile, vivant dans l'obscurité, avec une mère, une amie ou une étrangère comme elles, de cette vie équivoque qui n'est point le vice, puisqu'elles gardent une entière fidélité à celui qu'elles aiment, et qui n'est pas la vertu, puisqu'elles ont un amant et souvent un mari clandestin.

Je ne veux point examiner si ces créations mixtes ne devaient pas compromettre davantage cette sévérité du foyer domestique que Térence tenait à ménager. Je constate seulement que, à défaut de Plante, c'est là surtout qu'on devait trouver quelques détails sur la fille libre de la Comédie latine.

Plante me paraît avoir mieux servi la cause des honnêtes femmes en reléguant indistinctement parmi les courtisanes ou les captives, ce qui est

(1) Térence, HeautonU 226, dit d'Antiphile :

Bene ac piidice eductam, ignarara artis meretricloe ,

et de Phanie dans le Phormion , 6A0 :

Perliberalis visa est

l/iO ÉTID2S SUR LA COMEDIE LATINE.

ordinairement la même chose, toutes les âme» ingénues qui s'étaient laissé surprendre par l'amour. Il n'y a pas de scènes plus piquantes, plus vives ou plus touchantes que toutes celles qu'il a écrites sur cette partie trop importante du monde romain. On pourrait ici faire des catégories sans fm et tracer l'histoire de la courtisane esclave, de l'affranchie, de la cliente, de l'indigène, de l'étrangère, etc. Il n'y a, à le bien prendre, que deux classes à noter. Ce sont les courtisanes viles, et les courtisanes honnêtes.

Les courtisanes viles ont une poétique, j'aime mieux dire une règle de vie curieuse. 11 n'est pas besoin de reconnaître que l'intérêt en fait le fond. Les vieilles, qui ont gaspillé leurs jeunes années dans le désordre , n'ont plus que le souci de l'argent et de la bonne chère. Rarement la coquetterie leur est restée. Je doute qu'il y en eût beaucoup de semblables à ces Phrynés surannées dont se moquait Scapha dans la Mostellaria « qui ?e parfument de toutes sortes de parfums et qui tâchent de se remettre à neuf; vieillotes édentées qui dissimulent avec du fard les défauts de leur personne. Chez elles, quand la sueur vient à se méhr avec les parfums, l'odeur qu'elles ont ressemble à ces mélanges de plusieurs sauces que font quelquefois les cuisiniers (1). «Elles aimaient mieux le fard joyeux

(I) Plaul., Mostel.y v. 273 sqq.

lES FEMMES, 117

qui vient d'un bon vin et se faisais it gîoîte de mériter les noms du Multlbiba et de Merobiba^ comme Tibère plus tard celui de Biberlus Mero. Ce qu'elles n'épargnaient pas à leurs jeunes écolières, ce sont les conseils sur l'art de tirer de l'argent d'un cœur épris et sur les suites désastreuses d'un amour véritable, quand celles-ci en étaient atteintes. Quant aux belles paroles des amants ruinés, aux promesses séduisantes, c'étaient pour elles peines perdues. Elles n'avaient foi qu'à ce qu'elles tenaient. « Nos mains ont des yeux , répondait la vieille Cléerète à un amoureux appauvri, elles ne croient que ce qu'elles voient. »

Elles étaient tantôt les maîtresses, tantôt les servantes de leurs jeunes compagnes. À ce dernier titre, elles devaient faire patte de velours à tout venant, sourire avec agrément et cacher le piège sous mille agaceries (1). Maîtresses, elles n'avaient pas tant de ménagements à garder. Elles étalent à tout moment et tout haut leurs ignobles doctrines. Ce ne sont que comparaisons piquantes jetées sans honte au nez des amants. Tantôt l'amoureux est un poisson qui n'est délicieux que quand il est frais, parce qu'alors on le met à toutes sauces : une fois vieux et quand on en a tout tiré, il ne vaut plus rien; ou c'est une brebis, qu'il faut envoyer paître une fois qu'elle est tondue.

(1) PlauU , TrucuU, 197 — 217.

Tantôt c'est une ville ennemie où il ne faut laisser que les murs. Philosophie destructive qui sème bien des ruines autour d'elle! Enfin ce sont elles qui traitent aussi les grandes affaires et se font donner ces singuliers contrats, signés et paraphés, par lesquels leurs pupilles, moyennant une somme ronde, sont la propriété mensuelle ou annuelle du plus offrant. Nous en avons un complet avec toutes ses clauses dans VAsinaire. (1) C'est un monument de dépravation et de cupidité qui a son prix. J'ignore si les voluptueux de nos jours s'abaissent à faire des contrats pareils. Mais, en tous cas, ils ne les signent pas.

Les jeunes courtisanes, tombées entre les mains de ces mégères, ou de ces traficants non moins rapaces dont le nom de prostltaeurs est assez tristement significatif, trouvaient autour d'elles, on le voit , tous les encouragements de la débauche. Leur beauté, leur jeunesse étaient un appât de plus pour prendre, comme elles disaient, ces puissons si bons à garder, qui tombaient dans leurs rets. Cette beauté était pour elles d'un prix inestimable. Bacchis l'explique fort bien à Antiphile dans YHeautontimorumenos, et Scapha à Philematie dans la MosteUaria, C'est la fragilité même de ce mérite, fort lucratif pour elles, qui les forçait à se

(1) Asinar^ 750, — Cf. Terent, Andr, 79 , et Ovid. Remed, Âmor, 657 — 70.

montrer cupides et intéressées. Car, une fois la beauté partie, les amants partaient avec elle.

« Sur mon honneur, dit la Bacchis de ïérence, je vous félicite , ma chère Antiphile , et vous estime heureuse d'avoir su tenir une conduite qui répondît à votre beauté ; je ne suis plus étonnée , de par tous les dieux ! que chacun vous recherche. J'ai pu juger de votre caractère par vos paroles. Quand je songe à la vie que vous menez , vous et toutes les femmes qui comme vous évitent le monde, je ne trouve pas étonnant que vous soyez si vertueuses, tandis que nous le sommes si peu. Vous avez tout profit à vous bien conduire ; nos amants à nous ne nous le permettent pas ; car ils ne s'éprennent de nous que pour notre beauté. Que cette beauté passe, ils vont offrir leurs cœurs à d'autres. Si nous ne nous sommes préalablement ménagé quelques ressources, nous vivons alors dans l'abandon. Vous, au contraire, si vous avez une fois consenti à unir votre destinée à celle d'un homme dont les goûts sont tout -à-fait conformes aux vôtres, cet homme s'attache exclusivement à vous. Grâce à ce lien , vous êtes comme enchaînés l'un à l'autre, et jamais aucun orage ne peut troubler votre affection. (1) »

Le contraste entre la corruption et l'ingénuité est plus franc dans Plaute :

(' SCAPHA. Grâce à ta johe figure , tout ce que tu mets te va bien.

Philématie. Flatteuse, tais-toi.

ScAPHA ; Ma foi , tu es bien sotte. Est-ce que tu écouterais plus volontiers des mensonges malveillants que des vérités à ta louange ? Quanta moi, par PoUux, j'aime beaucoup mieux m'entendre louer faussement que d'être justement critiquée et de voir qu'on se moque de ma figure.

(1) Térent. Heautont. 381 sqq.

Philématie. J'aime la vérité, je veux qu'oa me la dise; le mensonge m'est odieux.

ScAPHA. Par l'amitié que tu me portes, par l'amour que Philolachès a pour toi^ tu es charmante... Vraiment, parPollux, je m'étonne qu'une fille si avisée , si instruite, si bien apprise et qui n'est pas sotte, se conduise sottement.

Philématie. Eh bien ! montre-moi, je te prie , en quoi j'ai tort.

SCAPHA. Oui , assurément, tu as tort de ne penser qu*à lui , de lui être si dévouée , de n'en pas écouter d'autres. C'est bon pour une femme honnête et non pour une courtisane, de se rendre esclave d'un seul amour.

Philématie. Ne me donne pas de mauvais conseils, Scapha.

Scapha. On voit arriver plus souvent ce qu'on n'attendait pas que ce qu'on attendait. Enfin, si mes paroles ne peuvent pas te persuader de cette vérité, juge de mes paroles par les faits : tu vois un exemple ; quelle je suis, quelle je fus jadis. Je n'étais pas moins aimée que toi aujourd'hui : je me donnai tout entière à un seul amant, et lui, par Pollux, dès qu'il vit la couleur de mes cheveux altérée par l'âge , il me délaissa , il m'abandonna. Sois sûre qu'un même sort t'attend. » (1)

Si encore elles avaient pu se faire un pécule dans leurs bonnes fortunes! Mais « une courtisane es^ pareille à la mer : tout ce qu'on lui donne, elle le dévore sans qu'il y ait ?.ccroissement pour elle. Du njoins la mer conserve : ce qu'elle renferme subsiste toujours. Mais donnez tout ce que vous voudrez à une courtisane , il n'en reste rien , ni pour celui qui donne, ni pour celle qui a reçu ('2). •

(i; PlauU MostelU 17A sqq.

(2) Plaùt. , TVtnum, 531 sqq.

LES FEMMKS,

tsi

La coquetterie et h vanité, ita sunt gloriœ meretri-^ cuml Phronesie l'avoue, les rendaient prodigues. Le libertinage et réconomie ne vont guères de pair, et Plaute, dans le prologue du Trlnumus , avait personnifié V Indigence comme fille de ]^ Débauche, On citait les courtisanes qui avaient su s'enrichir : c'était l'exception.

Ennius nous a laissé de la courtisane et de sa mobilité perfide un charmant croquis dont le théâtre de Plaute est le meilleur commentaire (1).

Cette coquette qu'il compare à :

une balle inconstante Qui circule et voltige et trompe notre attente,

sera plus sévèrement traitée par Luciliùs :

« Plus méchante mille fois, dit-il, que ce lion

(1) Voir Bothe. Poet scenic. latiiu fragm.t in-8°. Lipsl834, p. 75, Scaliger attribue ces jolis vers à Naevius :

.... Quasi in choro pila Ludens datatim dat se et communem facit; Alium lenet, alii nutat, alibi manus Est occupata, alii... perpellit pedera; Alii dat annulum spectandum, a labris Alium invocat, cum alio cantat, altamea Aliis dat digito litteras.

— Lucien, Toxaris» 13. dit de la coquette Cariclée :

0 Tantôt il arrivais des lettres d'amour, tantôt des couronnes de fleurs à demi-fcmées , des pommes mordues, et d'autres charmes employés par les coquettes pour attirer les jeunes gens dans leurs filets et enilammer peu à peu leurs cœurs. »

Cf. Aristénéte ETriaro^al spcoTixal^ 3* lettre. — Horace, sat. r. 10. M f dit que Fundanius excellait à décrire les vices des courtisanes. — Cf. id. EpisU I. 1 7. 54 sqq.

152 lÉTDDES SUR LA COMÉDIE LATINE.

dont nous parlions tout-à-l'heure, plus elle est caressante et plus l'enragée vous mord (1). »

Peut-être veut-il signaler ici plutôt une de ces Laïs à deux oboles, parfumées de lavande, cagneuses (2) dont les courtisanes elles-mêmes faisaient litière. Car là aussi se glissait la vanité des rangs, et Molière n'eût pas manqué de se demander, en les entendant, où la dignité allait se nicher. « Je rentre, dit l'une d'elles, car une courtisane, qui se tient toute seule dans la rue, a bien l'air d'une prostituée (3). » La modeste Adelphasie du Carthaginois ne veut pas se rencontrer à l'autel avec « ces bonnes amies des gardes-moulins, restes de galants enfarinés (4). » A coup sûr, la Lesbie de Catulle ou cette Flora, qui institua le peuple Romain son héritier, n'avaient rien à démêler avec cette méchante engeance , bien qu'elles fussent comprises pour la plupart, les unes et les autres, parmi les femmes du second ordre j in classe secufidâ, comme l'a dit Horace (5).

(1) Lucil. fragm. Corpet. xxx. 12.

(2) Plaut., Astraba, vel CliteUaria-y fragm., 12.

(3) Ibid, fragm., 19.

(4) Plaut., Pœnul.yX. 261 sqq. — Il fautsans doute ranger aussi dans cette classe cette Gréléa citée par Lucilius(Varron Ling. lat., vi, 69), qui était venue d'elle-même trouver un ami : Cum ad se cubitumveneritsponte suaptè. — Cf. Juvenal, Sat. vi. Cette satire est rhistorique le plus complet de toutes ces turpitudes.

(5) Sat. 1. 2. iS :

Tulior at quautô merx est in classe secundâ, Libertin arum dico, etc., etc.

Les poursuites amoureuses dont les courtisanes étaient l'objet ne se cachaient pas dans l'ombre comme pour les filles de condition libre. On n'avait aucun scrupule de leur faire des signes en les rencontrant, de les appeler tout haut en pleine rue. On ne s'en tenait pas là : tantôt leurs portes étaient assiégées par \'ingt carillons ou charbonnées d'inscriptions galantes avec le bout de cette même torche qui, la nuit, servait à éclairer les soupirants; tantôt c'étaient leurs fenêtres qui retentissaient sous les doigts de ces amis impatients (1). La Tarentllla de Naevius, la coquette d'Ennius, les courtisanes de VAsinaire et de la Mostellaria^ nous ont appris comment toutes ces avances étaient accueillies. Nous savons même, par un passage du Fanfaron^ qu'il ne fallait pas toujours prendre au sérieux les appels que les courtisanes faisaient à leur tour en pleine voie publique (2).

Une fois trouvé et accepté, l'amant quittait rarement celle qu'il avait choisie. Il la suivait même aux écoles, comme Phedria, par exemple, aimait à le faire pour Pamphile du Plwrmion, la conduisant et la reconduisant sans cesse. On y allait, entr'autres, apprendre à jouer de la lyre. (3) Mais quand la moisson ne donnait pas et que les galants man-

(1) Plaut., Mercat, v. Zi02 sqq. Cf. Aristoph. A^^pv. llili, — Propert. i. 16. — Horat. od., i, 25.— jii, 10.

(2) Miles glor. 69 et 93.

(3) Térenc. Phorm. 86. — Plaute. Rudens, prol. 42.

i5S ÉTUDES SUR LÀ COMÉDIE LATINE.

quaient, elles faisaient courir au port, attendre les vaisseaux étrangers, s'informer du maître et de son nom et saisir les dupes au débarquement (1).

Ces femmes, si hardies à la chasse des amoureux sont pour la plupart molles et hautaines, sans force pour le travail. Cette industrie infâme a les mêmes caractères sous toutes les latitudes. "Je ne suis pas accoutumée à porter des fardeaux, à mener paître les troupeaux, comme une paysanne » s ecrie la belle Pasicompsa du Mercaior, Ces mains, qu'elles passaient des heures à laver , ce teint entretenu par l'oisiveté, cette peau qu'elles polissaient et repolissaient des journées entières ("2), auraient pu se gâter sans doute à ce métier. Leur coquetterie ne s'accommodait guères que du repos (3).

Elles avaient d'ordinaire pour les aider dans les soins de leur toilette deux servantes, et souvent deux hommes pour leur apporter de l'eau (4) ; sans compter toute cette suite d'esclaves et d'affranchis que quelques-unes traînaient après elles, portant

(1) Plaut. , Menechm,, v. 252.

(2) Plaut. Pœnuly. 217. Serait-ce pour cela aussi qu'on les appelait peaux, eomme dit Varron de Ling, Lat., vu, 84: In Alellanis licet animadverlere rusticos dicere se adduxisse pro scorto pelliculam? —Cî. Feslus, voc scortum.

(3) Dans VAstraba ou Clitellaria, ih, c'est une courtisane sans doute qui répond à sa mère qui gourmande sa paresse « Par Pollux, ma mère, je suis plus habituée à me coucher qu'à courir ; je suis paresseuse. »

Pol, ad cùbituram, mater, mage sum exercita Quam ad cursuram ; sum tardiuscula.

{h) Plaut,, Poenul, loc. cit.

hm FEMMES, 155

les bijoux et tous les oripeaux de leurs maîtresses. Il y a sur ce point un endroit curieux dans VReau-* toniimorumenos. C'est lorsque Baccliis est près de Tenir au second acte. Le nombre d'esclaves et d'objets dont elle se fait suivre est si embarrassant» qu'elle ne paraît qu'après une fort longue scène, quoiqu'on l'ait entrevue au début. Elles se rendaient souvent dans les temples pour assister aux fêtes. Avant d'approcber des autels, elles se purifiaient par des ablutions, comme ces deux jeunes sœurs du Carthaginois^ au jour où l'on célébrait la fête de Vénus, la solennité des Apbrodises (1). Cette valetaille, dont elles faisaient volontiers étalage, s'augmentait encore des esclaves étrangers que leur donnaient plus particulièrement les soldats fanfarons au retour de leurs campagnes. C'est ainsi, entr 'autres, que Phronesie du Truculentus reçoit de son militaire le don de deux esclaves Syriennes, princesses dont il a , dit-il, changé le pays en déserta Pbedria, dans VEunuqiie, est plus généreux encore. 11 accorde un eunuque à sa Tbaïs, qui l'a demandé parce que les grandes dames seules en ont un à leur service^ et une de ces négresses d'Ethiopie, déjà fort recherchées au temps de Ménandre.

En échange de tant de faveurs, elles se montraient aimables et caressantes. Elles donnaient à ceux de leurs amants qui étaient forcés de voyager

(1) PlauU, PœnuUy v, 254 et v. 346^ — Cf. Àiimr^f v» 3^ et note de M« Naudet. — Macrob., Satunuy m, 1«

des cachets dont elles avaient un double, portant un portrait , un signe convenu (1) ; c'était comme une lettre de créance sur leur tendresse. Elles leur écrivaient de ces aimables missives d'amour sur la cire de deux tablettes nouées d'un fil, où les mots les plus gracieux ne leur coûtaient pas à dire; espèces de circulaires dont le style faisait partie de leur trompeuse industrie, et dont nous trouvons un modèle très-finement tourné dans le Pseudolus. Plante a mis là, sous le poinçon de Phénicie, ses plus jolis néologismes, ses minauderies les plus coquettes (2). 11 ne faut pas s'étonner de tous ces manèges qui égalent toutes les ruses, toutes les perfidies que nous connaissons déjà. Comment résister à ce goût de la fraude qui était comme la condition propre de leur existence? Gomment l'oiseleur n'eût-il pas mis en jeu son appeau et ses miroirs, quand l'oiseau courait de lui-même à^la glu et s'offrait si facilement au lacet? Au fond pour-

(4) Plaut., Pseud., v. 53.— Cf. Bacch.y 228. — Sur ce mot de symbc» lum, cachety il y a tout un chapitre à faire. Dans les relations commerciales, on s'en servait beaucoup. Pour les relations d'amour, on pourrait trouver des analogues au moyen-âge et plus tard. C'était, après tout, un gage de confiance ; mais en amour, c'était un peu comme le billet de La Châtre. — Dans VEunuq., 539, Antiphon invite à dîner au Pirée. Les convives donnent des gages : dati annuli :

Heri aliquot adolescentuU coiimus in Piraeo In hune diera ut de symbolis essemus.

Ici le mot a une toute autre acception.

(2) Plaut. Pseudol. , v. 40 sqq. — Cf. Alciphron, édil. Wagner. Leips. 1798, lîrtffToXai ira.ipua.1, passinif et surtout la correspondance de Glycère avec Ménandre, lora. i. p. 297.

LES FEMMES. i57

tant, on ne sait qui il faut plaindre le plus, de ces femmes obligées à tous les mensonges pour captiver toujours, ou de ces dupes qui, dans leur aveuglement, consentaient à partager leur possession avec d'autres plutôt que de la laisser échapper.

Plante, du milieu de tant de désordres instructifs pour nous, avait su tirer des leçons plus instructives encore. Du plus profond de ces âmes corrompues et perdues pour ce monde sortaient quelquefois des accents touchants et vrais, de vagues aspirations, on le dirait, vers un monde meilleur. La constance, l'attachement, le dégoût du libertinage étaient souvent la suite inattendue d'une dégradation involontaire. Nous voulons parler des courtisanes fwnnêtes, La liste, on le prévoit, n'en saurait être longue.

Parmi ces femmes sans nom, sans origine, qui faisaient leur patrie du lieu où elles étaient le plus à l'aise, ubi bene , ibi patria , comme elles disaient, il s'en trouvait que le hasard ou le malheur avait éloignées de leur famille, victimes de la cupidité d'un trafiquant, abandonnées dès leur bas âge ou forcées de transiger avec la misère. Quelques-unes, comme Gymnasie dans la Cistellaria , froidement débauchées, avares sans égoïsme, dépravées seulement par l'habitude, se montraient obligeantes et respectueuses. Leur naïveté dans la turpitude les rendait excusables. D'autres avaient un instinct singulier

158 ÉTUDES SUR tA COMléoiE LATIL2.

du bien et arrivaient à la dignité par la reconnaissance. Telle est Philématie dans la Mostellaria. La blancheur de son teint, sa beauté semblent refléter son âme.

« Selon la réputation qu'on a, dit-elle, l'argent vient en conséquence. Que j'aie bonne renommée, je serai assez riche. En vain on met grand soin à se parer, si l'on se conduit mal. La mauvaise conduite est pire que la fange pour gâter l'éclat des parures. ))

Elle n'aime que Philolachès, elle ne vivra que pour lui seul. Ne l'a-t-il pas d'ailleurs affranchie? Quand la vieille Scapha lui reproche son oubli des autres amants, elle répond : « Ils m'estimeront davantage en voyant que je suis reconnaissante. » Voyez la pure physionomie de Silénie dans la Cistellaria , de Philénie dans YAsinaire :

Silénie. Le cœur me fait mal.

Gymnasie. Tu m'étonnes. Comment le cœur peut-il te faire mal? explique-le-moi, je te prie; les hommes prétendent que les femmes n'en ont pas.

Silénie. Si j'en ai un, c'est lui qui souffre; s'il n'existe pas, ma souffrance est là toujours.

Gymnasie. Elle aime, la pauvre enfant î

Silénie. Quoi ! l'amour est-il si amer, lorsqu'il entre dans l'âme ?

Gymnasie. Sans doute , par Castor ! dans l'amour le miel et le fiel abondent à la fois. Il fait goûter bien des douceurs , mais il est prodigue aussi d'amertume ; il en abreuve.

SitÊNiE. Je reconnais à ces traits le mal qui me tourmente.

Gymnasie. Du courage î ton mal s'apaisera,

SiLÉNiE. Je l'espérerais si je voyais venir le méclecin qui seul peut me traiter. // viendra ! que ce mot est lent quand on aime ! pourquoi pas, il vient? Folle que j'étais î c'est ma faute si j'éprouve des peines si cuisantes. Fallait-il m'attacher à lui seul pour lui consacrer toute ma vie ?

GYMNASIE. Quelle idée avais-tu, ma chère Silénie? Bon pour une matrone de n'aimer qu'un seul homme et de passer ses jours avec lui, une fois qu'elle est mariée. Mais une courtisane, c'est tout comme une ville florissante ; elle ne prospère qu'autant que beaucoup d'hommes la fréquentent.

SiLÉNlE. Prêtez-moi attention, s'il vous plaît, je Vous expliquerai pourquoi je vous ai priée de venir me voir. Ma mère, voyant ma répugnance pour la profession de courtisane, et voulant récompenser par sa complaisance mon empressement à lui plaire en tout, me permit, si je venais à concevoir une passion, de vivre avec celui que j'aimerais.

La mère. Par Castor ! quelle sottise ! Mais as-tu formé une liaison ?

Silénie. Avec Alcésimarque, avec lui seul. Aucun autre homme n'a porté atteinte à ma pudeur. »

C*est ici un dégoût insurmontable du vice que le dénoûment justifiera en rendant à sa famille libre cette fille touchante dont les moindres paroles annonçaient un sang généreux ; là, c'est la tendresse désintéressée, une instinctive sympathie pour un seul; c'est aussi Tennui de cette vie de subordination et d'efforts, qui ne permettait guères de suivre ses meilleures inclinations. Vivre avec l'être préféré, lui rendre en dévoûment ce qu'elles ont reçu en libé-

ralités, ou mourir s*il meurt, voilà la passion dernière de ces créatures à part. Plaute , en les représentant, a voulu respecter toutes les classes sans en intervertir Tordre; il a, je Tai dit, mis la noblesse dans le cœur et non dans le rang, se réservant, à la fin , de justifier l'un par Tautre. Mais c'est ici, ce devait être l'exception.

ïérence en a fait à peu près la règle de son théâtre. Ses courtisanes sont honnêtes, elles ont réfléchi sur elles-mêmes, ce qui est assez rare, dit-on ; elles se sont trouvées trop libres, ce qui marque une grande sagesse, et elles ont changé de vie, ce qui est une invraisemblance et un anachronisme.

Je choisis, pour exemple, la courtisane Bacchis de l'Hecyre. Il faut ramener la paix dans un jeune ménage dont l'époux a aimé Bacchis. C'est elle qui s'en chargera, bien qu'elle n'ait qu'à se louer de son amant. L'invraisemblance commence déjà. Mais Térence tient surtout à faire mieux que les autres : c'est là recueil. Quand Bacchis est invitée à se rendre dans la famille du jeune époux, elle dit :

« Toute autre de mon élat n'en ferait, ma foi, rien. Elle n'irait pas se montrer à une jeune épouse... Mais je ne veux pas que les parents de Pamphile , qui doivent l'estimer, le jugent sans raison plus léger qu'il n'est. »

Après ce trait de dévoûment, les parents enchantés lui offrent leur amitié. Mais voici le secret de

taute cette conduite, ou plutôt de tout le théâtre de Térence, car il semble que ce soit lui qui se révèle ici par la bouche de Bacchis :

«Je ne serai pas fâchée qu'on dise que je suis la seule qui ait fait ce que mes pareilles évitent avec grand soin. »

. . . Quod si perficio non pœnitet me famae Solam fecisse id quod aliœ omnes facere fugitant.

Je me borne là. Nous n'assistons plus aux tendres épanchements d'une àme aimante, ce n'est plus ici le cri du devoir désintéressé. C'est une femme d'expérience qui calcule ses démarches, quoiqu'elles soient honnêtes, qui fait le bien précisément parce que ses pareilles ne le font pas. Elle tient avant tout à faire parler d'elle par quelque chose d'extraordinaire. Cette conduite, loin de me complaire, m'étonne : je vois une courtisane devenue la providence d'un jeune couple et je ne me laisse guères séduire à cette vertu impossible.

Quand on parcourt tout le théâtre de Térence, il est facile de reconnaître tout d'abord qu'il veut moraliser la scène et que, par suite, il est l'ennemi des courtisanes, telles qu'on les voyait à Rome, telles que les avaient représentées ses prédécesseurs. Sa pudeur s'effraye de voir réunies sous le même toit une fille de joie et une maîtresse de maison, une

mère de famille. Dans les Adelphes, Deraée s'écrie

Proh divûm fidem 1 Meretrix et mater famllias unà in domo I

et la Bacchis de VHecyre ne manque pas de reconnaître en entrant chez Philumène que la présence d'une courtisane est un épouvantailpour une jeune épouse. Ces sentiments si choisis, cette décence inattendue au théâtre, je les retrouve encore à un plus haut degré dans une scène de réprimandes, où l'irascible Chrêmes tonne contre son fils. Ce mari si peu respectueux pour sa Sostrate, sa mater famllias^ et qui lui disait tout-à-l'heure, entre autres injures, « parlez, parlez, je n'en ferai pas moins ce que je veux » , ce moraliste si oublieux, dès qu'il veut gourmander son fils, s'écrie :

« Vous ne cherchez pas ce qui vous manque , le moyen de plaire à votre père et de conserver ce qu'il a gagné à la sueur de son front. Amener devant mes yeux par toutes sortes de subterfuges une. ... j'aurais honte de prononcer Le mot en présence de votre mère ! (1) »

Cette pudeur excessive , quelqu'invraisemblable qu'elle soit, porterait son excuse avec elle si Té-

(1) Heautont. lO/jl sqq. On le voit ici : le latin dans les mots , comme datts les choses, ne bravait pas toujours riionnCtelé. — Pour les passages précédents, voir Adelph, 750 et IJecyr, 789.

rence l'avait gardée dans tout son répertoire. Mais n'est-elle pas un contre-sens, quand je vois ailleurs, dans VEunuciue , par exemple, la courtisane Thaïs, celle qui se partage définitivement et sans rougir entre deux amants qu'elle aime inégalement, entrer dans une famille libre et se faire admettre dans la clientèle et sous la protection du père de sonPhedria (1)? Et ce dégoût du vice n'est-il pas un dégoût de convention qui ne saurait me convertir au bien, quand je vois la courtisane de Vllecyre devenue, comme je l'ai dit, l'amie d'une honnête maison ?

Balzac disait avec raison que les plus libres courtisanes des comédies de Térence sont souvent plus modestes que les plus honnêtes matrones des comédies de Plante; et je ne m'étonne pas que ce soit celui-là qu'ait choisi pour modèle, au lO** siècle,

(1) Cherea dit, Eunuch. 1036 :

Tum autem Phedrije \ Meo fratri gaudeo esse amorem omnem in tranquillo : una'st domus ; Tliaïs patii se commcndavit : in clientelam et fidein Nobis dédit se. »

Lâchés dit à Bacchis dans YHecyre , 763 :

Nunc cùm ego te esse praeter nostram opinionem coinperi Fac eadem ut sis porro : noslra utere amicilia, ut voles; Aliler si facias... sed repriniani me, ne œgie quidquam ex me audias.

Ce dernier vers est d'une politesse toute moderne. — Cf. Ciceron Philipp. II. hi : Ingenui pueri cum meritoriis, scorla inter maires familios versabanlur. — Chez Plante les courtisanes n'avaient pas besoin d'être douées de ces qualités de bon ton, de ces mérites de la bonne société pour être les clientes des maisons libres. Cet ui;a;'c remontait bien haut. Voir CisiclL 25 sqq. — MiUs Glorioms 787— Ïite-Liv. %\u%, 9 au sujet d'Hispala Fecenia,

la nonne Hrotswitha, quand elle voulut mettre en scène la courtisane corrigée. Seulement, avec les embellissements du comique latin, Hrotswitha avait un correctif de plus. Le Christianisme était venu. En ramenant, par le mépris, ces femmes de plaisir au sentiment de leur turpitude, en montrant le ciel et le pardon à leur repentir, il devait leur inculquer la vraie dignité. Elles se purifiaient par les pleurs et par la prière, deux choses que le paganisme n'a pas connues. Madeleine n'avait-elle pas baisé en pleurant les pieds du Christ et ressaisi, par le remords, l'estime d'elle-même ? La courtisane sainte Afre n'avait-elle pas, au 1* siècle, reçu chez elle un pieux évêque et ne s'était-elle pas convertie à la vertu par la seule séduction , par l'action bienfaisante de sa présence? Souvent même la mort était choisie comme la seule expiation légitime. Dans sa comédie de Paphnuce, Hrotswitha nous montre la fille de joie Thaïs ramenée au bien par un homme de Dieu. Son corps, cette enveloppe souillée, se dissout et meurt. Son âme, libre et plus forte, s'envole aux cieux pour y recouvrer toute sa candeur native. C'était là l'unique moyen de traduire la courtisane à la barre d'un couvent.

Mais Térence avait-il besoin de devancer ainsi son temps en fardant le personnage? L'antiquité toute entière n'a-t-elle pas été aux pieds des courtisanes? Qui a reçu plus de fêtes, plus d'encens que ces Aspasie, ces Néera, que cette Précia, maîtresse

de Lucullus, si vantée par Plutarque? Où brillaient l'esprit, la fortune, les fils et avec eux, il faut bien le redire, les pères des grandes familles de Rome et d'Athènes? n'était-ce pas chez elles sans cesse et pour elles? On allait là, comme on allait, au XVII' siècle, chez Ninon, dans sa maison du Marais, faire montre de bel-esprit et de galanterie, parler des choses de la ville et rencontrer les hommes du bel-air. Pour beaucoup d'entr 'elles, malgré leur avidité, la vie n'avait qu'un jour, qu'un moment, le moment présent; elles vivaient de frivolités et d'insouciance , laissant à leurs mères le soin trop lourd de tout prévoir; elles aimaient à oublier, ou plutôt elles ignoraient ces préoccupations du lendemain qui ailleurs assombrissent déjà la veille, et elles changeaient d'amants pour perpétuer leurs plaisirs. Mais elles n'allaient pas, même dans leur honnêteté, pourvoir, comme Bacchis, au bonheur de ceux qu'elles quittaient. C'eût été trop de prévoyance et de désintéressement pour elles.

Dans un temps où la loi Oppia venait d'être abrogée, après vingt ans de règne, non pas autant par l'éloquence de deux tribuns ou par cette bonne fortune du hasard qui gagne souvent les plus mauvaises causes, que par l'ascendant des mœurs régnantes qui sont , après tout , la plus forte loi ; lorsque les mystères des Bacchanales portaient un tel ravage au sein des mœurs publiques, que le Sénat était obligé d'en arrêter les débordements;

SOUS l'empire des chars, des litières, du luxe des festins et des toilettes, que les lois Scatinia, par exemple, et Orchia purent à peine maîtriser un moment ; n'y avait-il pas pour ces femmes trop populaires, partout , dans l'air vicieux qu'elles respiraient, dans la mode qu'elles suivaient et imposaient, dans cette atmosphère brûlante de toutes les ardeurs, où elles vivaient, n'y avait-il pas les éléments d'un bonheur tout Épicurien? Pour quelques-unes que l'ennui ou la honte venait atteindre au milieu de ce sensualisme triomphant, combien d'autres qui ne connaissaient rien au delà, et qui couraient avec ivresse sur l'abîme en croyant fouler des fleurs !

Il est temps de revenir à la morale et de laisser l'histoire des passions pour celle de la raison. J'arrive au mariage proprement dit, sans intervention de courtisane.

Une fois mariée, la jeune fdle libre, Isl Jeune premihre changeait de condition. Elle passait sous le toit conjugal à deux titres différents. Elle se mettait sous la tutelle de son mari, lui abandonnait ses revenus, et alors elle devenait mater familias ; ou gardait sa fortune, ses biens et prenait le nom

d'uxor (1). Alcmène de Y Amphitryon semble être le type le plus choisi de la mater familias. Je sais que cette tragi-comédie, toute exceptionnelle dans le répertoire ilc Plaute, a sans doute une origine plus particulièrement Grecque. Le Tarentin Rhinthon, qui a donné son nom à cette sorte de drames satyriques que les Grecs appelèrent Hiiarotragédies et les Romains fables Rhynf /ioniennes, avait écrit un Amphitryon (2) qui a pu être le modèle de Plaute. Avant cela même, le comique Archippus d'Athènes avait donné une pièce du même nom ; (â) et l'on pourrait retrouver un Amphitryon jusque dans le bagage de Sophocle (4). Mais l'érudition n'a que faire ici, et Plaute, malgré son savoir, eût été fort surpris sans doute d'apprendre le nombre des aïeux de sa fable. Il ne tient pas trop longtemps ses auditeurs hors de Rome ; car à peine Sosie at-il ouvert la pièce qu'aussitôt l'auditoire se reconnaît et se retrouve, t Que deviendrais-je , s'écriet-il dès le début, si les triumvirs me mettaient .en prison l » L'illusion n'est plus permise : Alcmène est bien Romaine.

Il me semble la voir revêtue du costume des

(1) Cicer. Topic, C. 3 : Genus enim est uxor î ejus duae formae, una matrum familiasy earum quae in manum convenerunt; altéra earum qu» tantummodo uxores habentur. — Cf. Aul. Gel., xviii, 6.

(2) Steph., Byzan., voc. xà/saj. — Eustath. ad Dionys, Perieg. , 376.

(3) Scliol. OEdip. Colon , v. 383. — Hesych, , v. «/*jp(Téy3/AW5 et kt^ocu- IxàriUTOV.

{à) Meinek., QuœsU scen»^ ii, p* 47*

honnêtes femmes décrit par Palestrion dans le Fanfaron, la robe traînante, la longue chevelure, les bandelettes. N'est-ce pas Gornélie , la mère des Gracques, que j'entends dire à Sempronius, son mari :

« Il est une dot que je me flatte d'avoir apportée, non pas celle qu'on entend ordinairement par ce mot , mais la chasteté , la modestie , la sage tempérance , la crainte des Dieux , l'amour de mes parents, une humeur conciliante à l'égard de ma famille, la soumission à mon époux, une âme généreuse et bienveillante, selon les mérites de chacun. »

Non, c'est Alcmène qui parle (i). Cette déclaration corrige tout ce que pourrait avoir de compromettant pour elle cet adultère innocent, le seul que Plante ait osé montrer ; de même que le déguisement de Jupiter autorise la bouffonnerie sans danger pour la morale de la famille. Le roi des Dieux ressemble si parfaitement à Amphitryon qu'Alcmène est entièrement justifiée. La tragédie et la comédie, dont nous avons tracé le programme au commencement, se mêlent ici dans une mesure appréciable. Jupiter et son fils sont des personnages de tragédie; ils sont hors des proportions humaines, et leurs actions sont comme eux. Alcmène et Sosie sont des personnages de comédie; ils vivent de la vie générale; leurs caractères et leurs actions suivent la règle commune. Plante, en associant dans une intrigue comique ces

(i) Plaut*, AmphiUf v, 685 sqq.

deux sortes d'acteurs si différents d'abord, a fait une tragi-comédie; il n'a qu'effleuré le tragique sans vouloir le toucher franchement.

Serait-ce qu'il pensait, comme Figaro, que de toutes les choses sérieuses le mariage est la plus bouffonne, ou voulait-il avertir, en riant, les bienheureux époux que la foi conjugale, comme tout le reste, est soumise à une volonté supérieure, et que là comme ailleurs, ils ne pourraient échapper à leur destinée? Assurément, à part l'influence du modèle grec, il semble qu'il y ait eu de tout cela dans la détermination du comique latin. Ridiculiser et avertir tout à la fois les maris sans entacher la vertu, proverbiale encore, de leurs femmes, c'était là une veine nouvelle pour la comédie. Lucrèce, cette tragédie de l'histoire, si populaire à Rome, qu'était-ce autre chose qu'Alcmène ? L'une et l'autre, esclaves volontaires du devoir , honorent leur foyer domestique par l'ascendant modeste de ces vertus patriarcales qui , à Rome surtout, étaient la seule force de ce sexe subalterne. Elles aiment leurs maris comme leur chasteté, mais ce qu'elles aiment aussi dans cette autre moitié d'elles-mêmes qui les domine et leur impose, ce qu'elles encouragent, ce qu'elles exaltent en eux , c'est le devoir, c'est plus que le devoir, c'est la gloire, c'est le renom qui vient du courage. « Ah! qu'il s'éloigne de moi, pouvu qu'il rentre avec honneur dans ses foyers. Je ne me plaindrai pas , si l'on proclame mon

époux vainqueur de rennemi. La valeur est un don céleste. Liberté, puissance, richesse, existence, famille, patrie, parents, tout est défendu par la valeur! La valeur renferme en elle tout ce qu'on estime; c'est avoir tous les biens qu'avoir la valeur! » Ces maximes, ce compliment flatteur adressé en passant à la bravoure des spectateurs Romains, on dirait qu'ils sont de Lucrèce, louant l'intrépidité de son époux occupé au siège d'Ardée. C'est Alcmène qui parle, au moment où son faux mari la quitte pour aller battre les Téléboëns.

L'analogie ne se borne pas là. L'une et l'autre ont admis un étranger dans l'asile inviolable où elles se renferment. Mais Lucrèce seule en a reçu le plus sanglant outrage, et l'on sait quelle catastrophe instructive a suivi et quelle révolution. Plus tard, Attius écrira une tragédie nationale pour consacrer la délivrance de Rome après le suicide de Lucrèce. Mais je doute que dans son Brutus il célèbre autre chose que la liberté publique, malgré un vers qui semble appartenir au récit de l'attentat commis sur la femme de Collatin (1). Faire reposer l'intérêt de sa pièce sur le crime de Sextus, montrer un patricien coupable, c'eût été trop s'exposer dans un pays où Naevius avait si chèrement expié quelques allusions contre l'aristocratie contemporaine. La censure était terrible alors ; elle

(1) Nocte intempesta nostram devenit domum. Varro di Ling.^ laU Spengel, vu, 94.

avait des chaînes pour les récalcitrans ; au lieu d'éloigner la pièce seule des honneurs du pulpitum, c'était l'auteur qu'on exilait loin de la métropolco La censure de nos jours, fille de la censure Romaine, vaut déjà mieux que sa mère.

Plante, qui avait poussé la circonspection jusqu'à se moquer, dans deux vers que je blâme, du châtiment de Naevius, avait sous les yeux des célibataires entêtés, audacieux, une jeunesse passionnée et des gynécées peut-être troublés. Sa maligne sagacité, malgré l'apparente sérénité du dehors, entrevoyait sans doute plus d'un Sextus dans l'aristocratie qui l'entourait, et plus d'un divorce dans l'avenir de ces ménages bourgeois qui venaient l'écouter. J'imagine qu'il ne pouvait rappeler l'épisode ouïe souvenir de Lucrèce qu'en le déguisant. Au lieu d'un fils de roi , c'est un dieu qui méditera l'attentat ; au lieu d'une péripétie sanglante qui pouvait tourner contre l'auditoire ou contre l'auteur, il inventera un dénoûment honnêtement railleur qui ne compromettra que les Dieux , et enfin à la place d'un adultère volontaire qui pouvait offenser le vérité et les femmes, ce sera une fraude instructive qui ne fera réfléchir que les maris. La leçon , comme toutes les leçons de théâtre, ne corrigea sans doute personne; mais elle eut ce que Plante poursuivait surtout , le succès.

Dirai-je toutes les beautés de sentiment que, dans cette comédie, Plaute a données à la matrone?

Lorsque Jupiter quitte Alcmène, en lui demandant si elle n'a plus rien à désirer, elle ajoute avec ce ton ferme qui vient d'une fidélité sans tache, avec ce charme de tendresse où le devoir et Tamour s'exaltent et se rehaussent l'un par l'autre :

« Qu'absent tu aimes toujours celle qui est toute à toi , quoiqu'absent.

Le vers latin est bien plus expressif :

Ut, quum absim, me âmes me tuam absentem tameni (1)

La Didon de Virgile eût-elle parlé un langage plus tendre, et la Bérénice de Racine, lorsqu'elle dit à Titus :

Moi, dont vous connaissez le trouble et le tourment, Quand vous ne me quittez que pour quelque moment. Moi, qui mourrais le jour qu'on voudrait m'interdir De vous...

a-t-elle trouvé un accent d'amour aussi abandonné et aussi contenu tout ensemble ? Ici Alcmène leur est supérieure parce qu'elle est tout à la fois amante et épouse, et parce que sa passion n'a rien que de noble dans son expansion. Ce qui fait que la passion émeut et entraîne, c'est lorsqu'elle vient

(1) Cette répétition de absim et absentem rappelle ce vers de la Didon , ^néid, IV. 83 :

« . « . « lUum absens absentem auditque videtque.

d'une âme vivement éprise et se trahit par des mou\ements naturels et grands. Mais qu'est-ce que l'émotion sans l'estime, et que faut-il préférer de l'impression produite par un fougueux désordre des sens et <iu cœur ou du ravissement causé par l'équilibre inattendu de la passion avec le devoir? Le pathétique que la saine droiture peut désavouer et dont il faut cacher la source parce qu'elle est impure, n'a ni la force ni l'effet de l'émotion plus haute qui naît du spectacle d'une ardente vertu. J'aime la passion qui peut éclater devant tous , qui peut avouer son origine, j'aime Alcmène répondant aux injures de son époux :

« La honte que tu me reproches est indigne de ma race . Mo infidèle ! on peut me calomnier, on ne peut me convaincre. J'en aueste le pouvoir suprême de Jupiter et la chaste Junon que je révère autant que je le dois , le corps d'aucun mortel , excepté toi , n'a touché le mien et ma pudeur n'a souffert aucune atteinte! — La hardiesse sied bien à qui n'a point failli. »

Cette fierté passionnée me touche plus que le délire de Phèdre. Il me semble que la laideur morale n'est qu'un élément imparfait du beau dans les arts, et ne doit jamais produire cet entraînement salutaire qui vient de l'accord habilede la vertu et de l'amour.

Ces sentiments qui appartiennent à la tragédie, Plante a dû les traiter accessoirement et en affaiblir l'effet par le gai contraste du faux mari qui rit tout bas de la tendresse d'Alcmène. Il savait bien que

Rome avait encore des Alcmènes sans doute, mais il n'oubliait pas qua leur vertu avait perdu sa grâce à force de s'imposer et de se faire valoir , et que rien ne plaît moins à des oreilles blasées que réternel panégyrique de la morale. Il fallait l'intervention d'un dieu, le récit piquant d'une surprise galante et d'un amour en belle humeur pour rendre aimables , aux spectateurs de la Cavea , ces détails sur la chasteté de l'épouse , devenus monotones pour le plus grand nombre des maris. C'est le contraste qui sauve la donnée. Au sein de la corruption environnante, la pureté eût trop risqué à être montrée toute seule à des Romains. Plante a voulu et su être amusant sans cesser d'être vrai.

Quand il essaie de quitter le merveilleux et le tragi-comique pour nous découvrir un coin analogue de la vie bourgeoise et contemporaine, il échappe encore à la monotonie par le même secret. Panégyris et Pinacle, par exemple, dans le Stichus, sont deux épouses différemment édifiées sur les devoirs du mariage. L'une et l'autre sont loin de leurs maris, qui les ont quittées pour aller réparer, en pays étrangers, les brèches survenues à leur fortune. Panégyris, l'aînée, prête une oreille fort complaisante aux propositions d'un nouveau mariage apportées par son père lui-même. Elle pousse beaucoup plus loin le respect fdial ou plutôt l'oul)li du mari, que Pinacle, sa sœur cadette. Celle-ci

résiste avec un courage tout romain. Elle s'enferme dans son devoir comme dans une forteresse où il faut bravement succomber plutôt que d'en sortir. Héroïsme touchant et qui, sous la plume de Térence, eût prêté certainement à toute une élégie sur la foi conjugale, à d'élégantes sentences sur la tendresse ;

C'est Hector, disait-elle, en l'embrassant toujours,

Voilà ses yeux, sa bouche et déjà son audace I

C'est lui-même, c'est toi, cher époux, que j'embrasse.

Plante aime trop la popularité , il sait trop ses Romains pour tomber dans un tel écart ; il risquerait de voir son public partir dès les premières scènes, comme il fit plus tard à la représentation de VHecyre de Térence , pour aller admirer un acrobate ou un ours.

Aussi, que de précautions pour se faire pardonner cette exquise création de Pinacie! Que d'enveloppes chatoyantes et multipliées autour de cette lueur sereine et un peu austère, pour ne pas blesser les yeux grossiers de la populace ! Auprès de Pinacie, on médit des femmes, du mariage; les farces d'un parasite et les orgies d'un esclave se donnent libre carrière pour faire accepter , pour sauver cette charmante leçon de dignité conjugale, et la morale, à peine esquissée, passe à la faveur de la plus licencieuse gaîté. N'est-ce pas à peu près ainsi que

Shakspeare faisait contraster les grossiers dialogues des domestiques de Capulet, ou les concelti de Mercutio avec les adorables entretiens de Roméo et de Juliette pour se faire mieux écouter de tous et ne pas encourir les sifflets de John-Bull?

Il serait intéressant de remarquer combien ces figures presque poétiques ont changé dans Molière et d'étudier ce qu'y est devenue cette morale du mariage. La théorie du devoir, si bien exprimée par Pinacie, se retrouve là désormais bien moins dans la pratique que dans les reproches des maris. Ghrysale résume assez bien, je crois, l'opinion de Molière sur les devoirs des femmes mariées. Ce n'est pas que toutes les épouses, dans Molière, se montrent frivoles et se piquent d'infidélité. Martine, la femme de Sganarelle, veut être battue par son mari, et Elmire cache bien le sien sous la table pour le faire assister aux séductions de Tartufe. Mais ce sont des vertus d'intérieur où l'expérience du vice a trop de part ; j'y reconnais l'alliage d'un société blasée. Elmire ne dirait pas :

Une femme se rit de sottises pareilles,

Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles,

lES FEMMES. 177

si elle ne savait d'avance combien les époux ont de raisons pour douter des protestations d'innocence de leurs femmes. Martine, qui se laisse étriller humblement devant les gens par le sien, a-t-elle sur ses devoirs des principes bien édifiants? Il est permis d'en douter quand on l'entend dire que c'est trop peu de tromper Sganarelle et qu'il lui faut un châtiment moins doux. « Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi se venger d'un mari; mais c'est une punition trop délicate pour mon pendard. Je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir. » Nous voilà bien loin des maximes de Plante. C'est de la petite vertu à la place de la grande.

Les temps étaient bien changés! Le Christianisme avait depuis longtemps relevé la femme de sa condition subalterne ; il l'avait instituée l'égale de son mari pour commander à côté de lui au sein de la famille , pour briller auprès de lui , plus que lui, au sein de la société renouvelée. C'est pour la femme qu'avait été créée la politesse que Rome ne connaissait pas; c'est pour elle que, depuis la chevalerie, cette politesse s'était convertie en galanterie. Ce partage à deux du même sceptre, cette égalité à l'intérieur et au dehors, ces privilèges égaux quoique divers, en donnant à l'épouse des droits analogues, lui fournissaient nécessairement l'occasion des mêmes torts. Cette différence des deux sociétés, je ne la trouve nulle part mieux

178 ÉTUDES SUR LA COMéOÎE LATINE.

caractérisée que dans cette sortie de Madame Georges Dandin :

« Pour moi , dit Angélique , je vous déclare que mon dessein n*est pas de renoncer au monde et de m'enterrer toute vive dans un mari. Comment ! parce qu'un homme s'avise de nous épouser, il faut d'abord que toutes choses soient finies pour nous et que nous rompions tout commerce avec les vivants. C'est une chose merveilleuse que cette tyrannie de messieurs les maris et je les trouve bons de vouloir qu'on soit morte à tous les divertissements et qu'on ne vive que pour eux ! Je me moque de cela, et ne veux pas mourir si jeune ! »

Qu'on ne s'y trompe pas , cette déclaration des droits de la femme a ses précédents jusque dans Rome. Angélique n'est point autre chose que Vépouse dotée des Romains. Tci nous sommes en face de Vuxor, C'est celle-là que la comédie latine persécute sans cesse, c'est, avec elle, l'esclave qui fait partie de sa dot que Plante se plaît à bafouer au profit du mariage d'inclination. ( 1 ) Mallieu-

(1) Voir Asinairet 70 sqq. au mot dotaletn servum. Cf. Aul.-Getl. xrir. 6, sur le mot receptitia. — La comédie latine est remplie de plaintes et de railleries contre la femme dotée et contre la femme en général. Voir Trinumus. H' — Carculio 599. — Caaine 91. — Epidiqne 16G :

« Une riche dot est un précieux don. — Oui, si elle venait sans charge de mariage. »

AululairCy ISA :

t Je n'aime pas vos femmes de haut parage, avec leurs dots magnifiques, et leur orgueil et leurs criaillerics, et leurs airs hautains et leui-s chars d'ivoire, et leurs robes de pourpre. C'est une ruine, un esclavage pour le mari. »

reusement, ces hardies attaques contre rémancipation de la femme libre, cette guerre du théâtre que Gaton continuait de son côté à la tribune, ne purent rien contre la puissance du fait. Plante dit dans le Rudens : * J'ai vu souvent débiter au théâtre de belles maximes, et le public applaudissait les leçons qu'on lui donnait. Mais ensuite, quand on s'en retournait chacun chez soi, personne ne s'était approprié les vertus que les acteurs avalent enseignées. «Cette vérité, outre qu'elle est la plus naturelle justification de tout le répertoire de Plaute, expliquait en même temps l'inutilité de ses efforts contre les déportements de Vuxor. Cette autorité despotique du chef de la famille qui disposait si facilement de la vie de ses enfants (1), qui ne laissait à la lemme qu'une servitude libre ^ selon le mot expressif de Servius (2) , et s'étendait sur la tête de

Miles Glor., 489 et 495. — Id. 680 : Térence même, Adelph. 43, a dit:

« Ce qu'on regarde comme un grand bonheur, je ne me suis jamais marié. » Turpilius, (voir Nonius, v. Senium) :

u Quia enim milii odio ac senio nuptia?. » — Cf. Horac. Od. m. 18. — Mart. Epig. viii. 12.

(i) Voir ce que dit Chrêmes à sa femme, Heauton.^ 635. — Cf. Lex xii Tabl.

{1) Servius ad /Eneid., iv, 103 : Cœmptione facfa, mulier in potestatem viri cedit alque ita suslinet conditionem liberœ servituiîs.—CÎ. Laboulaye : Becherches sur la condition des femmes y depuis les Bomains jusqu'à nos jours y in-8°. Paris, 1843, p. 31, et un mémoire de M. Giraud, sur la loi Voconia. Mém. Acad. Scicnc. Moral et Polit. (Savants Étrangers). Tom. i. — Tite-Liv. xxxiv. 2 : « Majores nostri. . . fœminas voluerunl in manu esse parentum, fratrum , virorum. n Gaïus, Comment, i. § 144» va plus loin :

« Veteres cuim voluerunt fœminas, etiam si perfectœ œtalis sint, propter animi levitatemf in tulelâ esse, »

ses filles jusqu'au-delà de leur mariage (1), avait trouvé enfin son contrepoids dans les exigences de la femme dotée, La permission laissée par la loi à la femme de s*unir sans aliéner ses biens fut le plus rude coup porté à lomnipotence d'un seul. La brèche qui suivit s'agrandit chaque jour ; le théâtre et les livres ne se font pas faute de la signaler depuis Nsevius jusqu'à Martial ; l'émancipation de la femme finira par y passer tout entière.

Le discours et l'échec de Caton au sujet de la loi d'Oppius suffiraient, au besoin, pour nous donner la mesure de l'altération des mœurs de la matrone d'alors. Des femmes qui allaient sans honte assiéger les portes du sénat, prier chacun des sénateurs d'intercéder pour elles ! cela ne s'était jamais vu avant le 6* siècle de Rome, et je né suis pas fâché de la leçon (si toutefois l'histoire est vraie) , que le jeune Papirius donna un jour à cette gent loquace, impertinente et curieuse, en racontant à sa mère qne les délibérations du sénat avaient eu pour objet de savoir s'il valait mieux, pour la chose publique, donner deux femmes à chaque mari, ou deux maris à chaque femme (!2).0n se figure l'émoi qui suivit. La nouvelle qui circule accroît le trouble et la frayeur. Toutes les rues qui avoisinent la voie sacrée sont encombrées le lendemain de matrones.

(4) Plaut., 5/icA. .T. 129 sqq.— Cf. Ennius (Aiictor ad Herenn.), n, 24. (2) Aul, Gell., I, 23.— Cf. Leclerc, Revue française, liv., 15 août 1837, et de» Journaux chez les Romains, p. 209.— -Cf. Macrob., Satum., i, 6.

lES FEMMES. 181

de dames illustres en pleurs. Les sénateurs qui arrivent au temple pour délibérer ont un siège à soutenir contre les supplications qui leur pleuvent de toutes parts. « Plutôt deux maris pour une femme que deux femmes pour un mari l » Voilà la clameur générale. Les sénateurs restent stupéfaits; ils s'interrogent, ils remontent à la cause de tout ce bruit. Papirius avait tout fait. Pour faire cesser les instances de sa mère, qui voulait obstinément savoir de quoi,il s'était agi au sénat, il avait inventé ce conte plutôt que de révéler l'objet véritable de la séance.

Aulu-Gelle nous a encore laissé un chapitre curieux, où, préoccupé d'un parallèle littéraire entre la comédie latine et la comédie grecque , il oublie la peinture de mœurs qui s'y montre, parce que de son temps cette peinture n'avait plus de prix. Elle en a pour nous. C'est la comparaison du Ploclum de Cecilius avec celui de Ménandre. Voici les scènes du comique latin :

« Un vieillard se plaint de sa femme fort laide , mais très-riche, qui vient de le contraindre à vendre une esclave jeune et jolie, habile au service, qu'elle soupçonnait d'être la maîtresse de son mari.

Un vieillard. On est malheureux quand on ne peut cacher son chagrin.

Le mari. Comment le pourrais-je avec une femme de ce caractère et de cette tournure? Quand je me tairais, mon malheur en serait-il moins évident ? Hormis la dot , elle a tout ce qu'un

mari ne souhaite nullement. Puissé-je au moins servir de leçon au sage ! Je suis esclave ; quoique libre , je suis prisonnier sans qu'on ait pris la ville. Celte femme m'enlève tout ce qui me plaît. Direz- vous que c'est pour mon bonheur ! tandis que je soupire après sa mort, je suis moi-même un mort au milieu des vivants. Elle prétend que j'entretiens un commerce secret avec mon esclave, que je la trahis : aussi, plaintes, prières, instances, menaces, elle a tout employé pour me forcer à la vendre. Je parierais que maintenant elle va dire à ses amies et à ses parentes: « qui de vous dans sa jeunesse a obtenu de son mari ce que moi, vieille femme, jejiens d'obtenir du mien? Je l'ai contraint à chasser sa maîtresse. » Là-dessus, les langues ne manqueront pas de s'exercer. Malheureux ! que de propos vont courir sur moi !

Le vieillard. Dites-moi, je vous prie, votre femme vous ferait-elle enrager ?

Le mari. Eh ! pouvez-vous me le demander?

Le vieillard. Mais encore ?

Le mari. Ne m'en parlez pas, cela me«fait mal ; aussitôt que je rentre chez moi, à peine suis-je assis qu'elle vient m'embrasser et m'infecter de son haleine fétide.

Le vieillard. Elle sait bien ce qu'elle fait. Elle vent vous obliger à rendre tout le vin que vous avez bu hors de chez vous,

Ut devomas volt quocLforis potaveras. (1)

Après cela, doit-on s'étonner si les femmes les plus sévères de Plaute médisent de leur sexe, si

(1) Aul.-Gell. II. 23. Collect. latine-française. Panckoucke, p. 169. Une allusion à celte dernière pensée se retrouve dans la bouche du célibataire dos Adclplics de Térence, 32 :

« Une femme, pour peu que vous lardiez, s'imagine que vous êtes à boire, h courtiser, à courir les plaisirs, que tout le bon teQ3ps est pour vousi tandis qu^elle a toute la peine, t

celles de Térençe sont obligées de faire des réserves pour expliquer leur propre mérite? Le censeur Métellus n'avait-il pas dit, à peu près comme Euripide :« Romains, si nous pouvions nous conserver sans épouses, nous nous passerions de cet ennui. Mais puisque la nature a voulu qu'il soit également impossible d'être heureux avec les femmes et d'exister sans elles, il faut sacrifier le bonheur de notre vie à la conservation de l'Etat (1). » Voilà la guerre franchement déclarée. C'est dans un autre intérêt, l'intérêt de la patrie, qu'on supporte ce sexe importun, ces matrones dont la plupart abritaient, comme dit Horace , leur arrogance derrière des gardes, une litière, des coiffeurs, des monceaux de parures, et qui s'entouraient même de femmes parasites. (*2) Nous pouvons nous expliquer désormais comment, sur le moindre prétexte, on répudiait ces femmes si péniblement tolérées. Qu'on était loin déjà de l'innocence de ce Ruga, qui avait quitté la sienne parce qu'elle était stérile ! Il fallut bien moins plus tard pour provoquer un divorce. Sortir sans voile (3), aller au théâtre sans permission (i), c'était pour bien des femmes une cause de séparation. A Rome, la défiance contre les matrones était

(1) Aul. Gell. , I, 6.—Cf. Epidte, y. 166.

(2) Horat. Sat. i, 2. 98. — Dans Amphitryon^ 370, Jupiter se hâte de retourner au camp, « de peur, dit-il, qu'on me reproche d'avoir préféré ma femme au bien public. »

(3) Valer. Max., vi. 3, 10. —Cf. Stichm^ v. 112.

(4) Val. Max., ibid^ 12.— Cf. Mercat, v. 795*

I8i ÉTUDES SUR LA COMEDIE LATINE.

si grande, ou, si Ton veut, les lois de la pudeur si sévères, qu*elles ne pouvaient quitter le logis sans être accompagnées. Se montrer seules , c'était pour elles encourir Tinfamie. Naevius avait déjà dit(i):

Desubito famam toUunt si quam solam videre in yiâ.

Les embrassements mêmes des époux étaient perfides. Pline dit qu*on voulait savoir par là si elles ne sentaient pas le vin (2). Aussi que de bons tours on cherchait à jouer à ces maîtres exigeants î Myrrhine.. dans la Casina, a beau dire : « Une honnête femme ne doit point avoir de pécule que de Faveu de son mari. Quand une femme a du bien acquis de son chef, il lui est venu par des larcins ou par des galanteries. » Les opprimées se donnaient néanmoins le plaisir des représailles, comme ces femmes de YAstraba, qui s'entendaient pour faire payer à leurs maris les vivres plus cher qu'au marché (3). Le temps n'est pas loin où les épouses prendront elles-mêmes l'initiative du divorce et

(1) Naevius, Danaê, édiU Klussmann, p. 97. — Noiiius voc. desubito et fama. Cf. Ulpien, Dig. de injuriis, i, § 2 : fit (injuria) ad dignilatem cum cornes matroriae abducitur.

(2) Hisl. nat., xiv.— Cf. Plaut., MostelL, v. 280. —Nous avons vu plus haut, dans le Plocium de Cécilius, que les femmes dotées en faisaient autant à leurs maris.

(3) Plaut,, fragm,, Aitraba, 7.

quitteront les premières la place sans même donner de motif (1).

J'entends d'ici Dorippe, la matrone du Mercator, la femme qui a apporté une dot; quelles doléances elle se permet quand elle voit une autre femme chez son époux Lysimaque! Ecoutez les reproches d'Artémone, la femme du vieux Déménéte de YAsinaire^ qui court sur les brisées de son fils et se laisse surprendre par sa digne moitié en conversation délicate avec une courtisane. C'est toujours une épouse richement dotée qui se plaint ; et il est curieux d'étudier les scènes où elle se donne carrière. Ce n'est plus un ton humble et embarrassé ; sa voix est forte et menaçante ; elle fait plier sous elle , comme un roseau , ce barbon émancipé , tout-à-l'heure si superbe ;

« Debout, amoureux à la maison ! voyez ce coucou à tête grise, que sa femme est obligée de tirer d'un tel repaire ! »

C'est qu'elle se sent forte de son devoir devant son Déménéte, tout humilié de sa faute. Sans aucun doute, Artémone, épouse d'un sénateur, est une de celles qui ont demandé plus d'une fois en cachette à leur fils de quelle loi on s'était occupé au Sénat, ce qu'on disait de nouveau au forum, chez le barbier

(l)Cicer., Epist. ad div., vin, 7 : Paula Valerii soror Triariî, divortium sine causa, quo die vir è provinciâ veaturus erat, fecitt — Cf., id., pro ClueoU €. 5.— Martial, Epig. , vi, 7,

i86 ÉTUDES SUR U COMÉDIE LATINE.

du coin, au Vélabre ou dans la rue Toscane. Je soupçonne même que celte scène, celte leçon faite à son Dëménéle n'est pas la première. Est-ce à dire que sa tendresse conjugale en sera moins vive ou moins importune? Ces libertés prises au-dehors me semblent , au contraire, devoir river mieux la chaîne, ^t réchauffer le cœur de la matrone. C'est une tempête qui attise le feu au lieu de l'éteindre. Le temps approche où Varron, témoin de toutes ces bourrasques, s'écriera en définitive (1)« défaut d'épouse doit être corrigé ou supporté. Qui corrige sa femme l'améUore, qui la supporte s'améliore luimême. » C'est la pensée de Socrate sous les foudres de sa femme Xantippe. Mais alors ce genre de résignation qu'il propose était d'une pratique facile pour les époux. Ils avaient , pour se consoler, une Aspasie ou une Laïs. L'intimité des courtisanes fameuses était une sorte de mode, et non un scandale. A Rome, tout au plus si cela jetait quelquefois un peu de trouble au sein des ménages. Déménéte est de la même école ou peu s'en faut. L'aimable Philénie le distrait des orages ou de la monotonie du mariage. Mais il craint sa chaste moitié tout en la bravant. C'est là ce qui le rend surtout comique. On dirait Chrysale parlant de Philaminte :

Elle me fait trembler dès qu'elle prend son ton ; Je ne sais où me mettre et c'est un vrai dragon. Et cependant avec toute sa diablerie Il faut que je l'appelle et mon cœur et ma mie.

(1) Aul. GeU., 1, 17.

Je remarque néanmoins une disparité entre les deux théâtres. Déménéte, aussitôt qu'il a entendu gronder la voix de sa femme, s'écrie:/^ suis mortl et, comme tous les barbons de Plante, il tremble pour sa peau, et se fait aussi humble qu'il peut. Les maris coupables de Molière ne s'effraient pas pour si peu ; ils le prennent de plus haut. Madame Jourdain, qui est la copie d'Artémone, lorsqu'elle vient , elle aussi , troubler la fête et gâter les joies du festin, ne rencontre pas un mari aussi souple, et la lutte s'engage d'égal à égal avec une bien autre vivacité que dans le comique latin.

« Impertinente, lui riposte M. Jourdain, vous faites bien d'éviter ma colère ! »

et l'on sait aussi de quel bois Sganarelle frottait les oreilles de sa chère Martine , pour toute réponse à ses légitimes reproches. On ne saurait trop le répéter, la vertu n'était plus invariablement du côté de la femme. Avec des droits égaux, livrée nécessairement aux mêmes écarts, l'épouse perdait le privilège de sa supériorité en pareil cas. Son inégalité, qui autrefois faisait sa force , n'était plus qu'une fiction. Les femmes de Molière couraient aux mêmes plaisirs que leurs dignes maîtres ; elles payaient une infidélité par une autre ; et le goût des représailles les dominait si fort, j'imagine, que leur vengeance précédait bien souvent Tou-

trage (1). La filiation de madame Jourdain pourrait, au besoin, se reconnaître facilement. Elle a dû s*appeler Agnès ou Isabelle avant son mariage; sa révolte dans l'âge mûr me fait supposer qu'elle a dû être bien humble dans sa jeunesse.

Cette émancipation des deux sexes avait encore un autre caractère, à cette époque, qui mérite d'êlre noté. Le théâtre latin pourrait, tout bien considéré, passer pour plus moral que le nôtre, quand on en étudie de près les passions et les désordres. Voyez ces jeunes Romains au bel-air et aux grandes équipées , voyez leurs vieux pères tout rajeunis par Tamour, à quelles portes vont-ils frapper? A celles des courtisanes et des esclaves. Térence nous montre bien des relations entre le fils de famille et la fille de condition libre, mais leurs sentiments sont estimables et purs. Le mariage les doit couronner ; la débauche n'a rien à y voir. Hors de là, le désordre avait ses limites : jamais il n'allait publiquement troubler la foi conjugale , par l'adultère, ou le cœur d'une fille notoirement libre, par le libertinage. Chez les Romains de la république, sur le théâtre, le respect de la naissance et du rang était plus fort que toutes les pas-

(1) Les femmes osent moins dans Aristophane. Lui aussi, il a dépeint les femmes grecques avec des goûts d'émancipation qui vont même jusqu'à la politique. Mais quelle différence quand elles sont vis-à-vis de leurs maris 1 Elles ont un air contrit et humble, et les craignent tout autrement que dans Plaute, Térence et Molière. Voir les Harangueuses f édit. Brunck., 1815 , tom. II, 479 sqq.

sions. Dans nos'sociétés modernes, rien de pareil : le gynécée n'est plus à l'abri de l'invasion des infidèles; le mal a grandi et le vice s'est raffiné. La morale de Molière, sur ce point, n'est plus celle de Plaute. Celui-ci laissait à peine soupçonner ce que l'autre a dépeint. L'un se serait bien gardé d'étaler sur la scène, si ce n'est sous le couvert d'une allégorie parfaitement inoffensive, ces licences graves dont l'autre a fait le ressort principal de son théâtre.

Il est à peine besoin de mentionner à part les matrones et les jeunes femmes de Térence. Nous savons son procédé. Ses épouses sont exactement aussi douces que ses jeunes filles sont des modèles de pureté. On se croirait en plein règne d'Évandre et de Numa Pompilius, mais de Numa arrangé par M. de Florian. C'est l'Arcadie transportée dans Vatrhim; c'est l'histoire de la bourgeoisie Romaine, mise en idylles. Philuméne, par exemple dans VHecyre, est d'une pudeur qui me persuaderait difficilement. Pourquoi se marier, quand on a tant de remords d'une faute involontairement commise avant le mariage?ou pourquoi fuir le toit conjugal, quand on a eu, malgré sa faute, le courage de tromper un mari? C'est me gâter le caractère de la fille de naissance libre. C'est me la faire tout à la fois trop

lÔO ÉTUDES SUR LA COMÉDIE LATINE.

timide et trop hardie , trop touchante et trop perrerse. C'est toujours un peu Virginie avant le mariage, et Agnès le jour des noces.

L*auteur craint si fort de compromettre ce caractère double , cette délicatesse imaginaire de ses femmes en général, qu'il les laisse la plupart dans la coulisse pour ne point se commettre avec elles à l'éclat du grand jour. Voyez ses belles-mères, ses matrones, ses Sostrate! Le procédé ne change guères. L'uniformité n'effraie pas Térence :

« Je t'en prie , dit Sostraste à son mari dans V Heautontimorumenos, ne va pas croire que j'aie rien osé faire contre tes ordres. — Si j'ai commis une faute, mon Chrêmes, c'est par ignorance. »

Soumission exemplaire qui va même au-delà de celle d'Alcmène ! C'est à peine si, dans les dernières scènes de son P/wrme^//, il a pu toucher le côté acariâtre du caractère de la matrone. Nausistrate n*ose qu'en tremblant, et presqu'à l'insu de son mari, se plaindre de lui. C'est encore une ébauche timide du vrai modèle. On croirait entendre Térence lui-même nous confiant à demi-voix à l'oreille, avec force réticences, quelque grosse indiscrétion contre les dames romaines. Le caractère du conteur se trahit dans les demi-mots de la confidence.

Ainsi les matrones de la scène latine sont accommodantes, comme chez Térence, ou acariâtres, comme dans Plaute. Elles ne vont jamais au-delà * de l'ennui. Au dehors , le maître , même humilié ,

c'est toujours le mari; la vie civile n'en connaît pas d'autre. Au dedans, il est quelquefois traité d'égal; il cède souvent, jamais il n'est complètement subalterne. Au dix-septième siècle, tout cela a changé: l'indépendance des femmes n'a fait que grandir; elle étend ses ravages autour d'elles. Molière n'avait montré qu'un coin de la vérité; la comédie de la société est plus piquante encore que celle de la scène et le théâtre vaut mieux que le moude. Voici, à ce sujet, un curieux témoignage de Labruyère :

Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari au point qu'il n'en est fait, dans le monde, aucune mention. Vit-il encore ? ne vit-il plus ? On en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est dû ni douaire ni convention. Mais à cela près, et qu'il n'accouche pas, il est la femme et elle le mari. Ils passent les mois entiers dans une même maison , sans le moindre danger de se rencontrer; il est vrai seulement qu'ils sont voisins. Monsieur paie le rôtisseur et le cuisinier, et c'est toujours chez Madame qu'on soupe. Il n'ont souvent rien de commun, pas même le nom. Ils vivent à la romaine ou à la grecque. Chacun a le sien , et ce n'est qu'avec le temps et après qu'on est initié au jargon d'une ville qu'on sait enfin que M. B... est publiquement, depuis vingt ans, le mari de madame L... (1).

Nous voilà bien loin de la société romaine. Nous entrons à pleines voiles dans celle du 18^ siècle et nous pouvons déjà entrevoir la femme libre du nôtre.

(1) Labruyère : De* Femmes,

IT

lEs mum.

Je ne me propose pas de refaire ou de compléter les ouvrages nombreux et remarquables qui ont été écrits sur l'esclavage ancien. Une telle matière , outre qu'elle serait nu-dessus de mes forces, n'aurait ici ni sa place véritable, ni le mérite de la nouveauté et romprait certainement l'ensemble des Études que je viens de réunir. D'ailleurs, après les livresremarquablesdeM. deSaint-PaulenFrance(l), et de M. Blair en Angleterre (2), les deux traités modernes qui me paraissent les plus neufs et les plus complets sur cette question , il eût été téméraire de vouloir les imiter sans les copier , il serait difficile de faire mieux ou davantage : j'ai dû nécessairc-

(1) Discours sur la constitution de l'esclavage en Occident , par P. de St-Paul. Montpellier, 1837. 1 vol. in-8°.

(2) Inquiry into the stafe of slavery amongst the Romans, Edimburgh, 1833. — Je renvoie aussi au livre de M. Durcau de Lamalle : Economie polit, des Romains. Tom. i.p. 231. On y trouve une longue liste de la plupart des traités qui se sont occupés de la matière.

194 ÉTUDES SUR lA COMÉDIE LATINE.

ment tenter de faire autrement. Le cadre que je me suis tracé comprenait , non pas la philosophie de la servitude ancienne , mais sa mise en scène. Au lieu d'étudier Tesclavage dans sa vie générale , dans son origine, dans ses conséquences, j*ai voulu, j'ai dû examiner l'esclave au sein de la famille, dans ses rapports de chaque jour avec ses maîtres, dans ses heures de joie et de malheur, l'esclave en déshabillé, si je puis dire, l'homme enûn plutôt que le principe. La comédie romaine, où j'en dois chercher les situations et les exemples divers , m'indiquait tout naturellement ce chemin de traverse dans cette large voie de la servitude antique, et je me suis hâté de le choisir comme plus commode pour moi et plus convenable pour mon sujet.

Moschus , dans une de ses idylles intitulée VJ^ mour fugitifs a parodié avec grâce ces annonces par lesquelles on offrait une récompense à qui trouverait un esclave en fuite. Vénus, travestie en crieur public , y dit :

« Si quelqu'un aperçoit par les carrefours TÀmour errant , c'est mon esclave fugitif : le dénonciateur recevra une récompense. Le prix sera un baiser de Gypris; mais si tu le ramènes, ô étranger ! tu n'auras pas seulement le baiser, tu recevras quelque chose de plus. L'enfant est en tout point remarquable : tu le distinguerais entre vingt autres. Sa peau n'est pas blanche; elle ressemble au feu; ses yeux sont terribles et ardents; avec des pensers méchants, il a le parler doux... Tu verras un très-

petit arc avec une flèche. Il a aussi sur le dos un petit carquois d'or fort petit, etc. »

Nous avons là tout le signalement de l'Amour retracé avec une délicatesse qu'Apulée a cherché à imiter, dans ses Méta?norp/ioses , en racontant la fuite de Psyché. Mais ce qui manque aux deux copies, c'est l'aspect craintif et fatigué, c'est le trouble du fugitif, c'est la marque honteuse de ses fers, les stigmates des verges qui ont sillonné son dos et que Moschus remplace mal ici par le carquois d'or. Tout cela est bien brillant pour un esclave , ou plutôt ce n'est plus un esclave. L'idyHe a ôté sa vérité au sujet en l'embellissant, et l'on pourrait dire , comme des pastorales de Florian, qu'il y manque le loup.

En effet , l'esclave n'était pas autre chose qu'une machine à étrivières, une statue de coups de fouets^ ver berea statua , comme dit Plante, qu'un être dégradé par les supplices ou les vils travaux et qui n'offrait guère de ressemblance avec les riantes images de tout-à-l'heure. Ce même Apulée qui nous raconte avec agrément cette charmante allégorie où Mercure s'en va partout, au nom de Vénus, criant comme un héraut « si quelqu'un peut arrêter dans sa fuite ou découvrir dans sa cachette une esclave de Vénus, esclave fugitive, fille d'un roi, nommée Psyché » (1) , Apulée nous a donné le revers du tableau. Nous lui devons le récit de la réalité à

(1) Apul. Metam, Paris. Léonard. 1688, in-A", vi. p. 180.

côté de la fiction. Il décrit ailleurs un moulin avec des couleurs d'une effrayante vivacité (1).

« Ceux qui l'habitent ce sont des hommes, des ombres d'hommes plutôt , dont toute la peau porte la pâleur livide qui vient des coups; leur dos sillonné par les plaies est, non pas couvert, mais à peine voilé d'une méchante guenille déchirée partout... tous sont vêtus de tuniques qui laissent voir leurs corps à travers leurs lambeaux , ils sont marqués au front , la tête à demirasée, l'anneau au pied. »

Voilà le véritable esclave romain quand il est au moulin , c'est-à-dire au supplice.

Mais ce n'est là qu'un côté de cette face curieuse, c'est le plus sombre, et il devait déplaire à la muse comique. Les comédies de Plaute et de Térence citent souvent, sans y insister^ cette série de cbâtiments qu'on infligeait à l'esclave , mais jamais elles ne nous ont donné le spectacle dont Apulée a si fortement frappé notre imagination. C'eût été tomber dans la tragédie d'abord et, déplus, c'était risquer de donner trop d'importance à ce qui semblait une habitude sociale et non une cruauté. Dans toutes les comédies qui nous restent, on ne met même jamais en scène l'esclave au moment où il fuit, à moins qu'il n'en soit question dans ce prologue de VHeautontimorumenos , où Térence accuse Luscius Lanuvinus d'avoir montré au théâtre un esclave qui court à toutes jambes. Il est plus probable que là, comme ailleurs, il n'est parlé que d'un

(4) Apul. Meiam, ix. p. 279.

LES ESCLAYES. 197

serviteur pressé d'apporter quelque nouvelle importante. J'observe même que, dans le Pœnulus de Plaute , l'esclave Syncérastus citant tous les gens méprisables qui se rencontrent dans l'obscur repaire du prostitueur Leloup, son maître, compte parmi eux un esclave fugitif (i) , sans ajouter d'autres détails, et je conclus que le répertoire comique des Romains n'a pas fait de la fuite un des mille épisodes de leur vie scénique, et a eu soin de ne pas choisir ses principaux personnages dans cette classe infime.

C'est de l'esclave sur place, attaché toujours au logis, quelquefois aux intérêts de son maître, que la comédie latine s'est uniquement occupée. C'est lui qui , dans la vie romaine , était l'auxiliaire le plus habituel, le plus actif, le plus goguenard ou le plus fripon des passions de ceux qu'il servait. C'est un personnage pour nous : il doit aider à nous expliquer les vices de la jeunesse romaine, parce que le plus souvent il les entretient et en vit. Pour les Romains, c'est une M^///?e indispensable. Placé, comme le parasite, entre les pères hargneux et les fds dissipés, auxiliaire des uns et des autres, associé le plus souvent aux faiblesses des mères pour leurs enfants , il jette un intérêt piquant , une lu-

(1) Poenul» 831. — Lucilius, Gorpet, xxix. 15, page 183 ;

Cum manicis, calulo, coUarique, ut fugitivum Deportem.

Voir les notes même page et p. 288. — Cf. Capiiv, Prolog, Q, et tout le rôle de Slalagme.

inière vive ou réjouissante sur l'intérieur discret des familles libres. C'est assez dire que le plus ordinairement il s'agira de l'esclave de la ville, et rarement du campagnard.

Celui-ci est relégué au fond des terres : machine animée, instrumentum vocale, plus propre au labour que le bœuf, le cheval et le chien, appelés par Varron machines demi-muettes , instrumentum semi-mutuîn, et que la charrue et le hoyau, machines absolument muettes, instrumentum mutum(i), il attendra , dans une obscurité misérable et laborieuse, que la vieillesse arrive avec l'impuissance et les maladies , et que le père de famille , comme le recommande Caton , le vende avec les vieux bœufs, les animaux chétifs, les vieux chars et les vieilles ferrures. Pour celui-ci les jours sont à peu près tous les mêmes, monotones, affligés, rarement

(1) Varro. de ReRustîca, Edit. Gesner. 1773. i. 17. 1. — Montrons tout de suite dans quelle abjection étaient les esclaves attachés plus spécialement à l'agriculture. Varron dit ensuite, i. 17. 2. o Toutes les terres sont cultivées par des hommes libres, ou par des esclaves, ou par un mélange des deux classes... Je dis de toutes les terres en général qu'il est plus avantageux de cultiver les cantons malsains au moyen d'ouvriers payés qu'avec des esclaves ; gravia loca utilius esse mercenariis colère quam servis, Varron ici ne les regardait pas même comme propres à ce travail, à cause de leur difficulté à s'acclimater et à se reproduire dans des terres où ils n'étaient pas nés. — Ils sont pour lui une chose : en citant les esclaves , les animaux et les objets de labourage il dit : a nunc dicam quibus rébus agri colantur. Quas res alii dividunt in duas partes, in homineset adminicula hominum.»

Caton de II, liust, Edit. Gesner, v. 6., ne se montre quelque peu indulgent que pour les bouviers, Bubulcis obsequitor, partim quo libentius boves curent. II ajoute, lix, qu'il suffit de donner aux ouvriers des champs une tunique toas les trois ans, une saie et une chaussure tous les deux ans, et ne manque pas de recommander que, en remettant les vêtements neufsjO leur retire les vieux pour en faire des couvertures.

égayés par quelques orgies grossières , par une fête rustique ou un voyage à la ville. Pour l'autre, au contraire , les heures de joie sont plus nombreuses, la vie est plus varice, il porte avec je ne sais quel stoïcisme insouciant le fardeau de son sort, et il se fait goûter à force d'esprit , de courage et de bonne humeur. C'est donc lui surtout, l'esclave citadin né le plus habituellement dans la maison de ses maîtres, F'erna, que la comédie latine a mis en scène. C'est là que nous Talions chercher.

Dans V Amphitryon, Sosie le peureux , Sosie soumis et désobéissant tout à la fois, rompu aux malheurs de l'esclavage et en murmurant cependant tout bas , Sosie a-t-il un caractère d'esclave bien net et savamment tracé?

Il commence par se plaindre de sa condition d'esclave, non pas tant cependant pour elle que pour récriminer contre les maîtres et les riches. Rotrou, dans son imitation des Deux Sosies, n'oublie pas de faire comme son modèle. Dans un sujet grec , le Sosie de Plante parle de triumvirs et de licteurs. Celui de Rotrou , une lanterne à la main , s'écrie :

A quelle complaisance un serf est-il réduit Qu'il faille marcher seul à telle heure de nuit ?

200 ÉTUDES SUR LiL COMEDIE LATINE.

Si du guet par hasard la rencontre importune

Se trouve sur mes pas, quelle est mon infortune 1...

Ces gens, pour mon malheur, trop pleins de courtoisie,

Me voudront recevoir contre ma fantaisie ,

Et, croyant me traiter bien honorablement,

De la Maison du Roi feront mon logement.

La vérité est du côté du modèle. C'est de Taristocratie , c'est de la nécessité de servir sous elle que s'irrite Plaute , lui qui tourna la meule sous un maître aussi. C'est le guet et la Bastille qui font peur au valet du xvii* siècle; mais ici la crainte est moins fondée ; les valets d'alors étaient trop subalternes et trop humbles pour qu'on eût jamais à sévir de la sorte contre eux ; ils étaient au-dessous de la bourgeoisie, méprisée aussi, qui subissait quelquefois la pejne des lettres de cachet et de la prison. Ceux pour qui on réservait plus particulièrement ces marques de la défaveur, c'étaient surtout les courtisans , ceux qui tombaient de la protection de la veille dans la disgrâce du lendemain. Molière l'a compris ainsi, et, en donnant à son Sosie ce rôle d'ambassadeur exploité par son maître et ramené néanmoins vers lui par cette séduction qu'exercent les grands sur ceux qui les entourent et les servent, il a mieux peint les flatteurs de son temps, les véritables valets de la société d'alors.

Dans Plaute , Sosie est un esclave de la plus basse espèce. Il est né serf. « Hic qui verna est, queritur, » dit Mercure , l'esclave improvisé. Sous le coup des

menaces de celui-ci, le pauvre valet du véritable Amphitryon ne tard<^ pas à parler de ses propres faiblesses d'esclave. Plante, comme il l'osera souvent encore ailleurs, lui fait dire, sur ses défauts et sur sa condition, des vérités qu'un juge ou un maître seul devait dévoiler, comme, par exemple , qu'il a l'habitude de mentir, de tromper,

Si dixero mendacium, solens meo more fecero,

et qu'il est lâche, car il a fui pendant le combat que son maître livrait aux Téléboëns. L'auteur se plaît à se mettre en rapport avec son auditoire par ces confidences qui violent la convention de la fable scénique. C'est un moyen comique qu'il emploie de préférence, parce qu'il y peut montrer son 8Sprit en prévenant celui des spectateurs. Il n'attend pas que ceux-ci aient vu finir la pièce pour décider que Sosie est un menteur ou un poltron; Plante le leur dit tout de suite pour les faire sourire et quelquefois pour gagner leurs bonnes grâces. Dans V Amphitryon surtout, où figurent des personnages de tragédie , l'auteur a plus qu'ailleurs intérêt à se familiariser avec les plébéiens de la 6'^iJrapour leur faire voir que sous la pourpre de Jupiter et la gravité d'Alcmène , il n'a pas cessé de rire, et que, sous couleur de tragédie, il tient à les amuser toujours , sauf à les moraliser , s'il peut,

Cette intention, Mercure est charj^é de la déclarer dès le prologue. «Lespersonnages delà pièce seraient vraiment plus dignes de la tragédie, dit-il , s'il n'avait eu soin d'y mêler un esclave pour la convertir en une tragi-comédie. »

Quoniam heic serves quoque parteis habet , Faciam sit, proindè ut dixi , tragico-comœdia.

Nous savons donc la véritable destination de Tesclave , du vrai Sosie , dans cette pièce. C'est pour l'auteur le représentant de la comédie, c'est par lui qu'il veut maintenir sa fable à un degré plaisant et inférieur.

La condition subalterne de Sosie ressort mieux encore par le contraste que lui a opposé Plante dans le personnage de Mercure , improvisé valet de noble maison. Pendant tout le cours de la tragi-comédie, la grande livrée bafoue la petite, et, quoique le rôle de Cléanthis, imaginé par Molière , y manque, ces personnages épisodiques et nécessaires sont du comique le plus vrai et le plus réjouissant. Malgré le peu de soin que montre ordinairement Plante à soutenir ses personnages et à mettre une suite entière dans leurs caractères, il est curieux de remarquer ici combien Mercure représente avec vérité le valet d'un seigneur. Voyez dans sa première scène avec Sosie cette hauteur de ton, cet orgueil insultant pour la mesquine livrée de son

rival. II fait le bon prince en voulant bien épargner une première fois les coups au valet peureux et timide ; mais il pourrait bien lui en administrer, s'il voulait. Que ne peut-il pas d'ailleurs? Sosie a bientôt cédé devant cette toute-puissance et fmi par douter s'il est Sosie et s'il appartient à Amphitryon. Mais à peine Mercure est-il avec Jupiter auprès d'Alcmène, cette arrogance se convertit en flagornerie. Le valet hautain de tout-à-l'heure devient fort humble devant son seigneur et maître, il veut le servir « en adroit parasite t> subparasitabor patri (1). Hélas! ses avances sont fort mal accueillies: Jupiter le repousse avec colère; il veut le battre, l'assommer, et Alcmène obtient difficilement grâce pour lui. Gela rappelle involontairement la fable du Loup et du Chien , et je ne sais si Sosie n'est pas plus heureux de servir un simple mortel, malgré tous les ennuis de sa condition , que d'être exposé aux caprices et aux insultes d'un dieu en bonne fortune.

Il est à peine besoin de dire que dans cette pièce, semée de quiproquos, le vrai Sosie reçoit des coups à la place de l'autre, et que, plus les malheurs s'ac-

(1) Amphitr. 358. On trouve 3Q^ :

Nequiter paené expedivit prima parasitalio,

0 Mon premier essai de l'art du parasite m'a mal réussi. »

Et 839 :

Amanti subparasitor, liortor, etc.

Ces divers passages marquent bien la différence qui séparait et en même temps les rapports qu'offraient la condition d'esclave et celle de parasite.

cumulent sur sa tête, plus il est comique et prête à rire. Dans cette donnée mythologique, qui n*a, sur plusieurs points, qu'une vraisemblance de convention, 1 étude des mœurs réelles de l'esclave trouve à peine quelques détails à recueillir. Nous y apprenons que l'esclave passait quelquefois la nuit suspendu au gibet, au haut duquel il subissait le supplice des verges. Sosie en parle avec gaîté (1) à propos de cette longue nuit qui se prolonge sans fm -sur les amours du faux Amphitryon, et nous n'y devons pas trop insister. Ses méfaits n'étaient pourtant pas bien graves, s'il faut Ten croire, ou plutôt s'il faut demander à toute l'antiquité pour quelles causes futiles on punissait du gibet le moindre serviteur. Sosie buvait souvent en cachette de son maître, et vidait quelquefois de grands flacons de vin pur; il l'avoue à Mercure à peu près comme, dans les Fourberies de Scapin^ le rusé valet confesse à Octave qu'il a troué ses tonneaux de vin d'Espagne (*2).

(1) Âmphitr. 12/1. — On peut voir Asinar. 526, la description de tous les instruments qui servaient aux divers supplices des esclaves. Je renvoie pour cette question , dont toute l'antiquité nous entretient , aux passages suivants , qui ne sont qu'une faible partie des documents sur la matière : Propert., iv. 7. li et iv. 41. 22. — Horac. Od. i. 35. 17 et Epist. i. 16. lil, — Ovid. Ars am. 235. — Seneq. Epist, 47. — Idem de Constant, Sapient. passim. — Martial, ii. 66. — Pétrone, passim.— Juvénal, vi. 480. — Pollux, Onomast. x. 54. — Heyne, OpuscuL m. p. 189. — Pignorius et Popma, de Servis , passim. — Appian. de BcU. civ. V. p. 1178. — Oros. VI. 18. etc., etc. — Burigny , Mémoire sur les esclaves romains, Mém. Acad. Inscript, xxxv. p. 350. Voir Cli. Dezobry , Home au siècle d'Auguste, i. p. 435. Sqq.

(2) Amphitr, 273 et 1010.

lES ESCLAVES. 205

Partout ailleurs , Sosie est le modèle des esclaves soumis et honnêtes. S'il a contracté les légers défauts de sa condition, il a gardé en revanche les qualités du serviteur primitif. Aux emportements , aux menaces de son maître, il répond avec une sorte de philosophie résignée :

« Tu es mon maître : fais de moi ce qu'il te plaira. »

Tuus sum :

Proindè ut conmodum'st et lubel, quidque facias (1) .

Il y a dans ces deux mots : tuus sum, il y a dans toute cette réponse quelque chose d'amer pour nous. C'est l'homme qui se reconnaît la propriété, la chose d'un autre homme, c'est l'aveu calme et touchant d'une impuissante infériorité contre laquelle l'esclave ne songe pas même à résister tant il y est inféodé dès son enfance. Je me trompe cependant : sa liberté n'a pas abdiqué toute entière. L'homme, à certains moments, se relève sous la chaîne du serf; le sentiment du juste, du vrai, crie encore plus haut que ses maux. Sosie ajoute :

« Mais tu auras beau^^faire, tu ne m'empêcheras pas de dire la vérité telle qu'elle est. »

Et ailleurs :

« Amphitryon, "c'est une grande misère pour un malheureux et bon serviteur qui dit la vérité à son maître, d'avoir tort parce qu'il est le plus faible (2) . »

(1) Id. AOO sqq.

(2) Id. Zi36.

Voilà le vrai , voilà la seule force qui reste à Tesclave dans son abaissement, c'est là sa grandeur et sa plus digne réhabilitation. Il se venge de l'oppression par la soumission ou par la vérité (1). Peutêtre se consolera-t-il un jour en se faisant aimer de celui qu'il aura dignement servi , ou en méritant une inscription honorable sur sa tombe , comme le Métrophane de Lucilius. Le pauvre Sosie, dans sa modestie , est loin de rêver une si heureuse fin. Jamais , dit-il , son image n'honorera les funérailles de ses descendants (2). 11 mourra dans cette mansarde qui est sa seule demeure (3) , et les Esquilles sans doute auront sa tombe sans aucune inscription.

Voilà par quels traits sérieux ou profonds Plaute a marqué à certains endroits le caractère comique de l'esclave Sosie , sans cependant lui donner un relief complet , sans achever définitivement le portrait. Selon sa coutume , il n'a pas voulu y arrêter longtemps l'attention de la plèbe qui venait l'écouter , et il n'a pas insisté davantage. Imitons-le et passons.

Dans VAsinalre , le tableau est plus franchement tracé. C'est de la bonne et sincère fourberie d'es-

(1) Id, A68. Sosie répond à son maître qui lui reproche de dormir ;

c Non soleo ego somniculosé heri imperia persequi. »

Cf. 476 et 805.

(8) Id. 709.

clave, c'est la représentation du plus grand nombre d'entre eux. C'est l'histoire de deux valets fripons qui s'entendent avec un père et son fils pour voler la maîtresse de la maison au profit des fredaines paternelles et filiales. Une fois maîtres de la somme convoitée, ils se jouent de leurs deux complices, et ne la leur livrent qu'en échange de quelques concessions humiliantes. Cette donnée , qui est si fréquente dans toute la comédie grecque et latine , est un témoignage de l'influence des esclaves au sein des familles. Si, dans l'antiquité, la vie conjugale n'avait pas été faite de deux parts entièrement distinctes, l'une toute extérieure pour les hommes, l'autre toute claustrale pour les femmes, la première mêlée , désordonnée , livrée à tous les hasards du dehors, à la renommée ou au vice, la seconde soustraite aux moindres vicissitudes et vouée à l'ordre ; si enfin l'égaHté moderne avait régné entre les époux , le rôle d'un intermédiaire eût perdu de son importance, et l'esclave serait retombé au rang subalterne où nous voyons le valet de nos jours. Ce qui lui donnait de la valeur alors , ce sont les adoucissements dont le coupable du dehors avait besoin pour se rallier à l'innocente du dedans , c'est une puissance qui se sert d'un ambassadeur intelligent pour entretenir ses bonnes relations avec une puissance alliée, c'est l'indulgence qu'un fils cherche, par cette entremise, à reconquérir auprès de son père ; c'est aussi , nous le voyons ici , les ressources

que les vicieux de l'Agora ou du forum veulent se ménager dans le Gynécée pour fournir à leurs débauches et à leurs caprices.

Dans VAsinaire , les deux esclaves savent bien ce qu'ils valent et ils cherchent, comme tous les esclaves , à tirer profit de leur importance. Liban , qui ouvre la pièce avec son vieux maître Déménète , le traite avec une arrogance peu ordinaire. Tout en le forçant à des aveux humiliants, il trouve moyen de se railler du mariage avec une femme dotée et des peines conjugales subies par son vieux maître. Ce n'est pas tout, il se moque même des tortures qu'on inflige ordinairement à l'esclavage , prenant philosophiquement le temps comme il vient et souriant un peu follement de ce qui fait trembler les autres:

Liban : Est-ce que tu me conduis en certain endroit où la pierre bat la pierre?

DÉMÉNÈTE : Qu'est-ce que cet endroit-là ? En quelle partie du monde le trouve-t-on?

Liban : Dans les îles Batonniéres et F erri- Crêpantes, où les bœufs ccorchés se ruent sur le dos des hommes vivants.

DÉMÉNÈTE : Quel est ce lieu? où se trouve-t-il? je ne devine pas.

Liban : Oui, ce lieu où gémissent les vauriens qui voudraient manger la polente.

DÉMÉNÈTE : Ah ! je comprends à la fin quel est cet endroit, Liban...

Liban désigne par les Iles Batonniéres et Fem- Crêpantes les ergastules où les esclaves subissaient

les peines de la bastonnade , des verges et des fers. Plante a un singulier talent pour toutes ces dénominations bouffonnes dont il a donné d'autres échantillons dans le Fanfaron , le Persan , le Clia.' rançon et ailleurs. Cette espèce de gaîté rendue ingénieuse par la misère, ce néologisme moqueur est un trait de mœurs qu'on retrouve partout au milieu des classes méprisées. On aime à y avoir raison des plus cruels tourments, on les trouve moins durs en les supportant plus longtemps , ou on oppose aux tortures et à l'abjection une forcé qui se produit par des facéties de toutes sortes, par un ricanement qui a souvent sa profondeur, et comme on a bravé les lois sociales par toutes sortes de méfaits qu'elle n'admet pas ou par des crimes qu'elle châtie, on s'insurge de même contre sa langue par la création d'un langage à part qui a son esprit et quelquefois sa poésie. On pourrait trouver à chaque page, à chaque scène de Plante, la preuve de cette ironie contre les maux d'un esclavage sans remède, par exemple dans ces qualifications , ces apostrophes que les deux valets s'adressent, telles que: gymnase des houssines, pilier des prisons, conservateur des chatneSy délice des ètrivières j, et tant d'autres analogues. Aux yeux de quelques-uns, de Térence, par exemple, ces folles échappées pouvaient paraître du cynisme; aux yeux des autres ce n'est que la bonne humeur de la misère qui se soulage.

Cette comédie montre , il faut le dire , une sîn-

210 ÉTUDES SUR LA COMl^DÏE LATINE.

gulière union entre maîtres et valets. Tout-à-riieure le vieux Déménète chargeait Liban de le voler luimême, ou sa femme, ou Saurea l'esclave dotal de sa femme , pour trouver vingt mines à la fm de la journée (i). Cette fois c'est Léonidas, le camarade de Liban, qui veut faire partager à celui-ci et à son jeune maître Argyrippe le fruit d'une heureuse capture, en retour de celles dont ils ont profité en société avec lui :

« Puisqu'ils partagent avec moi les bonnes lippées et les parlies fines, il est juste que je partage avec eux la proie que j'ai trouvée. »

Le latin est plus significatif :

Qqandô mecum pariter potanl, parîter scortarî solefit,

Hanc quideni, quam nactas praedam, parltçr cmn Uiis partisun (2).

Un des secrets de l'insolence des esclaves est là. Un inférieur est bien fort contre ses maîtres quand il peut s'armer contre eux de si malins souvenirs , quand entre le supérieur trop sévère et le subalterne trop hardi peut s'élever , comme un épouvantail contre celui-là et comme un rempart pour celui-ci, le reproche ou la mémoire d une complicité de dé-

(1) Mnar, 7Q.

(2) Id. 254.

bauches. Cicéron , écrivant à son frère Quintiis , n'oubliera pas plus tard les précautions que commande l'emploi familier des esclaves. Il ne lui permet d'user de l'un d'eux dans sa vie privée, dans ses affaires particulières, qu'à la condition expresse qu'il aura fait preuve d'une fidélité exemplaire. Il lui prescrit de n'en user jamais dans ses affaires publiques et de s'en préserver rigoureusement. Il ajoute : (1)

« Un esclave fidèle pourrait s'acquitter avec succès de bien des emplois que cependant il ne faut pas lui confier, pour s'épargner les observations et le blâme. »

Déménète et Argyrippe , dans le désordre de leurs mœurs, n'avaient pas été aussi prévoyants.

Ces familiarités de l'esclave ne se bornent pas au partage des mêmes plaisirs. De temps à autre , ces éclairs de dignité , d'indépendance , ce sentiment fier de l'bomme qui se redresse sous sa chaîne , se font jour au milieu des plus joyeuses scènes. Au second acte, par exemple, quand le marchand hésite à livrer ses vingt mines à Tesclave , lorsque la dispute s'échauffe et prend une tournure originale produite par le faux emportement de l'esclave Léonidas et par la sérieuse colère du bonhomme de marchand, il y a des vérités à noter, il y a la triste

(1) Cicér. EpisU ad Quint, i. 4.

réalité qui sort du fond de ces jeux plaisants. Quand le marchand s'est écrié :

Comment, un esclave outrager un homme libre !

Léonidas répond :

« Tu feras outrage aux autres et on ne te pourra rien dire ! Je suis homme comme toi. »

Tu contumeliam altori facias, tibi non dicaturi Tarn ego Iwmo sum quam tu, (1)

Ce serait une matière à déclamations dans la tragégie, dans Sénèque, par exemple. C'est dans PJaute un reîiard furtif sur l'abîme qui sépare le serf de l'homme libre; mais l'œil se détourne vite sur de plus riants objets. Plaute n'oublie jamais qu'il faut être comique surtout.

Philémon avait invoqué aussi, à sa manière, cette égalité de l'esclave avec l'homme libre, dans un fragment précieux d'une comédie perdue pour nous. 11 disait avec un accent plus profond :

(' Tout esclave qu'il est, son corps est le même. La nature n*a jamais fait personne esclave; c'est la fortune qui en a subjugué, abaissé quelques-uns. »

Kav SoùXoç èuTt, ac/pxa. rrjv aCTrivï^st. ^ ^ au tûxo tô (Tôi/*a xaTS^ouAwaaTO, (2)

{i)Asinar. /»72.

(2) Philémon. Fragm, Edit. idot, xixix, p. 124.

Ces vers marquent une plus juste appréciation de l'esclavage , et il est peu probable que l'auteur les eût mis dans la bouche d'un valet. En reconnaissant l'égalité de la naissance , l'auteur y est frappé en même temps de la différence des fortunes. Sa pensée respire un sentiment de la fatalité qui se confirme par d'autres fragments de ses comédies. Il est difficile , quand on envisage la constitution , les vicissitudes de la servitude antique et cette rupture presque originelle de l'équilibre entre deux classes de la société, de n'y pas reconnaître quelque chose de fatal , de ne pas chercher avec avidité le moment historique où l'on reviendra à l'essai , où l'on rêvera le retour de ce juste équilibre, jusqu'à ce qu'enfin il soit définitivement rétabli par les mœurs et la loi nouvelles.

C'est ainsi qu'après Gicéron, qui commence déjà à s'étonner de l'émotion que lui cause la mort de son lecteur Sosithée, quoiqu'il ne soit qu'un esclave, Horace profitera de la fête des Saturnales et de la liberté de Décembre^ comme il dit, pour rappeler aux maîtres, parla bouche d'un esclave aussi, que la servitude s'est déplacée, qu'elle n'est plus dans Tergastule, mais dans Vatrium, que, par suite , l'égalité commence entre le maître et le subalterne et que la s ipériorité n'appartiendra plus qu'à la vertu (1).

(1) Horac.,5af. ii. 7.

Cette satire est remarquable par les vérités qu'elle contient. L'esclavage

Horace glisse ces vérités à la faveur de la franchise d'exception que le calendrier romain permettait un seul jour aux esclaves; comme Plante, il indique plutôt qu'il ne développe d'importantes vérités, pour ramener à la fm sur elles le voile complaisant des institutions de son temps. Les esprits ne sont pas assez mûrs encore pour dire ou faire davantage : Horace lui-même , qui , à la fm de sa satire, reprend si bien le ton de maître, et de maître arrogant, n'entrevoit encore que confusément le droit dans toute sa vérité , l'avenir avec l'égalité complète ; mais il faut déjà lui savoir gré de ces bienfaisantes lueurs, n n'a voulu choisir, comme dans la Satire troisième du même livre, qu'un heureux cadre pour expliquer ou excuser ses travers aux yeux de ses détracteurs (1), et il s'est à peine douté de l'importance du tableau.

Dans Pétrone, ïrimalcion est déjà plus humain. Là, comme dans le passage de Philémon, le sentiment de l'égalité éclate , mais avec un degré de plus. Trimalcion ne se résigne pas, comme le poète grec, à cette séparation que la fatalité a mise entre les hommes ; il invoque la nature en dépit du destin et affranchit tous ses esclaves par son testament.

on le voit, est encore une fatalité, une nécessité sociale, mais le sentiment de l'égalité perce déjà et en fera peu à peu justice.

(1) Voir Vaickeuaër. Hist, de la vie et des poésies d'Horace, Tom. i« p. 4ô9^ sqq.

L£d ESCLAVES. 215

« Mes amis, s'écrie-t-il, les esclaves sont des hommes comme nous. Nous avons tous bu le même lait , et quoique la mauvaise fortune les ait réduits dans le malheureux état où ils sont , ils demeurent nos égaux aux yeux de la nature. »

Amici, inquit, et servi homines sunt et œquè unum lactem biberunt, etiam si illos malus Fatus oppressent, tamen, me salvo, cito aquam liberam gustabunt (1).

Pourquoi ces généreuses pensées n'apparaissentelles que par hasard au milieu de ces institutions tyranniques ; pourquoi, dans Juvénal, par exemple, voit-on encore une dame romaine, à qui on reprochait sa dureté pour un esclave , s'écrier : o démens ! ita servus homo est ! insensé ! l'esclave est-il un homme l (2) C'est que l'aristocratie, plus fière , plus riche, plus débauchée que jamais, n'avait jamais tant pratiqué cette règle romaine qui lui interdisait les travaux manuels , l'industrie active et qu'elle avait tout intérêt encore à ne pas regarder comme des hommes ces instruments complaisants qui , de tous les coins du monde , venaient contribuer au bien-être, à la fortune de leurs despotiques bienfaiteurs , de leurs maîtres.

Plante devait donc se borner , lui plus que tout autre, à ces indications furtives et développer ce qu'il comprenait beaucoup mieux, l'esprit de ruse, l'audace et les insolences de l'esclave. Ces réponses

(1) Pétrone, Satyric, Traduc. Nodot. 1713., tom. i, p, 282i

(2) Juvénal, vi, 223.

hardies, adressées par le valet à ses patrons, justifient assez bien, ce me semble, tout ce que peut avoir d'étrange la scène où Liban force son jeune maître à le porter sur son dos. On se croirait presqu'à ce moment des Saturnales choisi par Horace dans la satire citée. Un subalterne qui ose rappeler à un homme libre qu'il est homme comme lui , un serviteur, complice des plaisirs de son jeune maître, nous l'avons montré, et tenant en sa merci ses ressources et presque ses amours, ? bien quelque droit de faire acheter un peu cher ses complaisances, et de se mettre, dans un moment de belle humeur, à la place de celui qu'il sert. Cette représentation fort comique d'un patron qui se promène sur la scène, monté, tenu en bride par son valet, qu'est-ce autre chose, après tout, qu'une image matérielle de la réalité? Ar^yrippe, si naïvement humble avec sa Philénie, si familier, sî faible avec son serviteur, c'est le cheval qui subit la selle , et prête une bouche molle et complaisante au mors. Liban ou Léonidas, hardis avec Déménète, impérieusement dévoués à Argyrippe, les amenant l'un et l'autre tout suppliants à leurs genoux , voilà les véritables cavahers, ceux qui imposent le frein et qui «ont maîtres des mouvements (1).

Un autre motif encore peut justifier cette hardiesse, destinée surtout à exciter le rire du petit

(1) Asinai; 680, sqq.

LES ESCLAYES. 217

peuple et à rabaisser les maîtres. Léonidas et Liban sont moins méprisables que ne le feraient croire leurs plaisanteries. Ils sont insolents, mais ils aiment ceux qu'ils servent. Déménète, en signalant l'astuce de Liban, rend cette justice à son dé- Yoûment (1) :

« Il n'y a pas d'esclave plus astucieux, plus malin, plus dangereux. Mais si l'on veut qu'une commission soit bien faite, on n'a qu'à l'en charger, il mourrait plutôt à la peine que de ne pas tenir ce qu'il a promis. »

Moriri sese misère ma vol et Quam non perfectum reddat, quod proraiserit.

Liban , quand il se prépare à combiner le grand complot qui doit sauver le jeune couple amoureux, se montre plein d'ardeur à le servir, et se stimule par ces paroles encourageantes (*2) :

(( Allons, point de lenteur, secoue la paresse et aj)pelle à ton secours ton ancien génie d'intrigue. ïu as ton maître à sauver. Ne va pas faire comme le commun des esclaves qui n'ont d'esprit et de finesse que pour tromper les leurs. »

Serva herum : cave lu idem faxîs alii quod servi soient, Qui ad lieri fraudationcm callidum ingenium gerunt.

(2) Id. 240.

218 ÉTUDES sua lA COMÉDIE LATINE.

Léonidas, dans son vif désir de bien faire, n'exprime pas d'autres sentiments lorsqu'il a trouvé, dans l'arrivée du marchand, la bonne aubaine qu'il épiait (1).

Voilà comment le dévoûment rendait des deux côtés, entre maîtres et valets, la familiarité acceptable. Voilà par quels correctifs pourraient s'expliquer, s'il en était besoin, les libertés de VAsinaire.

A côté de ces détails, on en rencontre d'autres qui nous apprennent quelques habitudes de la servitude. Les esclaves pouvaient distribuer leurs économies ou pécule; Liban le dit plaisamment en voyant venir son camarade (2). Ces ressources, lentement amassées sur leur industrie de tous les jours , sur leur nourriture , n'étaient, entre leurs mains, qu'une sorte d'usufruit, ou plutôt une possession fictive, dont le patron était, au fond, le maître véritable. C'était, comme les libertés dont nous avons parlé plus haut, une apparence de propriété ou de droit, qu'on laissait entre leurs mains, un hochet pour leur vanité, qu'on leur retirait à la première occasion. Ce pécule leur servait souvent à acheter des suppléants, liberté encouragée par les chefs de maison, parce qu'elle laissait à l'esclave, maître d'un pécule, plus de loisir pour l'augmenter. Nous en

(i)Id.265.

(2) Id. 259.

avons un exemple ici. Léonidas, à la fin du second acte, parle avec éloge de Stichus, son suppléant (1). Nous en avons d'autres ailleurs. Verres, lorsqu'il sévit obligé de restituer à la mère du jeune Malléolus, son pupille, une partie des sommes qu'il lui avait retenues, lui rendit, avec elles, les esclaves, leur pécule et leurs suppléants, Vicarii. (2). Horace, dans cette satire citée déjà, où il permet un si libre langage à l'esclave, ne manque pas de rappeler cette humiliante comparaison , qui est aussi une leçon d'égalité :

« Si l'esclave qui obéit à un autre esclave est, comme le veulent vos usages, son remplaçant ou son compagnon, que suis-je, moi, à votre égard ? Vous me commandez, il est vrai ; mais vous obéissez honteusement à d'autres maîtres, et vous vous laissez conduire comme le bois mobile que dirigent des ressorts étrangers. »

Sive vicarius est qui servo paret uti mos Vesler ait, seu conversas, tibi quid sum ego ? nempe Tu milii qui imperilas, aliis servis miser atque Duceris ut nervis alicnis mobile lignura (3) .

La comédie de VAululaire met trop en évidence

(1) 1(1. /il6. — Voir un excellent livre, Rome au sîéclé d'Auguste^ par Ch. Dezobry, Tom. i, p. ^31.

(2j Cicér. in Verrem, i, 3Ç» ad fin, —Cf. Seuec, de TranquilL anittu 8. (3) Horac SaU ii. 7. 79.

l'avarice du maître pour laisser beaucoup de place aux caractères des esclaves. La scène qui s'ouvre par des reproches qu'Euclion adresse à la vieille esclave Staphyla, témoigne de la misérable condition, de l'abjection où étaient laissés même les plus vieux serviteurs. Staphyla est battue par son maître, et les malédictions suivent les mauvais traitements. « Il faut, lui dit Euclion, qu'une misérable de ton espèce ait ce qu'elle mérite, un sort misérable. » Il est vrai que, comme Harpagon, le maître ici n'est si terrible que parce qu'il tremble pour son trésor, et que sa dureté vient en grande partie de sa terreur d'avare ; cependant, nous savons par trop d'exemples que les rigueurs envers les plus anciens valets n'avaient pas toujours besoin de ce motif pour s'exercer. D'ailleurs, à la fin de cette scène , Staphyla parle de se suicider par strangulation ; c'est assez dire à quels tourments elle est en butte (i).

Dans cette pièce, le véritable rôle des inférieurs, c'était de faire ressortir, par leur conduite ou par

(1) Ces extrémités auxquelles étaient poussés les esclaves ne sont que trop fréquentes. Voir dans les Lettres des Femmes grecques^ édit. Clir, Wolf. Goetting. 1739, et Conr. Orelli Lips. 1815, les Lettres de la Pytliagoricienne Théano. Dans la lettre 165, édit. Wolf, et 3^ Orelli, elle recommande à une amie la modération envers ses femmes : a Certaines esclaves ont succombé sous les coups de verges. D'autres ont fui, d'autres se sont suicidées, « — Ces conseils étaient néanmoins rarement suivis. Saint Chrysostôme, Homél, xi, dit d'une de ces maîtresses : a Les passants entendent les emportements de cette femme et les hurlements de ses esclaves : elle les fait déshabiller, les attache au pied de son sofa, et leur donne elle-même des coups de fouet. » — Cf. Plutarch., Cato maj,y x. — Juven. VI. /»80-A9o. — Boclliger, Subina, passim.

LES ESCLAVES. 22 t

leurs récits , la mesquine parcimonie du chef. Plaute n'y a pas manqué. Cuisiniers, prétendants amoureux, serviteurs, chacun souffre ou se plaint d'Euclion. Ce qui tranche sur ce fond rapace et médisant, c'est la conduite de l'esclave de Lyconide, l'amant de la fille de l'avare. Strobile, c'est son nom, est ici le représentant, l'expression de la servitude honnête. Il arrête son jeune maître quand il va faire une faute ; il se néglige pour le mieux servir; il dort moins pour mieux veiller sur lui; il devine ses moindres pensées; un ordre est à peine donné que déjà il est rempli. Au lieu d'exciter son amour pour en profiter davantage, il le retient sur la limite de l'excès, et le calme avec prudence, avec désintéresbcment (1). Cet attachement à un jeune maître amoureux n'est pas nouveau pour nous. Nous l'avons déjà vu dans les deux pièces précédentes. Les amants ont du bon , ils sont généreux , ils partagent volontiers avec ceux qui les servent; au lieu d'arrogance,*ils montrent de l'aménité, souventmême une bonhomie qui intervertit les rôles, et fait, nous l'avons observé, un maître du subalterne. Et puis avec eux les profits sont plus grands ; car, en amour, on compte peu. Voilà quelle a été de tout temps la règle de ceux qui aiment, et la cause de la sympathie, de la fidélité, qu'ils ont trouvée dans leurs valets. Celui de Lyconide pousse sa tendresse

(1) Aulul. 5/i3, sqq.

fort loin, car il dérobe, en faveur de son maître, là fameuse marmite qui contient le trésor d'Euclion. Remarquons ce trait de naturel par lequel il signale son larcin :

« 0 Bonne Foi ! s'écrie-t-il, si je découvre cet or, je t'offrirai une cruche de vin d'un congé entier : oui, je n'y manquerai

pas; mais je boirai ensuite l'offrande (1).

Les Bacchis nous offrent deux figures d'esclaves plus fortement accusées, Chrysale, serviteur de l'amoureux Mnésiloque, et Lydus, pédagogue de Pystoclère, l'autre amoureux. Ici, l'étude de l'esclavage en famille, ou plutôt de la condition intérieure des esclaves s'éclaire par un vif contraste et nous révèle quelles profondes différences séparaient certaines classes d'esclaves les unes des autres. L'éducation des enfants était confiée, comme un meuble sans valeur, à la portion la moins estimée de la société, à un esclave nommé Pédagogue, C'était l'instituteur delà maison, le pédant de la famille, se substituant au père pour tout ce qui concernait l'enseignement et les bons préceptes. C'était une fonction différente de celle du prœceptorj qui était le maître d'école, ayant classe ouverte en ville, comme nous l'apprenons par Pline (2). On peut, de nos jours.

(1) Id. 577, sqq.

(2) Plin. Jun. Epist, it. 13.

trouver au moins étrange ce fatal partage qui laissait aux mains d'un subordonné, de condition vile, la meilleure, la plus difficile et la plus noble tâche, l'éducation du fils de famille. En condamnant cet usage, nous jugeons avec des considérations modernes, nourries de christianisme; la philosophie domine notre critique et nous ne séparons plus la morale de l'instruction qu'on doit à l'enfant. Mais il faut dépouiller ces vues en face de l'antiquité, et l'excuser, la justifier même en reconnaissant que ses motifs étaient bien différents. L'instruction se bornait alors à la science du droit, de la chicane plutôt, du calcul et à la connaissance des XII Tables. Le peu de philosophie qui, de la Grèce, avait insensiblement pénétré dans quelques rares maisons, se composait de dialectique et d'habiles sophismes , mais ne s'occupait guère de morale proprement dite. L'obéissance passive du lils envers le père, qui était la règle morale souveraine imposée aux enfants, s'effaçait chaque jour davantage par le rapprochement que la communauté de débauche amenait entre le pater famlllas et son fils. On n'obéit guère à ceux qu'on peut condamner, et l'on perd le respect pour qui se dégrade à plaisir. Il fallait donc, à côté des pères débauchés, une sorte de substitut qui les représentât auprès de leurs fils , mais avec le caractère sérieux que la loi conférait à la paternité, avec la gravité des mœurs et du ton, la sagesse des maximes, l'austérité du de-

voir partout. C'était le pédagogue qui était chargé de cette sorte de patornilé intellectuelle et morale. Mais comme un homme libre n'eût pas accepté volontiers cette situation secondaire destinée à maintenir le lien fort relâché déjà de la discipline des fils de familles et à représenter, après tout, un autre que lui-même, comme d'ailleurs il eût été dangereux pour un père de voir cet auxiliaire de sa souveraineté le supplanter au lieu de le soutenir, le rabaisser au lieu de le faire valoir, et rompre au heu de raffermir le frein qui retenait encore quelque peu la soumission filiale, il fallait de toute nécessité choisir ce représentant parmi les esclaves. On était sûr d'être servi et non effacé, et avec plus de chances de n'être pas trahi, on avait le droit de punir, quand on l'était.

Les inconvénients de ce choix sont palpables : ils ont été montrés partout. La bassesse de la condition entraîne ordinairement celle des sentiments , et on ne devait rien apprendre de bon d'un homme qu'on méprisait le plus ordinairement. (1) Mais la science et la bonne conduite sont de puissants correctifs : Livius Andronicus , Térence , nous

(1) Plutarque, Cato maj.y xx, nous donne l'opinion du vieux Caton sur cet emploi d'un esclave pédagogue. Sur ce point de l'éducation, Plante et Térence diflèrent encore d'une façon digne do remarque. Pistoclère, dans les Bacchis, quand son précepteur veut le régenter, lui répond avec mépris, vers 128 :

Tibi ego aut lu mihi servos es ?

Suis-je ton esclave ou es-tu le mien ?

montrent où Je savoir et le talent mènent l'homme le plus obscur, et témoignent des affections qui peuvent être la rançon de son humilité première. Les esclaves savants, qui étaient estimés et achetés à si haut prix dans la suite, devaient nécessairement paraître insupportables à la plupart de leurs jeunes maîtres insouciants et inexpérimentés; et lorsqu'au savoir ils ajoutaient, ce qui était le plus commun, le pédantisme et le ton grondeur, ils devenaient d'excellentes figures de comédie. Plaute qui, nous le savons, ne glisse jamais la morale que sous le couvert de la gaîté, ne devait pas manquer de représenter le pédagogue avec son rôle d'intérieur, tout-à-la fois grave et ridicule. C'est un personnage curieux pour nous, c'est presque de l'histoire, parce qu'il nous indique le point juste où était arrivée l'éducation d'alors, ce qu'elle était (1), et combien elle s'éloignait déjà de celle d'autrefois.

Il y a dans Aristophane une comédie qui traite aussi de l'éducation. Les Nuées qui sont une satire du sophisme et dont le but est de substituer l'idéal

Dans Térence, SimoD, parlant de son fils, Andr.^ 5Â, dit :

, » Nam antea

Qui scire posses, aut ingenium noscere, Dum aetas, melus, magister prohibebant?

• Car, jusqu'alors, je n'avais pu connaître et juger son caractère. Son âge, sa timidité, son matfre, tout le tenait dans une sorte de contrainte* »

(ij Voir, à ce sujet, un remarquable mémoire de M. Naudet, sur l'instruct. publiq. chez les Romains. Mémoire» Acad, bi$cript Série nouvelle, tome IX*

du passé aux fausses doctrines du moment , nous offrent une sorte de parallèle entre la nouvelle et la vieille discipline, que Piaule semble avoir misa profit. Aristophane introduit sur la scène les deux doctrines dans la personnification du Juste et de Tlnjuste. Il est assez facile de comprendre que le premier représente le passé. Yoici ses paroles :

« Je vais dire quelle était Tancienne éducation aux jours florissants où j'enseignais la justice et où la modestie régnait dans les mœurs. D'abord il n'eût pas fallu qu'un enfant fît entendre sa voix. Les jeunes gens d'un même quartier, allant chez le maître de musique , marchaient ensemble dans les rues , nus et en bon ordre, la neige tombât-elle comme la farine d'un tamis. Là ils s'asseyaient en silence et on leur apprenait à chanter des hymnes ; ils conservaient la grave harmonie des airs transrais par leurs aïeux. Si quelqu'un d'eux s'avisait de chanter d'une manière bouffonne ou avec les inflexions molles et recherchées introduites par Phrynis , il était frappé et châtié comme ennemi des muses. Au gymnase chacun, en se levant, devait balayer l'arène à sa place. — C'est cette éducation qui forma les guerriers de Marathon. — En me suivant pour guide, tu apprendras à haïr les procès, à ne pas fréquenter les bains, à rougir des choses déshonnêtes , à t'indigner si l'on ril de ta pudeur, à te lever devant les vieillards, à ne donner aucun chagrin à tes parents, à ne faire rien de honteux , car tu dois être l'image de la pudeur. Tu ne contrediras pas ton père ; tu ne riras pas de son grand âge ; lu oublieras les défauts de celui qui t'a élevé. Tu iras à l'académie te promener sous l'ombrage des oUviers sacrés, une couronne de joncs en fleur sur la tête , avec un sage ami de ton âge (1). »

(1) Aristoph. NépsA. 961 Sqq. — Cf. Plutarq. Cato maj, xx. Faut,

Plante, moins rempli de ces riantes images, de ces leçons respectueuses et nobles inspirées par Homère et par le ciel transparent et poétique de l'At^ tique, a rappelé comme Aristophane, et, mieux que lui, a fait vivre sur le théâtre cet oubli du respect fdial, ses causes, ses effets avec une vérité pro-» fonde, mais plus brutale, plus romaine, si je puis dire. Lydus , quand il reproche à son élève et au père de son élève leur coupable relâchement, parle surtout de la sévérité des châtiments qu'encourait autrefois la moindre infraction à la discipline du labeur. L'hippodrome, la palestre, le gymnase, la tunique du travail, et à la première faute, la peau tachetée comme le manteau d'une nourrice, voilà quelles étaient à Rome la règle et la rigueur primi^ tives. Orbilius, le sévère maître d'Horace, dont Lydus semble être un précurseur, avait sans doute fait revivre plus tard cette bienheureuse méthode, seulement il l'appliquait plus vigoureusement. Les reproches adressés ici à Philoxène , père de Pistoclère, prouvent bien que le goût de la science, le sentiment élevé de leur mission échappaient le plusordi« nairement aux chefs de famille. Philoxène, je le sais bien, essaie de guérir le précepteur de ces excès de sévérité qui sont le travers des pédagogues, et qui manquent leur effet, parce qu'on ne corrige les hom* mes que par la modération. Ce contraste entre un

JEmit, VI.— Id. Moral, I, De pueris educ. — Aul. GeH, xii, 1, — Tacit. de Causis corrupt, eloq, 28.

père indulgent avec mesure à son fils et un maître impitoyable ne manquerait pas d'intérêt s'il eût été développé. Mais Plaute passe bien vite à la vraie cause de cette mansuétude et nous fait toucher la réalité. Les pères aiment dans leurs fils les vices qu'ils ont aimés eux-mêmes. Dans la révolte de l'écolier contre son gouverneur, au lieu d'une faute, ils reconnaissent une marque de courage, et c'est le maître qui paie pour les insolences du disciple(l).

Au sein du sensualisme organisé qui les entourait, les citoyens préféraient s'occuper des ressources matérielles à tirer de la servitude plutôt que des devoirs moraux qu'ils s'étaient imposés envers quelques-uns de leurs esclaves. Varron, dans ses Satires, disait encore de son temps :

« Le soin que tu as pris pour que ton esclave boulanger sût faire du bon pain, si tu en avais donné la douzième partie à l'étude de la philosophie, tu serais depuis longtemps bon toi-même. Maintenant ceux qui connaissent cet esclave veulent l'acheter pour cent mille sesterces. Mais personne , qui te connaît , ne t'achèterait au prix d'un liard. (2) »

On comprend maintenant pourquoi les esclaves pédagogues eurent, en général, une autorité sitôt méconnue. Quand on cherchait à faire valoir ses

(1) Bacch, 402 — 413.

(2) Terent. Varron. Satur, ^enipp, édit. Œlilcr. 1844. p. 189. nspl

serviteurs comme des terres productives , à la manière de Caton et de Crassus ; quand on tirait bénéfice même de la barbe qu'on leur faisait couper solennellement (1) , on ne devait guère se préoccuper à la longue de ceux qui n'avaient qu'un emploi intellectuel et à peu près stérile. Cet usage, nous le savons, n'offrait que de rares exceptions alors. C'est lorsque la littérature fut quelque chose dans l'État, quand, par goût des lettres grecques ou par vanité, on voulut s'attacher des serviteurs savants ; c'est alors seulement que ce qui était l'exception devint la règle.

Otez à Lydus son pédantisme gourmé, vous aurez un esclave complaisant et familier, vous aurez Chrysale. C'est le même dévoûment, mais compris et pratiqué d'une autre manière. Chrysale est aussi aimé que Lydus est importun, parce que les vicieux aiment mieux les services que les leçons, et que la bonne humeur est déjà à elle seule une marque d'indulgence dont ils ont besoin. Mascarille de VEtourdi, Scapin des Fourberies de Scapin, La Branche de Crlspln rival de son maître, sont des copies de Chrysale et de quelques autres valets de la même famille qui figurent dans les comédies de Plaute. Mais j'ai moins de confiance dans l'imitation que dans le modèle, parce que l'esclavage n'est pas de notre temps. On est pauvre et on loue ses services et sa

(i) Juvenal. Satir, m. 187,

230 ETUDES SUR Lk COMEDIE LATINE.

personne : on est riche et l'on paie un peu de soumission d'un prix trop faible encore , mais le contrat ne lie le pauvre au riche que pour un temps limité et volontaire. Voilà la servitude moderne; elle a ses vicissitudes , ses ruses et ses grandeurs comme l'esclavage antique; mais elle ne lui ressemble pas assez cependant pour que je loue Molière et Regnard d'avoir calqué servilement leurs valets chrétiens sur les esclaves du paganisme. Chrysale, comme tous les esclaves dévoués à leurs jeunes maîtres, obtientdu sien , en retour de ses services 5 un peu de cet attachement que les grands seigneurs du dix-septième siècle n'auraient jamais songé à accorder à leurs laquais^ de peur de déroger. Un Rohan, par exemple, n'aurait jamais dit comme l'amoureux Mnésiloque s

« J'obtiendrai comme une grâce de mon père qu'il ne fasse point de mal à Chrysale et ne lui garde pas rancune d'avoir clé dupé à cause de moi... Il est juste aussi que je défende ce pauvre garçon qui n'a menti que pour m'être utile. » (1)

Cette bienveillance reconnaissante s'explique par des motifs que nous connaissons et par d'autres que Chrysale nous apprend. Sa morale diffère déjà de celle de Strobile. Il est dévoué, lui aussi, mais avec calcul. Il veut la réciprocité partout; il est partisan du tahon, le bien pour le bien, le mal pour

(1) BacchU, A88 sqq.

le mal. Il prend le temps comme il vient, et se contente de toute chose. Son programme est une curieuse profession do foi :

« Qu'on ne me parle pas des Parmenons, des Syrus, qui procurent à leurs maîtres deux ou trois mines ! Rien de plus misérable qu'un esclave qui n'a point de cela (se frappant le front). Il lui faut un esprit fertile qui fournisse à tout besoin des ressources. Un homme n'a de valeur qu'autant qu'il sait faire le bien ou le mal : fourbe avec les fourbes, voleur avec les voleurs, qu'il rapine alors tant qu'il pourra. Il faut savoir prendre toutes sortes de faces, pour peu qu'on ait de sens et d'esprit; bien agir avec les bons , mal avec les méchants , s'accommoder aux circonstances. »

Ce rappel dédaigneux des esclaves d'origine grecque, comme les Parmenons et les Syrus, serait à lui seul une preuve que Plante n'a pas voulu emprunter ces caractères au tliéâtre grec, et que là, comme ailleurs, il a été Romain (1). Térence, qui nous a donné un Syrus et un Parmenon, sera moins scrupuleux, moins original dans le choix de ses esclaves. La théorie de Chrysale, fort nouvelle pour nous, a quelques rapports avec celle des valets de notre théâtre : elle rappelle la bonne humeur, l'esprit et l'insouciance de Figaro. S'accommoder aux circonstances, ce sera la philosophie des maîtres sous les empereurs, de Pollion , d'Horace sous Au-

(1) Pour ce qu'il trouvait d'étrange, de trop peu romain dans cette mise en scène des esclaves Syriens, voir PseudoL 623, Trinum, 499, Trucul, A95.— -La coiffeuse du Trucul qu'on met à la torture à la fin de la pièce s*appelle Syra.

guste ; au sixième siècle, c'est celle de certains esclaves seulement, comme Ghrysale.

Là aussi le jeune maître ent plein de compassion pour le serviteur, je l'ai dit : mais n'y mêle-t-il pas souvent un peu d'intérêt personnel? Que deviendraient Mnésiloque et Pistoclère sans les ressources d'esprit de Ghrysale! Il est aussi aimé que les Frontin, les Lafleur, les Mascarille, les Scapin le seront, dans la comédie moderne, par de jeunes écervelés dont la familiarité avec leurs valets est composée de bonhomie, de faiblesse et d'égoïsme et qui, une fois satisfaits, rejetteront sans doute dans l'obscurité l'instrument qui leur avait été utile. Cette bonté intéressée est parfaitement évidente ici :

« Point du tout, dit Mnésiloque, mon père ne te fera pas de mal. J'ai eu de la peine à le vaincre. A présent il faut que tu me rendes un service ^ Chrysale. (1)

Mnésiloque n'y met pas de dissimulation, comme on voit. Il demande de suite et sans détour le salaire de sa commisération. C'est un de ces traits de caractère comme Plante en a tracé beaucoup, avec une vérité rapide et un peu brutale.

L'esclave, qui est un un matois, emploie, pour rendre ce nouveau service à son maître, ses ressources accoutumées de supercheries et de mensonges, comme le Mascarille de VÉtourdL Je re-

(1) Id. 6^3.

marque ici encore un de ces traits d'observation qui sont si habituels aux esclaves de Plaute. Clirysale parle de sa discrétion, ou moment où il l'oublie :

« Je sais, dit-il, que je suis esclave : je dois ignorer même ce que je sais. »

Scio me esse servura ; nescio eliam id quod scio (!)#

On ne dit pas avec plus de franchise maligne qu'on viole son devoir et qu'on le connaît.

Les Captifs sont la pièce où Plaute a montré l'esclave sous le jour le plus favorable. C'est, comme on l'a dit, une exception dans tout le répertoire comique des Grecs et des Latins. C'est l'idéal de l'esclave : il faut être doué d'un dévoûment peu ordinaire, comme cet écuyer de Flaminius, qui se fit tuer au lac Trasimène pour son maître, ou, comme ce jeune esclave qui subit, nous dit Yal. Maxime, les plus cruelles tortures plutôt que de dénoncer l'orateur Antoine; il faut porter dans la servitude ces nobles sentiments de l'homme libre que Plaute déploya peut-être dans la sienne, pour imaginer de faire, comme il l'a tenté ici, de l'exception qui est l'élément de la tragédie, une vérité

0) Id. 7A2.

presque générale qui est l'essence de la comédie, et d'un remarquable accident une pièce touchante. Aristote, qui a écrit quelque part « le bœuf tient lieu d'esclave au pauvre (1) » a dit dans sa Poétique que les esclaves ont toujours l'âme vile (2). Mais il ajoute qu'il faut toujours, malgré ce défaut de leur état, « les représenter en beau. » On dirait que quelque auteur grec que Plante n'a pas nommé a voulu mettre le précepte en œuvre, ou plutôt je crois que là, comme ailleurs, le poète latin est resté indigène et a tenté de nous donner l'histoire plus développée d'un sentiment qu'il a maintes fois indiqué ailleurs, la peinture du dévoument dans l'oppression.

Jusqu'ici nous avions déjà vu ce que pouvait l'attachement du serf pour le patron. Ailleurs, dans les Mène dîmes par exemple, l'esclave Messénion, qui pratique par calcul cette vertu que plus tard le Digeste érigera en obligation pour l'esclave , Messénion, en se voyant enlever son maître s'écrie : « Non, je ne te laisserai pas périr, il est juste que je périsse plutôt moi même. » Les Captifs sont le développement dramatique de cette généreuse pensée.

Il s'agit d'un de ces fils de famille qui, enlevé dans son bas âge par un esclave fugitif, la pire espèce des esclaves, revient à son insu dans la maison de son père , et là , montrant sous sa livrée servile

(1) Polit, I. 1. 6.

(2) Poeiiq, xv : d^wj paOA^v ivrt*

les sentiments généreux de sa primitive condition , se dévoue pour sauver les jours et faciliter la fuite de Philocrate , son maître. Il y a donc, plus qu'on ne l'a dit, une vraisemblance habilement ménagée dans celte fable. Tyndare qui , comme Plaute luimême, est tombé par un accident inattendu de la liberté dans la servitude, ressemble tout-à-fait à ces femmes d'origine libre que la captivité et les malheurs ont faites courtisanes, sans leur ôter cette pureté native et cette noblesse du sang qui, chez les Romains, ne pouvait jamais mentir. Ainsi, à cet égard, la donnée n'est pas "sans précédents dans ce théâtre. Tyndare n'est pas dans le passé un captif de guerre, ni un serviteur né dans la famille, verna; c'est un enfant enlevé, ses vertus s'expliquent mieux par là. Plaute n'a pas manqué de faire contraster cette figure avec celle de l'esclave vil. Stalagme, qui a ravi autrefois Tyndare à ses parents, revient à la fin delà pièce, commel'élranger dans l'OEdipedeSophocle,pour reconnaître la faute et comme pour marquer mieux, par sa fourberie, la distance qui sépare l'esclave d'origine de l'esclave né libre. Une autre objection a été faite et elle a son importance. Tyndare complote longuement avec Philocrate son jeune maître, captif comme lui, pour seconder, au moyen d'un changement de nom, son retour en Élide. On s'est demandé pourquoi ces longs détours pour tromper un homme d'un aussi bon naturel que le vieil Hégion, le possesseur des deux esclaves. Mais

on n a pas assez remarqué que ce bon naturel se montre surtout dans l'extrême tendresse qu 'Région garde au fils qu'il a perdu , mais qu'il ne va pas jusqu'à permettre que les deux esclaves qu'il a en sa possession le quittent avant le retour de cet enfant chéri. Voici les paroles d 'Région qui ont pu tromper certains critiques :

Filins meus illeic apud vos servit captus Alide : Ejum si reddis mihi, praeter ea unum numum ne duis; Et te et hune amitam hinc : alio pacto abire non potes (1).

Oui, Région les renverra tous deux, mais non pas avant qu'on lui ait rendu sonPhilopolème , et c'est pour arriver à un échange sûr , sans bourse délier, sans laisser plus longtemps Philocrate loin de son pays et sans exciter les défiances du bon Région , que Tyndare l'esclave se dévoue.

Le poète, qui n'oublie jamais de faire ressortir une vérité par son contraire, a soin de semer ici les contrastes. Le correcteur parle aux deux captifs de' fuir , il se montre compatissant pour eux. (2) R dil ailleurs : « Par ma foi! tous les hommes préfèrent la liberté à la servitude ; » (3) paroles hardies , sympathiques, dignes d'émouvoir la Cavea et bien faites pour donner plus de prix à l'abnégation de Tyndare. R est regrettable que celui-ci dans sa

(1) Captiv, 564.

(2) Id. 142.

(3) Id. 45.

générosité s'érige, comme la plupart des personnages de Plautc, en appréciateur de sa propre conduite et la fasse valoir auprès de celui qu'il sert et qu'il juge aussi tout à la fois :

« Tu vois, dit-il , que pour sauver ta chère personne j'expose ma personne qui m'est chère aussi et que j'en fais bon marché. — La plupart des hommes sont ainsi faits ; tant qu'ils veulent obtenir, ils sont excellents ; une fois leurs souhaits accomplis , leur vertu se change en perfidie, en déloyauté, etc. »

Cette franchise un peu égoïste est bien romaine cette fois encore. Elle ne connaît pas les ménagements, les allusions de la politesse moderne et même de celle qui va venir, qui existe déjà , de la politesse de Térence et des Scipions ; elle va droit au but, elle n'exagère pas sa valeur, ne se fait ni plus grande, ni plus humble qu'elle n'est. Le dévoûment de l'esclave ici ne s'augmente pas de celui de sa réserve ; il attend fièrement qu'on lui tienne compte de ce qu'il est ; cela peut paraître hardi, incorrect pour nous, mais c'est plus naturel. D'ailleurs, nous le savons, Plaute aime à entrer en conversation avec son auditoire, à lui faire juger d'avance, plutôt que lui laisser éprouver lentement la conduite de ses personnages. Dans son dégoût pour l'illusion, il touche à chaque instant à la réalité, et il se complaît à la découvrir aux autres (1). Il dit au début :

Haec res agetur i:obis, vobis fabula >

(i) Cf. Pseudol, 375. 708. — Aulul, 672. — PoenuL 419. A66, 792. 1094.— TrMCM/. 89.

238 ÉTUDES SCR Ik COMEDIE LATINE.

pour rappeler à la Cavea que cette fiction a un fond sérieux. Tyndare est donc touchant malgré ces échappées hors de son rôle ; ou plutôt il y a là encore une vérité de caractère qui mérite d'être louée. Ainsi, lorsque Hégion l'a fait garrotter pour l'avoir trompé, et le réprimande en lui disant : «bon semeur! bonsarcleur! » Tyndare répond insolemment :

« Pourquoi n'as-tu pas dit d'abord bon herseur? la herse précède toujours le sarcloir dans le labourage. « (1)

Cela peut paraître d'abord une de ces facéties bouffonnes si familières à Plaute. Quand on y ré^ fléchit , c'est une réponse juste et parfaitement vraisemblable. Tyndare a été esclave, il a conservé quelque chose de ce cynisme servile qui brave, en riant, le mépris ou la douleur. Dans cet instant éclate le sentiment de son dévoûment méconnu et en même temps, à son insu, la révolte d'un sang libre contre un châtiment immérité : « La hardiesse, ajoute-t-il, sied bien à un esclave innocent et sans reproche, surtout devant son maître. »

Toute cette scène cinquième du troisième acte est d'une beauté peu commune. L'esclave qui, sous le coup des tortures les plus cruelles, sous la menace de la mort , se fortifie par la pensée que du moins son maître , son maître qu'il aime, est sauf, et qui s'écrie dans un moment de généreuse exaltation :

(1) Id. 595.

tES ESCLAVES. 289

« Qui périt pour la vertu ne meurt pas! » le servi-» teur qui s'enorgueillit du mensonge, parce que ce mensonge a délivré son jeune patron Philocrate, au-» près de qui il remplaçaitpresque son père; qui, pour, résister à Hégion , se fait un point d'appui de son attachement consacré, fortifié par un long commerce , et qui enfin , dans ce moment ému où la vérité des sentiments se révèle dans toute sa force, ne doute pas de la réciprocité d'affection que lui a vouée Philocrate, ce serviteur-là était pour les Romains, pour les esclaves qui pouvaient se glisser par surprise dans quelque coin de l'amphithéâtre (1), un séduisant exemple et un encouragement.

D'autre part, la conduite du jeune maître envers, Tyndare est une leçon non moins belle. Philocrate témoigne pour l'esclave qui dans son enfance lui a été donné en pécule (2) et qui va le sauver , une reconnaissance bien autrement élevée que celle du Mnésiloque des Bacckis et dont les spectateurs devaient être surpris et sans doute charmés. C'était chose nouvelle pour la plupart d'entendre un patron dire à son serviteur : « Je t'appellerais mon père si je l'osais. Car, après mon père, tu es mon père le plus proche (3), » Caton , malgré sa familiarité avec sçs esclaves, n'avait pas accoutumé ses contemporains

(1) Voir Poenul. prolog. 23. — Cicéron de Arusp» respons, cap. xi, XII et passim. — Ritschl. Parer gon Plautinorum Terentianorumque, Lipsiae 1845, i. p. XiX et 225.

(2) Captiv. 916.

(3) Id. 170,

210 lÊTDDES SUR LA COMÉDIE LATINE.

à voir dans un serviteur autre chose qu'un instrument méprisable. Caton avait enseigné lui-même les lettres, l'équitation, le droit à son fils, ne voulant pas des soins de l'esclave Gliilon , quoiqu'il fût honnête et savant, et« ne pouvant souffrir que son fils dût à un esclave l'insigne faveur de l'avoir élevé (t). 0 Le langage de Philocrate devait donc frapper l'auditoire. Plaute ne s'était pas borné là; il voulait à tout prix corriger, améliorer les spectateurs, il voulait tirer de sa comédie tout le fruit qu'il s'en promettait lorsqu'il annonçait, en terminant, que les bons y apprenaient à devenir meilleurs, tibi boni meliores fiunt. C'était sans doute pour cela qu'il faisait dire à Hégion :

« Quand on fait du bien aux bons , le bienfait est fécond pour le bienfaiteur. »

Quod bonis benefit beneficium, gratia ea gravida'st bonis (2),

et qu'il avertissait, qu'il inquiétait les mauvais patrons par cette haute et sévère pensée qu'on n'eût point attendue de Plaute, où domine le sentiment divin qu'on retrouvera encore dans le Rudens :

Il y a un Dieu qui voit et entend toutes nos actions : selon que tu me traiteras ici, ce Dieu veillera sur lui dans l'Élide. Le bienfait aura sa récompense et le mal suivra le mal. (3)

(1) Plutarch. Cato, maj\ u, — Cf. Sueton AugusU 6A.

(2) Capt, 292.

(3) Id. 347.

Ce langage élevé, cette philosophie inattendue seraient presque dignes des Pères de l'Église si, là encore, l'idée du talion païen ne prédominait pas (1). La charité est un sentiment que Plante et ses contemporains ne connaissaient point.

Ce qui devait toucher principalement les spectateurs et ce qui jetait sur le généreux Tyndare un intérêt plus voisin de la tragédie que de la comédie, c'est le récit des tourments qu'on lui inflige pour avoir trompé Oégion. Il est conduit à une carrière , il lui faut traîner péniblement des pierres chaque jour. La nuit on l'enchaîne. Le jour il est occupé dans des demeures souterraines à fendre le roc , avec un pic pour toute arme , sous les ordres d'un affranchi. Tyndare ou plutôt le poète, quand il fait le récit de ces travaux, n'insiste pas longuement et il a bien soin, quand il sent monter rémotion, de faire diversion par un détail joyeux :

« A peine fus-je arrivé dans la carrière , on me traita comme les enfants des patriciens auxquels on donne, pour jouer, dés merles, des cannetons ou des cailles; on me mit en main ce pic pour m'amuser (2).

(1) Il est bon de remarquer que si Tyndare n'est pas aussi partisan de la loi du talion quand il s'agit de répondre aux menaces d'Hégion , vers 675 sqq., c'est que l'auteur a voulu le rendre respectueux, comme par un vague pressentiment de tendresse filiale, envers celui qu'il doit reconnaître plus tard pour son père. Tyndare, dans la pensée de Plante, doit avoir toutes les vertus.

(2) Idem 932, sqq. Voir pour les autres détails sur les supplices des esclaves, ibid. 661 sqq. — Cf. Amphit. i2h. — Bacck, 11 1^. — Casin. 30. 292 et 330. — Curcul. 202 et 693. — Epidig, 63. 85. 111. 292 et 600.— Miles glorios. 184 et 218. — Mostell. 354 et 1089. — Persa. 22. 28 et

Mais comme je Tai dit déjà, les comiques latins n'insistaient pas trop sur cette partie de la vie servile, c'était sans importance ou pouvait exciter les larmes.

Cette pièce , s'il faut en croire la remarque de Lessing (1) , réalise le but de la meilleure co médie , qui est de corriger les mœurs du spectateur , de rendre le vice odieux et la vertu aimable. Mais comme les mœurs, ajoute-t-il, sont trop corrompues pour employer ce moyen direct, elle peut arriver à son but par d'autres voies, en rendant la vertu heureuse et le vice malheureux. L'esclave honnête Tyndare , Région , Philocrate , retrouvant tous une patrie, une famille, une récompense, représentent la vertu heureuse. Stalagme, l'esclave fourbe et sans pudeur, puni définitivement de son crime , personnifie le vice malheureux. Ce but qu'on ne peut méconnaître ici peut être la fin dernière de quelques comédies d'exception écrites pour une société naissante ou entièrement pervertie. Mais, il faut l'avouera notre honte, si toutes les comédies n'avaient pas d'autre objet ou si elles ne tendaient à le réaliser que par des moyens analogues, elles risqueraient de ne pas nous intéresser longtemps ou de nous faire courir, de préférence, aux

722. — TrucuL 126, — Pseudol. 133. 151. — Horac. Sat. i. 3. 81 et 120. »- Od, I. 35. 17. ~ Epist. i. 16. 47. sqq. — Aristoph. Ran, 616. sqq. — Platon, de Legib, vi.

(1) Lessing : Die Gefangeixen Ha Plautus, Vid. éd. Laflimann , 1839» loin, III.

jeux d'un bateleur ou d'un ours. Plaute l'avait bien senti lui-même dans cet essai, qu'il ne fit qu'une fois, de la comédie vertueuse. A un auditoire blasé comme le sien il fallait autre chose encore que de la morale, et bien que, de son propre aveu, il n'ait montré ici à.dessein ni prostitueur, ni courtisane, ni amour perfide, il n'a pu s'empêcher de corriger la monotonie des sentiments honnêtes de sa comédie par les saillies d'un parasite, et les nobles pensées de Tyndare l'esclave par les révélations du captif Aristophonte ou les effronteries de l'esclave Stalagme. Quoiqu'en dise Lessing, ce qui plaisait dans le rôle de celui-ci, c'était moins son châtiment que son imperturbable bonne humeur; et la plèbe corrompue qui l'écoutait devait mieux goûter le récit insolent de ses friponneries que s'inquiéter s'il devait aller ou non à la potence, ou s'il la méritait. La curiosité mahgne est le plus vif sentiment que le spectateur apporte au théâtre. C'est elle que le poète habile cherche à surprendre, à intéresser avant la morale.

Les hasards de l'ordre alphabétique ont mis à la suite de la comédie des Captifs l'épisode cynique de \2iCasine. Un père qui veut faire épouser une esclave par son fermier, afin d'en jouir lui-même, un fils qui la lui dispute au moyen d'un de ses serviteurs qui

la recherche en mariage pour la livrer à son jeune maître, voilà des mœurs qui ne ressemblent en rien à cellesdes Captifs, et qui parla même, il faut bien le dire, sont plus près de la réalité ou de la vérité générale.

Dans un prologue, qui a été écrit bien longtemps après la première représentation de la pièce, l'objection d'un mariage entre esclaves a été prévue et combattue par des plaisanteries. C'est qu'il n'y avait pas de mariage entre esclaves. Le Conttibernium et non le Connubium était le seul lien qui les unissait. Ils vivaient dans une case commune, homme et femme, donnant le jour à des enfants qui devenaient à leur tour les esclaves du même maître (1). Ces sortes d'unions n'imposaient guères une rigoureuse fidélité, et bien que Caton n'eût permis ces relations à chacun de ses esclaves qu'avec la même femme, pour en tirer un profit pécuniaire et par des motifs d'activité et d'ordre (2), cette mesure même suffirait à prouver que d'ordinaire ce genre d'unions n'excluait pas une sorte de polygamie.

La scène qui s'ouvre par une dispute entre les deux poursuivants de la main deCasine, entre Chalinus l'esclave du jeune homme, et Olympion le fer-

Ci) Casitu Prolog. 67 sqq. — Vid, Festus v. Vernae, — Boèce, Commeiit. sur les Topic. de Cicéron. iv. — Varro. R. R. i. 17. — Columel. I. 8. — Digest. XL. Tit. k. leg. 59. — Tit. 5. leg. ki. % 15. — Ulpian. InsU Lib. I. Tit. 5. 6. 10. — AristoU Polit, i. 1. 5. — Sara. PeUt, Leges Atlie. VI. 1.

(2j Philarq. Cafo maj, xxi.

mier du vieux Stalinon, nous fait habilement connaître le sujet. Oljmpion, parmi les invectives qu'il lance à son rival, le menace de l'humilier en lui faisant porter le flambeau de noce devant la nouvelle mariée (1). Cette fonction, qui en toute autre occasion était un honneur, n'est regardée comme un affront ici que parce que ce rôle de porte-flambeau des noces d'un rival devait être blessant pour celui qui avait aspiré à être le marié (2).

Chalinus, l'écuyer du fils de Stalinon, quand il se trouve en face du vieillard, se souvient, mais un instant seulement, de la règle qu'Horace recommandera si souvent à ses amis qui veulent se pousser à la cour «c'est folie de faire le fâcheux avec un plus puissant que soi» (3). Mais devant les prétentions amoureuses de Stalinon, la retenue lui échappe et il brave le vieux maître. Ses préférences et ses respects sont pour d'autres. Olympion, de son côté,

(i) Casi7i, 30 et 183.

(2) Festus V. Prodinunt. — Ennius Annal. Merul. 1595, p. 317. — Catull. Lxr. 121 sqq. — M. Naudet a donné dans sa 2*= édition française, 18^5, tom. 2,p. 197, une opinion sur ce passage, différente de celle qu'il donnait en 4833 dans la collection Lemaire, l. 4, p. 579; c'est cette dernière que je crois préférable, avec quelque modification toutefois. Olympion en prédisant à son adversaire qu'il portera les flambeaux devant la mariée et en ajoutant :

Postiila ut semper improbus nihilque sis,

a voulu dire, je crois, qu'il n'en restera pas moins pour cela un fripon et incapable de trouver femme. C'était humilier Chalinus que de lui faire porter le flambeau à une noce qu'il espérait faire pour son propre compte.

(3) Casin, 175.

246 ÉTUDES SUR hk COMÉDIE LATINE.

qui s'est fait le champion de ces amours surannées, n'est pas beaucoup plus respectueux pour celui qu'il défend. Il protège Stalinon en se raillant de sa vieillesse, en tremblant qu'elle ne lui fasse défaut au moment décisif. Caractère d'esclave, sceptique et goguenard, il ne se fie pas trop en ceux qu'il soutient, il se moque de la matrone, et il ne croit guères aux dieux (1). Il ne fautpas oublier qu'il est fermier, habitué à vivre loin de ses maîtres, et qu'il doute comme tous les ignorants. C'est par ce ton narquois qu'il diffère de Chalinus , l'esclave de la ville qui, attaché aux intérêts les plus touchants, ceux de la mère et de son jeune fils, se montre pour eux plus sincèrement dévoué. La scène des sorts, qu'on doit tirer pour savoir à qui appartiendra définitivement Casine, met en présence avec une vérité piquante ces deux caractères d'esclaves et, avec eux, les deux époux si diversement curieux pour nous. C'est une parodie des comices où se tiraient au sort plusieurs fonctions publiques et les provinces qu'on allait gouverner, et je ne doute pas qu'avec les détails qu'il y a mêlés Plaute n'ait fait rire tous ses auditeurs. Il n'a pas manqué de livrer là, comme ailleurs, à leur risée le nom d'esclave fugitif, d'y ajouter même le stigmate de sa faute que le fuyard portait sur le front (2), et de

(1) Id. 240. »

(2j Id. 289 ■— 294. Plus loin, yers 769, Stalinon s'écrie :

Improbos famulos imiter, ac domo fugiam.

tourner en ridicule les personnages peu révérés désormais de Jupiter et de Junon (1).

D'autres traits risibles on ignominieux sont encore désignés ailleurs. Dans la scène qui suit celle du désespoir de Chalinus vaincu, Olympion promet de lui faire porter au cou la fourche des esclaves coupables. On sait que c'était là une marque honteuse, un châtiment d'esclave, c'est tout dire (2). Mais Olympion lui-même oubliait qu'il prêtait à rire, comme son camarade, en se montrant sur le théâtre avec sa robe blanche. « Le voilà tout vêtu de blanc, ce maraud, ce trésor d'étrivières » s'écrie Chalinus (3) signalant ainsi à la foule un esclave qui prend des airs d'homme libre et se couvre des insignes d'un mariage qu'il n'a pu contracter. Toute cette scène huitième du second acte est une plaisanterie divertissante. Le maître lui-même va jusqu'à embrasser son fermier, et Chalinus prétend qu'un beau jour, lui aussi, il a été l'objet des faveurs de son vieux patron (4). Il y a là des réminiscences licencieuses de la comédie d'Aristophane.

Voir pour la marque au front qu'on infligeait aux esclaves fugitifs , Auson. Epigr. 15 et 16. — Val. Maxim, vi. 8. 7. — Columell. x. 125. — Apul. Metam ix. p. 279. — Pignorius de Servis^ p. 20 sqq.

(1) Cashu 299 sqq.

(2; Id. 330. -- Vid. Festus v. /Erumnulœ. — Isidor. v. Furcîfer, — Dionys. Halic. vu. — Plutarch. Coriolan, 2k ad fin. — Popma, de Operis servorum^ p. 159 sqq. — Cf. Terenc Atidr, vers 619 et note de Donat au mot furcîfer,

(3) Castn, 338 et 612.

(4) Id. 355 sqq.

C'est une débauche d'esprit dont l'intention de ridiculiser la vieillesse amoureuse est tout ensemble le fond et l'excuse (1).

Les serviteurs de la maison ne sont pas les seuls que l'auteur a mis en regard du vieillard pour le railler ; les servantes sont aussi de la partie. Pardalisque simule un désespoir affreux causé, dit-elle, par la folie furieuse deCasine ; elle feint avec esprit la terreur, pour mieux jouer le bénin Stalinon, et elle va jusqu'à se faire promettre par lui des mules àla place de ses gros souliers, et un ann au d'or au lieu de son anneau de fer pour apaiser ce délire de Casine, qui n'existe pas (2). Il y a, comme on l'a dit, une certaine analogie entre ce rôle d'une suivante, qui se rit d'un vieillard par toutes sortes de mensonges, et le personnage de Lisette dans les Folies amoureuses de Regnard. Lisette parle d'Agathe à son vieux tuteur, comme Pardalisque de Casine à l'amoureux Stalinon. J'y remarque cependant ces légères nuances qui viennent des mœurs de deux sociétés différentes et qui distinguent les deux scènes. Agathe, dans sa folie, mêle avec désordre les goûts d'un monde policé :

Elle court, elle grimpe, elle chante, elle danse ; Elle prend un habit, puis le change soudain Avec ce qu'elle peut rencontrer sous sa main ; Tout-à-rheure elle a mis dans votre garde-robe Votre large culotte et votre grande robe ;

(1) Id. voir, par exemple, toute la scène 6 de l'acte m.

(2) Id. 511. — 603.

LES ESCLAVES. 2ft9

Puis, prenant sa guitare, elle a de sa façon Chanté différents airs en différent jargon. (1)

Son plus grand effort de furie, c'est de battre les murs avec sa tête. Elle reste femme et française jusque dans son égarement. Gasine, au dire de PardalisquCjCSt moins douce, elle poursuittout le monde une épée , deux épées à la main, elle veut tuer son nouvel époux, le fermier, le vieux Stalinon, et s'égorger ensuite. C'est un foudre de guerre, ou plutôt c'est une esclave, c'est une Romaine du vi* siècle qui parle.

Le caractère et la condition des femmes esclaves sont indiqués ailleurs encore danscettecomedie.il ne faut pas oublier que c'étaient leurs maîtressesqui avaient seules à s'en occuper. Gléoslrate a soin de le rappeler à son vieux mari lorsqu'il se préoccupe du sort de l'esclave Gasine :

« Je m*étonne, par Castor, qu'à ton âge tu ignores ce qui est du devoir. Si tu avais égard à la justice, aux bienséances, lu me laisserais pourvoir au sort de mes esclaves (ancillas) ; c'est mon affaire. » (2)

On trouve dans la Correspondance des femmes grecques quelques préceptes de conduite à suivre

(1) Regnard, les Folies amoureuses^ act, ii. se 6.

(2) Casiii, d52 sqq. 256 et 301.

250 ÉTUDES SUR Là COMEDIE LATINE.

avec les femmes esclaves. Avant d'être mariée, la fille de condition libre n'avait pas le droit de leur commander. Après le mariage, elle avait plus particulièrement à veiller sur elles. Delà douceur, une sévérité modérée asseyaient mieux l'autorité des matrones qu'une rigueur sans relâche (1). La femme du vieux Caton nourrissait de son lait les enfants de ses esclaves afm de leur inoculer de l'affection pour son jeune fils qu'elle nourrissait en même temps (2). Tous ces soins ne trouvaient pas toujours des esclaves reconnaissantes, et les maîtresses faisaient souvent des ingrates. Voyez comme Pardalisque se laisse aller à ce goût de la médisance si dominant surtout dans la classe servile, quand elle veut caractériser les menées de sa matrone. A l'en croire, sa maîtresse n'est qu'une gourmande qui aime les régals et qui veut éconduire son mari pour mieux festoyer (3). Je remarque là un témoignage de grande familiarité entre les matrones et leurs valets.

« Cléostrate, dit-elle, enfermée avec son mari dans sou appartement , habille Técuyer en nouvelle mariée pour le donner à Olympion en place de Casine :

lUae autera in cubiculo armigerum ornant Quem dent pro Casina nubtum nostro ( villico j.

(1) Voir Voir. loc. cit, lettre 165. Orelli ibid. lettre 3«.

(2) Plutarch. Cato, maj, xx. — CL IcU quaesU Rom, xvi.

(3) Casin, 620 — 635.

Assurément Chalinus est un esclave né dans la maison, vema^ et il faut qu'il ait pris bien vivement à cœur les intérêts de la matrone pour mériter et justifier ces privautés.

Tout d'ailleurs ici conspire pour donner à la femme la supériorité sur son époux. Les conseils des esclaves à la fausse Gasine au moment où elle marche à la cérémonie nuptiale, afin qu'elle domine dans le gynécée , les humbles permissions que le vieux Stalinon demande à Gléostrate dans tout le cours de la pièce, la hardiesse des questions que fait l'épouse au fermier, dans cette scène hcencieuse où celui-ci raconte tout haut ses mécomptes de mari dès la première nuit des noces, le désappointement piteux du vieux patron quand il revient, lui aussi, de cette nuit bouffonne, et tombe au milieu des railleries de sa servante, de sa femme, de sa voisine, tout est destiné à nous donner ici un double échantillon de la débauche coupable des époux et de l'audace croissante de leurs femmes. Il ne faut donc pas trop nous étonner que Cecilius, dans son Ploclum, nous ait montré un vieillard se plaignant de ses chagrins d'intérieur et de la tyrannie intolérable de sa femme qui a chassé de la maison une esclave sur le seul soupçon qu'elle paraissait plaire à son mari. Les impudicités des maîtres et les droits de la femme c^'?^^'<? donnaient plus que jamais à celleci l'insolence du premier rang et tendaient peu à peu à lui en inspirer les penchants. Quant à la

^ièce de C as ine^ c'est une spirituelle folie dont la donnée quoiqu'invraisemblable, puisque le Con^ nubium n'était pas permis aux esclaves, fait, au moyen de ceux-ci, saisir au vif les travers des vieux maris et l'audace, légitime encore, de leurs vertueuses matrones.

Le rôle d'esclave tient une fort petite place dans /a Cislcllaria. Lampadion, le serviteur de la famille (1) n'a pas osé faire mourir autrefois le fils que sa maîtresse l'avait chargé de tuer. Il l'a exposé , et l'a vu enlever par une courtisane. C'est à retrouver cet enfant, par tous les moyens, par toutes les recherches imaginables, qu'il s'évertue en bon et dévoué serviteur. Il y parvient après de courageux efforts. Nous avons déjà rencontré ce personnage d'esclave. Les intérêts de sa maîtresse sont les siens. Il n*a pas besoin d'être stimulé ; le toit sous lequel il vit c*est son toit, l'enfant qu'il veut retrouver, c'est comme un parent pour lui. Halisca, l'esclave de la courtisane, celle qui recherche la cassette qui

(1) Patemus servus^ dit le Dieu Secours, vers 167, en nous donnant une sorte de second prologue de la pièce. C'est un esclave qui s'est transmis du père à la fille et qui a suivi le sort et les intérêts de celle-ci , bien qu'il ne fût pas servus dotalis. Du moins on ne lui donne pas ce nom dans la pièce.

tES ESCLAVES. 253

doit faire reconnaître Silenie, Halisca n*occupe la scène qu'un instant ; elle ne se fait remarquer que par cette pensée :

« II faut qu'un secret confié de bonne foi soit gardé de même, pour qu'à l'auteur d'un bon office ne tourne pas à mal son envie de bien faire. » (1)

Les esclaves de Caton le Censeur connaissaient bien cette maxime, lorqu'ils répondaient sans cesse : « Je ne sais pas » à ceux qui voulaient savoir d'eux ce que faisait leur maître (2).

Il n'y a rien de sérieux dans la plus grande partie du rôle de l'esclave Palinure de Charançon, L'importance du rôle secondaire est laissée ici au Parasite qui donne son nom à la pièce et qui est allé chercher en pays étranger la somme nécessaire aux amours de Phédrome. Cependant quelquesunes des libertés, des facéties de Palinure méritent d'être remarquées.

Aux confidences de son maître sur ses amours, l'esclave se récrie tout d'abord , et craint que Phé-

(1) Cistellaria. 487.

(2) Plularch. Cato. mtj. m.

drome ne se permette quelque fredaine indigne de lui ou de sa famille ; il tremble qu'il n'envahisse le gynécée de quelque matrone honnête « ou qui doit l'être (1). » A part cette épigramme , qui est toutà-fait dans le goût de Plaute, on croirait que c*est un serviteur de Térence qui parle. Térence ne fera qu'étendre , par l'entremise de ses esclaves , ces belles maximes de respect pour les matrones que Caton , nous dit Horace , prêchait à la jeunesse de son temps. Dans Plaute , ce n'est qu'un éclair de cette morale , qu'on peut appeler judiciaire. II ne veut pas qu'un homme libre soit exposé, par un adultère, à être frappé d'incapacité au premier chef : mais c'est tout. La plaisanterie viendra bien vite se jouer à la suite de ces leçons sérieuses. Palinure se raille , avec une audace qu'il est bon de noter, des airs épris, de toutes les banalités sentimentales de son patron, et cela en sa présence même. Quand il mêle à ses plaintes ces proverbes habituels à la vie Romaine : « Qui veut manger la noix, commence par casser la coquille, » ou celuici : «Prends-y garde : la flamme suit de près la fumée (2) » qu'Horace, dans sa Lettre aux Pisons , se rappellera aussi en définissant le procédé d'Homère, il semble entendre Sancho Pança sermonnant Don. Quichotte et appuyant chacun de ses argu-

(1) Curculio. 23 — 38. Cf. 154 et 176.

(2) Id. 63.

ments de force sentences et adages. Ce n'est pas tout : Palinure qui aime le vin et qui envie à la vieille servante de l'amoureuse celui qu'elle reçoit, ne se gêne pas pour insulter l'amante de son jeune patron :

« Vraiment effrontée? avec tes yeux de chouette, il te va bien (le dire que je suis ennuyeux ! Le beau masque aviné ! sotte ! »

Quid ais ? propudium ?

Tun* etiam cum nocturnîs oculis, odium me vocas ? Ebriola persoUa I nugae ! ( 1 )

Tant de libertés reçoivent enfin leur digne prix, Phédrome, en voyant insulter celle qu'il aime, rappelle l'esclave au sentiment de sa condition subalterne : « Un esclave, régal des étrivières, prendre la parole devant son maître! » Yoilà l'équilibre romain rétabli. Mnésiloque des Baccliis ne disait pas autrement au pédant Lydlis, son précepteur. Le badinage a cessé pour faire place à la réalité; l'esclave est battu sur la scène par celui qu'il traitait d'égal tout-à-l'heure.

Cette comédie nous apprend encore, mais en passant et comme par hasard , certains usages habituels aux esclaves , tels que la divination ou plutôt l'interprétation des songes. 11 est aisé de comprenprendre que beaucoup d'entre eux, victimes de la guerre, du commerce ou de cette piraterie exercée sur eux, dans les parages de la Cilicie, dans la

(1) Id. 299,

Thrace, le Pont, ou l'Asie Mineure, aient essayé quelquefois de se faire un pécule ou d'imposer à leurs maîtres par l'usage de certaines prédictions auxquelles on croyait encore généralement. Comment, d'ailleurs, dans un temps où le Télamon d'Ennius faisait entendre sur la scène des sentences hardies sur l'indifférence des dieux, quand certains êtres naissaient dans une dégradation héréditaire , à côté d'autres involontairement privilégiés et libres ; comment le sentiment de la fatalité n'eùt-il pas été une croyance chez la plupart, et, pour les plus malheureux, l'objet d'une science ou d'une industrie? Ne soyons donc pas surpris de voir Pahnure répondre, en riant, au prostitueur qui le consulte : « Tu vois en moi un devin unique, un inspiré! Les autres interprètes des songes viennent me consulter : mes réponses sont pour eux des oracles. » Chez Plante , c'était la mention d'un usage et en même temps peut-êlre une épigramme détournée contre ces divinateurs de profession dont la scène s'est souvent moquée (1), ou contre ces songes pompeux de la tragédie qui ont été parodiés aussi dans le Fanfaron et le Marchand, Il y a une Atellane de Pomponius qui porte le nom à'Augur et une autre celui à'Aruspex (2). Nous savons que

(1) Voir, par exeiriple , Rudens^ 293, où il se moque des long« cheveux des devins, et Trucul. 557 , où il dit qu'ils se battaient eux-mêmes au milieu de leurs fausses convulsions.

(2) Voir Rothe PoeU scenic, fragm. ^ p. 106 et 109, avec les notes, (2* partie.) Munk de fabul, Atell, p. 137 et 139.

LES ESCLAVES. 2o7

Dossennus faisait métier de tireur d'horoscopes, ou plutôt de philosophe, comme il disait dans son langage prétentieux, et qu'il ne rendait pas ses oracle; gratuitement (1). Avant cette époque, le poète Naevius avait choisi le moment de sa captivité pour écrire une comédie, intitulée Hariolm (2), où cette classe curieuse avait sa place, et Ennius protestait déjà dans ses vers expressifs contre le charlatanisme de ces savants de carrefours :

Non habeo deiiique nauci Marsura augureni,

Non vicanos aruspices, non de circo astrologos,

i\on Iliacos conjeclores, non interprètes somnium ;

Non enim sunt ii arte divini, aut scientia ,

Sed superstitiosi vales, impudentesque harîoli,

Aut inertes, aut insani, aut quibus cgestas imperat;

Qui sfti semitam non sapiunt alteri monstrant viam.

Quibu' divitias pollicentur, ab iis drachmam ipsi petunt.

De bis divitiis sibi deducant drachmam, reddant caetera. (3)

Il était donc permis aux esclaves de Plante de les imiter ou d'en rire.

Ailleurs, le parasite, au retour de son voyage en Carie, en parlant de ceux qui peuvent faire obstacle à sa course empressée, cite parmi ceux qui obs-

(1) Voir Munk ibid, p. 150, note 80 et rinterprélalion de Mercier, Voir plus liant p. 32 et note 2.

(2) Voir Aul. Gell. m. 3. et Bothe ibid. p. 16. (2« partie).

(3) Bollie ibid. p. 62 (1" partie.) C'est aussi l'opinion que Gicéron prêle à son frère Quintus De Divinat. i. 58. — Cf. Van Dalc, De Oraculis ethnicorum. Amstel. 1683. Tom. i, p. Zi21-76. — - Wolf, Vom somnambiilisrm(s dcr AUen, Berlin, Zeitung, seplemb, 178î^.

258 ÉTUDES sun la comédie latine.

truent les rues ces Grecs qui se promènent en longs manteaux, esclaves vagabonds, drapetœ, qu'on rencontre partout , et ces valets des bouffons , servi scurrarwn^ qui jouent à la balle dans les carrefours (1). Je crois qu'il faut entendre ici, par scurrœ, les plaisants de profession qui avaient, comme beaucoup 3'autres, un nombreux domestique, et qu'il ne s'agit pas, comme on l'a pensé, des habitants de la ville (2) , en opposition avec les citoyens des tribus urbaines. Le chanteur Tigellius, cet homme si aimé des musiciennes , des mendiants , des charlatans , des parasites , des comédiens, n'était-il pas le plus somptueux et le plus frugal des maîtres, n'avait-il pas à son service tantôt deux cents esclaves, tantôt dix (3) ? C'est de ces maîtres destinés par état à amuser les autres que Plante a décrit ici les esclaves. Ils étaient, ils devaient être aussi paresseux et aussi joueurs que leurs patrons.

Mais cette fois, voici un esclave, de la famille de

(1) Curcul. 297-306. — Voir quelques réflexions ingénieuses sur ce passage dans un Mémoire, déjà cité, sur l'Instruction publique chez les anciens, de M. Naudet, Mem. acad. Inscript, ix. p. A02.

(2) Voir Piaule, traduct. Naudet. 2* édit. in-12, tom. ii. p. 360, noie sur le mot scurrarum, et Journal des Savants, juin 1838. p. 417.

(3) Hor. Sat. u 2, vers 1 — 4. Id. i. 3, (2 et 13.

Ghrysale, qui doit donner son nom à la pièce, et y figurer avec la j^lupart des attributs ordinaires aux serviteurs fripons. Epuiiqiie est chargé, dans la comédie de ce nom, de sauver deux fois les folies de son jeune maitre Stratippoclôs , et de lui procurer de l'argent. La donnée n'est pas neuve ; c'est un rôle de plus d'esclave attaché à un jeune amoureux; le génie du serviteur et de l'auteur ne doit briller que par la variété des moyens et la différence des tours.

L'exposition de la pièce est faite par l'écuyer de Stratippoclès et Epidique, contrairement à ce qui se pratiquait pour les autres comédies , où le prologue nous annonce le sujet. Cet écuyer, armlger, nommé Thesprion, qui disparaît après cette première scène, était aussi un esclave, comme Epidique. Seulement Varmiger était un esclave du dehors, employé aux expéditions lointaines, comme Automédon, l'écuyer d'Achille ou comme ce Spendophorus, l'écuyer de Domitien, dont Martial vante les exploits amoureux (i). C'était ordinairement l'auxiliaire du guerrier plutôt que du citadin. Pline nous a dit à peu près quel prix on les achetait à l'origine.

« Ainsi donc, dit-il des rossignols, on vend ces oiseaux le prix d'un esclave et même plus cher que ne coûtait jadis un écuyer; je sais qu'un rossignol blanc s'est vendu 6,000 sesterces (environ 1,500 francs) (2).»

(1^ Martial. Epigr. ix. 57. — Cf. Virgil. iEneid, ix. 6^7.

(2) Plin. Hist, nat, x. 43. — Voir Dureau de lu liMe, Économ, politiq.

Mais je doute que Stratippoclès ait acheté cet écuyer. S'il avait eu de l'argent il l'eût gardé pour ses maîtresses plutôt que pour ses esclaves. Thesprion est sans doute né dans la maison de son jeune maître, et ce n'est pas un bien grand guerrier que Stratippoclès.

L"es vérités qui échappent aux deux esclaves dans ce premier et piquant dialogue sont précieuses à recueillir. Epidique promet à l'écuyer qui arrive qu'on lui donnera le souper d'usage. C'était en effet une coutume consacrée, et, dans le Stichus, le parasite Gelasime lui-même invitera son patron à souper chez lui à l'occasion de son heureuse arrivée. (1) Les deux camarades s'avouent tout haut qu'ils volent. Thesprion vante à ce sujet sa main gauche, celle qui, chez les anciens, passait pour servir à dérober. (2). Cependant, au milieu des insultes qu'ils se prodiguent mutuellement, comme c'est l'usage entre valets fripons , Epidique n'oublie pas que la discrétion est le premier devoir d'un esclave. (3) Ce n'est pas la première fois que nous surprenons cette réserve chez les esclaves babillards de Plante.

Epidique , qui est en correspondance épistolaire avec son maître et qui l'a chargé de lui amener

des Romains, i. p. l/jS et tout le chap. xv pour le prix des esclaves. — Cf. Pignorius, de servis, p. 240.

(1) StiJmSj liQO, — Epidiq. 5, 6. — Cf. Bacchis, 151. — MostcU, 889.

(2) Voir Catull. xii. 1. elXLVii.l.

(3) Epidiq, 57,

quelque esclave appétissante (1) , se laisse toucher de compassion en le voyant menacer de se tuer si son valet ne lui trouve 40 mines. Évidemment la vérité dramatique a été outrée en cet endroit, pour amuser les spectateurs ; mais ici, comme ailleurs , l'exagération même du vrai ne sert qu'à le mieux confirmer. Un maître qui se met ainsi à la merci d'un serviteur, et qui provoque sa sensibilité, ne pouvant rien obtenir de sa soumission , cela n'est pas tout-à-fait nouveau pour nous ; VAslnaire nous l'a déjà appris. Nous pouvons entrevoir déjà les progrès de l'ascendant que les esclaves prendront , leur indépendance hautaine. Leur tour ne peut manquer de venir : commerçants , ils feront un jour concurrence à leurs patrons ; patrons parvenus , ils auront leurs maîtres pour courtisans ou pour égaux. Le temps où la République sera menacée d'être livrée aux serfs n'est pas loin , et l'on verra plus tard les fils de patriciens servir de cortège à un esclave enrichi ('2). Epidique, chargé d'extorquer 40 mines au vieux Périphane, se met en frais de ruses , et celle qu'il ourdit est assez ingénieuse. L'esclave aimée et ramenée par Stratippoclès sera rachetée par son vieux père pour que Stratippoclès

(1) Id. 120 — 128.

(2) Cicéron. pro Sexto. 21 : Sin victi essent boni quid superesset ? Non ad servos videlis rem venluram fuisse? — Juvenal. Sat» m, 132 :

Divitis hic servi claiidit latus ingenuorum Filius.

ne raffranchissepas et n'aille pas l'épouser, comme le bruit en court. Epidique, en fin matois, quand il donne cet avis au vieillard, prend le ton radouci d'un esclave timide :

« Si je pouvais me permettre d'avoir plus d'esprit que vous , j'ouvrirais un avis des meilleurs. »

Si aequom siet me plus sapere quam vos , etc.

Et plus loin :

« Ce n'est pas pour mon compte ici qu'on sème et qu'on moissonne : Je ne désire que ta satisfaction. » (1)

C'était tout à la fois habile et vrai : l'esclave devait nécessairement, dans la constitution romaine, avoir moins d'esprit que son maître et ne travaillait que pour le compte d'autrui.

MaisEpidique est ici plus ftn que tous les autres, car il fait acheter à Périphane deux joueuses de lyre au lieu d'une , lui soutire tout l'argent qu'il veut, en un mot , il se joue du vieillard au point de l'amener à dire : « C'est bien à toi d'avoir mouché le nez d'un vieux roupilleur, d'un imbécile comme moi. » (2) Enfin il donne encore un curieux échantillon de sa fourberie audacieuse dans la scène dernière où il enjoint au vieux père de le garrotter et de lui obéir. Un instant la peur d'un cruel châtiment lui avait inspiré la pensée de fuir et il avait prié Stratippoclès de lui fournir l'équi-

(1) Epidiq. 239 el 2Û6. ~ Voir ci-aprcs Mcnaclim. 1G8.

(2) Id. 472.

LES liSCLAVES. 263

pement nécessaire à cet effet (1). Mais, quand il a découvert que la captive aimée par son jeune maître n'est autre que la fille de la maison ^ celle à qui Epidique avait apporté autrefois un croissant d'or et un anneau d'or, pour l'anniversaire de sa naissance, et qui, par son retour, va combler de joie sa famille (2), il se décide à rester et à narguer ceux qu'il redoutait tout-à-1'lieure. Il faut le reconnaître. Plante a donné ici, comme ailleurs, une faiblesse, une bonhomie ridicule à la vieillesse qu'il n'aimait guère ; il fallait toute la bénignité du rôle de Peripliane pour faire accepter l'audace de celui d'Epidique , de même que dans les Fourberies de Scapln , où Molière s'est quelquefois souvenu d'Epidique, Scapin serait trop effronté si Géronte n'était si ridicule.

Messénion, l'esclave de Tun des Ménechmes, remplit dans cette pièce un personnage d'une importance différente. Ce n'est pas qu'il ne soit un esclave de distinction. On dirait au contraire ou qu'il est lettré, ou qu'il l'est devenu à la suite de ses nombreux voyages dans les pays qu'il a parcourus avec son maître. Il parle , en riant, d'écrire l'histoire, pour justifier, à la manière des historiens antiques,

(1) Id. 589.

(2) Id. 613. Voir pour les présents que les esclaves faisaient à leurs maîtres, Pseudol, 756-78. — Téreut. P/wvmio, 40 et plus loin, p. 299.

264 ÉTUDES SUR Lfi COMÉDIE LATliNE.

ses longues pérégrinations (1). Mais un autre désir le sollicite davantage : il veut retourner dans la terre natale et rentrer au logis commun, comme un serviteur rangé et sédentaire ("2). Son rôle offre au premier abord quelqu'analogie avec celui du pédagogue Lydus des Bacchls, C'est Messénion qui est chargé de garder la bourse de son maître et de pourvoir aux dépenses , c'est lui qui l'avertit des dangers qu'il court dans une ville nouvelle, lui enfm qui, en homme expérimenté, s'évertue à le tenir en éveil contre les manèges et l'astuce des courtisanes. Vain effort! comme Lydus, il est rappelé sans cesse par celui qu'il sermonne au souvenir de sa misère et de sa condition servile. Il n'est pas écouté et sa morale reçoit maint affront , comme toute morale qui vient de trop bas. Messénion le constate lui-même :

« Mais tu es un impertinent, se dit-il , de prétendre régler la conduite de ton maître. Il t'a acheté pour lui obéir et non pour lui commander. >^ (3)

Une fois rentré dans la vérité de sa situation , il n'a plus d'autre règle qu'une conduite soumise, exemplaire. Dans un monologue remarquable , parce qu'il exalte l'instinct de k conservation personnelle et fait du dévoûment un moyen intéressé plutôt qu'un devoir ou un attrait , Messénion nous

(1) Mena'clim. 165,

(2) kl. 145 et 165 — 17/i,

(o) kl. 352 — 168 et 946. — Voir les scènes 1 cl 2 du 2« acle.

donne le programme de beaucoup de bons serviteurs romains. Penser à son dos plutôt qu'à sa bouche, comme il dit ; être un instrument passif et docile, instrumentam vocale , comme eût dit Varron ; craindre le châtiment si Ton s'enhardit, espérer l'affranchissement si l'on obéit ! morale de la misère et par conséquent de l'égoïsme, morale bien digne des maîtres romains , et la seule possible pour se mettre à l'abri de leurs rigueurs au sein des envahissements de l'épicurisme et de l'abâtardissement des classes inférieures! Que nous sommes loin déjà àQVEpidique\QxQiiQ%\, pas Méssenion qui lèverait un front insolent contre celui qui lui commande ; s'il n'y avait que des Messénions parmi les esclaves , l'émancipation ne serait pas si prochaine. Tyndare, dans les Captifs^ était une exception unique ; c'était l'idéal de l'esclave , mais ce qui le rendait vraisemblable c'est qu'il servait un maître excellent. Messénion, c'est une exception aussi, mais plus commune parce qu'elle est en regard d'un patron indifférent. Il courbe trop sa tête pour la pouvoir releverjamais : il s'accommode trop facilement de sa chaîne pour l'oser rompre un jour. Si Ménechme, son maître, ne la brise pas, Messénion la gardera paisiblement jusqu'à sa mort. Epidique au contraire, comme Liban , comme Stalagme et Léonidas , c'est la vérité courante, c'est l'emblème de la servitude en général; c'est de là, c'est de leur ergastule qu'un jour sortira la liberté.

206 ÉTUDES SUR LA COMÉDlli LATINE.

Une fois cette théorie de Messénion acceptée , on est moins touché delà vivacité qu'il met à empêcher l'enlèvement de Ménechme au cinquième acte. Il a beau crier : « Je ne t'abandonnerai pas , je te défendrai, je te secourrai fidèlement , je ne souffrirai pas que tu périsses. Plutôt périr moi-même! je le dois » ; on reconnaît dans ce défenseur l'homme qui défend son propre dos et qui songe à son affranchissement. En effet, à peine le service est-il rendu, Messénion demande sa libération. 11 est puni tout d'abord de sa réclamation trop hâtive par son véritable maître qui n'est pas le Ménechme qu'a délivré l'esclave. Il devait y avoir là , au moment de ce désappointement inattendu , un rire général dans l'auditoire. On n'est pas fâché que le mécompte soit le prix d'une générosité si égoïste. Mais sa bonne conduite devait finir par l'emporter, parce que ceux qui commandent récompensent la docilité de leurs subordonnés, sans s'inquiéter des motifs; la pièce finit par la reconnaissance des deux frères et par l'affranchissement de Messénion ('2).

Rien de particulier dans les rôles scrvilos du Mercator, La belle Pasicompsa , la seule esclave intéres-

(1) Id. 870 — 900.

(2) J'ai cru inutile de parler de la vente qui termine la comédie , vente annoncée par Messénion et dont les esclaves de Ménechme doivent faire partie. Il en est de mC'me d'un autre passage, vers A45, où l'esclave de la courtisane Erotie demande à Ménechme, qui a été reçu chez sa maîtresse, des pendants d'oreilles « pour que, dit-ello, je te vole avec plaisii* toutes les

santé de la pièce, n'y a qu'une scène : elle n'y mon» tre que de l'ingénuité et de l'amour. Charin, le fils de famille , a ramené d'un long voyage cette captive, qui lui est disputée par son père Démiphon au moyen d'un stratagème qui fait le fond de la comédie. Les amours de Charin l'emportent, grâce au zèle d'un ami et de l'esclave Acanthion qui lui est dévoué.

Là encore il y a des souvenirs de pédagogie dans le rôle de l'esclave. Acanthion avait commencé par être le gouverneur de son jeune maître et fmi par être chargé de le garder et de l'accompagner :

Servuni unà mitlit , qui olim a puero parvolo Milii pœdagogus fuerat, quasi uti mihi foret Custos. (Ij

Une seule fois , dans tout le cours de la pièce , Acanthion semble rappeler sa condition première , lorsqu'il parle des maux et des biens de cette vie à son jeune maître qui lui répond qu'il n'entend rien à la philosophie. ('2) Partout ailleurs il rentre

fois que tu viendras chez nous. «C'était le don de bienvenue, habituel ciicz les courtisanes.

(1) Mercator. 89.

(2) Id. 143-1/16. Allusion maligne à ces philosophes grecs, à ces sophistes charlatans, nouveaux venus à Rome, que Piaule a bafoués souvent et que Térence estimait davantage. Voir plus haut , p. 258 et note 1. — Cf. PseudoL 955. — Térence, And. 55, 56, 57. —Pour compléter les détails relatifs à l'éducation, voir Plutarch. Comparaison de Numa et Lycur^ gucy in fin. — Plin. jun. Epist., viii. 14. — Quintil. i. 14. — Aristot. Polit, vil. 17. — Plalo, de Legib. v. — Ernesti : de Privata Romanor. disciplin. in Opuscul. p. 32, sqq., et enfin Claudius, de Pœdafjogis, etc., in Poleni suppléni. 11. ïom. 3, p. 422-43. — Voir plus haut p. 225 et lu note.

dans la catégorie des esclaves dévoués à la jeunesse, et ses plaisanteries ressemblent à toutes les plaisanteries d'esclave.

Il n'en est pas de même de la belle Pasicompsa. Le vieux Démiphon qui l'a vue la trouve, dit-il, trop belle pour être, comme l'avait annoncé Acantliion , la suivante d'une matrone. Ce qu'il fallait à une servante c'était savoir tirer la navette, moudre , fendre du bois, filer sa toile , balayer la maison , faire la cuisine pour tous et supporter les coups (1). Les servantes grecques d'Andromaque et de Pénélope , les esclaves des tragédies d'Euripide n'avaient pas d'autre tâche. Est-ce à une esclave de cette sorte que Lucilius parlait d'appliquer mille coups de fouets en un jour? ("2) Je n'ose le croire. Mais Titinius , dans sa Gemina , semble s'adresser à ses pareilles quand il leur prescrit de balayer la maison et d'enlever les toiles d'araignées (3). Selon Démiphon , Pasicompsa est trop belle pour ces

0) Id. 390.

(2) Lucilius. Saiîr. xxviii. 37, édit. Corpet :

« Cui saepe mille imposui plagarum in diem. » Ailleurs, xxvii, 34, il y a un vers où il s'agit d'une servante : « Lignum caedat, pensum facial, œdes verrat, vapulet. »

(3) Titinii fragm. Edit. Bothe, p. 63 {2« partie) :

« Everrite œdes, abstergite araneas. »

Ailleurs, id. Edit. Neukirch, p. 110 :

Da pensam lanam , qui non reddet tempori

Pulalam recte, facite ut multetur malo. » Ce mot malum rappelle quelque peu cette réponse des Metellus aux épigrammes de Naevius :

Malum dabuul Metelli Naevio pœlœ.

rudes fonctions: dans la rue, lorsqu'elle accompagnera sa maîtresse, elle attirera les œillades despassants, leurs tendres déclarations ; le dur métier de servante ne convient qu'à quelque Syrienne grossière et laide qui ne peut compromettre personne. L'enchère qui termine la troisième scène de ce second acte est un tableau animé des luttes suscitées par la mise à l'encan des esclaves et en même temps un témoignage des atteintes que recevait l'autorité du pater famlllas quand il devenait le rival amoureux de son fils. Nous savons par le Charançon que le prix moyen d'une esclave de cette sorte était de trente mines (i). Ici par galanterie pour Pasicompsa et par l'acharnement réciproque de Démiphon et de Charin , l'enchère s'élève jusqu'à trente-sept mines. Dans VEpldique nous avons vu payer jusqu'à cinquante et soixante mines pour une belle esclave (2) ; mais c'est l'exception.

La vieille Syra, la servante de Dorippe, est une de ces esclaves accoutumées à la grosse besogne du logis. Elle se plaint de ses fatigues et de son grand âge épuisé par la servitude. Mais elle n'en est pas

Cl) Curculio, /i97 — 502, (2) E-pidiq, 345 et 446.

M. Bureau de la Malle n'a peut-être pas tenu assez compte de ces évaluations, Économ.politiq, des Rom.^ dans son curieux chapitre du prix des esclaves, lib. i. cliap. 15. p. 148. Il n'a cité que le Pseudolus et le Pœnuhis , et il a ainsi fixé trop bas le prix moyen des femmes esclaves. — Cf. Epidiq. 50, et, Journal des Débats, 15 septembre 1835, un ingénieux article de M. Leclerc sur les chiffres calculés par la gesticulation dans cette pièce et, en général, sur la mimique des anciens.

moins restée fidèle à sa maîtresse. Elle s*émeut pour elle des infidélités de son vieux mari (1). Elle fait à ce sujet un retour sévère sur les rigueurs de la loi envers les femmes, sur la sujétion que leur ont imposée les maris :

« Qu'un mari entretienne secrètement une courtisane, si sa femme vient à rapprendre , l'impunité lui est assurée. Qu'une femme sorte de la maison, aille en ville secrètement, le mari lui fait son procès, elle est répudiée. » (2)

Nous avons vu ailleurs jusqu'où pouvaient aller cette liberté du mari et sa sévérité envers sa femme (;^). La condition subalterne des femmes a été l'objet de plaintes qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours. Dans le Mariage de Figaro on est frappé d'entendre Marceline s'écrier, au moment où elle reconnaît son fils :

« Hommes plus qu'ingrats, qui flétrissez par le mépris les jouets de vos passions, vos victimes, c'est vous qu'il faut punir des erreurs de notre jeunesse... Dans les rangs même les plus élevés les femmes n'obtiennent de vous qu'une considération dérisoire. Leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens , punies en majeures pour nos fautes ! ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié ! » ( /^ )

(d) Voir act. iv, scen. 1.

(2) Mercat., 79Zi. Voir note de M. Naudet. — - Cf. Menœchm. 45-48.

(3) Voir p. 183, note 4. — Cf. Au!. Gell. x. 23.

(4) />« Mariage de Figaroy édit. Petitot, act. m. scèn. dC. Ce passage est supprimé dans quelques é<litions.

Ici du moins la plainte directe était permise. C'était d'ailleurs de la condition des femmes en général, épouses ou filles, que Marceline, la mère non mariée de Figaro, parlait ; elle remontait jusqu'au législateur lui-même pour lui reprocher sa rigueur et ses préférences ; la loi elle-même était mise en cause. C'est de la liberté telle qu'on la pratiquait au xviii^ siècle. Aprçs avoir violé la règle, on osait la discuter. Il n'en était pas de même au VI* siècle de Rome. La femme, à moins d'être dotée, accepte son infériorité. Dans une pièce d'Afranius, Tune d'elles dit hautement qu'elle se soumet à la loi qui ne lui permet qu'un seul mari (1). Le moment de l'enfreindre ouvertement n'est pas venu encore.

Syra, qui avait eu quelque droit de parler comme Marceline, mais pour réclamer contre sa servitude, l'honore au contraire, comme on voit, par son attachement pour sa maîtresse. Cette affection s'étend jusque sur le fils de la maison, qu'elle a nourri (2),

(1) Afranius, fragm. Epîstolay édit. Neukirch, p. 203 :

Nam proba et pudica quod sum, consulo et parco mihi ; Quoniam comparatum est uno ut simus contentai viro.

C'eit, dans le mariage, une morale à peu près analogue à celle que Messénion professe dans la servitude. — Caton, dans son livre De Dote ;^Aul. Gell. loc. cit.), formule la loi avec une concision cruelle :

a In adulterio uxorem tuam si deprehendisses , sine judicîo impunè necares : illa te, si adulterares, digilo non auderet contingere , neque jus est, »

(2) Mercat, 813. sqq.

et qu'elle veut éclairer sur les déportements apparents de son père. Son rôle se borne là : il n*est qu'indiqué et n'offre rien de complet.

Palestrion, du Miles Gloriosus, a toutes les qualités des serviteurs d'amoureux. Il est tout entier voué à la fortune du jeune Pleuside et, quoiqu'il soit passé au service du Fanfaron, c'est Pleuside, son premier maître, qu'il aime et veut faire réussir.

Il a cependant, comme tout le monde excepté l'amant, une fort mauvaise opinion de la maîtresse de son premier patron. « Elle est en fonds de mensonges, de faux serments, d'impostures, en fonds de ruses, de prestiges et de tromperies (1). » Il ne pense pas mieux des femmes en général ("2). Qu'importe! Pleuside l'aime, elle est au pouvoir du Fanfaron, Pleuside l'aura. Un camarade de Palestrion a malheureusement découvert un téte-à-tête entre les deux amants : c'en est fait de leurs amours si le Fanfaron l'apprend. C'est ici que Palestrion doit montrer son habileté, ici que son rôle commence véritablement.

Peut-être sa jalousie contre son compagnon, qui a vu les amoureux, n'est-elle pas complète-

(1) Miles glor, 190-96. — Cf. i(î. 357 et 465. Curnil, 199.

(2) Miles fllor. 78/i. — Cf. u\. 882.

ment étrangère à ses calculs (1). Il y a d'ordinaire, entre camarades de cette sorte, plus d'envie que de bon-vouloir. C'est là, pendant qu'il songe à quelque tour nouveau, qu'il est comparé par Plaute au poète Nsevius, captif comme lui (2). J'ait dit ailleurs combien cette comparaison me paraît blâmable et combien l'écrivain s'était avili en prenant parti contre le poète. Mais, si l'on ne veut voir ici que la similitude de situations, il y avait en effet quelque analogie entre Pales trion, forcé d'inventer sous le regard d'un esclave malveillant et d'un maître exigeant, et l'écrivain qui, ayant deux gardiens à ses côtés, médite péniblement sur son châtiment et sur deux comédies nouvelles. Cette scène où Périplectomène, l'hôte de Pleuside, a recours aux talents de Palestrion et l'oblige à trouver quelque expédient inattendu, est animée et pittoresque par les détails. Il y a une description des différentes attitudes de l'esclave en méditation qui a toute la vivacité du récit de l'esclave qui, dans les premières scènes du Rudens^ décrit l'arrivée et le naufrage de deux jeunes filles (3). Il semble qu'on assiste à toutes les anxiétés de Palestrion, et qu'on doive partager avec lui les tourments de l'invention. Le tableau n'est pas moins vif quand Périplectomène excite l'inventeur et cherche par tous les

(1) Id. 180, 200^ 262-71. Voir toute la scène 3* de l'acte ir.

(2) Id. 213. — Vid. Festus v. barbari,

(3) Eudens, 80 et la note.

274 ÉTUDES SUR Lti COMEDIE LATINE.

moyens, par la peur des houssines, par rimmînence du péril, par Tattrait du renom, à provoquer, à échauffer, à aiguillonner son imagination (1). Palestrion, il faut bien le dire, a encore un autre motif de réussir par une combinaison nouvelle , c'est son intérêt propre. Car il est l'esclave favori, Scéledrus son camarade en fait l'aveu dans un moment de jalousie. C'est Palestrion « qu'on appelle le premier à la pitance; c'est à lui qu'on donne les meilleurs morceaux. Il y a tout au plus trois ans qu'il est dans la maison et il n'y a pas de serviteur qui y ait un service plus doux (2). » Est-il besoin d'ajouter que Pleuside, comme le Philocrate des Captifs, se montrera reconnaissant envers son esclave de prédilection (3) ?

Toutes ses batteries sont habilement dressées contre Scéledrus, l'esclave trop clairvoyant qui se laisse tromper par le jeu d'une porte dérobée ou effrayer par les menaces de l'hôte de Pleuside , et contre le Fanfaron, sot et ridicule personnage, qui se laisse enlever sa maîtresse dans l'espoir d'être l'amant heureux d'une femme mariée. Palestrion

(1) Miles glor. 200-35.

(2) Id. 351, sqq. Peut-être Scéledrus parle-t-il avec l'exagération de la jalousie. Car, plus tard, Palestrion, 1340 et 1357, dira à son maître que d'autres esclaves ont toujours joui de sa confiance plus que lui-môme. Qui faut-il croire ici? Palestrion ne se rabaisse-t-il pas trop pour mieux faire valoir sa feinte reconnaissance ? et Scéledrus n'€st-il pas trop jaloux pour être complètement véridique ?

(3) Id. 670. — Cf. id. 1186.

occupe toujours la scène et fait mouvoir tous ces fils avec une activité sans égale. Il imagine de soudoyer une courtisane et sa suivante, afin de les faire passer pour la femme et l'esclave d*un homme libre et de captiver le Fanfaron jusqu'à ce qu'il se soit attiré les mécomptes de l'adultère. En outre, Palestrion fait déguiser son jeune maître en marin pour venir enlever celle qu'il aime au Fanfaron et dénouer la pièce par la satisfaction des deux amants et par la punition du ridicule. Mais ce n'est pas là tout ce qu'il déguise. Ses ruses redoublées ne sont que la répétition variée de celles que d'autres esclaves nous ont déjà apprises. Elles n'en diffèrent que par le nombre et l'objet. Ce qui fait l'originalité du rôle de Palestrion, c'est qu'il feint avec complaisance les sentiments qu'il n'a pas et nous donne ainsi des mensonges intéressés de la servitude un échantillon que nous n'avions pas trouvé jusqu'ici. Écoutez-le, dans son ardeur de connaître ce qu'a vu et ce que dira le camarade dont il est jaloux, il compte beaucoup sur l'indiscrétion de celui-ci : a Je sais par moi-même, ajoute-t-il, ce qui en est; est-ce que je peux me taire quand j'ai seul^un secret?»

Gnoyi morem egomet; tacere nequeo quae solus scio (1);

et ailleurs , s'il se trouve avec ce compagnon de

(1) Id. 267.

276 ÉTUDES SDR tk COMÉDIE LATINE.

servitude, il lui recommandera, en esclave discret, de ne pas tout dire :

Mussitabis. Plus oportet scire seirum quam loqui (1).

Apprend-il qu'il a été fait don de sa personne à la maîtresse de Pleuside, il feint un vif chagrin de quitter le Fanfaron. Il pousse des sanglots, il verse des pleurs; il va, dans sa fausse douleur, jusqu'à exhorter les esclaves, ses camarades, à vivre en paix, en concorde et à ne plus médire, même de lui (2). Ce seraient une tendresse et une morale touchantes si nous n'étions édifiés sur le goût de Palestrion pour ses égaux; ce seraient des lamentations à fendre le cœur, si elles ne devaient plutôt faire éclater un fou rire. C'est par là que cet esclave diffère des autres. Plaute a changé ici de procédé. Ce n'est plus par quelque vérité insolente, qu'il contredit la convention scénique et montre l'homme

(1) Id. 478. — Cf. 563, 564. Pérîplectomène n'est point à la merci d'un esclave, comme Pleuside. C'est qu'il n'est point amoureux. Ce personnage, qui est remarquable dans Plaute, parce qu'il représente les mœurs nouvelles et l'aristocratie , que l'auteur n'a dépeintes nulle part ailleurs après V Amphitryon (voir Journal des Débat s^ 24 septembre 1844. un article de M. Saint-Mar^ Girardin), se distingue encore ici par sa conduite avec ses serviteurs. Pleuside craint leurs murmures, s'il demeure trop longtemps chez son hôte. Périplectomène ne les redoute guère :

Servienteis servitute ego servos introduxi mihi Hospes, non qui mihi inperarent, quibus ego essem obnoxius. Miles glor. 741-47.

(2) Id. 1332-56.

SOUS le masque ; c'est par Texagération même de cette convention poussée jusqu'à l'hyperbole qu'il atteint au comique. Dans d'autres pièces, les vieillards , les sots étaient attaqués en face par des vérités cruelles et blessantes, par le cynisme du mépris. Ici le Fanfaron est combattu par des voies moins ouvertes. C'est en exaltant ses faiblesses que Palestrion ajoute à leur ridicule, c'est en paraissant leur céder qu'il les châtie. Son dévoûment pour Pleuside justifie tout.

Il est à peine besoin de mentionner le personnage de Scéledrus, son camarade. Celui-ci, c'est l'esclave méchant et poltron tout ensemble. Il doit finir par la croix, il le sait; son père, son aïeul, son bisaïeul, son trisaïeul, ne sont pas morts autrement (I). Il a de qui tenir, et les vices n'ont rien qui l'effraye. C'est lui qui du haut de V impluvium a épié, a vu dans la maison voisine la maîtresse du Fanfaron donner des baisers à un autre, c'est lui qui se plaint des préférences accordées à Palestrion, lui qui tremble quand Périplectomène menace (2), et qui, comme Sosie et Scapin, se gorge de vin qu'il dérobe, avec d'autres, dans la cave dont il est malheureusement le cellérier (3). On le voit, Scéledrus ne vaut pas Palestrion, son confrère;

(2) Id. 515, sqq.

(3) Voir toute la scène 2« de Tact. m. — CU Amphitryon, 273, et les Fourberies de Scapin, act, ii. scen. 5.

il est placé à côté de lui pour le mieux faire valoir. Il n*a ni esprit ni dévoûment. Il a les défauts de Palestrion sans avoir ses qualités.

Le rôle du fermier dans les pièces latines offre une particularité curieuse. Le fermier est toujours du côté des intérêts du vieux maître, tandis que Tesclave de la ville , urbanus, leur est le plus ordinairement hostile. Dans Caslne, celui qui doit épouser la servante pour la livrer au vieux Stalinon, c'est Olympion, le fermier; celui qui rivalise avec lui en faveur du fils de famille, c'est Chalinus, l'esclave de la maison. Cette préférence du fermier s'explique par son intérêt : celui qui le paie, qu'il connaît plus familièrement , qu'il représente aux champs (i), c'est le Paterfamitias. Le fermier ne doit soutenir que lui. Le prologue de Casine nous a dépeint avec vivacité les luttes et la haine qui divisaient le valet de ville et le campagnard. C'est qu'ils n'étaient pas choisis dans la même classe. Columelle, dans ses prescriptions agricoles, a hien

(1) Colum. de R, R. xi. i. — Cicer, OEconom, ii. éd. in-12, Leclerc, p. 3Zi4. — Cf. Pignor. p. 5A0, et Popma. p. 33. Dans VErgastulum de Pompoiiius ( Nonius, v. raraiter et villicari) on trouye :

Longé ab urbe villicari quo herus rarenter venil Non est villicari sed dominari meâ sententiâ. — Cft Dezobry, Ibid, cap« lxx», p. 276, sqq.

soin de défendre qu'on choisisse le villicus parmi les serviteurs citadins. Ils sont trop joueurs, trop paresseux, trop ivrognes, trop amis du cirque et du Ghamp-de Mars pour être de bons fermiers (1). Caton avait bien soin de ne pas prendre pour les soins des champs des serfs délicats et efféminés, mais des hommes robustes et sobres (2). Il n'eût point choisi, comme Horace, un de ces esclaves du dernier rang, mediastlnl (3), sans emploi déterminé , habitué aux plaisirs de la ville et dégoûté trop facilement des travaux champêtres (4). Il ne faut donc pas s'étonner des épigrammes nombreuses que se renvoient tour-à-tour dans plusieurs comédies les métayers et les serviteurs de ville. Leurs intérêts et leurs situations différaient comme leurs mœurs (5).

La première scène de la Mostellaria met en présence le verna et le villicus et reproduit les récriminations et les animosités dont il s'agit. Ici le fermier n'est qu'un personnage protatique, c'est-

(1) Colura. loc, cit,

(2) Plutarch. Cato maj. iv.

(3) Vid. Popma, p. lA et 130.

{Il) Horac. Epist. i. iU. — Dans la Mostellar. 48-52, il y a une pensée analogue à celle qui fait le fond de celte Épitre d'Horace. — Oq peut, à côté des préceptes agricoles de Caton, Varron et Columelle, déterminer au besoin quelques-unes des occupations des villici à la campagne. Voir, par exemple, Horace, Epist, ibid. 27-31 et 41. — Plaut. Casin. 32-45. Le fermier avait-il aussi quelques moutons à lui parmi ceux de ses maîtres ? Voir Asinar. 521.

(5) C'était quelque chose d'analogue à la haine des tribus urbaines pour les tribus rustiques. Voir Epidiq, 13. — Trînum. 178-201. — TrucuU 456. — PcenuL 481, et la première scène de la Mostellar,

280 ÉTUDES SUR LA COMEOIB LATlME.

à-dire qu'il est destiné à ouvrir la pièce et à en faire Fexposition pour disparaître ensuite (1). Il nous apprend à combien de méfaits l'esclave Tranion a entraîné son jeune maître, et il se promet bien d'ouvrir les yeux au vieux Theuropide, son père.

« Passez , lui dit-il , passez les nuits et les jours à boire , menez la vie des Grecs, achetez des filles pour les affranchir, nourrissez des parasites, épuisez le marché par vos festins ! <> (2)

Mais Tranion ne s'émeut pas pour si peu. Que lui font à lui ces reproches d'un mangeur d'ail, comme il appelle le vUUcus7 Tranion n'est-il pas placé au haut bout de la table, n'est-il pas couvert de parfums, nourri des plus friands morceaux (3) de pigeons, de gibier, de poissons qu'il va acheter luimême, comme font les maîtres (4)?

Cependant cet air trop hautain change un moment quand, au miheu des orgies et de l'insouciance, il voit arriver le vieux Theuropide, le père de notre jeune libertin : c'est la donnée ordinaire de toutes les comédies. L'arrivée de la vieillesse, c'est-à-dire delà sévérité, met dans un émoi inattendu la jeunesse , c'est-à-dire les dissipateurs et leurs escla-

(1) Les personnages protatiques sont fréquents dans le théâtre latin. Voir dans VAndi^ie7ine le rôle de Sosie, Dave dans le Phormioiiy Thesprion dans VEpidique, Philotis dans YMécyrCf etc., etc.

(2) MoslelL 121, sqq.

13) Id. li\-M. Il semble que, dans ces détails de la vie senrile, on parle plutôt du chef que du serviteur. C'est une des raille preuves de la familiarité des esclaves favoris avec leurs jeunes maîtres. Est-il diflicile , après cela, d'expliquer l'intérêt que les esclaves prenaient ordinairement à leurs patrons jeunes et amoureux?

(4; Id. 6/». — Cf. Stichus. 442.

ves, comme si ce moment n'avait pas dû être prévu par les calculs de lun ou de l'autre. Acanthion du Mercator, nous l'avons vu, ne fait pas autrement quand survient le père de Gharin. Cette imprévoyance n'a pour but que de donner plus de prix encore aux talents de l'esclave. On se préserve mieux du péril qu'on attendait que de celui qui nous surprend, et l'esprit qui improvise le salut vaut mieux que celui qui le prépare. Tranion en est donc aux expédients pour sauver les apparences de la conduite de Philolachès aux yeux de Theuropide. Dans les premiers moments de son anxiété, il voudrait trouver à se faire remplacer au gibet par un de ces soldats romains qui courent à l'assaut pour trois as ; mais il se ravise et va faire face au danger avec un sang - froid remarquable. Cette présence d'esprit, ce talent d'invention qui le rendent maître de la place et subordonnent à l'esclave tous ceux qui l'entourent, il en est tout de suite fier, si fier même, qu'il prend en pitié les petites gens, les faibles auxquels il commande (1). Chrysale aussi, dans les Bacchis, s'était rengorgé à l'occasion de ses mérites. « Qu'on ne me parle pas, s'était-il écrié, des Pannenons, des Syrus, qui procurent à leurs maîtres deux ou trois mines ! Rien de plus misérable qu'un esclave qui n'a point de cela, ajoutait-il en se frappant le front ; il lui faut un esprit fertile qui fournisse à

(1) Ici. A05-16. - Cf. Id. 766, 1025, sqq.

tout besoin des ressources (1), » prenant en pitié ses confrères au lieu de ses maîtres, et se targuant, comme ici, de la fécondité de son génie.

On sait ce que Tranion invente pour tromper le vieillard. Regnard, dans le Retour Imprévu^ a imité cette fable. Merlin imagine d'arrêter Géronte à sa porte en lui faisant peur des lutins. Tranion, le modèle de Merlin, fait croire au vieux Tbeuropide que la maison a été possédée par un propriétaire qui a tué son hôte. Celui-ci, n'ayant pas été enseveli, se plaint toutes les nuits, et épouvante les habitants : c'est une maison maudite qu'il faut fuir. Ce premier mensonge est suivi d'un autre. Quand l'usurier qui a fourni aux prodigalités de Philolachès vient, devant le vieillard, réclamer ses avances, Tranion lui fait croire qu'ils ont emprunté sur nantissement pour acheter une maison. Quand Theuropide a fini par reconnaître qu'il a été leurré et trompé, il se fâche tout d'abord; mais il ne tarde pas à s'apaiser, comme la plupart des pères trop bénins de Plante. Cécilius, son contemporain, entendait par ce mot de sots vieillards de comédie les vieillards crédules, oublieux et inconséquents; « défauts, ajoute Cicéron, moins propres à la vieillesse qu'aux vieillards, dont la vie n'est plus qu'engourdissement et sommeil (2). » C'est ce genre de

(1) Voir plus haut Bacchis^ 611.

(2) Cicer, de Senect, xi.

USS ESCLAVES. 283

vieillards qu*on retrouve le plus souvent chezPlaute Theuropide est de leur famille.

Il n'y a pas de trait particulier qui mérite d'être cité dans le rôle de Tranion. Epidique et Chrysale me paraissent supérieurs en ressources, et bien que cette idée de fantôme soit ingénieuse, et ait dû amuser, inquiéter, surprendre les spectateurs, elle n'est pas sans analogie avec cette soudaine invention de Tyndare dans les Captifs, lorsqu'il fait croire au bonhomme Hégion qu'Aristophonte, son dénonciateur, est frappé du ciel, qu'il est fou, et qu'il faut s'en préserver. Ce qui devait faire rire les auditeurs, c'était le cynisme et l'insolence que montrait l'esclave, à l'égard du vieillard, en lui faisant remarquer au plafond une peinture représentant une corneille qui se joue de deux buses (1), et en le ridiculisant pendant toute la première scène du cinquième acte.

Quelquefois, au milieu de toutes ces hardiesses, le sentiment de sa mauvaise conscience vient le tourmenter; mais ce n'est qu'un nuage, que l'effronterie et la ruse ont bientôt chassé. « Il n'y a rien de plus peureux qu'un homme dont la conscience n'est pas plus tranquille que la mienne ; mais, quoiqu'il en soit, je n'en continuerai pas moins à tout brouiller (2). » D'autres détails nous parlent d'esclaves qu'un maître livrait au moment

(1) MostelU 823, sqq.

(2) Id. 535-38.

d'une enquête, et qui n'évitaient les tortures qu'en se réfugiant dans un temple ou vers un autel (i) ; asiles qui, dans tous les temps, ont protégé le malheur, et où Pausanias, Thomme libre, s'abrita en vain contre la mort, comme Syrus, l'esclave de V Hèautoritimerumeno8 , l'essayera contre la colère de Chrêmes. Voilà^ avec le passage où il est dit que les esclaves fabriquaient aussi des monnaies de plomb, les seuls renseignements nouveaux que nous trouvons ici (2).

Fidèle, cette fois comme ailleurs, à la loi des contrastes. Plante a eu soin de placer, à côté de Tranion qui brave les supplices, le personnage de l'esclave Phaniscus, qui se conduit bien par crainte des étrivières. C'est un caractère que nous avons déjà rencontré. Seulement, contrairement au Mes-

(i) Id. 1060-69. — Cf. Val. Maxim, vi. 8.

(2) Mostell, 913. Nous avons déjà un renseignement analogue dans Casine, prolog. 10. Il n'y est question, il est vrai, que de monnaie nouvelle, fabriquée pendant les guerres puniques. Mais il est permis de supposer que ces monnaies nouvelles favorisaient la fraude des monnaies fausses, et que les esclaves en profitaient. Plus loin, vers 151, il est question de monnaie de plomb, et de même dans le Trinum, 918. — Dans les Grenouilles d'Aristophane, v. 718, le chœur compare les mauvais citoyens , les esclaves, à de méchantes pièces de cuivre, de mauvais aloi, frappées sous l'archonte Antigène, au v* siècle avant notre ère ; et dans le Querolus^ comédie imitée de Plante, écrite au iv* siècle après J.-C, l'esclave Pantomalus, au milieu d'un long monologue sur les habitudes de la servitude, dira : « Quant aux pièces d'or , il y a mille moyens de les altérer. Nous les changeons et rechangeons : c'est un usage qu'on ne peut changer. ■ — Voir dans Gruter , Inscrip, p. A5, 7à, des dédicaces de familles monétaires ou d'ouvriers monnayeurs. — Cf. Eckel , Doctrin, nunu veterum , Vindobon. 1792 , lom. i. p. lxxix, id. lib. xxxiii, p. i6, et un curieux Mémoire sur les médailles antiques de plomb, par Mongez» Mèm» acad, InscripU série nouv. ix. p. 237.

sénion des Ménechmes, Phaniscus n'a qu'un rôle épisodique et ne paraît qu'à la fin de cette pièce (1). Elle se termine par une leçon donnée à la vieillesse, celle contre qui la comédie semble plus particulièrement dirigée:

« Theuropide : Tout le reste est peu de chose en comparaison de reffronterie avec laquelle Tranion s*est joué de moi.

«Tranion : C'est bienfait, par Hercule, et je m'applaudis de l'avoir fait. On doit être avisé à cet âge, avec une tête blanche. » (2)

Le Stichus est une comédie qui porte encore le nom d'un esclave. Cependant le rôle important de la pièce n'est pas pour lui. Les deux femmes, Panégyris et Pinacle, je l'ai dit ailleurs, qui attendent le retour de leurs maris plutôt que d'en prendre de nouveaux, sont les personnages principaux ici. L'auteur a peut-être voulu détourner, par ce titre, l'attention loin des deux femmes libres qu'il se proposait de peindre avec ce mélange de facéties bouffonnes qui sont le condiment habituel de sa morale; de même que dans l'orgie de la scène finale il semble avoir voulu noyer les pensées sérieuses des scènes précédentes. Au reste, nous verrons ailleurs, dans le Trinumus, par exemple, que Plaute em-

(1) MostelU Voir son monologue 875-90A.

(2) Id. 1120.

prunte quelquefois son titre au personnage ou à rincident le plus futile de la pièce, pour mieux dissimuler son but, ou piquer davantage la curiosité. Antiphon, le père de Panégyris et de Pinacie, se plaint de la négligence de ses serviteurs, qui ne nettoyent, ne rangent rien dans la maison, et ne sont exacts qu'à venir demander leur ration périodique (1). Cette ration, qu'ils recevaient le plus ordinairement en blé gâté, en orge, en lupins, était donnée, comme ici, à une époque fixe, aux calendes par exemple (2), et s'appelait demensum (3), ou chaque jour, et s'appelait diarium (4). Mais ce n'est pas de Stichus qu'Antiphon veut parler ici. Celuici ne paraît qu'au troisième acte, au retour de son jeune maître Epignome, qui a ramené plusieurs captives avec lui, joueuses de flûte et de lyre, qui seront données plus tard à son beau-père. La première demande de Stichus à Epignome, c'est de lui permettre de se Hvrer à la joie pendant tout un jour, et de fêter les Eleuthéries. Stichus a une maîtresse, c'est l'esclave du frère d'Epignome; il en partage la possession avec son camarade de

(IJ Stichus, 55, sqq.

(2) Plin. Hist, natur, xviii, 10, lA, 36, sur les emplois divers du blé et des lupins. — Horac. SaU ii. 3. 182. — Seneq. Episi, 80, dit qu'ils recevaient ordinairement cinq modii de blé par mois. Chez les Grecs , c'était au dernier jour de chaque mois. — Vid. Térence , Phorm, Comment. We&terhov. p. 1156. ~ Cf. Stichus^ 670, sqq.

(3) Cf. Terent. Phorm, h3, et Plaute, Menœchm, , prolog. 14. (A) Horac. EpisU i. lA. 40.

servitude, Sagarinus. C'est avec elle et avec lui qu*il va se livrer à une orgie sur la scène.

« Ne vous étonnez pas , dit-il aux spectateurs , de ce que de pauvres esclaves s'amusent à boire , font l'amour et s'invitent à souper. »

C'était chose inusitée que tout cet attirail des voluptés de la servitude étalées sur le théâtre, et il fallait les justifier auprès du spectateur. Cette possession à deux de la même esclave était en usage chez les maîtres eux-mêmes. A^jnppe deV fsinaire cède son amie pendant un jour à son père, et nous trouverons, dans VE' nuque de Térence, Thaïs partagée définitivement entre Phedria son amant, et Thrason son soupirant. Stichus demande pardon aux spectateurs de faire comme les maîtres; patrons et serviteurs se permettaient ce genre de débauches; mais le théâtre ne rendait publiques que celles des maîtres. Singulier privilège!

C'est aussi à l'imitation de leurs maîtres qu'ils inaugurent le festin d'esclave qui termine la comédie. Ils se distribuent les rôles de cœnœ pater ou strategus convivti (i) et de servant; ils boiventdans les vases Samiens, les plus grossiers de tous, le vin que le maître a donné à Stichus ; ils dansent avec leur commune maîtresse ; ils amusent l'auditoire en offrant à boire au joueur de flûte ; ils se placent,

0) stichus, 682. — Cf. Horat. Sat, u, 8. 7.

288 ÉTUDES Sun la comédie latine.

non pas sur des sièges à la manière des cyniques, mais sur des lits à la façon des chefs de la maison, et ils entonnent de gaies chansons à boire.

Je n*ai point parlé de Dinacion, petit esclave aux ordres des filles d'Antiphon, et curieux par son babil et son attachement pour celles qu*il sert (1) ; c'est un verna sans doute employé, comme Pegnion du Persan, à des travaux accessoires. On en rencontrait beaucoup dans les maisons romaines, et on leur apprenait, en les élevant, à être moqueurs, hardis et insolents. Suétone, en nous racontant les premières années d'Auguste, dit que, quand il voulait donner quelque relâche à son esprit, il jouait avec de petits esclaves, dont la figure et le babil lui plaisaient, et qu'on lui cherchait de tous côtés : c'étaient surtout des Maures et des Syriens (2). Dinacion appartenait sans doute à cette classe.

Toxile, l'esclave de la pièce du Persan^ a quelqu'analogie avec Stichus : il teruiine comme lui par une orgie.

Il vise à imiter son maître; il a un valet, un pa-

(1) Siichus, 265-311. — Voir, 309, une facétie nouvelle sur les esclaves fugitifs.

(2) Suéton. AugusU 83. — Cf. Aul. Gell. xv. 12. etxvii. 8. — Dans la Mostell. 307, Philéffiatie s'adresse aussi à un petit esclave comme Dinacion, puer^ et Geta, dans le Phormioti, 861, parle de Midas, petit esclave d'une femme. — Cf. Cureul. 9, et Val. Max. vi. 8.

rasite , une amante : il ne lui manque, pour être maître à son tour, que d'être né libre. Seulement, ce qui était dans la précédente pièce une débauche inutile à la fin, devient ici un dénoûment presque nécessaire, et l'amour, qui était l'accessoire de Stlchas, forme l'élément principal du Persan. Mais des amours d'esclave, cela s'était-il vu jamais, au théâtre du moins? Sagaristion, l'esclave ami de Toxile, fait l'objection, et son camarade y répond comme il peut (1). Les maîtres sont en voyage, et les libertés de la servitude, si elles se donnent ici plus de carrière que dans le Stichus, se justifient mieux par cette absence. C'est la fable des souris et du chat.

Toxile aime une esclave comme lui, qui est au pouvoir de Dordalus le prostitueur. Il pousse celuici à acheter, en échange de sa captive, la fille du parasite Saturion , qu'il fait passer pour une étrangère. Une fois Dordalus mystifié, et Toxile en possession de celle qu'il aime, la pièce se termine par les fêtes joyeuses qu'il donne à sa maîtresse, et par les désappointements du prostitueur. Pour arriver à arracher à Dordalus la belle Lemnisélène qu'il possède, l'argent a été nécessaire. Chose remarquable ! les esclaves, du moins ceux-ci, trouvaient à emprunter (2) ; mais ce ne devait être qu'à un au-

(1) Persa^ 25, sqq.

(2) Id. 45.

tre esclave de leur espèce (1). Sagaristion, qui s'est mis en quête d'argent, détourne une somme ronde que son maître vient de lui confier pour acheter des bœufs ; elle servira tout à la fois à affranchir les amours de Toxile et à jouer un bon tour à « ces vieux ladres de maîtres, avides et livides, qui tiennent le sel sous le scellé dans la sahère, de peur qu'un esclave n'y touche (2). » Le temps des serviteurs réservés et des maîtres confiants était déjà bien loin, et ceux-ci pourront bientôt répondre, pour leur justification, par ces vérités dont nous avons montré la preuve partout :

« Maintenant on est obligé de sceller les aliments et la boisson pour les soustraire aux rapines domestiques. C'est à quoi nous ont réduits ces légions de serviteurs, cette foule d'étrangers qui peuplent nos maisons , et nous forcent d'employer un nomenclateur, même pour nos esclaves. Il en était autrement chez ks vieux Romains. Un Marcipor et un Lucipor^ compatriotes de leurs maîtres , mangeaient à leurs tables , avaient tous les vivres à leur disposition , et le père de famille n'avait pas besoin de se garder contre ses domestiques (3). »

Une fois que Toxile a recouvré le prix de la rançon de Lemnisélène, et qu'ainsi il a affranchi son amante sans dépenser rien , il reprend plus que jamais cette importance de maître, si habituelle aux

(1) C'est ail si que Gela prête à Dave, voir Pliormion, se. 1 et 2.

(2) Id. 203. Celait ordinairement avec un anneau qu'on scellait Cf. Cicer. Epist. ad famil, Martial, xvi. 26. — Epig. ix. 89.

(3) Plin. Hist. nat. xxxiii. 6. Tout ce chapitre de Pline est curieux par le contraste du luxe de son temps avec les mœurs d'autrefois. Il y est surtout fait mention de l'usage des anneaux. — Cf. Casin» 56. *** Aristoph. Lysisfr. 1192.

valets quand leurs patrons sont absents. II régale ses bons compagnons de servitude. Il fait dresser des lits devant le logis et y fait placer tous ceux qui l'ont servi. Lui-même y prend place à côté de sa Lemnisélène qui est nommée la reine du festin , dlcta^ irix (1 ) . Tous les coups, toutes les insultes sont pour Dordalus, le prostitueur mystifié; les injures pieuvent sur lui de toutes parts. Un seul personnage cependant essaie de ne pas prendre part à cette distribution de mauvais traitements. Lemnisélène se souvient qu'elle a appartenu à Dordalus, et n'ose le frapper ; mais Toxile lui rappelle que c'est lui , Toxile, qui l'a affranchie, et qu'elle lui doit tout , même l'obéissance. Il faut donc qu'elle insulte son ancien maître comme le font les autres. Les réflexions de Toxile sur ce goût d'indépendance que veulent prendre les affranchis suffiraient pour nous montrer dans quel asservissement restaient encore ceux qui croyaient avoir échappé à toute servitude par l'affranchissement (2). Les amantes d'esclaves sont , par leur rang , au-dessus des prostituées. C'est ce que Stichus disait déjà en embrassant sa Stéphanie (3). Toxile de même déclare que

(1) Persttf 761 ; voir toute la première scène de Tacte v.

(2) Id. 821 , sqq. Voir dans le Pœnulus, 380 , les menaces méprisantes faites par Agorastoclès à des affranchis appelés en témoignage. — Cf. Gaecilius, Chrysius, fragm. édit. Botlie, p. 131, 2« partie. — Horac. Sat. ir, 3. 282. — Térence ne nous a pas dit si les témoins du Phormion, advo' cati, sont de même des affranchis ou des citoyens. — Comparer avec la réponse hardie des affranchis du Pœnulus , le curieux dialogue d'un affranchi avec un chevalier romain, dans Pétrone, Satyric, c. 57.

(3) Stichus, Iklx,

Lemnisélène serait devenue une prostituée de Dordalus si .elle n'avait été délivrée par son ami Tesclave.

Une dernière analogie peut faire rapprocher cette pièce du Stichus. C'est le rôle de Pegnion , le petit esclave. Lui aussi, comme Dinacion , et plus que lui, se distingue par ses malices et ses réparties. Plus que personne, il accable à la fin de la pièce, le pauvre Dordalus de railleries, de horions et de mépris. C'est lui aussi, qui tout entier aux ordres de Toxile, verse le vin au milieu du repas joyeux (1), lorsque d'autres esclaves ont lavé les mains aux convives (2), et que Toxile a couronné de fleurs la reine du festin (3). Tout son rôle peut se résumer par cette pensée qu'il exprime : « Dans ma carrière , ditil , c'est la hardiesse qui fait le succès (4). »

Les hardiesses de toutes sortes sont le fond de cette comédie : Un prostitueur battu en plein théâtre, une fille de condition libre se déguisant pour servir les intérêts d'un esclave, un parasite aux ordres d'un valet , une orgie d'esclaves sur la scène ; tout cela est plein de toutes les hardiesses. 11 en est une cependant que Plante n'a point osée, parce qu'il

(i) Persa, 762.

(2) Cf. MostelL 307. — Virgil. /Eneid, 1. 705.

(3) Cf. Horac. Od. iv. 14. û. — Plutarq. Sympos. vu. 8. — Voir, pour tout ce rôle de Pcgnion, les scènes 2 et 4 de l'acte n et la scène 2 de l'acte V. Je n'ai pas cru nécessaire de mentionner à part le personnage de Sophoclidisque, la suivante de Lemnisélène (act. ii. scèn. 1). Nous n'avons d'elle qu'un seul aveu à noter, c'est qu'elle aime à boire, vers 174.

aurait dépassé les bornes d*une licence vraisemblable, c'était de mettre au nombre des convives de Toxile rhomme libre qui l'avait servi , le parasite Saturion.

L'esclave dans l'amphithéâtre, c'est-à-dire en un lieu où il ne devait pas être, figure un instant dans le prologue du Pœnulus. « Arrivent les esclaves qui envahissent les gradins! qu'ils laissent la place aux hommes libres ou qu'ils paient pour devenir citoyens (1). » On ne dit pas plus brutalement à des intrus de quitter la place. Nous savons par là que les esclaves se permettaient, à cette époque déjà, d'envahir, contre leur droit, les places des hommes libres au théâtre. Dans la comédie grecque, les esclaves de la scène jetaient aux spectateurs des noix de leurs corbeilles pour allécher leur appétit en même temps que leur gaîté. Xanthias dans les Guêpes d'Aristophane, Trygée dans la Paix et Plutus dans la pièce de ce nom (2) blâment ou mentionnent cette coutume des poètes comiques de la Grèce ; mais il n'y a qu'à Rome que les esclaves se montrent aussi envahissants, non plus sur la scène, mais dans l'amphithéâtre. Au VII*' siècle nous en avons un frappant témoignage dans le discours sur la Réponse des ar us-

(1) PœnuluSy prolog. 23.

(2) Aristoph. 2p^xîî, 59. — nAoûros, 797. — Ei/îvîvïj, 963.

M4 ÉTUDES SUR LA. COMEDIJi LATINE.

pices que Cicéron opposa aux menées de Clodius : « Une troupe innombrable d'esclaves ramassés dans toutes les rues, déchaînés à un signal donné, se précipita tout-à-coup dans le théâtre par toutes les voûtes et toutes les portes. » C'était aux fêtes de Cybèle. Nulle Romain n'avait osé y assister, à cause des excès et de la multitude des esclaves (1). Pendant la représentation, quelques-uns, Itspedisequi, ceux que nous appellerions aujourd'hui valets de pied, couraient au cabaret et se gorgeaient de tartes et de vin (2). Ce n'est pas contre ceux-ci que Plante, dans son prologue , prémunît les maîtres ; ce n'est pas eux sans doute que Clodius avait lancés au théâtre pendant la célébration des fêtes Mégalésiennes. Milphion , l'esclave de Pœnuius , s'est chargé là, comme dans les autres pièces que nous avons parcourues, de faire triompher les amours du jeune Agorastoclès. Ce n'est pas cette fois l'argenl qui manque pour gagner le prostitueur, maître de la belle convoitée , c'est l'esprit nécessaire pour la lui enlever et, avec elle, sa rançon. L'esclave propose un moyen judiciaire, une querelle de citoyen à receleur, qu'on soulèvera entre l'amoureux et le prostitueur qui garde son amie. Le fermier CoUybiscus ira chercher, sous le costume d'un étranger, une femme et du plaisir dans le repaire du prostitueur. Des

(1) Vid. Cicéron. De Arusp. responsîs, cap. 11, 12, 13.

(2) Pœnul. prol. Al. — Ces pedisequi faisaient partie de celte valetaile, aervoU, dont les attVïincbis vont parler plus bas, id. 392.

témoins achetés d'avance par Agorastoclès l'y amèneront. Plus tard Agorastoclès viendra réclamer le fermier son esclave etl'orqueleprostitueurenaura reçu. Celui-ci niera qu'il ait l'un ou l'autre en ses mains ; les témoins attesteront le contraire et , la loi condamnant à l'amende du double le receleur d'un esclave et de son or, le prostitueur sera obligé de livrer toute sa maison pour libérer sa dette. On le voit, c'est sur une chicane juridique que repose l'originalité de cette intrigue que Plante a cherché à relever par l'étrangelé du costume, du langage et des esclaves carthaginois, introduits dans la pièce. Malgré cet ornement accessoire , le Pœnulus n'est pas moins une ébauche où l'auteur n'a rien suivi et complété, pas même son plan primitif de contestation judiciaire, car il ne tarde pas à substituer à la revendication d'un esclave et de son or, celle de la liberté pour les deux captives qui sont au pouvoir du prostitueur. Celui-ci les livre à la fin sans combat, sans même chercher à reconnaître la sincérité du parent qui les réclame, et la pièce se termine par deux dénoûments différents, comme pour attester que l'auteur ou ses successeurs n'étaient pas satisfaits de la conclusion de cette fable.

Le génie de Milphion n'a pas l'occasion de s'exercer largement, puisque c'est l'arrivée inattendue du Carthaginois Hannon qui sert à dénouer la pièce , sans le secours de l'esclave. 11 se rejettera sur des

saillies sans valeur, sur quelques réponses équivoques ou insolentes pour justifier son rôle de rusé serviteur (1) et, comme tous les esclaves, il rougirait de donner à son maître des préceptes d'amour platonique ("2), La beauté pudique n'a pas d'attrait pour lui : à l'imitation de ses égaux, il ne croit qu'au vice chez les femmes. Il le prouve bien par ce ton langoureusement railleur dont il aborde la belle Adelphasie ,1 u i prodiguant d'abord avec une tendre ironie les noms les plus doux :

Mea voluptas, meae deliciœ, mea vita, mœ amœnitas, Meus ocellus, mcum labellum, mea salus, meum savium, Meum mel, meum cor, mea colostra, meus molliculus caseus;

ensuite (3), insultant la jeune captive, celle qui était restée pure dans sa misère, qui n'étaitpas encore allée chez l'édile poury changer son nom ingénu contre un nom de courtisane (û), et qui s'enorgueillissait de sa noblesse (5). Enfin, la nourrice Gidennemé ne se montre qu'un instant et la suivante d'Adelphasie nous apprend que les servantes ne recevaient quelquefois du maître qu'un salut de rebut (6).

Nota, A la suite du prologue , j'ai repris la série des numéros de chaque vers, à partir du numéro 1. L'éditeur de M. Naudet , dans sa seconde édition, reconnaît qu'il s'est trompé en suivant l'ordre des numéros sans discontinuer, ù partir du premier vers du prologue.

(1) Id. Voir les deux premières scènes de l'acte i et la scène 2« de l'acte IV.

(2) Id. 150.

(3) Id. 233-68.

(4) Id. 1006.

(5) Id. 1071.

(6) Id. 228. — Cf. Menœchm, 101.

Syncérastus, de son côté, l'esclave du prostitueur, ne sert qu'a dénoncer avec mépris tous les vices de Fengeance des tenones et l'enlèvement des filles du Carthaginois (1). Le fermier Gollybiscus n'apparaît qu'un instant et ne remplit qu'un rôle d'utilité fort secondaire. Je ne trouve à remarquer que quelques détails sur les amours des esclaves qui choisissaient « des prostituées de la rue , des bonnes amies des gardes moulins, sentant la boue et le chenil, des filles à deux oboles » (2). Ces deux oboles mêaie, les esclaves des prostitueurs n'avaient pas toujours à les payer : car Syncérastus^ grâce à sa place, trouvait des amies gratuites (^).

Ce serviteur, trahissant le marchand de courtisanes, son maître, en faveur de la jeunesse, de la beauté, du malheur, des bonnes mœurs, nous avait donné l'idée d'un esclave de prostitueur, digne dans le mal et trompeur par honnêteté. Dans le Pseudolus, Ballion, le leîw de la pièce, veut nous donner de ses esclaves une opinion différente. 11 les mal-

Ci) Pœnul. 694-716.

(2) Id. 134. — Cf. Horac. Epist. i. 14. 22-27. — Pseudol. 183. 191. 930. — Philémon. Fragm. xxxi, édit. Didot, p. 123. — Poraponius, Prostibulurriy fragm. 7, édit. Bothe, p. 120 (2« part.). —Voir dans Quintilien, InsU oraf, viii, 6, les noms ignobles que Cœlius donnait à Clodia,

(3) Pœnul. 739.

traite , les accable des noms les plus méprisables et justifie presque par ses brutalités ce que disait tout-à-l'heure Sjncérastus de cette classe ignoble des prostitueurs. Le monologue par lequel Ballion débute est curieux pour nous : il détaille les attributions de chacun des serviteurs du leno. L'un est chargé de porter l'eau (1), l'autre de fendre le bois (2) ; celui-ci doit approprier la maison (3) , celui-là a l'intendance de la salle à manger, de l'argenterie (4), L'esclave marmiton préparera, pour l'anniversaire de la naissance de son maître, un jambon, une tétine, un filet (5). Un autre , plus jeune, portera devant son maître sa bourse bien garnie (6). C'est toute une administration (7), sans compter les ordres multipliés donnés aux courtisanes qui doivent rapporter de si gros bénéfices au maître. Ces marques de domination et de rapacité ne lui concilient point, on le pense , l'affection de ses serviteurs. Au troisième acte, l'un d'entre eux vient, comme Syncérastus, se plaindre de sa dure condition chez un pareil homme , -à qui , par sur-

(1) Pseudolus, 153.

(2) Id. 154.

(3) Id. 157.

(4) Id. 158.

(5) Id. 162.

(6) Id. 166. — Cf. 233. 235. 846, sqq. — Menœchm, 171. 182.

(7) Cette distribution d'emplois divers, provinciay est rappelée souvent ailleurs, Stichus, 678. — Téreuce, Phormio, 72. — Cù Captiv, 408. — Macrob. Saturn, i. 7.

croit d'infortune, tous ses esclaves sont obligés de faire un présent au jour de sa fête (1).

On le voit, c'est le personnage du prostitueur qui est le plus important de la pièce du Pseudolus, C'est celui dans lequel excellait l'acteur Roscius. L'esclave qui donne son nom à cette comédie y a un rôle secondaire et ne se distingue en rien de tous les valets qui ont pour mission de trouver de l'argent pour leurs maîtres amoureux. Et cependant, selon Gicéron, c'était là une des pièces dont Plante s'enorgueillissait le plus. A quels mérites doitelle cette prédilection du maître? A l'enjouement toujours facétieux de Pseudolus, plutôt qu'à son habileté, puisque c'est le hasard, l'arrivée d'Harpax qui le tirent d'embarras ; à l'importance et aux mécomptes du prostitueur, personnage méprisé tout ensemble et recherché des Romains, et aux mystificateurs qui remplissent cette pièce d'un bout à l'autre, depuis le cuisinier qui déploie une insolence et une rapacité sans égales jusqu'à l'esclave Singe qui se montre encore plus madré que le joyeux Pseudolus.

Quelques bonnes pensées viennent cependant çà et là jeter un jour moins douteux sur ce rôle de serviteur et expliquer les préférences du poète. Contre l'ordinaire des esclaves de son espèce, Pseu-

(1) Id. 770. — Cf. Martial vu, 86 ; x, 29, 87. — Juvénal, ix. 50. — Petrou, Satyr, ç. 30. — Plin. iv. Ep. 9.

dolus s'irrite de la proposition faite à Calidore de voler son père (1) ; ailleurs, il dit en riant qu'il ne veut pas donner le mauvais exemple d'un esclave dénonçant son jeune patron à son vieux maître (2) et, dans toute la scène qui ouvre la pièce, à travers vingt badinages destinés à égayer le petit peuple gourmand de pois chiches et de gros mots, on reconnaît un esclave vivement ému des inquiétudes du jeune Calidore et décidé à le délivrer à tout prix. 11 ne tarde pas à le prouver par cette prière qu'il adresse au misérable Ballion et où lui, le pauvre esclave, se porte garant de son maître :

« Rends-toi à nos prières , Bâillon. Je suis son garant , si tu as peur de l'avoir pour débiteur. Avant trois jours , je tirerai n'importe d'où, de la terre ou de la mer, l'argent qu'il te faut (3). »

Il y a donc quelques traits du caractère dePseudolus qui sont en rapport avec ces maximes d'affection servile que l'esclave Harpax développera

(1) PseudoL 275. Gfrs sentiments de respect paternel auquel Calidore s'associe sont rares chez les amoureux de Plante et chez leurs dignes valets. Ils diraient plutôt la plupart comme Mascarille :

Votre père fait voir une paresse extrême

A rendre par sa mort tous vos désirs contents.

Philolachès, Mostellar, 233, voudrait qu'on lui annonçât la mort de son père. — Strabax, Trucul. 613, demande la ruine de son père et de sa mère pour enrichir sa maîtresse. — Voir Aristoph. , Oiseaux^ 1335-^0, ce qu'il dit des écoles où l'on apprenait à battre et à étrangler son père pour en hériter plus vite. — Cf. Bacchis , 474. — Nsevius , TribaseluSy édit. Klussmann, p. 177. — Asinar, 511.

(2) Id. 480.

(3) Id. 302. — - Ballion refuse une garantie pareille, comme ailleurs,

tout-à-l'heure (1). Messénion des Ménechmes, Phanisciis de la Mostcllaria sont de même souche que cet Harpax, esclave pédant qui psalmodie de belles sentences sur les devoirs de sa classe et qui, dans sa fidélité rigide, songe plus à sa peau qu'à son maître. Harpax, s'il eût été au service de Tartufe, aurait comme Laurent , serré religieusement la haire et la discipline de son maître, sans sourciller jamais, sans y faire le moindre pli. Pseudolus au contraire, comme le Crispin du Légataire, mêle tous les tons, gronde son vieux maître au besoin (2), pour sauver le plus jeune, et, à certains instants, montre plus de cœur, au milieu de ses folies et malgré ses écarts sans nombre, que ces serviteurs qui ne mettent le dévoûment que dans leurs sentences et érigent la fidélité en une étroite arithmétique.

Ces folies de Pseudolus ressemblent quelque peu à celles des esclaves de VÀsinaire comme la ruse par laquelle il se fait passer pour l'homme d'affaires de

Curculio, 501, sqq, le parasite refusera la garantie du prostitueur. Parasites, esclaves et prostitueurs sont race de fripons; ils se connaissent trop bien pour accepter la garantie l'un de l'autre. — Voir, pour la garantie du prostitueur, ordinairement nécessaire dans la vente de ses esclaves, Persa^ 729. — Mercator. liliO. — Cf. Digest. tit. 2, leg. 37. — Le mot mancipium finit par signifier l'esclave lui-même. Voir à ce sujet un curieux chapitre d'AuIu Celle, iv. 2, sur les vices rédhibiloircs de l'esclave.— Déjà au temps de Plante, ce mol signifiait une propriété quelconque; voir Trinum., 377 , et l'explication qu'en donne M. Creuzer, dans un mémoire sur les causes de l'esclavage chez les anciens, Mém, acad. Inscript, 2«sér. xiv, p. 10.

(1) Pseudol. 1080-1100.

(2) Id. 459.

Ballîon est imitée de celle où Léonidas simule le personnage de l'intendant Saurea (1). La familiarité de Liban et de son collègue avec leur maître, leurs orgies faites en commun justifiaient leur audace. Ici aussi Pseudolus partage avec Calidore jusqu'à sa table et ses maîtresses (2). Il est donc facile de reconnaître ce masque d'esclave et d'en expliquer les traits divers : mais il manque d'originalité pour nous.

Un autre personnage , plus original peut-être, devait égayer cette comédie. C'est le cuisinier, rôle épisodique ici, mais curieux par ses indiscrétions. Dans la vie débauchée des Romains, au milieu de ces scènes licencieuses qui plaisaient à la foule parce qu'elle s'y reconnaissait dans chaque personnage, dans chaque passion, la gourmandise, je l'ai dit ailleurs, devait figurer à côté de tous les autres excès du sensualisme. Le cuisinier avait donc sa place marquée sur le théâtre de Plante (3). Ici le luxe n'a point encore atteint tous les cuisiniers : la plupart d'entre eux ne sont pas achetés à des prix fabuleux et ne font pas partie encore d'une maison de maître, y enva-

{l) Voir toute la scène û, act. ii de VAsînaîre,

(2) Pseud. 12/i8.— Cf. 928, les régals de toutes sortes qu'il promet à un confrère pour prix de ses fructueuses fourberies. — Tout le monologue, scèn. 1, ad. v, est rempli de détails curieux sur le cynisme des mœurs, les folies des maîtres et des valets, et fait réfléchir au goût singulier de Tauditoire pour ces sortes de tableaux.

(3) Voir plus haut p. 70,

hissant la place de toutes les autres classes subalternes, comme Pline s'en plaindra plus tard (1). Les citoyens , dans Plaute , vont retenir leurs cuisiniers au marché, pauvres esclaves qui ne trouvaient souvent à louer leurs services qu'à vil prix (2) , et qui se rejetaient sur le vol pour augmenter leurs ressources. Ce sont les mœurs primitives, c'est la misère ou l'économie des maîtres qui mettent une distance entre eux et l'esclave de la cuisine. Le maître y gagne sans doute en bonne santé et surtout en revenus : sa niaison dépense moins, et sa sobriété le fait vivre plus longtemps. Mais l'esclave cuisinier abandonné sur le marché comme une denrée, y perd en bien-être, en talent, en éducation quelque peu morale, parce que le manque de bien-être avilit le cœur et abrutit l'esprit, et je ne serai pas tenté de me plaindre , comme Pline , le jour où le cuisinier fera partie de la maison de ceux dont il délecte l'estomac, et sera acheté à des prix exorbitants , comme un objet inestimable. Oui, les citoyens y perdront leur santé, leurs biens, leur opulence, le goût de la vie peutêtre, comme cet Apiciusqui s'empoisonna de douleur parcequ'ilneluirestait plus que dix millions de

(1) Plin. Hist. nat. ix. 31. Voir plus haut page 290 et note 3. — M. Naudet me semble avoir été trop exclusif en avançant, AuluL, note du vers 236, que, chez Plaute, les cuisiniers étaient tous loués sur la place. Cylindre, des Ménechmesy et Carion , du Fanfaron , étaient de la maison du maître.

(2) Il en était de même aux premiers temps de Rome, dit Pline, HisU nai. XVIII. 28.

sesterces pour satisfaire son appétit de gastronome; mais le plus malheureux des deux, l'esclave cuisinier y gagnera, il aura un gîte et la fortune , et c'est du plus misérable que je suis préoccupé.

Dans l'Ju lu/aire, Congrion et Anthrax, les deux cuisiniers de louage, trouvent le moyen de médire de l'avarice d'Euclion qui les a engagés, parce que leur goût de rapine est contrarié dans cette maison par la parcimonie du maître (1). La déesse qu'ils implorent le plus ordinairement, c'est Laverna, la protectrice des voleurs, elle que le malheureux Anthrax prie sans doute tout bas de lui faire trouver de la besogne plus fréquemment qu'aux seuls jours de marché ; car un cuisinier nondinaire , comme il s'appelle, est un pauve cuisinier (*2). Ailleurs, dans le Charançon, le cocus se mêle de divination avec l'esclave Palinure (3). Celui du Mercator, personnage épisodique comme les autres, ne reçoit comme eux qu'une drachme de salaire et se félicite, mais en vain, de manger avec ses aides le dîner qu'il va préparer, parce que, dit-il, c'est un festin d'amoureux et que les amoureux se repaissent plus ordinairement de baisers, de propos, et de doux regards (4).

Mais aucun d'eux n'est plus spirituellement im-

(1) Yolr Aulul. 236.-Zil6. — Remarquons, scèn. 8, act. ii, les différentes attributions, provinciccy de chaque cuisinier, — Cf. Casin, 377, sqq.

(2) Aulul. ZiOl et 280. — Dans les fragments de la Cornicularia, de Plante, on trouve aussi l'invocation d'un esclave ou d'un cuisinier à Laveme.

(3) CurcuL 270, sqq.

(A) Mercator. 731, sqq.

LES ESCLAYES. S05

pudent que le cuisinier du Pseudolus. C*est un cuisinier de distinction, s'il faut l'écouter. Il se fait payer un didrachme au lieu d'une drachme. Il a des recettes merveilleuses pour ses préparations : on vit deux cents ans quand on mange de ses plats. Les noms de ses ingrédients sont extraordinaires, inconnus ; il vante leurs qualités et les siennes avec autant de forfanterie qu'en met sans doute Ballion, qui l'écoute, à faire valoir ses courtisanes et ses propres mérites. Mais le prostitueur ne se laisse * guère séduire à ce beau programme. Il charge un esclave de surveiller tous les mouvements, les gestes, les regards du cuisinier et se croit trop heureux d'avoir échappé à ses griffes, furtificœ manus^ par la perte d'un cyathe et d'une coupe (1).

J'ai dit plus haut (2) qu'une classe à peu près pareille, les pêcheurs, avaient avec beaucoup d'autres artisans, tels que les foulons, par exemple, tenu une grande place dans le répertoire perdu de la comédie latine. Le Rudens nous offre à cet égard, dans une scène épisodique, un coin curieux de cette vie de misère et d'insouciance qui caractérise le théâtre des Atellanes où figuraient le plus ordinairement, nous le savons, ces classes infimes et laborieuses. Vignerons, pêcheurs, charpentiers, tous

(1) Pseudolus, 779-892. 939.

(2) Voir page 22 et la note.

306 ÉTUDES SUR LA GOMioiE LATINE.

les métiers avaient là leur expression dramatique et leur public d'artisans. C'est pour ceux-ci sans doute, auxquels Plante tenait à plaire comme à tous les autres, qu'il a glissé dans sa comédie du Rudens, comme un tableau ou un souvenir de la vérité, cet intermède où apparaît une troupe de pêcheurs (1). Leurs hameçons, leurs lignes sont toute leur existence, c'est la mer qui leur donne à manger.

« S'il n'arrive pas bonne chance et si nous n'avons pas pris de poisson, nous revenons salés et baignés, purs et nets à la maison, et nous nous couchons sans souper. »

A côté de ces hommes du peuple , pauvres mais libres, et, pour compléter, on le dirait, le tableau de cette vie des pêcheurs, l'auteur a mis un esclave pêcheur attaché à la maison du vieux Demonès, le père de cette comédie (12). Gripus, c'est le nom de l'esclave , est Tinstrument du dénoûment : il trouve une valise où sont contenus les objets qui doivent faire reconnaître à Demonès la fille qu'il a perdue et rendre à celle - ci Pleusidippe qu'elle aime. Ici les caractères de cette classe ressortent avec une vérité frappante. Le pêcheur se lève et travaille

(1) Riidens, 208-Zi7.

(2) Id. 813, sqq. — Dans les Nautœ de Naeviire, éd. Klussmann, p. 162, il y a une dédicace ù Neptune analogue au début de Gripus. — Voir Lucilius, IV. 14, un fragment qui semble élre l'offre d'un pêcheur. — Cf.Varron, Sai. Menipp, CEliler. 89. 2. 229. — Ou est étonné que Pignorius, p. 556, et Popma, p. 101, n'aient pas cité le Gripus du Rndens au sujet des esclaves pêcheurs.

bravement; il n'attend pas que le maître vienne dire : debout à l'ouvrage (1)! Il est rapace et défiant : il sait se défendre avec finesse et lutter de sophismes avec ses camarades d'esclavage (2). Son esprit de chicane , aiguisé par la crainte de perdre sa capture, finit par le rendre tracassier et menteur. Cette fois les deux parties , Gripus et Trachalion , avaient accepté un arbitre pour vider le différend. Ce juge, c'est Demonès, le maître du pêcheur. Mais celui-ci, sur le point de perdre sa cause, change d'avis et de tactique et , quand Demonès a annoncé que son esclave remettrait les objets qui appartiennent à la jeune Palestra, il ose riposter : Non, par Hercule , je ne veux rien lui donner (3) ! Toutes ces scènes de luttes et d'arguties, évidemment destinées à parodier les plaidoiries du Forum, mettent en évidence, à côté de la duplicité du serviteur, l'autorité finalement respectée du patron. Demonès qui est resté pauvre parce que, dit Gripus, il a trop de scrupules et de délicatesse (i), s'était vu un instant bravé dans sa loyauté de maître parce qu'il réclamait, en cette qualité, un talent promis à son esclave (5). Gripus , que la misère rend

(1) Rudens,S2S.

(2) Voyez toute la scène 3* de l'acte iv. Les discussions sur le poisson* valise et sur le domaine commun de la mer sont d'une vivacité et d'une finesse incontestables. Il y a là quelques réminiscences de la scène des sorls dans Casine, act. ir. se. 6.

(3) Id. 991. sqq.

{Il) Id. 1140.

(5) Id. 1290, sqq. — Cf. id. 1301.

avide, acharné, et qui dispute en désespéré la proie qu'il voit lui échapper , reproche à son patron de ne prendre les intérêts de son serviteur que par une feinte indigne et de ne songer après tout qu'à luimême.

« Tue-moi , ajoute-t-il avec une audace où éclate toute sa basse cupidité, tue-moi si tu veux, par Hercule ; mais je ne me tairai pas , à moins d'un talent pour ma soumission, »

Les autres personnages serviles, Trachalion l'esclave de Palestra, et Sceparnion l'esclave de Demonès, n'offrent aucune particularité nouvelle. Le premier, à part quelques bouffonneries qui déparent son caractère , n'est remarquable que par le dévouement persévérant et actif qu'il témoigne pour sa maîtresse (1).

Stasime, l'esclave de Lesbonicus, dans le Trinumus, me semble un des esclaves les plus intéressants de tout ce théâtre. Flavius, dans le Timond'Atlihnes de Shakspeare , offrirait quelque analogie avec lui, s'il n'était trop sérieux dans son attachement et s'il mêlait quelques traits de la gaîté d'un serviteur à la gravité un peu septentrionale d'un intendant moraliste. Le Galeb de Walter Scott, plein de bonne

(1) Voir les passages principaux de son rôle qui peuvent servir à le faire dislinguer, Jludcns, 277. 318. 523. 535-614. 750. 1082.

humeur au milieu des ruines de la fortune de sir Edgard de Rawensvood, Caleb dévoué par l'action, enjoué par les paroles, avare de sentences, mais non de saillies, déployant toute sa finesse d'intendant à dissimuler aux autres la misère qui règne dans sa maison, et toute son affection à garder la distance qui le sépare de son maître, ou à cacher même à sir Edgard l'abîme qu'il côtoie , Caleb est bien plus près de ressembler à Stasime. Ce qui les distingue c'est la différence des époques , c'est que Stasime met quelquefois la morale à la suite de ses joyeusetés, tandis que Caleb ne la montre que dans sa conduite.

Stasime n'ose pas dire tout haut dès l'abord à son maître, qui ne se croit pas encore ruiné, à quel degré de misère il est descendu. C'est à part qu'il gémit. Flavius dit aussi de Timon :

« Quelle sera la fin de tout ceci? Il nous ordonne de faire des provisions , de rendre de riches présents , et tout cela avec un coffre vide, et il ne veut pas sonder la bourse ni m'accorder un moment pour lui démontrer à quelle indigence est réduit son cœur , qui n'a plus les moyens d'effectuer ses vœux. Ses promesses excèdent si prodigieusement sa fortune, que tout ce qu'il promet est une dette nouvelle qu'il contracte : chaque parole lui donne un créancier de plus : il est assez bon pour payer encore les intérêts. Ses terres sont toutes couchées sur leurs livres. Oh ! que je voudrais bien être plus doucement congédié de mon office avant que la nécessité me force à le quitter. Plus heureux l'homme qui n'a point d'amis que l'homme entouré d'amis plus

Ho

funestes que les ennemis mômes ! Le cœur me saigne de douleur pour mon maître (1). »

Cependant les allusions directes de Tesclave ne tardentpas à ouvrir les yeux du maître. Lesbonicus, qui s'oublie sans cesse pour autrui, force Stasime à lui dire : « Tu as pitié des autres : tu n'as ni pitié ni honte pour toi-même. > Et quand le serviteur fidèle voit que la dernière terre de Lesbonicus va lui échapper, il imagine, comme Tyndare des Captifs quand il veut se préserver des révélations d'Aristophonte, ou comme Tranion de la Mostellaria quand il cherche à soustraire les débauches d'un fils aux regards de son père , il invente un stratagème , il fait croire à celui qui doit posséder cette terre qu'elle est maudite des Dieux et frappée d'anathème (2). On dirait entendre Galeb faisant le récit menteur d'un incendie qui dévore le château de son maître au moment où une société choisie et

(1) Timon d' Athènes y de Shakspeare, act. i, scèn. 2. — Stasime , Trinumus, 370 :

« {A part.) Le sot I il s'occupe trop lard du soin par lequel il aurait dû commencer. C'est après avoir mangé son bien qu'il s'avise de compter 1 »

574 : a 0 mon maître I comme ici en ton absence on met ton bien au pillage 1 oh I si je pouvais te voir revenir sain et sauf pour te venger de tes ennemis!... Qu'il est difficile de trouver un ami vraiment digne de ce nom et auquel on puisse confier si sûrement ses intérêts qu'on dorme sans nul souci 1 » Cf. Id. 1066.

676 : « Stasime, tu restes seul. Que faire maintenant ? Je n'ai qu'à préparer les paquets, à me mettre le bouclier sur le dos... Je vois qu'avant peu je serai valet de soldat., etc. » Cf. idem, 552.

(2) Id. A75-518.

nombreuse y attend un festin que le pauvre intendant ne peut lui octroyer.

Mais Galeb garde, jusque dans la coulisse, la distinction d'un valet de bonne maison, la noblesse d'âme d'un bon Écossais. Stasime, au contraire, se ressent quelquefois de la grossièreté de l'ergastule, et son gosier s'humecte bien souvent aux dépens de sa raison, en compagnie de quelques misérables esclaves « tous décorés de meurtrissures aux yeux et aux jambes, frotteurs d'entraves, essayeurs d'étrivières. » (1) C'est par là , le dirai-je? que son personnage est naturel et intéressant. Son affection pour son maître y gagne en vérité et ces détails, qui nous rappellent la servilité du rôle, l'empêchant de sortir de ses limites et de s'agrandir au-delà du possible , corrigent en même temps l'invraisemblance des maximes un peu trop fréquentes qu'on y rencontre (2). Maîtres et valets^ quand la fortune leur était définitivement contraire, s'enrôlaient alors déjà , comme cela arriva plus tard. Dans le Marchand, Charin, au désespoir de n'avoir pu garder en sa possession celle qu'il aime, part pour un long voyage et, en le voyant substituer la chlamyde au pallkim, on est tenté de croire qu'il va prendre du service en pays étranger. Stasime prévoit le même sort pour son maître. Pour lui-même, il pense faire une fm pareille , il va courir le monde , por-

(1) Id. 964-79.

(2) Voir principalement 98/i, 988, sqq. — Cf. 396, 572, i066.

tant bouclier et bagage, servir quelque soldat, tenir Tare et le carquois au bras, le casque en tête, devenir enfin cornes (1), calo ('2), Hxa (3) ou cacula (4). Mais le sort, ou plutôt l'auteur recompense mieux son zèle. Lesbonicus est tiré de la misère : son fidèle esclave finira ses jours auprès de lui.

Parmi ces hommes des champs qui venaient aux jours de fête se mêler , nous dit Horace , aux citadins pour prendre part à tous les plaisirs de la ville, il y en avait sans doute plus d'un qui, retenu dans les rets de quelqu'une de ces courtisanes , plus nombreuses à Rome que les mouches au plus fort de l'été (5), restait à la ville au-delà des fêtes qui l'y avaient amené et finissait par y perdre son argent et ses mœurs. Tel est le portrait que Plante a voulu dépeindre dans la personne de Strabax du Truculentus (6). Son esclave qui a donné son nom à la pièce , parce qu'il traite les gens avec une brutalité rustique, Stratilax, n'a que deux scènes. Son

(1) Vid. Mercatory 930, et note de M. Naudet.

(2) Voir Per.>. Satir, V. 95. — Cf. Horac Satir, i. 2. U,— Id. 6. 103. EpisU I. ih. 42.

(3) Vid. Seneq. Phœnic. 597.

(û) Vid. Trinum. 678, sqq. — Cf. 552, sqq.

(5) Truculentus, li5, 46.

(6) On trouve aussi dans les fragments de Plaute une pièce intitulée : Agroicus»

rôle n'est donc qu'a peine esquissé ; il offre deux contrastes marqués, mais il manque de nuances. Dans la première scène, Astaphie, la servante d'une courtisane, vient l'entretenir : il l'accueille avec une brutalité qui rappelle ce vers d'une Atellane :

Ât ego rusticatim taugani, urbanatim nescio.

« Moi , dit-il en des vers dont le désordre ou la grossièreté étudiés sentent bien leur campagnard (1), moi, te toucher! que mon sarcloir m'abandonne si je n'aimerais pas mieux m'atteler avec un bœuf à longues cornes et coucher la nuit durant , à ses côtés, sur la litière, que d'obtenir cent de tes nuits, même précédées de soupers. Tu me reproches ma vie rustique; tu as trouvé ton homme , ma foi , pour lui faire honte avec cette injure ! Qu'as-tu à demander chez nous, femme? pourquoi vienstu te jeter à notre tête toutes les fois que nous venons en ville ? (2) »

C'est une sorte de villicus, un paysan qui parle, mais un paysan qui en même temps surveille les mœurs du jeune homme qu'il accompagne à la ville. Ce n'est point un pédadogue, mais une espèce de gai dieu, comme l'Acanthion de Gliarin dans le Mercator. Seulement Acanthion est devenu l'aide , le familier de son maître, et Stratilax n'est qu'un espion bourru (3).

(1) Voir Putsch., page 1/486, v. Salveo. Plaute, édition Botbe, act. 11. scèn. 2. vers 20 et 21, et les commentaires de Gronov. et de Taubmann sur ces mêmes vers.

(2) Id. 247-53.

(3) Id, 274 sqq., et 621, sqq. Gomme le Scéiédrus du Fanfaron, il ins-

Mil ÉTUDES SUR Lh. COMÉDIE LATINE.

Dans sa deuxième scène , chose frappante ! Stratilax est toiit-à-fait converti. Ce n*est plus le rustre de tout-à-llieure.

« J'ai tout à -fait les nouvelles façons : je me suis défait des anciennes (1) j »

et, en effet, à la manière des fils de famille, des plaisants et des débauchés de la ville, il fait le dameret auprès d'A.staphie , il prend le beau parler au lieu du parler campagnard, il emploie dans ses expressions cette corruption élégante des mots, qui en emporte coquettement la moitié et qui est de meilleur ton que la prononciation minutieusement correcte des ignorants (*2). Cette transformation de manières et de langage , ce contraste de la ville et des champs pouvaient faire sourire un instant la foule , mais cette apparence de caractère ne devait pas intéresser longuement parce qu'il n'y a là ni développement ni gradations.

Un autre spectacle aurait du frapper davantage

pecte, il épie, il voit les tuiles tomber du toit du jardin et accuser les fredaines de son maître, qui prend ce ciieuiin-là pour aller chez les courtisanes.

(1) Id. 625-50. Faut-il admettre l'opinion qui s'appuie d'un passage de Donat pour supposer qu'il manque des scènes intermédiaires qui devaient compléter le caractère de Stratilax ? Donat, Adclphes, act. v. se. 9, a dit, vers 31 :

« Bene in postremô dignitas personœ hujus servata est ut non perpeluo coramutata videretur; ut Truculenti apud Plautum. » Je ne vois d'autre preuve dans ce passage que celle du brusque ciiangeraent que nous avions reconnu dans le personnage.

(2) Voyez 635, sqq., ces sortes de jeux de mots entre viUaior et cavillatQVy caviUutiones et cuules.

Jes galeries : ce sont les aveux de deux esclaves qui viennent d'être mises à la torture. Aucune autre comédie de Plante ne nous avait offert cette situation de la vie servile et nous savons que les tourments de l'esclave n'étaient pas chose importante, intéressante pour le poète. C'est donc plutôt pour les aveux qui les suivent que pour les tortures elles-mêmes que Plante met en scène, cette fois, la coiffeuse d'une courtisane et une autre esclave. Pour nous, au contraire , ce qui nous importe , c'est l'accessoire, le spectacle de deux femmes qui viennent d'être mises au gibet dans la coulisse et qui portent encore sur la scène les liens, la trace et l'émotion de leurs douleurs. Dans les Grenouilles d'Aristophane, Xantias demande qu'on inflige à Bacchus toutes les tortures employées ordinairement contre les esclaves.

« Attache-le sur le chevalet ; pends-le ; donne-lui les étrivières ; écorche-le ; torture-le ; verse-lui du vinaigre dans les narines ; charge-le de briques ; emploie tous les moyens , excepté de le fouetter avec des poireaux et de l'ail nouveau (1). »

Cette exception dernière, qui exclut le châtiment plus doux ordinairement appliqué aux enfants, est une preuve nouvelle de la minutieuse rigueur déployée contre les esclaves et de la crainte , passée

(1) Aristoph. Ilan. 616, sqq. traduct. Artaud. — Cf. Val. Maxim, vi.

8. 1. — Cf. Plaut. éd. JNisard, fragra. Ampldtr. 12. Bacchis. 1x2 Car-

bonariuy UQ, Daus les fragments du Cœcus^ 40, on lit ce vers :

Si non strenuè fatctur ubi sit aurum niembra ejus exsecemus serra.

en usage , de se montrer trop indulgent pour eux. Dans le Truculemm ^ la peine est moins cruelle, il est vrai , parce que les aveux ont été prompts et complets, mais les esclaves sont menacées du chevalet et des hommes qui font craquer les osj si elles ne répètent pas leurs déclarations au public (1). C'est toujours ici, on le voit, une atténuation de la vérité , qui , laissant à la comédie tout son enjouement, n'y vient point inquiéter la gaîté des spectateurs et a été choisie par Plante , non pas comme une plaie sociale à découvrir, mais seulement comme une variété nouvelle de ses nombreux et intéressants personnages serviles ('2).

(1) Trucul, 724-66.

(2) Je n'ai pas parlé de Geta, l'esclave, qui ne paraît qu'un instant. Ce n'est encore ici qu'une ébauche qu'il est regrettable de ne pas voir s'achever. Geta, 516, sqq., est un esclave à la façon de Pasquin, du Dissipateur de Destouches. L'un et l'autre, voyant leurs maîtres dévorer tout leur bien, ont fait comme ce chien

Qui portait à son cou le dîner de son maître, Et trouvant d'autres chiens qui voulaient s'en repaître, Quand il crut ne pouvoir se sauver du hasard, Leur livra le dîner pour en avoir sa part.

Dissipateur, acL i. se. 1.

Je n'ai rien à dire non plus du caractère de la coiffeuse Syra , esclave d'une courtisane, demeurant vis-à-vis sa maison, exerçant dans une boutique le métier de coiffeuse au profit de sa maîtresse. Voir 376 , 377 , 726, 805. C'est cette esclave qui est mise à la potence et forcée d'avouer une partie de sa conduite. — Voir de même dans les Macci de Novius, Munk» p. 172, un esclave qui a vendu en Sardaigne du fromage pour son maître. — Voir ici!, note 167. —Voir Trinum. 222, sqq., la liste de toutes les femmes esclaves attachées au service ou à la toilette d'une courtisane en renom. — Cf. Nonius. v. Vestipici, — Asiîiar.^ 326. — M. Valéry, Voyages en Italie, tom. m. p. 387, dit que la plupart des magasins y sont tenus par des prête-noms pour le compte de l'aristocratie romaine, des prélats et des cardinaux.

11 est temps de résumer nos observations sur les esclaves de Plaute. Malgré la conformité d'un grand nombre d'entre eux , j'ai voulu mettre toutes les pièces du procès sous les yeux , autant parce que chacune d'elles différait par quelques points curieux ou originaux que pour préparer plus sûrement le jugement de l'ensemble. Il me semble que les serviteurs du grand comique ont à peu près tous un rapport commun , c'est qu'ils sont au théâtre pour sauvegarder les passions de leurs jeunes maîtres , et ne doivent avoir d'esprit que pour faire triompher leurs amours. C'est là, si je puis dire, la nécessité littéraire du personnage de l'esclave. Mais qu'on suppose que la jeunesse romaine, au temps de Plaute , fatiguée de l'amour, lui eût préféré la bonne chère, studiosa culinœ, comme Horace le remarquait plus tard , l'intervention de l'esclave eûtelle été aussi active, eût-elle fait briller de si vives étincelles d'esprit et amené de si piquantes intrigues, eût-elle eu la même importance sur la scène de Plaute? Rien ne le fait penser : c'est l'amour des enfants, en lutte avec l'autorité du père et la parcimonie du chef de la maison , qui a donné tant de valeur dramatique aux masques serviles. Voilà leur point de conformité presque partout.

Si l'on veut en étudier les diiïérences, on pourra ramener à trois classes principales les esclaves des

vingt comédies qui nous restent de Plaute : 1* Les esclaves obligeants par position ou par une sorte de confraternité ?<V6c leurs patrons ; 2* les indifférents ouïes haineux; 3** les dévoués avec ou sans pédantisme. Sous ces trois chefs divers le poète a réuni, nous l'avons vu , mille variétés de détails, d'esprit, d'épisodes et de traits remarquables, et, malgré leur étiquette grecque, les a montrés vraiment romains. Les considérations qui se rattachent à chacun d'eux ont été développées ailleurs. Ce qu'il y a de plus curieux dans l'étude attentive de ces personnages, c'est la persistance que met Plaute à préconiser par leur bouche, ou à inculquer par leurs exemples, le goût des vieilles mœurs de Rome, l'antique brutalité du langage, l'abandon cynique, l'audace et la bassesse au sein même du dévouement, la résistance à tous les envahissements de la civilisation grecque ou orientale. Toutcequise ressent de l'élégance raffinée de ton et demanières qui veulent tout usurper, il le repousse par les mépris de ses esclaves. Non pas qu'il ne donne à ceux-ci une sorte d'urbanité qui se pique d'avoir aussi ses grâces et son orgueil, comme celle de Tranion d-ànsl^ M ostellaria. Mais cette civilisation n'est que relative dans Plaute, elle n'y fait jamais contraste qu'avec la grossièreté des esclaves de campagne. Tranion se parfume et se pavane, mais c'est pour mieux différer du fermier Grumion. Stratilax du Truculentus est transformé dans sa dernière scène, mais c'est pour marquer plus pro-

fondement la différence qui sépare l'homme des champs du citadin. Tout -à- l'heure c'était un bourru assez honnête , désormais ce sera un mauvais sujet plus civihsé. Hors de là, tous les esclaves de Plante sont plus près de la nature que de la politesse, et Ton n'est point étonné qu'on lui ait attribué longtemps le Qaerolus, cette pièce du iv^ siècle dont le théâtre du grand comique a été bien certainement le modèle. Le rôle de l'esclave y suffirait à lui seul pour confirmer ce que nous avons dit de tous ses pareils que Plaute a dépeints. Il faut avoir connu Chrysale, Epidîque , Pseudolus et tant d'autres , avoir parlé leur langue et rongé leur frein, il faut avoir passé à travers toute cette corruption croissante pendant six siècles et s'être imprégné de tous ses miasmes nuisibles, il faut avoir été vingt fois le maître des vices, des passions, que dis-je? de la vie de ses propres maîtres , pour arriver, comme Pantomalus, l'esclave de Querolus , à ce degré d'avilissement tout ensemble et de dédain qui fait que l'esclave fmit par regarder ses crimes comme des droits et se venge de ses humiliations du jour par les plus honteuses libertés de la nuit (1). Assurément ce ne sont pas les esclaves de Térence qui auraient fini ainsi.

(1) Voir le long et fort curieux monologue de Pantomalus , Querolus, act. II. se. U. p. 573, Plaute, éd. Lemaire m, et des remai-ques impor-^ tantes sur ce sujet dans un article de M. Magnin, Revue des Deux-Mondes, ann. 1835, p. 666.

320 ÉTUDES sun la comédie latine.

Varron, dans une de ses Satyres où il a représenté un cuisinier se perçant le cœur, comme Vatel, d'un couteau de cuisine, paraît aussi étonné de voir des esclaves en armes contre leurs maîtres (1). Térence, qui ne vit pas les guerres d'esclaves, eût été bien plus surpris encore si on lui avait parlé de révoltes armées des serviteurs contre leurs maîtres. Le goût choisi et policé du commensal des Scipions, cette aristocratie de famille au sein de laquelle il vivait et qui, depuis que des philosophes grecs étaient venus à Rome, s'augmentait encore d'une aristocratie nouvelle , l'aristocratie des intelligences , tout tendait dès l'abord à rendre plus profond l'abime qui séparait l'homme libre de l'esclave, tout, jusqu'au caractère froid et réservé du talent de Térence, conspirait à repousser, dans ses comédies, le personnage de l'esclave au second plan. Mais en même temps qu'il lui donnait une action moindre, Térence devait le relever de son abaissement intellectuel. Outre qu'il était lui-même un modèle et une preuve brillante de la réhabilitation de l'esclave, l'auteur avait besoin de mettre le caractère servile

(1) M. Terent. Varro. SaU Menipp., édil. Œhler. p. 133. xxvii. à :

0 Noclu cultro coquinari se Irajecit, etc.. n 11 s'agit sans doute d'un cui-

^sinier; et 7 : « Utrum ocnli raihi cceculiunt, an ego vidi servos in armis

contra dominos?» C'est Varron ou un interlocuteur qui parle, — Cf.

p. 218. Lxxxiv. 1.

au niveau des caractères d'élite qui l'entouraient et du ton généralement moral qu'il mettait dans ses fables.

\JÀndrienne s'ouvre par une sorte d'exposition des théories pacifiques de l'autenr. Siuion , le père du jeune Pamphile, choisit pour confident Sosie, esclave qu'il a affranchi pour ses bons et loyaux services. Sosie à la discrétion et la fidélité que son maître loue en lui joint une politesse , que les affranchis du Carth Lginols étaient bien loin de connaître :

« Je suis heureux d'avoir fait et de faire encore quelque chose qui vous soit agréable , Simon ; et puisque vous êtes satisfait de nies services , je n'en demande pas davantage. Mais vos paroles me chagrinent. Me rappeler ainsi des bienfaits^ c'est presque me reprocher d'en avoir perdu la mémoire (1). «

Susceptibilité délicate qui n'a rien de commun avec cette rébellion du pauvre contre la richesse , que Plante prête à ses plébéiens , émancipés d'hier :

Heus, tu, quanquam nos videmur tibi plebei et pauperes Si nec recte dicis nobis, dives de summo loco , Divitem aiidacter solemus mactare infortunio (2).

Le langage de Sosie ici, Plante l'eût prêté peut-être

(1) Andria, 417 sqq.

(2) Pœnul. 512, sqq.

â32 ÉTUDES SUR LA COMEDIE LATINE.

à SQn Périplectomène du Fanfaron, le seul liomme de bon ton , la seule personnification du monde nouveau que Plaute a essayée. Là même , il manque encore cette fme fleur de Ménandre, cette urbanité athénienne, ce rien de trop, nihil nlmi s, qui sont le cachet de Térence et la devise même de l'affranchi Sosie (1).

Sosie, dans sa familiarité soumise, n'a pas oublié que, malgré son affranchissement, il reste encore à la merci du patron qui le traite si bénévolement (2) . Cela peut expliquer sa doctrine, un peu sentencieuse :

Obsequium afmicos, veritas odium parit. (2)

mais cela n'ôte' neh à l'invraisemLlance de ce personnage. Sosie était presque inutile ici, car après cette première scène, il ne reparaît plus dans la pièce. Il n'a fait que servir de confident au vieux Simon et n'a aidé qu'à préparer une exposition assez heureuse. Le serviteur le plus important de

(1) Sosie, Andrieu, 60 :

nain id arbitrer Adprimè in vita esse utile, ut ne quid nimis.

Plus loin, le même Sosie, 67, parle des succès de la souplesse et des dangers de la vérité avec un air d'expérience qu'ailleurs nous avons appliqué à Térence lui-même. — Cf. Eunuck. prolog. 1-3. — Cicér. de Amie, 2Zi. — Quintil. viii. 5.

(2) In memorià liabeo, avait-il répondu lorsque Simon lui avait rappelé qu'il l'avait affranchi, à l'imilation de Ménandre : 'E'/w al SovXov Ivr' iO-nx' l/îû5£/5ov. L'affranchi n'était pas hors de la puissance de celui qui était resté son patron. Voir Tacite, Ann. xin. 26. — Suéton. Claud, ^. — Cf. Val. Maxim, ii. 6. 6, — Schvveppe, liœmisclw liechtgeschichle, p. 356, sqq.

VAndrleimei <î'est Dave, Tesclave du fils de la maison, celui qui,« mettra tout en œuvre, dit Simon, pour le chagriner bien plus que pour obliger Pamphile, son fils (1).»

Je doute cependant que Simon ait bien apprécié Dave. L'esclave de Pamphile, quand il se consulte pour tirer celui-ci d'embarras, est partagé entre la crainte des dangers qu'il va faire courir à son jeune maître et celle de déplaire à Simon ('2), son père. Au moment où il trace un plan de conduite à l'amoureux éperdu, celui-ci s'écrie qu'il souffrira tout plutôt que d'épouser la femme qu'on lui destine, et Dave de s écrier à son tour : « C'est votre père, Phamphile (3). » Belle exclamation! respect filial, soumission de l'esclave, sentiment soudain du devoir, influence de l'autorité paternelle, ce mot contient tout, il rachète la mauvaise opinion que Simon voulait nous donner tout-à-l'heure du cœur de l'esclave. Mala mens, malus animas, avait dit de lui le père de Pamphile, dans un de ces moments de dépit où l'on n'est jamais juste, et la suite va nous montrer que le cœur de l'esclave vaut mieux que sa tête. Pamphile, d'après son conseil, doit paraître prêt à accepter la main de Philumène qu'on lui offrait, bien qu'il aime. en. secret; Glycère l'étrangère, et qu'il soit père de l'enfant qu'elle va

(1) Andr, 162.

(2) Id. 209.

(3) Id. 381.

mettre au monde. Dave, en conseillant cette conduite à son jeune maître, veut sauver la dignité paternelle et la déférence filiale. Il sait que le père de Philumène , instruit des amours sécrètes de l'homme qu'il destinait à sa fille, ne songe plus à la lui donner, et que Simon ne parle encore de ce mariage à son fils que pour éprouver ses sentiments ; fable ingénieuse, il est vrai, qui croisera les circonstances et l'intrigue de façon à faire naître de piquants contrastes et à serrer adroitement le nœud. Mais, la base de cette invention est-elle bien solide? un mot, un seul mot du père ou de son fils ne peut-il la renverser? Simon n'a donc pas le droit de parler à Pamphile de sa liaison avec l'aimable Glycère ? Il louvoie autour de ce fils qui lui doit et lui témoigne toutes sortes de respects, il prend des précautions oratoires, des faux-fuyants, un masque enfin , comme si les rôles étaient changés et que l'autorité fût passée du côté de Pamphile. Et notre amoureux qui était décidé à tout supporter plutôt que d'épouser Philumène , que n'allait-il , au lieu de se laisser duper et de croire qu'elle lui était toujours destinée, que n'allait- il, dans l'excès de son désespoir, auprès du père de celle-ci, confier à sa discrétion sa passion pour une autre, sa prochaine paternité , et fortifier dans ses hésitations ou son refus le vieillard déjà scandalisé des amours du fils de Simon ? Nous n'avions pas vu encore jusqu'ici ces détours d'un père qui veut

LES ESCLiLVES. 325

gouverner et épargner tout à la fois la conduite de son fils, ce respect pour des relations de jeunesse, et cette morale dont la singularité et le mérite reposent dans la réserve et la convenance (1). Les pères de Plaute prennent moins de ménagements; ils vont droit au but, ils frappent sans hésitation à la porte de la maison où retentit l'orgie, ils connaissent celles qui entretiennent un commerce d'amour avec leurs fils, ils partagent avec ceux-ci comme Déménéte de VAslnalre^ les servent ouvertement comme Philton du Trinumus^ ou les ramènent du toit de leur amie au logis, comme un Scipion lavait fait autrefois pour son fils ;

Eum suus pater cum pallio ab arnica abduxit una.

Quoi qu'il en soit, c'est sur cette discrétion de Simon que spécule l'habileté de Dave. 11 sait qu'une réponse respectueuse de Pamphile suffira pour lui faire gagner du temps, et que jamais Simon ne s'ouvrira franchement, hardiment de ses griefs à son fils. La politesse, élément nouveau, épargnera tout, les rencontres, les récriminations, la vivacité de la lutte, et cette prudente retenue soutiendra un instant l'intrigue. Mais Dave a mal compté. Le père

(1) Ménandre, Fragm, incerL édit. Didot, cviii, avait dit une fois, avec un sentiment bien différent :

Qui commonefacit filium severiter Verbis acerbus ut sit, rêvera est pater.

Traduct. Grotius.

de Philumcne, sur lesinstances de Simon. son ami, a consenti de nouveau au mariage, et les cris de la maternité de Gljcère, qu'on entend sur la scène, ne paraissent qu'une supercherie de l'amante pour empêcher le mariage de son cher Pamphile. De la sorte, ce qui était tout-à-l'heure une réponse sans conséquences probables du fils de famille , devient un assentiment, un engagement qui lie le maître de Dave et renverse les combinaisons de l'esclave. Tout s'arrange cependant : le hasard, plus habile cette fois que les ruses de Dave, fait découvrir au père de Philumène l'enfant de Glycère,le fruit des amours de Pamphile. Le mariage renoué est rompu déhnitivement. Glycère, reconnue libre de naissance, sera unie à celui qu'elle aime.

Il faut bien le reconnaître, Térence n'a point donné un profond génie à l'esclave de YAndrimne, Ses inventions sont puériles, ses ressources d'esprit mesquines et le hasard, ou l'auteur, est obhgé d'intervenir pour le tirer d'embarras. C'est là, à mes yeux, un trait de naturel, le seul peut-être de tout ce personnage. Le serviteur ne devait pas toujours être armé d'esprit et sûr de succès : bien que, par sa situation, il fut le plus souvent exercé à tous les manèges de la perfidie et habile à toutes sortes d'escrimes hardies, inattendues, victorieuses, il était plus naturel de le faire échouer ou faiblir quelquefois et de donner aux événements plus de force qu'à lui. Sous ce rapport Térence a été vraisemblable.

Mais il ne nous a pas fait pénétrer, comme Plaute, dans un de ces caractères à part, mêlés d'insouciance et d'audace, narquois et bons, arrogants dans leur bassesse ou méprisants pour leurs maîtres, types singuliers ou charmants qui se distinguaient si complètement de la société environnante. Dave trace honnêtement à son maître leurs devoirs réciproques. L'esclave doit tout à son chef, son esprit, ses efforts, ses talents : celui-ci lui doit en retour de se montrer indulgent ou sinon de le renvo^^er (1). C'est de la morale puérile, qu'on ne s'attendait pas à trouver là et qu'ailleurs encore Dave pratique en chargeant un autre de mentir à sa place, pour ne point faire un parjure si son maître lui demande un serment (2) ,

Afin que pour nier, en cas de quelque enquête , J'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prête , Par où ma conscience eût pleine sûreté A faire des serments contre la vérité (3).

morale de la pusillanimité, qui donne tout aux apparences, et qui m'intéresse moins qu'une robuste effronterie !

C'est l'esclave abstrait et sans relief, ce n'est point l'esclave idéal des Captifs de Plaute.

(1) Id. 676, sqq.

(2) Id. 729.

(3) C'est un conseil que Tartufe avait donné à Orgon au sujet d*une précieuse cassette. Tartufe, act. v. se. d. 17.

Pamphile, dans VAndrienne, un instant troublé de l'insuccès des conseils de Dave, s'était irrité, et repenti d'avoir mis sa fortune à la merci d'un vil esclsiYe, servus futllis {{) . Plus tard, dans sa joie d'avoir enfin réussi, il s'écriait que personne n'en serait plus heureux que son cher Dave ('2). DsinsV Eunuque, Chéréa poussait plus loin l'attachement pour son esclave, il allait jusqu'à lui porter en cachetie toutes sortes de provisions dans sa loge (^^j. Parmenon, l'esclave important de la comédie, méritait bien cette faveur. Ses conseils sont d'un homme expérimenté qui a étudié le cœur humain, celui de la jeunesse surtout, qui en sait les retours et les contradictions. Parmenon personnifie ici l'esclave moraliste.

Ses conseils et ses prévisions à l'égard de Phedria, son maître amoureux, sont d'une gravité qu'on n'eût attendue que d'un vieillard (ù). Mais je m'étonne qu'il garde moins de mesure avec Chéréa, le fougueux amant de la belle esclave qu'on vient de

(1) Voilà une épilhèle aristocratique que Plaute h'eùt jamais donnée à ses esclaves.

(2) Andr, 610 et 965.

(3) Eunuchus, 310. — Cf. Adclpluy 55A. — Auguste était né dans une espèce de cellule de ce genre, cella penuaria, Suét. August. 6.

{à) Voir Eunuc/u, act. i. se. 1. 2 ; act. ii. se. 2. Son dialogue avec Tiiais, 400-54, est d'un enjouement rempli de grâce.

LES ESCIAVES. 329

donner à Thaïs, l'amoureux Romain dont la passion impétueuse avait besoin d'un frein plus fort. Parmenon en le voyant venir, se dit :

« Bon ! voici l'autre à présent qui parle aussi d'amour, je crois ! O malheureux père ! si celui-là s'en mêle, tu pourras bien dire que ce n'était qu'un jeu avec l'autre, au prix des scènes que cet enragé nous donnera (1). »

On s'imagine que le prudent moraliste de tout-àl'heure, l'ami de ses jeunes maîtres, va continuer son rôle et calmer ce sang trop bouillant par quelque topique salutaire. Nullement. C'est Parmenon qui , d'un ton badin , propose à Ghéréa de l'introduire sous des vêtements d'eunuque auprès de son amante , comme si l'esclave expérimenté ignorait qu'on ne joue point avec de pareilles plaisanteries devant un amant éperdu et qu'il n'y a qu'un pas pour celui-ci du possible au réel.

Cette contradiction dans la conduite de l'esclave n'est pas la seule ici. Parmenon se félicitera tout-àl'beure d'avoir introduit son jeune maître dans une maison de courtisanes. 11 fait leur portrait avec un art délicat qui rappelle, en les embellissant, les peintures analogues laissées par Plante. Il fallait, dans l'intérêt de Chéréa, le familiariser avec cette gent corrompue et séduisante « c'est la sauvegarde d'un jeune homme de connaître tout cela (2). «Mais cette description n'est-elle pas un hors-d'œuvre ici, et

(1) Id. 297, sqq.

(2) Id. 922-39.

ces intentions vertueuses de l'esclave ne sontelles pas une contradiction nouvelle? Dans l'origine Parmenon, après sa plaisanterie, avait reculé, il avait craint les châtiments pour lui et l'infamie pour Chéréa. C'est celui-ci qui, pour l'encourager avait dit:

« Est-ce un mal de m'introduire chez des courtisanes, de rendre la pareille à des friponnes qui se moquent de nous , de iiolre jeunesse, et qui nous font enrager de toutes les façons? Est-ce un vilain tour de les jouer une fois comme elles nous jouent?... Tout le monde trouvera que j'ai bien fait de me moquer d'elles (;!).»

Chéréa n'avait donc pas besoin de cette salutaire leçon dont s'enorgueillira Parmenon. Chéréa connaît parfaitement les turpitudes des prostituées, il n'a rien à apprendre de ce côté, et d'ailleurs ce n'est pas Parmenon qui définitivement l'y a poussé. L'esclave qui s'applaudit, comme d'un trait de génie, d'avoir proposé à Chéréa une substitution de personnes et de costumes, ne brille pas davantage lorsqu'il écoute la rusée Pythias qui lui fait croire que son jeune maître vient d'être surpris en flagrant délit d'adultère près de celle qu'il croyait une esclave, et qu'on l'a garrotté pour lui infliger la punition usitée en pareille cas (2). Parmenon, qui devrait savoir que l'esclave de ces courtisanes, dont il

(1) Id. 382, sqq.

(2) Id. 952-960. — Cf. Piaule, Pœnul. 861, 862. — Miles glor. 1391, sqq.

a retracé l'astuce, peut ne pas être sincère, se laisse prendre à ces fapx-semblants, s'en va tout droit, dans sa terreur, dénoncer Ghéréa à son vieux père et tombe, comme le plus sin^ple des vieillards, dans un piège grossier.

En vérité, ce n'est pas là non plus un caractère tranché et conséquent d'esclave. Point de ces mots qui marquent au vif le personnage, rien qui ne puisse s'appliquer à tout autre qu'à un personnage servile. Ce n'est ni tout-à-fait un pédagogue, comme Lydus , ni un fripon comme Ghrysale , c'est une utilité^ comme tant d'autres, qui concourt à former le nœud et à le dénouer; figure ternie dans ce demijour où.Térence laisse la plupart de ses masques, en auteur qui préfère les teintes uniformes aux touches vives et les nuances de sentiment aux caractères (1).

(1) J'ai à peine à ajouter un détail sur Pythias l'esclave de la courtisane. Elle est jolie, adroite, et quand elle apprend la violence faite sur la jeune esclave donnée à sa maîtresse, elle est décidée à se tirer d'embarras, comme ïérence aime à le faire, par un silence prudent, vers 720, sqq. Cependant ailleurs, 855-903, cette esclave courtisane témoigne une sainte indignation d'avoir vu déshonorer une fdle de condition libre ; elle donne des conseils moraux à sa maîtresse , etc. C'est un changement invraisemblable.

Ailleurs, Zi76, il faut remarquer le soin de Parménon à faire valoir les esclaves lettrés. C'était une rareté qui devenait à la mode, comme celle d'avoir des esclaves noirs d'Ethiopie, 470. — Cf. Pœnul, J289, Stichus, 380, et Trucul. Zi95, sqq. et dans le Trinum, 499, une vive épigramme contre les Syriens. — Voir Boettiger. Sabine^ traduct. page 367 , sur les esclaves asiatiques. — Tout, on le voit, dans ïérence respire, avec les usages de la Grèce, cette élégance, ce luxe romains que les victoires d'Asie avaient introduits i\ Rome. — Voir 580-603, tous les détails relatifs aux habitudes des femmes attacliées au service des courtisanes , les bains, l'eunuque qui fait partie de son domestique , etc. Un tableau est dans la

Que dire de Syrus de VHéautontimorumenos que je n'aie déjà dit de ses deux autres confrères ? C*est toujours sa ruse qui doit sauver deux amants, et rien de plus. L'art de Térence ne cherche pas la variété : c'est encore par une substitution de personnes que l'esclave signalera son génie. Syrus, dont le nom étranger nous a déjà frappés et qui fera souche d'esclaves choisis, et même de riches parvenus , parmi les gens de la bonne société Romaine (1), fera passer l'amie d'un de ses maîtres pour l'amie de l'autre, escroquera dix mines à l'un des deux pères, et aidera à terminer la pièce par une double union. Je n'ai pas à parler des autres caractères de la comédie pour montrer leur insignifiance. Qu'il me suffise de rappeler que là aussi je ne trouve rien qui désigne plus spécialement la livrée servile etque la couleur bcaleidXx défaut comme

chambre de la maîtresse ; il représente un sujet mythologique. — Cf. Mostell. 823. et tous les détails de bâtisse et d'ornements d'architecture qui précèdent. — Ailleurs , 782 , on trouve une allusion à Pyrrhus , qui , par les guerres de Tarente, apprit aussi le luxe aux Romains. Caton le citait de même dans ce fameux discours où il peignait les progrès de l'opulence et des vices de Rome. Tit. Liv. xxxiv. !x.— Cf. id. xxxix. 6.— Florus, m. 12.

— Voir, pour celle allusion de Térence à Pyrrhus, Lessing, Dramaturg, Hamburg. ii. p. 376 , et Bœltiger, Excursus, i. in Specim, novœ edit. Terent. p. 264 de ses OpuscuU Dresdae. 1837.

(1) Voir Horac. Sat. i. 6. 38. Avec les Damas, les Denys, anciens noms d'esclaves étrangers, ils briguaient les suffrages populaires et arrivaient aux honneurs, au détriment des honnêtes familles. (Voir Valckenaër : HisU de la Vie et des Ouvrages d'Horace, i. 294.) — Cf.id. Sat. 1, 10, 40.— ii. 5, 91 ; 7, 2, 46, 100. —Epist. ad Pison. 114, 237, pour le nom de Dave.

— Cf. Cicer. de Legib. m. 13. — Plin. xxxv. 18. — Plutarch. Pomp. 2.

— Juvéual. m. 132.

lES ESCLAVES. 333

ailleurs (I). Syrus est encore une sorte de pédagogue à part, surveillant complaisant, qui s'occupe plus de batteries à dresser que de cœurs à former. Il semble d'ailleurs que l'auteur justifie ses moyens par la moralité du but (2).

Je remarque un trait de bonté à noter dans ce rôle. Quand il a servi les amours de Clinias , Tami de son maître , Syrus trouve quelques mots d'é gards affectueux pour rappeler à Clinias qu'il faut désormais songer à Clitiphon.

Nunc amici quoque res est videnda, in tuto ut collocetur (3).

Cette précaution , ces marques d'attachement , Térence les prête dans la même pièce à d'autres esclaves encore. Ménédème , le père de Clinias , quand il a appris le départ de son fils , rentre chez lui , triste, abattu. Ses esclaves accourent , le déchaussent; d'autres se hâtent de dresser la table, de servir le dîner ; chacun fait de son mieux pour

(1) J'en excepte un seul passage, 983 , où il répond à son maître qu'ils auront bon appétit s'ils ne meurent pas de faim.

(2) Ileauion. 537 :

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