‹ Études sur le théatre LatinChapitre 7 sur 10 · Phœnisss (Festus» y. scirfnu · texte numérisé non relu

Phœnisss (Festus» y. scirfnu

Atellane de Memmius,

1. Jnnios? (ap. Charis., ), p. 118. V. Testu* — Cf. fragmenta Memmii Âtellanarum in Prise, x, p. 910. — Ap. Non* yoc cHvus» — Ap* Macrob.* Sator» u, 1.

usriiAsins.

La flatterie n*a pas encore trouvé son historien. Il y aurait cependant un livre curieux à écrire » non pas à la façon de La Bruyère ou de Lucien, sur les travers et la perversité des flatteurs , mais une sim-* pie histoire de chacun d'eux, avec leur origine, leurs œuvres, leurs vicissitudes et leur fin. Je n'y voudrais pas le moindre commentaire ; aucune tirade sur la morale , rien de blessant pour Técrivain ; mais un tableau fidèle et surtout minutieux où chaque fait serait soigneusement mis en lumière, chaque parole rapportée. J*estime que ce serait là un livre instructif et dont chacun tirerait parfaitement son profit personnel, sans que la moralité se lise au bout du récit. Quel tableau , si Ton y songe , et quel traité de philosophie que celui où Pindare figurerait à côté de Dangeau,et Gherile, le flatteur d'Alexandre, au«

près de Tristan THermite ! Tout le soin de Fauteur consisterait, dans une œuvre pareille, à ne raconter que ce qui touche à la flatterie et à ne pas confondre avec elle ce qui naît d'une admiration sincère ou d'un dévoûment senti ; à bien distinguer , par exemple, dans Bossuet, l'auteur des Oraisons funè-^ bres de l'historien des VariationSy et à démêler dans la vie de Voltaire ce qui fut du courtisan et ce qui vînt de l'indépendance. J'imagine que rien ne nous apprendrait mieux le secret de bien des grandeurs et la disgrâce de bien des vertus. On pourrait se consoler là, en voyant tomber les masques, d'être resté obscur, mais fier ; on ne s'en obstinerait que mieux^ je pense, dans son goût de l'oubli et de l'indépendance, et, tout en reconnaissant, à chaque page^ la vérité du nil mirari d'Horace, on finirait par s'admirer soi-même un peu plus complaisammént. Je sais bien qu'un tel livre pourrait mener à une fin contraire et allécher à la flatterie par le récit du succès des flatteurs. Mais je voudrais que l'art de l'écrivain s'appliquât à mettre à nu, sans cesser d'être impartial , les ressorts les plus secrets du courtisan et fit en quelque sorte l'anatomie de ses moindres actions , de manière à nous attacher plutôt à tous ses mouvements qu'à ses fins. J'ai d'ailleurs encore assez bonne opinion des hommes pour croire que, dans un tableau ainsi fait, c'est le fond plutôt que le relief qui les frapperait, et que la plupart verraient dans l'équitable sagacité du nar-

rateur moins une apologie qu'une profonde satire.

Or, rien chez nous ne démonétise le yice comme la satire, et, dans une histoire pareille, Texactitude aurait chance de. tourner au profit de la morale. Pour cela une dernière condition serait indispensable; c'est que les flatteurs de tous les genres y eussent leur place. Flatteurs de cour, flatteurs d'église, de bas et de haut étage, courtisans de la bourgeoisie et de la milice, flagorneurs de la maison et de la rue, tout devra entrer dans cette galerie, depuis ce complaisant des Caractère^ de Théophrastâj qui affecte d'apercevoir le moindre duvet attaché au vêtement de son patron, pour le prendre et le souffler à terre, jusqu'à ce prédicateur qui ayant dit devant Louis XIV «sire nous mourons tous,» s'empressa d'ajouter* ou du moins presque tous» en voyant le roi froncer le sourcil.

La comédie ancienne prêterait bien des épisodes à un tel livre. Elle a un flatteur presqu 'obligé dans la plupart de ses pièces. C'est le Parasite. C'est un des masques de caractère les plus vieux et les plus originaux de l'antique théâtre. Il mérite d'être étu- "^ dié dans tous ses traits et ses transformations di ver- ( ses. A quelques égards, cette étude sera presqu'une "? restitution, car le Parasite, tel qu'il fut autrefois, a disparu du théâtre moderne.

Les origines de la flatterie sont nobles. On flatta d'abord par conviction. L'amitié la plus désintéressée faisait un courtisan. Patrocle, que, dans son in-

92 iTUDBs sua u coxipn LITINB.

génieux paradoxe sur les Parasites i Lucien appelle le flatteur d'Achille» Patrocle eut le dévoûment sans la bassesse s il sanctifia la flatteriet Les ParasiteSi ceux qui courtisaient à tablci ont une origine en»* core plus haute. Polémon, le Périégète sans doute, nous dit que les Parasites étaient jadis des hommes attachés à la plupart des temples pour y prendre solennellement leur part des sacrifices offerts aux Dieux (1). Us se nourrissaient des viandes sacrées. Quelquefois leurs fonctions duraient un an, comme pour ceux qu'une inscription, citée par Athénée, ap^ pelait au temple de Délos (i). Ils devaient avoir parmi eux un père et un fils bâtards ^ d'après les termes d'un décret d'Alcibiade inscrit au temple d'Hercu-» le (3). Je ne sais s'il faut voir dans cette singulière prescription un hommage rendu à Hercule, né, comme on le sait, d'un dieu et d'une mortelle, car les Athéniens appelaient aussi bâtards les enfants issus d'une mère étrangère ou d'un père étranger, quoique légitimement mariés» Mais je reconnaîtrais U plutôt une marque de la bassesse prochaine des

(i) Âthenée Deipnosoph. yi, 26, p. 2â, édit. TauchniU. 1834.

(S) Id. If , 78, p. 816. Criton, dans sa comédie da Curieusot appelle les habitanU de D^oa Para$ite$ du dieu de leur pa^», Délos passait pour la terre promise, le plus heureux séjour des Parasites, parce qu'elle réai^faait trois ayaotagcs prédeux pour ces gourmets, un marché bièa éhifiiI» des habitants nombreux venus de tous pays, et les Déliens Parasita mor mêmes du dieu Apollon , c*est-à-dlre sans doute habitués à la bomie cbère et aux fesUoi gratuits, l^e rapport eotro les deux sortes de ParmUes est déjà évident ici.

(8) Id. Ti> 20. Tout ce livre n est rempli des plus curieux détails sur i'Wtetof ^y^ fHv^rsff i(ti}b«ti9fi| dn P€rwi09 primitife.

ïfiS PABA8ITK8. 69

parasites^ un mélange de noblesse et d'abjectiont d'où la noblesse se retirera peu à peu pour ne lais* ser plus tard que l'abjection. Quand Plutarq[uenou8 dit que Selon, auteur d'une loi surlesparêsiteif éta* blit une amende contre ceux d'entre eux qui refuseraient de se rendre au temple (l)r j'ai peine à me figurer que tous rissent encore dans cA fonctions ce qu'elles avaient de digne et d'honorable et* je prévois qu'elles dégénéreront. Je sais bien qu'on nous cite des parasites de noble origine, choisis pour Délos I que, par un décret gravé dans le temple des Dioscures, ils recevaient un tiers des sacrifices les plus riches et que la bi roy aie "pourvoyait à leur élection (2). Mais ces coutumes, conformes à la sainteté de l'institution, ne contredisent pas ce qui a été dit» Le blé sacré leur était aussi confié» Ils en gardaient une portion pour eux, donnant le meilleur à l'autel. Ce blé était enfermé dans le Para$Uion^ espèce de demeure qui leur était destinée et qui portait leur nom ($)• Comme on voit, là encore je re« trouve le prdtre et le mendiant dans le même homme ; car, d'après un passage d'Aristote dont parle Athénée, il est dit qu'ils recevaient de toutes mains et avaient même leur part du poisson des pêcheurs (4)«

(i) IMutarcb. Solon xinr, p. 2S7, édlt. Ttachnfti.

(9) Atkeo. lu capu 26, 27 et 2S,

(3) M. Lebeau jeune , Afôm. acad. InscripU xxxi » p. 5i , s^est trompé en disant quMls avaient dans le temple un logement, nccjiOLvlrttov et un maganiit à/9xe«09. L'Â^ccov était le Ueîi <»ù U» oése^ieQt, qoi, de ieqr oom^ Ait appelé wmn^pacluiov,

{h) Athen. yi, 27, p. 27.

S, fi

6& ÉTUDES SrR LA COldoiE LàTINE,

Le mélange du temporel et du sacré tourne toujours tôt ou tard au détriment de celui-ci. Les parasites ne devaient pas tarder à déchoir dans l'opinion publique.

La première pièce écrite par Aristophane portait un nom cher aux Parasites : C'était les Détaliens ou Convives, fîn chœur de Parasites y paraissait pro- Il^lement, comme on le vit encore dans d'autres 4x>médies. (1) C'est alors seulement, au moment de la réaction contre les désordres de la société, tjue le nom de parasite figure sur la scène comique. Ararus, fils d'Aristophane, s'en servit, dit-on, le premier. Mais le personnage est antérieur, >comme nous venons de le voir, et cela devait être. Entre le convive du dieu et le convive du bout de là table la distance était grande. Pour que le poète satirique se permit de les appeler l'un et l'autre d'un nom commun, il fallait que l'homme sacré prît le temps de déchoir peu à peu et, à force de retourner à la table du riche, tombât décidément du premier rang dans l'avilissement du dernier. Ainsi Ëpicharme avait dépeint dans ses comédies le commensal mendiant du festin des grands avant qu'on eût déterminé son nom caractéristique. Dans son Plutus^ par exemple, dit Athénée, nous en avons un qui va dîner même là où il n'est pas invité et qui pousse la

(1) Vid. Suidas voc. AaireO^^;- et les ÉtpnoU dVMon, édit. Stnn. 4820, p. 49. 8. — Athénée ti, 80, p. 28, cite tout un numologiie du ciicear des FlaUeun d*Eupolis.

LES PAEASITES. 65

complaisance pour le maître jusqu'à se fâcher pour lui contre ceux qui osent le contredire (1).

On le voit : les mœurs de la Grèce primitive avaient bien dégénéré. Homère avait désigné à peu près quels étaient les convives qui pouvaient se passer d'invitation : c'étaient les parents les plus proches, comme Ménélas à la table d'Jtgamemnon, ou les amis les plus considérables. Le prÂÎ^ verbe grec disait «les bons vont au repas des bons sans y être conviés. » Au cinquième siècle avant J. G. le premier venu se glissait sans honte au milieu d'une foule d'invités et, moyenant quelqu'argent, gagnait lesclave Nomenctateur^ chargé de dé-* signer les convives à l'amphitryon ou de les distribuer dans leurs places respectives (2) . Le théâtre avait saisi, au milieu de sa gaieté d'emprunt et de ses cajoleries originales, la figure du parasite, et en avait consacré le type. Les parasites des dieux que la comédie n'aurait pas osé toucher d'abord, une fois changés en flatteurs de l'opulence, devinrent pour la scène une

(i) Athen. yi, 28, p. 27. Je remarque ici une contradiction entre deux auteurs d*un même siècle. Athénée yi , p. 29 , dit roO & bvé/ioLToç roO 7rapccalrou /AVYj/Aoyeùef ApÔLpeoç Iv Y/jàvolIco. Il avait dit v, p. 27, qu^Ëpicharme montra le premier le personnage dans son Pluttu, mais sans lui donner son nom de parasite.

Jul. Pollux Onomastf édit Hemsterhuys, vi, cap. 7, p. 584, dit au contraire; ènl yuèvroc roû noLpccvlniv iizl àix^&Xoç , ii xoAocxeaTsc, irpôïTOi Éntj^à.p-' fioç Tov TccLpàairov ùvo/Aàffev, sirà AAe|t$.. — Je crois paroles passages cités dans Athénée à Tappui de son assertion, par les nombreux détails où il est entré sur ce sujet , que c'est J. PoUux qui se trompe. Cf. Meinek. fragm, com. graec, i , p 377.

(2) Vid. Pignorius de Servis^ Amstelod. 1674, p. lll« — Athen. ii. 28, p. 87 et IV. 70, p. 313. — Villebrune, trad. Alhon., tome ii, note, p. 154.

66 ÉTUDES SUR tk COMÉmi UTINE.

tr '>' mine féconde, excellente, et gagnèrent une popula* rité dont les lia tins se souvinrent (1)

Diodore deSinope, dans son Epiclére^ a eu Soin de nous expliquer comment s'était opérée la transition du sacré au profane. «Notre ville honorant Hercule avec éclat institua des sacrifices dans tous les dénies. En donnant à ce Dieu des Parasites à cet effet, elle ne les a jamais tirés au sort^ ni pris au hasard. Elle a choisi au contraire avec soin douze citoyens parmi les plus puissants, hommes riches et d'une vie pure. Plus tard quelques citoyens considérables , à l'imitation de ce qui s'était fait pour Hercule , choisirent des parasites pour les nourrir, invitèrent non pas les plus aimables, mais les plus flatteurs et s'entourèrent des plus plats courtisans (Sj » •

Le nombre des parasites de la ville ne tarda pas à grossir et à se faire un nom. On citait les plus fe'* meux ; chacun d'eux avait sa manieetsaréputation particulières. Chéréphon, par exemple, un des plus célèbres, mérite d'être noté. Plein de ruse et d'audace, il errait toujours aux environs des cuisines,

(i) La comédie grecque a traité très-fréqaennnent ce sajet. Âotipliaiie, Dipliile, Alexis, Eupolis, ont écrit des Parasite» (voir Atheh. fi, pauim). Polemon en a parlé dans un ouvrage à part Menandre a ftdt le FUtîteur^ (Tarent Prolog. Eunuch,) et Philemon (Athen. ir, p'. 24d. cf.Meinek. eo* mie, grœc. fragm. it, p. 151.) nous a laissé une comédie intitulée le dmreur ou le Parasite, — Les satiriques les avaient déjà signalés. Voyei Athen., i, p. 13, ce qu*Archiloque disait d^un certain Périclès s^ntrodol» sant dans les repas sans être invité! Les hommes qui s^étaient rendus célè« bres dans cette sorte de profession sont cités partout : Tithyroale, Oorydns, Pbiloxènc tranche-jambon, Stratius, Euclide, Moschion, Ghéréphon^ Gryllion, Struthias, le flatteur de Menandre, Clisophe et Théron, etc.

(2) Athen. Yi. 86. p. 33.

LES PÀEAsms; 67

sloformant des noms des convives et entrant tout le premier dans la salle à manger par la porte entrebâillée» Alexis» dans sa comédie des Mourants ensemble^ nous dit que franchie les mers coûtait peu à Cfaéréphon pour jouir d'une bonne table. Il allait sans hésiter d'Athènes à Corinthe pour goûter d'un fin repas (1), comme cet Archéphon, qui invité par Ptolémée à venir souper avec lui, se rendit par mer de TAttiqueen Egypte, s'il en faut croire Machon le comique (2). Ghéréphon se permettait tout alors. Il tournait en tout sens sur le plat du milieu les YÎandes avant qu'elles ne fussent servies, afin d'en reconnaître la qualité, et en cachait souvent une partie sous sa main pour l'emporter et en faire mysté-rieusement un deuxième repas chez lui. Menandre a parlé de Ghéréphon dans beaucoup de ses pièces. Le poète Timoclès lui attribue un caractère peu ordinaire aux gens de son espèce; c'est qu'il n'était pas pauvre et ne se montrait pas toujours fort accommodant (3), malgré cette maxime de Diphile, dans son ParatilCj qu'il ne faut pas qu'un parasite soit trop morose. C'était là une particularité pour un homme qui ne mendiait que des dîners gratuits. Car il y avait une sorte de parasites qui se contentaient de rechercher la table d'autrui, mais en y apportant leur part ou en la payant au patron. On

(1) Athen. nr, 58, p. 302.

(2) Id. Tx, a, p, a.

(3) Id. Yi, 43, p. 40.

les appelait parasites Autosites. La comédie n'a pas manqué de les reproduire (1).

Notre homme n'était pas si généreux. Même les jours de fête de quelque déesse, il ne pouvait les passer tout entiers chez lui à l'honorer. Il s'empressait de s'inviter ailleurs (2). C'est ainsi qu'il avait su, un jour, s'introduire aux noces d'Ophella. Un panier et une couronne à la main, comme il faisait nuit, il vint en disant qu'il apportait des oiseaux de la part de la mariée. Il dut un souper à cette arrivée inattendue (3). Rien n'était inaccessible à cette gent curieuse et conteuse. Le gynécée même leur était ouvert (û). Mais Chéréphon ne se borna pas à pratiquer son art. Il écrivit un traité sur les repas. Callimaque a conservé quelques mots du début (5), Enfin il manquait à sa renommée une dernière consécration, celle d'apparaître en personne sur le théâtre. Nicostrate la lui a donnée en faisant de Chéréphon un personnage de sa comédie de l'Usurier.

Qu'on ne s'étonne point de la vogue de cette classe d'hommes à cette époque. La cuisine a eu chez les anciens une importance que la comédie

(1) Krobyle, par exemple, dans sa pièce du Pendu, Voir Athen. n, àlf p. 87, et VI, 52, p. 49. — Antiphane (id. i, 14 p. 14), noas montre on personnage arrivant tout joyeux de pouvoir payer son écot.

(2) Athen.vi, 42, p. 39. —cf. p. 68. — Menand. Mi0ii. Fragm. 2% p. 83, édit Didot

(3) Alciphron, qui, parmi ses Lettres, nous en a transmis de parasites, leur donne m, p. 49 , le nom de ya/Ao^ai/suv. — cf. Avellinus in Captiv* Plaut. Neapol. 1807. ad fin.

(4) Voir Menand. "Fsu^^i/soxAiiç, fragm. 2* édit. Didot, p. 52. (5; Alhen. vi, 43, p. 41.

LES PARASriBS* 69

ne pouvait manquer de reconnaître maintes fois. Des écrits sans nombre s'en sont occupés. Mnesithée a fait un traité des Comestibles, Chrysippe de Tyane un livre sur la Boulangerie , Euthjdème d'Athènes sur les Poissons , nourriture plus chère aux Grecs que la viande, et qui valut aux gourmets romains Sergius et Licinius les surnoms héréditaires de Orata (dorade), et de Murena (lamproie). (1) Héraclide (sans doute de Tarente) , a écrit sur la cuisine, et Archestrate de Syracuse, gourmand célèbre, a composé un poème épique sur la bonne chère, dont Athénée, à qui j'emprunte -çà et là tous ces noms, nous a rapporté les premiers vers. Notre Berchoux, du moins, en rimant sur la Gastronomie, n'avait point visé au poème épique (2).

(i) Macrob. Satum. n, cap. il et 12. L^estai^eon était fort recherché des délicats de Rome. Plaute, dans le rôle d^un parasite de sa Baccharia , a dit au sujet d*une lamproie : c Quel mortel fut jamais plus favorisé de la fortune que je le suis maintenant, devant ce magnifique repas destiné à mon ventre I je vais de mes dents et de mes mains engloutir dans mes flancs les flancs de cet esturgeon , qui jusquMci a vécu caché au fond des mers. » Macrob. ii. cap. 9. avait déjà cité un Fabius, surnommé Gurges pour avoir mangé son bien. Uu autre célèbre gourmand porta aussi le surnom de Gurges. C'était ce Gallonius dont Lucilius, dans ses Satires^ a si vivement persécuté les rapines, la gourmandise et les fourberies. (Liv. iv, fragm. i, et xxTui, fragm. 5, CorpeL)

(2) L'importance de la bonne chère était sans égale alors. Parmi ces iâeux de Brillât-Savarin, je ne veux plus citer que Lancée de Samos, condisciple et rival de Menandre, et ses deux amis Diagoras et Hippolochus. Afin d'étudier les meilleurs morceaux de chaque pays, ils avaient pris le parti de voyager et de se communiquer leurs impressions gastronomiques. Athénée nous a conservé quelques fragments de celte correspondance. Voir surtout une restitution curieuse d'une lettre de Lyncée à Diogoras, relative à la comparaison des mets de Rhodes avec ceux d'Athènes. Rossignol. Journal des Savants, janvier 1839* — CC Boeck* Inscript» graec.n'* 1625 et Plu-

70 ÉTUDES SUR Lk GOMioXE LATINE.

Le cuisinier était devenu un personnage. Malheur à quiTinsultait ! « Jamais, ditMenandre, injure » faite à un cuisinier n'est restée impunie , tant ce • métier est révéré parmi nous (1) l ■ Aussi les cuisiniers étaient représentés libres à Torigine dans toutes les comédies, et Posidippe est le seul comique qu'on ait cité en Grèce avant l'époque macédonnienne pour avoir mis en scène un cuisinier esclave (2).

Le règne de la cuisine rendait inévitable celui des parasites. Dans un siècle dont le poète comique a dit que le flatteur y tenait la première place , le calomniateur la seconde, et le méchant la troisième (S), le parasite devait remplir tour-à-tour et souvent tout ensemble chacun de ces râles, et le cuisinier était destiné à lui octroyer sa récompense. La misère d'ailleurs aiguisait ordinairement la verve et l'appétit du premier, et l'épicurisme régnant augmentait chaque jour la popularité de l'autre. Sous le couvert d'Aristippe et d'Épicure, les plaisirs de la table se tournaient en débauches, et, comme Tite-Live l'a dit plus tard des Romains, le métier des cuisiniers devenait un art (A).

tarch. de sera numinis vindicU édit. Wytenb., p. 55, $6, sur le goitt des Béotiens pour les festins.

(1) Menandre. âvvxoAo;, frag. m, p. i&« •— Gt PhUenon ivpwrubrnif fragnu't p. 116 et fhigm. moert. ftibular» xu b» p. 134.

(2) Athén. xiy, 77, p. 88. Cf. Meînek. fragm. i?, p. 51^ 515.

(3) Menand. StofopwfUtnt fiagm. 2, p. 32.->Gt Arâtoplu AtuvmXUç^ fragm. 20 : htlov , ^frow xp^H^'^^ i^ffscAoOv, imMtfkmù^*

(d) Le comique Euphron (Athen. I. p. IS.} fUt dire à w cniiin&fr qae Mm art est égal à la poésie :

d 1^ y»(f c^rcv ix«ti^ T9vri*v rix^^

U» FARASiTSa» 7t

C'est presqu'uQ Ifeu commun de dire que les Ro« mains furent aussi friands de bonne chère que les Grecs. Qui ne sait tout ce que l'antiquité nous a appris à ce sujet ? qui n'a lu Pétrone, Macrobe, Martial , Âpicius? qui ne sait que déjà le viel En* nius , ami du yin , avait écrit le poème des Pkage" tica ? Les causes de ces excès furent d'abord dififérentes chez les deux peuples. Les habitudes de la vie matérielle, encouragées chez les Romains par le goût des batailles et du sang des hippodromes , les poussèrent à l'origine, plus encore que la philosophie d'Épicure , à tous les exc^% do sensualisme. A Rome, les travaux agricoles, les agitations de la guearre furent pendant plusieurs siècles la seule cause. La philosophie ne vint que bien tard, longtemps a{Nrès qu'un ordre du 'sénat eût condamné à être brûlés des livres philosophiques , attribués à Numa, et trouvés dans les champs du greffier Petillius. N'oublions pas qu^un de ceux qui contribuèrent le plus & la faire goûter aox Romains fut le consul Lucullus, aussi célèbre par les richesses de sa table que de sa biMiothèque. Les Grecs avaienft institué une loi qui limitait le nombre des convives et nommé des surveillants chargés de la faire exécuter. Le sévère Ménandre la rappelle dans son théâtre et nous apprend que la pie des noces mêmes avait ses règles et sa police (!)• Chez les Rôti) MeMndiVf K iyii f K W flai^ftl» p» %%

mains, le tribun Orchius, dès le sixième siècle, avait de même déterminé la quantité permise des conyivçs, et la loiFannia, spirituellement appelée C^^ntus&is dans les satires de Lucilius , essaya bientôt après de mettre des bornes au luxe des appétits et des festins (1).

Rien ne prouverait mieux , au besoin, les penchants gloutons de la Rome primitive que les premiers essais de son théâtre. Dans la farce latine, c'est la vie sensuelle qui domine, comme à l'origine de presque toutes les civilisations. Seulement ici la gourmandise a le premier rang et le garde au milieu même des raffinements d'esprit qui suivirent et des progrès du goût que hâtèrent les lettres grecques. Dans les premiers triomphes des chefs Romains ou dans les pompes religieuses , en tête du cortège, se montraient déjà cçs figures caractéristiques de monstres aux larges mâchoires, telles que le Manducus ou le Pytho Gorgonius qui , avec les Manies à la face enfarinée, étaient encore la terreur des petits enfants au temps de JuvénaL La farce fescennine, les Atellanes, les empruntèrent et donnèrent, sur leur théâtre, une popularité inattendue à ces masques voraces. Les Atellanes ne s'en tinrent pas là : elles ajoutèrent à ces figures

(i) Macrob, Satum, n, 13 etPighius, AnnaLf p. 330. Caton, quand il se plaignit qu'on transgressait cette loi, devait échouer là comme il échoua pour la loi Oppia. Il arrive un temps où les mœurs publiques sont plus fortes que toutes les lois. A la fin du VI« siècle, il n*y avait plus guère de Fa* bricius à Rome. — Cf. Ciacconius de Trielin, p. 199.

des traits empruntés aux jeux de la Gampanie» aux TÎeîUes traditions de la farce Osque, et créèrent ainsi des copies différentes et curieuses. Je remarque parmi ces personnages divers et caractéristiques le Bucco, rhomme qui tire son nom de sa grosse bouche, de ses lèvres enflées, et dont la sculpture antique nous a transmis deux modèles (1). Le Bucco dont le nom s'est traduit sans ' doute en Italie par Bufflme^ ce qui a donné lieu chez nous à la dénomination de bouffon^ malgré l'étymologie contraire fournie par Saumaise et Ménage, le Bucco était un parasite, bavard comme ils le sont tous (2).

11 y a encore dans là farce latine un autre personnage, dont certaines habitudes offrent aussi quelque analogie avec celles du parasite primitif; car il vivait, comme lui, de nourriture donnée. C'était un tireur d'horoscopes du nom de Dossennus ou de Dorsennus^ peut-être parce qu'il avait le le dos bossu ou voûté, comme Munk parait le croire (â). Il y a sur lui des fragments curieux de Novius et de Pomponiusquî nous le montrent tourà-tour comme un savant divinateur pour les igno--^" +-

(1) Ficoroni De laruU scenic, etfigur,, comic, antiq. Rom,^ pi. xvuiet et XLiY. Idem édit. ital. 17A8, pi. xx. liv et passim.

{ 2 ) Velus glossem. èovxloinç , ncLpoctrirot. Voir mes Alellanes. — La gourmandise se montrait encore ailleurs chez d^autres personnages de caractère. Voir, par exemple, les deux fragm. du Maccus Miles, Le Pappus aussi était quelquefois appelé Manducus,

(^ Munk, De Fabul, Atellanis Lipsiae» iSAO, in-8, p. 35.

fi

6& ÉTUDES StTR LA COldoiE LàTINE.

Le mélange du temporel et du sacré tourne toujours tôt ou tard au détriment de celui-ci. Les parasites né devaient pas tarder à déchoir dans Topi"nion publique.

La première pièce écrite par Aristophane portait un nom cher aux Parasites : C'était les DétaUèns ou Convives. Un chœur de Parasites y paraissait proll^lement, comme on le vit encore dans d'autres «ioomédies. (1) C'est alors seulement, au moment de la réaction contre les désordres de la société, tjue le nom de parasite figure sur la scène comique. Ararus, fils d'Aristophane, s'en servit, dit-on, le premier. Mais le personnage est antérieur, >comme nous venons de le voir, et cela devait être. Entre le convive du dieu et le convive du bout de la table la distance était grande. Pour que le poète satirique se permit de les appeler l'un et l'autre d'un non! commun, il fallait que l'homme sacré prît le temps de déchoir peu à peu et, à force de retourner à la table du riche, tombât décidément du premier rang dans l'avilissement du dernier. Ainsi Ëpîcharme avait dépeint dans ses comédies le commensal mendiant du festin des grands avant qu'on eût déterminé son nom caractéristique. Dans son Plutus^ par exemple, dit Athénée, nous en avons un qui va diner même là où il n'est pas invité et qui pousse la

(1) Vid. Suidas toc AairoA^ et les ÉtymoU dXMon, édit. Stnn. 4820, p. 49. 8. •— Athénée ti, 80, p. 28, cite tout un numologiie du cboear des FlaUeun d*Eupolis.

LES PAEASITES. 65

complaisance pour le maître jusqu'à se fâcher pour lui contre ceux qui osent le contredire (1).

On le voit : les mœurs (Je la Grèce primitive avaient bien dégénéré. Homère avait désigné à peu près quels étaient les convives qui pouvaient se passer d'invitation : c'étaient les parents les plus proches, comme Ménélas à la table d'Jlgamemnon, ou les amis les plus considérables. Lepri(^. verbe grec disait «les bons vont au repas des bons sans y être conviés. » Au cinquième siècle avant J. G, le premier venu se glissait sans honte au milieu d'une foule d'invités et, moyenant quelqu'argent, gagnait l'esclave Nomenctateur^ chargé de dé-* signer les convives à l'amphitryon ou de les distribuer dans leurs places respectives (2) . Le théâtre avait saisi, au milieu de sa gaieté d'emprunt et de ses cajoleries originales, la figure du parasite, et en avait consacré le type. Les parasites des dieux que la comédie n'aurait pas osé toucher d'abord, une fois changés en flatteurs de l'opulence, devinrent pour la scène une

(1) Athen. yi , 28 , p. 27. Je remarque ici une contradiction entre deux auteurs d^un même siècle. Atliénée yi , p. 29 , dit xw $€ ovâfAOLToç roO 7rapccalrov fivri^ovixiii Apétpcaç Iv r/Alvoc^o). Il avait dit V, p. 27, qu^Ëpicharme montra le premier le personnage dans son Plutus, mais sans lui donner son nom de parasite.

Jul. Pollnx Onomastf édit Hemsterhuys, vi, cap. 7, p. 584, dit au contraire; iitl /Âiifvot rw nccpoLtrlruv inl àix^îXcç , >i xoAoexeaTsc, npôiroç ETri^à/S- /A0$ TGV Tzccpàvirov ùvo/Aàffev, eirà A^elt^.. — Je crois parles passages cités dans Athénée à Tappui de son assertion, par les nombreux détails où il est entré sur ce sujet , que c'est J. PoUux qui se trompe. Cf. Meinek. fragm, com, graec, i , p 377.

(2) Vid. Pignorius de Servis^ Amstelod. 1674, p. 411. — Atlien. ii, 28, p. 87 et lY. 70, p. 313. — Villebrune, trad. A thon., tome ii, note, p. 154.

66 ÉTUDES SUR UL COMÉDIS UTINE.

mine féconde, excellente, et gagnèrent une popula* rité dont les lidtins se souvinrent (1)

Diodore deSinope, dans son Epiclére^ a eu Soin de nous expliquer comment s'était opérée la tiransittoo du sacré au profane. «Notre ville honorant Hercule avec éclat institua des sacrifices dans tous les dénies. En donnant à ce Dieu des Parasites à cet effet, elle ne les a jamais tirés au sort^ ni pris au hasard. Elle a choisi au contraire avec soin douze citoyens parmi les plus puissants, hommes riches et d'une vie pure. Plus tard quelques citoyens considérables , à l'imitation de ce qui s'était fait pour Hercule , choisirent des parasites pour les nourrir, invitèrent non pas les plus aimables, mais les plus flatteurs et s'entourèrent des plus plats courtisans (Sj » •

Le nombre des parasites de la ville ne tarda pas à grossir et à se faire un nom. On citait les plus fe'meux ; chacun d'eux avait sa manieetsaréputation particulières. Chéréphon, par exemple, un des plus célèbres, mérite d'être noté. Plein de ruse et d'audace, il errait toujours aux environs des cuisines,

(1) La comédie grecque a traité très-fréqaennnent ce snjet. Âatiplunet Dipliile, Alexis, Eupolis, ont écrit des Parasitée (voir Atheh. fi» paêêhn)^ Polemon en a parlé dans un ouvrage à part Menandre a ftdt le Ftatteur^ (TerenU Prolog. Eunuch,) et Philemon (Athen. ir, p. 24d. cf.Mdaek. eo* mie, grœc, fragm, it, p. 151.) nous a laissé une comédie intitulée le Coureur ou le Parasite, — Les satiricpies les avaient déjà signalés. Voyei Athen., i, p. 13, ce qu'Arcliiloque disait d^un certain P^clès s^ntrodol» sant dans les repas sans être invité! Les hommes qui s^étaïent rendus célè« bres dans cette sorte de profession sont cités partout : Tithyroale, Oorydns, Pbiloxènc tranche-jambon, Stratius, Euclide, Moschion, Chéréphon^ Gryllion, Struthias, le flatteur de Menandre, Clisophe et Théron, etc.

(2) Atheh. Ti. 86. p. 33.

LES PÀEA6ITZS; 67

s'iofotmant des noms des convives et entrant tout le premier dans la salle à manger par la porte entrebâillée» Alexis» dans sa comédie des Mourants en^ semble^ nous dit quefrancliU les mers coûtait peu à Cfaéréphon pour jouir d'une bonne table. Il allait sans hésiter d'Athènes à Gorinthe pour goûter d'un fin repas (i), comme cet Archéphon, qui invité par Ptolémée à venir souper avec lui, se rendit par mer de l'Attiqueen Egypte, s'il en faut croire Machon le comique (2). Ghéréphon se permettait tout alors. Il tournait en tout sens sur le plat du milieu les YÎandes avant qu'elles ne fussent servies, afin d'en reconnaître la qualité, et en cachait souvent une partie sous sa main pour l'emporter et en faire mysté-rieusement un deuxième repas chez lui. Menandre a parlé de Ghéréphon dans beaucoup de ses pièces. Le poète Timoclès lui attribue un caractère peu ordinaire aux gens de son espèce; c'est qu'il n'était pas pauvre et ne se montrait pas toujours fort accommodant (3), malgré cette maxime de Diphile, dans son Parasite, qu'il ne faut pas qu'un parasite soit trop morose. G'était là une particularité pour un homme qui ne mendiait que des dîners gratuits. Car il y avait une sorte de parasites qui se contentaient de rechercher la table d'autrui, mais en y apportant leur part ou en la payant au patron. On

(1) Athen. nr, 58, p. 302,

(2) Id. TX, ÂA, p, a.

(3) Id. Yi, 43, p. 40.

68 ÉTUDES SUR LA GOHlÈDIE LATINE.

les appelait parasites Autosites. La comédie n*a pas manqué de les reproduire (1).

Notre homme n'était pas si généreux. Même les jours de fête de quelque déesse, il ne pouvait les passer tout entiers chez lui à l'honorer. Il s'empressait de s'inviter ailleurs (2). C'est ainsi qu'il avait su, un jour, s'introduire aux noces d'Ophella. Un panier et une couronne à la main, comme îï faisait nuit, il vint en disant qu'il apportait des oiseaux de la part de la mariée. 11 dut un souper à cette arrivée inattendue (3). Rien n'était inaccessible à cette gent curieuse et conteuse. Le gynécée même leur était ouvert (U). Mais Cliéréphon ne se borna pas à pratiquer son art. Il écrivit un traité sur les repas. Callimaque a conservé quelques mots du début (5). Enfin il manquait à sa renommée une dernière consécration, celle d'apparaître en personne sur le théâtre. Nicostrate la lui a donnée en faisant de Ghéréphon un personnage de sa comédie de tUsurier.

Qu'on ne s'étonne point de la vogue de cette classe d'hommes à cette époque. La cuisine a eu chez les anciens une importance que la comédie

(1) Krobyle, par exemple, dans sa pièce du Pendu, Voir Athen. n, M, p. 87, et VI, 52, p. à9, — Antiphane (id. i, ià p. là), nous montre un per^nnage arrivant tout joyeux de pouvoir payer son écoL

(2) Athen. VI, 42, p. 39. —cf. p. 68. — Menand. Mé0»j. Fragm. 2*, p. 82, ëdit Didot

(3) Alciphron, qui, parmi ses Lettres, nous en a transmis de parasites, leur donne m, p. k9 , le nom de ya/Ao^al^aiy. — cf. Avellinus in Captiv. Plaut Neapol. 1807. ad fin,

(h) Voir Menand. YsuJvj/îaxAiis, fragm. 2« édil. Didot, p. 52. (5) AUieo. VI, 43, p. 41*

ne pouvait manquer de reconnaître maintes fois. Des écrits sans nombre s'en sont occupés. Mnesithée a fait un traité des Comestibles, Chrysippe de Tyane un livre sur la Boulangerie , Euthydème d'Athènes sur les Poissons, nourriture plus chère aux Grecs que la viande, et qui valut aux gourmets romains Sergius et Licinius les surnoms héréditaires de Orata (dorade), et deMurena (lamproie). (1) Héraclide (sans doute de Tarente), a écrit sur la cuisine, et Archestrate de Syracuse, gourmand célèbre, a composé un poème épique sur la bonne chère, dont Athénée, à qui j'emprunte -çà et là tous ces noms, nous a rapporté les premiers vers. Notre Berchoux, du moins, en rimant sur la Gastronomie, n'avait point visé au poème épique (2).

(i) Macrob. Satunu n, cap. il et 12. L*estargeon était fort recherché des délicats de Rome. PJaute, dans le rôle d*un parasite de sa Baccharia , a dit au sujet d^une lamproie ; t Quel mortel fut jamais plus fayorisé de la fortune que je le suis maintenant, devant ce magnifique repas destiné à mon ventre I je vais de mes dents et de mes mains engloutir dans mes flancs les flancs de cet esturgeon , qui jusquMci a vécu caché au fond des mers. » Macrob. u. cap. 9. avait déjà cité un Fabius, surnommé Gurges pour avoir mangé son bien. Uu autre célèbre gourmand porta aussi le surnom de Gurges. C'était ce Gallonius dont Lucilius, dans ses Satires^ a si vivement persécuté les rapines, la gourmandise et les fourberies. (Liv. iv, fragm. i, et xxvui, fragm. 5, GorpeL)

(2) L'importance de la bonne chère était sans égale alors. Parmi ces aïeux de Briliat-Savarin, je ne veux plus citer que Lyncée de Samos, condisciple et rival de Menandre, et ses deux amis Diagoras et Hippolochus. Afin d'étudier les meilleurs morceaux de chaque pays, ils avaient pris le parti de voyager et de se communiquer leurs impressions gastronomiques, AUiénée nous a conservé quelques fragments de cette correspondance. Voir surtout une restitution curieuse d'une lettre de Lyncée à Diogoras, relative à la comparaison des mets de Rhodes avec ceux d'Athènes. Rossignol. Journal des 5aoanf«, janvier 1839* — CS, Boeck. JnscripU graeCtU'' 1625 et Plu-

70 j&TUDEs SUR Li coniuE laune.

Le cuisinier était devenu un personnage. Malheur à quirinsultait ! c Jamais, ditfilenandre, injure

• faite à un cuisinier n'est restée impunie , tant ce

• métier est révéré parmi nous (1) 1 > Aussi les cuisiniers étaient représentés libres à l'origine dans toutes les comédies, et Posidippe est le seul comique qu'on ait cité en Grèce avant l'époque macédonnienne pour avoir mis en scène un cuisinier esclave (2).

Le règne de la cuisine rendait inévitable celui des parasites. Dans un siècle dont le poète comique a dit que le flatteur y tenait la première place , le calomniateur la seconde, et le méchant la troisième (8), le parasite devait remplir tour-à-tour et souvent tout ensemble chacun de ces raies, et le cuisinier était destiné à lui octroyer sa récompense* La misère d'ailleurs aiguisait ordinairement la verve et l'appétit du premier, et l'épicurisme régnant augmentait chaque jour la popularité de l'autre. Sous le couvert d'Aristippe et d'Épicure, les plaisirs de la table se tournaient en débauches, et, comme Tite-Live l'a dit plus tard des Romains, le métier des cuisiniers devenait un art (&).

tarch. de sera numinis vindicU édit. Wytenb^ p* 55} 56| sor le goftl des Béotiens pour les festins.

(1) Menandre. Âv<rxoJio$, frag. m, p. i&« -* Ct PUlowNi Ztj^acrà&n», fragm.', p. 116 et fï>agm. inoert febular. xl. b, p. itiu

(2) Athén. znr, 77, p. 88. Cr. Meinek, fragm* i? , p. MA, 5i&

(3) Menand. ^tofopwf/Àtn^ fragm. 2, p. 32. — GC Ariitoplu AcccrdUl^, fragm. 20 : Utlo^t , î^rw't y/rfi/iara^ -^nttXofh, ImiwfÂirrevy.

(Â) Le comique Euphron (Athén. I. p. IS.} ùài dire à «i etââaàn qae son art est égal à la poésie :

6 *eO; y»ft entf hofXifM Tovriiy fîx^

u» fàJHÂ&nu. 7t

C'est pre8qu*un Ifeu commun de dire que les Romains furent aussi friands de bonne chère que les Grecs. Qui ne sait tout ce que l'antiquité nous a appris i ce sujet ? qui n'a hi Pétrone, Macrobe, Martial, Apicius? qui ne sait que déjà le viel En« nius i ami du vin , avait écrit le poème des Phage-' tica? Les causes de ces excès furent d'abord diffé^ rentes chez les deux peuples. Les habitudes de la vie matérielle, encouragées chez les Romains par le goût àt% batailles et du sang des hippodromes, les poussèrent à Torigine, plus encore que la philosophie d'Épicure , à lous les excès du sensualisme. A Rome, les travaux agricoles, les agitalions de la guerre furent pendant plusieurs siècles la seule cause. La philosophie ne vint que bien tard, kmglemps a{Nrès qu'un ordre du 'sénat eût condamné à être brûlés des livres philosophiques , attribués à Numa, et trouvés dans les champs du greffier Petillius. N'oublions pas qu*un de ceux qui contribuèrent le plus à la faire goûter aux Romains fut le consul LucuUus, aussi célèbre par les richesses de sa table que de sa biWîothèque. Les Grecs avaient institué une loi qui limitait le nombre des convives et nommé des surveillants chargés de la faire exécuter. Le sévère Ménandre la rappelle dans son théâtre et nous apprend que la ^oie des noces mê^ mes avait ses règles et sa police (1). Chez les Ro-

(i) Menandrt, K<i|iâ|i «kitef^J* p» t%

72 ÉTUDES SUR LA GOMioiE LATINE.

maîns, le tribun Orchius, dès le sixième siècle, avait de même déterminé la quantité permise des convives, et la loiFannia, spirituellement appelée Centussis dans les satires de Lucilius , essaya bientôt après de mettre des bornes au luxe des appétits et des festins (1).

Rien ne prouverait mieux , au besoin, les penxîhants gloutons de la Rome primitive que les premiers essais de son théâtre. Dans la farce latine, c'est la vie sensuelle qui domine, comme à l'origine de presque toutes les civilisations. Seulement ici la gourmandise a le premier rang et le garde au milieu même des raffinements d'esprit qui suivirent et des progrès du goût que hâtèrent les lettres grecques. Dans les premiers triomphes des chefs Romains ou dans les pompes religieuses, en tête du cortège, se montraient déjà cçs figures caractéristiques de monstres aux larges mâchoires, telles que le Manducus ou le Pytho Gorgonius qui , avec les Manies à la face enfarinée, étaient encore la terreur des petits enfants au temps de JuvénaL La farce fescennine, les Atellanes, les empruntèrent et donnèrent, sur leur théâtre, une popularité inattendue à ces masques voraces. Les Atellanes ne s'en tinrent pas là : elles ajoutèrent à ces figures

(i) Macrob, Satum. ii, 13 etPighius, AnnaLf p. 330. Caton, quand il se plaignit qu'on transgressait cette loi, derait échouer là comme il écfaoaa pour la loi Oppia. Il arrive un temps où les mœurs publiques sont plus fortes que toutes les lois. A la fin du VI* siècle, il n'y avait plus guère de Fabricius à Rome. — Cf. Ciacconius de Triclin, p. 199.

des traits empruntés aux jeux de la Gampanie» aux vieilles traditions de la farce Osque, et créèrent ainsi des copies différentes et curieuses. Je remarque parmi ces personnages divers et caractéristiques le Bucco, l'homme qui tire son nom de sa grosse bouche, de ses lèvres enflées, et dont la sculpture antique nous a transmis deux modèles (1). Le Bucco dont le nom s'est traduit sans ' doute en Italie par Bufflme, ce qui a donné lieu chez nous à la dénomination de bouffon^ malgré rétymologie contraire fournie par Saumaise et Ménage, le Bucco était un parasite, bavard comme ils le sont tous (2).

11 y a encore dans là farce latine un autre personnage, dont certaines habitudes offrent aussi quelque analogie avec celles du parasite primitif; car il vivait, comme lui , de nourriture donnée. C'était un tireur d'horoscopes du nom de Dossennus ou de Dorsennus^ peut-être parce qu'il avait le le dos bossu ou voûté, comme Munk paraît le croire (â). Il y a sur lui des fragments curieux de Novius et de Pomponiusqui nous le montrent tourà-tour comme un savant divinateur pour les igno--t' +^

(1) Ficoroni De larvU scenic,, etfigur,, comic. antîq, Rom,t pi* XYiuet etXLiT. Idem édit. ital. 1748, pi. xx. Liveipassim.

( 2 ) Velus glossem. êoux^ovss , nocpoLdiroi, Voir mes Alellanes. — La gourmandise se montrait encore ailleurs chez d'autres personnages de caractère. Voir, par exemple, les deux fragm. du Maccus Hîil^* Le Pappus aussi était quelquefois appelé Manducus,

(3) Munk, De Fabul. Atellanis Lipsiae, iS&O, in-8, p. 35.

7& ÉTUDES sqa u coHiDis latine.

rants et comme un sévère maître d'école. Je ne veux citer ici que le fragment qui touche 4 notre sujet. Le voici ;

Dato Dossenno et fttlIoDibus Pvfallcitûs dbaite (1).

Le trésor public nourrissait donc quelquefois ces savants siogaUers. Ici, c'est le peuple qui àait le patron et Dossennus le parasite. C'était moins» il faut le croire par ce passage et par un autre tiré de la pièce intitulée PlUlosophia de Pomponius ( 2 j t c'était moins un commensal qu'un mendiant d'une espèce particulière, un mendiant savant. On trouve de même dans Aristophane une comédie qui porte pour titre le nom d'une de ces familles de divinateurs , assea; fréquentes en Asier- Mineure et en Grèce (â). Dans sa pièce des^ Tel^ mi$09 (tireurs d'horoscopes de la Carie) dont nous n'avons que quelques fragments» je reconnais aussi ce goût de la table, commun sans doute aux gens de cette espèce (4) et dont le Dossennus offre un échantillon singulier dans la farce latine.

(1) Pompontas Campani, — Nonfay Pnstcli. Voe^ PMhU^,

(2) Nonius Putsch. Voc Memoré, :

Non didid hariolari gratis.

(3) Cicér. de DivinaU i, Âl.

(4) Voir Âristoph. nidot, p. 506, fragm* 2*|. dont Ponoz Onûmagi» x* SQ , attribue le 3* vers aux TelmUeê :

Ui FABiarrss, 75

Oq a confondu souvent ce Dossennus arec un autre Dossennus qu'Horace a cité particulièrement au sujet des parasites :

Aspke Plautus Qao pacto partes tutetur amantis ephebi> Quaniui $it Dosêennvê edacibu9 in Paroêiiiêf Qujup non astricto percurrat palpita socco.

Je ne saurais partager à ce sujet Topinion qui fait de ce Dossennus le personnage de^ Aiellanes de NoTius ou de Pomponius* Évidemment il s'agit ici d'un auteur. Les expressions d'Horace et la place qu'il leur donne ne mé paraissent pas laisser le moindre doute à ce sujet. C'est après avoir cité les comédies de Flaute et apprécié leur caractère qu'il mentionne celles d'un autre écrivain comique, de Dossennus, qui, dans ses pièces, s'occupait surtout des parasites. Cette figure poétique du passage d'Horace, qui a trompé quelques commentateurs, et par laquelle l'auteur ou sa comédie est représentée comme parcourant la scène , le brodequin au pied, cette figure est familière au satirique latin. 11 l'empruntait sans doute à cette coutume qui, à Rome, permettait aux auteurs d'être en même temps acteurs dans leurs propres pièces II dit plus haut :

Recte necne crocum floresque perambulet Âita fabula û dubitem» clament perûsse podorem

66 ETUDES SUR UL COMBDIl UTINE.

^'' ' mine féconde^ excellente, et gagnèrent une popula* rite dont les Latins se souvinrent (1)

Diodore deSinope, dans Bon Epiclérey a eu Soin de nous expliquer comment s'était opérée la transition du sacré au profane. «Notre ville honorant Hercule avec éclat institua des sacrifices dans tous les démes. En donnant à ce Dieu des Parasites à cet effet, elle ne les a jamais tirés du sort^ ni pris au hasard. Elle a choisi au contraire avec soin douze citoyens parmi les plus puissants, hommes riches et d'une vie pure. Plus tard quelques citoyens considérables , à l'imitation de ce qui s'était fait pour Hercule , choisirent des parasites pour les nourrir, invitèrent non pas les plus aimables, mais les plus flatteurs 6t s'entourèrent des plus plats courtisans (S) » •

Le nombre des parasites de la ville ne tarda pas à grossir et à se fa ire un nom. On citait les plus fa-* meux ; chacun d'eux avait sa manieetsaréputation particulières. Chéréphon, par exemple, un des plus célèbres, mérite d'être noté. Plein de ruse et d*àti* dace, il errait toujours aux environs des cuisines,

(1) La comédie g^recqae a traité très-flréqneminent ce snJeL Àntfphane, Diphile, Alexis, Eupolis, ont écrit des Parasites (voir Âthen. n, pauhm)^ Polemon en a parlé dans un ouvrage à parL Menandre a ftit le Flatteur , (Terent Prolog. Eunuch,) et Philemon (Athen. ir, p. 2ÂA. cf. Hfeliiek. eo» mie. grœc, fragm, xr, p. 151.) nous a laissé une comédie intitulée le Coureur ou le Parasite, — Les satiriques les avaient déjà signalés. Voyei Athen., i, p. 13, ce qu*ArchiIoque disait d^un certain Périclès s^introdulsant dans les repas sans être invité! Les hommes qui s^étaient reodos célè« bres dans cette sorte de profession sont cités partout : Tithymale, Corydos, Philoxènc tranche-jambon, Stratius, Euclide, Moschion, Chéréphon, Grjillon, Struthias, le flatteur de Menandre, Clisophe et Théron, etc.

(2) Atheki. Ti. 86. p. 32.

LES PÀ&ASITES; 67

s'informant des noms des convives et entrant tout le premier dans la salle à manger par la porte entrebaillée» Alexis^ dans sa comédie des Mourants en-semble f nous dit que franchii: les mers coûtait peu à Ghéréphon pour jouir d'une bonne table. Il allait sans hésiter d'Athènes à Corinthe pour goûter d'un fin repas (1), comme cet Archéphon, qui invité par Ptolémée à venir souper avec lui, se rendit par mer de l'Attiqueen Ëgjpte» s'il en faut croire Machon le comique (2). Ghéréphon se permettait tout alors. Il tournait en tout sens sur le plat du milieu les viandes avant qu'elles ne fussent servies, afin d'en reconnaître la qualité, et en cachait souvent une partie sous sa main pour l'emporter et en faire mysté-rieusement un deuxième repas chez lui. Menandre a parlé de Ghéréphon dans beaucoup de ses pièces. Le poète Timoclès lui attribue un caractère peu ordinaire aux gens de son espèce; c'est qu'il n'était pas pauvre et ne se montrait pas toujours fort accommodant (â), malgré cette maxime de Diphile, dans son Parasite^ qu'il ne faut pas qu'un parasite soit trop morose. G'était là une particularité pour un homme qui ne mendiait que des dîners gratuits. Car il y avait une sorte de parasites qui se contentaient de rechercher la table d'autrui, mais en y apportant leur part ou en la payant au patron. On

(1) Athen. i?, 58, p. 302.

(2) Id. Ti, Ai, p« &1.

(3) Id. Yi, 43, p. 40.

les appelait parasites Autosites. La comédie n*a pas manqué de les reproduire (1).

Notre homme n'était pas si généreux. Même les jours de fête de quelque déesse, il ne pouvait les passer tout entiers chez lui à l'honorer. Il s'empressait de s'inviter ailleurs (2). C'est ainsi qu'il avait su, un jour, s'introduire aux noces d'Ophella. Un panier et une couronne à la main, comme îï faisait nuit, il vint en disant qu'il apportait des oiseaux de la part de la mariée. 11 dut un souper à cette arrivée inattendue (3). Rien n'était inaccessible à cette gent curieuse et conteuse. Le gynécée même leur était ouvert (U). Mais Chéréphon ne se borna pas à pratiquer son art. Il écrivit un traité sur les repas. Callimaque a conservé quelques mots du début (5). Enfin il manquait à sa renommée une dernière consécration, celle d'apparaître en personne sur le théâtre. Nicostrate la lui a donnée en faisant de Chéréphon un personnage de sa comédie de t'Usurier.

Qu'on ne s'étonne point de la vogue de cette classe d'hommes à cette époque. La cuisine a eu chez les anciens une importance que la comédie

(1) Krobyle, par exemple, dans sa pièce du Pendu, Voir Athen. n, à7f p. 87, et VI, 52, p. 49. — Antiphane (id. i, ià p. là), nous montre un personnage arrivant tout joyeux de pouvoir payer son écot.

(2) AUien.vi, 42, p. 39. —cf. p. 68. — Menand. MkB-n. Fragm. 2% p. 82, ëdit Didot

(3) Alciphron, qui, parmi ses Lettres ^ nous en a transmis de parasites, leur donne m, p. 49 , le nom de yv-iM^vlpcav. — cf. Avellinus in Captiv. Plaut Neapol. 1807. ad fin,

{l\) Voir Menand. Yeu^vj/doxAfjg, fragm. 2* édit. Didot, p. 52. (5) AUien. VI, 43, p. 41.

ne pouvait manquer de reconnaitre maintes fois. Des écrits sans nombre s'en sont occupés. Mnesithée a fait un traité des Comestibles, Chrysippe de Tyane un livre sur la Boulangerie , Euthydème d'Athènes sur les Poissons , nourriture plus chère aux Grecs que la viande, et qui valut aux gourmets romains Sergius et Licinius les surnoms héréditaires de Orata (dorade), et de Murena (lamproie). (1) Héraclide (sans doute de Tarente), a écrit sur la cuisine, et Archestrate de Syracuse, gourmand célèbre, a composé un poème épique sur la bonne chère, dont Athénée, à qui j'emprunte çà et là tous ces noms, nous a rapporté les premiers vers. Notre Berchoux, du moins, en rimant sur la Gastronomie, n'avait point visé au poème épique (2).

(1) Macrob. Satum, n, cap. il et 12. L*estargeon était fort recherché des délicats de Rome. Plaute, dans le rôle d*un parasite de sa Bacckaria , a dit au sujet d*une lamproie : t Quel mortel fut jamais plus faYorisé de la fortune que je le suis maintenant, devant ce magnifique repas destiné à mon ventre I je vais de mes dents et de mes mains engloutir dans mes flancs les flancs de cet esturgeon , qui jusqu'ici a vécu caché au fond des mers. » Macrob. ii. cap. 9. avait déjà cité un Fabius, surnommé Gurges pour avoir mangé son bien. Uu autre célèbre gourmand porta aussi le surnom de Gurges, C'était ce GaJlonius dont Lucilius, dans sesSatires, a si vivement persécuté les rapines, la gourmandise et les fourberies. (Liv. rv, fragm. i , et xxvui, fragm. 5, CorpeL)

L'importance de la bonne chère était sans égale alors. Parmi ces aïeux de BrilJat-Savarin, je ne veux plus citer que Lancée de Samos, condisciple et rival de Menandre, et ses deux amis Diagoras et Hippolochus. Afin d'étudier les meilleurs morceaux de chaque pays, ils avaient pris le parti de voyager et de se communiquer leurs impressions gastronomiques. Athénée nous a conservé quelques fragments de cette correspondance. Voir surtout une restitution curieuse d'une lettre de Lyncée à Diogoras, relative à la comparaison des mets de Rhodes avec ceux d'Athènes. Rossignol. Journal des Savant»^ janvier 1839* — • CS, Boeck« JnscripU graectU'* 1625 et Plu-

70 J&TUDES SUR Ll COHÉDXE LATINE.

Le cuisinier était devenu un personnage. Malheur à quirinsultait ! c Jamais, ditMenandre, injure

• faite à un cuisinier n'est restée impunie , tant ce

• métier est révéré parmi nous (1) l ■ Aussi les cuisiniers étaient représentés libres à Torigine dans toutes les comédies, et Posidippe est le seul comique qu'on ait cité en Grèce avant Tépoque macédonnienne pour avoir mis en scène un cuisinier esclave (2).

Le règne de la cuisine rendait inévitable celui des parasites. Dans un siècle dont le poète comique a dit que le flatteur y tenait la première place, le calomniateur la seconde, et le méchant la troisième (8), le parasite devait remplir tour-à-tour et souvent tout ensemble chacun de ces raies, et le cuisinier était destiné à lui octroyer sa récompense* La misère d'ailleurs aiguisait ordinairement la verve et l'appétit du premier, et l'épicurisme régnant augmentait chaque jour la popularité de l'autre» Sous le couvert d'Aristippe et d'Épicure, les plaisirs de la table se tournaient en débauches, et, comme Tite-Live l'a dit plus tard des Romains, le métier des cuisiniers devenait un art (4).

tarch. de sera numinit vindicU édit. Wytenb., p. 55} 56| sor le j;oCi| des Béotiens pour les festins.

(1) Menandre. ^wntoloç, firag. m, p. i&« — C£ PUlowNi irpatrubmit fragm,', p. 116 et firagm. inoert febulan xu a, p. iS4*

(2) Athén. znr, 77, p. 88. Cr. Meinek. fragm. i? , p. MA, 5i&

(3) Menand. ecopo/ooujKénj, fragin. 2, p. S2. — €X Ariitoplu AanmXUçy fragm. 20 : inlov , ^rouv y/rfifiocvet, i^ttccJIqCi», l«UNtfÂirrevy.

(4) Le comique Euphron (Athén. I. p. iS.} fidt dire à «i eaiâaàn que son art est égal à la poésie :

d foO; yeitft entf hwptfM TOvrity fîx^

u» fàAA&nu. 7t

C'est presqu*un Ifeu commun de dire que les Ro* mains furent aussi friands de bonne chère que les Grecs. Qui ne sait tout ce que l'antiquité nous a appris i ce sujet ? qui n*a hi Pétrone, Macrobe, Martial , Âpicius? qui ne sait que déjà le viel Ennius , ami du vin , avait écrit le poème des Pkage-' tica? Les causes de ces excès furent d'abord diffé^ rentes chez les deux peuples. Les habitudes de la vie matérielle, encouragées chez les Romains par le goût àes batailles et du sang des hippodromes, les poussèrent à l'origine, plus encore que la philosophie d'Épicure , à lous les excès du sensualisme. A Rome, les travaux agricoles, les agitalions de la guerre forent pendant plusieurs siècles la seule cause. La philosophie ne vint que bien tard, longtemps a{Nrès qu'un ordre du 'sénat eût condamné à être brûlés des livres philosophiques , attribués à Numa, et trouvés dans les champs du greffier Petillius. N'oublions pas qu*un de ceux qui contribuèrent le plus à la faire goûter aux Romains fut le consul Lucollus, aussi célèbre par les richesses de sa table que de sa biMiothèque. Les Grecs avaient institué une loi qui limitait le nombre des convives et nommé des surveillants chargés de la faire exécuter. Le sévère Ménandre la rappelle dans son théâtre et nous apprend que la ^oie des noces mêmes avait ses règles et sa police (1). Chez les Ro-

(i) lleiiiiMir«i Kcy ^ ftO é iftifJ» p» VU

72 ÉTUDES SUR LA GOMiDIE LATINE.

mains, le tribun Orchius, dès le sixième siècle, avait de même déterminé la quantité permise des conyives, et la loiFannia, spirituellement appelée Centussis dans les satires de Lucilius , essaya bientôt après de mettre des bornes au luxe des appétits et des festins (1).

Rien ne prouverait mieux , au besoin, les penxîhants gloutons de la Rome primitive que les premiers essais de son théâtre. Dans la farce latine, c'est la vie sensuelle qui domine, comme à Torigine de presque toutes les civilisations. Seulement ici la gourmandise a le premier rang et le garde au milieu même des raffinements d'esprit qui suivirent et des progrès du goût que hâtèrent les lettres grecques. Dans les premiers triomphes des chefs Romains ou dans les pompes religieuses, en tête du cortège, se montraient déjà cçs figures caractéristiques de monstres aux larges mâchoires, telles que le Manducm ou le Pytho Gorgonius qui , avec les Manies à la face enfarinée, étaient encore la terreur des petits enfants au temps de JuvénaK La farce fescennine, les Atellanes, les empruntèrent et donnèrent, sur leur théâtre, une popularité inattendue à ces masques voraces. Les Atellanes ne s'en tinrent pas là : elles ajoutèrent à ces figures

(1) Macrob, Satum, ii, 13 etPighius, AnnaLf p. 330. Caton, quand il se plaignit qu'on transgressait cette loi, devait échouer là comme il écfaoaa pour la loi Oppia. Il arrive un temps où les mœurs publiques sont plus fortes que toutes les lois. A la fin du VI* siècle, il n*y avait plus guère de Fan bricius à Rome. — Cf. Ciacconius de TrieHUf p. 199.

des traits empruntés aux jeux de la Gampanie» aux TÎeîUes traditions de la farce Osque, et créèrent ainsi des copies différentes et curieuses. Je remarque parmi ces personnages divers et caractéristiques le Bucco, l'homme qui tire son nom de sa grosse bouche, de ses lèvres enflées, et dont la sculpture antique nous a transmis deux modèles (1). Le Bucco dont le nom s'est traduit sans ' doute en Italie par Buffone, ce qui a donné lieu chez nous à la dénomination de bouffon^ malgré rétymologie contraire fournie par Saumaise et Ménagé, le Bucco était un parasite, bavard comme ils le sont tous (2).

11 y a encore dans là farce latine un autre personnage, dont certaines habitudes offrent aussi quelque analogie avec celles du parasite primitif; car il vivait, comme lui , de nourriture donnée. C'était un tireur d'horoscopes du nom de Dos&ennus ou de Dorsennus, peut-être parce qu'il avait le le dos bossu ou voûté, comme Munk paraît le croire (â). Il y a sur lui des fragments curieux de Novius et de Pomponiusqui nous le montrent tourà-tour comme un savant divinateur pour les igno--t' +•

(1) Ficoroni De tarvis scenic, etfigur,, comte, antiq, Rom,^ pi. xviuet et XLiT. Idem édit. ital. 17A8, pi. xx. lit et passim,

(2) Velus glossem. êouxiovaç , TcoLponslxoi. Voir mes Atellanes. — La gourmandise se montrait encore ailleurs chez d'autres personnages de caractère. Voir, par exemple, les deux fragm. du Maccus Miles. Le Pappus aussi était quelquefois appelé Manducus,

(^ Munk, De Fabul. Atellanis Lipsiae» iSAO, in-8, p. 35.

Ik ÉTUDES SQA U COMÂDIE LATINE.

raqts et comme un sévère maître d'école« Je ne veux citer ici c[ue le fragment qui touche à notre sujet. Le voici :

Dato Dossenno et follonibus PvbKcitOs oibaïki (1).

Le trésor public nourrissait donc quelquefois ces savants sioguUers. Ici, c'est le peuple qui était le patron et Dossennus le parasite» C'était moins» il faut le croire par ce passage et par un autre tiré de la pièce intitulée Philosophia de Pom^onius ( 2 j > c'était moins un commensal qu'un mendiant d'une espèce particulière, un mendiant savant. On trouve de même dans Aristophane une comédie qui porte pour titre le nom d'une de ces familles de divinateurs, asse^ fréquentes en Asier- Mineure et en Grèce (â). Dans sa pièce des Telmises (tireurs d'horoscopes de la Carie) dont nous n'avons que quelques fragments, je reconnais aussi ce goût de la table, commun sans doute aux gens de cette espèce (4) et dont le Dossennus offre un échantillon singulier dans la farce latine.

(1) Pomponhis Campant — N<(mhi9 Pcntdi. Vœ^ Pti$iMHu»

(2) Nonius Patsch. Voc Memoré, :

Non didid hariolari gratis, (a) Cicér. de Divinat. i, Ai.

(4) Voir Aristoph. Didot, p. 506, fragm. V\ dont PqDqx Otwmaêt* z» SO , attribue le 3* vers aux TelmUe$ :

T^âffcÇav •fifit'» fipi

Ui FABAaina, 75

Oq a confondu souvent ce Dossennus avec un autre Dosaennus qu'Horace a cité particulièrement au sujet des parasites :

Aspice Plaatns Qao pacto partes tutetor amands ephd>i , Quanhu Ht Do$$enmu eéacibuê i» Parantiêf Qulun DOD astricto percurrat palpita socco.

Je ne saurais partager à ce sujet Topinion qui fait de ce Dossennus le personnage des Âtellanes de NoTius ou de Pomponius. Évidemment il s'agit ici d'un auteur. Les expressions d'Horace et la place qu'il leur donne ne mé paraissent pas laisser le moindre doute à ce sujet. C'est après avoir cité les comédies de Plante et apprécié leur caractère qu'il mentionne celles d'un autre écrivain comique, de Dosseunus, qui, dans ses pièces, s'occupait surtout des parasites. Cette figure poétique du passage d'Horace, qui a trompé quelques commentateurs , et par laquelle l'auteur ou sa comédie est représentée comme parcourant la scène, le brodequin au pied, cette figure est familière au satirique latin. Il l'empruntait sans doute à cette coutume qui, à Rome, permettait aux auteurs d'être en même temps acteurs dans leurs propres pièces. Il dit plus haut :

Becte necne crocum ûoresqvie perambutet Àttœ Fabula si dubiteoif clament perûsse pttdorem

Là c'est lapîèce^ ce n'est pas l'acteur qui foule en se promenant les parfums et les fleurs de la scène.

Le Dossennus des Atellanes, personnage nommé dans plusieurs farces latines et que Novîus a pris pour titre d'une de ses pièces (1), n'est donc pas le même que Dossennus l'auteur, cité par Horace, et qui a pu être aussi, comme Piaule, acteur dans ses propres ouvrages. Je serais porté à penser que c'est de lui que Pline (2) nous a laissé les deux vers suivants qu'on dirait écrits pour un parasite :

Mittebam vÎDum pulchram, murrhinam...

Panem et polentam, vinum, marrhÎDam.

Sénèque (3) cite un vers inscrit sur la tombe d'un Dossennus dont il vante la sage philosophie. Peut-être ce vers qui est placé à la suite de cette phrase : « Quod et togatœ tibi antiquœ probabunt et inscriptus monumento Dossenni titutus 9 se rapporte-t-il à Dossennus, l'auteur comique. Cependant il est plus sage de garder quelque réserve sur ce point, dans l'absence de preuves plus satisfaisantes.

C'est là tout ce qui nous reste des passages qui

(i) Duo Dossenni, ap. Fcstum. , toc. Temetum, Ce titre est important ici, puisque! s^agit de deux Dossennus. — Je ne crois pas nécessaire de discute^ ici i*opinion que je trouve dans Ritschl CParergon Plautinorum Teren* tianorumque. Lips. 4 845. tom. l*^ préfac. p. xiii, et, p. i05) et qui rapporte le mot Dossennus à Plaute en le faisant synonime de Scurra comme si Horace avait dit : Quantus scurra sit in scurris Parasitis describendis^ [Plautus.)

(2) Hist natur. xnr, cap. 13.

(3) EpisL 89 :

Uospes résiste et sophiam Dossenni lege.

USS PARASITES. 77

peuvent avoir trait à cet écrivain qu'Horace a pris la peine de placer à côté de Plante, ce qui semble* rait annoncer un grand mérite , malgré le dédain avec lequel Plante et Dossennus sont traités dans son épître. C'est une lacune regrettable dans le répertoire comique des Latins qui s'est trop appauvri de tout ce qui touchait à la vie intérieure, au foyer romain, avant que les Grecs ne fussent venus s'y asseoir.

Malgré cette perte, les parasites de la vieille comédie nous sont parvenus en assez grand nombre encore. Si nous n'avons plus, pour mieux les connaître en les comparant, ceux du comique Dossennus, il nous reste encore ceux que Plante et Térenceont laissés. Ils sont originaux pour nous et fort curieux à étudier.

Plante reçut le personnage du parasite de la tradition grecque et latine et l'emprunta en même temps aux habitudes de la société Romaine. L'existence du parasite était nécessairement liée à celle du patriciat. Du jour où il y eut un patron et un client, du jour où le Congiarium et la Sport ule établirent entre eux des rapports nécessaires à tous deux , de cejouradù naître le parasiteRomaîn. La richesse n'existe qu'à côté de la pauvreté, la pauvreté engendre la flatterie. Un homme qui est pauvre et flatteur

78 ETUDES sut ta CdCÊon LATINE^

est bien près d'être un parasite. Caton raconte dans le Traité de la Vieillesse de Cicéron (l) que les réunions de table furent fondées pendant sa que»* ture, lorsqu'on introduisit à Rome le culte de la Mère des dieux. Mais ce qu'il en estime le plus, ce sont les longues conversations. Ce goût n'était pas celui de tous les Romains dans leurs repas. Dans l'origine , les hommes y prenaient part en se couchant à leur place respective. Mais les femmes y restaient assises (2). Cette sévérité de mœurs, comme le dit fort bien Yal. Maxime, se conserva dans les repas des dieux du Capitule et dis* parut bientôt de la vie privée, lorsque furent intro^ duites à Rome, avec le luxe Asiatique, ces tables à un pied et ces séductions du superflu qui firent oU'* blier si vite la simplicité du nécessaire (S)« A ces festins , on amenait quelquefois des convives qui n'avaient pas été invités par le maître du lieu mais engagés par quelque commensal. Ces nouveaux venus s'appelaient des ombres (4). Rarement les parasites venaient à ce titre. Les om-*

(i) De SêMciuU 13.

(1) Isidor. Etynu xx, 2. Valer. Maxim, n, cap. i

(S) TiteLif. xixix. 0.

(i) Voir, à ce siget, tout un cliap. des Symposiaq. de Plutarq.VII. 6. et Horac. Sat IL, 8. 24 et Epist I. 5. 28. — Athéii. les appefle /AuTac, num» 0kê$MÀntMQg. Torn. IV. épigr» d07. p. ia9 edit. Bruack et Jaoote, COQtieat ces Yers :

Voir id« note. Tom. XI , p. d4B« —.Cf. Mante PoenuL 688.

brêB aritient ordinairement la &* place à chaque table (1), tandis que le plus souvent les parasites se mettaient en dehors, sur un petit banc placé tout au bout. < Je ne demande pas une place sur un lit , dit Gelasime dans le Stiehus ; tu sais que je suis de ces braves convives qu*on met au petit bout sur un escabeau, imi subietlil viram « (2). C'était la manière des cyniques (8). D'autres fols, ils occupaient le dernier lit de la dernière table, comme un de ces flatteurs dépeints par Horace , imi deri$at tedi (&). Heureux si on ne trompait pas leur appé« tit en ne plaçant devant eux, comme fera plus tard un empereur, que le simulacre menteur des mets servis à la première table (5); plus heureux encore le maître si le parasite, armé de ces mains crochues que Plante appelait furtifiem, n'emportait pas les serviettes comme la Babonette des Ptaidewrsj ou plutôt comme l'Hermogène de Martial (6) !

Plaute a écrit un Flatteur comme Menandre, comme Eupolis , comme tant d'autres (7). Il nous

(d) VkL Ciaoeenh» de TVidln^, Anstèlv iSSA, oin Pnhii Unittl ap^ pend., p» 25U

(2) Stiehus, V. 476— Cf., y. A8i et Captiv.^ 405. (S) StMtuê^ n. «SA* Gdaiiaie (5HM«t, St4,) dU t

Tantillum loci ubi caiellus cubet, id mihi sat erit locL

(I) fiortt. Epbt., I. iS» iOb

(5) Lamprid, Heliog, xxit.

(iS) Martial, xii. 29 — Cf. id. ym, 59 et Catall. xn ad Arinhiiii. (7) Vid. Tereni, EwiimA.» proloff., f» 85. ^ Nonioa MamlU «Wk liofo» — Bothe poetar. latin, scenic fragm., p. 279.

en reste à peine quelques vers. D'autres titres, tels que le Parasitas Piger , le Saturio et des fragments des Baccharia et delà Bis Compressa complètent pour nous tout ce qu'il a donné sur les parasites.-

Ce qu'il faut remarquer dans Plaute, c'est que déjà là nous ne voyons plus le parasite manger sur la scène; Je doute que , dans ses pièces qui nous manquent aussi bien que dans les autres, Plaute l'ait montré à table. Le théâtre latin ne nous a jamais donné que le récit de ses fredaines culinaires : nous avons la théorie de sa gloutonnerie, nous ne la voyons pas en action. Dans le Stichus, par exemple, où il est tant parlé de repas, quel est celui qui nous offre le spectacle d'une orgie ? Sera-ce le parasite Gelasime? non, ce sera l'esclave Stichus. Le parasite sera tout simplement éconduit et ne nous montrera rien. Lorsque Charançon, dans la pièce de ce nom, revient apporter une nouvelle heureuse à Phédrome et feint de défaillir pour se faire amplement nourrir, c'est au logis de son jeune maître qu'il va se régaler et il ne reparaît qu'après le repas. Serait-ce que le théâtre avait pour règle de cacher à tous les regards ces menus détails de la vie du parasite , ordinairement né libre, et était plutôt indiscret sur ce point pour les esclaves, tel que Stichus? ou faut-il penser que, la gloutonnerie n'étant plus qu'un accessoire de convention dans les habitudies des parasites de la comédie Romaine, on en mettait à dessein la représentation dans l'ombre, pour mieux faire res-

USS PARASITBS. 81

sortit leurs talents de messagers d'amour et d'habiles compères ? La première hypothèse me parait plus vraisemblable pour le théâtre de Plaute. La seconde sera plus vraie quand le jour de Térence sera venu. Il n'en était pas tout-à-fait de même pour la scène des Grecs. La plupart de&passages de comédies cités par Athénée, les fragments des Detaliens ou Convives d'Aristophane, font penser que le public était admis à voir ces repas, étalés sans doute devant lui comme une sorte de souvenir parodié des " festins d*Homère. J'imagine que la comédie nouvelle fit autrement. Dans la comédie ancienne et aussi peut-être dans la moyenne, c'était la voracité du parasite qui se donnait carrière. Dans la nouvelle, la morale a plu s de part;. C'est l'intrigant, l'adulfiteur,le fourbe qu'on démasque. Voyez le Flatteur *f de Ménandre. Un festin s'y donne en plein théâtre, mais c'est un repas de fête en l'honneur de Vénus. Un cuisinier y exhorte à la prière et demande aux dieux la santé et le bonheur. Les sentences morales s'y mêlent (1). Un parasite y flatte un soldat avec ^ une complaisance qui applaudit à toutes ses fanfaronnades. Nous avons la mise en scène de l'adulation. Térence qui, dans son Eunuque, avoue avoir imité le C(?/ûra? de Ménandre, ne l'aurait certainement pas choisi si le comique grec n'en avait fait qu'un gastronome. Le Gnathon du comique latin n'est

(1) Vid. Athen. xiv, p. 90 et Stobée Serm. x, 21. — Cf. Menand. fragm. 2* et 5% p. 29.

02 ÉTUDES fSVt U COmtùlE LATINE.

îéstépoptildifè ûù marché que parcéqct'il a itéffehe et pfddigtie dtittefdis. Mais ses talents sont M'^dessùê de la gldtftoiliieile. C'esl dan» l'adâkitioii qu'il met smioiît sa coquetterie. Il a toute ufie théorie sur le méfier de Flatteur. C'est un hoMûEiine eoiisoibmé dkm ce qu'il appelle son an«

Plauten'a pas été si loin i il ê'eêt mieux souretiu des origines du personnage. En le mettant efi reregard de son maître ou plutôt de son rai^ comme on l'appelait, Plaute n'a fait du parasite qu'un *«xiliaire plus intelligent et plus haut placé que 1'^clate. S'il faut trouver quelque expédient plus habile, plus rare, s'il faut voyager surtout, le parasite est là, il êe dévoue aU^ intérêts, aux amours descin patron, pourvu que celui*-ci serve les intérêt» de iun estomac. Le serviteur est souvent vindicatif et irallleur, malgré son êsclatage; le parasite, quoiqcie fibre, n'est ordinairement que plaisant et ratiijpi^flft Le premier est forcément attaché aux capriees de son maître, le isecond a plusieurs patrons et abandonoe ceuxqui l'oublient. Autant il seniontre obséquieux et inventif pdUr qui lé nourrit, autant il est sans pitié pour qui le néglige. Si l'on pouvait douter encore de la vanité de l'aristocratie Romaine, le parasite en serait la meilleure preuve. Ces proconsuls qui apportaient des richesses considérables des provinces qu'ils avaient gouvernées, ces puissants possesseurs de terres et d'esclaves avaient besoin que leur orgueil fût chatouillé chaquejour du bruit

de \mf méHlê^ d^ Itt Udtnè&elàtulre fastueux de UïiH iïiètâirieBv Un homme devait «e hite^ à leuts eôtél , l'éôhô dtâ lëUr tâftîlé, et il retîfetaît ett friatidiéèfi lé pHx d'bhë àdmirdtioh qu'il renéutnélàit datts GCèëê ^l quil épîhdUTâît rarement*

]?lâute à momrètour^à-'tour ce personnage ôdmiâe im accessoire de peu de valeur, comme un intelrmé^ diaire utile ou comme un des plus nécessaires acteurs de sa comédie. Dans VAiihalte^ le pai*asité de Diabolé^ rival de l'amant dePhilénie, n'a psts même un nom à part. Plaute ne Ta pas jugé asse£ impol^ tant pour le nommer. Il figure là comme le satellite obligé d'un attàaht riche. C'est lui qui rédige Ce traité curiéîu* qui, nàoyetlnànt ÔO mines, fera de Philértie là possession , là propriété régulière de TheUtéUx Diabole. Les différentes clauses de ce contrat témoignent de la finesse dépravée de ces complaisants silbaltei^ties autant que dé la èorruptîdli des mœurs rômâînesi Lés précautions priées et stipulées pour empêcher rinfldélitë, sont tout ensenible là preuve des progrès effrayants qu'elle avaft faits, et de ce goût de la propriété et du droit qui , chei les Romains, ti'àiisformait certaines personUëë en choses et lés moindres eUgagements en contratê^ Lorsque le parasite voitsa pi*oie échapper à son maître, il devient déiionéiateur.ll cherchée excitei* la jjé-

lousk et fournit un texte aux récriminations conjugales. Il veut venger les mécomptes de son jeune patron sur le dos du vieux Déménète, le père de Tamant préféré, et il y réussit; mais son intervention se borne là. Il est pour Plaute la cause fort secondaijre de deux scènes excellentes et il disparait ensuite.

Dans les Méneclimes^ Labrosse, le parasite, vient aussi dénoncer un Ménechme à sa femme et disparait promptement. Mais là, il est la dupe de ses bons offices, car à peine a-t-il fini sa tâche et réclamé son salaire habituel, qu'il est honteusement renvoyé sans obtenir mieux que des refus.

Les militaires fanfarons faisaient , eux aussi , du parasite leur suivant obligé. Le Miles Gloriosm de I . Plaute , comme le Clépmaque des Bacchis , comme le Thrason de VEunuquc, ne marche pas sans être accompagné de son flatteur. Au retour des guerres puniques, ces soldats accoutumés aux fatigues et à .la bonne chère, ignorants et enrichis, étaient une proie facile pour le parasite en quête de franches lippées. Chacun d'eux y trouvait son compte , celui-ci à bien vivre et à leur tenir tête à table , ceux* .là à se voir des approbateurs toujours prêts à écouter leurs mensonges et des agents pour les servir. I»a tradition d'ailleurs venait encore ajouter à la vérité du portrait. Nous savons parle prologue de VEunuque de Térence que le Colax de Ménandre n'était autre chose que le courtisan d'un de ces militaires ianfarons qui seront de tous les temps, comme la

fausse gloire est la suite nécessaire , la caricature de la véritable. D'autres pièces grecques nous donnent les mêmes personnages, comme le Soldat d'Antîphane (1), par exemple, comme le faux Her^ cule de Ménandre qui portait, noiis dit Plutar<que (2) , < uue massue non d'un bois solide et pesant, mais d'un bois creux et léger, » symbole de sa fausse bravoure; ou comme le Sycionien (3) à qui Plante a emprunté pour le soldat du Truculentus son nom expressif de Stratophane et où se trouve ce vers qui est tout un portrait :

Au^dehors aspect dur, mais oœur lâche au-dedam.

Les soldats fanfarons ou Gapitans matamores ont donné lieu à de plaisantes scènes jusque sur le théâtre moderne. (4) Addison dans le Spectateur les appelle pédants militaires, t Le pédant militaire, dit-il, parle toujours dans un camp, il emporte les villes d'assaut, établit des logements et livre dix batailles d'un bout de l'année à l'autre; tous ses discours sentent la poudre. » Montesquieu dans ses Lettres

(1) Athen. yi, 71, p. 66.

(3) Traité delà manière de distinguer un flatteur d^un ami^ traducU de Laporte Dutheil , 1772, p. 63.

(3) Vid. Photius Lex, , p. 9A et 400. — Stobée Serm., Liir, 3. — Alciphron n, à, 140. — Cf. Menand. , fragm.^ p. 45. Le Fanfaron de son Co^ tax s^appdait Bias (Plutarcfa. de aduL et, amie» p. 57. )

(4) Voir le Pédant joué ^ de Cyrano; Le Brave ^ de Baîf^ Jodetet dueC^ Hste, de Scanron; VJUusion, de Corneille; V Homme à bonnes fortunes^ 4e Baron; etc., etc. ^

86 ETDDES SUI^ 14 ÇOHEIUK LATINE.

jP^s4inr^ n^ les a pas négligés (4). « \h f ant valw les années comme des grues et tamber leii inuwl-* les comme des cartons; ils ont des)H>nts sur %o\\n tes les rivières , des routes secrètes dana toutes left montagnes, des magasins Immepae^ daps les a«^ hles brûlants ; » mais le Parasite, a disparu et le, 09k^ pitan n'a plus d'auditeur*

Plante va plus loin encore. Le PriA$#,{7ê(^€ii(^> ç^p«Mf" Yoyeur honteux mais nécessaire de la société rCH maine, a aussi son parasite. Labrax dans \eMuéem$ échoue sur la rive , accompagné de son hftt^ Chi^ midés. Ce sont les conseils flatteurs de celui-ci qui Tout perdu, dit -il, et l'ont ppussé au naufrage. Mais ici la dépravation est égale des deux celés. Le commensal n'épargne plus son hôte dès qu'il le voit dans l'infortune* Labrax a bea.u appeler » daiis sa détresse, Çharmidès à son ^ecQura et iAvoqnec WÇi ancienne liQspUaUté! «Je «c^ auU plus tW h^^t répond l'autre, foin de tpn hospitalité i < ï^eçi^ft cruelle pour ces vils trafiquants qui W. cli^r-» chent que des complices d^oa leurs l^arasites cA nm méritaient de trouver des ii^grats \ Charmid^ft» d^. son côté, ne paraît pas trop embarras da 30Q iso^. lement. Ses talents le sauveront sans^ doute^ Jç remarque même que, contrairement aux gens de son

(1) Lettre i09. — ^Aa tesips de Martial \» pisiraaUe aéra à lui seul kahi'^Êk. et flatteur. Le4 deux caractères du Pédant mititair^ et du oourtîsaB «e féu* nîKopi doM M isule penukee» Voir Vé^*. u^ «A,.siu (0 ywiflle Flil^ Ikiuiaii

espèce* il avait « 4it*U^ à^ l'aifent ^ur lui (i)f SifMtBon naufrage, c^ qui est presi^u'ujie e;[^ce]^0 pairoi le$ parasites de Plaute.

Je retrouve ajlL^uni ces bûtes perfides e» meilleure compagnie qu^ celle d'up prû$tUueurp Us se vcn^ gçgi^ot souvent par un mordant sarcasme de la bassesse de leur condition. Cbarmidès, avec sou iu^ soucjance q^aligue et caustique* me rappelle le parasite Bitbys à qui uu jour le iroi Lysimaque, sou ipaîtret jeta un scorpion de bois sur Tbabit. hjsi-r maque était fort avare, ou le sait; il était bommeà £aire comme Héliogabalç, à tromper la him de se^ parasites en leur faisant servir des mets de bois ou de cire. Biibys* tout effrayer saute de sa place. Puis s^étant aperçu que ce n'était qu'un faux scorpioUt nmpi aussi» ditil, prince, je vais vouseffirayer.Z)^n« nû;ii>'mpiuntalent\{%). Mais ces courtisans moqueurs ne se vengeaient pas toujours par une saillie. Une fois sur le chemin de la perfidie, ils poussaient quelquefois jusqu'au crime. On peut permettre à Cbarmidès d« trahir^ de livrer aon bdte Labrax. L'esprit fait accepter la fourberie et Ton rit d'ailleuri volontiers de vc^r un trattre en tromper un autr)e« Mais la trahison devient plus grave quand elle frappe un grand nom et produit une catastrophe* Combinent qualifier, parexemple^ ce flatteur de Grassus qui, selon Nicolas de Damas, osa livrer son maître

(i) Rudens. kh^*

Çi) AUieik iri«, 40«f Ik â6«

aux Pârthes (l)?De nos jours aussi, madame Du*barry n'a-t-elle pas été dénoncée à ses bourreaux par le nain Zamore qu'elle avait comblé de bienfaits ; comme pour prouver une fois de plus que la gratitude est pareille à une fleur délicate qui ne germe et ne s'épanouit que dans les terres choisies et cultivées?

Les parasites comiques que nous venons d'exa* miner sont cequ'en langage scénîque on appellerait aujourd'hui des utilités. Ce sont des accessoires de tradition, de masques épisodiques, qui jettent quelque gaîté sur Tensemble de la pièce. Ainsi, pour résumer, le parasite deDiabole est tout à la fois rédacteur et délateur, et réussit. Celui de Ménechmeestdéhateur aussi, mais il est éconduit. Les parasites de militaires sont des flatteurs rampants et secondaires , et enfin Charmidès représente le parasite goguenard.

Nou» avons deux pièces de Plante où ces tUiiité» sont un peu moins accessoires. Ce sont les corné* dies où le Parasite ne représente qu'un gourmand. Les programmes qu'ils nous donnent sont curieux par leur sel et leurs détails et relèvent par là le rôle. Ces deux pièces sont les Captifs et le •SacA(i«; j'y ajouterais le parasite de la Bis Compressa^ si nous en avions plus qu'un seul fragment , où ce

(1) Athen, ?i, 61, p. 57.

£BS PARASITES. 89

personnage fait une ingénieuse comparaison entre i une horloge et son estomac. Ces deux comédies sont comme le procès-verbal de la décadence des parasites primitifs, de ceux qui n'ont plus au service de leur roi qu'un ventre toujours affamé. A cette époque où la vie rustique était de mode, les riches ne se logeaient à la ville que pour le temps nécessaire à l'expédition des affaires privées et publiques. Aussi» en été, lorsque les tribunaux et le sénat sont en vacances, quand les patrons sont aux champs, les parasites étaient sans besogne. Le maître est-il de retour , ils n'étaient pas toujours plus heureux, car ils trouvaient difficilement des hôtes ; et Ergasile, le parasite des Captifs^ pleure d'autant plus son itiaitre absent que c'était le plus libéral des maîtres et qu'il ressemblait bien peu aux patrons avares et égoïstes d'alors. Jadis les parasites étaient chargés de faire eux-mêmes les emplettes au marché ; jadis ils pourvoyaient à tous les besoins, à tous les goûts de leurs jeunes maîtres; un Quolibet se payait d*un ou de plusieurs dîners. On s'étaitbien refroidi pour eux depuis lors. Us étaient déchus de leur ancienne splendeur, et pour trouver des tables somptueuses, despatrons généreux, ils étaient obligés de se mettre publiquement en vente, eux, leurs services, leurs bons mots , comme le fait si spirituellement Gelasime dans la pièce deStichns (1).

(1) Stiehtu^ ?. 218| Sqq.

90 ÉTUDES suit LA COiSÈMM LATINE.

« Il y avait jadii», s*écrie*t4l éua m dMiieur, Il y avait 4aiig la eoBvertation et dam l'uaage dm façons da {>arier qui m aont perduea; c'est bkn dofmuage, par Hercule^ car e)lea étaient excellentes, à mon seuBf et tout aimables, «Viens sQuper ip, accepte, il faut que tu promettes ; ne te fais pas prier ; est-tu Ubre? je veux que tu acceptes : je ne te laisserai pas que tu ne viennes. » En place de cette phrase on en a inventé une, par Hercule, qui ne signifie, qui ne vaut rien. «> Je t'inviterais à iOiiper« si moi^méfflejeneaoupaiseii viite^) maudite phiasel je muéftàft par Hiarcule ! qu'^)^ lui çasi^t les reins ou qne to menteur cru^ vÂt, s'il mange cbex bii » (1)

Onle voit| la transformation du parasite en agent d'aÛEaires, en jsarviteurjutile, est devenue nécessaire* Les maîtres ne donnent plus pour être seulement flattés, mais pour èixe servis. L'iqtiportance du pà^ rafiite n'est plus qu'à ce prix (2), Deux comié4ie6 de Piaule, le Persm^i Charançon f une comédie de Térence, le P/wrmion Je placent sous ce ^owr plug avantageux^ C'est du nom du parasite que ces pîèce3 tirent le leur. Ce qu'il faut remarqner dans le Pfir^

(i) Id. T. 182, sqq. tradiMtion ée M. TfauéeU

i%) Viûci quelques vers d*uae iiuitati^a des Cfifiiifs 4e Bolnnv 0^ H f mêlé aM monologue d*ErgasUe quelques pensées de celui de Gdasime :

Quelle étoile nous luit, malheureux que nous sommes I Triste g«ars dtiamains ses pwir manger les hemmei» Que tout le monde Aiit et i|u*oa troiiye en tous lieux»»* Nos bons mots désormais passent tous pour friyoles* On ne se paie plus àvecque des paroles , On ne donne à dîner qu^à celui qui le rendf On ne 1« dooiie pa0, oo te pr^ on le mnd»

«anc'est que le parasil^ybomme libre, est auaerrîeede qui? de l'esclave Toxile. Témeignsge curieux du degré de liberté des esclaves i cette époque et de la confusion des ran^ qui en défait êlre la suite ! iJn-> si, la misère du parasite Saturion le met à la merci du plus vil. Il ne faut pas trop s'en plaindre si ce privilège , ce semblant de liberté doit tourner plua tard à Tamélioration de Toxile, si l'esclave doit s*en^ noblîr par là et mériter un jour, comme le Mélro<^ phane de Lucilius^ la sympathie de son maître et une épitaphe honorable 1

Saturion et Charançon sont tous deux l'âme de

l'intrigue qui noue les deux comédies. L'un dispose dcspotiquement de sa filiepour la faire servir à un mensonge humiliant et intéressé ; l'autre, par son active fouri)erie, procure au maître qui le nourrit argent et prospérité. Tous deux oublient ici plu9 souvent leur appétit pour faire montre de ruses et de ressources. Piaule, dans ses n«uf comédies tiOCïn plètes qui ont un parasite peur personnage, n'a donc confié le premier rôle que deux fois à ces acteurs subalternes. On ne saurait trop remaf«« quer avec quelle variété de ton et d'esprit il leur fait à chacun tenir un langage dont le fond est i peu près toujours le même ; quel sel il a répandu dans toutes leurs saillies, et comme il a su, malgré la monotonie d'une situation commune et accessoire^ leur donner presq:ue toujours du relief et de battrait! Les noms mêmes qu'ils portent sont de^à payants t

ils peignent rhom me. Ergasileest un parasite affairé. Gelasime est bouffon. Peniculus bu Labrosse est destiné à manger les derniers restes du festin, à nettoyer les tables. Gharmidès aime la joie. Arto* trogus dévore tout. Saturion est insatiable. Charançon porte le nom de cet insecte qui ronge les blés (1), et, dans les fragments, Gastrion annonce qu'il n'a que du ventre et Phagon qu'il mange sans cesse.

Térence, dans lePhormioriySi fait de son parasite un acteur intéressé au succès de ses fourberies, comme Charançon et le Persan. Seulement Phormion au lieu d'être poussé par le personnage principal, est l'auteur premier des méfaits de son maître. C'est lui dont les conseils ont mené tout d'abord Antiphon à une faute. Dans le Persan de Plante, Saturion, malgré toute son importance, ne faisait que se prêter aux manèges de son patron. Il le secondait, mais ne le dirigeait pas. Dans Charan^ fon , ce n'est que sur l'ordre de Phedrome , son maître, que le parasite se rend en Carie et le sert par son adresse. Plante, en faisant porter une partie de l'intérêt sur ce rôle, n'a jamais oublié qu'il était subalterne. Il est resté naturel et vrai en l'agrandissant. Térence a fait davantage. Son parasite a ou-

(1) On trouye dans Athénée, yi, 65, p. 60, Torigine de ce nom de Cha^ rançon, Anaxilas disait : « Les flatteurs sont les Charançonê des riches. Chacun s'insinuant dans l*espril inofiensif d'un maître, s'y accroupit et le ronge jusqu'à ce qu'il Tait absolument yidé comme un sac de blé. Après celui-là» d Ta en ronger un autre. •

CBS PAïAsrrBs. 93

blié son infériorité primiti?e- 11 yit en grand seigneur : c'est lui qui ya au bain, qui est parfumé, brillant, tranquille, tandis que son patron se ruine et s'inquiète (1). On dirait que les rôles ^ont intervertis et que le maître est. devenu le valet de son flatteur. Le parasite conduit là toutes choses ; il a en astuce des principes dont il fait étalage ; mais son rôle est d'autant moins vraisemblable qu'il est plus important. Térence, le commensal des grands, Térencequi faisait admirer la beauté de sa voix et de sa personne aux soupers de Lélius et de Furius, me semble avoir voulu trop relever ce personnage.

Dans Plaute, nous avons vu que les parasites avaient perdu de leur vogue ; les maîtres étaient moins généreux pour eux, leurs bons mots n'avaient plus de crédit et leur misère trouvait moins de soulagement. Térence a fait tout autrement pour son Gnathon dans la comédie de CEunuque. Gnathon ne se plaint pas de la dureté des temps : au contraire tout lui réussit; il est heureux. (2) Il est la providence des marchés et des fournisseurs, contrairement à ce que disaient les pauvres parasites

(1) Pliormio, ▼. 339, sqq. — Cr. Ennius Sat. ti, p. 189. Edit. Hesse lius, et Horat. Sat II, 8, 67. Plaute avait tracé tout autrement le caractère du parasite. « Un parasite^ dit Saturion dans le Persan^ y. 124, perd toute sa valeur s'il a de l'argent chez lui. Il lui prend aussitôt envie d'ordonner un festin , de Taire bombance à ses frais, de manger son bien. Un bon pa» roMÎte doit être de ^espèce du eynique$f

Cynicâ esse è gente opportet parasitum probe. >

(2) Eunuch, v. 232 , sqq. — Ce Gnathon a été sans doute le modèle du Gnathon duPlularque, Symposiaq, vii, 6, et du Gnaton de Lucilius xxvui, 2/lctxxn,37.

d& CLASSEttitt DfcS AttiXANES.

de Plante. Bien pliis, pour i^lever 8à eonditioti et D*en pas faire un parasite ordinaire, Térenee lui fait dire qu'il a été riche autrefois et qu'il ilé s'est coné* titué parasite qu'après avoir mangé son bien. Cela pouvait être, cela s'était vu déjà. Méâandre d'ailleurs, que Térence imite ici, avait saUs douté doûné cette qualité à son parasite. Théopompe, dans s6s Histoires j parle même d'un certain Nicostrate d*Argos qui s'était fait flatteur et rampant, quoique riche (1) , et Horace nous apprendra plus tard l'histoire curieuse de ce Mœnius qui, après avoir bratêment dissipé son patrimoine, s'était établi parasite et bouffon. (2) Mais là , comme ailleurs, Térence, le successeur de Plaute, a interverti là tradition, et Tinvraisemblance se montre dans le mensonge que fait le parasite en annonçant qu'il a crééud art nouveau d'être affamé, une secte nouvelle de flagorneurs. Eu faisant ce récit mensonger à un camarade malheureux, le parasite exerce encore son métier hors de la table du riche et cela me parait peu naturel, surtout devant un ami ruiné. Il va plus loin encore, et c'est là que l'esprit surtout fait du tort à la vérité. Il parle d'ouvrir une école, une classe d'étudiants parasites. Mais Térenee ne devaitil pas se demander où cette école recruterait des élèves? il faut avoir l'appétit satisfait et l'esprit tran-

(1) Athen. yi, 60, p. 56.

(2) Horat. Epist^ i, 15, 27. Voir aussi Marital, Epigr. n, ihf cequMl dit de ré(5ôniifletir Selicts, fngéiileuscSnent appelé Cœnipeta. — LUdlius (x&Yii , 47) appelait qaelquefoii} les Parasites Cibicidœ*

Quille pour étudier, et il était à craindre qu'il n'y eût plus de parasites le jour où il aurait fallu aptematiquement apprendre Tart de l'être.

Parmi les fragments fort incomplets des autres cdmîques, qui nous sont parvenus, le parasite est nommé plusieurs fois. Nous trouvons dans la pièce intitulée Geminay de Titinius, une mention de parasites éconduits, sans doute parcequ 'ils entraînaient le personnage de la pièce à de trop nombreux et de trop dangereux repas, s'il en faut Croire ces ters :

Parasitos amo?!, lenonera ndibns abstemii, Desaeri ne qao ad ccenam iret extra cônsifioifi méum.

Ces conseils avaient-ils porté fruit et contribué à préserver le principal personnage du contact des parasites? L'attrait naturel qu*bffraient leurs flagorneries, l'utilité de leurs services me font douter du succès des conseils qui cherchaient à les écarter. J'en ai d'ailleurs une sorte de preuve dans un vers que je trouve plus loin et qUî témoigne d'Uûe prédilection persévérante pour eux :

Tîtînius, dans une autre de ses pièces, XtQuintmy

96 GLiESSEMSNT DES ATELLANES.

nous donne encore luie idée de Tart trompeur, des mystifications du Parasite : *

Qaod ea parasîtos habeat , at qui illmn sdat Delicere et noctem facere posât de die (1).

Noctem facere de rft^ signifie sans doute ici, comme le croit Neukîrch, tromper y jouer; il peut êtreTéquîvalent de cette expression triviale de notre langue : faire voir des étoiles en plein jour. Si c'est là la véritable traduction et si cette locution n'est pas prise au propre, elle serait une preuve de plus du talent singulier des parasites.

, Il nous reste d'Afranius un fragment plus îniipôN tant sur cette classe secondaire , mais intéressante de la société romaine. Voici le passage , il est tiré de sa pièce intitulée Vopiscus^ le Jumeau survi" vaut :

Equidem te nunquam mihi Parasitam, Teniin amicum, squalem atque hospitem Quotidianum, et lautum conyivain domi (2).

(4) Neukîrch. de fabula togat, Botnan, Lvps,, 1838, p. 127» Ht ut qui.~-B, Vofisius EtymoL, yoc tacere lit habeat quibus, — Both» PhU icenie, latin, fragm,^ tom. n, p. 67, lit autrement : quod ea parasiiuê abbitatf qui, etc.

(2) Cf. Nonius voc. Lautum — Both. fragm., t h, p. IQé, lit CtmtH» bium, 9u/A7r^Tviy. — On trouve un passage dans Plante, où la diflSrence de conviva et de parasitus est assez bien marquée. II s^agit de Peri^ectomène, cet homme bien élevé , ce représentant des mœurs nouvelles , ce citadin poli qui se vante d^avoir tous les talents de la bonne société, et qui sait élre tout à la fois gai convive , parasite de premier ordre, et excellait pourvoyeur de festins; Miles gloriosus^ 666. On dirait qu^avec le Stnithias de Ménandre il a pu servir de modèle au Gnathon de Térence.

Ce passage est mcomplet. Bothe suppose qu'il a dû être précédé de cette phrase, Qualemme voluisti? Neukîrch, au lieu de rendre la phrase qui précède înterrogative , sous-entend simplement cognovL Quoiqu'il en soit, la difficulté pour nous n'est pas là, elle porte sur un autre point 11 s'agit de savoir si verum signifie ici véritable^ ou si c'est la conjonction mais du français. Dans ce dernier cas, la phrase ferait croire qu'on distinguait les parasites des véritables amis, des convives brillants, des hôtes de chaque jour. Dans le premier cas, au contraire, ce langage serait bien honorable pour eux , si toutefois ce n'est pas un parasite, ou un flatteur, ce qui est la même chose , qui le tenait à un de ses confrères. Il prouverait qu'un parasite pouvait être regardé comme un véritable ami, comme un convive aimable , comme un égal (1). Cette seconde interprétation me parait la plus vraisemblable , d'après l'ensemble de toute. la phrase. Mais, dans tous les cas, je ne saurais traduire ici parasUum que par le mot de parasite et non par celui de commensal. Je ne connais pas d'exemple dans la comédie latine où parasite ait été pris en bonne part.

Je ne sais s'il faut compter parmi les fragments de Nœvius ou parmi ceux de Plante les vers cités

(1) C*est ainsi qae dans le Stichus , t. 461» Gelasime invite, à ce titre^ Epignome, son patron.

96 ÉTUDES Btïï ik wuiùn latini.

dans ]a Canne (1), tirëd, dit Plaute, d'un Cotas ou Parasite. L'un et l'autre ont écrit une pièce de ce nom , mais je remarque dans le passage cité un usage emprunté aux Grecs et que Plante n'a reproduit pour aucun de ses autres parasites, celui d'apporter soi-même sa nourriture. Je reconnais là les parasites autosites d'Athénée , et je croirais pltis volontiers que ces vers appartiennent au Cohen de Naa vins. Voici un passage de la pièce de celuî-cî qui semble concerner le Parasite :

Quld decumas partes? quantum m\ alieni fuit Polluxi tibi jam publicatido epulo Hercults Decumas (2j«

C'est sans doute, coifameon l'a cru généralemenl, le soldat fanfaron de la pièce qui reproche à son flatteur les prodigalités qu'il lui a coûtées. J^ voî* mentionner cette dîme à Hercule qu'on prélevait sur les dépouilles et que les Parasites eux-mêtnes

(1) Casîn,f y, 4^5. Voici les vers du Colax :

Git)o cum suo quique facito uti Teniant^ quasi Eant Sutrium.

(2) Vid. Prîscian. Krehî., p. A70 — Hermann, OpuseuL, n, p, J77. — Cf. Klussmann NœvH vUa et r«iûfut>, p. 140^ et Mutik de FaMU Âhi^ lanist p. 167.— Munk et Bothe, fragm. comic, p. 43 et AS, et in BÊuêUO Rhen,, v. p. 288, attribuent à tort, selon moi, cette pièce à Novios, l'auteur d'AlclIanes. Car je lis ainsi , a?ec les textes les plus anciens , le wen S5 du prolog:. de ('£«11119, :

Colaoem esse Ntmi et Plauti veterem fabuU»*

OÈ fàÊiiMIM. M

offiriifent Mt IttîtÈ bénéfice (t), plos conftants dftns là protection du Dieu que ne le sert plus tard rinsouciant Martial :

On dit ^'à me» moutoof \b dira len piopioe, Qa^importe qui les mange oa d*Het€ule oa des bnptl

Si notre conjecture estrrâiô, on leur donnait donc quelquefois , comme ici, le dixième de la part d'Hercule. Il fallait sans doute pour cela que le courtisan fût bien flatteur ou que le fanfkron en eût bien besoin.

J« ne sais s'il n'y a pas là quelqu^lluslon à la part que prenaient souyent certains acteurs aux cérémonies religieuses. Je remarque que la famille des Potitiens qui , ayec les Pinariens , s'était Touée au culte d'Hercule , s'éteignit de Ibrt bonne heure et fut remplacée auprès de lui par des hommes de vile Condition (i). Les viandes, les mets sacrés offerts au dieu étaient donnés en paktage i eeuxH;i , et je ne serais pas surpris que quelqu 'acteur, un mime , par exemple, fût devenu ainsi le parasite du dieu et en même temps de ceux qui lui ofiEraienI la dimed^usage. Apollon n'avait-il pas ses parasites parmi des mimes ? Un curieux témoignage de Festus, qui fe*

(i) Stichus, 233.

(2) Vid. Tit.-UT. I, T.-^Valer. Max, n, 17, et UtmMhimm^ m, S.

iOO ÉTUDES SUR LA GOMl&DIS lAtlNS.

rait remonter bien haut les représentations des mimes, nous apprend que ces pièces avaient un parasite qui, quoique relégué parmi les acteurs de seconde classe, était en même temps parasite d'Apollon (1).

D'autres renseignements viennent confirmer celui-ci. Nous avons l'épitaphe curieuse d*un certain Latinus , acteur recommandable par ses vertus autant que par ses talents. Il aurait pu , dit Martial (2), avoir pour spectateur ce sévère Gatan, qui ne voulut point un jour assister aux hardiesses de la scène des fêtes Florales (3). Latinus était en même temps parasite d'Apollon. Sous Marc-Aurèle , Acilius réunissait les mêmes fonctions avec celles à'Archimime et de premier acteur tragique. et comique de son temps {fx)* Enfin Faustine, mère de Commode, avait élevé dans son palais l'affranchi Agilius, placé sur le théâtre par l'empereur luimême et devenu en même temps parasite d'Apollon. Plus tard on en fit un décurion (5).

Dans l'épitaphe d'Acilius, que Gruter nous a transmise, se trouve mentionnée la coinmunauii

(1) Festus TOC. Salva res, edit. Maeller, p. 326 , 827^ corn aimot.

(2) Epigr» ix, 29.

(3) Valer-Max., ir, 10, 8. — Voir sur ce sujet une thèse remarqiulile de M. Lacroix : De la religion des Romains d'après Ovide, Paris, Jonbert, 18^0, p. 252. Je crois qu'il s'est trompé en nommant ici Caton d*Utiqitei N'est-ce pas plutôt de Caton l'ancien qu'il s'agit ?

{h) Gruter, 1089, 6. — Orell., 2625 : L. Acilio... nobili archimimo ah»munitas mimorum adlecto diumo parasito ApoU. tragico comico primo soi temporis, etc. — Cf. Mem. acad. Inscript, xxxi, p. 51. Mémoire de M. Lebeau jeune.

(5) Graier. MO, iv

FAEA8ITES lÔl

des mimes , et là encore se reconnaît facilement la trace ou Timitation de ces collèges sacrés , chargés de garder le temple et nourris des offrandes du Dieu. Dans le Persan de Plante, quand le Parasite voit venir Toxile, il fait une évidente allusion à cette double fonction en le saluant par ces mots : O mon Jupiter en ce monde, c'est un membre de ton collège de goinfrerie qui te salue !

mi Japiter, Terrestris te cœpulaàus compellat taus (i)

Le parasite rappelle ici spirituellement l'institution des épulons préposés aux l^ctisternia, aux repas sacrés, et se range sans façon dans cette confrérie gourmande. Il y aurait pu compter aussi ces parasites en troupe qui se morfondaient et se promenaient alors au forum (2) et ces autres flatteurs affamés qu'Epignome, dans le Stichus, ramenait avec lui de ses lointains voyages (3). C est comme un prélude à Tusage qui va s'introduire de choisir les parasites des dieux parmi les parasites du théâtre.

Cette association de l'emploi profane avec la

(1) Persa^ iOi. traduction de M. Naudet. Voir sa note ingénieuse sur le mot coepulonus^TitimvLSi BarbaiuSf edit. Neuidrch, p. 103» fait dire à un personnage :

Namque uni (pour unius) collegi sumus.

Vîd. Festus voc epolonos,

(S) Voir le monologue d*ErgasiIe Càptivmf vei^ 425. {2Î)Stickus, 386. ' -

lOt inDEs sra u iwiiiMi liTiini.

charge sacrée révèle une fois de plus le rapfion qm$ de tout temps, mêla les choses de la scène à cellea du temple et derait plus tard, même en PrancCt iii« téresser si virement les pieuses confréries auic ori-» gines de notre théâtre. Déjà, en Grèce, nous avons vu que l'institution divine avait précédé le penoQr* nage comique. A Rome c'est le contraire. Ce n'eat que fort longtemps après 543 sans doute, époque de la fondation des jeux Apollinaires, que se fit le rapprochement et j'en placerais volontiers l'origine verB l'année 57/i, lorsqu'un théâtre fut construit auprès du temple consacré à Apollon (1).

Le parasite était un acteur de second ordre, s^ cundarum partiuniyFestns nous Ta dit. Ses habitudes et son extérieur se reconnaissaient à des marques particulières. Son masque était noir, le nez légèrement courbé, lesourcil froncé (*i). Son habit était de couleur noire ougrîse, excepté dans le Syciûnlm de Ménandre que nous avons cité plus haut {p. 85) Le parasite y endosse le vêtement blanc parce quH s'y marie (3). Cela était moins rare sans doute dans le théâtre latin (4). Chez les Grecs ils se permet-

(i) TitelJf; IL, SI. — Silnt Apgwtki OêiK JM, fi, 7* (9) Jiil. Pttlkîi Omm. Biit HenslerteyitC v» iS» pw iSS»

(3) Id. p. A20 et Â21. Celte robe du parasite 'appellera r^mdMhot»| tréchedipnon, dans Jufénaly lu» vers S7«

(4) Donat. fragm. Corn, ettrag. dit en parlant des rnglnmri du prartir i t Isto yestUns candi4i»| «BrumiKWO «kwletus» PWSUWN dltM ^MVlri piMBBMeiif4at«rit

149 ?ÀaA8lTBSt iOâ

talent tout. Il y ayait là des para&ites qui vivaieut mêmQ ayee de vieilles femmes qui les nourris^ saient (1). Est*il étonnant qu'ils aient fini quelquefois par se marier?

Ils étaient or<linairement armés d'une fiole de cuir contenant de Thuile ou des parfums , a^xvOh et d'une étrille <nXer^iç (2) , ustensiles nécessaires à la toilette de bains des patrons qu'ils servaient ou qu'ils cherchaient avant l'heure du diner. Cet héritage des parasites Grecs s'était augmenté souvent entre les mains de certains parasites de la comédie Romaine. Outre l'Jmpulla «t la Strigilis^ Saturion, dans le Persan , compte parmi son bagage indispensable, une tasse, des sandales et un manteau, Sca^ phium^ Soccos^ Pallium (â). La tasse était pour boire, les sandales pour marcher, le manteau pour se couvrir. C'était l'attir&il d'un cynique, l'ameublement des parasites pauvres. Ceux de Térence ne se seraient pas contentés de si peu.

Ils avaient, nous dit Pollux, l'oreille déchirée, probablement comme une marque des coups qu'ils recevaient (i) et très-souvent un œil crevé, parce-

(i) Atheo. Ti, ÂS, p. à5.

(2) Suidas toc tfrAsyyi;, l\ cite ce Ters des Detalien$ ou Convives d* Aristophane :

Ou^ hrty «uTïi 9rXtr/ylç ov$k XifixuBoç,

Voir Stichus , 230. Ils remplissaient ainsi le métier à^aliptœ ou frotteurs de profession. CF. Gicer. Epist. fam. 1, 9.

(3) Persa, y. 125. — Donat , fragm. TVtff. ## em*i 4it: t ParaïUi cum intortis palliis Teniunt. t *

{k) h Pollux, p. 138. vid. suprà.

lOA. ÉTUDES SUR tik COMÉDIE LATINE.

que c'était sur eux qu'on se jetait à la fin des repas, dans l'ivresse de la bonne chère. Ils recevaient les insultes, les coupes, les plats à la tête, et la première réponse que fait à Gnathon son pauvre amî qui ne sait pas le métier de parasite, c'est qu'il ne peut ni être bouffon, ni supporter les horions :

At ego infelix, neque ridiculos esse, neque plagas pàti Possum (1).

Il ne descendait pas,' comme Saturîon dansleP^r* san, de la race ingénieusement nommée les Dwri-' crânes (2). Ergasile, dans les Captifs, dit qu'un parasite doit se sentir capable de recevoir des soufflets et de se laisser casser les verres et les pots sur la tête t

Et hic quidem, Herde, nisi qui colaphos perped Potis parasitas, frangique aulas in caput, etc.

Charançon est spirituellement traité comme un membre de la famille des Coclès parce qu'il n'a qu'un œil (4) et, dans les Ménechmes , Péniculus jure sur le seul œil qui lui reste de demeurer silencieux (5). Térence eût-il consenti à montrer ses parasites ainsi défigurés? J'en doute.

(1) Terent Eunucfu ▼. 248. — Cf. JuTénaU Sat, v. Passitn,

(2) Piaule, Per$a,f y. 61,

(3) Plaute, CapHv.f y. 20 et 21.

(Â) CurcuLf AOi.

(5) Sknœckm^f T. i^S»

Telles sont les indications que la comédie ancienne nous a laissées sur ce personnage original et oublié. Il semble que dans la suite le type s'en effaça quelque peu du théâtre pour se multiplier dans la société romaine, car, au temps d'Auguste, c'est à la table des grands qu'on rencontre surtout les parasites, et leur art devient une sorte d'agrément mondain , un moyen de se produire et de se pousser, qui, quoique toujours humble, a beaucoup perdu de sa vile origine. Auguste lui-même en indique parfaitement le caractère dans cette lettre qu'il écrivît à Mécène pour engager Horace à quitter sa table de parasite pour le palais impérial, veniet ergoab istâ parasiticd inensâ ad hanc regiam. Ainsi la place du poète à la table du favori était celle d'un parasite, et nous savons par quelle indépendance Horace sut l'honorer ; tandis que son rôle dans la maison de l'empereur eût été, du moins Auguste le dit, plus digne et plus dignement nommé. Car, dans une lettre qui suivit, l'empereur, pour l'attirer davant.nge sans doute, l'appelle convictor, commensal du prince (1). Nous voilà déjà bien loin de ces mendiants grotesques qui, pour un dîner, descendaient jusqu'à épousseter et balayer les toiles d'araignée, comme dans le Stichus (2) , et de ces riches qui se faisaient eux-

(1) SuetOD, VitdEoraU

(2) StUhMy 350.

f 06 ÉTUDES aOR tk GOIUSDIE LATINE.

mêmes parasites (1), ou (^ui allaient en personne au marché (2). Horace, qui a refusé pour luimême cette dépendance dorée qui contrariait ses mouvements, ne se fait pas scrupule d'enseigner à ses amis Tart de la subir avec une dignité habile. Demander avec précaution, se rendre toujours nécessaire et jamais importun, régler ses goûts sur celui du maître, ne parler qu'avec une discrète mesure de sa propre famille pour la servir plus sûrerement, voilà, entre autres, ce qu'il leur recommande en termes pleins de finesse et d'expérience (3). On pourrait retrouver là l'histoire et les devoirs du parasite dans le monde et à la cour.

Ce n'est pas que tout cet art se soit raffiné alors et qu'on n'y reconnaisse pas les vestiges de son passé. Le chanteur Tigèllius avait encore ses parasites, comme l'esclave Toxîle dans Plante (4), et Fannius, l'un d'eux, avait une bouche aussi mordante qu'insatiable (5). Il j en avait toujours quelques uns qui vendaient leurs suffrages en échange d'un bon souper ou de quelques nippes usées (6). Les ombres ^ ou personnages amenés par des invités, n'effrayaient pas la générosité des amphitryons (7), et Ton rencontrait encore des citoyens pauvres, mais

(0 IdM 618.

p) Capiiv., V. 474.

(•) Voir piiiidpalemeiit M^H^U^ i., 17 et 18.

(h) Horat, 6'a/., i., 2, 2. — Cf. Carin^ Vopisc^ 22*

(5) Id. Sût, X, 10, SI.

(6) Id. Epist, 1, 19, 38. — Ci; Ar$ poitiCf tfO, 59Ai^ C7) Id» Epift, ^ 5, 28.

MM tAiAims» 147

lK>nnète9^ quU comme VuUeios Hén»» koiieui public, le marchand de guéniUet attablé un instant chez l'orateur Philippe» préféraient leur misère ic6 honteux métier.

Il y avait doue alors des restes de l'ancienne souche des parasites et en même temps une race plus nombreuse et à peu près nouvelle, qui semblait descendre quelque peu d'£nniusy d'Andronicus, de Térence ^ ( il nous y avait préparés par ses parar* sites) de ces poètes commensaux qui a valent racbe^^ té leur vassalité par la rançon du talent» mais qui eurent sous Auguste des rejetons sans nombre» souvent moins dignes» désignés quelquefois par le nom de Scfirrœ^GrassaiQrfê^ou parTépithète moini humiliante de convhœ et d'umbrœ.

Je reviens au théâtre. Deux caractères y distin^ guent les anciens parasites. Ils sont gourmands pour la forme et agents d'affaires au fond Communs» goguenards» triviaux» naturels dans Plaute ; parfu« mes et florissants , hommes du monde dans Té«* rence ; ils forment deux sortes de classes» celle des parasites pauvres et celle des parasites riches. Les premiers annoncent tout à la fois le règne et la dé* cadence des petites familles plébéiennes; le autres sont les précurseurs» les représentants » ttop prématurés» de l'aristocratie impériale. Il y a tr(^ d'é" légance dans leur corruption^

Dans le théâtre latin de Tère nouvelle, il ne nous reste plus qu'une seule pièce où ce personnage figure avec quelques-uns de ses attributs anciens, augmentés de ceux qu'il devait à son temps. Le Querolus , comédie du 4* siècle , nous offre un parasite plein d'intérêt pour nous, parcequ'il marque nettement la transformation que nous cherchons.

Au &* siècle, malgré la consécration publique du christianisme, le paganisme luttait encore. On ne déracine pas d'un coup, par un simple édit, les vieilles mœurs, les vieilles habitudes d'un peuple, et il y a pendant longtemps plus de force dans la rébellion des idées vaincues qu'il n'y a d'ascendant et de séduction dans lesidées naissantes. Dans les mœurs, les transitions sont nécessairement len*tes et, quelle que soit la sympathie acquise au choses nouvelles, on ne passe point sans effort, en leur faveur, de l'admiration à la pratique. Cela est vrai surtout des choses de l'imagination. Les jeux publics, les jeux delà scène avaient pour le peuple un attrait qui se conciliait mal avec les prescriptions du culte nouveau. La vogue extraordinaire des mimes et des pantomimes était un destémoignagesles plus^ frappants de la résistance du goût païen. Les empereurs l'avaient si bien compris que, tout en abolissant le culte ancien, ils permettaient le maintien des plaisirs publics et des solennités du polythéiisniie. L'attrait du cirque et du théâtre, la popularité de tous ces spectacles sensuels , faisaient une conçu-

JBe

UBS PAaAsms. 109

rence sérieuse aux cérémonies mystiques et aux sacrifices des victimes destinées à la foi naissante. Pour que ceUe-ci finît par remporter, il lui fallait le temps , il fallait cette guerre de tous les jours faite par l'art chrétien aux arts du paganisme', ces processions solennelles, cette magie des peintures sacrées, cette enivrante séduction de la musique, employée par l'Eglise à captiver et élever toutes les âmes, à les détourner peu à peu des entraînements dangereux de l'idolâtrie et les ravir à la matière. C'est, dans une situation pareille des esprits, laseule lutte possible. Ne rien décréter, ne rien emporter d'assaut : attendre et rivaliser par l'exemple, souvent par les mêmes moyens, mais dans un autre but, et, par l'emploi des mêmes personnages , produire des effets nouveaux ; c'est là le seul gage du succès pour les idées naissantes.

Voyez, par exemple, le parasite. Mandrogerus, c'est son nom dans la pièce qui nous occupe , trompe la confiance du vieil Euclion qui meurt et la crédulité de son fils , auprès de qui il se fait passer pour magicien. Il vide la maison de Querolus, ^t croyant y avoir fait une capture inutile, il la restitue trop tôt, car, à son insu, c'est un trésor qu'il a rendu à son maître. Toutes les ruses des parasites que nous avons étudiées précédemment se retrouvent ici : le voyage en pays étrangers, la captation tentée sur un vieillard, sur son fils, le mensonge mis au service de la cupidité ! Je recpnns^is la trace

tlO iftruDES sut tk Gonton latine.

de Plâiite et de Térence, je retrouve les êapiaimr$ du temps d'Horace« Mais je remarque aussi les dlf* fàrences introduites par les institutions nourelles.

La magie si fréquente à cette époque est un des nouveaux ressorts de la pièce. Les plaintes conti* âuelles de Querolus contre cette aveugle destinée à laquelle on ne croyait plus, ce châtiment qui» à hi &i de la comédie, doit atteindre le coupable, sont une date et une innovation. Le sentiment de la Pro« vidence et du juste se fait jour déjà. Le respect des tombeaux, la fidélité à la foi jurée, toutes ces ycr-* tus nouvelles, inconnues du parasite et sous Tem*pire desquelles il succombera, marquent la transi** tion entre le vieux monde et le nouveau. Les para* sites de Plante ne craignaient pas de voler et de se gorger au mépris de toute loyautéé Les spectateurs de la cavea ne se doutaient même pas qu'il y eût là autre chose qu'une matière à rire et à admirer. Jupiter n'avait-il pas trompé de temps immémorial, et Mercure, son fils, n'était^il pas le dieu des voleurs? Il n'en estplus de même au tv* siècle. Aiors l'homme n*est plus un tralîquant audacieux des plus nobles choses. A la place des appétits, le christianisme va lui donner des aspirations ; à la place du sentiment de sa force, il lui inspirera le sentiment de sa dignité. C'est à ce prix seulement que cette société pou^ vait se régénérer , c'est en noyant la vieille corruption au baptême de la morale que l'occident devait fte retrouver luinsiême. Quand les vices sont deve^

m »ARAiITB8é ttt

nus lé^ lûœurs publiques^ quatid Thàbileté est plus estimée que la droiture, une société est bien pfèd de sa décadence. Du mépris des autres, elle doit unir par arriver au mépris d'elle-même; et malheur à ceux qui sont descendus si bas^ s'ils ne remontent pas bientôt à la vraie dignité par un ejffart surhumain, s'ils ne reconquièrent pas restimed^è autres qui seule est la règle de notre estime propre ! Leur salut moral n'est qu'à ce prix.

Autrefois le parasite était fidèle à quelqu'un. Il remplissait ayec un soin obséquieux» souvent méma trop empressé, les oommissiona dont on le cbar-* geait. Ici il n'obéit plus qu'à ses mauvais instincta» il est plus fourbe parce qu'il trahit tout le monde* Il représente les vices du passé qui vont échouer devant la nouvelle loi. La cuisine n'est plus pour lui qu'un souvenir que le goût de l'or semble avoir surpassé t mon génie , dit-^il , efface celui des cuisiniers^ C'est l'or qui excite mon appétit, c'est le fumet de Vot qui m'est parvenu à travers les mers* durum M ifuod sequor : hùc'u quod ultra mariaqu$ H Utrsê otet{i). »0n dirait qu'il a laissé au maître les vieil-* les habitudes du parasite d'autrefois. Écouter les doléances de l'esclave Pantomalus^ dont un savant éditeur a û habilement fait ressortir l'impor** tance (2). Pantomalus dit de son maître ;

(i) Vid. Querolusj edit. KUnkhammer, act. 2, scèn. 1, vers 10, p» 71. (S) tfagniii, Bltvui dê$ JU^ûb-Uméu^ juin iS85, ^ S7d.

112 ÉTUDES SUR LA GOMl^DIX lATINE.

t Qne ne sonhaité-je (dntôt qu'il bsse toujours ce qa*3 laitt GouTcrt de la toge, qu'il continue de quêter des suffrages» de diner chez les juges , convivator judicum , d*épier l'heure où s'ouvrent les portes des grands; qu'il soit l'csclaTe des esclaves, que, comme un charlatan qui guette des dupes, il erre de place en place ^ cherchant partout et épiant les heures et le temps» le matin, à midi , le soir; qu'il salue sans pudeur ceux qui le dédaignent, qu'il aille au-devant des gens qui l'évitent »

Ce n'est qu'à la fin que le parasite, joué et contrit, se ressouvient de sa vie première et demande simplement à être nourri, comme de son côté le patron reprend sa première place pour s'y montrer en maître.

Le morceau de cette comédie le plus curieux pour nous, c'est cette sorte d'édit qui la termine et qui fixe les amendes en retour des châtiments qu'on infligeait aux parasites. Ce n'est point ici le lieu de discuter si cette partie appartient ou non à la comédie, ou si elle a été ajoutée après coup, comme un argument en faveur de la science des lois parasitiques où Mandrogérus se dit si expert. Bien que le manuscrit de Paris et celui du Vatican ne le contiennent pas, il est évident pour nous que ce morceau date de la même époque. Cette raison doit nous suffire pour l'apprécier. Le tarif des dommages-intérêts qui sont déterminés ici avec une précision remarquable est à lui seul une date. Il prouve les progrès de cette science du droit qui, depuis Papinien et Ulpien, n'avait fait que grandir jus-

1X8 PAEASITES. 113

qu'au moment où Théodose chargea huit jurisconsultes d'en réunir, d'en consacrer les titres divers dans un ensemble uniforme. L'influence chrétienne n'est pas non plus étrangère à cette espèce de code pénal de la flatterie, témoignage singulier de l'ahjection profonde où les parasites étaient tombés. (1) On leur infligeait donc les plus durs traitements, les maux les plus humiliants , puisqu'une loi seule en pouvait reprimer les excès. Ils n'étaient plus exposés seulement à avoir les vêtements déchirés, on Içur brisait les os. Les petits os se payaient d'un petit écu (êolidm) , les grands d'une livre d'argent (ârrgenti librà). La mort d'un Parasite, cet outrage à l'humanité beaucoup trop fréquent alors, entraînait enfin les plus cruelles peines pour l'auteur du crime. La vie d'Heliogabale nous apprend, à ce sujet, tout ce qu'on osait contre eux. Il les faisait attacher à une roue tournante pour jouir de leurs tortures (2) , ou les étouffait sans pitié sous ces monceaux de roses et de lis qu'Horace aimait à trouver au milieu des plus gais festins (â). Longtemps avant cette époque , Hiérax d'Antioche , le joueur de flûte . puis le flatteur de Ptolémée É vergeté et ensuite de Philométor, avait de même été mis à mort sans mo-

(i) Ta! cru superflu de noter avec détails les chapitres de Lucien sur !e Paratite et aur le triste sort des gens de lettres qui se louent aux grands seigneurs, et les lettres de Parasites qu^on trouve dans le romancier Alciphron. Dans une telle matière le plus sage est de se borner,

(S) Lamprid, BeHogat^ xx.

(8) Id, xxui»

ll/i ÉTUDES StA LA COMÉDIE LÂTINJE.

tif (1). n était temps que le christianfeme inter^ Tint et, enseignant tout à la fois la charité qui nous fait descendre jusqu'aux plus humbles et Tégallté qui les fait monter jusqu'à nous, marquât dans la loi le châtiment à côté du délit, sans distinction de rang : et hœc omnia sic conttituimuê quaêi inter (se) hominûm tiberorum et œqualium l&seiiiens turba desœviat {2).'Règle souveraine qui, supprimant cet odieux monopole des souffrances et de la mcNrt exercé par une moitié de l'humanité contre Tautre, donnera peu à peu le premier rang au plus digne, et fera, en définitive ^ du mépris la seule et la plus poignante punition du vil I

Nous devinons à peu près maintenant ce que sera le Parasite de nos temps modernes, quelque chosç de rampant et de méprisable , un type démonétisé qui s'efface de plus en plus devant la morale nouvelle et qui n'a chance de reparaître quelque peu qu'avec les siècles de corruption. Ce n'est plus alors qu'un mendiant d'esprit, un frelon qui s'attache à la richesse, mais il n'intervient plus dans les intérêts de famille, et on ne le chargera plus de rien d'important. Il n'a plus de devoir à remplir, il n'a que des besoins, et c'est parce qu'on ne compte dans la so-

(4) Athen., VT, 61, p.57,

(2) De œstimatione injuriai*um quas pûraàiti paiiuntmf% Vick Çm^tolus, subfin*

Ui FARA8ITB8;. 115

ciété que par les deToirs que le Parasite ne mar* qtiera plus. On lui jettera quelqu'aumône encore, maïs il aura perdu son caractère, sa place nécessaire. Au xvii* siècle, pîTr exemple, au temps du faste et de la poésie, les parasites sont tous poètes , coamMi au temps d'Horace et de Martial. Le grand siècle offre, sous ce rapport, des analogies avec la belle époque romaine. Là aussi, il y aune aristocratie qui domine et des inférieurs qui sont obligés de se faire par» donner, par toutes sortes d'obséquiosités , leur rang subalterne. Dans cette société régulièrement partagée, où des barrières presque insurmortablcs sépa«raient toutes les classes^ que de vers flatteurs, que de dédicaces pour obtenir, je ne dis pas le droit de manger à une table splendide , mais de ne pas mourir de faim ! Fr. CoUetet qui allait mendier son pain de cuisine en cuisine, Cassandre, Tristan THermîtc, vivaient d'aumônes et des reliefs du dîner de leurs protecteurs. Cette condition misérable était souvent la suite des désordres ou de la paresse des poètes parasites. Je me trompe cependant , le malheur ûe fut pas toujours invariablement leur partage. Fr. CoUetet, par exemple, vit un jour la bonne fortune tenir frapper à sa porte ; c'est Tallemant des Réailx qui nous le dit (i) t

« Cependant comme nul n*est prophète en son pays, il est ar* rivé que ce Jean-François Golletet ayant été pris par ceux du

(i) t* Edit», petit i]B4St Dellagre, ton. n, m 179.

ll/i ÉTUDES StA LA COMÉDIE LÂTINiE.

tif (1). Il était temps que le christlanfeme inter- Tlnt et, enseignant tout à la fois la charité qui nous fait descendre jusqu'aux plus humbles et Tégallté qui les fait monter jusqu'à nous, marquât dans la loi le châtiment à côté du déh't, sans distinction de rang : et hœc omnia sic conitituimuê quaêi inter (se) hominûm tiberorum et œqualium lasetéiem turba desœviat {2).^èg\e souveraine qui, supprimant cet odieux monopole des souffrances et de la mort exercé par une moitié de l'humanité contre Tautre, donnera peu à peu le premier rang au plus digne, et fera, en définitive ^ du mépris la seule et la plus poignante punition du vil I

Nous devinons à peu près maintenant ce que sera le Parasite de nos temps modernes, quelque chos^ de ratnpant et de méprisable , un type démonétisé qui s'efface de plus en plus devant la morale nouvelle et qui n'a chance de reparaître quelque peu qu'avec les siècles de corruption. Ce n'est plus alors qu'un mendiant d'esprit, un frelon qui s'attache à la richesse, mais il n'intervient plus dans les intérêts de famille, et on ne le chargera plus de rien d'important. Il n'a plus de devoir à remplir, il n'a que des besoins , et c'est parce qu'on ne compte dans la so-

(4) Athen., VT, 61, p.57.

(2) De œstimatione injuriarum quas péraiiti fHtHuntmrê Vick QuerO' lus, subfin*

IXi FARA8ITSS. 115

ciété que par les devoirs que le Parasite ne marquera plus. On lui jettera quelqu'aumône enfcore, mais il aura perdu son caractère, sa place nécessaire. Au xvii* siècle, pîTr exemple, au temps du faste et de la poésie 9 les parasites sont tous poètes , con|iiiii au temps d'Horace et de Martial. Le grand siècle offre, sous ce rapport, des analogies avec la belle époque romaine. Là aussi» il y aune aristocratie qui domine et des inférieurs qui sont obligés de se faire par» donner, par toutes sortes d'obséquiosités , leur rang subalterne. Dans cette société régulièrement partagée, où des barrières presque insurmortablcs sépa«raient toutes les classes» que de vers flatteurs^ que de dédicaces pour obtenir, je ne dis pas le droit de manger à une table splendide, mais de ne pas mourir de faim ! Fr. CoUetet qui allait mendier son pain de cuisine en cuisine, Cassandre, Tristan THermite, vivaient d'aumônes et des reliefs du dîner de leurs protecteurs. Cette condition misérable était souvent la suite des désordres ou de la paresse des poètes parasites. Je me trompe cependant , le malheur ûe fut pas toujours invariablement leur partage. Fr. CoUetet, par exemple, vit un jour la bonne fortune tenir frapper à sa porte ; c'est Tallemant des Réailx qui nous le dit (1) :

« Cependant comme nul n*est prophète en son pays, il est ar* rivé que ce Jean-François Golletet ayant été pris par ceux du

(i) t* Edit», petit itt-iSf Dellagre, ton. n, m 179.

116 ÉTUDES SUK LA GOXÉDIS lATINB.

luxemboiirg, il y a 5 ou 6 ans, comme il aDait à Cologne oÇErir son service au cardinal Mazarin , le gouverneur du pays , el autres grands seigneurs germaniques , le prirent pour un si galant homme , un si grand poète et un si grand orateur qu'après FaïwtV régalé deux ans durant^ bien loin de lui faire payer rançon, ifele reconduisirent tous jusqu'à la première place du roi de France. »

- Quelle bonne aubaine pour un poète et surtout pour un poète à jeun !

On connaît Tépilaphe que Tristan écrÎTÎt pour lui-même et qui aurait pu servir à toute cette femille de poetœ minores , ordinairement vêtus de simple bureau et que la faim avait avilis; la voîcî :

Je fis le chien couchant auprès d*un grand seigneur. Je me vis toujours pauvre et tâchai de paraître, Je vécus dans la peine espérant le bonheur, Et mourus sur un coffre en attendant mon maître.

Mais ce que Ton sait moins, c'est que ce mêoie Tristan , l'auteur de Marianne , écrivît une comédie en cinq actes, intitulée le Parasite^ et dédiée à M. le duc de Chaulne , un de ces grands seigneurs du temps , dont la protection s'achetait au prix de tant de vers et de souplesse. Tristan a voulu imiter la vieille comédie latine et il a échoué complètement. C'est presque tout-à-fait l'ancienne tradîtiçn : un mari et un fils enlevés depuis 20 ans par des corsaires, un capitan matamore, copié du Pyr-

LES PAIIASITSS. 117

gopolynice et du Thrason romains, et enfin Fripesaulce le Parasite. Malheureusement l'imitation ne **? suffit pas pour réussir, surtout quand elle est faite sans discernement , comme ici. Le style même est sans force et sans éclat, et il n'était pas donné 4' Tristan de faire goûter un langage tel que celuinsliptv par exemple , qu'il prête à son parasite :

Oh ! je crois que ma faim n*eut jamais de pareille I Je sens dans mes boyaux plus de deux millions De chiens, de chats, de rats, de loups et de lions Qui présentent leurs dents, qui leurs griffent étendent. Et, grondants à toute heure, à manger me demandent, etc.

En cherchant avec quelque soin on peut retrouver encore, parmi les Parasites du temps, ces fnarques extérieures de leur condition que j'ai signalées dans les parasites de Plante. Montmaur, par exemple , le célèbre professeur de grec, s'attira , par ses goûts de Parasite éhonté, des épigrammes et des inimitiés sans nombre. On imprima contre lui une longue diatribe en deux volumes, intitulée '.Histoire de Pierre de Montmaur (1), qui contient de curieux détails sur sa vie et ses habitudes gdui H'an^les. J'en extrais ce seul passage pour montrer que les Parasites de Tantiquité n étaient pas seuls exposes à

(1) Par Sallengre, 2 vol. in-12. Lahaye, 1715. — Cf. Montesquieu^ Lettres persanes, hS et 137. — GUbUu , de Lesage, liv. 13, — et Régnier, satire m, vers 122 et suivants.

118 ETUDES SUR £A COinSDIX LATINS.

perdre un œil : c M. Bayle cite les yers sairanti d'un écrit intitulé : Ébge hi$torique du $ieur GanuKr^ (Montmaur) (1).

Aussi ce messer cicofante, Pour montrer que c*est son attente, Fit l'autre jour un joli tour»

Cassant d^une bûche flottée La lourde caboche éventée Du gros janitor de Boncour.

Mais ce grand chercheur de lippes N*eut pas plutôt (ait cette équipée»

Qu^il se vit absoys du péché; Car il reçut tdle momifle Sur son gros museau qui renifle i Que son œil en resta poché*

Au xviii* siècle , Collîn d'Harleville introduit un Parasite plus brillant dans sa petite pièce de M. de Crac. C'est un homme qui a quelque fortune , et qui aime , par économie , à manger chez ses roisins et à les payer en grosses flatteries. Nous avons yu quelques parasites pareils chez les Grecs. Verdac, c'est le nom de celui-ci, n'est placé là que comme une variété de l'espèce des menteurs que Gollin d'Harleville voulait ridiculiser. Mais de même que Térencei CoUin d'Harleville se serait bien gardé de dépeindre un vrai Parasite avec son accoutrement grossier , son langage sans pudeur, son œil crevé et son ventre proéminent. Le talent gracieux et facile de Tau- Ci) Tom« i| pré&Ci pt av«

teur , le temps où il écrivait, n'admettaient guères ee genre de vérité dramatique. Ce mensonge aimable, à la mode alors, je le retrouve plus tard encore dans une pâle traduction en vers de VEunuque, honnêtement déguisé sous ce titre : Le Flatteur Pa^ rasite , comédie en trois actes par Massot-Delat^ nay (1819), avec cette préface • La pièce de Térence que j'intitule le Parasite, pournepai effaroucher les oreilles délicates^ ge ^approche sipon des mœurs, du moins des caractères du siècle,- etc. »

La cuisine est restée en définitive le seul domaine de ces êtres déchus. Supprimez l'appétit, il n'y a plus de Parasites, ou plnt^ da gastronomes, et de pique-assiettes, car c'est là leur dernière dénomination. Elle suffit pour les délinir. Le ventre a fini par remplacer chez eux l'esprit. C'est une dernière et définitive transformation de leur décadence. Ils «ont revenus au point d'où ils étaient partis, à l'appétit, sans autre attribut qui le relève et lui vaille quelque indulgence, ou quelque bénéfice. Notre société a fait deux classes fort distinctes de ce qui n'en était qu'une seule jadis. Elle a maintenant ses courtisans et ses gourmands. Ceux-ci, qui ne sont pas autre chose que les anciens parasites , ont formulé ainsi, sur la scène, leur dernier programme. C'est par là que je veux achever leur portrait :

Dans ce siècle économique Comment engraiflser, hélas I

120 ETUDES sua LÀ COMEDIX LATINE.

On y yit de politique»

Et moi je n*en use pas.

Dîner! voHà mon hiêtoire^ La. table est mon seul amour, Manger, chanter, rire et boire»

Voilà mon ordre du jour.

J*ai dans mainte drconstanoet Toujours ennemi de Teau»

Voté contre Tabstinenoe Et contre le vin nouveau.

Mais, lorsque dans mes financeSi L^ordre est un peu rétabli, Je Tais tenir mes séances Chez Balaine ou chez Véry.

Je me place, dès que j^entre, N'importe dans quel endroit, Â la gauche comme au centre, Aussi bien qu'au côté droit.

Sur la carte avec méthode Je vais régler mes budgets, Et je n'ai pas d'autre code Que le Cuisinier français (i]«

(1) Voir Le Gastronome sans argent^ par MM. Scribe etDupin, représenté au théâtre de Madame le 10 mars 1821. — M, Pique-Assiette^ oomédie-?audeville en 1 acte, par MM. Dartois et Gabriel , représentée le 18 mai 182& aux Variétés, est la dernière pièce française qui se soit spédalenneiit occupée de ce personnage.

On a dit que la tragédie apprend à fuir la vie et la comédie à l'arranger. Il y a duTrai dans cette spi* rituelle définition. L'antique tragédie, qui n'a pour éléments que des caractères d'exception et Tinévîtable action de la destinée, qui se noue par des malheurs et se dénoue par une catastrophe, la tragédie fait détester la vie : elle en découvre les maux. La comédie qui vit d'observation, qui cherche ses sujets dans la vie commune plutôt que dans les situations extraordinaires, qui place le beau dans le vrai et non dans le surhumain, qui enfin met tout à la merci de la finesse et se termine d'ordinaire par le triomphe du plus habile^ la comédie nous enseigne la prudence dans la vie : elle en montre les dé» tours , mais aussi l'issue facile. C'est là ce qui la distingue de la tragédie et ce qui la fait plus généralement goûter.

Savoir arranger sa vie ! n'est-ce pas là toute la YÎe? J'imagine que Plante sut mieux ordonner la sienne après avoir, perdu sa fortune et tourné la meule chez un maître, qu'il mit plus d'observation et de finesse dans les trois comédies qu'il composa alors et dans les suivantes, et qu'il y donna de plus utiles leçons de prudence. Il venait de retremper son talent à la meilleure école, à celle où l'on apprend le mieux le secret de la vie et des hommes : il venait de connaître le malheur après avoir goûté de la prospérité. La fortune qui nous échoit à la suite d'une vie obscure nous cause une sorte d'enivré-^ ment et nous fait le plus ordinairement illusion sur la réalité.^On oublie ou on ignore les maux de 1^ vie sociale et l'on est disposé à excuser ceux qu^ l'on connaît. Ce qui corrige nos illusions, ce sont les rêver; après la fortune. Aucun éblouissement ae trompa flixs nos jeux ; nous avons un iatérêt pressant d'ér tudier les caractères qui nous entourent» de pénétrer les causes du mal, d'en éviter des atteintes nouvelles ; et pourvu que nous soyions d'une biimçujr ierme et naturellement gaie, comme semble rav4>ir été Plante, nous jugeons, non pas avec aigreur, mai^ avec justesse.

Ainsiy je ne suis pas indifférent à cet épispdf df la vie de Plante, qui nous le montre aux f âges 4*un meunier après s'être eiurichi au théâtine. Qnnirqu'il fût toujours rapproché du peuple par sa condi^ tion ou par ses goûts, il y a cependMt tciUe

Bê FEMMES. Itt

d'obs6r?ation des CafAifi ou du Fanfaron qui lui aurait échappé^ je pense 9 s'il n'avait «prouvé pefw sonnellement^ dans Tobscurîté d'un sort subalterne, combien l'esclaTage s'ennoblit par la fidélité, et combien l'orgueil se ridiculise par la jactanceé II 7 t de même dans le MUdnthrape plus d'un trait qua Molière aurait négligé , si des chagrins d'intérieur n'étaient venus apporter un aliment de plus à son génie et ajouter à la vérité du portrait.

Pour Térenee, à part bien d'autres raisons qai viennent de son caractère, je dois avoir moins de confiance en lui, après ce que je viens de dire. Té^ rence, si ses biographes ont dit vrai, eut à Rome la vie la plus douce et la plus fortunée. Les revers avaient précédé. Ce rôle de commensal des grands^ ees applaudissements qu'il recherchait et donnait au milieu de leurs festins joyeux, cette figure gracieuse dont Suétone nous parle^ toutes cos déliées d'enfant gâté en échange desquelles il permettait à ses hôtesde retoucher ses pièces, me semblent avoir dû laisser peu Âe place à la véritéet à ) 'observa ticm. On voit rakui: d'en bas que d'en haut; et, dans la vie aristocratique il y a, avec les éblouissements qu^elle devait eaaser i l'affranchi Térence, une élégance menteuse dont ses œuvres se sont fardées aux dépens àai vrai. L'ezeès du bonheur à gâté ce talent un peu triste <}ui avait déjà tant de dispositions à oublier leoatu- •reL Quand il accouple deux pièces de Ménai^ire pour «a tirer une seuk^ quand il m Jratoe 4ias

I2& ETUDES SUA LA GOlliDIE LATINS.

Tornière de Timitation » non-seulement des Grecs ', mais des latins ses contemporains, il faut lui savoir gré d^un peu de vraisemblance y à défaut de vérité. Je préfère donc Plaute pour sa verve libre souvent jusqu'à l'incorrection , pour son bon sens rempli de bonne humeur, qui brave à tout instant la gêne et le clair-obscur. Cet oubli de la mesure , qui est pour nous une des parties les plus intéressantes de son talent, parce qu'elle nous révèle le fond véritable de cette société trop discrète sur sa vie intérieure, ce mensonge si transparent d'une étiquette grecque pour dissimuler, ou plutôt pour mieux faire ressortir des caractères tout Romains, tout en lui m'attache et m'instruit. Cette ville de Rome si remplie de turpitudes bourgeoises, ces mai* sons de débauche plus animées, plus curieuses que le foyer domestique, mais qui ne sauraient reiqplacer la famille qui, dans l'antiquité, n'étaitpas mêlée à la société, ces valets insolents qui se vengjeiit de la servitude par l'effronterie, je les étudie à l'aise, . je les vois sans fard dans le panorama du grand comique. Plaute est pour moi le chroniqueur préféré de la bourgeoisie Romaine. Seulement, il raconte et montre tout à la fois. II est plein de gaité, mais il est sérieux au fond^ Il a de Tesprit, souvent trop d'esprit peut-être, mais son esprit ne sacrifie pas la vérité. Ce ne sont pas les grandes scènes du Fo<» rum, ce n'est pas le spectacle du patriotisme Romain que je vais chercher là^ ce sont les commëri»

ges.et les yices de cette rue des Toscans que Lucilius dénoncera aussi, c'est le ménage de la plèbe Romaine, c'est comme les coulisses du forum dont je deviens le témoin. Il est pour la bourgeoisie de Borne ce que sera Tallemant des Réaux pour les ruelles du 17*siècle ; seulement c'est Tallemant» moins la calomnie et arec un grain de poésie de plus.

Cette poésie, mêlée d'alliage, a eu, )e le sais, ses détracteurs. Horace en fut. Mais je crois à peine nécessaire ici de défendre Plante contre Horace. Le gros sel de l'un ne devait guères complaire au goût raffiné de l'autre. Horace est un critique nourri de l'art grec. En politique, il a gardé quelque chose de la vieille indépendance Romaine ; en littérature, il a oublié son origine. Voyez plutôt : ce Livius Andronicus qu'il étudiaitdans son enfance à l'école du sévère Orbilius, Atta, PacuTius, Afranius et tant d'autres noms consacrés par le temps et le génie, il s'étonne qu'on les admire, il cherche à alàiblir leur gloire. Le vers saturnin, dont l'origine remonte aux premiers essais de la littérature Romaine , à Naevius, par exemple, ce vers lui parait une chose horrible : horridus ille numerus Saîurnim. C'est là d'ailleurs le défaut des siècles de perfection sociale. Lorsque les mœurs ont acquis toute leur politesse, qiiand la langue a atteint son moment le plus par* fait , il semble que la prospérité littéraire présente fasse oublier les tâtonnements naïfs, la veine Qrigi-

nale da passé et que les jeunes poètes, les heureux dUJQufdoiventridicuHserleursaïeu^c.SousLouisXiy je retrouve le même dédain pour la vieille langue française. Chapelain, surpris par Ménage au mo^ ment où il lisait le vieux roman de L^nceloi^ a Men de la peine à se défendre d'avoir fait une lecture si peu goûtée alors(l)* Boileau qui a blâmé LafcHdtaine d'avoir employé dans sa fable du Bûcherm une autre langue que celle de son siècle (3),.ii^a*t-il pas dénié aussi à Molière le prix de son orf parce que l'incomparable comique a mêlé un peu â'alHage à ses meilleures comédies^

Et saut honte à Téfeiloe tUié Tabferin»

cotnme si les œuvres secondaires de Molière étaient sans pri^, comme si le rire poli avait seul le monopole du génie, à l'exclusion de là gaité bourgeoise? Ce serait un curieux sujet d'étude de comparer les femmes de Molière à celles de Plante : d'un côté, la subordination, la retenue, dans la famille antique. ; d'autre part, l'émancipation, la coquetterie, dans le gynécée moderne. Pour mieux juger de la femme telle que l'avaient faite le monde et le théâtre romains, il ne serait pas inutile de la mettre quelque-

(1) Mémoires de Sallengre. Continuât, par le P. Desmolets, t. ?i» 2*pftrt.

(S) Voir Mémoires sur la TÎe de Jean Racine, par Louis Raciiie.Edit. Aimé- Martin. Paris, Lefevr.» 1835. i'* part., p. 87. — D'AIembert croit celte MwHioil ftmsse.

a$ MEioiEêé ti7

fois en regard de celle que Molière nous à fait con*naitre» La lumière jaillit du choc.dea contraireev^t l'on se prend à aimer mieux ce qu'on avait dédaigné quand on le compare à ce qu'on aime encore , et réciproquement. Je sais que le rôle^ ou^ si Ton veut, le règne de nos femmes ti*a plus guères de rapport arec la sujétion des femmes paiennel et que le .parallèle ne parait guères possible entre deux so-* détés si complètement différentes sur ce point. Mais je n'essaierai les rapprocbeméniâ que lorsqu'Us me paraîtront s'offrir d'eux<^mêmeS| et l'étude que j'entreprends ne sera pas un parallèle prolongé;

Il y a dans Plaute des indications suffisantes pour auivj^e la femme depuis sa sortie de la maison paternelle jusqu'à sa décrépitude, depuis ses cheveux blonds jusqu'à ses cheveux blancs* Il est vrai que ce n'eAt ni là ni dans les livres qu'on peut étudier dans tous ses détails la vie des filles des conditions libres^ telle que la règle Rom aine l'avait façonnée. Letbé&tre était discret sur ce point : il nous en a donné de rares copies. La famille était comme Auguate, qui &'aimaitpas de voir prodiguer son nom dans les vers des poètes, de peur de le démonétiser. Elle se défendait contre la curiosité d'un public épris de scandales, par le prestige de sa vieille austérité et, il faut bien le dire, par sa monotonie même. Quel attrait pouvaient offrir aux foulons, aux petits marchands, aux mangeurs de pois chiches, à toute la plèbe bruyante et inattentive de la cavea^ ces mœur^ d'in-

136 ETUDES aUR Lk GOldDIS LATtlIB.

térictir, étrangères aux affaires publiques, ^ et ordi« dinairement contraires à ces menas désordreg du dehors qui composent ou récréent la vie^des peuples sensuels? La mère rouée aux soins du ménage, la fille occupée à filer, à aller aux écoles; le fils lir é, 80UTent par sa mère elle-même, à un libertinage qui alors n'avait rien de repréhensible, Toilà ce qu'était la famille Romaine. La matrone et sar. fille n'ai pouvaient guères varier la froide régularité» Xe père et son fils Tauraient pu, s'ils n'avaient toujours vécu au dehors, au milieu des affaires et de9 plaisirs, et si on ne les eût rencontrés moins souvent chez eux qu'au Champ-de-Mars, par exemple, ou au cirque, dans les temples ou dans les boati«» ques (i).

Chez les femmes de naissance libre, Tédùcation avait un caractère moins grossier que chez les hommes. A l'origine de Rome, ^u moment où la ire* nommée prêtait à Hermodore d'Ephèâe k rédaction des Douze-Tables , lorsque les Romains cominjen* çaient à goûter les institutions de la Grèce et â connaître les inspirations de sa muse, les femmes vivaient tout à la fois sous l'empire de la sévérité locale, et, sans doute, des traditions Helléniques.

Au temps d'Homère, les femmes ont je ne sais

(i) Voir Amphitr. 85S, — CC CatuIL, l?« — 0?id., Are Am.^ m^ ISt»

LES FEMBIBS. 129

quelle majesté jusque dans les moindres soins de leur ménage. Elles partagent le meilleur de l'autorité conjugale. Elles ont l'ascendant de la beauté, et c'est là ce qui les distingue de la femme chrétienne; elles sont aimées ou admirées pour leurs vertus. Hélène, toute coupable qu'elle est, se fait pardonner les malheurs de Troie à force de grâce : les vieillards d'Homère la trouvent si semblable aux déesses qu'ils n'osent la blâmer. Pénélope est un modèle de résignation et de constance conjugales. Lorsqu'elle fait cesser, par sa présente, les désordres de ses prétendants et qu'elle change leur licence en respect, elle est en face d'eux comme le symbole du bien en regard de l'immoralité. Son prestige s'explique, mais il sera de courte durée. A cette époque encore, les femmes assises près de leurs époux, prenaient part à tous les banquets. Elles reposaient sur le même lit que les jeunes gens et les vieillards, que Nestor et Phénix (l).Tout était pur alors: l'innocence couvrait, justifiait tout. Ce sont des jeunes filles qui, par l'ordre de Pénélope, baignent Ulysse à son retour dans Ithaque , et il est à peine besoin de citer Iphigénie, Polyxène, Antigone, Alceste, Hécube pour rappeler les vertus ou la beauté de la fille et de l'épouse grecques, que l'épopée et la tradition avaient transnjises à la tragédie. Mais le mal était, là comme ailleurs, l'inévitable voisin du bien. La

(4) Voir Athénée, édiU TauchniU, i, cap* A6y pag, h5.

180 ÉTUDES SUR LA COMEDIE LÂTIIft.

critic[ue deTaît suivre l'apologie. A cdté d'Homiref Hésiode médira des femmes; il se soufiendra de Clytemnestre plutôt que d'Andromaque.

« Se fier aax femmes, s'écriera-t-il, c^est se fieràdesfomrbes (1)!»

et plus tard Euripide, le peintre dlphîgénie, écrira Médée et se rendra célèbre par la haiiie que ce sexe lui inspire*

La constitution républicaine qui succéda à la royauté changea complètement leur sort. Ces occupations d'intérieur, qui primitivement n'étaient qu'une partie de leurs attributions,devinrent la seule, après l'invasion Dorîenne. La femme grecque fut reléguée dans sa maison , sans relations avec le dehors et réduite à subir les événements qu'elle aidait à préparer naguère. Cet état d'infériorité, qui était dû en partie aux agitations politiques des diverses républiques entr'elles , permettait aux époux de porter toute leur attention aux luttes de rAgora(2).

La comédie ne pouvait manquer de saisir et de ridiculiser ce besoin de leur émancipation première qui devait dominer les femmes, à l'aspect de tant de débats dont elles ne prenaient plus leur part. Thucydide a beau dire, pour les ramener à leur infériorité, que le plus bel apanage des femmes est de se cacher et de ne point faire parler d'elles ; Aris-

(i) Hésiode, les CEvvres et les Jours^ éAlU Tattohn»» Ttrs. 84tt«

(2) Voir Stobée, serm,, r".ssim, et, dansWolf, Mulier. grœc, fragnu Goetting. 1739. les lettres, 150, 151, 152, sur V harmonie et ta sagesse des femmes, par les Pythagoriciennes I¥rictioBe et PMntyt.

ULê PEMBnfS. iM

tophdne, au lieu d'uuesentenee, essayera de lé leur apprendre par des exemples. L9^Ly$i$trata et les Hm*

rangiipuses seront toutensemble un tableau d€tm(»u«> et une leçon. Des femmes qui conspirent pour la politique ou qui veulent inaugurer la communauté des biens et Fégalité des deux sexes» sans y réussir, un poète populaire qui se moque d'elles et leur fait avouer, maintes fois combien elles sont peu aimées de leurs maris ; tout cela parlait bien haut contre leur sexe. C'était un avertissement ingénieux et efficace de rester désormais dans leurs maisons, d'exercer une artive surveillance sur les esclaves, de songer à la fabrication de la toile et des vêtements, à la cuisson du pain, d'économiseir avec soin le superflu ; précep*^ tes sages, que Xénophon, lui aussi, avait écrits pour elles, et qu'elles trouvaient sans doute humiliants puisqu'elles s'y rangeaient si peu.

Le secret de leur déchéance se trouve ailleurs^ aussi. Le discours de Démosthènes contre Nééra est un tableau de mœurs bien plus instructif encore que les leçons d'Aristophane etdeXénophon. La popularité croissante des courtisanes, leur esprit, leurs re]»« tions avec les hommes les plus Influents de la république, leur commerce plus aimable et moins onéreux que celui des femmes mariées, leur séduisante dépravation poussée à ses dernières limites, nuisaietit de plus en plus à l'ascendant des épouses. Faut-il s'étonner si celles-ci ne s'asseyaient plus à table, avec' des étrangers, à côté de leurs époux > Comme aux

IdS^ ÉTUDES SUR LA GOldDIE LATINE.

temps homériques (1)9 et si Méoandre et Philémon les ont tant décriées dans la plupart de leurs piè* ces? (2)

Au nombre des règles que Xénophon a prescrites à l'épouse dans ses Economiques^ se trouve celle de nourrir et d'élever ses enfants. Il n'y a pas de chapitre spécial pour la jeune fille. Aristophane, de même, dans la dispute du Juste et de L'Injuste de ses N liées j n'a parlé que de l'éducation des hommes. Les Grecs ne donnaient toute leur attention qu'à ceux-ci. Les Romains ont été aussi discrets ou aussi négligents à cet égard. Nous avons à peine, je l'ai déjà dit, quelques instructions sur la YÎe des jeunes filles libres de Rome. Dans les honnêtes familles, elles avaient été élevées, dès le principe, sous l'œil de leurs mères, suivant avec elles la direction paternelle, et accoutumées à de sévères de-

(i) Voici dans la préface de Cornel. Nepos, De vifa excelUnU impertiU un curieaz passage qui marque la différence entre la Romaine de son teupt et Ja femme grecque : « Avons-nous lionte de conduire nos femmes dans les repas auxquels nous assistons? Nos mères de famlHe ne tiennent-elles pts les premiers rangs chez elles et dans le monde ? Il n*en est pas de m6me en Grèce. La femme n'est admise qu'à la table de ses proches, elle ne séjourne qa*au fond de sa maison, appelé gynécée ; personne n'y pâiètre que sea plus proches parents. » CÇ Fragment Menandri, édit. Didot, fragm,^ 2, 'itpaau

(3) Voir Ménandre, fragm., i. Adelpkes, — 6. Pécheurs. — 3* Contins^ <— p. 32. Fragm* du Mysogyn^—p, 40 de la Tonsa^^p. ai. du CoUier el

Philémon. édit* Didot, p. i24« Fragm., xliy, et p. 128. Fragwu^ 76, 77, 7S, 85, iOd, i05, i06.

LES FEMMES. ISS

voîrs (l). A rorigine de Rome, sous Tempire de la morale et de la règle, on choisissait quelquefois une parente d'un âge mûr et de principes exem^ plaires pour lui confier tous les rejetons d'une même famille. Devant elle, on n'eût rien osé dire qui offensât la décence ou inquiétât la pudeur. Ce n'étaient pas seulement les études et les travaux de l'enfance, mais ses délassements et ses jeux qu'elle tempérait par je ne sais quelle sainte et modeste retenue (2). Bien que Varron dise encore plus tard , dans ses Ménippées c la jeune fille est exclue du banquet, parce que nos ancêtres n'ont pas voulu que les oreilles de la vierge nubile fussent abreuvées du langage de Vénus, » cette discipline s'était bien affaiblie déjà au yi* siècle de Rome. L'invasion du luxe et des mœurs de la Grèce et de l'Asie, le grand nombre des femmes maîtresses de leurs dots et, par suite, plus libres dans le mariage, la contagion du célibat et les ravages portés par les céliba't«iires au sein de la société, avaient ébranlé la vieille austérité.

Plante, dans tout son théâtre, n'a osé montrer qu'une seule fille libre , mettant toutes les autres dans la situation exceptionnelle d'enfants exposés dès leur bas-âge , perdus pour leurs familles ^ laissés à la merci du vice , des malheurs , de ht

(4)TiU Liv., dit au sujet de Virginie, m. Â&:Perinde uxor institut» fao» rat, liberique instituebaiilur.

(S) Diaiog. de Catuiê corruptœ EhquenU C, 18.

I3à ÉTUDES SUR UL COMÉOtE JLATINE.

tnisére, et n^ajftnt gardé quelquefois que la no^ blesse du cœur au lieu de la dignité dU rang, taat il craignait tout ensemble de n'être paa Trai et de profaner cette mystérieuse discrétion où se réfu* giaient Torgueil et la chasteté des femmes bien nées. La fille de Saturion du Penan rej^ésente seule, dans ses comédies, la jeune Romaine de cou» dition libre. Mais, là encore, le grand <;omique a -été habile et circonspect. C'est à un des derniers degrés de la société libre qu'il Ta choisie et il i'eit hien gardé de la montrer amoureuse. Saturion, son père, est un parasite; et la vertu de ia^fiUt irie)it plutôt de sa condition propre que des exeni* pies qu'on lui donne. Est-ce à dire que cette drat^ ture, mise en regard des fourberies de Siturîoo* aoit un charme ici? Plaute a mieux aimé la rendw austère qu'attrayante; et ilavait pour cela de bon* nés raisons. 11 fallait défendre tout son tbéitret «on époque ; il fallait prouver que la vertu ne gn» gnait rien à être tirée de son sanctuaire, car eUe touchait au pédantisme, et par conséquent à Tcih nui. Il fallait faire ressortir, par le contraste, ces portraits de femmes graveleux, mais pjquanta, que l'auteur avait si corn plaisamment prodigoés nîi» leurs et justifier, du même coup, les préféreneet àè son auditoire»

Cette fille de Saturion , le dirai-je ? n'est pas «ans ressemblance avec quelques femmes de la société moderne. Avec sa morale aèch/e «t trop cji|^

rimenté^ , avec ^n goût des 0enteoc€s bien tournées, elle me rappelle THôtel de Rambouillet* Je ne sais s'il faut accepter cette maison fameuse comme le chef-lieu de la décence et de la pudeur au xvu* siècle, ainsi que le voulait M. Rœdefrer; mais il est vrai de reconnaître que les D*An* gennes, que Madame de Sévigné tranchaient asse^^ fortement y par leur vie, avec le reste de ce monde où la galanterie couvrait et fomentait dés désordres. Parmi les femmes célibataires et honnêtes, je ne sache pas de plus digne représentant de ces JaruenUtes de f amour ^ comme les appelait Ninon, que la laide et sentimentale Scudéry, dont Boileau disait quelle avait encore plus de probité et d'hûnneur que d'esprit (1). Il ne faut pas trop s'en éton^ ner. Le pédantisme, dans une âme bien douée, était un juréservatif alors. Le commerce des personnages et des faits illustres n'est pas toujours stérile. Quand on parle de Brute et de Clélie, on tient à se montrer, comme eux, meilleur que les autres , et les grands noms peuvent inspirer les grandes choses. La fille de Saturion, dans le Persan^ est un peu de cette éeole-là. Mademoiselle Scudérj, au milieu des vices du xvir siècle, traite les sentiments avec ce ton prétentieux qu'elle devait à l'hôtel de Rambouillet et à sa condition de vieille ûlle^ auteur. A Rome, au sein des débordements qui se

t5) Voir son dialogue du Eiron de Hamaii««'^hréfaoe9 «no* 171 0#

montraient défà. Plante entreprend de mettre en scène aussi une personne spirituelle , sermonnant son père avec la science d'une fille bien apprise et traitant ses propres devoirs en précieuse Romaine qui a étudié sa loi des Douze Tables. Quand on lui demande ce qu'elle pense des remparts qui défendent la place, elle répond : « Si les habitants sont vertueux, je la crois assez bien défendue: pourvu qu'on ait exilé la Mauvaise Foi, le Péculat, l'Envie, etc. ». Mademoiselle de Scudéry n'eût pas mieux dit. Seulement , au nombre des vertus elle eût ajouté la Bienséance et fait couler le fleuve du Tendre autour des remparts.

Ce fleuve-là nous mène droit 2iux jeunes premiè' res de Térence. Bien que postérieures de vingt ans aux jeunes filles de Plaute , elles sont d'une ingénuité et d'une grâce où l'imagination du peintre est pour quelque chose , pour trop peut-être. Quelle discrète et aimable création, par exemple, que l'Antiphile de VHeautontimorumenos ! Le travail à l'aiguille, une parure simple, point de bijoux, des cheveux flottants négligemment sur un cou modeste : voilà Antiphile (I). La physionomie est heureuse, et la touche de Térence se reconi^aît à la délicatesse du trait. On aimerait à croire que ce devait être là, ou à peu près, la jeune

(i) Terent Heautont, 2S5. — • Térence a une prédilection et un art tout particulier pour celte sorte de personnage. Voir PkormiOf 108.

LE5 FEMMBS. 187

Romaine d'alors , élevée près de sa mère, dans la sévérité de la règle primitive. Il y a je ne sais quel parfum pudique qui s'exhale de ces retraites dérobées à l'agitation du dehors, où s'enfermaient les femmes grecques et romaines, comme en un sanctuaire inaccessible à la passion ; pareilles à ces femmes de rOrient moderne qui cachent leur beauté sous les bandeaux et le cachemire, comme en une châsse sacrée, pour ne point exciter les regards profanes et pour conserver la paix du cœur.

Il me semble que la jeune Virginie devait avoir vécu de cette vie austère et pure lorsqu'elle commença à suivre les écoles publiques, et que le regard audacieux de Glodius la rencontra dans tout l'éclat de cette beauté que donne au visage d'une honnête femme le charme delà jeunesse augmenté de la pudeur surprise :

Gratior et pulchro veniens in corpore yirtas

L'offense alors venait du mépris qu'un patricien fesait d'une plébéienne ; l'orgueil du rang se confondait avec la chasteté du sexe dans ce sentiment d'effroi pudique que Tite-Live prête à Virginie. La résistance était toute la vertu alors. Plus tard, sous Tinfluence du Christianisme naissant, ce sentiment mélangé de la femme dépouillera son orgueil pour s'élever plus haut et s'ennoblir par la résignation. Sa force, au lieu d'être toute virile et extérieure, deviendra plus sublime en se contenant. Puisée à

IfiS iTDDES SUA Ik €0IUU>1£ LATINE.

de8 sources moins terrestres* elle imposera Fadoii^ ration en fesant taire le désir, ou elle subira les affronts sans trouble; et la souffrance, au lieu d'être l'épreuve de la vertu, en sera comme la consécration et le baptême. Après la mort Yolootaire Tiendra le martyre, après Virginie, Jeanne-d'Arc Rien de pareil dans TAntiphile ]de Térence. J'y reconnais, malgré moi, je ne sais quelle ressemblance éloignée arec l'Agnès de V École des Femmêê* Agnès, comme Antipbile, vit dans l'innocence et dans la pratique des devoirs d'intérieur ; elle ne néglige pas l'aiguille, cet instrument de la vie honnête, de l'industrie et qnelquefois aussi de la fom^berie des femmes. Lorsqu'Arnolpbe lui^ demande :

Qu*a?ez-vou8 fait eicor, ces neuf on dix joarM?

Agnes répond :

Six chemises, je pense^ et six coiffes anssL

Est-ce une raison pour que la pupille ne trompe pas son tuteur? Agnès ne le croit pas, et joue Arnolphe au bénéfice du jeune Horace» La vertueuse Antipbile n'a pasplus de scrupule; malgré la précaution prise par Térence de la cacher trop souvent au spectateur, Antipbile n'hésite pas à s'associer à la ruse d'une courtisane pour épouser plus sûrement cehd qu'elle aime. Cette pureté relative, dont Térence aime à orner ses héroïnes» cette candauCf

iMê 9EMMM0 tS9

restée sans tache malgré Tabsence de Tamajat et le manque d'une famille, en dépit des funestes conseils de la misère et de Tisolement ; cette Virginie de second ordre, qui, cette fois vS*est fiancée toute seule à un autre Icilius, me semblent une sorte d'exception ici. Les temps et les mœurs n'étaient plus les mêmes. La corruption, depuis Plante ^ n'avait fait que s'accroître ; et l'éducation, au moment où écrivait Térence, se gâtait par le goût même des jeux usités au théâtre. Térence a ici un contradicteur remarquable. Voici une réfutation que j'emprunte à un discours de ce même Scipioa Emilien, qui fut son ami. C'est un récit curieux des mœurs d'alors :

« On apprend « dit-il , aujourd^hiii des irts désbonaêtes. Ob » va avec des bommes de mauvaises mœiirs« se mêler aax jeuK » des histrions, au son de la sambuque et du psdtérion. On ap- » prend à chanter, ce que nos ancêtres mirent au rang des cho- V ses indécentes pour les enfants de condition libre : les jeunes

• gess et les jeunes filles de noble naissance vont , dis-je , éun » ks éoDlei de dune, m mitimi d'hooMnesde manviisesnMeanL

• Quelqu'un m'aywt rapporté ceh , je se pouYais me metM » dans Tespril que kê hommes nobles enseignassent de pareilles » choses à leurs en&nts, mais ayant été conduit dans une de ces » écoles de danse , j*y ai vu en vérité plus de ctncf cents jeunes 9 gens ou jeunes ftiles de condition libre. Parmi eut, j*ai vu, ce » qui m'a vivement affligé pour la république , un enfnft Sgé 9 d'eaviroii dovze mm^ fortnti eacere la Mle> fiiid*«i cindklat,

• qoi exécutait avec des cretdes une danse qu'un jeone esciaie » impudique ne pourrait honnêtement exécuter (1). »

ihO ÉTUDES SUR LA GOMl&DIE LATINE.

Cette délicatesse que Térence donne ailleurs encore à ses jeunes premières est donc un progrès qui va au-delà des mœurs de son siècle. Ce n'est plus Finstinct brutal et mobile que Plaute décrit avec une vérité si audacieuse, ni cette sensibilité primitive de quelques-unes de ses héroïnes ; ce n'est plus la chair seule qui glorifie ses sensations sous le nom de sentiment. C'est mieux déjà que l'amour d'Anacréon, de Properce et d'Horace, où le dévouement n'avait rien à voir. Je sens battre dans ces cœurs trop policés, non plus un sang impétueux et révolté, le sang de l'Italie païenne, mais j'y touche à une fibre plus délicate et à je ne sais quelles tendra émotions qui semblent de Tamour moderne. On raconte qu'un Scipion ( il faut toujours citer cette famille là quand on parle de Térence), après une de ses conquêtes, trouvant parmi ses prisonniers une captive d'une beauté adnoiirable , se sentit la force de la respecter et la rendit aussi pure qu'il l'avait reçue à un prince Celtibérien. son fiancé. 11 y a quelque chose de ce respect chevaleresque dans la plupart des amours de Térence. On dirait que par l'élégance il a trouvé la politesse, et que sa réserve naturelle lui a fait deviner la pudeur et la discrétion de l'amour.

Il s'oublie quelquefois cependant et, quoiqu'il fasse, il est ramené involontairement à la vérité Romaine, au culte de la beauté sans apprêts. Ecoutons Cheréa dans V Eunuque. Ce qu'il exalte dans

us FEMHES. 441

celle qu'il aime, c'est le naturel du teint, la fermeté des chairs, la forte sère,

Golor Tcnis, coipas soUdum et socd plénum.

Son cœur bat comme celui de Chérubin, et il ajoute (1) :

c Ce n'est pas une fille comme les nôtres, à qui »les mères abaissent les épaules, serrent la poitrine • pour leur faire fine taille. Quelqu'une a-t-elle un » peu d'embonpoint? la mère dît que c'est un athlète, » et lui retranche la nourriture. Malgré la bonté de >son tempérament, on en fait un fuseau. •

En vérité, se mettre à jeun pour chasser l'embonpoint! voilà un raffinement de coquetterie que l'industrie de nos femmes n'a pas surpassé. C'est pour nous toute une révélation. Ainsi, ce besoin de |/iaire qui autrefois ne se séparait pas de l'estime, s'en était détaché à ce moment. Le goût des grâces extérieures avait envahi le gynécée, et la jeune fille subissait là aussi , non-seulement l'exemple, mais la direction maternelle!

(1) Eunuck,, 313-348. — Dans les AdelpheSt i03. Micion s*écrie : « Ce n^est pas un si grand crime à un jeune homme, croyez-le bien, qae d'a- Toir des maîtresses, de boire, d'enfoncer des portes. »

Non est flagitiuro, mihi crede, adolescentulum Scortari, ncque potare, non est; neqne fores Effringere

Térence est bien Romain à cet endroît-là I

lAS ÉTUDES SUR lA CéutlkZ LATINE.

Du besoin de plaire à plaire il n'y a paff loin. Pourvu qu'on eût une dot, fût-elle de dix talents (1), ou même de deux (2), on trouvait un mari. Le désoi'dre même à ce prix n^étaît pïus un obstacle, « Ne vois-tu pas, dit Saturion , quelles, sont les mœurs d'aujourdliui, avec quelle réputation tant de filles trouvent ici à se marier? pourvu que la dot y soit, le vice n'est plus vice » (3), La fortune était donc devenue la seule condition nécessaire pour faire porter devant la nouvelle mariée, comme dit Olympion (4) , le flambeau du mariage. Les orphelines étaient plus heureuses ; elles recevaient au lieu d^apporter, et n'avaient pas toujours à craindre de rester filles. Car, j'imagine que la loi qui ordonnait à leurs plus proches parents de les épouser» au dire de Géta dans le P/iormion, était aussi une loi Romaine. II y avait quelques exceptions pourtant. On pouvait éviter le mariage en leur donnant une dot de cinq mines , mais pour cela il fallait que l'orpheline fût notoirement décriée (5).

Les flambeaux n'étaient pas seuls destinés aux honneurs de la noce : les chœurs, les flûtes y figuraient aussi (6). Quelquefois la joueuse de flûte se

(1) Andr,, 952.

(2) Heauton.^ 835.

(3) Plaal., PerêOmt ▼. «Sî.

(k) PlauL, Costn., t. 80. Voir la noie de M. Naiidet.

(5) Phormio, 29e, et A09.

(6) Adelph., 910. —Catulle, l\i, t. 21 sqq. est bien plus eiplicite • Lm vers fescenniDS, les noix rétanAvct fMoUKit, m wan^itcieBtpat»— > CL ^Hr* ^1. Eclog., ?ni| 30.

us fimas* iHB

fesait attendre et retardait le moment iolennel (i)« D*aatres fois c'était la lenteur de la jeune épouM qu'on accusait. • C'est la lenteur même, assurément^ qui a donné naissance aux femmes, s'écrie Pleu«i> side, dans le Fanfaron ^ car, de toutes les lenteurs imaginables, il n'j en a pas d'égale aux leurs. » Le mari d'une coquette à sa toilette dirait*il autrement aujourd'hui? Le mojen, en effet, d'être lestement préparée, quand on avait près de soi une mère occupée à serrer la taille, et autour de soi des escla** Tes, yingt costumes, vingt coiffures de modes nou« Telles à essayer, à endosser; c la tunique transparente, par exemple, ou la tunique épaisse, le linoa à franges, l'intérieure, la chamarrée, la fleur de souci , la safranée, le par-dessus ou bien le sensdessus-dessous, le bandeau, la rojale ou l'étrangère, la vert-de-mer, la plumetée, la jaune^cire, la jaune-miel, et mille autres frivolités? » (2) Heureux encore l'époux impatient s'il n'avait pas d'autre sujet de plainte, et si, durant les apprêts de la fête, il ne Toyait point un chien noir étranger dans

(1) Ter. , Adelph, loe» eiU

(3) Plaut, Epidiq,^ y. îli gq<y.— Comp a re r «ree ee ptamge mt emrliiix morceau où il est parlé des eomet, hennins^ eC antres atours q«e les femmes perlaient sous Charles VI. Pvradin , Annat, de Bourgogne^ Rr* nr» ami. 1^28.— Cr. d*Argentré, lir. x. C. 88.*- Voir dans Vertol JMnn. a^md. Jnterip,, U ti, p. 736, une cnriense description de la coilfbre appelée fim* tangeê ; il termine ainsi : « Ponrra-t-on croire qn^il ftrifait pour ainsi dire mi serrurier pour coiffer les dames du 47» siècle? » Cf. PœnnL^ r, fî4» Térence, Heautant t. 240 dit des femmes à leur toilette :

Dnm moliiuilttr» diuu oowantv, 8uui«i esU

144 lÊTUDES SUR LA COMÉDIE LATINE.

la maîson, ou un serpent tomber dans la cour, ou une poule chanter au plus beau moment: présages funestes de rinûdélité et de Tautorité prochaines de la jeune mariée. (1).

Il ne faut pas trop s'étonner que ce soit surtout à Térence que nous empruntions les principales • scènes de la vie des filles libres et de leur mariage. C'est au mariage que Térence pousse ayant tout ses personnages, mais au mariage où l'affection soït subordonnée finalement à la convenance. Le théâ* tre latin, en général, glorifie le mariage d'inclination (2). Mais chez Térence, la sympathie, quand il y en a, s'augmente de la distinction. Toutes ses jeunes premières se marient ou sont admises dans la famille, à l'exception d'une seule qui est une courtisane éhontée, la Bacchis de VHeatUontimorumenoê. Quand il fait prédominer la force des sympathies» il va jusqu'à <:oncIure des mariages sans aucune dot, témoin celui de Callidie avec le fils de Demée dans les jédelphes, malgré cette loi de l'opinion qui ne sanctionnait pas les mariages non dotés (3).

Térence a fait plus encore pour la bienséance.

(1) Terent, Phormio, act. â, se 5. Voir la note de Lemonnier.

(2) Voir, à ce sujrt, un judicieux article de M. Saint-Mare GirardiB, Journal des Débats, 24 septembre 1844.

(3) Plante contient un passage remarquable à ce sujet Dans le TWintm.» T. 645 sqq. Lesbouicus dit à Lysitèle qui lui offre d'épouser sa sœur sam dot, « J'aime mieux être pauvre et n'être pas déshonoré ; qu'on ne dise pas» à ma honte, qu'en te la donnant sans dot, j'ai fait de ma propre sosor ta concubine et non ta femme. » Plus tard le juriscons. Paul, l, 2, deJwr* dot,, prouvera que cet usag<? est devenu une loi. Il dura : Beijmbiiem interest muliercs dote» salvoM hahrt jtropter qua$ nubere poêimU

CES FElOfES. IftS

Sous le couvert des Grecs, îl a imaginé de mettre au théâtre des femmes nées libres, mais d'une liberté que la scène pouvait montrer sans inconvénient. (1) Ce sont des étrangères ou des orphelines pauvres, comme Antîphile, vivant dans l'obscurité, avec une mère, une amie ou une étrangère comme elles, de cette vie équivoque qui n'est point le vice, puisqu'elles gardent une entière fidélité à celui qu'elles aiment, et qui n'est pas la vertu, puisqu'elles ont un amant et souvent un mari clandestin.

Je ne veux point examiner si ces créations mixtes ne devaient pas compromettre davantage cette sévérité du foyer domestique que Térence tenait à ménager. Je constate seulement que, à défaut de Plaute, c'est là surtout qu'on devait trouver quelques détails sur la fille libre de la Comédie latine»

Plaute me paraît avoir mieux servi la cause des honnêtes femmes en reléguant indistinctement parmi les courtisanes ou les captives , ce qui est

(i) Térence, Heautont, 226, dît d'Ântipkile :

Bene ac pudice educlam, ignaram arlis meretriciae ,

et de Pbanie dans le Phormion , 640 :

Pcrliberalis visa est

iitt iTCBiSS SUR lA COMEDIE LAÏINB.

ordînaîreuieat la même chose, toutes ks âmeê ingénues qui s'étaient laissé suiprendre par l'amour. Il n'y a pas de scènes plus piquanted»

plus vives ou plus touchantes que toutes cellea qu'il a écrites sur cette partie trop importante du monde romain. On pourrait ici faire des catégories sans fm et tracer l'histoire de la courtisane esclafe^ de l'affranchie, de la cliente, de l'indigène ^ de l'étrangère, etc. Il n'y a, à le bien prendre, que deux classes à noter. Ce sont les courtisanes vil^s^ et les courtisanes konnêteê.

he^ courtisanes viles ont une poétique, j'âime mieux dire une règle de vie curieuse. Il n'est pas be^ soin de reconnaître que l'intérêt en fait le fond* Les vieilles, qui ont gaspillé leurs jeunes années dans le désordre , n'ont plus que le souci de l'argent et de la bonne chère. Rarement la coquetterie 'leur est reStée. Je doute qu'il y en eût beaucoup de semblables à ces Phrynés surannées dont se moquait Scapha dans la Mostellaria « qui se parfument de toutes sortes de parfums et qui tâchent de se remettre à neuf; vieillotes édentées qui dissimulent avec du fard les défauts de leur personne. Ghes elles, quand la sueur vient à se mêler avec les parfums, l'odeur qu'elles ont ressemble à ces mélanges de plusieurs sauces que font quelquefois les cuisiniers (1). «Elles aimaient mieux le fard joyeux

[\) Plant, Biostel,, t. 373 sqq.

BKS FEMMES. î47

qui lient d*ah bon Tîn et se faisaient gloire de mériter les ^oms de Multibiba et île Merobiba^ comme Tibère plus tard celui de Bibèrlm Mero. Ce qu'elles n'épargnaient pas à leors jeunes écoKères, ce sont les conseils sur Tart de tirer de l'argent d'un cœur épris et sur les suites désastreuses d'un amour véritable, quand celles-ci en étaient atteintes. Quant aux belles paroles des amaiits ruinés, aux promesses séduisantes, c'étaient pour elles peines perdues, Elïes n'a raient foi qu'à ce qu'elles tenaient. • Nos mains ont des yeux, répondait la vieille Cléerète à un amoureux appauvri, elles ne croient que ce qu'elles voient. »

Elles étaient tantôt les maîtresses, tantôt les servantes de leurs jeunes compagnes. A ce dernier titre, elles devaient faire patte de velours à tout venant, sourire avec agrément et cacher le piège sous mille agaceries (1). Maîtresses, elles n'avaient pas tant de ménagements à garder. Elles étalent à tout moment et tout haut leurs ignobles doctrines. Ce ne sont que comparaisons piquantes jetées sans honte au nez des amants. Tantôt l'amoureux est un poisson qui n'est délicieux que quand il est frais, parce qu'alors on le met à toutes sauces : une fois vieux et quand on en a tout tiré, il ne vaut plus rien; ou c'est une brebis, qu'A faut envoyer paître une fois qu'elle est tondue.

(1) PlauU , TrucuU, 197 — 217.

150 ÉTUDES SUR Lk COMÉDilE LATINE.

TuiLtUATiE. ïaime la vérité, je veux quToa ne h ^Uie; ie mensonge iD*est odieux^

SCÂPHÂ. Par Tamitié que ta me portes, par Tarnoor qae Philolaehès a pour toi^ tu es charmante. . . Vraiment, par Pdlnx, je m*étoone qu'une fille si avisée , si instruite, si bien apprise et qui n'est pas sotte, se conduise sottement

PHiLÊMâTiE. £h bien! montre-moi, je te prie, en qaotfd tort.

ScAPHA. Oui , assurément, tu as tort de ne penser qa*l M, de lui être si dévouée , de n'en pas écouter d'autres. C'est bon pour une femme honnête et non pour une eourtisaise, de se rendre esclave d'un seul amour.

Philématie. Ne me donne pas de mauvais conseSs, Seâphi.

Sgapha. On vdt arriver plus souvent ce ^'on n'ittendidl pas que ce qu'on attendait. Enfin , n mes paroles ne peuv^rt^ pas te persuader de cette vérité, juge de mes paroles par lesfûfs : tu vois un exemple ; quelle je suis, quelle je fus jadis, le n'éCali pas moins aimée que toi aujourd'hui : je me donmitoiit estièTO à un seul amant , et lui , par Pollux, dès qn'U vit la eoulewr éé mes cheveux altérée par Tâge , il me dékuna, fl m'AuiAMiM. Sois sûre qu'un même sort t'attend. » (1)

Si encore elles avaient pu se Caire un pécule dans leurs bonnes fortunes! Mais « une couxtisane est pareille à la mer : tout ce qu'on lui donne, elle le dévore sans qu'il y ait accroissement pour elle. Du moins la mer conserve : ce qu'elle reofçnpe subsiste toujours. Mais donnez tout ce que vous voudrest à une courtisane ^ U ju'en resta xitu^ m pour celui qui donne, ai pour celle qui ««eçn {i)•^

(i; PlauU MosielL ilà sqq.

(S) Plaut. , TVûmm» 631 iqq.

La coquetterie et h vanité, ka samt ghrim mêretri^ cumï Pbronesie lavoue, les rendaient prodifi^tes. Le libertinage et réconomie ne vant ^uèf es de pair, et Plaute, dans le prologue da Trinumas , arait personnifié V indigence co^mme fille de \^ Débafschê^ On citait ks courtisane» qtii avaient su s^eDriehir r c'était Texeeption.

Ennius nous a laissé de la courtisane et de 9» mobilité perfide un charmaat croquis dont le théâtre de Piaule est le meilleur coinmeistaire (i).-

Cette eoquette qu'il compare à :

une balle ÎDconsltaDte Qui circule et yoltîge et trompe notre attente ,

sera plus sévèrement traitée par Lucilms r

« Plus méchante mille fois, dit-îl>, que ee^Hod'

(4;) Voir Bothe. Poet. ternie, latin. fl>agnu, in-8*. lip» ISdï, p 71^ Sm» liger attribue ces jolis vers à N^viu» :

.... Quasi in choro pila Ludens datatim dat se et commonem f&cit; Alium tenet, alii nutat, alibi manus Est occupata, alii... perpellit pedem; Alii dat annulum spectandum, a. labris Alium invocat, cum alio caiàtat,. attamea Aliis dat digito litteras.

— Lucien, Toxaris, 13. dit de la coquette Caridée &

c Tantôt il arrivait des lettres d'amour, tantôt des e&unmnn âêfewn é demir fanées, des pommes mordues, et d^auti^es charmes employés par le» coquettes pour attirer les jeunes gens^ dans leurs filets et enOaminer pcit àpeu leurs cœurs. »

Cf. Arislénéle E7ri«rTo)ai l/9WTtxai, 3« lettre. — Horace, sat. i. 10. AI t dit que Fundanius excellait à décrire les nées des cçurtisao^ — - QU id« EpitU I. i7» 54 8qq.

153 lÊTUDES SUR LA COMÉDIE LATINE.

dont nous parlions tout-à-l'heure, plus elle est caressante et plus l'enragée vous mord (1). »

Peut-être veut-il signaler ici plutôt une de ces Laïs à deux oboles, parfumées de lavande, ca^ gueuses (2) dont les courtisanes elles-mêmes faisaient litière. Car là aussi se glissait la vanité des rangs, et Molière n'eût pas manqué de se demander, en les entendant, où la dignité allait se nicher. € Je rentre, dit l'une d'elles, car une courtisane, qui se tient toute seule dans la rue, a bien l'air d'une prostituée (â). • La modeste Adelphasie du Carthaginois ne veut pas se rencontrer à l'autel avec « ces bonnes amies des gardes-moulins, restes de galants enfarinés (ù). » A coup sûr, la Lesbie de Catulle ou cette Flora, qui institua le peuple Romain son héritier, n'avaient rien à démêler avec cette méchante engeance, bien qu'elles fussent comprises pour la plupart, les unes et les autres, parmi les femmes du second ordre ^ in classe secundây comme l'a dit Horace (5).

(1) Lucil. fragm. Corpet xxx. 42.

(2) Plaut, AstrabUf vel CUtellariaf fragm., 12.

(3) Ibid, fragm., 19.

(4) Plaut., PœnuLfjf, 261 sqq. — Il faut sans doute ranger aussi dans cette dasse cette Crétéa citée par Lucilius(Varron Ling. lat., yi, 69), qui était venue d*elle-même trouver un ami : Cum ad se cubitumveneritsponte suaptè. — ce Juvenal, Sat. yi. Cette satire estrbistorique le plus complet de toutes ces turpitudes.

. (5) Sat, 1. 2. àS :

Tutior at quantô merx est in classe secundâ, Libertinarum dico, etc., etc.

Les poursuites amoureases dont les courtisanes étaient Tobjet ne se cachaient pas dans Tombie comme pour les filles de condition libre. On n'a- Yait aucun scrupule de leur faire des signes en les rencontrant, de les appeler tout haut en pleine rue. On ne s'en tenait pas là : tantôt leurs portes étaient assiégées par \ingt carillons ou charbonnées d'inscriptions galantes avec le bout de cette même torche qui, la nuit, servait à éclairer les soupirants; tantôt c'étaient leurs fenêtres qui retentissaient sous les doigts de ces amis impatients (1). La Tarentilla de Nœvius, la coquette d'Ënnius, les courtisanes de YAsinaire et de la Mostellaria^ nous ont appris comment toutes ces avances étaient accueillies. Nous savons même, par un passage du Fanfaron^ qu'il ne fallait pas toujours prendre au sérieux les appels que les courtisanes faisaient à leur tour en pleine voie publique (2).

Une fois trouvé et accepté, l'amant quittait rarement celle qu'il avait choisie. Il la suivait même aux écoles, comme Phedria, par exemple, aimait à le faire pour Pamphile du Phormion^ la conduisant et la reconduisant sans cesse. On y allait, entr 'autres, apprendre à jouer de la lyre, (â) Mais quand la moisson ne donnait pas et que les galants man-

(1) Plaut, Mercat, v. 402 sqq. Cf. Aristoph. Âx*/*^* ^^4» — Propert i. 16. — Horat od., i, 25.— m, iO.

(2) Miles glor. 69 et 93.

(3) T^renc. Phorm. 86. —Plante. l{tf(ien«..prol. 4t*

i5ft ETUDES SUR LA COM^ftlE LATINE.

quaienty elles feisaient eouiir au port, attendre ks Taisseaux étrangers, s'informer du maître et de son Bom et saisir les dupes au débarquement (1).

Ces femmes, si hardies à la chasse des amoureux sooDtt pour la plupart molles et hautaines, sans force pour le travail. Cette industrie infâme a les mêmes caraotères sous toutes les latitudes. » Je ne suis pas accoutumée à porter des fardeaux, à mener paître les troupeaux, comme une paysanne » s^écrie la belle Pasicompsa du Metcator. Ces mains, qu'elles passaient des heures à laver, ce teint entretenu par l'oisiveté, cette peau qu'elles polîs^ saient et repolissaient des journées entières (i), auraient pu se gâter sans doute à ce métier. Leur coquetterie ne s'accommodait guères que du Mf-^ pos(â).

Elles avaient d'ordinaire pour les aider dans le» soins de leur toilette deux servantes, et souirent deux hommes pour leur apporter de l'eau (&) ; sans compter toote eette suite d'esclaves et d'tiSranchit que quelques-unes traînaient après elles, povtant

(1) Plaut. , Menechm,, v. 2^2.

(2) Plaut. Pœnuly. 217. Serait-ce pour cela aussi qu*oii les appelait peam»f qopQ^ dit Varrofl de Ling, tqf., ?ii, 8/i : lu Atcllani» licet amoiMiTeilQQl rusticos dicere se adduxisse pro scorto pelliculam? —Cf. Festus, toc êcar^ tum,

(3) Dans VAstraba ou CUtellariaf iàt c^est une courtisane sans doute qui répond à sa mère qui gourmande sa paresse « Par Pollnx, ma mère, je suis plus liabituée à me coucher qu'à courir ; je suis paressemse. »

Pol, ad cùblturam, mater, mage sum exercita Quam ad cursuram ; sum tardiuscula« (&) Plaut*, PoffmU lœ* cil.

les bijoux et tous les ojîpeaux de leurs ïnaître^seii». Il y a sur €e point ud endroit purieu:ip dans XUeu^m tonifmorumenos. C'est lorsque Bacchis est près d§ venir au second acte. Le nombre d'esclaves çt d'objets dont elle se fait suivre est si embarrassant^ qu'elle ne parait qu'après une fort longue scène, quoiqu'on l'ait entrevue au début. Elles se rendaient souvent dans les temples pour assister aux fêtes» Avant d'approcber des autels, elles se puriliaient par des ablutions, comme ces deux jeunes soyra du Carthaginois^ au jouroù l'oxi célébrait la fête de Yépus, la solennité des Apbrodises (1). Cett© val^-» taille, dont elles faisaient volontiers étalage, s'aug*» mentait encore des esclaves étrangers que leur donnaient plus particulièrement les soldats fan^ farons au retour de leurs campagnes. C'est ainsi,, entr'autres, que Pbronesie du TruçuUntm reçoit d^ son militaire le don de deu^ esclavfs Syjjl^naWf princesses dont il a , dit-il^ changé le pi$ys ^ déMfrt, Pbedria, dans VEunuque^ est plus généreux encore. 11 accojde un eunuque à sa Thaïs, qui J'a demandé pATce que Uê granUfs dames seules en ont un à lettr service, et une de ces négresses d'Ëtbiopi^^ déjà fort recherchées au temps de Ménândre.

En échange de tant de faveurs, «llei §% man« traient aimables et caressantes. Ëlks donnaient à ceux de leurs amants qui étalent forcés de voyager

de M. NaodtU ^ Macrob.» Saturm^ m» L

des cachets dont elles avaient un double, portant un portrait , un signe convenu (1) ; c'était comme une lettre de créance sur leur tendresse. Elles leur écrivaient de ces aimables missives d'amour &ur la cire de deux tablettes nouées d'un fil, où les mots les plus gracieux ne leur coûtaient pas à dire; espèces de circulaires dont le style faisait partie de leur trompeuse industrie, et dont nous trouvons un modèle très-finement tourné dans le Psefudotus. Plante a mis là, sous le poinçon de Phénicie, ses plus jolis néologismes, ses minauderies les plus coquettes (2). 11 ne faut pas s'étonner de tous ces manèges qui égalent toutes les ruses, toutes les perfidies que nous connaissons déjà. Comment ré* sister à ce goût de la fraude qui était comme la condition propre de leur existence? Comment Toîseleur n'eût-il pas mis en jeu son appeau et ses miroirs, quand l'oiseau courait de lui-même à^la glu et s'offrait si facilement au lacet? Au fond pour-

(i) Ptam., Pseud,^ v. 53.— -Cf. Bacck., 238. — Sur ce mot de «ym^ (ttm, cachet f il y atoutunchapilre à faire. Dans les relations commerdaleft on B^en servait beaucoup. Pour les relations d'amour, on pourrait trooTer des analogues au moyen-âge et plus tard. C'était, après tout, un gage de confiance ; mais en amour, c'était un peu comme le billet de La Châtrai — Dans VEunuq.^ 539, Anliphon invite à dîner au Pirée^ Le» oonvifei donnent des gages : dati annuli :

Heri aliquot adolescentaU eoiimas in Pineo In hune diem ut de symbolU essemus.

Ici le mot a une toute autre acception.

(2) Plaut. PseudoL , y. àO sqq. » Cf. Alciphron, édiU Wagner, Leipi* 1798, èni9roXed hctupuud^ poêsim^ et surtout la correspondance de Gljeère avec Méoandre, tom. i. p. 897.

UES FElfHES. 157

tant, on ne sait qui il faut plaindre le plus, de ces femmes obligées à tous les mensonges pour captiver toujours, ou de ces dupes qui, dans leur aveuglement, consentaient à partager leur possession avec d'autres plutôt que de la laisser échapper.

Plante, du milieu de tant de désordres instructifs pour nous, avait su tirer des leçons plus instructives encore. Du plus profond de ces âmes corrompues et perdues pour ce monde sortaient quelquefois des accents touchants et vrais, de vagues aspirations, on le dirait, vers un monde meilleur. La constance, l'attachement, le dégoût du libertinage étaient souvent la suite inattendue d'une dégradation involontaire. Nous voulons parler des courtisanes honnêtes. La liste, on le prévoit, n'en saurait être longue.

Parmi ces femmes sans nom, sans origine^, qui faisaient leur patrie du lieu où elles étaient le plus à l'aise, ubi bene , ibi patria , comme elles disaient, il s'en trouvait que le hasard ou le malheur avait éloignées de leur famille, victimes de la cupidité d'un trafiquant, abandonnées dès leur bas âge ou forcées de transiger avec la misère. Quelques-unes, comme Gymnasie dans la Cistellaria^ froidement débauchées, avares sans égoïsme, dépravées seulement par l'habitude, se montraient obligeantes et respectueuses. Leur naïveté dans la turpitude les rendait excusables. D'autres avaient un instinct singulier

i6& ÉTUDES SUR I. CôlUtDÏE LATINE.

du bien et arrivaient à la dignité par la reconnais*sance. Telle est Philématie dans la Moëtetlarla. La blancheur de son teint, sa beauté semblent refléieif don âme.

« Selon la réputation qu'on a, dit-elle, Targent Yieut en con« séquence. Que j'aie bonne renommée, je serai asse2 riche. En Yain on met grand soin à se parer, si Ton se conduit miL La mauvaise conduite est pire que la fange pour gâter l'éclit dei parures. »

Elle n*aime que Philolachès, elle ne vivra que pour lui seul. Ne Ta-t-il pas d'ailleurs affranchi^? Quand la vieille Scapha lui reproche son oubli des autres amants, elle répond : « Ils m'estimeront da*« vantage en voyant que je suis reconnaissante. > Yoyez la pure physionomie de Silénic dans la Cistellaria , de Philénie dans YAsinaire :

SiLÊNUS. Le cœur me fait mal.

Gymnasib. Tu m*étonnes. Comment le ccMir peut-il te faire mal? expUque>-le-moi, je te prie; les hommes prétendent que les femmes n'en ont pas.

SiLÉNiE. Si j'en ai un, c'est lui qui souffre ; s'il n'existe pas, ma souffrance est là toujours.

GtmNasie. Elle aime, la pauvre enfant !

SiLÊNiE. Quoi I l'amour est-il si amer, lorsqu'il entre dam l'âme?

GTMNASIE. Sans doute , par Castor I dans l'amour le miel et le fiel abondent à la fois. Il fait goûter bien des douceurs , maia il est prodigue aussi d'amertume ; il en abreuve.

StL£ni£. Je recoanais à ces traits le mal qui me tourmente.

us nHMEs. i<68

GTBifiASis. Da courage! ton mal s'apaisera»

SiLÉNiE. Je Tespèrerais si je voyais venir le méiecin qui seul peut me traiter. // viendra ! que ce mot est lent quand on aime I pourquoi pas, il vient? Folle que j'étais ! c'est ma faute si j*êprouve des peines ^ cmsantes. Fallait-il m^attàcher à lui séill pour toi consacrer toute ma vie ?

GtMNASi& Quelle idée avais^tu, ma dière SiléÉieT Boa pour une matrone de n*aimer qu'un seul faonnne et de passer ses jours avec lui, une fois qu'elle est mariée^ Mais une courtisane» c'est tout comme une ville florissante ; elle ne prospère qu'au* t^t que beaucoup dlionmies la fréquentent

SlLÉNlE. Prêtez-moi attention, s'il Vous plaît, je YotlS éxptiqoerai pourquoi je vous ai priée de venir me vtrîr» Ma mèfèi voyant ma répugnance po«r la profesûon de courtÛMne, et vou* lant récompenser par sa complaisance mon empressement à loi plaire en tout, me permit, si je venais à concevoir une passion» de vivre avec celui que j*aimerais.

La mère. Par Castor I quelle sottise ! lUais as-tu formé une liaison T

SiLÉ{!«iE. Avec Âlcésimarque, avec lui seul kntatk autre boaune n'a porté atteinte à ma pudeur. »

C'est ici un dégoût insurmontable du vice que le dénoûmen): justifiera en rendant à 'sa famille librô cette fille touchante dont les moindres paroles annonçaient un âang généreux; là, c'est la teûdresse désintéressée, une instinctive sympathie pour utt seul; c'est aussi Tennui de cette vie de subordination et d'efforts, qui ne permettait guères de suivre ses meilleures inclinations. Vivre avec Têtre préféré, lui rendre en dévoûment ce qu'elles ont reçu en libé*-

160 J&TCDES SUR LA COMÉDIE ULTINB.

ralités, ou mourir s'il meurt, voilà la passion dér-* nière de ces créatures à part. Plaute , en les représentant, a voulu respecter toutes les classes sans en intervertir Tordre ; il a, je l'ai dit, mis la noblesse dans le cœur et non dans le rang, se réservant, à la fin , de justifier l'un par l'autre. Hais c'est ici, ce devait être l'exception.

Térence en a fait à peu près la règle de son théâtre. Ses courtisanes sont honnêtes, elles ont réfléchi sur elles-mêmes, ce qui est assez rare, dit -on ; elles se sont trouvées trop libres, ce qui marque une grande sagesse, et elles ont changé de vie, ce qui est une invraisemblance et un anachronisme.

Je choisis, pour exemple, la courtisane Bacchis de l'Hecyre. Il faut ramener la paix dans un jeune ménage dont l'époux a aimé Bacchis. C'est elle qui s'en chargera, bien qu'elle n'ait qu'à se louer de son amant. L'invraisemblance commence déjà. HaisTé* rence tient surtout à faire mieux que les autres : c'est là recueil. Quand Bacchis est invitée à se rendre dans la famille du jeune époux, elle dit :

« Toute autre de mon état n*en ferait, ma foi, rien. Elle n'i-* rait pas se montrer à une jeune épouse... Mais je ne vem pas que les parents de Pamphile , qui doivent Testimer, le jugent sans raison plus léger qu'il n'est. •

Après ce trait de dévoûment, les parents en* chantés lui offrent leur amitié. Mais voici le secret de

toute cette conduite, ou plutôt de tout le théâtre de Térence, car il semble que ce soit lui qui se révèle ici par la bouche de Bacchis :

• Je ne serai pas fâchée qu'on dise que je suis la seule qui ait fait ce que mes pareilles évitent avec grand soin. »

• »• Qaod si perfido non pœnitet me ^mae Solam fecisse id quod aliœ omne9 facere fùgitant.

Je me borne là. Nous n'assistons phis aux tendres épanchements d'une àmé aimante, ce n'est plus ici le cri du devoir désintéressé. C'est une femme d'expérience qui calcule ses démarches, quoiqu'elles soient honnêtes, qui fait le bien précisément parce que ses pareilles ne le font pas. Elle tient avant tout à faire parler d'elle par quelque chose d'extraordinaire. Cette conduite, loin de me complaire, m'étonne : je vois une courtisane détenue la providence d'un jeune couple et je ne me laisse guères séduire à cette vertu impossible.

Quand on parcourt tout le théâtre de Térence, il est facile de reconnaître tout d'abord qu'il veut moraliser la scène et que, par suite, il est l'ennemi des courtisanes , telles qu'on les voyait à Rome , telles que les avaient représentées ses prédécesseurs. Sa pudeur s'effraye de voir réunies sous le même toit

une fille de joie et une maîtresse de maison, une

162 ÉTUDES SUR tl COMÉDIE LATINE.

tnère de famille. Dans les Adelphe» ^ Demée 9-ëerie i

Proh divAm fidem I Meretrix et mater fomnias unà in domo I

et la Baccbis de VHccyre ne manque pas de reconnaître en entrant chez Philumène que la pré* sence d'une courtisane est un épouvantail pour une jeune épouse. Ces sentiments si choisis, cette décence inattendue au théâtre, je les retrouve encore à un plus haut degré dans une scène de réprimandes, où rirascible Chrêmes tonne contre son fils. Ce mari si peu respectueux pour sa Sostrate, sa mater familiaSf et qui lui disait tout^à-l'heure, entre autres injures, « parlez, parlez, je n'en ferai pas moins ce que je veux » , ce moraliste si oublieux, dès qu'il veut gourmander son fils, s'écrie:

« Vous ne cherchez pas ce qui vous manque , le moyen de plaire à votre père et de conserver ce qu'il a gagné à la sueur de son front. Amener devant mes yeux par toutes sortes de subterfuges une. ... f aurais honte de prononcer le mot en présente de voire mère i (1) •

Cette pudeur excessive , quelqu'invraisemblable qu'elle soit, porterait son excuse avec elle si Té-

(1) Heauiont 1041 sqq. On le yoit fd : le latin dans lea note » dans les choses, ne bravait pas toujours riionnêtoté. — Pour les passages précédents, voir Adelph, 750 et Uecyr, 780»

reoce Tavait gardée da&s taut gon répertoire. Mais n'est*elle pas un contre^sens, quand je vois ailleurs, dans VEunuque^ par exemple^ la courtisane Thaïs, celle qui se partage défioiiîvenient et sans rougir entre deux amants qu elle aime inégalement, entrer dans une famille libre et se faire admettre dans la clientèle et sous la protection du père de son Phedria (i )? Et ce dégoût du vice n'est-il pas un dégoût de convention qui ne saurait me convertir au bien, quand je vois la courtisane de VHecyre devenue» comme je l'ai dit, l'amie d'une honnête maison ?

fiakac disait avec raison que les plus libres courtisanes des comédies de Térence sont souvent plus modestes que les plus honnêtes matrones de» comédies de Plante; et je ne m'étonne pas que ce soit celui-là qu'ait choisi pour modèle^ au 10* siècle,

(1) Cherea dit, Eunuch, 1036 :

Tum autem Phedris \ Meo frdtrf |Qttdi*o essé amoreoi omnetti In ^lUftiîlk) t «nall ddcBusi Thah patri se commcodavit : ia cUeotelaui et fidem Nobis deâ'tt se. » *%

Lâchés dit à Bacchis dans VHecyre , 763 :

Nunc cùm ego te esse praeter noslram opiaionem comperi Fac eadem ut sis porro : no«îlra utere atnkitia, ni voles ; Aliter si faeias..» scd reprimam me^ n^ ae^re quidi|uam «i me cUidfas.

Ce dernier vers est d^iitie po)tt«sse top te inoderne. -^ Cf* Gieerou. lipp. II. hi : Ingenui pueri cum meritoriis, scorta inter roatres familff sahantur. — Chez Piaule les courtisanes n'avaient pas besoin d'être it de ces qualités de bon too, de ces mérites de la bonne société pour être les clientes des maisons libres. Cet usage remontait bien haut. Voir CisielL 25

§i^^Mik§ Ghrionê 7S7^-TIIM«iv. X^mu V «a sujet d*lil«pli||i l'^cei^

16& ÉTUDES SUR LA GOICÊDIB tAnim.

la nonne Hrotswitha, quand elle voulut mettre en scène la courtisane corrigée. Seulement, avec les embellissements du comique latin, Hrotswitha avait un correctif de plus. Le Christianisme était venu. En ramenant, par le mépris, ces femmes de plaisir au sentiment de leur turpitude, en montrant le ciel et le pardon à leur repentir, il devait leur inculquer la vraie dignité. Elles se purifiaient par les pleurs et par la prière, deux choses que le paganisme n'a pas connues, Madeleine n'avait-elle pas baisé en pleurant les pieds du Christ et ressaisi, par le remords, l'estime d'elle-même ? La courtisane sainte Afre n'avait-elle pas, au 4* siècle, reçu chez elle un pieux évéque et ne s'était-elle pas convertie à la vertu par la seule séduction , par l'action bienfan santé de sa présence ? Souvent même la mort était choisie comme la seule expiation légitime. Dans sa comédie de Paphnuce, Hrotswitha nous montre la fille de joie Thaïs ramenée au bien par un homme de Dieu. Son corps, cette enveloppe souillée, se dissout et meurt. Son âme, libre et plus forte, s'envole aux cieux pour y recouvrer toute sa candeur native. C'était là l'unique dioyen de traduire la courtisane à la barre d'un couvent.

Mais Térence avait-il besoin de devancer ainsi son temps en fardant le personnage? L'antiquité toute entière n'a-t-elle pas été aux pieds des courtîsanesPQui a reçu plus de fêtes, plus d'encens que ces Âspasie, ces Néera, que cette Précia, maîtresse

LBS FEMMES. 165

dé LucuUus, si vantée par Plutarque? Où brillaient l'esprit , la fortune, les fils et avec eux, il faut bien le redire, les pères des grandes familles de Rome et d'Athènes? n'était-ce pas chez elles sans cesse et pour elles ? On allait là , comme on allait , au XYii* siècle, chez Ninon, dans sa maison du Marais, faire montre de bel-esprit et de galanterie, parler des choses de la ville et rencontrer les hommes du bel-air. Pour beaucoup d'entr'elles, malgré leur avidité, la vie n'avait qu'un jour, qu'un moment, le moment présent ; elles vivaient de frivolités et d'insouciance , laissant à leurs mères le soin trop lourd de tout prévoir; elles aimaient à oublier, ou . plutôt elles ignoraient ces préoccupations du lendemain qui ailleurs assombrissent déjà la veille, et elles changeaient d'amants pour perpétuer leurs plaisirs. Mais elles n'allaient pas, même dans leur honnêteté, pourvoir, comme Bacchis , au bonheur de ceux qu'elles quittaient. C'eût été trop de prévoyance et de désintéressement pour elles.

Dans un temps où la loi Oppia venait d'être abrogée, après vingt ans de règne, non pas autant '^^ par l'éloquence de deux tribuns ou par cette bonne fortune du hasard qui gagne souvent les plus mauvaises causes, que par l'ascendant des moeurs régnantes qui sont, après tout, la plus forte Ij^ lorsque les mystères des Bacchanales portaiei tel ravage au sein des mœurs publiques, que'Te Sénat était obligé d'en arrêter les débordements ;

i66 ÉTUDES SUR LA COMEDIE LATINE.

SOUS Tempire des chars, des Htières, du luxe des festins et des toilettes, que les lois Scatinia, par exemple , et Orchia purent à peine maîtriser un moment; n'y avait-il pas pour ces femmes trop populaires, partout, dans l'air vicieux qu'elles respiraient, dans la mode qu'elles suivaient et imposaient, dans cette atmosphère brûlante de toutes les ardeurs, où elles vivaient , n'y avaîNil pas les éléments d'un bonheur tout Épicurien? Pour quelques-unes que l'ennui ou la honte venait atteindre au milieu de ce sensualisme triomphant, combien d'autres qui ne connaissaient rien au âelà, et qui couraient avec ivresse sur l'abîme en croyant fouler des fleurs !

Il est temps de revenir à la morale et de laisser l'histoire des passions pour celle de la raison. J'arrive au mariage proprement dit, sans interyention de courtisane.

Une fois mariée, la jeune fille libre, Isl jeune première changeait de condition. Elle passait sous le toit conjugal à deux titres différents. Elle se mettait tôus la tutelle de son mari, lui abandonnait ses revenus, et alors elle devenait mater famitiae; ou gardait sa fortune, ses biens et prenait le nom

us FKMV9S. 167

d'uxor (1). Alcmène de VJmpfiUryon semble être ie type le plus choi^ de la maier fanUlias. Je sais que cette tragi-comédie, toute exceptionnelle dans le répertoire ^lo Plaute, a saus doute une origine plus particulièrement Grecque. Le Tarentîn Rhinthon, qui a donné son nom à cette sorte de drames satyriques que les Grecs appelèrent Hilarotragédies et les Romains fables Rliymhonîennes^ avait écjrit un Amphitryon (2) qui a pu être le modèle de Plaute. Avant cela même» le comique Archippus d'Athè" nes avait donné une pièce du même nom ; (â) et Ton pourrait retrouver un Amphitryon jusque dans le bagage de Sophocle (4). Mais l'érudition n'a que faire ici, et Plaute, malgré son savoir, eût été fort surpris sans doute d'apprendre le nombre des aïeux de sa fable. Il ne lient pas trop longtemps ses auditeurs hors de Rome ; car à peine Sosie at-il ouvert la pièce qu'aussitôt l'auditoire se reconnaît et se retrouve. • Que deviendrais-je , s'écriet-il dès le début, si les triumvirs me mettaient en prison ! » L'illusion n'est plus permise : Alcmène est bien Romaine.

Il me semble la voir revêtue du costume des

(!)• Gicer. Topie. C« S s Gênas enim est uxor : ejus du» Ibniue» upa ma^ trum familias, earum quae in manum conyenerunt; altéra earum qnsi tantammodo uxorts habentur. — Cf. Anl. Oel., xnn, 6.

(2) Stepfau, Byzan.» voc, To/^as.— ^ustattu ad Dionys. Perîeg. ,

(3) Schol OËdip. Colon, Y. 383. — Hesjch. , T. àfjfiripfuti iet /uioiTtvroy.

{à) Meinek«, Quceêt icen.^ u, p« â7«

honnêtes femmes décrit par Palestrfon dans leFan^ faron, la robe traînante, la longue chevelure, les bandelettes. N'est-ce pas Cornélle , la mère des Gracques^ que j'entends dire à Sempronius, son mari :

ce II est une dot que je me flatte d*avoir apportée, Bon pas celle qu*on entend ordinairement par ce mot, mais la chasteté, la modestie , la sage tempérance , la crainte des Dieux , rameur de mes parents, une humeur conciliante à Fégard de ma famille, la soumission à mon époux, une âme généreuse et bienveilhate» selon les mérites de chacun. )>

Non, c'est Alcmène qui parle (!)• Cette déclaration corrige tout ce que pourrait avoir de compromettant pour elle cet adultère innocent, le seul que Plante ait osé montrer ; de même que le déguisement de Jupiter autorise la bouffonnerie sans danger pour la morale de la famille. Le roi des Dieux ressemble si parfaitement à Amphitryon qu 'Alcmène est entièrement justifiée. La tragédie et la comédie, dont nous avons tracé le programme au commencement, se mêlent ici dans une mesure appréciable. Jupiter et son fils sont des personnages de tragédie; ils sont hors des proportions humaines, et leurs actions sont comme eux. Alcmène et Sosie sont des personnages de comédie; ils vivent de la vie générale; leurs caractères et leurs actions suivent la règle commune. Plante, en associant dans une intrigue comique ces

(i) Plant., AmphiUf t. 685 «n*

- LES FEMBIES. 169

deux sortes d'acteurs si différents d'abord, a fait une tragi-comédie; il n'a qu'efiQeuré le tragique sans vpuloir le toucher franchement.

Serait-ce qu'il pensait , comme Figaro, que de toutes les choses sérieuses le mariage est la plus bouffonne, ou voulait-il avertir, en riant, les bienheureux époux que la foi conjugale, comme tout le reste, est soumise à une volonté supérieure, et que là comme ailleurs, ils ne pourraient échapper à leur destinée? Assurément, à part l'influence du modèle grec, il semble qu'il y ait eu de tout cela dans la détermination du comique latin. Ridiculiser et avertir tout à la fois les maris sans entacher la vertu, proverbiale encore, de leurs femmes, c'était là une veine nouvelle pour la comédie. Lucrèce, cette tragédie de l'histoire, si populaire à Rome, qu'était-ce autre chose qu'Alcmène? L'une et l'autre, esclaves volontaires du devoir , honorent leur foyer domestique par l'ascendant modeste de ces vertus patriarcales qui , à Rome surtout, étaient la seule force de ce sexe subalterne. Elles aiment leurs maris comme leur chasteté, mais ce qu'elles aiment aussi dans cette autre moitié d'elles-mêmes qui les domine et leur impose, ce qu'elles encouragent, ce qu'elles exaltent en eux , c'est le devoir, c'est plus que le devoir, c'est la gloire, c'est le renom qui vient du courage. • Ah! qu'il s'éloigne de ttoi, pouvu qu'il rentre avec honneur dans ses foyers. Je ne me plaindrai pas, si l'on proclame mon

170 ETUDES sua LA COMBOIE LATINS.

époux vainqueur de rennemi. La valeur eat un doa céleste. Liberté, puissance, richesse, existence, famille, patrie, parents, tout est défendu par la Tableur ! La valeur renferme en elle tout ce qu'on estime; c'est avoir tous les biens qu'avoir la valeur!» Ces maximes, ce compliment flatteur adressé tù passant à la bravoure des spectateurs Romains» on dirait qu'ils sont de Lucrèce, louant rintrépidité de son époux occupé au siège d'Ardée, C'est Alo mène qui parle, au moment où son faux mari la quitte pour aller battre les Téléboèns.

L'analogie ne se borne pas là. L'une et l'autre ont admis un étranger dans l'asile inviolable oii elles se renferment. Mais Lucrèce seule en a reçu le plus sanglant outrage, et l'on sait quelle catastrophe instructive a suivi et quelle révolution. Plus tard, Attius écrira une tragédie nationale pour consacrer la délivrance de Rome après le suicidé de Lucrèce. Mais je doute que dans son Brutu$ il célèbre autre chose que la liberté publique, malgré un vers qui semble appartenir au récit de l'attentat commis sur la femme de CoUatin (1). Faire reposer l'intérêt de sa pièce sur le crime de S^xtus» montrer un patricien coupable, c'eût été trop s'exposer dans un pays oii Nsevius avait si cbèremeut expié quelques allusions contre l'aristocratie contemporaine. La censure était terrible alors ; elle

(i) Nocte intempesta nottram devenlt domuou Varro <U tAng»^ lat Spengel, tu, 9â«

us F£MM£$. i7i

avait des chaînes pour les récalcitraos ; au lieu d'éloigner la pièce seule des honneurs du pulpitumj c'était l'auteur qu'on exilait loin de la métropole. La censure de nos jours, fille de la censure Ro^ maine, vaut déjà mieux que sa mère.

Plaute, qui avait poussé la circonspection jusqu'à se moquer, dans deux vers que je blâme, du châtiment de Naevius, avait sons les yeux des célibataires entêtes, audacieux, une jeunesse passionnée et des gynécées peut-être troublés. Sa maligne sagacité, malgré l'apparente sérénité du dehors, entrevoyait sans doute plus d'un Sextus dans l'arîs- ^tocratie qui l'entourait, et plus d'un divorce dans l'avenir de ces ménages bourgeois qui venaient l'écouter. iVimagine qu'il ne pouvait rappeler l'épi^ sodé ouïe souvenir de Lucrèce qu'en le déguisant- Au lieu d'un fils de roi , c'est un dieu qui méditera l'attentat; au lieu d'une péripétie sanglante qui pouvait tourner contre l'auditoire ou contre l'auteur, il inventera un dénoûment honnêtement railleur qui ne compromettra que les Dieux, et enfin à la place d'un adultère volontaire qui pouvait offenser le vérité et les femmes, ce sera une fraude instructive qui ne fera réfléchir que les maris. La leçon , comme toutes les leçons de théâtre, ne corrigea sans doute personne; mais elle eut ce que Plante poursuivait surtout , le succès.

Diraî-je toutes les beautés de sentiment que, dans cette comédie, Plante a données à la naatrone?

172 ETUDES SUR LA COMÉDIE LàTINB.

Lorsque Jupiter quitte Alcniène, eu lui demandant si elle n*a plus rien à désirer, elle ajoute avec ce ton ferme qui vient d*une fidélité sans tache, avec ce charme de tendresse où le devoir et l'amour s'exaltent et se rehaussent l'un par l'autre :

« Qu*absenttu aimes toujours celle qui est toute à toi, qiMUqu*absent

Le vers latin est bien plus expressif :

Ut, quum absim, me âmes me tuam absentem tamen! (i)

La Didon de Virgile eût-elle parlé un langage plus tendre , et la Bérénice de Racine , lorsqu'elle dit à Titus :

Moi, dont vous connaissez le trouble et le tourment, Quand vous ne me quittez que pour quelque moment, Moi, qui mourrais le jour qu'on voudrait m*interdir De vous...

a-t-elle trouvé un accent d'amour aussi abandonné et aussi contenu tout ensemble ? ici Alcmène leur est supérieure parce qu'elle est tout à la fois amante et épouse, et parce que sa passion n'a rien que de noble dans son expansion. Ce qui fait que la passion émeut et entraine, c'est lorsqu'elle vient

(1) Cette répétition de ab$im et absentem rappelle ce ver» de la DidOB| /Enéid. iv. 83 :

f •••» lUom absens abcentem'aaditime videlquct

us nvaas. 17S

d'une âme Tivement éprise et se trahit par des mouvements naturels et grands. Mais qu'est-ce que rémotion sans l'estime, et que faut-il préférer de l'impression produite par un fougueux désordre des sens et du cœur ou du ravissement causé par l'équilibre inattendu de la passion avec le devoir? Le pathétique que la saine droiture peut désavouer et dont il faut cacher la source parce qu'elle est im«* pure , n'a ni ]a force ni l'effet de l'émotion plus haute qui naît du spectacle d'une ardente vertu. J'aime la passion qui peut éclater devant tous , qui peut avouer son origine, j'aime Âlcmène répondant aux injures de son époux :

« La honte que tu me reproches est indigne de ma race. Mo infidèle ! on peut me calomnier, on ne peut me convaincre. J*en atteste le pouvoir suprême de Jupiter et la chaste Junon que je révère autant que je le dois, le corps d'aucun mortel, excepté toi , n*a touché le mien et ma pudeur n*a souffert aucune atteinte! — La hardiesse sied bien à qui n'a point failli »

Cette fierté passionnée me touche plus que le dé-* lire de Phèdre. Il me semble que la laideur morale n'est qu'un élément imparfait du beau dans les arts, et ne doit jamais produire cet entraînement salutaire qui vient de l'accord habilede la vertu et de l'amour.

Ces sentiments qui appartiennent à la tragédie. Plante a dû les traiter accessoirement et en affaiblir l'effet par le gai contraste du faux mari qui rit tout bas de la tendresse d'Âlcmène. Il savait bien que

ilH ÉTUDES SCJR tA COBIAdiE UTINB.

Rome avait encore des Âlcmènes sans doute, mais il n'oubliait pas que leur vertu avait perdu sa grâce à force de s'imposer et de se faire valoir , et que rien ne plaît moins à des oreilles blasées que l'éternel panégyrique de la morale. Il fallait Tîntervention d'un dieu , le récit piquant d'une 8Uf^ prise galante et d'un amour en belle humeuf pour rendre aimables , aux spectateurs de la Cavea , ces détails sur la chasteté de l'épouse , devenus monotones pour le plus grand nombre des maris. C'est le contraste qui sauve la donnée. Au sein de la corruption environnante, la pureté eût trop risqué à être montrée toute seule à ded Ro^ mains. Plante a voulu et su être amusant sans cesser d'être vrai.

Quand il essaie de quitter le merveilleux et le tragi-comique pour nous découvrir un coin ana-logue de la vie bourgeoise et contemporaine, il échappe encore à la monotonie par le même secret* Panégyris et Pinacie, par exemple, dans le Stichm^ sont deux épouses différemment édifiées sur les devoirs du mariage. L'une et l'autre sont loin de leurs maris, qui les ont quittées pour aller réparer, en pays étrangers, les brèches survenues à leur fortune. Panégyris, l'ainée, prête une oreille fort complaisante aux propositions d'un nouveau mariage apportées par sou père lui-même. Elle pousse beaucoup plus loin le respect filial ou plutôt ToubU du marif que Pinacie, sa sœur cadette. Celle-ci

résiste avec un courage tout romaia. Elle s'enferme dans son de?oir comme dans une forteresse où il faut t^avement succomber plutôt que d'en sortir. Héroïsme touchant et qui, sous la plutne de Térence, eût prêté certainement à toute une élégie sur la foi conjugale, à d'élégantes sentences sur la tendresse ;

C^est Hector, disait-elle, en Tembrassant toujours,

Voilà ses yeux^ sa bouche et déjà son audace I

C'est lui-même, c'est td, cher époux, que j'embrasse.

Flaute aime trop la popularité , il sait trop ses Romains pour tomber dans un tel écart ; il risquerait de voir son public partir dès les premières scènes^ comme il fit plus tard à la représentation de YHecyre de Térence , pour aller admirer un acrobate ou un ours.

Aussi, que de précautions pour se faire pardonner tJette exquise création de Pinacîe! Que d'enveloppes chatoyantes et multipliées autour de cette lueur âerdne et un peu austère, pour ne pas blesser les yeux grossiers de la populace ! Auprès de Pinacie, oo médit des femmes, du mariage; les farces d'un parasite et les orgies d un esclave se donnent libre carrière pour faire accepte^ , pour sauver cette charmante leçon de dignité conjugale, et la morale, à peine esquissée, passe à la faveur de la plus licencieuse gai);év If'est-cepas à |)eu près ainsi que

Shakspeare faisait contraster les grossiers dialognei des domestiques de Capulet, ou les eonceiii de Mercutio avec les adorables entretiens de Roaiéo et de Juliette pour se faire mieux écouter de tous et ne pas encourir les sifflets de John-Bull?

Il serait intéressant de remarquer combien ces figures presque poétiques ont changé dans Molière et d'étudier ce qu'y est devenue cette morale du mariage. La théorie du devoir, si bien exprimée par Pinacie, se retrouve là désormais bien moins dans la pratique que dans les reproches des maris* Chrysale résume assez bien, je crois, l'opinion de Molière sur les devoirs des femmes mariées. Ce n'est pas que toutes les épouses, dans Molière, se montrent frivoles et se piquent d'infidélité. Martine, It femme de Sganarelle, veut être battue par son mari, et Elmire cache bien le sien sous la tabk pour le faire assister aux séductions de Tartufe. Mais ce sont des vertus d'intérieur où lexpérience du vice a trop de part ; j'y reconnais l'alliage d'un société blasée. Elmire ne dirait pas :

Une femme se rit de sottises pareilles,

Et januû» «Tun mari n'eo troolile les oi^llei,

LES FfiiiMES. 177

si elle ne savait d'avance combien les époux ont de raisons pour douter des protestations d'innocence de leurs femmes. Martine, qui se laisse étriller humblement devant lès gens par le sien, a-t-eile sur ses devoirs des principes bien édifiants ? Il est permis d'en douter quand on Tentend dire que c'est trop peu de tromper Sganarelle et qu'il lui faut un châtiment moins doux. « Je sais bien qu'une femme a toujours dans les mains de quoi se venger d'un mari ; mais c'est une punition trop délicate pour mon pendard. Je veux une vengeance qui se fasse un peu mieux sentir, i Nous voilà bien loin des maximes de Plante. C'est de la petite vertu à la place de la grande.

Les temps étaient bien changés! Le Christianisme avait depuis longtemps relevé la femme de sa condition subalterne ; il l'avait instituée l'égale de son mari pour commander à côté de lui au sein de la famille , pour briller auprès de lui , plus que lui, au sein de la société renouvelée. C'est pour la femme qu'avait été créée la politesse que Rome ne connaissait pas; c'est pour elle que, depuis la chevalerie, cette politesse s'était convertie en galanterie. Ce partage à deux du même sceptre, cette égalité à l'intérieur et au dehors, ces privilèges égaux quoique divers, en donnant à l'épouse des droits analogues, lui fournissaient nécessairement l'occasion des mêmes torts. Cette différence des deux sociétés, je ne la trouve nulle part mieux

178 ÉTUDES SUR tk GOMBDIE LATINE.

caractérisée que dans cette sortie de Madame Geofges Dandin :

« Pour moi , dit Angélique , je vous déclare qpi» mon 4eaMia n*est pas de renoncer au monde et de m'enterrer toute nie dans un mari. Gomment! parce qu'un homme s'avise de nous épouser, il faut d'abord que toutes choses soient finies pour nous et que nous rompions tout commerce avec les vÎYantSi C'est une chose merveilleuse que cette tyrannie de messlearsles maris et je les trouve bons de vouloir qu'on soit morte k tous les divertissements et qu'on ne vive que pour eqx I Jq me nioqq« de cela, et ne veux pas mourir si jeune I »

Qu'on ne s'y trompe pas , cette déclaration, dei droits de la femme a ses précédents jusque dans Rome. Angélique n'est point autre chose que Vépouse dotée des Romains. Ici nous sommes ea face de Vuxor. C'est celle-là que la comédie lutine persécute sans cesse, c'est, avec elle, Tesclave qui fait partie de sa dot que Plante se plait à bafouer au profit du mariage d'inclination. ( 1 ) Malheù<-

(d) Voir Asinaire^ 70 sqq. au mot dotalem servum, Çi^ Aul.-QelU S^nu 6, sur le mot receptitia, — La comédie latine est remplie de plaintes et de railleries contre la femme dotée et contre la femme eo géoéral. Voir 7H> nwnus. Ai. — CarcuUo 599. — Casine 91. — Epidique 466 :

c Une riche dot est un précieux don. — Oui , si elle venait sans cliar|e de mariage. »

Aululaire, 124 :

c Je n^aime pas vos femmes de haut parage, avec leun dots magnlfiqon^ et leur orgueil et leurs criaillcries,^ et leurs airs hautains ft leun cAuirt dV voire, et leurs robes de pourpre. C'est une ruine, un esclavage pour le mari. »

£ES nMMES. 179

reu^ment, ces hardies attaques contre Témancipation de la femme libre, cette guerre du théâtre que Caton continuait de son côté à la tribune, ne purent rien contre la puissance du fait. Plante dît dans le Radens : • J'ai vu souvent débiter au théâtre de belles maximes, et le public applaudissait les leçons qu'on lui donnait. Mais ensuite, quand on s'en retournait chacun chez soi, personne ne s'était approprié les vertus que les acteurs avaient enseignées. «Cette vérité, outre qu'elle est la plus naturelle justification de lout le répertoire de Plaute, expliquait en même temps l'inutilité de ses efforts contre les déportem%nts de ^Vaxor. Cette autorité despotique du chef de la famille qui disposait si facilement de la vie de ses enfants (1), qui ne laissait à la femme qu'une servitude libre^ selon le mot expressif de Servius (2) , et s'étendait sur la tête de

UiU$ Glor.f 4S0 et 495« — Id, 680 ; Térence même, Âéelpk, 63, a dit:

c Ce qu*on regarde comme un grand bonheur, je ne me suis jamais marié. » Turpilius, (TOÎr Nonlus, t. 5ailKiii) ;

c Quia eoim miiii odio ac senio nvptiae* • — CC Hora€. OiL nu 18* — Ifart. Epig. viii. 12.

(i>Voir ee que èk Chrêmes à sa femme, A'emfmi., 695. — Cf. Lei xn

(^) Senrîus ad jEneid,, iy, 103 : Gœmptionc facta, mulier in potestatem Tiri cedit atqueita sustinet condhionem Uberw sermiuliâ.-^CL Labonlaje: Recherchée $ur la condition de9 femmes^ d^jmit les Romains jusqu'à nqs Jours ^ în-8°. Paris, 1843, p. 3! , et un mémoire de M. Giraud, sur la loi Voconîa. Mém. Acad. Scienc. Moral et Polit (Savants Étrangers). Tom. i, — Tite-Liv. xxxiv. 2 : « Majores nostri. . . fœrainas voluerunl in manu esse parentum , fratrum , virorum. » Galus, Comment, i. $ lÂA» va plus loin :

c Veteres eulm tolueruot fœminas, etiam si perfectge setatis sin|, profh ter anîmi levitatem^ in tutelft etse, •

ses filles jusqu'au-delà de leur mariage (l), ayaît trouvé enfin son contrepoids dans les exigences de la femme dotée. La permission laissée par la loi à la femme de s'unir sans aliéner ses biens fut le plus rude coup porté à l'ooinipotence d'un «euL La brèche qui suivit s'agrandit chaque jour; le théâtre et les livres ne se font pas faute de la signaler de-^ puis Naevius jusqu'à Martial ; l'émancipation de la femme finira par y passer tout entière.

Le discours et l'échec de Gaton au sujet de la loi d'Oppius sufiiraient, au besoin, pour nous donner la mesure de l'altération des mœurs de la matrone d'alors. Des femmes qui allaient sans honte assiéger les portes du sénat, prier chacun des sénateurs d'intercéder pour elles! cela ne s'était jamais ?u avant le 6* siècle de Rome, et je ne suis pas fâché de la leçon (si toutefois l'histoire est vraie) ,. que le jeune Papirius donna un jour à cette gent loquace, impertinente et curieuse, en racontant à sa mère qne les délibérations du sénat avaient eu pour objet de savoir s'il valait mieux, pour la chose publique, donner deux femmes à chaque mari, ou deux maris à chaque femme (:2). On se figure T^moi qui suivit. La nouvelle qui circule accroît le trouble et la frayeur. Toutes les rues qui avoisinent la Toie sacrée sont encombrées le lendemain de matrones.

(1) PlauL, Stick,, V, 129 sqq.—Cf. Ennius (Anctor ad Herenn.}, n,S4*

(2) Aul. Gell., X, 23.—Cr. Lederc, Revue française, liv., 15 août 1887, et des Journaux chez Us Romains, p, 209f-^Cfff Macrob», Satum^^ i, S»

£18 FEMICES. 181

de dames illustres en pleurs. Les sénateurs qui arrivent au temple pour délibérer ont un siège à soutenir contre les supplications qui leur pleuvent de toutes parts, t Plutôt deux maris pour une femme que deux femmes pour un mari ! » Voilà la clameur générale. Les sénateurs restent stupéfaits; ils s'interrogent, ils remontent à la cause de tout ce bruit. Papirîus avait tout fait. Pour faire cesser les instances de sa mère, qui voulait obstinément savoir de quoi il s'était agi au sénat, il avait inventé ce conte plutôt que de révéler l'objet véritable de la séance.

Aulu-Gelle nous a encore laissé un chapitre curieux, 011, préoccupé d'un parallèle littéraire entre la comédie latine et la comédie grecque, il oublie la peinture de mœurs qui s'y montre, parce que de son temps cette peinture n*avaît plus de prix. Elle en a pour nous. C'est la comparaison du Pbciitm de Gecilius avec celui de Ménandre. Voici les scènes du comique latin :

t Un vieillard se plaint de sa femme fort laide , mais très-riche, qui vient de le contraindre à vendre une esclave jeune et jolie, habile au service, qu'elle soupçonnait d'être la maîtresse de son mari.

Un vieillard. On est mdlhenreax quand on ne peut cacher son chagrin.

Le marl Gomment le poarrais-je avec une femme de ce ca^ raclère et de cette tournure? Quand je me tairais, mon malheur en serait-il moins évident? Hormis la dot , elle a tout ce qu'un

182 élCDES SUR Li COldoiB LATINE.

mari ne souhaite nullement. Pulssé-je au moins aerar de leçoa au sage! Je suis esclave; quoique libre, je suis prisonnier sans qu*on ait pris la ville. Cette femme m*enlève tout ce qui me plaît. Direz- vous que c'est pour mon bonheur I tandis que je soupire après sa mort, je suis moi-même un mort au milieodes vivants. Elle prétend que j'entretiens un commerce secret tfec mon esclave, que je la trahis : aussi, plaintes, prières, instances» menaces, elle a tout employé pour me forcer à la vendre. Je.pa* rierais que maintenant elle va dire à ses amies et à ses parentes: (( qui de vous dans sa jeunesse a obtenu de son mari ce que moi, vieille femme, je jiens d'obtenir du mien? Je l'ai contraiiDl à chasser sa maîtresse. » Là-dessus, les langues ne manqœroirt pas de s'exercer. Malheureux I que de propos vont courir woat moi!

Le vieillard. Dites-moi, je vous prie, votre femme vont ferait-elle enrager î

Le marl Eh I pouvez- vous me le demander?

Le vieillard. Mais encore ?

Le mari. Ne m'en parlez pas, cela me fait mal ; aiissitdt qai je rentre chez moi, h peine suis-je assis qu'elle vient m'embntser et m'infecter de son haleine fétide.

Le vieillard. Elle sait bien ce qu'elle fait. Elle vent vont obliger à rendre tout le vin que vous avez bu hors de chez vous.

Ut devomas volt quod foris potaveras. (1)

Après cela 9 doit-on s'étonner si les femmes let plus sévères de Plaute médisent de leur «exe, A

(d) AuL-GeU. II. 33. GoUect latine-françaiseï Pandurackc, p* iSSs. Une allusion à cette dernière pensée se retrouve dans la bouche du célibataire des Àdelphes de Térence, 32 :

t Une femme, pour peu que vous tardiei, sMnngine que vous êtes i boire , à courtiser, à courir les plaiftirs, que tottt le bon leope «I vottSf tandis qu^elle a toute la peine* t

IJSS F£Mlf£S. i&S

celles de Térence sont obligées de faire des réserves pour expliquer leur propre mérite? Le censeur Métellus n'avait-il pas dit, à peu près comme Euripide :« Romains, si nous pouvions nous conserver sans épouses, nous nous passerions de cet ennui* Mais puisque la nature a voulu qu'il soit également impossible d'être heureux avec les femmes et d'exister sans elles, il faut sacrifier le bonheur de notre vie à la conservation de l'État (1). » Voilà la guerre franchement déclarée. C'est dans un autre intérêt, l'intérêt de la patrie, qu'on supporte ce sexe importun, ces matrones dont la plupart abritaient, comme dit Horace , leur arrogance derrière des gardes, une litière, des coiffeurs, des monceaux de parures, et qui s'entouraient^même de femmes parasites. (2) Nous pouvons nous expliquer désormais comment , sur le moindre prétexte , on répudiait ces femmes si péniblement tolérées. Qu'on était loin déjà de l'innocence de ce Ruga, qui avait quitté la sienne parce qu'elle était stérile ! Il fallut bien moins plus tard pour provoquer un divorce. Sortir sans voile (3), aller au théâtre sans permission (4), c'était pour bien des femmes une cause de séparation. A Rome, la défiance contre les matrones était

(1) Aiil. Gdh , I, 6.— ^t Epidie. f. 166*

(2) Horat. Sat u 2. 98. — Dans Amphitryon^ 870, JapHer ie hAte de retounier au camp, « de peur, dit-ii, qu*oii me reprocbe d*aToir préfér6 ma lèmme au bien public, t

(3) Valer. Max., yu 3, 10. — GC Stiehuêf t. ii3. (A) Val. Max.» ibid, 12.— Gt lHUrcaUf ?• 7M|é

iSk ÉTUDES SUR LA COUÉDIE lATINE.

si grande, ou, si Ton veut, les lois de la pudeur si sévères, qu'elles ne pouvaient quitter le logis

sans être accompagnées. Se montrer seules , c'était pour elles encourir Tinfamie. Naevius avait dé)i dit(l):

Desttbito fomam toUimt si quam solam videre in tîA*

Les embrassements mêmes des époux étaient perfides. Pline dît qu'on voulait savoir par là si elles ne sentaient pas le vin (2). Aussi que de bons tours on cherchait à jouer à ces maîtres exigeants! Myrrhîne.. dans la Casina^ a beau dire : « Une honnête femme ne doit point avoir de pécule que de l'aveu de son mari. Quand une femme a du bien acquis de son chef, il lui est venu par des larcins ou par des galanteries. » Les opprimées se donnaient néanmoins le plaisir des représailles, comme ces femmes de VAstraba^ qui s'entendaient pour faire payer à leurs maris les vivres plus cher qu'au marché (3). Le temps n'est pas loin où les épouses prendront elles-mêmes l'initiative du divorce et

(1) Nxyius, Danaê, édit. Klussroann, p. 97. — Nonius toc. duMio et fama. Cf. Ulpien, Dig. de injuriis, i, S 2 : fit (injuria) ad dignilatem cofli cornes matrone abducitar.

(2) Hisl. naL, xiv.—Cf. Plaut., MostelL^ v. 2S0. — Nous avons vu plns haut, dans le Plocium de Cécilius, que les femmes dotées en faisaient Htant à leurs maris.

(3) Plaut., fragm., Astraba^ 7%

UBs nioos. 185

quitteront les premières là place sans même donner de motif (1),

J'entends d'ici Dorîppe, la matrone du Mercator, la femme qui a apporté une dot ; quelles doléan^ ces elle se permet quand elle voit une autre femme chez son époux Lysimaque! Ecoutez les reproches d'Ârtémone, la femme du vieux Déménéte de 1'^sinairey qui court sur les brisées de son fils et se laisse surprendre par sa digne moitié en conversation délicate avec une couttisane. C'est toujours une épouse richement dotée qui se plaint ; et U est curieux d'étudier les scènes où elle se donne carrière. Ce n'est plus un ton humble et embarrassé ; sa voix est forte et menaçante ; elle fait plier sous elle , comme un roseau , ce barbon émancipé , tout-à-l'heure si superbe ;

c Debout, amoureux i la maison I voyez ce coucou à tête grise, que sa femme est obligée de tirer d'un tel repaire! »

C'est qu'elle se sent forte de son devoir devant son Déménéte, tout humilié de sa faute. Sans aucun doute, Artémone, épouse d'un sénateur, est une de celles qui ont demandé plus d'une fois en cachette à leur fils de quelle loi on s'était occupé au Sénat, ce qu'on disait de nouveau au forum, chez le barbier

(d] Cioer., Epist. ad div., Tnr, 7 : Paula Valerii soror Triarii, dlTortium rine causa, quo die vir è proTinciâ Tentunis erat, lecîL — > GC» id.» pro Chient, G. $#— Martial, Epigt , tj, 7» . ,

186 ÉTUDES SUR LA GOMiOlE LATINB.

du coin, au Yélabre ou dans la rue Toscane» Je

soupçonne même que cette scène, cette leçon laite à son Déménéte n'est pas la première. Est-^ce à dire que sa tendresse conjugale en sera moins Ti?e ou moins importune? Ces libertés prises aunlehors me semblent , au contraire, devoir rivet mieux la chaîne, et réchauffer le cœur de la matrone. C*e$t une tempête qui attise le feu au lieu dû rétein4c^ Le temps approche où Yarron, témoin de toutel ces bourrasques, s'écriera en définitive (1)« dé&Ut d'épouse doit être corrigé ou supporté. Qui corrige sa femme l'améliore, qui la supporte s'ainéliore luimême. • C'est la pensée de Socrate sous les foudres de sa femme Xantippe. Mais alors ce genre dé rjésignation qu'il propose était d'une pratique^ facile pour les époux. Ils avaient, pour se consolef, une Aspasie ou une Laïs. L'intimité des courtisanes fameuses était une sorte de mode, et non ufa scandale. A Rome, tout au plus si cela jetait quelquefois un peu de trouble au sein des ménages. Déménéte est de la même école ou peu s'en faut. L'aimable Phîlénie le distrait des orages ou de la monotonie du mariage. Mais il craint sa chaste moitié tout en la bravant. C'est là ce qui le rend surtout comique» On dirait Chrysale parlant de Philamînte :

Elle me fait trembler dès qu^elle prend ion ton ; Je ne sais où me mettre et c'est un Trai dragon. £t cependant avec toute sa diablerie Il Sàui que je rappelle et mon cœur et ma miei

(i) Aul GeU.» 1, 17.

LB8 FEMMBS. 167

Je remarque néanmoins une disparité entre les deux théâtres. Déménéte, aussitôt qu'il a entendu gronder la voix de sa femme, s'écrier J^ sui$ mortl et y comme tous les barbons de Plaute, il tremble pour sa peau, et se fait aussi humble qu'il peut« Les maris coupables de Molière ne s'effraient pas pour si peu ; ils le prennent de plus haut Madame Jourdain, qui est la eopie d'Ârtémone, lors* qu'elle vient , elle aussi , troubler la fête et gâter les joies du festin, ne rencontre pas un mari aussi souple, et la lutte s'engage d'égal à égal avec une bien autre vivacité que dans le comique latin.

a Impertinente, lai riposte M. Jourdain, vous faites bien d'éviter ma colère !»

et Ton sait aussi de quel bois Sganarelle frottait les oreilles de sa chère Martine , pour toute réponse i ses légitimes reproches. On ne saurait trop le répéter, la vertu n'était plus invariablement du côté de la femme. Avec des droits égaux, livrée nécesr sairement aux mêmes écarts, 1 épouse perdait le privilège dé sa supériorité en pareil cas. Son iné« galitéy qui autrefois faisait sa force , n'était plus qu'une fiction. Les femmes de Molière couraient aux mêmes plaisirs que leurs dignes maîtres ; elles payaient une infidélité par une antre ; et le goût des représailles les dominait si fort, j'imagine « que leur vengeance précédait bien souvent Vo\x^

178 ÉTUDES SCB tk OOMAdIE LATINE.

caractérisée que dans cette sortie de Madame Georges Dandin :

« Pour moi , dit Angélique , je vous déclare que mon n'est pas de renoncer au monde et de m'enterrer toute Bie dans un mari. Gomment ! parce qu'un homme s'avise de nous épouser» il faut d*abord que toutes choses soient finies pour nous et que nous rompions tout commercé avec les vivintSi C'est une chose merveilleuse que cette tyrannie de messIeOTstai maris et je les trouve bons de vouloir qu'on soit morte k tous les divertissements et qu'on ne vive que pour eqx I Jo me moque de cela, et ne veux pas mourir si jeune I »

Qu'on ne s'y trompe pas , cette déclaration, des droits de la femme a ses précédents jusque dans Rome. Angélique nVst point autre chose que Vépouse dotée des Romains. Ici nous sommes ea face de Vuxor. C'est celle-là que la comédie latine persécute sans cesse, c'est, avec elle, Tesclave qui fait partie de sa dot que Plante se plait à bafouer au profit du mariage d'inclination. ( 1 ) Malheu<-

(d) Voir Àsinaire^ 70 sqq. au mot dotalem servum, Cd AuK-QelU ^ii. 6, sur le mot receptitia, — La comédie latine est remplie de plaintei etde railleries contre la femme dotée et contre la femme eo géoéraU Voir TH» numu», Ai. — Carculio 599. — Casine 91. — Epidique 466 :

c Une riche dot est un précieux don. — Oui , si elle venait sans cliar|e de mariage. »

Aululairef i2k :

c Je n^aime pas vos femmes de haut parage, avec leun dots magniflqon^ et leur orgueU et leurs criaillcries, et leurs aira hautains ft leun ckvn 41- Yoire, et leurs robes de pourpre. C'est une ruine, un esclavage pour le mari.»

ISS nMMEs. 179

reu^ment, ces hardies attaques contré Témancîpation de la femme libre, cette guerre du théâtre que Caton continuait de son côté à la tribune, ne purent rien contre la puissance du fait. Plante dit éhn» le Rudens : • J'ai vu souvent débiter au théâtre de belles maximes, et le public applaudissait les leçons qu'on lui donnait. Mais ensuite, quand on s'en retournait chacun chez soi, personne ne s'était approprié les vertus que les acteurs avaient enseignées. • Cette vérité, outre qu'elle est la plus naturelle justification de tout le répertoire de Plaute, expliquait en même temps Tinutilîté de ses efforts contre les déportemlénts àe^ïaxor. Cette antorité despotique du chef de la famille qui disposait si facilement de la vie de ses enfants (1), qui ne laissait à la femme qu'une servitude libre^ selon le mot expressif de Servius (2) , et s'étendait sur la tête de

Ji^le» Glor.f 480 et 495« ^ Id, 680 : Térence même, Âdelpk. 63, a dit:

c Ce qu'on regarde comme un grand bonheur, je ne me suis jamais marié . » Turpilius, (TOir Nonius, t. Senium) :

« Quia enim rniUi odio ac senio nvptiae* • — CC Hora€. OiLiiu 18* — If art. Epig, vin* 13.

(i> Voir ee que dtt Chrêmes à sa femme, ffemittm,, 695* — Cf. lex lîi

TabU

(^) Senrîus ad Mneid,, iy, 103 : Gcnnptionc facta, mulier in potestatem Tîri cedit atque ita sustinet conditîonem Hbera êerviiutiâ.'^Ct. Laboulaje: Recherchée sur la condition de9 femmes^ dcpuit les Romains Jusqu'à uqs Jours t in-8°. Paris, 18&3, p. 31, et un mémoire de M. Giraud, sur la loi Voeonia, Mém. Acad. Scienc. Moral et Polit (Savants Étrangers). Tom. i. — Tite-Liv. xxxiv. 2 : « Majores nostri. . . fœminas voluerunt in manu esse parentum, fratruro, virorum. » Galus, CommenU i. S IâA» va plus loin :

c Veteres euim toluerunt fœminas, etiam si perfectge setatis iin|, prop^ t$r animi Imtaîem^ in tuteift etse, •

180 ÉTUDES SUR LA COMEDIE LAl^INI.

ses filles jusqu'au-delà de leur mariage (i), araît trouvé enfin son contrepoids dans les exigences de la femme dotée. La permission laissée par la loi à la femme de s'unir sans aliéner ses biens fut le plus rude coup porté à l'omnipotence d'un «eul. La brèche qui suivit s'agrandit chaque jour ; le théâtre et les livres ne se font pas faute de la signaler de-^ puis Naevius jusqu'à Martial ; l'émancipation de la femme finira par y passer tout entière.

Le discours et l'échec de Gaton au sujet de la loi d'Oppius suffiraient, au besoin, pour nous donner la mesure de l'altération des mœurs de la matrone d'alors. Des femmes qui allaient sans honte assiéger les portes du sénat, prier chacun des sénateurs d'intercéder pour elles! cela ne s'était jamais ?u avant le 6* siècle de Rome, et je ne suis pas fâché de la leçon (si toutefois l'histoire est vraie) , que le jeune Papirius donna un jour à cette gent loquace, impertinente et curieuse, en racontant à sa mère qne les délibérations du sénat avaient eu pour objet de savoir s'il valait mieux, pour la chose publique, donner deux femmes à chaque mari, ou deux maris à chaque femme (:2). On se figure T^moi qui suivit. La nouvelle qui circule accroît le trouble et la frayeur. Toutes les rues qui avoisinent la Toie sacrée sont encombrées le lendemain de matrones,

(1) PlauL, 5/trA..T. 129 sqq.—Cf. Ennius (Anctorad Herenn.)* n,S4*

(2) Aul. Gell., I, 23. —Cf. Leclerc, Revue fraiiçaise, liv., 15 août t887| et dei Joumawo chez Us Romaint, p, 209.--Cfff Macrob,, Satum.^ i» 6.

£18 rElCMES. 181

de dames illustres en pleurs. Les sénateurs qui arrivent au temple pour délibérer ont un siège à soutenir contre les supplications qui leur pleuvent de toutes parts, t Plutôt deux maris pour une femme que deux femmes pour un mari ! » Voilà la clameur générale. Les sénateurs restent stupéfaits; ils s'interrogent, ils remontent à la cause de tout ce bruit. Papîrius avait tout fait. Pour faire cesser les instances de sa mère, qui voulait obstinément savoir de quoi il s'était agi au sénat, il avait inventé ce conte plutôt que de révéler l'objet véritable de la séance.

Aulu-Gelle nous a encore laissé un chapitre curieux, oii, préoccupé d'un parallèle littéraire entre la comédie latine et la comédie grecque, il oublie la peinture de mœurs qui s'y montre, parce que de son temps cette peinture n'avait plus de prix. Elle en a pour nous. C'est la comparaison du Plocium de Cecilius avec celui de Ménandre. Voici les scènes du comique latin :

t Un vieillard se plaint de sa femme fort laide , mais très-riche, qui vient de le contraindre à vendre une esclave jeune et jolie, habile au service, qu'elle soupçonnait d'être la maîtresse de son mari»

Un vieillard. On est màlheareux quand on ne peut cacher son chagrin.

Le marl Gomment le pourrais-je avec une femme de ce ca^ raclée et de cette tournure? Quand je me tairais, mon malheur en serait-il moins évident? Hormis la dot , elle a tout ce qu'un

182 élCDES SUR Li COldoiB LATINE.

mari ne souhaite nullement. Puissé-je an moins aenrir de leçoQ au sage I Je suis esclave; quoique libre, je suis prisonnier sans qu*on ait pris la ville. Cette femme m'enlève tout ce qui me plaîu Direz- vous que c'est pour mon bonheur I tandis que je soupire après sa mort, je suis moi-même un mort au milieu des vivants. Elle prétend que j'entretiens un commerce secret tfec mon esclave, que je la trahis : aussi, plaintes, prières, instances» menaces, elle a tout employé pour me forcer à la vendre. Je.pa« rierais que maintenant elle va dire à ses amies et à ses parentes: (( qui de vous dans sa jeunesse a obtenu de son mari ce que moi, vieille femme, je jiens d'obtenir du mien? Je l'ai contraint à chasser sa maîtresse. » Là-dessus, les langues ne manqoeroirt pas de s'exercer. Malheureux ! que de propos vont courir sv moi!

Le vieillard. Dites-moi , je vous prie , votre fenune toqs ferait-elle enrager î

Le marl Eh I ponvez-vous me le demander?

Le yieillard. Mais encore ?

Le mari. Ne m'en parlez pas, cela me fait mal ; Aussitôt qai je rentre chez moi, à peine suis-je assis qu'elle vient m'embrasser et m'infecter de son haleine fétide.

Le yieillard. Elle sait bien ce qu'elle fait. Elle vent vous obliger à rendre tout le vin que vous avez bu hors de chez tous.

Ut devomas volt quod foris potaveras. (1)

Après cela 9 doit^on s'étonner si les femmes let plus sévères de Plaute médisent de leur «exe, ai

(1) AuL-GeU. u. 33. GoUect latine-française. Pandurackc, p* i69» Une

allusion à cette dernière pensée se retrouve dans la bouche du oéiibatiire des Àdelphes de Térence, 32 :

t Une femme, pour peu que tous tardiei, sMnngine que vousèteti boire f à courtiser, à courir les plaisirs, que tout le bon laoups «l vottSf tandis qu^elle a toute la peine* t

LES F£]1M£S. i&ft

celles de Térence sont obligées de faire des réserves pour expliquer leur propre mérite? Le censeur Métellus n'avait-il pas dit, à peu près comme Euripide :« Romains, si nous pouvions nous conserver sans épouses, nous nous passerions de cet ennui« Mais puisque la nature a voulu qu'il soit également impossible detre heureux avec les femmes et d'exister sans elles, il faut sacrifier Je bonheur de notre vie à la conservation de l'État (1). • Voilà la guerre franchement déclarée. C'est dans un autre intérêt, l'intérêt de la patrie, qu'on supporte ce sexe importun, ces matrones dont la plupart abritaient, comme dit Horace , leur arrogance derrière des gardes, une litière, des coiffeurs, des monceaux de parures, et qui s'entouraîent^même de femmes parasites. (2) Nous pouvons nous expliquer désormais comment , sur le moindre prétexte , on répudiait ces femmes si péniblement tolérées. Qu'on était loin déjà de l'innocence de ce Ruga, qui avait quitté la sienne parce qu'elle était stérile! Il fallut bien moins plus tard pour provoquer un divorce. Sortir sans voile (3), aller au théâtre sans permission (&), c'était pour bien des femmes une cause de séparation. A Rome, la défiance contre les matrones était

(i) Anl GdU, X, 6.--C& EfHdic^ n 166»

(2) HoraU Sat, i. 2. 98. — Dans Amphitryon^ 870, Jupiter se hAte de retourner au camp, « de peur, dit-U, qu'on me reproche d*aToir préféra ma femflfie au bien public, t

(3) Valer. Max., yu 3, 10. — CC Stichuê^ t. iiS. (&) Val. Max., ibid, 13.— Gt MercaLf T« 70it

18ii ÉTUDES SUR LA COMÉDIE LATINE.

si grande, ou, si Ton veut, les lois de la pudeur si sévères, qu'elles ne pouvaient quitter le logis sans être accompagnées. Se montrer seules , c'était pour elles encourir l'infamie. Naevius avait déji dit(l):

Dembito isimam tollunt si quam solam Tidere in via.

Les embrassements mêmes des époux étaient perfides. Pline dît qu'on voulait savoir par là si elles ne sentaient pas le vin (2). Aussi que de bons tours on cherchait à jouer à ces maîtres exigeants ! Myrrhîne.. dans la Casina^ a benu dire : « Une honnête femme ne doit point avoir de pécule que de l'aveu de son mari. Quand une femme a du bien acquis de son chef, il lui est venu par des larcins ou par des galanteries. > Les opprimées se donnaient néanmoins le plaisir des représailles, comme ces femmes de VAstraba^ qui s'entendaient pour faire payer à leurs maris les vivres plus cher qu'au marché (3). Le temps n'est pas loin oii les épouses prendront elles-mêmes l'initiative du divorce et

(i) NxTÎus, Danaê, édit. KlussiDann, p. 97. — Nonius toc desutito el fama. Cf. Ulpien, Dig. de injurib, i, S ^ ^ fit (iDJuria) ad di|p[iitaleBi cam cornes matrone abducitur.

(2) Hist. nat, xi?.— CC Plaut, MosteU,^ y. 280. — Nous avons m plut b&ut, dans le Plocium de Cécilius, que les femmes dotées en feisaient aataot à leurs maris.

(3) PlauU» fragm.» Astraba^ 7t

quitteront les premières la place sans même donner de motif (!)•

J'entends d'ici Dorippe, la matrone du MercaiOTj la femme qui a apporté une dot ; quelles doléances elle se permet quand elle voit une autre femme che^ son époux Lysimaque! Ecoutez les reproches d'Artémone, la femme du rieux Déménéte de Vji^ êinaire, qui court sur les brisées de son fils et se laisse surprendre par sa digne moitié en conversation délicate avec une couftisane. C'est toujours une épouse richement dotée qui se plaint ; et il est curieux d'étudier les scènes où elle se donne carrière. Ce n'est plus un ton humble et embarrassé ; sa voix est forte et menaçante ; elle fait plier sous elle , comme un roseau , ce barbon émancipé , tout-à-l'heure si superbe;

« Debout, amoareax à la maison I voy^ ce coucou à tête grise, que sa femme est obligée de tirer d*un tel repaire I »

C'est qu'elle se sent forte de son devoir devant son Déménéte, tout humilié de sa faute. Sans aucun doute, Ârtémone, épouse d'un sénateur, est une de celles qui ont demandé plus d'une fois en cachette à leur fils de quelle loi on s'était occupé au Sénat, ce qu'on disait de nouveau au forum, chez le barbier

(i) Cicer., Epist. ad div., Tnr, 7 : Pauta Valerii soror Triarii, dÎTortiam fine causa, quo die vir è provinciâ Tenturus erat, fÎBcit* — Gt, id*, pro Chient, C, 5»— ACartial, Epig. , yi, 7*

166 ETUDES SUR LA GOMAdIE LATINE.

du coin, au Yélabre ou dans la rue Toscane. J«

soupçonne même que cette scène, cette leçon faite à son Déménéte n'est pas la première. Est-ce à dire que sa tendresse conjugale en sera moins me ou moins importune? Ces libertés prises aunlehors me semblent , au contraire, devoir river mieux U chaîne, et réchauffer le cœur de la matrone. G*e$t une tempête qui attise le feu au lieu de l'éteini^* Le temps approche où Yarron, témoin de toute! ces bourrasques, s'écriera en définitive (i)« défaut d'épouse doit être corrigé ou supporté. Qui corrige sa femme l'améliore, qui la supporte s'améliore lui* même. » C'est la pensée de Socrate sous les foudre^ de sa femme Xantippe. Mais alors ce genre de rjé^ signation qu'il propose était d'une pratique^ facile pour les époux. Ils avaient, pour se consolet, une Aspasie ou une Laïs. L'intimité des courtisanes fameuses était une aorte de mode, et non un scandale. A Rome, tout au plus si cela jetait quelquefois un peu de trouble au sein des ménages. Déménéte est de la même école ou peu s'en faut. L'aimable Philénie le distrait des orages ou de la monotônfe du mariage. Mais il craint sa chaste moitié tout en la bravant. C'est là ce qui le rend surtout comique. On dirait Chrysale parlant de Philamiote :

Elle me fait trembler dès qu^elle prend son ton ; Je ne sais où me mettre et c'est un yrai dragon. £t cependant avec toute sa diablerie Il £Biut que je l'appelle et mon cœur et ma mie

(I) ÂuU GeU., I, I7<

XE8 KBMMB8. iB?

Je remarque néanmoins une disparité entre les deux théâtres. Déménétc, aussitôt qu'il a entendu gronder la voix de sa femme, s'écrie: J^ suis mortl et, comme tous les barbons de Plaute, il tremble pour sa peau, et se fait aussi humble qu'il peut« Les maris coupables de Molière ne s'effraient pas pour si peu ; ils le prennent de plus haut. Ma«* dame Jourdain, qui est la copie d'Artémone, lors* qu'elle vient , elle aussi , troubler la fête et gâter les joies du festin, ne rencontre pas un mari aussi souple, et la lutte s'engage d'égal à égal avec une bien autre vivacité que dans le comique latin.

ce Impertinente, lai riposte M. Jourdain, vous faites bien d'éviter ma colère !»

et Ton sait aussi de quel bois Sganarelle frottait le$ oreilles de sa chère Martine , pour toute réponse i ses légitimes reproches. On ne saurait trop le répéter, la vertu n'était plus invariablement du côté de la femme. Avec des droits égaux, livrée néceS'»sairement aux mêmes écarts, 1 épouse perdait le privilège dé sa supériorité en pareil cas. Son iné** galité, qui autrefois faisait sa force , n'était plus qu'une fiction. Les femmes de Molière couraient aux mêmes plaisirs que leurs dignes maîtres ; elles payaient une infidélité par une antre ; et le goût des représailles les dominait si fort, j'imagine ^ que leur vengeance précédait bien souvent Voxkrf

188 ÉTUDES SUR tk COMÉDIE LATINE.

trage (i). La filiation de madame Jourdain pourrait, au besoin, se reconnaître facilement. Elle a dû s'appeler Agnès ou Isabelle avant son mariage ; sa révolte dans l'âge mûr me fait supposer qu'elle a dû être bien humble dans sa jeunesse.

Cette émancipation des deux sexes avait encore un autre caractère, à cette époque, qui mérite d'être noté. Le théâtre latin pourrait, tout bien considéré, passer pour plus moral que le nôtre, quand on en étudie de près les passions et les désordres. Voyez ces jeunes Romains au bel-air et aux grandes équipées , voyez leurs vieux pères tout rajeunis par l'amour, à quelles portes vont-ils frapper? A celles des courtisanes et des esclaves. Térence nous montre bien des relations entre le fils de famille et la fille de condition libre, mais leurs sentiments sont estimables et purs. Le mariage les doit couronner ; la débauche n'a rien à j voir. Hors de là, le désordre avait ses limites : jamais il n'allait publiquement troubler la foi conjugale , par l'adultère , ou le cœur d'une fille notoirement libre, par le libertinage. Chez les Romains de la république, sur le théâtre, le respect de la naissance et du rang était plus fort que toutes les pas-

(i) Les femmes osent moins dans Aristophane. Lni aussi, Il a défietatlci femmes grecques avec des goûts d'émancipation qui vont même juiqn^à la politique. Mais quelle diflfêrence quand elles sont vis-à-yis de leurs marisJ Elles ont un air contrit et humble, et les craignent tout autrement quedaas Plaute, Térence et Molière» Voir les Harangueuêeêt éôiU Brooclu, i9l5| lOBk n, 479 8qc|.

LB8 FEMlfES. 189

sions. Dans nos'^sociétés modernes, rien de palreil : le gynécée n'est plus à Tabri de l'inyasion des in* fidèles; le mal a grandi et le yice s'est raffiné. La morale de Molière, sur ce point, n*est plus celle de Flaute. Celui-ci laissait à peine soupçonner ce que Fautre a dépeint. L'un se serait bien gardé d'étaler sur la scène, si ce n'est sous le couvert d'une allégorie parfaitement inoffensive, ces licences graves dont l'autre a fait le ressort principal de son théâ« tre.

Il est à peine besoin de mentionner à part les matrones et les jeunes femmes de Térence. Nous savons son procédé. Ses épouses sont exactement aussi douces que ses jeunes filles sont des modèles de pureté. On se croirait en plein règne d'Évandre et de Numa Pompillus, mais de Numa arrangé par M. de Florîan. C'est TArcadie transportée dans l'atrium ; c'est Thistoire de la bourgeoisie Romaine, mise en idylles. Philuméne, par exemple dans VHe^ cyre, est d'une pudeur qui me persuaderait difficilement. Pourquoi se marier, quand on a tant de remords d'une faute involontairement commise avant le mariage? ou pourquoi fuir le toit conjugal, qupnd on a eu, malgré sa faute, le courage de .tromper un mari? C'est me gâter le caractère de la fille de naissance libre. C'est me la faire tout à la fols trop

190 ÉTUDES SUB LA COlliOIE LATINS.

timide et trop hardie, trop touchante et trop perverse. C'est toujours un peu Virginie avant le ma^

riage, et Agnès le jour des noces.

L'auteur craint si fort de compromettre ce caractère double , cette délicatesse iinagiiialre de ses femmes en général, qu'il les laissé k plupart dans la coulisse pour ne point se commettre avec elles à réclat du grand jour. Voyez ses belles-mères, ses matrones, ses Sostrate! Le procédé ne change guères. L'uniformité n'effraie pas Térence :

« Je t*en prie, dit Sostraste à son mari dans VHecattontimo^ rumenos, ne va pas croire que j'aie rien osé faire contre tes ordres. — Si j'ai commis une faute, mon Chrêmes, c'est par igno* rance. »

Soumission exemplaire qui va même au-delà de celle d'Alcmène ! C'est à peine si, dans les dernières scènes de son jPWm{(7/7, il a pu toucher le côté acarîft* tre du caractère de la matrone. Nausistrate n'ose qu'en tremblant, et presqu'à l'insu de son mari, se plaindre de lui. C'est encore une ébauché timide du vrai modèle. On croirait entendre Térence lui-même nous confiant à demi-voix à l'oreille, avec force réticences, quelque grosse indiscrétion contre les dames romaines. Le caractère du conteur se trahit dans les demi-mots de la confidence.

Ainsi les matrones de la scène latine sont accommodantes, comme chez Térence, ou acariâtres, comme dans Plaute. Elles ne vont jamais au-delà de l'ennui. Au dehors , le maître , même humilié ,

LES FEfiCMES. 191

c'est toujours le mari; la vie civile n'en connaît pas d'autre. Au dedans, 11 est quelquefois traité d'égal; il cède souvent, jamais il n'est complètement subalterne. Au dix-septième siècle, tout cela a changé: l'indépendance des femmes n'a fait que grandir; elle étend ses ravages autour d'elles. Molière n'avait montré qu'un coin de la vérité ; la comédie de la société est plus piquante encore que celle de la scène et le théâtre vaut mieux que lemoude.Yoici, à ce sujet, un curieux témoignage de Labruyère:

Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari au point qu'il n*en est fait, dans le monde , aucune mention. Yit-il encore? ne vit-il plus? On en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer Texempie d*nn silence timide etd*une parfaite soumission. Il ne lui est dû ni douaire ni convention. Mais à cela près, et qu*il n*accoucbe pas, il est la femme et elle le mari. Ils passent les mois entiers dans une même maison , sans le moindre danger de se rencontrer; il est vrai seulemeut qu'ils sont voisins. Monsieur paie le rôtisseur et le cuisinier, et c'est toujours chez Madame qu'on soupe. Il n'ont souvent rien -de commun, pas même le nom. Ils vivent à la romaine ou à la grec-que. Chacun a le sien , et ce n'est qu'avec le temps et après qu'on est initié au jargon d'une ville qu'on sait enfin que M. 6... est publiquement, depuis vingt ans, le mari de madame L... (1).

Nous voilà bien loin de la société romaine. Nous entrons à pleines voiles dans celle du 18* siècle et nous pouvons déjà entrevoir la femme libre du nôtre.

(i) Labrayère : Du Femmes,

IT

LKS BSGIATKS.

Je ne me propose pas de refaire ou de compléter les ouvrages nombreux et remarquables qui ont été écrits sur Tesclavage ancien. Une telle matière , outre qu'elle serait nu-dessus de mes forces, n'aurait ici ni sa place véritable, ni le mérite de la nouveauté et romprait certainement l'ensemble des Études que je viens de réunir. D'ailleurs ^ après les livresremarquables deM.de Saint -Paul enFrance(l), et de M. Blair en Angleterre (2), les deux traités modernes qui me paraissent les plus neufs et les plus complets sur cette question , il eût été téméraire de vouloir les imiter sans les copier , il serait difficile de faire mieux ou davantage : j'ai dû nécessairc-

(1) Discours sur la constitution de Tesclavage en Occident, par P. de St-Paul. Montpellier, 1837. 1 vol. in-8«.

(9) Jnquiry into fhe state ofslavery amongst the Romans» Edimburgh, 1833. —Je renvoie aussi au livre de M. Dureaa de Lamalle : Économie polit, des Romains, Tom. i.p. 231. On y trouve une longue liste de la plupart des traités qui se sont occupés de la matière,

ment tenter de faire autrement. Le cadre que je me suis tracé comprenait , non pas la philosophie de la servitude ancienne , mais sa mise en scène. Au lieu d'étudier Tesclavage dans sa vie générale , dans son origine, dans ses conséquences, j*ai voulu, j'ai dû examiner l'esclave au sein de la famille, dans ses rapports de chaque jour avec ses maîtres, dans ses heures de joie et de malheur, l'esclave en déshabillé, si je puis dire, l'homme enfin plutôt que le principe. La comédie romaine , où j'en dois chercher les situations et les exemples divers , m'indiquait tout naturellement ce chemin de traverse dans cette large voie de la servitude antique , et je me suis hâté de le choisir comme plus commode pour moi et plus convenable pour mon sujet.

Moschus , dans une de ses idylles intitulée 1'-^mour fugitifs a parodié avec grâce ces annonces par lesquelles on offrait une récompense à qui trouverait un esclave en fuite. Vénus, travestie en crieur public, y dit :

« Si quelqu'un aperçoit par les carrefours FAmoar errant # c*est mon esclave fugitif : le dénonciateur recevra une réçom-, pense. Le prix sera un baiser de Gypris; mais si tu le ramènes, ô étranger ! tu n*auras pas seulement le baiser, tu recevras quelque chose de plus. L*enfant est en tout point remarquaUe: . tu le distinguerais entre vingt autres. Sa peau n'est pas Manche; elle ressemble au feu ; ses yeux sont terribles et ardents; avec des pcnsers méchants, il a le parler doux... Tu verras un très-

petit are avec une flèche. Il a aossi sur le dos un petit carqaois d'or fort petit, etc.' »

Nous avons là tout le signalement de l'Amour retracé avec une délicatesse qu'Apulée a cherché à imiter, dans sesi Métamorphoses ^ en racontant la fuite de Psyché. Mais ce qui manque aux deux copies, c'est l'aspect craintif et fatigué, c'est le trouble du fugitif, c'est la marque honteuse de ses fers, les stigmates des verges qui ont sillonné son dos et que Moschus remplace mal ici par le carquois d'or. Tout cela est bien brillant pour un esclave , ou plutôt ce n'est plus un esclave. L'idylle a ôté sa vérité au sujet en l'embellissant , et l'on pourrait dire , comme des pastorales de Florian, qu'il y manque le loup.

En effet , l'esclave n'était pas autre chose qu'une machine à étrivières, une statue de coups de fouets^ verberea statua ^ comme dit Plante, qu'un être dégradé par les supplices ou les vils travaux et qui n'offrait guère de ressemblance avec les riantes images de toutrà-l'heure. Ce même Apulée qui nous raconte avec agrément cette charmante allégorie où Mercure s'en va partout , au nom de Vénus , criant comme un héraut c si quelqu'un peut arrêter dans sa fuite ou découvrir dans sa cachette une esclave de Vénus, esclave fugiti\re, fille d'un roi, nommée Psyché » (1) , Apulée nous a donné le revers du tableau. Nous lui devons le récit de la réalité à

(1) Âpul. Metam, Paris, Léonard. 1688, ïtk-'h''^ ti« p. iSO.

côté de la fiction. Il décrit ailleurs un moulin avec des couleurs d'une effrayante vivacité (1).

« Ceux qui l'habitent ce sont des hommes, des ombres d'hommes plutôt , dont toute la peau porte la pâlenr livide qui vient des coups; leur dos sillonné par les plaies est, non pas couvert, mais à peine voilé d'une méchante guenille déchirée partout... tous sont vêtus de tuniques qui laissent voir leurs corps à travers leurs lambeaux , ils sont marqués au front, la tête à -demirasée, l'anneau au pied. »

Voilà le véritable esclave romain quand il est au moulin , c'est-à-dire au supplice.

Mais ce n'est là qu'un côté de cette face curieuse, c'est le plus sombre, et il devait déplaire à la muse comique. Les comédies de Plaute et de Térénce citent souvent , sans y insister, cette série de châtiments qu'on infligeait à l'esclave , mais jamais elles ne nous ont donné le spectacle dont Apulée a si fortement frappé notre imagination. C'eût été tomber dans la tragédie d'abord et , de plus , c'était risquer de donner trop d'importance à ce qui semblait une habitude sociale et non une cruauté. Dans toutes les comédies qui nous restent, on du met même jamais en scène l'esclave au moment où il fuit, à moins qu'il n'en soit question dans cepro» logue de VHeautontimorumenos , où Térence accuse Luscius Lanuvinus d'avoir montré au théâtre un esclave qui court à toutes jambes. Il est plus probable que la, comme ailleurs, il n'est parlé que d'un

(4) Apul. Metam, ix. p. 279.

LES ESGLATB8. 107

serviteur pressé d'apporter quelque nouvelle importante. J'observe même que, dans le Pœnulus de Plaute , l'esclave Syncérastus citant tous les gens méprisables qui se rencontrent dans l'obscur repaire du prostîtueur Leloup, son maître, compte, parmi eux un esclave fugitif (^i) , sans ajouter d'autres détails, et je conclus que le répertoire comique des Romains n'a pas fait de la fuite un des mille épisodes de leur vie scénique, et a eu soin de ne pas choisir ses principaux personnages dans cette classe infime.

C'est de l'esclave sur place , attaché toujours au logis, quelquefois aux intérêts de son maître, que la comédie latine s'est uniquement occupée. C'est lui qui , dans la vie romaine , était l'auxiliaire le plus habituel, le plus actif, le plus goguenard ou le plus Aripon des passions de ceux qu'il servait. C'est uii personnage pour nous : il doit aider à nous expliquer les vices de la jeunesse romaine, parce que le plus souvent il les entretient et en vit. Pour les Romains , c'est une utilité indispensable. Placé, comme le parasite, entre les pères hargneux et les fils dissipés, auxiliaire des uns et des autres, associé le plus souvent aux faiblesses des mères pour leurs enfants , il jette un intérêt piquant , une lu-

(1) PoenuU 831« — Lucilius, Corpet, xiix. 15, page 183 : GtuD manicis, catulo, collarique, ut fugitivum

Voir les notes même page et p. 288. — Cf. Captiv. Prolog. 9, et tout le rôle de Slahgme*

188 iTl}D£S SUR Ul GOIliDIE LATINE.

trage (i). La filiation de madame Jourdain pourrait, au besoin, se reconnaître facilement. Elle a dû s'appeler Agnès ou Isabelle ayant son mariage ; sa révolte dans l'âge mûr me fait supposer qu'elle a dû être bien humble dans sa jeunesse.

Cette émancipation des deux sexes avait encore un autre caractère, à cette époque, qui mérite d'être noté. Le théâtre latin pourrait, tout bien considéré, passer pour plus moral que le nôtre, quand on en étudie de près les passions et les désordres. Voyez ces jeunes Romains au bel-air et aux grandes équipées , voyez leurs vieux pères tout rajeunis par l'amour, à quelles portes vont-ils frapper? A celles des courtisanes et des esclaves. Térence nous montre bien des relations entre le fils de famille et la fille de condition libre, mais leurs sentiments sont estimables et purs. Le mariage les doit couronner ; la débauche n'a rien à j voir. Hors de là, le désordre avait ses limites : jamais il n'allait publiquement troubler la foi conjugale, par l'adultère , ou le cœur d une fille notoirement libre, par le libertinage. Chez les Romains de la république, sur le théâtre, le respect de la naissance et du rang était plus fort que toutes les pas-

Ci) Les femmes oseot moins dans Aristophane. Lui aiiMl, il a ASfieislici femmes grecques ayec des goûts d'émancipation qui vont même juiqB*à la politique. Mais quelle diflérence quand elles sont vis-à-Tis de leurs mârisl Elles ont un air contrit et humble, et les craignent tout autrement qoedati Plaute, Térence et Molière. Voir les Harangueu$e$t édit, BrmidUt iWi$

LES FEMHES. 18^

sions. Dans nos'^sociétés modernes, rien de pateil : le gynécée n'est plus à l'dbri de Tinvasion des in* fidèles ; le mal a grandi et le yice s'est raffiné. La morale de Molière, sur ce point, n'est plus celle de Flaute. Celui-ci laissait à peine soupçonner ce que Tautre a dépeint. L'un se serait bien gardé d'étaler sur la scène, si ce n'est sous le couvert d'une allé* gorie parfaitement inoffensive, ces licences graves dont l'autre a fait le ressort principal de son théâ« tre.

Il est à peine besoin de mentionner à part les matrones et les jeunes femmes de Térence. Nous savons son procédé. Ses épouses sont exactement aussi douces que ses jeunes filles sont des modèles de pureté. On se croirait en plein règne d'Évandre et de Numa Pompillus, mais de Numa arrangé par M. de Florian. C'est TArcadie transportée dans Va» trium; c'est l'histoire de la bourgeoisie Romaine, mise en idylles. Philuméne, par exemple dans VHe" cyre, est d'une pudeur qui me persuaderait difficilement. Pourquoi se marier, quand on a tant de remords d'une faute involontairement commise avant le mariage? ou pourquoi fuir le toit conjugal, quand on a eu, malgré sa faute, le courage de .tromper un mari? C'est me gâter le caractère de la fille de naissance libre. C'est me la faire tout à la fois trop

190 ÉTUDES SUB LA COlliOIE LATINE.

timide et trop hardie, trop touchante et trop perverse. C'est toujours un peu Virginie avant le mariage, et Agnès le jour des noces.

L'auteur craint si fort de compromettre ee caractère double , cette délicatesse imaginaire de ses femmes en général, qu'il les laissé la plupart dans la coulisse pour ne point se commettre av^ elles à l'éclat du grand jour. Voyez ses belles-mèreSi ses matrones, ses Sostrate! Le procédé ne change guères. L'uniformité n'effraie pas Térence :

« Je t*en prie , dit Sostraste à son mari dans YHeautonHnuh rumenos, ne va pas croire que j*aie rien osé faire contre tes ordres. — Si j'ai commis une faute, mon Chrêmes, c'est par igiMH rance. »

Soumission exemplaire qui va même au-delà de celle d'AIcmène ! C'est à peine si, dans les dernières scènes desonjPA(?rm{m, il a pu toucher le côtéacarîft« tre du caractère de la matrone. Nausistrate n'ose qu'en tremblant, et presqu'à l'insu de son mari, se plaindre de lui. C'est encore une ébauche timide du vraîmodèle.On croirait entendre Térence lui-même nous confiant à demi-voix à l'oreille, avec force réticences, quelque grosse indiscrétion contre les dames romaines. Le caractère du conteur se trahit dans lès demi-mots de la confidence.

Ainsi les matrones de la scène latine sont accommodantes, comme chez Térence, ou acariâtres, comme dans Plaute. Elles ne vont jamais au-delà de l'ennui. Au dehors , le maître , même humilié ,

c'est toujours le mari; la vie civile n'en connaît pas d'autre. Au dedans, il est quelquefois traité d'égal; il cède souvent, jamais il n'est complètement subalterne. Au dix-septième siècle, tout cela a changé: rindépendance des femmes n*a fait que grandir; elle étend ses ravages autour d'elles. Molière n'avait montré qu'un coin de la vérité; la comédie de la société est plus piquante encore que celle de la scène et le théâtre vaut mieux que le monde. Voici, à ce sujet, un curieux témoignage de Labruyère :

Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari an point qu'il n'en est fait, dans le monde , aucune mention. Vit-il encore? ne vit-il plus? On en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est dû ni douaire ni convention. Mais à cela près, et qu'il n'accoucbe pas, il est la femme et elle le mari Ils passent les mois entiers dans une même maison , sans le moindre danger de se rencontrer; il est vrai seulement qu'ils sont voisins. Monsieur paie le rôtisseur et le cuisinier, et c'est toujours chez Madame qu'on soupe. Il n'ont souvent rieuse commun, pas même le nom. Ils vivent à la romaine ou à la grecque. Chacun a le sien , et ce n'est qu'avec le temps et après qu'on est initié au jargon d'une ville qu'on sait enfm que M. 6... est publiquement, depuis vingt ans, le mari de madame L... (1).

Nous voilà bien loin de la société romaine. Nous entrons à pleines voiles dans celle du 18' siècle et nous pouvons déjà entrevoir la femme libre du nôtre.

(1) Labrayère : De$ Femme$.

IT

LES mmi

Je ne me propose pas de refaire ou de compléter les ouvrages nombreux et remarquables qui ont été écrits sur l'esclavage ancien. Une telle matière , outre qu'elle serait nn-dessus de mes forces, n'aurait ici ni sa place véritable, ni le mérite de la nouveauté et romprait certainement l'ensemble des Études que je viens de réunir. D'ailleurs, après les livresremarquablesdeM. deSaînt-PaulenFrance(l), et de M. Blaîr en Angleterre (2), les deux traités modernes qui me paraissent les plus neufs et les plus complets sur cette question , il eût été téméraire de vouloir les imiter sans les copier , il serait difficile de faire mieux ou davantage : j'ai dû nécessaire-

Ci) Discours sur la constitution de resclavage en Occident, par P. de St-Paul. Montpellier, 1837. 1 ?ol. in-8%

(3) Jnquiry into the state ofslavery amongst the Romam, Edimburgh, 1833. — Je renvoie aussi au livre de M. Dureau de Lamalle : Économie polit, des Romains. Tom. i.p. 231. On y trouve une lon^ie liste de la plupart des traités qui se sont occupés de la matièret

i9i!i ÉTUDES SUR LA COMÉDIE LATINE.

ment tenter de faire autrement. Le cadre que je me suis tracé comprenait , non pas la philosophie de la servitude ancienne , mais sa mise en scène. Au lieu d'étudier Tesclavage dans sa vie générale , dans son origine, dans ses conséquences, j'ai voulu, j'ai dû examiner l'esclave au sein de la famille, dans ses rapports de chaque jour avec ses maîtres, dans ses heures de joie et de malheur, l'esclave en déshabillé, si je puis dire, l'homme enfin plutôt que le principe. La comédie romaine , où j'en dois chercher les situations et les exemples divers , m'indiquait tout naturellement ce chemin de traverse dans cette large voie de la servitude antique, et je me suis hâté de le choisir comme plu9 commode pour moi et plus convenable pour mon sujet. .

Moschus , dans une de ses idylles intitulée VA^ mour fugitifs a parodié avec grâce ces annonces par lesquelles on offrait une récompense à qui trouverait un esclave en fuite. Vénus, travestie encrieur public , y dit :

« Si quelqu'un aperçoit par les carrefours 1* Amour emuHi c'est mon esclave fugitif : le dénonciateur recevra une réçom-. pense. Le prix sera un baiser de Gypris; mais si tu le ramènes, ô étranger ! tu n'auras pas seulement le baiser, tu recevras quelque chose de plus. L'enfant est en tout point remarqualiltt: . tu le distinguerais entre vingt autres. Sa peau n'est pas Manche; elle ressemble au feu; ses yeux sont terribles et ardents; avec des pensers méchants, il a le parier doux... Tu verras un très-

lES ESCLAVES. 195

petit are avec une fièche. Il a aussi sur le dos un petit carqaois d*or fort petit» etc.' »

Nous avons là tout le signalement de l'Amour retracé avec une délicatesse qu'Apulée a cherché à imiter, dans sesi Métamorphoses , en racontant la fuite de Psyché. Mais ce qui manque aux deux copies, c'est l'aspect craintif et fatigué, c'est le trouble du fugitif, c'est la marque honteuse de ses fers, les stigmates des verges qui ont sillonné son dos et que Moschus remplace mal ici par le carquois d'or. Tout cela est bien brillant pour un esclave , ou plutôt ce n'est plus un esclave. L'idylle a ôté sa vérité au sujet en l'embellissant, et l'on pourrait dire , comme des pastorales de Florian, qu'il y manque le loup.

En effet , l'esclave n'était pas autre chose qu'une machine à étrivières, une statue de coups de fouets^ verberea statua ^ comme dit Plante, qu'un être dégradé par les supplices ou les vils travaux et qui n'offrait guère de ressemblance avec les riantes images de toutrà-l'heure. Ce même Apulée qui nous raconte avec agrément cette charmante allégorie où Mercure s'en va partout , au nom de Vénus , criant comme un héraut c si quelqu'un peut arrêter dans sa fuite ou découvrir dans sa cachette une esclave de Vénus, esclave fugitive, fille d'un roi, nommée Psyché » (1) , Apulée nous a donné le revers du tableau. Nous lui devons le récit de la réalité à

(1) Apul. Meiam. Paris, Léonard. 1688, in-A"*» ti* p. 180.

côté de la fiction. Il décrit ailleurs un moulin avec des couleurs d'une effrayante vivacité (1).

« Ceux qui l'habitent ce sont des bomines, des ombres dliommes plutôt , dont toute la peau porte la pâleur livide qui vient des coups; leur dos sillonné par les plaies est, non pas couvert, mais à peine voilé d'une méchante guenille déchirée partout... tous sont vêtus de tuniques qui laissent voir leurs corps à tra« vers leurs lambeaux, ils sont marqués au front, h tête à-deimrasée, l'anneau au pied. »

Voilà le véritable esclave romain quand il est au moulin , c'est-à-dire au supplice.

Mais ce n'est là qu'un côté de cette face curieuse, c'est le plus sombre, et il devait déplaire à la muse comique. Les comédies de Plaute et de Tértnce citent souvent, sans y insister^ cette série de châtiments qu'on infligeait à l'esclave, mais jamais elles ne nous ont donné le spectacle dont Apulée a si fortement frappé notre imagination. C'eût été tomber dans la tragédie d'abord et , de plus , c'était risquer de donner trop d'importance à ce qui semblait une habitude sociale et non une cruauté. Dans toutes les comédies qui nous restent, onn^ met même jamais en scène l'esclave au moment où il fuit, à moins qu'il n'en soit question dans ce pro»

logue de VHeautontimorumenos , où Térence accuse Luscius Lanuvinus d'avoir montré au théâtre un esclave qui court à toutes jambes. Il est plus probable que là, comme ailleurs, il n'est parlé que d'un

0) Apul. Meiam. n, p. 279.

LES BSGLATB8. 107

serviteur pressé d'apporter quelque nouvelle importante. J'observe même que, dans le Pœnulus de Plante , l'esclave Syncérastus citant tous les gens méprisables qui se rencontrent dans l'obscur repaire du prostitueur Leloup, son maître, compte, parmi eux un esclave fugitif (^i) j sans ajouter d'autres détails, et je conclus que le répertoire comique des Romains n'a pas fait de la fuite un des mille épisodes de leur vie scénique, et a eu soin de ne pas choisir ses principaux personnages dans cette classe infime.

C'est de l'esclave sur place, attaché toujours au logis, quelquefois aux intérêts de son maître, que la comédie latine s'est uniquement occupée. C'est lui qui , dans la vie romaine , était l'auxiliaire le plus habituel, le plus actif, le plus goguenard ou le plus fripon des passions de ceux qu'il servait. C'est un personnage pour nous : il doit aider à nous expliquer les vices de la jeunesse romaine, parce que le plus souvent il les entretient et en vit. Pour les Romains , c'est une utilité indispensable. Placé, comme le parasite, entre les pères hargneux et les fils dissipés, auxiliaire des uns et des autres, associé le plus souvent aux faiblesses des mères pour leurs enfants , il jette un intérêt piquant , une lu-

(1) PoenuU 831. — Lucilius, Gorpet, xxix. 15, page 183 :

GcuD manicis, catulo, collarique, ut fugitivum Deportenu

Voir les notes même page et p. 288. — Gf, Captiv. Prolog. 8, et tout le rôle de Slahgme*

19B ÉTUDES SUE hK GOBiSmE LATINE.

mière vive ou réjouissante sur l'intérieur discret ûes familles libres. C'est assez dire que le plus ordinairement il s'agira de l'esclave de la ville^ et rarement du campagnard.

Celui-ci est relégué au fond des terres : machine animée , instrumentam vocale^ plus propre au labour que le bœuf, le cheval et le chien, appelés par Yarron machines demi-muettes , instrumentwn I9mi-^mutumytx que la charrue et le hoyau , machines absolument muettes, instrumentam tmi^fim (1), il attendra, dans une obscurité misérable et laborieuse, que la vieillesse arrive avec Timpuissance et les maladies , et que le père de famille » comme le recommande Caton, le vende avec les vieux bœufa, les animaux chétifs, les vieux chars et les vieilles ferrures. Pour celui-ci les jours sont à peu près tous les mêmes, monotones, affligés, rarement

(1) Varro. de Re Ruêtica. Edit. Gesner. 1778. i. 17. t«— Montrons de suite dans quelle abjection étaient les esclaYes attachés plus spédalcHNil à Tagricullure. Varron dit ensuite, i. 17. 2. c Toutes les terres sont cultt Yées par des hommes libres t ou par des esclaves, on par un mélange des deux classes... Je dis de toutes les terres en général qu*il est plus «Tanligeux de cultiver les cantons malsains au moyen d^ouvrîers payés qv^aice des esclaves ; gravia loca utilms esse mercenariis coUre qumm Êtrwku V^ ron ici ne les regardait pas même comme propres à ce travail, à canw de leur difficulté à s^acclimater et à se reproduire dans des terres où Usn^étateat pas nés. — Ils sont pour lui une chose : en citant les esdaves, ^ Triwiir et les objets de labourage il dit : a nunc dicam quibus rébus agri colantnr. Quas res alii dividunt in duas partes, in homineset adminicola homhiniSit

Caton de R» RusU Edit. Gesner, v. 6., ne se montre qoelque pea Molgent que pour les bouviers, Bubulcis obsequitor, pariim quo Ubenthu b(h ves curent. Il ajoute, Ln, qu'il suffît de donner aux ouvriers des champs noe tunique tous les trois ans , une saie et une chaussure tous les deax ans, et ne manque pas de recommander que, en remettant les vêtements nenibO leur relire les vieux pour en faire des couvertures.

égayés par quelques orgies grossières , par une fête rustique ou un voyage à la ville. Pour Tautre, au contraire, les heures de joie sont plus nombreuses, la vie est plus varice , il porte avec je ne sais quel stoïcisme insouciant le fardeau de son smrt, et il se fait goûter à force d'esprit , de courage et de bonne humeur. C'est donc lui surtout , l'esclave citadin né le plus habituellement dans la maison de ses maîtres, Ferna, que la comédie latine a mis en scène. C'est là que nous Tallans chercher.

Dans V Amphitryon^ Sosie le peureux , Sosie soumis et désobéissant tout à la fois, rompu aux malheurs de l'esclavage et en fhurmurant cependant tout bas, Sosie a-t-il un caractère d'esclave bien net et savamment tracé?

Il commence par se plaindre de sa condition d'esclave, non pas tant cependant pour elle que pour récriminer contre les maîtres et les riches. Rotrou, dans son imitation des Deux Sosies j n'oublie pas de faire comme son modèle* Dans up sujet grec , le Sosie de Plante parle de triumvirs et de licteurs. Celui de Rotrou , une lanterne à la main ,

s'écrie :

A quelle complaisance un serf est-il réduit Qu'il faille mardier seul à teHe heure de nuit P

Si du gtiet par hasard la rencontre importune

Se trouve sur meë pas, quelle est mon infortune !•••

Ces gens, pour mon malheur, trop pleins de coortoiiiei

Me voudront recevoir contre ma fantaisie ,

Et, croyant me traiter bien honorablement,

De la Maiton du Rai feront mon logement

La vérité est du côté du modèle. G*est de Tartetocratie , c'est de la nécessité de servir sous elle que s'irrite Plaute , lui qui tourna la meule sous un maître aussi. C'est le guet et la Bastille qui font peur au valet du xvii* siècle ; mais ici la crainte est moins fondée ; les valets d'alors étaient trop subal- •ternes et trop humbles pour qu'on eût jamais à sévir de la sorte contre eux ; ils étaient au-dessous de la bourgeoisie , méprisée aussi , qui subissait quelquefois la peine des lettres de cachet et de la prison. Ceux pour qui on réservait plus particulièrement ces marques de la défaveur , c'étaient surtout les courtisans , ceux qui tombaient de la protection de la veille dans la disgrâce du lendemain. Molière Ta compris ainsi , et , en donnant à son Sosie ce rôle d'ambassadeur exploité par son maître et ramené néanmoins vers lui par cette séduction qu'exeréent les grands sur ceux qui les entourent et les servent, il a mieux peint les flatteurs de son temps, les véri» tables valets de la société d'alors.

Dans Plaute, Sosie est un esclave de la plus basse espèce. Il est né serf, t Hic qui verna est^ queritur^ » dit Mercure, l'esclave improvisé. Sous le coup des

LSS E8GLAYS8. IMH

menaces de celui-ci , le pauvre valet du véritable Amphitryon ne tard<^ pas à parler de ses propres faiblesses d'esclave. Plaute , comme il 1 osera souvent encore ailleurs , lui fait dire , sur ses défauts et sur sa condition , des vérités qu'un juge ou un maître seul devait dévoiler, comme , par exemple , qu'il a l'habitude de mentir, de tromper.

Si dixero mendacium, solens meo more fecero,

et qu'il est lâche, car il a fui pendant le combat que son maître livrait aux Téléboëns. L'auteur se plaît à se mettre en rapport avec son auditoire par ces confidences qui violent la convention de la fable scénique. C'est un moyen comique qu'il emploie de préférence , parce qu'il ;^peut montrer son asprit en prévenant celui des spectateurs. Il n'attend pas que ceux-ci aient vu finir la pièce pour décider que Sosie est un menteur ou un poltron; Plaute le leur dit tout de suite pour les faire sourire et quelquefois pour gagner leurs bonnes grâces. Dans Vjimphitryon surtout j où figurent des personnages de tragédie , l'auteur a plus qu'ailleurs intérêt à se familiariser avec les plébéiens de la Cavca pour leur faire voir que sous la pourpre de Jupiter et la gravi^ d'Alcmène , il n'a pas cessé de rire , et que , soto couleur de tragédie , il tient à les amuser toujours , sauf à les moraliser, s'il peut. •

S02 ÉTUDES SUn LA GOliÉDIE LATINE.

Cette intention. Mercure est chargé de la déclarer dès le prologue. «Les personnages delà pièce seraient vraiment plus dignes de la tragédie, dit-il , s'il n'avait eu soin dV mêler un eêclave pour la convertir en une tragi«comédie. »

Quoniam heic servos quoqae parfeis haM, Faciam sit, proindè ut dixi, tragico-comœdia*

Nous savons donc la véritable destination de l'esclave , du vrai Sosie , dans cette pièce. C'est pour Fauteur le représentant de la comédie, c*est par lui qu'il veut maintenir sa fable à un degré plaisant et inférieur.

La condition subalterne de Sosie ressort mieia encore par le contraste que lui a opposé Plaute dans le personnage de Mercure , improvisé valet de noble maison. Pendant tout le cours de la tragi-comédie, la grande livrée bafoue la petite, et» quoique le rôle de Cléanthis, imaginé par Molière , y manque, ces personnages épisodiques et néces* saires sont du comique le plus vrai et le plus réjouissant. Malgré le peu de soin que montre ordinairement Plaute à soutenir ses personnages et i mettre une suite entière dans leurs caractères, il est V, curieux de remarquer ici combien Mercure repré-

sente avec vérité le valet d'un seigneur. Voye» dans sa première scène avec Sosie cette hauteur de ton» cet orgueil insultant pour la mesquine livrée de soB

rWal. II fait le bon prince en voulant bien épargner une première fois les coups au valet peureux et timide ; mais il pourrait bien lui en administrer, s'il voulait. Que ne peut-il pas d'ailleurs? Sosie a bientôt cédé devant cette toute-puissance et fini par douter s'il est Sosie et s'il appartient à Amphitryon. Mais à peine Mercure est-il avec Jupiter auprès d'Alcmène, cette arrogance se convertît en flagornerie. Le valet hautain de tout-à-l'heure devient fort humble devant son seigneur et maître, il veut le servir ten adroit ^p^rtisite » subparasitabor patri (1), Hélas! ses avances sont fort mal accueillies : Jupiter le repousse avec colère; il veut le battre, l'assommer, et Alcmène obtient difficilement grâce pour lui. Cela rappelle involontairement la fable du Loup et du Chien , et je ne sais si Sosie n'est pas plus heureux de servir un simple mortel, malgré tous les ennuis de sa condition , que d'être exposé aux caprices et aux insultes d'un dieu en bonne fortune.

Il est à peine besoin de dire que dans cette pièce, semée de quiproquos, le vrai Sosie reçoit des coups à la place de l'autre, et que, plus les malheurs s'ac-

(1) Amphitr, 358. Oa trouve 364 : ^

Neqaiter psené expedivit prima parasitatio,

« Mon premier essai de Part du parasite m*a mal réussi. » * \

Et 839: "'■ *

Amanti subparasltor, liortor, etc. ,

Ces divers passages marquent bien la difTérenee qui séparait et en mèine temps les rapports qu'offraient la condition d'esclave et celle de parasite.

204 iTOOES SUR LA GOMEOÏE LATINE.

cumulent sur sa tête, plus il est comique et prête à rire. Dans cette donnée mythologique, qui n'a, sur plusieurs points, qu'une vraisemblance de convention, rétude des mœurs réelles de Tesclave trouve à peine quelques détails à recueillir» l^ous y apprenons que l'esclave passait quelquefois la nuit suspendu au gibet , au haut duquel il subissait le supplice des verges. Sosie en parle avec gaîté (1) à propos de cette longue nuit qui se prolonge sans fin sur les amours du faux Amphitryon, et nous n'y devons pas trop insister. Ses méfaits n'étaient pourtant pas bien graves, s'il faut Ten croire, ou plutôt s'il faut demander à toute l'antiquité pour quelles causes futiles on punissait da gibet le moindre serviteur. Sosie buvait souvent en cachette de son maître, et vidait quelquefois de grands flacons de vin pur ; il l'avoue à Mercure i peu près comme, dans les Fourberies de Scapin^ le rusé valet confesse à Octave qu'il a troué ses tonneaux de vin d'Espagne (*2).

(i) Àmphitr, iZà, — On peut voir Asinar. 526, la description de toof les instruments qui senraient aux divers supplices des esclaves. Je renroie pour cette question, dont toute Tantiquité nous entretient , aux panagei suivants , qui ne sont qu'une faible partie des documents sur la matière : ProperL , iv. 7. A et iv. 11. 22. — Horac Od, i. 35. 17 et EjM» -u !& A7. — Ovid. Ars am, 235. — Seneq. Epist, 47. — Idem de ConstmiU SapienU passim. — Martial, n. 66. — Pétrone, paêsim,-^ Juvésal, n. 480t — Poliux« OnamasU x. 5Â. — Ueyne, OpuseuU m. p. 189. — Pigaoïiii et Popma, de Servis , passim. — Appian. de BelL dv. V. p. 1178» — Oros. VI. 18. etc., etc. — Burigny , Mémoire sur les eselavès romabu, Mém. Acad. InscripL xxxv. p. 350. VoirCh. Deiobry, Rome au êiéeU d'Augvste. u p. 435. Sqq.

(2) Amphitr. 273 et 1010.

us ESGLAYES. 305

Partout ailleurs , Sosie est le modèle des esclaves soumis et honnêtes. S'il a contracté les légers dé*fauts de sa condition, il a gardé en revanche les qualités du serviteur primitif. Aux emportements , aux menaces de son maître, il répond avec une sorte de philosophie résignée :

• Tu es mon maître : fais de moi ce qa*il te plaira. »

Taussum :

Proindë nt comnodum^st et label, quidqae &cias (1).

Il y a dans ces deux mots : tuus sum, il y a dans toute cette réponse quelque chose d'amer p,our nous. C'est l'homme qui se reconnaît la propriété, la chose d'un autre homme, c'est l'aveu calme et touchant d'une impuissante infériorité contre laquelle l'esclave ne songe pas même à résister tant fl y est inféodé dès son enfance. Je me trompe cependant : sa liberté n'a pas abdiqué toute entière. L'homme, à certains moments, se relève sous la chaîne du serf; le sentiment du juste, du vrai, crie encore plus haut que ses maux. Sosie ajoute :

« Mais tu auras beau faire, tu ne m'empêcheras pas de direk vérité telle qu'elle est »

Et ailleurs :

a Amphitryon, c'est une grande misère pour un malheureux et bon serviteur qui dit la vérité à son maître, d'avoir tort parce qu'il est le plus faible (2). »

(1) Id. ÂOO sqq.

(2) Id. 636.

206 l&TUDES SUR tk COMl&blÉ LATINE.

Voilà le vrai , voilà la seule force qui reste à Tesclave dans son abaissement, c'est là sa grandeur^t sa plus digne réhabilitation. Il se venge de l'opprés* sion par la soumission ou par la vérité (1). Peut* être se consolera- t-il un jour en se faisant aimer de celui qu'il aura dignement servi , ou en méritant une inscription honorable sur sa tombe , comme le Métrophane deLucilius. Le pauvre Sosie, dans sa modestie, est loin de rêver une si- heureuse fin. Jamais , dit-il , son image n'honorera les funérailles de ses descendants (2). Il mourra dans cette man* sarde qui est sa seule demeure (3) , et les Esqni^ lies sans doute auront sa tombe sans aucune ins* cription.

Voilà par quels traits sérieux ou profonds Plante a marqué à certains endroits le caractère comique de l'esclave Sosie, sans cependant lui donner un relief complet , sans achever définitivement le portrait. Selon sa coutume , il n'a pas voulu y arrêter longtemps l'attention de la plèbe qui venait récoa* ter , et il n'a pas insisté davantage. Imitons-le et passons.

Dans VAsinaire , le tableau est plus franchement tracé. C'est de la bonne et sincère fourberie d'es-

(1) Id. i^68. Sosie répond à son maître qui lui reproche de dormir :

« Non soleo ego somniculosé heri imperia pertequi. »

Cf. &76 et 805.

(2) Id. 80S.

(3) Id. 709.

U8 XSGLATB»* S07:

clave 4 c'est la représentation du plud grand noiAbre d'entre eux. C'est l'histoire de deujc valets fripotia* qui s'entendent avec un père et son ^l9 pour voleC; la maîtresse de la maison au profit des fredaines paternelles et filiales. Une fois maîtres de la somme . convoitée, ils. se jouent de leurs, deux compliceSf. et ne la leur livrent qu'en échange de quelques con-.^ cessions humiliantes* Cette donnée ^ qui est si fré^ : quente dans toute la comédie grecque et latine , est un témoignage de rinfluence des esclaves au sein des familles. Si, dans l'antiquité, la vie conjugale n'avait pas été faite de deux parts entièrement distinctes, l'une toute extérieure pour les hommes »: l'autre toute claustrale pour les femmes via première mêlée, désordonnée, livrée à tous les hasards du. dehors , à la renommée ou au vice, la seconde sous*^ traite aux moindres vicissitudes et Vouée à l'ordre ; si enfin l'égalité moderne avait régné entre les époux , le rôle d'un intermédiaire eût perdu de son importance, et l'esclave serait retombé au rang subalterne où nous voyons le valet de nos jours. Ce qui lui donnait de la valeur alors , ce sont les adoucissements dont le coupable du dehors avait besoin ' pour se rallier à Tinnocente du dedans, c'est une puissance qui se sert d'un ambassadeur intelligent pour entretenir ses bonnes relations avec une puis** sance alliée, c'est l'indulgence qu'un fils cherche, par cette entremise, à reconquérir auprès de son père ; c'est aussi , nous le voyons ici , les ressources

196 ETUDES SUR Lk COMEDIE LATINE.

côté de la fiction. Il décrit ailleurs un moulin avec des couleurs d*une effrayante vivacité (1).

<c Ceux qui l'habitent ce sont des hommes, des ombres d'hommes plutôt , dont toute la peau porte la pâienr livide qui vient des coups; leur dos sillonné par les plaies est, non pas couvert, mais à peine voilé d'une méchante guenille déchirée ptrtont... tous sont vêtus de tuniques qui laissent voir lears corps à tni« vers leurs lambeaux , ils sont marqués au front, h tête à4emirasée, l'anneau au pied. »

Voilà le véritable esclave romain quand il est au moulin , c'est-à-dire au supplice.

Mais ce n'est là qu'un côté de cette face curieuse, c'est le plus sombre , et il devait déplaire à la muse comique. Les comédies de Plante et de Térénce citent souvent, sans y insister, cette série de châtiments qu'on infligeait à l'esclave, mais jamais elles ne nous ont donné le spectacle dont Apulée a si fortement frappé notre imagination. C'eût été tomber dans la tragédie d'abord et, déplus, c'était risquer de donner trop d'importance à ce qui semblait une habitude sociale et non une cruauté. Dans toutes les comédies qui nous restent, onn^ met même jamais en scène l'esclave au moment où il fuit, à moins qu'il n'en soit question dans ce prologue de VHeautontimorumenos , où Térence accuse Luscius Lanuvinus d'avoir montré au théâtre un esclave qui court à toutes jambes. Il est plus probable que là, comme ailleurs, il n'est parlé que d'un

(4) Apul. Metam, ix. p. 279.

LES ESGLATS8. 107

serviteur pressé d'apporter quelque nouvelle importante. J'observe même que, dans le Pœnulus de Plante , l'esclave Syncérastus citant tous les gens méprisables qui se rencontrent dans l'obscur repaire du prostilueur Leloup, son maître, compte, parmi eux un esclave fugitif (i) j sans ajouter d'autres détails, et je conclus que le répertoire comique des Romains n'a pas fait de la fuite un des mille épisodes de leur vie scénique, et a eu soin de ne pas choisir ses principaux personnages dans cette classe infime.

C'est de l'esclave sur place, attaché toujours au logis, quelquefois aux intérêts de son maître, que la comédie latine s'est uniquement occupée. C'est lui qui , dans la vie romaine , était l'auxiliaire le plus habituel, le plus actif, le plus goguenard ou le plus fripon des passions de ceux qu'il servait. C'est un personnage pour nous : il doit aider à nous expliquer les vices de la jeunesse romaine, parce que le plus souvent il les entretient et en vit. Pour les Romains , c'est une utilité indispensable. Placé, comme le parasite, entre les pères hargneux et les fils dissipés, auxiliaire des uns et des autres, associé le plus souvent aux faiblesses des mères pour leurs enfants , il jette un intérêt piquant , une lu-

(1) PoenuU 831. — Lucilius, Corpet, xxix. 15, page 183 :

Gum manicis, catulo, coUarique, ut fugiiivwn D^ortenu

Voir les notes même page et p. 288. — Cf. Capiiv. Prolog. 8^ et tout le rôle de Slalagme.

196 ETUDES SUR Lk COMÉDIE LATINE.

côté de la fiction. Il décrit ailleurs un moulin avec des couleurs d*une effrayante vivacité (1).

« Ceux qui Thabitent ce sont des hommes, des ombres d'hommes plutôt , dont toute la peau porte la pâlenr livide qui vient des coups; leur dos sillonné par les plaies est, non pas couvert, mais à peine voilé d'une méchante guenille déchirée partoat... tous sont vêtus de tuniques qui laissent voir lears corps à travers leurs lambeaux, ils sont marqués au front, la tête à.deiDi« rasée, Tanneau au pied. »

Voilà le véritable esclave romain quand il est au moulin , c'est-à-dire au supplice.

Mais ce n'est là qu'un côté de cette face curieuse, c'est le plus sombre, et il devait déplaire à la muse comique. Les comédies de Plaute et de Térénce citent souvent, sans y insister^ cette série de châtiments qu'on infligeait à l'esclave, mais jamais elles ne nous ont donné le spectacle dont Apulée a si fortement frappé notre imagination. C'eût été tomber dans la tragédie d'abord et, déplus, c'était risquer de donner trop d'importance à ce qui semblait une habitude sociale et non une cruauté. Dans toutes les comédies qui nous restent, onn^ met même jamais en scène l'esclave au moment où il fuit, à moins qu'il n'en soit question dans ce prologue de VHeautontimorumenos , où Térence accuse Luscius Lanuvinus d'avoir montré au théâtre un esclave qui court à toutes jambes. Il est plus probable que là, comme ailleurs, il n'est parlé que d'un

0) Apul. Metam. ix. p. 279.

LES ESGLATES. 107

serviteur pressé d'apporter quelque nouvelle importante. J'observe même que, dans le Pœnulus de Plante , l'esclave Syncérastus citant tous les gens méprisables qui se rencontrent dans l'obscur repaire du prostilueur Leloup, son maître, compte, parmi eux un esclave fugitif (i) , sans ajouter d'autres détails, et je conclus que le répertoire comique des Romains n'a pas fait de la fuite un des mille épisodes de leur vie scénique,et aeusoin de ne pas choisir ses principaux personnages dans cette classe infime.

C'est de l'esclave sur place, attaché toujours au logis, quelquefois aux intérêts de son maître, que la comédie latine s'est uniquement occupée. C'est lui qui , dans la vie romaine , était l'auxiliaire le plus habituel, le plus actif, le plus goguenard ou le plus fripon des passions de ceux qu'il servait* C'est un personnage pour nous : il doit aider à nous expliquer les vices de la jeunesse romaine, parce que le plus souvent il les entretient et en vit. Pour les Romains, c'est une u^<7fV^' indispensable. Placé, comme le parasite, entre les pères hargneux et les fils dissipés, auxiliaire des uns et des autres, associé le plus souvent aux faiblesses des mères pour leurs enfants , il jette un intérêt piquant , une lu-

(1) PoenuU S31. — Lucilius, Corpet, xxix. 15, page 183 :

Gum manicis, catulo, collarique, ut fugitivum Deportenu

Voir les notes même page et p. 288. — Cf. Captiv. Prolog. 8^ et tout le rôle de Slalagme*

196 ÉTUDES sua LA. COMÉDIE LATINE.

mière vive ou réjouissante sur Tintérieur discret des familles libres. C'est assez dire que le plus ordinairement il s'agira de Tesclave de la ville, et rarement du campagnard.

Celui-ci est relégué au fond des terres : machine animée , instrwnentum vocale^ plus propre au labour que le bœuf, le cheval et le chien» appelés par Yarron machines demi-muettes , instrumentum temi-^mutum, et que la charrue et le hoyau , machines absolument muettes, instrumentum mutum (1), il attendra, dans une obscurité misérable et laborieuse, que la vieillesse arrive avec l'impuissance et les maladies , et que le père de famille , comme le recommande Caton, le vende avec les vieux bœufe, les animaux chétifs, les vieux chars et les vieilles ferrures. Pour celui-ci les jours sont à peu près tous les mêmes, monotones, affligés, rarement

(1) Varro. de Re Rustica, Edit Gesner. 1778. i. 17. 1. — MontroM iovt de suite dans quelle abjection étaient les esclaves attachés plus spédalcnait à ragriculture, Varron dit ensuite, i. 17. 2. « Toutes les terres sont cnltl- Tées par des hommes libres* ou par des esclaves, ou par un mélaaDge dis deux classes... Je dis de toutes les terres en général qu*il est plus avanlftgeux de cultiver les cantons malsains au moyen d*ouvrîers payés qn^nee des esclaves; gravia loea utUius esse mereenariis ealere ifueum urw^ Va^ ron ici ne les regardait pas même comme propres à ce travail, à came de leur difficulté à s*acc1imater et à se reproduire dans des terres où Ufn^étaiènt pas nés. — Ils sont pour lui une chose : en citant les esdavei, lei •■^fîTiiT et les objets de labourage il dit : a nunc dicam quibus rébus agri coUmlnr. Quas res alii dividunt in duas partes, in hominesetadminicula hoiiimiiiii.i

Gaton de R. RusU Edit. Gesner, v. 6., ne se montre quelque pea Mol" gent que pour les bouviers, Bubulcis obsequitor^ partim quo libentims bo* ves curent. Il ajoute, lu, quMl suffit de donner aux ouvriets des champs une tunique tous les trois ans , une saie et une chaussure tous les deux ans, et ne manque pas de recommander que, en remettant les vétemeilta nevfi^o leur retire les vieux pour en faire des couvertures.

u» EactiTss. i99

égayés par quelques orgies grossières , par une fête rustique ou un voyage à la ville. Pour Fautre, au contraire 9 les heures de joie sont plus nombreuses, la vie est plus varice , il porte avec je ne sais quel stoïcisme insouciant le fardeau de son scNrt, et il se fait goûter à force d'esprit , de courage et de bonne humeur. C'est donc lui surtout, l'esclave citadin né le plus habituellement dans la maison de ses maîtres, Vema^ que la comédie latine a mis en scène. C'est là que nous Talions chercher.

Dans V Amphitryon^ Sosie Le peureux, Sosie soumis et désobéissant tout à la fois, rompu aux malheurs de l'esclavage et en fhurmurant cependant tout bas, Sosie a-t-il un caractère d'esclave bien net et savamment tracé?

U commence par se plaindre de sa condition d'esclave, non pas tant cependant pour «lie que pour récriminer contre les maîtres et les riches. Rotrou, dans son imitation àts Deux Sosies ^ fi 'oublie pas de faire comm« son modèle. Dans ujq sujet grec, le Sosie de Plante parle de triumvirs et de licteurs. Celui de Rotrou , une lanterne à la main ,

s'écrie :

A quelle complaisance un serf est-il réduit Qu'il faille marcher seul à telle heure de nuit P

Si du guet par hasard la rencontre importune

Se trouve sur ma pas, quelle est mon infortune I...

Ces gens, pour mon malheor, trop pleins de courtoisie»

Me voudront recevoir contre ma fantaisie ,

Et, croyant me traiter bien honorablement.

De la îâaiêon du Rai feront mon logement

La vérité est du côté du modèle. C'est de Tartotocratie , c'est de la nécessité de servir sous elle que s'irrite Plaute , lui qui tourna la meule sous un maître aussi. C'est le guet et la Bastille qui font peur au valet du xvii* siècle ; mais ici la crainte est moins fondée ; les valets d'alors étaient trop subalternes et trop humbles pour qu'on eût jamais à sévir de la sorte contre eux; ils étaient au-dessous de la bourgeoisie , méprisée aussi , qui subissait quelquefois la peine des lettres de cachet et de la prison. Ceux pour qui on réservait plus particulièrement ces marques de la défaveur , c'étaient surtout léB courtisans , ceux qui tombaient de la protection de la veille dans la disgrâce du lendemain. Molière Ta compris ainsi, et, en donnant à son Sosie ce rôle d'ambassadeur exploité par son maître et ramené néanmoins vers lui par cette séduction qu'exercent les grands sur ceux qui les entourent et les servedt, il a mieux peint les flatteurs de son temps , les véritables valets de la société d'alors.

Dans Plaute, Sosie est un esclave de la plus basse espèce. Il est né serf. « Hic qui verna estj queriiar, • dit Mercure , l'esclave improvisé. Sous le coup des

LSS ESCLAVES. Wi

menaces de celui-ci , le pauvre valet du véritable Amphitryon ne tard<^ pas à parler de ses propres faiblesses d'esclave. Plante , comme il Tosera souvent encore ailleurs » lui fait dire , sur ses défauts et sur sa condition , des vérités qu'un juge ou un maître seul devait dévoiler, comme, par exemple , qu'il a l'habitude de mentir, détromper,

Si dixero mendadum, solens meo more fecero,

et qu'il est lâche, car il a fui pendant le combat que son maître livrait aux Téléboëns. L'auteur se plaît à se mettre en rapport avec son auditoire par ces confidences qui violent la convention de k fable scénique. C'est un moyen comique qu'il emploie de préférence , parce qu'il ;^peut montrer son asprit en prévenant celui des spectateurs. Il n'attend pas que ceux-^i aient vu finir la pièce pour décider que Sosie est un menteur ou un poltron; Plante le leur dit tout de suite pour les faire sourire et quelquefois pour gagner leurs bonnes grâces. Dans V^mpkitryonsuTtout^ où figurent des personnages de tragédie , l'auteur a plus qu'ailleurs intérêt à se familiariser avec les plébéiens de la Cavca^our leur faire voir que sous la pourpre de Jupiter et la gravité* d'Alcmène, il n'a pas cessé de rire, et que, som couleur de tragédie, il tient à les amuser toujours , sauf à les moraliser , s'il peut.

Cette intention. Mercure est chaf^i^ de la déclarer dès le prologue. tLes personnages delà pièce seraient vraiment plus dignes de la tragédie, dit-li , s'il n'avait eu soin dV mêler un esclave pour la convertir en une tragi-comédie. »

Quoniam heîc senros quoque partds habet, Faciam sit, proindè ut dixit tragico-comœdia.

Nous savons donc la véritable destination de Tcsclave , du vrai Sosie , dans cette pièce. C'est pour l'auteur le représentant de la comédie , c'est p«r lui qu'il veut maintenir sa fable à un degré plaistot et inférieur.

La condition subalterne de Sosie ressort mieux encore par le contraste que lui a opposé PUute dans le personnage de Mercure , improvisé valet de noble maison. Pendant tout le cours de la tragi-comédie, la grande livrée bafoue la petite, et^ quoique le rôle de Cléanthis, imaginé par Molière , y manque, ces personnages épisodiques et nécessaires sont du comique le plus vrai et le plus réjouissant. Malgré le peu de soin que montre (ordinairement Plante à soutenir ses personnages et i mettre une suite entière dans leurs caractères^ il est j^ curieux de remarquer ici combien Mercure repré-

sente avec vérité le valet d'un seigneur. Voye» dans sa première scène avec Sosie cette hauteur de ton, • cet orgueil insultant pour la mesquine livrée de son

rival. II fait le bon prince en voulant bien épargner une première fois les coups au valet peureux et timide ; mais il pourrait bien lui en administrer, s'il voulait. Que ne peut-il pas d'ailleurs? Sosîe a bientôt cède devant cette toute-puissance et fini par douter s'il est Sosie et s'il appartient à Amphitryon. Mais à peine Mercure est-il avec Jupiter auprès d'Alcmène, cette arrogance se convertit en flagornerie. Le valet hautain de tout-à-l'heure devient fort humble devant son seigneur et maître, il veut le servir ten adroit ^p^rdisite » subparasitabor patri (1). Hélas! ses avances sont fort mal accueillies : Jupiter le repousse avec colère ; il veut le battre , l'assommer , et Alcmène obtient difficilement grâce pour lui. Cela rappelle involontairement la fable du Loup et du Chien , et je ne sais si Sosie n'est pas plus heureux de servir un simple mortel, malgré tous les ennuis de sa condition , que d'être exposé aux caprices et aux insultes d'un dieu en bonne fortune.

Il est à peine besoin de dire que dans cette pièce, semée de quiproquos, le vrai Sosie reçoit des coups à la place de l'autre, et que, plus les malheurs^ s'ac-

(1) Amphitr. 358. Oa Irouve 364 : ^

Neqaiter paené ezpediTH prima parasitatio,

« Mon premier essai de Part du parasite m*a mal réussi. » ., \ -^

Et 839 : ^ *

Amanti subparasitor, liortor, etc. ,

Ces divers passages marquent bien la difTérenee qui séparait et en mèine temps les rapports qu'offraient la condition d'esdaye et celle de parasite.

20& ÉTDDE8 SUR LA COMEOÏE LATINE.

cumulent sur sa tête, plus il est comique et prête à rire. Dans cette donnée mythologique, qui n'a, sur plusieurs points, qu'une vraisemblance de convention, rétude des mœurs réelles de l'esclave trouve à peine quelques détails à recueillir» Nous y apprenons que l'esclave passait quelquefois la nuit suspendu au gibet, au haut duquel il subissait le supplice des verges. Sosie en parle avec gaité (1 ) à propos de cette longue nuit qui se prolonge sans fin sur les amours du faux Amphitryon, et nous n'y devons pas trop insister. Ses méfaits n'étaient pourtant pas bien graves, s'il faut l'en croire, ou plutôt s'il faut demander à toute l'antiquité pour quelles causes futiles on punissait du gibet le moindre serviteur. Sosie buvait souvent en cachette de son maître, et vidait quelquefois de grands flacons de vin pur ; il l'avoue à Mercure à peu près comme, dans les Fourberies de Scapin^ le rusé valet confesse à Octave qu'il a troué ses tonneaux de vin d'Espagne (!2).

(i) Âmphitr, iià, — On peut voir Asinar, 526, la description de tons les instruments qui servaient aux divers supplices des esclaves. Je rennile pour cette question, dont toute Tantiquité nous entretient , aux passages suivants , qui ne sont qu'uue faible partie des documents sur la matière : ProperL , iv. 7. A et iv. 11. 23. — Horac. OtU i. 35. 17 et £pM/. i» 10. àl. — Ovid. Ars anu 235. — Seneq. Epist, 47. — Idem de Con$UmU SapienU passim. — Martial, n. 6d. — Pétrone, ^oMtm.— Juvéïial, n. 4B0» — Pollux, OnomasU x. 54. — Heyne, OpuscuL m. p. 189. — Pigaorini et Popma, de Servis , passim. — Appian. de BelU civ, V. p. 1178» — Gros. VI. 18. etc., etc. — Bungny , Mémoire sur les esclave» rowutlmê» Mém. Acad. InscripL xxxv. p. 350. VoirCh. Deiobry, Rome au êUcU d* Auguste, u p. 435. Sqq.

(2) Amphitr. 273 et 1010.

CES ESCIJITSS. 305

Partout ailleurs , Sosie est le modèle des esclaves soumis et honnêtes. S'il a contracté les légers dé*fauts de sa condition, il a gardé en revanche les qualités du serviteur primitif. Aux emportements , aux menaces de son maître, il répond avec une sorte de philosophie résignée :

« Tu es mon maître : fais de moi ce qa*il te plaira, i

Tnussam :

Prohidè Qt conmodam'iBt et liAet, qniclqae fiicias (1).

Il y a dans ces deux mots : tuus sum, il y a dans toute cette réponse quelque chose d'amer pour nous. C'est l'homme qui se reconnaît la propriété^ la chose d'un autre homme, c'est l'aveu calme et touchant d'une impuissante infériorité contre laquelle l'esclave ne songe pas même à résister tant il y est inféodé dès son enfance. Je me trompe cependant : sa liberté n'a pas abdiqué toute entière. L'homme, à certains moments, se relève sous la chaîne du serf; le sentiment du juste, du vrai, crie encore plus haut que ses maux. Sosie ajoute :

« Mais tu auras beau faire, tu ne m*einpêcheras pas de direk vérité telle qu'elle est »

Et ailleurs :

« Amphitryon, c'est une grande misère pour un naalhenreux et bon serviteur qui dit la vérité à son maître, d'avoir tort parce qu'il est le plus faible (2). »

(1) Id. ÂOO sqq.

(2) Id. Â36.

206 ÉTUDES SUR LA COHÉblÉ LATINE.

Voilà le vrai , voilà la seule force qui reste à Tesclave dans son abaissement, c'est là sa grandeur^t sa plus digne réhabilitation. Il se venge de Toppré»* sion par la soumission ou par la vérité (1). Peut* être se consolera- t-il un jour en se faisant aimer de celui qu'il aura dignement servi , ou en méritant une inscription honorable sur sa tombe , comme le Métrophane deLucilius. Le pauvre Sosie, dansjsa modestie, est loin de rêver une si' heureuse fin. Jamais , dit-il , son image n'honorera les funérailles de ses descendants (2). Il mourra dans cette man* sarde qui est sa seule demeure (3) , et les Esqai* lies sans doute auront sa tombe sans aucune ins* cription.

Voilà par quels traits sérieux ou profonds Plante a marqué à certains endroits le caractère comique de l'esclave Sosie, sans cependant lui donner un relief complet , sans achever définitivement le portrait. Selon sa coutume , il n'a pas voulu y arrêter longtemps l'attention de la plèbe qui venait l'écouter, et il n'a pas insisté davantage. Imitons-le et passons.

Dans VAsinaire , le tableau est plus franchement tracé. C'est de la bonne et sincère fourberie d'es-

(1) Id. Â6S. Sosie répond à son maître qui lui reproche de dormir :

« Non soleo ego somniculosé heri împeria penequi. i .

Cf. Â76 et SOS.

(2) Id. 809.

(3) Id. 709.

us BSGLAYBSf 997:

clave « c'est la représentation dur plui grand noittbre d'entre eux. C'est Tbistoire de deux valets fripaùs* qui s'entendent avec un père et son fils pour vo}eet la maîtresse de la maison au profit des fredaines paternelles et filiales. Une fois maîtres de la somme . convoitée, ils. se jouent de leurs, deux complices», et ne la leur livrent qu'en échange de quelques con-.> cessions humiliantes* Cette donnée , qui est si fré^ : quente dans toute la comédie grecque et latine , est un témoignage de l'influence des esclayes au sein des familles. Si, dans Fantiquité, la vie conjugale n'avait pas été faite de deux parts entièrement disr tinctes, l'une toute extérieure pour les hommes^ l'autre toute claustrale pour les femmes, la première mêlée , désordonnée , livrée à tous les hasards du . dehors , à la renommée ou au vice, la seconde sous** traite aux moindres vicissitudes et Vouée à Tordre ; si enfin l'égalité moderne avait régné entre les époux , le rôle d'un intermédiaire eût perdu de son importance, et l'esclave serait retombé au rang subalterne où nous Toyons le valet de nos jours. Ce qui lui donnait de la valeur alors , ce sont les adoucissements dont le coupable du dehors avait besoin * pour se rallier à l'innocente du dedans, c'est une puissance qui se sert d'un ambassadeur intelligent pour entretenir ses bonnes relations avec une puissance alliée, c'est l'indulgence qu'un fils cherche, par cette entremise, à reconquérir auprès de son père ; c'est aussi , nous le voyons ici , les ressources

208 lÊTUDES SDR Là COIlÉOIB latius.

que les vicieux de TÂgora ou du forum veulent se ménager daqs le Gynécée pour fournir à leurs débauches et à leurs caprices.

Dans VAiinaire , les deux esclaves savent bien ce qu'ils valent et ils cherchent, comme tous les esclaves , à tirer profit de leur importance. Liban ^ qui ouvre la pièce avec son vieux maître, Déménète ^ le traite avec une arrogance peu ordinaire. Tout en le forçant à des aveux humih'ants, il trouve moyen de se railler du mariage avec une femme dotée et des peines conjugales subies par son vieux maître. Ce n'est pas tout, il se moque même des tortures qu'on inflige ordinairement à l'esclavage , prenant philosophiquement le temps comme il vient et souriant un peu folhment de ce qui fait trembler les autres;

Liban : Est-ce que tu me conduis en certain endroit éfk h pierre bat la pierre?

DÉMÉNÈTE : Qu'est-ce que cet endroit-là ? En queDe partie da monde le trouve-t-onî

Liban : Dans les îles Batonniéres et Ferri'-Cfépamet^ où ks bœufs écorchés se ruent sur le dos des hommes vivants. -

DÉHÊNÈTE : Quel est ce lieu 7 où se trouve-tril 7 je ne devine pas.

Liban : Oui, ce lieu où gémissent les vauriens qui voudodeut manger Ja polente.

DÉMÉNÈTE : Ah I je comprends à la fin quel est cet endrtiit, Liban...

Liban désigne par les Iles Batonnihes et Crêpantes les ergastules où les esclaves subissaient

LEg ESCLAVES. 369

les peines de la bastonnade , des verges et des fers* Plante a un singulier talent pour toutes ces dénominations bouffonnes dont il a donné d'autres échantillons dans le Fanfaron , le Persan , le Cha^ rançon et ailleurs. Cette espèce de gaité rendue in«* génieuse par la misère, ce néologisme moqueur est un trait de mœurs qu'on^ retrouve partout au milieu des classes méprisées. On aime à y avoir raison des plus cruels tourments, on les trouve moins durs en les supportant plus longtemps , ou on oppose aux tortures et à l'abjection une force qui se produit par des facéties de toutes sortes, par un ricanement qui a souvent sa profondeur , et comme on a bravé les lois sociales par toutes sortes de méfaits qu'elle n'admet pas ou par des crimes qu'elle châtie, (Ml s'insurge de même contre sa langue par la création d'un langage à part qui a son esprit et quelquefois sa poésie. On pourrait trouver à chaque page, à chaque scène de Plaute, la preuve de cette ironie contre les maux d'un esclavage sans remède, par exemple dans ces qualifications, ces apostrophes que les deux valets s'adressent, telles que : gymnase des houssines, pilier des prisons^ conservateur des chai-*

nés 9 délice des étrivières ^ et tant d'autres analogues. Aux yeux de quelques-uns, de Térence, par exemple, ces folles échappées pouvaient paraître du cynisme; aux yeux des autres ce n'est que la bonne humeur de la misère qui se soulage.

Cette comédie montre , il faut le dire , une sin-

210 ÉTUDES SUR tk COMiDIE LATINS.

gùlîère union entre maîtres et yalets. Tout-à-llienre le vieux Déménète chargeait Liban de le voler luîmême, ou sa femme, ou Saurea Tésclave dotal de sa femme , pour trouver vingt mines à la fin de la journée (1). Cette fois c'est Léonidas» le Camarade de Liban, qui veut faire partager à celui-ci et à son jeune maître Argyrippe le fruit d'une heureuse capture , en retour de celles dont ils ont profité en société avec lui :

« Puisqu'ils partagent avec moi les bonnes Hppées et ks parties fines, il est juste que je partage avec eux la pn^e qne j*âi trouvée. »

Le latin est plus significatif :

Qaandô mecam pariter potant, pariter scortarl soient,

HaDC quidem, quam nactas praedam, pariter ain llUs partis» (2).

Un des secrets de Tinsolence des esclaves est là. Un inférieur est bien fort contre ses maîtres quand il peut s'armer contre eux de si malins souvenirs ^ quand entre le supérieur trop sévère et le subalterne trop hardi peut s'élever, comme un épouvantai! contre celui-là et comme un rempart pour celui-ci, le reproche ou la mémoire d'une complicité de dé-

(1) Aêitiar. 76.

(2) Id. 254.

as BSCLATE8. Slf

bauches. Gicéron , écrivant à son frère Quintus , n'oubliera pas plus tard les précautions que commande remploi familier des esclaves. Il ne lui permet d'user de l'un d'eux dans sa vie privée , dans ses affaires particulières, qu'à la condition expresse qu'il aura fait preuve d'une fidélité exemplaire. Il lui prescrit de n'en user jamais dans ses affaires publiques et de s'en préserver rigoureusement. Il ajoute : (1)

« Un esclave fidèle pourrait s'acquitter avec succès de bien des emplois que cependant il ne faut pas hii confier» pour s'épargner les observations et le blâme. »

Déménète et Ârgyrippe , dans le désordre de leux^^ mœurs» n'avaient pas été aussi prévoyants.

Ces familiarités de l'esclave ne se bornent pas au partage des mêmes plaisirs. De temps à autre , ces éclairs de dignité » d'indépendance , ce sentiment fier de l'homme qui se redresse sous sa chaîne j se font jour au milieu des plus joyeuses scènes. Au second acte, par exemple, quand le marchand hésite à livrer ses vingt mines à Tesclave , lorsque la dispute s'échauffe et prend une tournure originale produite par le faux emportement de l'esclave Léonidas et par la sérieuse colère du bonhomme de marchand, il y a des vérités à noter, il y a la triste

(1) Cicér. EpitU ad Qufflt r. 4.

réalité qui sort du fond de ces jeux plaisants. Quand le marchand s'est écrié :

Gomment, un esclave outrager un homme libre t

Léonidas répond :

« Tu feras outrage aux autres et on ne te pourra rien dire I Je suis homme comme toi, »

Tu contumeliam alteri facias, tibi non dicatar 1 Tarn ego homo ium quam tu, (1)

Ce serait une matière à déclamations dans la tragégîe, dans Sénèque, par exemple. C'est dans Plaute un regard furtif sur Tabime qui sépare le serf de l'homme libre; mais Tœil se détourne vite sur de plus riants objets. Plante n'oublie jamais qu'il faut être comique surtout.

Philémon avait invoqué aussi, à sa manière, cette égalité de l'esclave avec l'homme libre, dans un fragment précieux d'une comédie perdue pour nous. Il disait avec un accent plus profond :

c Tout esclave qu'il est, son corps est le même. La nature n'a jamais fait personne esclave; c'est la fortune qui en a subjugué, abaissé quelques-uns. »

Kav iovloç Ivre, vérpxv. r^v «utSivfxii.

^ûvsc yà/o ovStlç SoOXoç lycvi^&v] Trori* ';

:^ ^ au Tvx*l TÔ aô/*« xoLTtSouXàvctTO, (2)

{i)Asinar. 472.

(2) Philémon. Fragm, Edit.4> idot, uxix, p. ilà.

CBS ESGLAYBS. 21 ft

Ces vers marquent une plus juste appréciation de l'esclavage , et il est peu probable que l'auteur les eût mis dans la bouche d'un valet. En reconnaissant l'égalité de la naissance , l'auteur y est frappé en même temps de la différence des fortunes. Sa pensée respire un sentiment de la fatalité qui se confirme par d'autres fragments de ses comédies. Il est difficile , quand on envisage la constitution , les vicissitudes de la servitude antique et cette rupture presque originelle de l'équilibre entre deux classes de la société, de n'y pas reconnaître quelque chose de fatal , de ne pas chercher avec avidité le moment historique où l'on reviendra à l'essai, où l'on rêvera le retour de ce juste équilibre, jusqu'à ce qu'enfin il soit définitivement rétabli par les mœurs et la loi nouvelles.

C'est ainsi qu'après Cicéron, qui commence déjà à s'étonner de l'émotion que lui cause la mort de son lecteur Sosithée, quoiqu'il ne soit qu'un esclave, Horace profitera de la fête des Saturnales et de la liberté de Décembrej comme il dit, pour rappeler aux maîtres^ parla bouche d'un esclave aussi, que la servitude s'est déplacée, qu'elle n'est plus dansTergastule, mais dans Vatrium^ que, par suite , l'égîalité commence entre le maître et le subalterne et que la s'ipériorité n'appartiendra plus qu'à la vertu (1).

(1) Horac, 5a^ ii. 7.

Cette satire est remarquable par les vérités qu'elle contient, L^esdavage

9i4 ÉTUDES SUA I4A Q01âiM& LATINS.

Horace glisse ces vérités à la faveur de la d'exception que le calendrier romain permettait un seul jour aux esclaves; comme Plaute, il indique plutôt qu'il ne développe d'importantes vérités, pour ramener à la fin sur elles le voile complaisant des institutions de son tempf. Les esprits ne sont pas assez mûrs encore pour dire ou faire davantage : Horace lui-même , qui » à la fin de sa satire, reprend si bien le ton de maitrCi et de maître arrogant 1 n'entrevoit encore que confusément le droit dans toute sa vérité , l'avenir avec Tégalité complète ; mais il faut déjà lui savoir gré de ces bienfaisantes lueurs. Il n'a voulu choisir, comme dans la Satire troisième du même livre , qu'un heureux cadre pour expliquer ou excuser ses travers aux yeux de ses détracteurs (1), et il s'est à p^ne douté de l'importance du tableau.

Dans Pétrone, Trimalcion est déjà plus humain. Là, comme dans le passage de PhiiémoUf le sentjh ment de l'égalité éclate, mais avec un degré de plus. Trimalcion ne se résigne pas, comme le poète grec , à cette séparation que la fatalité a mise entre les hommes ; il invoque la nature en dépit du destip et afiranchit tous ses esclaves par son testament

on le voit, est encore nne fatalité, une nécessité sociale, mais h sentiment de Tégalité perce déjà et en fera peu à peu justice.

(1) Voir Valckenaêr. UUU de la vie et des poéeiee ^Horëci» Tpmu u P* 459^ sqq.

c( M€s amis» s'écrie-t-il, le$ esclayes sont des bofxunes commf nous. Nous avons tous bu le même lait, et quoique la mauvaise fortune les ait réduits dans le malheureux état où ils sont , ils demeurent nos égaux aux yejux de h nature. *

Amici, înqnit, et servi homines snnt et aequè unum ladem biberuntf etîam si illos malus Fatus oppresserit, tamen, me salvo» dto aquam Hberam gustabont (1).

Pourquoi ces généreuBes pensées n'apparaissentelles que par hasard au milieu de ces institutions

tyranniques ; pourquoi , dans Juvénal , par exemple » Toit-on encore une dame romaine, à qui on reprochait sa dureté pour un esclave , s'écrier : o démens ! ita servua homo eU ! insen$é ! Ceiclave estait un homme l (2) C'est que l'aristocratie, plus ûère, plus riche, plus débauchée que jamais» n'avait jamais tant pratiqué cette règle romaine qui lui in- ' terdisait les travaux manuels , l'industrie active et qu'elle avait tout intérêt encore à ne pas regarder comme des hommes ces instruments complaisants qui , de tous les coins du monde » venaient contribuer au bien-être, à la fortune de leurs despotiques bienfaiteurs , de leurs maîtres.

Plante devait donc se borner , lui plus que tout autre, à ces indications furtives et développer ce qu'il comprenait beaucoup mieux, l'esprit de ruse, l'audace et les insolences de l'esclave. Ces réponses

(i) Pétrone, Satyrie. Traduc NodoU 1713., tom. i, Pt 282* (2) Juvénal, ?i, 223.

916 ÉTUDES SUR LA COHAdIE LATINS.

hardies, adressées par le valet à ses patrons, justi-* fient assez bien, ce me semble, tout ce que peut avoir d'étrange la scène où Liban force son jeune maître à le porter sur son dos. On se croirait prèsqu'à ce moment des Saturnales choisi par Horace dans la satire citée. Un subalterne qui ose rappe* 1er à un homme libre qu'il est homme comme lui , un serviteur, complice des plaisirs de son jeune maître, nous l'avons montré, et tenant en sa merci ses ressources et presque ses amours, a bien quelque droit de faire acheter un peu cher ses complaisances, et de se mettre, dans un moment de belle humeur, à la place de celui qu'il sert. Cette représentation fort comique d'un patron qui se promène sur la scène, monté, tenu en bride par son valet,, qu'est-ce autre chose, après tout, qu'une image matérielle de la réalité? Ârgyrippe, si naïvement humble avec sa Philénie, si familier, si faible avec son serviteur, c'est le cheval qui subit la selle , et prête une bouche molle et complaisante au mors. Liban ou Léonidas, hardis avec Déménète, impérieusement dévoués à Argyrippe, les amenant l'un et l'autre tout suppliants à leurs genoux , voilà les véritables cavaliers, ceux qui imposent le frein et qui tfont maîtres des mouvements (1).

Un autre motif encore peut justifier cette hardiesse, destinée Surtout à exciter le rire du petit

(i) Àsinart 680» sqq«

LBS ESGLATE8. 2i7

peuple et à rabaisser les maîtres. Léonidas et Liban sont moins méprisables que ne le feraient croire leurs plaisanteries. Ils sont insolents, mais ils aiment ceux qu'ils servent. Déménète, en signalant Tastuce de Liban, rend cette justice à son dé- Yoûment (1) :

« Il n'y a pas d'esdave plus astndeax, pins malin, plus dangereux. Mais si Ton veut qu'une commission soit bien faite, on n'a qn*à l'en charger, il mourrait plutôt à la peine que de ne pas tenir ce qu'il a promis. »

Moriri sese misère mayolet Quam non perfectum reddat, quod promiseriu

Liban , quand il se prépare à combiner le grand complot qui doit sauver le jeune couple amoureux, se montre plein d'ardeur à le servir, et se stimule par ces paroles encourageantes {i) :

(( Allons, point de lenteur, secone la paresse et appelle à ton secours ton ancien génie d'intrigue. Tu as ton maître à sauver. Ne va pas faire comme le commun des esclaves qui n'ont d'esprit et de finesse que pour tromper les leurs. »

Serva heroni : cave tu îdem faxis alii quod servi soient» Qui ad lieri fraudationem callidum ingenium gerunt.

(i) Id. 105.

(2) Id. 2A0.

818 ÉTUDES SUft U. GOHéoiS LATINB.

Léoûidas, dans son vif désir de bien &ire» n'exprime pas d'autres sentiments lorsqu'il a trouvé » dans l'arrivée du marchand, la bonne aubaine qu'il épiait (1).

Voilà comment le dévoûment rendait des deux côtés, entre maîtres et valets, la familiarité acceptable. Voilà par quels correctifs pourraient s'expliquer, s'il en était besoin, les libertés de Vjiêinaire.

A côté de ces détails, on en rencontre d'autres qui nous apprennent quelques habitudes de la servitude. Les esclaves pouvaient distribuer leurs économies ou pécule; Liban le dit plaisamment en voyant venir son camarade (2). Ces ressources, lentement amassées sur leur industrie de tous les jours , sur leur nourriture , n'étaient, entre leurs mains, qu'une sorte d'usufruit, ou plutôt une posses^ sion fictive, dont le patron était, au fond, le maître véritable. C'était, comme les libertés dont nous avons parlé plus haut, une apparence de propriété ou de droit, qu'on laissait entre leurs mains, un hochet pour leur vanité, qu'on leur retirait à la première occasion. Ce pécule leur servait souvent à acheter des suppléants, liberté encouragée par les chefs de maison, parce qu'elle laissait à l'esclave, maître d'un pécule, plus de loisir pour l'augmenter. Nous en

(i)Id.2Ô5.

(2) Id. 259«

U8 SiCLAYES. Si9

avons un exemple ici. Léonidas, À la fin du se • cond acte, parle avec éloge de Stichus» ion suppléant (1). Nous en avons d'autres ailleurs. Verres, lorsqu'il se vit obligé de restituer à la mère du jeune Malléolus, son pupille, une partie des sommes qu'il lui avait retenues, lui rendit, avec elles^ les esclaves, leur pécule et leurs suppléants, Vicarii (2). Horace, dans cette satire citée déjà,, où il permet un si libre langage à l'esclave, ne manque pas de rappeler cette humiliante comparaison , qui est aussi une leçon d'égalité :

« Si resclave qui obéit à un autre esclave est, comme le veulent vos usages, son remplaçant ou son compagnon, que suis-je, moi, à votre égard 7 Vous me commandez, il est vrai ; mais vous obéissez honteusement à d'autres maiti*es, et vous TOUS laissez conduire comme le bois mobile que dirigent des ressorts étrangers. »

Sive vicarius est qui servo paret uti mos Vetter ait, seu conrereus, tibi qoid sum ego ? nempe Tu mihi qui imperilas, aliis servis miser atque Duceris ut nervis alicnis mobile lignum (3).

La comédie de VAuhilaire met trop en évidence

(i) Id. 416.*-Voir un excéHent Uvre^ Româ on McU (eAugmtêf par Glu Desobry, Tonu i, p. hSU (2j Cicér. m Verrm^h ^* adfi».^^. Senec», <U TrmufuULoMim*^ (3) iiorac iSaMx, 7f 79.

f20 ETUDES SUR LA COX^DIB IAHHB.

l'avarice du maître pour laisser beaucoup de place aux caractères des esclaves. La scène qui s'ouvre par des reproches qu'Euclion adresse à la vieille e»* clave Staphyla, témoigne de la misérable condition^ de l'abjection où étaient laissés même les plus vieux serviteurs. Staphyla est battue par son tnai* tre, et les malédictions suivent les mauvais traitements. « Il faut, lui dit Euclion, qu'une misérable de ton espèce ait ce qu'elle mérite, un sort misérable.» Il est vrai que, comme Harpagon, le maître ici n'est si terrible que parce qu'il tremble pour son trésor, et que sa dureté vient en grande partie de sa terreur d'avare ; cependant, nous savons par trop d'exemples que les rigueurs envers les plus anciens valets n'avaient pas toujours besoin de ce motif pour s'exercer. D'ailleurs, à la fin de cette scène » Staphyla parle de se suicider par strangulation ; c'est assez dire à quels tourments elle est en butte (!)•

Dans cette pièce, le véritable rôle des inférieurs, c'était de faire ressortir, par leur conduite ou par

(1) Ces extrémités auxquelles étaient poussés les esdaves ne sont qoe trop fréquentes. Voir dans les Lettres des Femmes grecques, édiL C3ir» Woir. Goetting. 1739, et Conr. OrelU Lips. 1815, les Lettres de la Pytlubgoricienne Théano. Dans la lettre 165, édit. ^'olf, et 8* Orelli, die t^ commande à une amie Ja uKKlération envers ses femmes : t Certaiiiéi et* claves ont succombé sous les coups de verges. D'autres ont fài^ d^ifntret m sont suicidées, t — Ces conseils étaient néanmoins rarement goiriiL Saint Chrysostôme, Homél, xi, dit d'une de ces maîtresses : t I^es paatanlt entendent les eniportements de cette femme et les hurlements de tes esclaves : elle les fait déshabiller, les attache au pied de son sofe, et leur domke elle-même des coups de fouet. > — Cf. Plutarch., Cato maj.^ x» — JnTCOt \i. 480-A95. — Boêlliger, Sab'ma, passim.

LES SaCLAYSS. 3S1

leurs récits , la mesquine parcimonie du chef. Plaute n'y a pas manqué. Cuisiniers, prétendants amoureux, serviteurs, chacun souffre ou se plaint d'EucHon. Ce qui tranche sur ce fond rapace et médisant, c'est la conduite de l'esclave de Lyconide, l'amant de la fille de l'avare. Strobile, c'est son nom, est ici le représentant, l'expression de la servitude honnête. Il arrête son jeune maître quand il va faire une faute ; il se néglige pour le mieux servir ; il dort moins pour mieux veiller sur lui ; il devine ses moindres pensées ; un ordre est à peine donné que déjà il est rempli. Au lieu d'exciter son amour pour en profiter davantage, il le retient sur la limite de l'excès, et le calme avec prudence, avec désintéressement (1). Cet attachement à un jeune maître amoureux n'est pas nouveau pour nous. Nous Tavons déjà vu dans les deux pièces précédentes. Les amants ont du bon , ils sont généreux , ils partagent volontiers avec ceux qui les servent; au lieu d'arrogance, ils montrent de l'aménité, souvent même une bonhomie qui intervertit les rôles, et fait, nous l'avons observé, un maître du subalterne. Et puis avec eux les profits sont plus grands ; car, en amour, on compte peu. Voilà quelle a été de tout temps la règle de ceux qui aiment, et la cause de la sympathie, de la fidélité, qu'ils ont trouvée dans leurs valets. Celui de Lyconide pousse sa tendresse

(1) Aulul, 5&3, sqq.

212 ÉTUDES 8tJR LA COMEDTB LATINS.

réalité qui sort du fond de ces jeux plaisants. Quand le marchand s'est écrié :

Gomment, un esclave outrager nu homme Hbre t Léonidas répond :

« Tu feras outrage aux autres et on ne te pourra rien dire ! Je

suis homme comme toi. »

Tu contumeliam alteri facîas, tibi non diciitur 1 Tarn ego homo 8um quam tu, (i)

Ce serait une matière à déclamations dans la tragëgîe, dans Sénèque, par exemple. C'est dans P)aute un regard furtif sur l'abîme qui sépare le serf de l'homme libre; mais l'œil se détourne vite sur de plus riants objets. Plante n'oublie jamais qu'il faut être comique surtout.

Philémon avait invoqué aussi, à sa manière, cette égalité de l'esclave avec l'homme libre, dans un fragment précieux d'une comédie perdue pour nous. Il disait avec un accent plus profond :

<' Tout esclave qu'il est, son corps est le même. La nature n*i jamais fait personne esclave; c'est la fortune qui en a sobjugoé, abaissé quelques-uns. »

Kay Sovloi ivre, aa/oxec r^v «vtS)yf}^ ^ i* ckZ tÛxi Tè cr£)/A« xocTt^ouAcicrato. (2)

(2) Philémon. Fragm, Edit,^ idot, xxxn, p. il4.

LB8 ESGLAYS8. SIS

Ces vers marquent une plus juste appréciation de l'esclavage , et il est peu probable que l'auteur les eût mis dans la bouche d'un valet. En reconnaissant l'égalité de la naissance , l'auteur y est frappé en même temps de la différence des fortunes* Sa pensée respire un sentiment de la fatalité qui se confirme par d'autres fragments de ses comédies. Il est difficile , quand on envisage la constitution , les vicissitudes de la servitude antique et cette rupture presque originelle de l'équilibre entre deux classes de la société, de n'y pas reconnaître quelque chose de fatal , de ne pas chercher avec avidité le moment historique où l'on reviendra à l'essai , où l'on rêvera le retour de ce juste équilibre, jusqu'à ce qu'enfin il soit définitivement rétabli par les mœurs et la loi nouvelles.

C'est ainsi qu'après Cicéron, qui commence déjà à s'étonner de l'émotion que lui cause la mort de son lecteur Sosithée, quoiqu'il ne soit qu'un esclave, Horace profitera de la fête des Saturnales et de la liberté de Décembre^ comme il dit, pour rappeler aux maîtres, par la bouche d'un esclave aussi, que la servitude s'est déplacée, qu'elle n'eôt plus dansTergastule, mais dans Yatrium^ que, par suite , l'égalité commence entre le maître et le subalterne et que la supériorité n'appartiendra plus qu'à la vertu (!)•

(i) Horac, 5af. ii. 7«

Cette satire est remarquable par les vérités qu'elle contient. L'esdaTage

S14 ÉTUDES SUA U COMimB LATINE.

Borace glisse ces vérités à la faveur de te d'exception que le calendrier romain permettait un seul jour aux esclaves; comme Plaute, il indique plutôt qu'il ne développe d'importantecf vérités f pour ramener à la fin sur eUes le voile complaisant des institutions de sojq tempa. Les esprits ne sont pas assez mûrs encore pour dire ou &ire davantage : Horace lui-même , qui » à la fin de sa satire, reprend si bien le ton de maîtrei et de maître arrogant, n'entrevoit encore que confusément le droit dans toute sa vérité , l'avenir avec Tégalité complète ; mais il faut déjà lui savoir gré de ces bienfaisantes lueurs. Il n'a voulu choisir, comme dans la Satire troisième du même livre, qu'un heureux cadre pour expliquer ou excuser ses travers aux yeux de ses détracteurs (1), et il s'est à peine douté de l'importance du tableau.

Dans Pétrone, Trimalcion est déjà plus humaiu* Là, comme dans le passage de FhilémoUt le sentiment de régalité éclate , mais avec uu degré de plus. Trimalcion ne se résigne pas, comme le poète grec , à cette séparation que la fatalité a mise entre les hommes ; il invoque la nature en dépit du destip et afibranchit tous ses esclaves par son testament.

on le voit, est encore une fatalité, une nécessité sociale, mais le flentiment de régalité perce déjà et en fera peu à peu justice.

(i) Voir Valckenaër. UUU de la vie et des poésies étHorsue» ToVt u P« 459/ sqq.

c( Mes amis» 8*écrie-t-il, lesi esclaves scmt des hommes comme nous. Nous avons tous bu le même lait, et quoique la mauvaise fortune les ait réduits dans le malheureux état où ils sont , ils demeurent nos égaux aux ye^ux de h nature. «

Àmici, inqnit, et servi homines snnt et œqnè nnum lactem biberunt, etiam si illos malus Fitus oppressât, tamen, me salvo» dto aquam Ubenon gustabimt (1).

Pourquoi ces généreuses pensées n'apparaissentelles que par hasard au milieu de ces institutions tyranniques ; pourquoi, dans Juvénal, par exemple , Yoit-on encore une dame romaine, à qui on reprochait sa dureté pour un esclave , s'écrier : o démens l ita servus homo est ! insensé ! l'esclave est^il un homme l (2) C'est que l'aristocratie, plus ûère, plus riche, plus débauchée que jamais, n'avait jamais tant pratiqué cette règle romaine qui lui in- ' terdisait les travaux manuels , l'industrie active et qu'elle avait tout intérêt encore à ne pas regarder comme des hommes ces instruments complaisants qui , de tous les coins du monde , venaient contribuer au bien-être, à la fortune de leurs despotiques bienfaiteurs , de leurs maîtres.

Plante devait donc se borner , lui plus que tout autre, à ces indications furtives et développer ee qu'il comprenait beaucoup mieux, l'esprit de ruse, l'audace et les insolences de l'esclave. Ces réponses

(1) Parone, Satyrie. Traduc Nodot» 1713., tom« h P* SB2i

(2) JuTénal. ?i, 22d.

Si6 ÉTUDES SUR LA COMl^DIE LATIlfE.

hardies, adressées par le valet à ses patrons, justifient assez bien, ce me semble, tout ce que peut avoir d'étrange la scène où Liban force son jeune maître à le porter sur son dos. On se croirait prèsqu'à ce moment des Saturnales choisi par Horace dans la satire citée. Un subalterne qui ose rappeler à un homme libre qu'il est homme comme lui, un serviteur, complice des plaisirs de son jeune maître, nous l'avons montré, et tenant en sa merd ses ressources et presque ses amours, n bien quelrque droit de faire acheter un peu cher ses complaisances, et de se mettre, dans un moment de belle humeur, à la place de celui qu'il sert. Cette représentation fort comique d'un patron qui se prcMinène sur la scène, monté, tenu en bride par son valet,. qu'est-ce autre chose, après tout, qu'une image matérielle de la réalité? Argyrippe, si naïvement humble avec sa Philénie , si familier , si faible avec son serviteur, c'est le cheval qui subit la selle , et prête une bouche molle et complaisante au mors. Liban ou Léonidas, hardis avec Déménète, impérieusement dévoués à Argyrîppe, les amenant l'un et l'autre tout suppliants à leurs genoux , voilà les véritables cavaliers , ceux qui imposent le frein et qui 0ont maîtres des mouvements (1).

Un autre motif encore peut justifier cette hardiesse, destinée Surtout à exciter le rire du petit

(i) À8inart dSO, sqq«

LB8 ESGLATES. 217

peuple et à rabaisser les maîtres. Léonidas et Liban sont moins méprisables que ne le feraient croire leurs plaisanteries. Ils sont insolents, mais ils aiment ceux qu'ils servent. Déménète, en signalant l'astuce de Liban, rend cette justice à son dévoûment (1) :

« Il n'y a pas d'esclave plus astucienx, plus malio, plus dangereux. Mais si Ton veut qu'une commission soit bien faite, on n'a qu'à l'en charger, il mourrait plutôt à la peine que de ne pas tenir ce qu'il a promis. »

Moriri sese misère mavolet Quam non perfectum reddat, qaod promiserit.

Liban , quand il se prépare à combiner le grand complot qui doit sauver le jeune couple amoureux, se montre plein d'ardeur à le servir, et se stimule par ces paroles encourageantes ("2) :

a Allons, point de lenteur, secoue la paresse et appelle à ton secours ton ancien génie d'intrigue. Tu as ton maître à sauver. Ne va pas faire comme le commun des esclaves qui n'ont d'esprit et de finesse que pour tromper les leurs. »

Serva herum : cave tu idem faxis alii quod servi soient, Qui ad lieri fraudationem calUdum ingenium gerunU

(1) Id. 105.

(2] Id. 2à0.

818 ÉTUDES SUR LA GOHBOU LATUfB.

Léonidas, dans son vif désir de bien foire» n/exprime pas d'autres sentiments lorsqu'il a trouvé, dans l'arrivée du marchand, la bonne aubaine qu'il épiait (1).

Voilà comment le dévoûment rendait dea deux côtés, entre maîtres et valets, la familiarité acceptable. Voilà par quels correctifs pourraient s'expliquer, s'il en était besoin, les libertés de VAsinaire.

A côté de ces détails, on en rencontre d'autres qui nous apprennent quelques habitudes de la servitude. Les esclaves pouvaient distribuer leurs économies ou pécule; Liban le dit plaisamment en voyant venir son camarade (2). Ces ressources, lentement amassées sur leur industrie de tous les jours, sur leur nourriture, n'étaient, entre leurs mains, qu'une sorte d'usufruit, ou plutôt une possession fictive, dont le patron était, au fond, le maître véritable. C'était, comme les libertés dont nous avons parlé plus haut, une apparence de propriété ou de droit, qu'on laissait entre leurs mains, un hochet pour leur vanité, qu'on leur retirait à la première occasion. Ce pécule leur servait souvent à acheter des suppléants, liberté encouragée par les chefs de maison, parce qu'elle laissait à l'esclave, maître d'un pécule, plus de loisir pour l'augmenter. Nous en

(i)Id.265.

(3) Id. 259,

U8 SaCLAYES. 919

avons un exemple ici. Léonidag^i la fin du second acte, parle avec éloge de StichuSt ion suppléant (1). Nous en avons d'autres ailleurs. Verres, lorsqu'il sévit obligé de restituer à la mère du jeune Malléolus, son pupille^ une partie des sommes qu'il lui avait retenues, lui rendit, avec elles^ les esclaves, leur pécule et leurs suppléants, Vicarii (2). Horace, dans cette satire citée déjà,, où il permet un si libre langage à l'esclave, ne manque pas de rappeler cette bumiliante comparaison , qui est aussi une leçon d'égalité :

« Si resclave qui obéit à un autre esclave est, comme le veulent vos usages, son remplaçant ou son compagnon, que suis-je, moi, à votre égard 7 Vous me commandez, il est vrai ; mais vous obéissez honteusement à d'autres maiti*es, et vous TOUS laissez conduire comme le bois mobile que dirigent des ressorts étrangers. »

Sive vicarius est qui servo paret uti mos Vester ait, seu conrereus, tJbi qoid sum ego ? nempe Tu mihi qui imperilas, aliis servis miser atque Duceris ut nenris aUenis mobile llgnum (3).

La comédie de YAululaire met trop en évidence

(i) Id. 416.*-Voir an excéHent brre^ Bam au êUck itA^^imtê^ par Glu Deiobry, Tonu i, p. hSU (2j Cicér. m Verrm^h se« adfin.^^. Senec», <U Trtmtf u UU ( mim^9. (3) iiorac iSaMx, 7f 79.

f 20 ilCDES SUR LA GOM^DIB IAHHB.

l'avarice du maître pour laisser beaucoup de place

aux caractères des esclaves. La scène qui s'ouvre par des reproches qu'Euclion adresse à la vieille es* clave Staphyla, témoigne de la misérable condi* tioD^ de l'abjection où étaient laissés même les plus vieux serviteurs. Staphyla est battue par son tnaitre, et les malédictions suivent les mauvais traitements. « Il faut, lui dit Euclion, qu'une misérable de ton espèce ait ce qu'elle mérite, un sort misérable.» Il est vrai que, comme Harpagon, le maître ici n'est si terrible que parce qu'il tremble pour son trésor, et que sa dureté vient en grande partie de sa terreur d'avare ; cependant, nous savons par trop d'exemples que les rigueurs envers les plus anciens valets n'avaient pas toujours besoin de ce motif pour s'exercer. D'ailleurs, à la fin de cette scène ^ Staphyla parle de se suicider par strangulation ; c'est assez dire à quels tourments elle est en butte (!)•

Dans cette pièce, le véritable rôle des inférieurs, c'était de faire ressortir, par leur conduite ou par

(1) Ces CYtrémités auxquelles étaient poussés les esclaves ne sont qoe trop fréquentes. Voir dans les Lettrée des Femmes grecques^ édit» Ghr» Woir. Goetting. 1739, et Conr. Orelli Lips. 1815, les Lettres de la Pythagoricienne Théano. Dans la lettre 165, édit. ^'olf, et 8* Orelli, die recommande à une amie la uKKlération envers ses femmes : t Gertainée et* claves ont succombé sous les coups de verges. D'autres ont fài, d^Mtret m sont suicidées, t — Ces conseils étaient néanmoins rarement snivIiL Saint Chrysostôme, Uomél, xi, dit d'une de ces maîtresses : t I^es pasianlt entendent les enkpdrtements de cette femme et les hurlements de tes eidaves : elle les fait déshabiller, les attache au pied de son solh, et leur domke elle-même des coups de fouet. > — Cf. Plutarch., Cato maj^^ Xt — Jvfcn» vit A80-A95. — Boê'lligcr, Sab'ma, passim.

LB8 SaCLAYSS. 2S1

leurs récits , la mesquine parcimonie du chef. Plaute n'y a pas manqué. Cuisiniers, prétendants amoureux, serviteurs, chacun souffre ou se plaint d'Euclion. Ce qui tranche sur ce fond rapace et médisant, c'est la conduite de l'esclave de Lyconide, l'amant de la fille de l'avare. Strobile, e*est son nom, est ici le représentant, l'expression de la servitude honnête. Il arrête son jeune maître quand il ya faire une faute ; il se néglige pour le mieux servir ; il dort moins pour mieux veiller sur lui ; il devine ses moindres pensées ; un ordre est à peine donné que déjà il est rempli. Au lieu d'exciter son amour pour en profiter davantage, il le retient sur

la limite de l'excès, et le calme avec prudence, avec désintéressement (1). Cet attachement à un jeune maître amoureux n'est pas nouveau pour nous.

Nous l'avons déjà vu dans les deux pièces précédentes. Les amants ont du bon , ils sont généreux , ils partagent volontiers avec ceux qui les servent ; au lieu d'arrogance, ils montrent de l'aménité, souvent même une bonhomie qui intervertit les rôles, et fait, nous l'avons observé, un maître du subalterne. Et puis avec eux les profits sont plus grands ; car, en amour, on compte peu. Voilà quelle a été de tout temps la règle de ceux qui aiment, et la cause de la sympathie, de la fidélité, qu'ils ont trouvée dans leurs valets. Celui de Lyconide pousse sa tendresse

(1) Aulul, 5&3, sqq.

23S l&TUDES SUR LA CaiOiOIE LATIlIBv

fort loin 9 car il dérobe, en fayeur de son mattre^ là fameuse marmite qui contient le trésor d'Euelion» Remarquons ce trait de naturel par lequel il sw gnale son larcin :

« Bonne Foi ! s'écrie-t-il, s! je découvre cet or, je t*oflMtll une cruche de Tin d*an congé entier : oui « je n'y manquent pas; mais je bùirai ensuite f offrande (1).

Les Bacchis nous offrent deux figures d'esclaves plus fortement accusées, Chrysale, serviteur de l*amoureux Mnésiloque, et Lydus, pédagogue de Pystoclère, l'autre amoureux. Ici, l'étude de rèsclavage en famille, ou plutôt de la condition intérieure des esclaves s'éclaire par un vif contraste et nous rérèla quelles profondes différences séparaient certaines classes d'esclaves les unes des autres. L'éducation des enfants était confiée, comme un meuble sans valeur, à la portion la moins estimée de la société, à un esclave nommé Pédagogue. C'était l'instituteur de la maison, le pédant de la famille, se substituant au père pour tout ce qui concernait l'enseignement et les bons préceptes. C'était une fonction dlffé* rente de celle du prœceptor^ qui était le mattrè d'école, ayant classe ouverte en ville, comme nous l'apprenons par Pline (2). On peut, de nos jours,

(i) Id. 577, sqq.

(2) Plin. Jun. EpêU IT. 13.

XE8 HSGLATSS. S88

trouver au moins étrange ce fatal partage qui laisf sait aux mains d'un subordonné, de condition Tile, la meilleure, la plus difficile et la plus noble tâche« l'éducation du fils de famille. En condamnant cet usage y nous jugeons avec des considérations mo^ dernes , nourries de christianisme ; la philosophie domine notre critique et nous ne séparons plus la morale de l'instruction qu'on doit à l'enfant. Hais il faut dépouiller ces Tues en face de l'antiquité, et l'excuser, la justifier même en reconnaissant que ses motifs étaient bien différents. Llnstruction se bornait alors à la science du droit, de la chicane plutôt, du calcul et à la connaissance des XII Ta« blés. Le peu de philosophie qui, de la Grèce, avait insensiblement pénétré dans quelques rares mai<sons, se composait de dialectique et d'habiles so<phismes , mais ne s'occupait guère de morale proprement dite. L'obéissance passive du fils envers le père, qui était la règle morale souveraine imposée aux enfants, s'effaçait chaque jour davantage par le rapprochement que la communauté de débauche amenait entre le pater familias et son fils. On n'o^ béit guère à ceux qu'on peut condamner, et Ton perd le respect pour qui se dégrade à plaisir. Il fallait donc, à côté des pères débauchés, une sorte de substitut qui les représentât auprès de leurs fils , mais avec le caractère sérieux que la loi conférait à la paternité, avec la gravité des mœurs et du ton, la sagesse des maximes, Taustérité du de-

voir partout. C'était le pédagogue qui était chargé de cette sorte de paternité intellectuelle et morale. Mais comme un homme libre n'eût pas accepté volontiers cette situation secondaire destinée à maintenir le lien fort relâché déjà de la discipline des fils de familles et à représenter, après tout, un autre que lui-même, comme d'ailleurs il eût été dan* gereux pour un père de voir cet auxiliaire de sa souveraineté le supplanter au lieu de le soutenir, le rabaisser au lieu de le faire valoir, et rompre au lieu de raffermir le frein qui retenait encore quelque peu la soumission filiale, il fallait de toute nécessité choisir ce représentant parmi les esclaves. On était sûr d'être servi et non effacé, et avec plus de chances de n'êlre pas trahi, on avait le droit de punir, quand on Tétait.

Les inconvénients de ce choix sont palpables : ils ont été montrés partout. La bassesse de la condition entraine ordinairement celle des sentiments , et on ne devait rien apprendre de bon d'un homme qu'on méprisait le plus ordinairement. (1) Mais la science et la bonne conduite sont de puissants correctifs : Livius Andronicus , Térence , nous

(1) Plutarque, Cato maj,^ xx, nous donne ropinioo du vieux Gaton mr cet emploi d'un esclave pédagogue. Sur ce point de Téducation, Plante et Térence diffèrent encore d*une façon digne dp remarque. Pîstodèret diM les Bacehi»t quand son précepteur veut le régenterj lui répond avec mépriSf vers 128 :

Tibi ego aut tu mihi servos es?

Suis-je ton esclave ou es-tu le mien ?

montrent où le savoir et le talent mènent l'homme le plus obscur, et témoignent des affections qui peuvent être la rançon de son humilité première. Les esclaves savants, qui étaient estimés et achetés à si haut prix dans la suite, devaient nécessairement paraître insupportables à la plupart de leurs jeunes maîtres insouciants et inexpérimentés; et lorsqu'au savoir ils ajoutaient, ce qui était le plus commun, le pédantisme et le ton grondeur, ils devenaient d'excellentes figures de comédie. Plante qui, nous le savons, ne glisse jamais la morale que sous le couvert de la gaîté, ne devait pas manquer de représenter le pédagogue avec son rôle d'intérieur, tout-à-la fois grave et ridicule. C'est un personnage curieux pour nous, c'est presque de l'histoire, parce qu'il nous indique le poinl juste où était arrivée l'éducation d'alors, ce qu'elle était (1), et combien elle s'éloignait déjà de celle d'autrefois.

Il y a dans Aristophane une comédie qui traite aussi de l'éducation. Les Nuées qui sont une satire du sophisme et dont le but est de substituer l'idéal

Dans Térencei Simon, parlant de son fils» iindr., 5&, dit :

,,.••.• Nam antea

Qui scire posses, aut ingenium noscere, Dum stas, metus, mà^fer prohibebant?

• Car, jusqu'alors, je n'airais pu connaître et juger son caractère. Son âge, sa timidité, ton maître^ tout le tenait dans une sorte de contrainte. »

(IJ Voir, à ce sujet, un remarquable mémoire de M. Naudet, sur Tinstruct. publiq. chez les Romains. Mémoires Acad. hscript. Série nouvelle, tome IX.

du passé aux fausses doctrines du moment , nous offrent une sorte de parallèle entre la nouvelle et la vieille discipline, que Plautc semble avoir mis à profit. Aristophane introduit sur la scène les deux doctrines dans la personnification du Juste et de Finjuste. Il est assez facile de comprendre que le premier représente le passé. Voici ses paroles :

« Je vais dire quelle était rancieniie éducation aux jours florissants où j'enseignais la justice et où la modestie régnait dans .■ les mœurs. D*abord il n*eût pas fallu qu'un enfant fit entendre sa voix. Les jeunes gens d'un môme quartier, allant chez lemattre de musique , marchaient ensemble dans les rues , nos et en bon ordre, la neige tombât-elle comme la farine d*un tamis. ÏÀ ils s*asseyaient en silence et on leur apprenait à chanter des hymnes ; ils conservaient la grave harmonie des airs transmis par leurs aïeux. Si quelqu'un d'eux s'avisait de chanter d'une manière bouffonne ou avec les inflexions molles et recherchées introduites par Phr^nis , il était frappé et châtié comme ennemi des muses. Au gymnase chacun, en se levant, devait balayer l'arène à sa place. — C'est cette éducation qui forma les gnerrien de Marathon. — En me suivant pour guide, tu apprendras & haïr les procès, à ne pas fréquenter les bains, à rougir des cho« ses déshonnétes, à t'indigner si l'on rit de ta pudeur, à te lever devant les vieillards, à ne donner aucun chagrin à tes parents, I ne faire rien de honteux , car tu dois être l'image de la pudeur. Tu ne contrediras pas ton père ; tu ne riras pas de son grand âge ; tu oublieras les défauts de celui qui t'a élevé. Tu iras à l'académie te promener sous l'ombrage des oliviers sacrés, une couronne de joncs en fleur sur la tête , avec un sage ami do ton âge (1). »>

(i) Aristoph. NépsA. 961 Sqq. — Cf. Plularq. Cato maj\ xx, PauL

Plaute, moins rempli de c^s riantes images , de ces leçons respectueuses et nobles inspirées ptt Homère et par le ciel transparent et poétique de TAttique, a rappelé comme Aristophane, et, mieux que lui, a fait vivre sur le théâtre cet oubli du respect filial, ses causes, ses effets avec une vérité profonde, mais plus brutale , plus romaine, si je puis dire. Lydus , quand il reproche à son élève et au père de son élève leur coupable relâchement, parie surtout de la sévérité des châtiments qu'encourait autrefois la moindre infraction à la discipline du . labeur. L'hippodrome, la palestre, le gymnase, la tunique du travail, et à la première faute, la peau tachetée comme le manteau d'une nourrice, voilà quelles étaient à Rome la règle et la rigueur primitives. Orbilîus, le sévère maître d'Horace, dont Lydus semble être un précurseur, avait sans doute fait revivre plus tard cette bienheureuse méthode, seulement il Tapphquait plus vigoureusement. Les reproches adressés ici à Philoxène , père de Pisto*clère, prouvent bien que le goût de la science, le sentiment élevé de leur mission échappaient le plusordî* nairement aux chefs de famille. Philoxène, je le sais bien, essaie de guérir le précepteur de ces excès àe sévérité qui sont le travers des pédagogues, et qui manquent leur effet, parce qu'on ne corrige les hommes que par la modération. Ce contraste entre un

JEmil, VI.— Id. Moral. t. De pueris educ, — Aul. Gell, xii, It ^l^eiU de Causis corrupt, eloq, 28.

père indulgent aviee mesure à son fils et un maître impitoyable ne manquerait pas d'intérêt s'il eût été développé. Mais Plante passe bien vite à la Traie cause de cette mansuétude et nous fait toucher la réalité. Les pères aiment dans leurs fils les yices qu'ils ont aimés eux-mêmes. Dans la révolte de Técolier contre son gouverneur, au lieu d'une faute, ils reconnaissent une marque de courage, et c'est le maître qui paie pour les insolences du disclpie (4).

Au sein du sensualisme organisé qui les entourait, les citoyens préféraient s'occuper des ressources matérielles à tirer de la servitude plutôt que des devoirs moraux qu'ils s'étaient imposés envers quelques-uns de leurs esclaves. Varron, dans ses Satires, disait encore de son temps :

c Le soin que tu as pris pour que ton esclave boulanger sût faire du bon pain, si tu en avais donné la douzième partie à Tétude de la philosophie, tu serais depuis longtemps bon toi-même. Maintenant ceux qui connaissent cet esclave veulent l'acheter pour cent mille sesterces. Mais personne , qui te connaît , ne t'a* chèterait au prix d'un liard. (2) »

On comprend maintenant pourquoi les esclaves pédagogues eurent, en général, une autorité sitôt méconnue. Quand on cherchait à faire valoir ses

(i) Bacch. 402 — Ai3.

(2) TerenU Vairon. Satur, Idcnipp, édit. OEhlcr. d8A4. Pt i89. ir^

LES E8GLATIS. 229

serviteurs comme des terres productives , à la manière de Caton et de Crassus ; quand on tirait bénéfice même de la barbe qu'on leur faisait couper solennellement (1) , on ne devait guère se préoccuper à la longue de ceux qui n'avaient qu'un emploi intellectuel et à peu près stérile. Cet usage, nous le savons, n'offrait que de rares exceptions alors. C'est lorsque la littérature fut quelque chose dans l'État, quand, par goût des lettres grecques ou par vanité, on voulut s'attacher des serviteurs savants ; c'est alors seulement que ce qui était l'exception devint la règle.

Otez à Lydus son pédantisme gourmé, vous aurez un esclave complaisant et familier, vous aurez Chrysale. C'est le même dévoûment, mais compris et pratiqué d'une autre manière. Chrysale est aussi aimé que Lydus est importun, parce que les vicieux aiment mieux les services que les leçons, et que la bonne humeur est déjà à elle seule une marque d'indulgence dont ils ont besoin. Mascarille de l'J?tourdi^ Scapin des Fourberies de Scapin^ La Branche de Crispin rival de son maître^ sont des copies de Chrysale et de quelques autres valets de la même famille qui figurent dans les comédies de Plaute. Mais j'ai moins de confiance dans l'imitation qu^ dans le modèle, parce que l'esclavage n'est pas de notre temps. On est pauvre et on loue ses services et sa

(i) Juyenal. Satir, m. 187.

personne : on est riche et Ton paie un peu de soumission d'un prix trop faible encore, mais le contrat ne lie le pauvre au riche que pour un temps limité et volontaire. Voilà la servitude moderne; elle a ses vicissitudes , ses ruses et ses grandeurs comme Tesclavage antique; mais elle ne lui ressemble pas assez cependant pour que je loue Molière et Regnard d'avoir calqué servilement leur» valets chrétiens sur les esclaves du paganism.e. Ghrysale, comme tous les esclaves dévoués à leurs jeunes maîtres, obtient du sien , en retour de ses services , un peu de cet attachement que les grands seigneurs du dix-septième siècle n'auraient jamais songé à accorder à leurs laquais, de peur de déroger. Un Rohan, par exemple, n'aurait jamais dit comme l'amoureux Mnésiloque :

« J'obtiendrai comme une grâce de mon père qu'il ne fasse point de mal à Ghrysale et ne lui garde pas rancune d'avoir été dupé à cause de moi... Il est juste aussi que je défende ce pauvre garçon qui n'a menti que pour m'être utile. » (1)

Cette bienveillance reconnaissante s'explique par des motifs que nous connaissons et par d'autires que Ghrysale nous apprend. Sa morale dififère déjà de celle de Strobile. Il est dévoué, lui aussi, mais avec calcul. Il veut la réciprocité partout; îl est partisan du talion, le bien pour le bien, le mal pour

(1) BacckU. âS8 Btiq,*

WS ESCLAVES. 381

le mal. Il prend le temps comme il vient, et se contente de toute chose. Son programme est une curieuse profession de foi :

« Qu'on ne me parle pas des Parmenons, des Syrus, qui procurent à leurs maîtres deux ou trois mines ! Rien de plus misérable qu*un esclave qui n*a point de cela (se frappant le front). Il lui faut un esprit fertile qui fournisse à tout besoin des ressources. Un homme n*a de valeur qu'autant qu'il sait faire le bien ou le mal : fourbe avec les fourbes, voleur avec les voleurs, qu'il rapine alors tant qu'il pourra. Il faut savoir prendre toutes sortes de faces, pour peu qu'on ait de sens et d'esprit; bien agir avec les bons, mal avec les méchants, s'accommoder aux circonstances. »

Ce rappel dédaigneux des esclaves d'origine grecque, comme les Parmenons et les Syrus, serait i lui seul une preuve que Plante n'a pas voulu emprunter ces caractères au théâtre grec, et que là, comme ailleurs, il a été Romain (1). Térence, qui nous a donné un Syrus et un Parmenon, sera moins scrupuleux, moins original dans le choix de ses esclaves. La théorie de Chrysale, fort nouvelle pour nous, a quelques rapports avec celle des valets de notre théâtre : elle rappelle la bonne humeur, l'esprit et Tinsouciance de Figaro. S'accommoder aux circonstances, ce sera la philosophie des maîtres sous les empereurs, de Pollion, d'Horace sous Au-

(1) Pour ce qu'il trouvait d'étrange, de trop peu romain dans cette mise en scène des esclaves Syriens, voir FseudoU 623, Trinum, Â99, TrucuL â95. — La coiffeuse du Trucul qu'on met à la torture à la fin de la pièce s^appelle Syra.

2S2 ÉTUDES SUR LA GOlfiDIE LATINE.

guste ; au sixième siècle , c'est celle de certains esclaves seulement, comme Chrysale.

Là aussi le jeune maître ef\i plein de compassion pour le serviteur, je Tai dît : mais n'y mêle-t-il pas souvent un peu d'intérêt personnel? Que deviendraient Mnésiloque et Pistoclère sans les ressources d'esprit de Chrysale! Il est aussi aimé que les Frontin, les Lafleur, les Mascarille, les Scapin le seront, dans la comédie moderne, par de jeunes écervelés dont la familiarité avec lei:rs vsrtcts est composée de bonhomie , de faiblesse et d'égoîsme et qui, une fois satisfaits , rejetteront sans doute dans l'obscurité l'instrument qui leur avait été utile.

Cette bonté intéressée est parfaitement évidente

Page 1