‹ Études sur le théatre LatinChapitre 8 sur 10 · ICI · texte numérisé non relu

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« Point du tout, dit Mnésiloque , mon père ne te fera pad de mal. J*ai eu de la peine à le vaincre. A présent il faut que tu me rendes un service ^ Chrysale. (1)

Mnésiloque n'y met pas de dissimulation, comme on voit. Il demande de suite et sans détour le salaire de sa commisération. C'est un de ces traits de caractère comme Plante en a tracé beaucoup, avec une vérité rapide et un peu brutale.

L'esclave, qui est un fin matois, emploie, pour rendre ce nouveau service à son maître, ses ressources accoutumées de supercheries et de menr songes, comme le Mascarille de VÉtourdL Je re-

(1) Id. 6Â3.

marque ici encore un de ces traits d'observation qui sont si habituels aux esclaves de Plautc. Chrysale parle de sa discrétion , ou moment où il l'oublie :

t Je sais, dit-il, que je suis esclave : je dois ignorer même ce que je sais. »

Scio me esse serTum ; ncscio eliam id quod scio (i)*

On ne dit pas avec plus de franchise maligne qu'on viole son devoir et qu'on le connaît.

Les Captifs sont la pièce où Plante a montré l'esclave sous le jour le plus favorable. C'est, comme on l'a dit, une exception dans tout le répertoire comique des Grecs et des Latins. C'est l'idéal de l'esclave : il faut être doué d'un dévoûment peu ordinaire, comme cet écuyer de Flaminius, qui se fit tuer au lac Trasimène pour son maître, ou, comme ce jeune esclave qui subit, nous dit Val. Maxime, les plus cruelles tortures plutôt que de dénoncer l'orateur Antoine; il faut porter. dans la servitude ces nobles sentiments de l'homme libre que Plante déploya peut-être dans la sienne, pour imaginer de faire, comme il l'a tenté ici, de l'exception qui est l'élément de la tragédie, une vérité

0) Id. 742.

presque générale qui est l'essence de la comédie, et d'up remarquable accident une pièce touchante. Aristote, qui a écrit quelque part « le bœuf tient lieu d'esclave au pauvre (1) » a dit dans sa Poétique que les esclaves ont toujours Tàme vile (2). Mais il ajoute qu'il faut toujours, malgré ce défaut de leur état, « les représenter en beau. » On dirait que quelque auteur grec que Plante n'a pas nommé a voulu mettre le précepte en œuvre, ou plutôt je crois que là, comme ailleurs, le poète latin est resté indigène et a tenté de nous donner l'histoire plus développée d'un sentiment qu'il a maintes fois indiqué ailleurs, la peinture du dévoAment dans l'oppression.

Jusqu'ici nous avions déjà vu ce que pouvait l'attachement du serf pour le patron. Ailleurs, dans les Ménechmes par exemple, l'esclave Messénion, qui pratique par calcul cette vertu que plus tard le Digeste érigera en obligation pour l'esclave , Messénion, en se voyant enlever son maître s'écrie : « Non, je ne te laisserai pas périr, il est juste que je périsse plutôt moi-même. » Les Captifs sont le développement dramatique de cette généreuse pensée.

Il s'agit d'un de ces fils de famille qui , enlevé dans son bas âge par un esclave fugitif, la pire espèce des esclaves, revient à son insu dans la maison de son père, et là , montrant sous sa livrée servile

(1) Polit. I. 1. 6.

(2) Poetiq^ xy ; d^tti f aOÀ^v hrt.

les sentiments généreux de sa primitive condition , se dévoue pour sauver les jours et faciliter la fuite de Phîlocrate , son maître. Il y a donc, plus qu*on ne Ta dit, une vraisemblance habilement ménagée dans celte fable. Tyndare qui , comme Plante luimême, est tombé par un accident inattendu de la liberté dans la servitude, ressemble tout-à-fait à ces femmes d origine libre que la captivité et les malheurs ont faites courtisanes, sans leur ôter cette pureté native et cette noblesse du sang qui, chfez les Romains , ne pouvait jamais mentir. Ainsi , à cet égard, la donnée n'est pas sans précédents dans ce théâtre. Tyndare n'est pas dans le passé un captif de guerre, ni un serviteur né dans la famille, verna; c'est un enfant enlevé, ses vertus s'expliquent mieux par là. Plante n'a pas manqué de faire contraster cette figure avec celle de l'esclave vil. Stalagme, qui a ravi autrefois Tyndare à ses parents, revient à la fin delà pièce, comme Télranger dans l'CEdipe de Sophocle, pour reconnaître la faute et comme pour marquer mieux, par sa fourberie, la distance qui sépare l'esclave d'origine de l'esélave né libre. Une autre objection a été faite et elle a son importance. Tyndare complote longuement avec Philocrate son jeune maître, captif comme lui, pour seconder, au moyen d'un changement de nom, son retour en Élide. On s'est demandé pourquoi ces longs détours pour tromper un homme d'un aussi bon naturel que le vieil Hégion , le possesseur des deux esclaves. Mais

on n*a pas assez remarqué que ce bon naturel se montre surtout dans l'extrême tendresse qu'Hégion garde au fils qu'il a perdu , mais qu'il né va pas jusqu'à permettre que les deux esclaves qu'il a en sa possession le quittent avant le retour de cet enfant chéri. Voici les paroles d'Hégion qui ont pu tromper certains critiques :

Filius meus Uleic apud vos servit captus Alide : Ejum si reddis mihi, praeter ea unum namum ne duis; Et te et hune amitam hioc : alio pacto abire non potes (i)*

Oui, Hégion les renverra tous deux, mais non pas avant qu'on lui ait rendu son Philopolème , et c'est pour arriver à un échange sûr , sans bourse délier, sans laisser plus longtemps Philocrate loin de son pays et sans exciter les défiances du bon Hégion i que Tyndare l'esclave se dévoue.

Le poète, qui n'oublie jamais de faire ressortir une vérité par son contraire, a soin de semer ici les con» trastes. Le correcteur parle aux deux captifs de fuir, il se montre compatissant pour eux. (2) Il dil ailleurs : « Par ma foi ! tous les hommes préfèrent la liberté à la servitude; » (â) paroles hardies, sympathiques, dignes d'émouvoir la Cavea et bien faites pour donner plus de prix à l'abnégation de Tyndare. Il est regrettable que celui-ci dans sa

(1) Capiiv.i6h.

(2) Id. 142.

(3) Id. Â5,

LES BSCLATES. 2S7

générosité s'érige, comme la plupart des personnages de Plaute, en appréciateur de sa propre conduite et la fasse valoir auprès de celui qu'il sert et qu'il juge aussi tout à la fois :

« Tu vois, dit-il, que pour sauver ta chère personne j'expose ma personne qui m*est chère aussi et que j'en fais bon marché. — La plupart des hommes sont ainsi faits ; tant qu'ils veulent obtenir, ils sont excellents ; une fois leurs souhaits accomplis , leur vertu se change en perfidie, en déloyauté, etc. »

Cette franchise un peu égoïste est bien romaine cette fois encore. Elle ne connaît pas les ménagements, les allusions de la politesse moderne et même de celle qui va venir, qui existe déjà, de la politesse de Térence et des Scipîons; elle va droit au but, elle n'exagère pas sa valeur, ne se fait ni plus grande, ni plus humble qu'elle n'est. Le dévoûment de l'esclave ici ne s'augmente pas de celui de sa réserve ; il attend fièrement qu'on lui tienne compte de ce qu'il est; cela peut paraître hardi, incorrect pour nous, mais c'est plus naturel. D'ailleurs, nous le savons, Plaute aime à entrer en conversation avec son auditoire , à lui faire juger d'avance, plutôt que lui laisser éprouver' lentement la conduite de ses personnages. Dans son dégoût pour l'illusion, il touche à chaque instant à la réalité, et il se complaît à la découvrir aux autres (1). Il dit au début :

Hxc res agetur iiobis, Yobis fabula ,

(1) Cf. Pseudol. 375. 708. — Aulul, 672. — PoenuL 419, 466, 792. lOOZi. — TrucuL 89.

2â8 ÉTUDES SUR £A GOMÉDm LATINE.

pour rappeler à la Cavea que cette fiction a un fond sérieux. Tyndare est donc touchant 'malgré ces échappées hors de son rôle ; ou plutôt il y a là encore une vérité' de caractère qui mérite d*être louée. Ainsi, lorsque Hégion Ta fait garrotter pour ravoir trompé, et le réprimande en lui disant : « bon semeur! bon sarcleur! «Tyndare répond insolemment :

« Pourquoi n'as-tu pas dit d'abord bon herseur? la herse précède toujours le sarcloir dans le labourage. <> ( 1 )

Cela peut paraître d'abord une de ces facéties bouffonnes si familières à Plante, Quand on y réfléchit , c'est une réponse juste et parfaitement vraisemblable. Tyndare a été esclave, il a conservé quelque chose de ce cynisme servile qui brave, en riant, le mépris ou la douleur. Dans cet instant éclate le sentiment de son dévoûment méconnu et en même temps, à son insu, la révolte d'un sang. libre contre un châtiment immérité : « La hardiesse, ajoute-t-il, sied bien à un esclave innocent et sans reproche, surtout devant son maître. »

Toute cette scène cinquième du troisième acte est d'une beauté peu commune. L'esclave qui, sous le coup des tortures les plus cruelles, sous la menace de la mort , se fortifie par la pensée que du moins son maître , son maître qu'il aime, est sauf, et qui s'écrie dans un moment de généreuse exaltation :

(1) Id. 595.

tf Qui pérît pour la vertu fie metirt pas! » le serviteur qui s'enorgueillit du mensonge , parce que ce mensonge a délivré son jeune patron Philocrate, auprès de qui il remplaçait presque son père; qui, pour résister à Hégion, se fait un point d'appui de son attachement consacré, fortifié par un long commerce , et qui enfin , dans ce moment ému où la vérité des sentiments se révèle dans toute sa force, ne doute pas de la réciprocité d'affection que lui a vouée Philocrate, ce serviteur-là était pour les Romains, pour les esclaves qui pouvaient se glisser par surprise dans quelque coin de l'amphithéâtre (1), un séduisant exemple et un encouragement.

D'autre part, la conduite du jeune maître envers Tyndare est une leçon non moins belle. Philocrate témoigne pour l'esclave qui dans son enfance lui a été donné en pécule (2) et qui va le sauver, une reconnaissance bien autrement élevée que celle du Mnésiloque des Bacckis et dont les spectateurs devaient être surpris et sans doute charmés. C'était chose nouvelle pourla plupart d'entendre un patron dire à son serviteur : * Je t'appellerais mon père si je l'osais. Car, après mon père, tu es mon père le plus proche (â). «Caton , malgré sa familiarité avec ses esclaves, n'avait pas accoutumé ses contemporains

(1) Voir PoenuL prolog. 23. — Cicéron de Arusp, respons, cap. xi, XII et passim. — Ritschl. Parergon Plautinorum Terentianorumque, Lipsiae 1845» i. p. xix et 225.

(2) Captiv. 916.

(3) Id. 170.

2&0 ÉTUDES SUR LÀ GOHISDIE LATIKE.

à voir dans un serviteur autre chose qu'un instrument niéprisable. Gaton avait enseigné lui-même les lettres, Téquîtation, le droit à son flls, ne voulant pas des soins de Tesclave Gbilon , quoiqu'il fût honnête et savant , et • ne pouvant souffrir que son fils dût à un esclave Tinsigne faveur de l'avoir élevé (1). » Le langage de Philocraté devait donc frapper l'auditoire. Plaute ne s'était pas borné là; il voulait à tout prix corriger, améliorer les spectateurs, il voulait tirer de sa comédie' tout le fruit qu'il s'en promettait lorsqu'il annonçait, en terminant, que les bons y apprenaient à devenir meilleurs, iibi boni meliores fiunt. C'était sans doute pour cela qu'il faisait dire à Hégion :

a Quand on fait du bien aux bons, le bienfait est fécond pour le bienfaiteur, »

Quod bonis kcnefit beneficiuin, gratia ea gravidaVi lionis (S).

et qu'il avertissait, qu'il' inquiétait les mauvais patrons par cette haute et sévère pensée qu'on n'eût point attendue de Plaute, où domine le sentiment divin qu'on retrouvera encore dans le Rudens :

II y a un Dieu qui voit et entend toutes nos actions : sdoo que tu me traiteras ici, ce Dieu veillera sur lui dans FÉiide. Le bienfait aura sa récompense et le mal suivra le mal. (3)

(i) Plutarcb. Cato, maj\ xx« — Cf. Sueton AugusU 6A. (2) Capf. 292, 13) Id. 247.

LES ESCLAVES. 34i

Ce langage élevé, cette philosophie inattendue seraient presque dignes des Pères de l'Église si, là encore, l'idée du talion païen ne prédominait pas (1). La charité est un sentiment que Plante et ses contemporains ne connaissaient point.

Ce qui devait toucher principalement les spectateurs et ce qui jetait sur le généreux Tyndare un intérêt plus voisin de la tragédie que de la comédie, c'est le récit des tourments qu'on lui inflige pour avoir trompé Hégion. Il est conduit à une carrière , il lui faut traîner péniblement des pierres chaque jour. La nuit on Tenchaine. Le jour il est occupé dans des demeures souterraines à fendre le roc , avec un pic pour toute arme , sous les ordres d'un affranchi. Tvndare ou plutôt le poète, quand il fait le récit de ces travaux, n'insiste pas longuement et il a bien soin, quand il sent monter rémotion, de faire diversion par un détail joyeux :

« A peine fus-je arrivé dans la carrière , on me traita comme lesenfants des patriciens auxquels on donne, pour jouer, deis merles, des cannetons ou des cailles; on me mit en main ce pic pour m'amuser (2).

(1) Il est bon de remarquer que si Tyndare n*est pas aussi partisan dé la loi du talion quand il s'agit de répondre aux menaces d'Hégion , vers 675 sqq., c'est que Tauteur a voulu le rendre respectueux, comme par un vague pressentiment de tendresse filiale, envers celui qu'il doit reconnaître plus tard pour son père. Tyndare, dans la pensée de Plante, doit avoir toutes les vertus.

(2) Idem 932, sqq. Voir pour les autres détails sur les supplices des esclaves, ibid, 661 sqq. — Cf. Amphit, 42A. — Baceh, llh. — Casin. SO. 292 et 330. — CurcuL 202 et 693. — Epidig. 63. 85. lil. 292 et 600.— MHe$ glorios, 484 et 248. — MostelL 354 et 1089. — Persa, %% 28 et

Mais comme je Tai dit déjà, les comiques latins n'insistaient pas trop sur cette partie de la yie ser* vile, c'était sans importance ou pouvait exciter les larmes.

Cette pièce , s'il faut en croire la remarque de Lessing (1) , réalise le but de la meilleure co médie , qui est de corriger les mœurs du specta* teur , de rendre le vice odieux et la vertu aimable. Mais comme les mœurs, ajoute-t^il, sont trop corrompues pour employer ce moyen direct} elle peut arriver à son but par d'autres voies, en rendant la vertu heureuse et le vice malheureux* L'esclave honnête Tyndare, Hégion, PhilocratCi retrouvant tous une patrie, une famille, une récom* pense, représentent la vertu heureuse. Stalagme, l'eS" clave fourbe et sans pudeur, puni définitivement de son crime , personnifie le vice malheureux* Ce but qu'on ne peut méconnaître ici peut être la fin dernière de quelques comédies d'exception écrites pour une société naissante ou entièrement pervertie. Mais, il faut l'avouer à notre honte, si toutes les co« médias n'avaient pas d'autre objet ou si elles ne ten« daient à le réaliser que par des moyens analogues, elles risqueraient de ne pas nous intéresser long» temps ou de nous faire courir, de préférence, aux

722. — TrucuL 726. — Pseiu/o/. 183. 151. — Horac Sat. i. 8. Si eliM. ^Od. I. 95. A7."-EpiAt. 1. 16. 47. sqq. — Ariftoph. Jkm, SiS«.if9* — • Platon, de Lefflb. n.

(1) LeiBing : IHe Gtfangenm ées Plaufus,yià, éd. Ltefanam» 18Mb Tom. ni.

I^B BSGI^AYES. S&8

jeux d'un bateleur ou d'un ours. Plaute Tavait bien senti lui-même dans cet essai» qu'il ne fit qu'une fois» de 1^ comédie yertueu^e, A. un auditoire blasé comme le sien il fallait autre cho^e encore que de la morale , et bien que, de son propre aveu, il n'ait montré ici à dessein ni prostitqeur, ni courtisane» ni amour perfide, il n'a pu s'empêcher de corriger la monotonie des sentiments honnêtes de sa comédie par les saillies d'un parasite, et les nobles pensées de Tyndare l'esclave par les révélations du captif Aristophonte ou les effronteries de l'esclave Stalag*» me. Quoiqu'en dise I^essing, ce qui plaisait dans le rôle de celui-ci, c'était moins son châtiment que son imperturbable bonne humeur ; et la plèbe corrom»pue qui l'écoutait devait mieux goûter le récit inso«lent de ses friponneries que s'inquiéter s'il devait aller ou non à la potence, ou s'il la méritait. La cu^ riosité maligne est le plus vif sentiment que le spectateur apporte au théâtre. C'est elle que le poète habile cherche à surprendre, à intéresser avant la morale.

Les hasards de l'ordre alphabétique ont mis à la suite de la comédie des Captifs l'épisode cynique de la Casine. Un père qui veut faire épousçr une esclave par son fermier, afin d'en jouir lui-même, un fils qui la luidisputeau moyen d'un de ses3erviteursqui

2S/i ÉTCDES SUR LA GOMBOIE LiLTINE.

presque générale qui est l'essence de la comédie, et d'un remarquable accident une pièce touchante. Aristote, qui a écrit quelque part « le bœuf tient lieu d'esclave au pauvre (1) » a dit dans sa Poétique que les esclaves ont toujours l'âme vile (2). Mais il ajoute qu'il faut toujours, malgré ce défaut de leur état, « les représenter en beau. » On dirait que quelque auteur grec que Plaute n'a pas nommé a voulu mettre le précepte en œuvre, ou plutôt je crois que là, comme ailleurs, le poète latin est resté indigène et a tenté de nous donner l'histoire plus développée d'un sentiment qu'il a maintes fois indiqué ailleurs, la peinture du dévoûment dans l'oppression.

Jusqu'ici nous avions déjà vu ce que pouvait l'attachement du serf pour le patron. Ailleurs, dans les Ménechmes par exemple, l'esclave Messénion, qui pratique par calcul cette vertu que plus tard le Digeste érigera en obligation pour l'esclave , Messénion, en se voyant enlever son maître s'écrie : « Non, je ne te laisserai pas périr, il est juste que je périsse plutôt moi-même. » Les Captifs sont le développement dramatique de cette généreuse pensée.

Il s'agit d'un de ces fils de famille qui , enlevé dans son bas âge par un esclave fugitif, la pire espèce des esclaves, revient à son insu dans la maison de son père, et là , montrant sous sa livrée servile

(1) Polit. I. 1. 6.

(2) Poetit/t XV s 6^6t( fot.0X6)f hrt.

les sentiments généreux de sa primitive condition , se dévoue pour sauver les jours et faciliter la fuite de Philocrate, son maître. Il y a donc, plus qu'on ne Ta dit, une vraisemblance habilement ménagée dans celte fable. Tyndare qui , comme Plante luimême , est tombé par un accident inattendu de la liberté dans la servitude, ressemble tout-à-faît à ces femmes d'origine libre que la captivité et les malheurs ont faites courtisanes, sans leur ôter cette pureté native et cette noblesse du sang qui, chfez les Romains, ne pouvait jamais mentir. Ainsi, à cet égard, la donnée n'est pas sans précédents dans ce théâtre. Tyndare n'est pas dans le passé un captif de guerre, ni un serviteur né dans la famille, verna; c'est un enfant enlevé, ses vertus s'expliquent mieux par là. Plante n'a pas manqué de faire contraster cette figure avec celle de l'esclave vil. Stalagme, qui a ravi autrefois Tyndare à ses parents, revient à la fin de la pièce, comme l'étranger dans TGEdipe de Sophocle, pour reconnaître la faute et comme pour marquer mieux, par sa fourberie, la distance qui sépare l'esclave d'origine de Tesdlave né libre. Une autre objection a été faite et elle a son importance. Tyndare complote longuement avec Philocrate son jeune maître, captif comme lui, pour seconder, au moyen d'un changement de nom, son retour en Élide. On s'est demandé pourquoi ces longs détours pour tromper un homme d'un aussi bon naturel que le vieil Hégion , le possesseur des deux esclaves. Mais

2S6 ÉTUDES SUR LA GOBiioiE LATINE.

on n*a pas assez remarqué que ce bon naturel se montre surtout dans l'extrême tendresse qu'Hégion garde au fils qu'il a perdu , mais qu'il ne ra pas jusqu'à permettre que les deux esclaves qu'il a en sa possession le quittent avant le retour de cet enfant chéri. Voici les paroles d'Hégîon qui ont pu tromper certains critiques :

Filius meus illeic apud vos servit captus Alide : Ejum si reddis mihi, praeter ea unam namum ne dais; Et te et huDC amitam hioc : alio pacto abire non potes (!}•

Oui, Hégion les renverra tous deux, mais non pas avant qu'on lui ait rendu son Philopolème , et c'est pour arriver à un échange sûr , sans bourse délier, sans laisser plus longtemps Philocrate loin de son pays et sans exciter les défiances du bon Hégion » que Tyndare l'esclave se dévoue.

Le poète, qui n'oublie jamais de faire ressortir une vérité par son contraire, a soin de semer ici les con» trastes. Le correcteur parle aux deux captifs de fuir , il se montre compatissant pour eux. (2) Il dit ailleurs : « Par ma foi ! tous les hommes préfèrent la liberté à la servitude; » (3) paroles hardies, sympathiques, dignes d'émouvoir la Cavea et bien faites pour donner plus de prix à l'abnégation de Tyndare. Il est regrettable que celui-ci dans sa

(1) Captxv.t^k.

(2) Id. iÂ3.

(3) Id. &5,

LES ESGLÂT2S» 3S7

générosité s'érige, comme la plupart des personnages de Plaute, en appréciateur de sa propre conduite et la fasse valoir auprès de celui qu'il sert et qu'il juge aussi tout à la fois :

« Tu Tois, dit-il, que pour sauver ta chère personne j'expose ma personne qui m'est chère aussi et que j'en fais bon marché. — La plupart des hommes sont ainsi faits ; tant qu'ils veulent obtenir, ils sont excellents ; une fols leurs souhaits accomplis , leur vertu se change en perfidie, en déloyauté, etc. »

Cette franchise un peu égoïste est bien romaine cette fois encore. Elle ne connaît pas les ménagements, les allusions de la politesse moderne et même de celle qui va venir, qui existe déjà , de la politesse de Térence et des Scipions ; elle va droit au but, elle n'exagère pas sa valeur, ne se fait ni plus grande, ni plus humble qu'elle n'est. Le dévoûment de l'esclave ici ne s'augmente pas de celui de sa réserve ; il attend fièrement qu'on lui tienne compte de ce qu'il est ; cela peut paraître hardi, incorrect pour nous, mais c'est plus naturel. D'ailleurs, nous le savons , Plaute aime à entrer en conversation avec son auditoire , à lui faire juger d'avance, plutôt que lui laisser éprouver' lentement la conduite de ses personnages. Dans son dégoût pour l'illusion, il touche à chaque instant à la réalité, et il se complaît à la découvrir aux autres (1). Il dit au début :

Hxc res agetur Lobis, Yobis fabula ,

(1) Cf. Pseudol. 375. 708. — AuluL 672. — PomuL 4i9. A6C, 792, 109A. — Trucul, 89.

2â8 ÉTUDES SUR £A COMÉDIE LATINE.

pour rappeler à la Cavea que cette ûction a un fond sérieux. Tyndare est donc touchant ^malgré ces échappées hors de son rôle ; ou plutôt il y a là encore une vérité' de caractère qui mérite d'être louée. Ainsi, lorsque Hégion Ta fait garrotter pour l'avoir trompé, et le réprimande en lui disant : « bon semeur! bon sarcleur! «Tyndare répond insolemment :

« Pourquoi n'as-tu pas dit d*abord bon herseur? la herse précède toujours le sarcloir dans le labourage, o [\)

Cela peut paraître d'abord une de ces facéties bouflfonnes si familières à Plaute. Quand on y réfléchit , c'est une réponse juste et parfaitement vraisemblable. Tyndare a été esclave, il a conservé quelque chose de ce cynisme servile qui brave, en riant, le mépris ou la douleur. Dans cet instant éclate le sentiment de son dévoûment méconnu et en même temps, à son insu, la révolte d'un sang, libre contre un châtiment immérité : « La hardiesse, ajoute-t-il, sied bien a un esclave innocent et sans reproche, surtout devant son maître. »

Toute cette scène cinquième du troisième acte est d'une beauté peu commune. L'esclave qui, sous le coup des tortures les plus cruelles, sous la menace de la mort , se fortifie par la pensée que du moins son maître , son maître qu'il aime, est sauf, et qui s'écrie dans un moment de généreuse exaltation :

(1) Id. 595.

tf Qui pérît pour la vertu fie meurt pas! » le serviteur qui s'enorgueillit du mensonge , parce que ce mensonge a délivré son jeune patron Philocrate, auprès de qui il remplaçait presque son père; qui, pour résister à Hégion, se fait un point d'appui de son attachement consacré, fortifié par un long commerce , et qui enfin , dans ce moment ému où la vérité des sentiments se révèle dans toute sa force, ne doute pas de la réciprocité d'affection que lui a vouée Philocrate, ce serviteur-là était pour les Romains, pour les esclaves qui pouvaient se ghsser par surprise dans quelque coin de l'amphithéâtre (1), un séduisant exemple et un encouragement.

D'autre part, la conduite du jeune maître envers Tyndare est une leçon non moins belle. Philocrate témoigne pour l'esclave qui dans son enfance lui a été donné en pécule (2) et qui va le sauver, une reconnaissance bien autrement élevée que celle du Mnésiloque des Bacclds et dont les spectateurs devaient être surpris et sans doute charmés. C'était chose nouvelle pourla plupart d'entendre un patron dire à son serviteur : » Je t'appellerais mon père si je l'osais. Car, après mon père, tu es mon père le plus proche (â). «Caton , malgré sa familiarité avec ses esclaves, n'avait pas accoutumé ses contemporains

(1) Voir Poenul, prolog. 23. — Cicéron de Arusp, respons, cap. xi. XII et passim. — Ritschl. Parer gon Plautinorum Tereniianorumque, Lipsiae 1845, i. p. xix et 225.

(2) Captiv. 916.

à voir dans un serviteur autre chose qu'un instrument méprisable. Gaton avait enseigné lui-même les lettres, Téquîtation, le droit à son flls, ne voulant pas des soins de lesclave Ghilon , quoiqu'il fût honnête et savant, eti ne pouvant souffrir que son fils dût à un esclave l'insigne faveur de l'avoir élevé (1). » Le langage de Philocratè devait donc frapper l'auditoire. Plaute ne s'était pas borné là; il voulait à tout prix corriger, améliorer les spectateurs, il voulait tirer de sa comédie' tout le fruit qu'il s'en promettait lorsqu'il annonçait, en terminant, que les bons y apprenaient à devenir meilleurs, ubi boni meliores fiunt. C'était sans doute pour cela qu'il faisait dire à Hégion :

a Quand on fait du bien aux bons, le bienfait est fécond pour le bienfaiteur. »

Quod bonis bcnefit beneficium, gratia ea gravidaVi lionis (S)«

et qu'il avertissait, qu'il' inquiétait les mauvais patrons par cette haute et sévère pensée qu'on n'eût point attendue de Plaute, où domine le sentiment divin qu'on retrouvera encore dans le Rudens :

II y a UQ Dieu qui voit et entend toutes nos actions : sdoo que tu me traiteras ici, ce Dieu veillera sur lui dans FÉlide. Le bienfait aura sa récompense et le mal suivra le mal. (3)

(i) Plutarcb. Cato, maj. xx« — Cf. Sueton Augu^U 6A. (2) Capi, 292, 13) Id. 247.

Ce langage élevé, cette philosophie inattendue seraient presque dignes des Pères de TÉglise si, là encore, l'idée du talion païen ne prédominait pas (1). La charité est un sentiment que Plante et ses contemporains ne connaissaient point.

Ce qui devait toucher principalement les spectateurs et ce qui jetait sur le généreux Tyndare un intérêt plus voisin de la tragédie que de la comédie, c'est le récit des tourments qu'on lui inflige pour avoir trompé Hégion. Il est conduit à une carrière , il lui faut traîner péniblement des pierres chaque jour. La nuit on l'enchaine. Le jour il est occupé dans des demeures souterraines à fendre le roc , avec un pic pour toute arme , sous les ordres d'un affranchi. Tyndare ou plutôt le poète, quand il fait le récit de ces travaux, n'insiste pas longuement et il a bien soin, quand il sent monter rémotion, de faire diversion par un détail joyeux :

« A peine fus-je arrivé dans la carrière , on me traita comme lesenfants des patriciens auxquels on donne,pour jouer, deis merles, des cannetons ou des cailles; on me mit en main ce pic pour m'amuser (2).

(1) l\ est bon de remarquer que si Tyndare n*est pas aussi partisan de la loi du talion quand il s'agit de répondre aux menaces d'Hégion , vers 675 sqq., c'est que Tauteur a voulu le rendre respectueux, comme par un vague pressentiment de tendresse filiale, envers celui quMl doit reconnaître plus tard pour son père. Tyndare, dans la pensée de Plante, doit avoir toutes les vertus.

(2) Idem 932, sqq. Voir pour les autres détails sur les supplices des esclaves, ibid, 661 sqq. — Cf. Amphit, 42A. — Bacch, 774. — Casin, SO. 292 et 330. — CurcuL 202 et 693. — Epidig, 63. 85, lil. 292 et 600.— Miles glorios, 484 et 248. — MostelL 354 et 1089. — Persa. %% 28 et

Mais comme je Tai dit déjà, les comiques latins n'insistaient pas trop sur cette partie de la yie ser* vile, c'était sans importance ou pouvait exdter les larmes.

Cette pièce , s'il faut en croire la remarque de Lessing (1) , réalise le but de la meilleiire co médie , qui est de corriger les mœurs du specta* teur , de rendre le vice odieux et la vertu aimable. Mais comme les mœurs, àjoute-t«-il, sont trop corrompues pour employer ce moyen direct} elle peut arriver à son but par d'autres voies, en rendant la vertu heureuse et le vice malheureux« L'esclave honnête Tyndare, Hégion, PhilocratCi retrouvant tous une patrie, une famille, une récom* pense, représentent la vertu heureuse» Stalagme, l'eS" clave fourbe et sans pudeur, puni définitivement de son crime , personnifie le vice malheureux. Ce but qu'on ne peut méconnaître ici peut être la fin dernière de quelques comédies d'exception écrites pour une société naissante ou entièrement pervertie. Mais, il faut l'avouer à notre honte, si toutes les co« médias n'avaient pas d'autre objet ou si elles ne ten« daient à le réaliser que par des moyens analogues, elles risqueraient de ne pas nous intéresser long« temps ou de nous faire courir, de préférence, aux

722. — TrucuL nQ^^PseudoL 183. 151. — Horac Sat, i. 8. Si eliM. ^Od. I. 95. A7."- EpîAt. 1. 16. 47. sqq. — ArisU^» Ram Hf^9fi* — • PlatOD. de Legib* lu

(1) LeiBing ; ûie Gefangenen des Plaufus, Vid. éd. Ltefamami , ISMb Tom. III.

I«B BSCI^AVES. S&S

jeux d'un bateleur ou d'un oqrs. Plaute Tavait bien senti lui-^méme dans cet essai, qu'il ne fit qu'une fois» de la comédie rertueu^e, A un auditoire blasé comme le sien il fallait autre cho^e encore que de la morale, et bien que, de son propre aveu, il n'ait montré ici à dessein ni prostitqeur, ni courtisane, ni amour perfide, il n'a pu s'empêcher de corriger la monotonie des sentiments honnêtes de sa comédie par les saillies d'un parasite, et les nobles pensées de Tyndare l'esclave par les révélations du captif Aristophonte ou les effronteries de l'esclave Stalags me. Quoiqu'on dise I^essing, ce qui plaisait dans le rôle de celui-ci, c'était moins son châtiment que son imperturbable bonne humeur; et la plèbe corrom»pue qui l'écoutait devait mieiix goûter le récit inso«lent de ses friponneries que s'inquiéter s'il devait aller ou non à la potence, ou s'il la méritait. La cu^ riosité maligne est le plus vif sentiment que le spectateur apporte au théâtre. C'est elle que le poète habile cherche à surprendre, à intéresser avant la morale.

Les hasards de Tordre alphabétique ont mis à la suite de la comédie des Captifs l'épisode cynique de laCasine. Un père qui veut faire épousçr une esclave par son fermier, afin d'en jouir lui-même, un fils qui la luidisputeau moyen d'un de ses serviteurs qui

ihh ÉTUDES SUR LA COMÉDIE LÂTINB.

la recherche en mariage pour la livrer à son jeune maître, voilà des mœurs qui né ressemblent en rien à celles des Captifs, et qui parla même, il faut bien le dire, sont plus près de la réalité ou de la yérité générale.

Dans un prologue, qui a été écrit bien longtemps après la première représentation de la pièce, Fobjection d'un mariage entre esclaves a été prévue et combattue par des plaisanteries. C'est qu'il n'y avait pas de mariage entre esclaves. Le Coninbemium et non le Connubium était le seul lien qui les unissait lis vivaient dans une case commune, homme et femme, donnant le jour à desénfants qui devenaient à leur tour les esclaves du même maître (1). Ces sortes d'unions n'imposaient guères une rigoureuse fidélité, et bien que Caton n'eût permis ces relations à chacun de ses esclaves qu'avec la même femme, pour en tirer un profit pécuniaire et par des motifi d'activité et d'ordre (2), cette mesure même suffirait à prouver que d'ordinaire ce genre d'unions n'excluait pas une sorte de polygamie.

La scène qui s'ouvre par une dispute entre les deux poursuivants de la main deCasine, entre Chalinus l'esclave du jeune homme, et Olympion le fe^

(1) Casin. Prolog. 67 sqq. — Vid, Fcstus ?. Vemae» — Boèœ, GoMment. sur les Topic, de Cicéron. if. — Varro. R. R. i. 17. — CoImneL I. 8. — Digest. XL. Tit. 4. leg. 59. — TiL 5. leg. 41. S 15. — Dlpian. /wf. Lib. i.-Tit. 5. 6. 10. — AristoL Polit, i. 1. 5. — Sam. Petit» LegeiAt'

lie, VI. 1.

(2J Plutarq. Cafo maj\ xxi.

LES ESCLAVES. 2à5

mîer dii vieux Stalinon, nous fait habilement connaître le sujet. Olympion, parmi les invectives qu'il lance à son rival, le menace de l'humilier en lui faisant porter le flambeau de noce devant la nouvelle mariée (1). Cette fonction, qui en toute autre occasion était un honneur, n'est regardée comme un affront ici que parce que ce rôle de porte-flambeau des noces d'un rival devait être blessant pour celui qui avait aspiré à être le marié (2).

Chalinus, l'écuyer du fils de Stalinon, quand il se trouve en face du vieillard, se souvient, maïs un instant seulement, de la règle qu'Horace recommandera si souvent à ses amis qui veulent se pousser à la cour «c'est folie de faire le fâcheux avec un plus puissant que soi» (3), Mais devant les prétentions amoureuses deStalinon,laretenuelui échappe et il brave le vieux maître. Ses préférences et ses respects sont pour d'autres. Olympion, de son côté,

(i) Casin. 30 et 183.

C2) Festus V. Prodinunt, — Ennius AnnaU Merul. 1595, p. 317. — Catull. Lxi. 121 sqq. — M. Naudet a donné dans sa 2* édition française, 18^5, tom. 2,p. 197, une opinion sur ce passage, différente de celle quMl donnait en 1833 dans la collection Lemaire, t. 4, p. 579; c^est cette dernière que je crois préférable, avec quelque modification toutefois. Olympion en prédisant à son adversaire quMl portera les flambeaux devant la mariée et en ajoutant :

Postilla ut semper improbus nihilque sis,

a voulu dire, je crois, qu'il n'en restera pas moins pour cela un fripon et incapable de trouver femme. C'était humilier Cbalinus que de lui faire porter le flambeau à une noce qu'il espérait faire pour son propre compte.

(3) Casin. 175.

S46 ÉTUDES sua LA GOMilUE LITINE.

qui s'est fait le champion de ces amours surùlnéeS) n'est pas beaucoup pliis respectueux pour t^elui qu'il défend. Il protège Stalinon en se raillant de sa yieillesse, en tremblant qu'elle ne lui fasse défaut au moment décisif. Caractère d'esclave^ Sceptique et goguenard, il ne se fie pas trop en ceux qu'il sou*' tient, il se moque de la matrone^ et il né- croit guères aux dieux (l)^ Il ne faut pas oublier qu'il est fermier, habitué à vivre loin desesmaitres^ et qu'il doute comme tous les ignorants. C'est par ce ton narquois qu'il diffère de Chalinus , l'esclaTÇ de la • ville qui, attaché aux intérêts les plus touchants^ ceux de la mère et de son jeune fils, se montre pour eux plus sincèrement dévoué» La scène des sorts» qu'on doit tirer pour savoir à qui appartiendra dé** finitivementCasine, met en présence avec une véri» té piquante ces deux caractères d'esclaves et* avec eux^ les deux époux si diversement curieux pour nous. C'est une parodie des comices où se tiraient au sort plusieurs fonctions publiques et les provinces qu'on allait gouverner, et je ne doute pas qu'avec les détails qu'il y a mêlés Plàuté n'ait fait rire tous ses auditeurs. Il n'a pas manqué de li* Vrer là, comme ailleurs, à leur riâée le non) dVsclave fugitif, d'y ajouter même le stigmate de sa faute que le fuyard portait sur le front (S)^ et de

(i) Id. 2&0.

(2J Id. 289 — 29&. Plus loin, rers 769, Stalinon s'écrie :

Imppobos fomulos imiter, ac domo ftigiam.

U» BSGLÀVSS. W

tourner en ridkule les personnages peu réyérés de* sormais de Jupiter et de Junon (1).

D'autres traits risibles on ignominieux sont encore désignés ailleurs. Dans la scène qui suit celle du désespoir de Ghalinus yaincu, Oljmpion promet de lui faire porter au cou la fourche des esdayes cou** pables. On sait que c'était là une marque honteuse, un châtiment d'esclave, c'est tout dire (2). Mais Olympion lui-*même oubliait qu'il prêtait à rire, comme son camarade, en se montrant sur le théâ^ tre avec sa robe blanche. • Le voilà tout vêtu de blanc, ce maraud, ce trésor d'étrivières » s'écrie Chalinus (3) signalant ainsi à la foule un escls^ve qui prend des airs d'homme libre et se couvre des insignes d'un mariage qu'il n'a pu contracter. Toute cette scène huitième du second acte est une plaisanterie divertissante* Le maître lui-même va jusqu'à embrasser son fermier, et Ghalinus prétend qu'un beau jour, lui aussi, il a été l'objet des faveurs de son vieux patron (4)« Il y a là des rémi^ niscences licencieuses de la comédie d'Aristophane,

Voir pour la marque au front qu'oA inflSgMlt am «ntarfef Aq;Mi , àm^ son. Epigr. 15 et 16. — Val. Maxim, yi. 8. 7. — ColumelU x« 125» — Apul. Metam ix. p. 279* — P^^norius de «Serwiê^ p» IQ u^

(1) Casin, 299 sqq.

(2; Id. 330. — Vid. Festtts v» jErummUm. ^ XiMor* V» Fmrdfer. — Dionys. Halic tu, — Plutarch. Coriolatu 2k a4 fin. — Popm^» de Operis servorunif p. 159 sqq. ^ CC Tereoc Aadr» yers 619 et note de Donat au mot furcifer,

(8) Casin. 338 et 612,

(4) Id, 355 sqq.

2i8 ÉTUDBS 8CE LA COHAdIE LATINE.

C'est une débaifche d'esprit dont l'intention de ridiculiser la vieillesse amoureuse est tout ensemble le fond et l'excuse (1).

Les serviteurs de la maison ne sont pas les seuls que l'auteur a mis en regard du vieillard pour te railler ; les servantes sont aussi de la partie. Pardalisque simule un désespoir affreux causé, dit-elle, par la folie furieuse deCasine ; elle feint avec esprit la terreur, pour mieux jouer le bénin Stalinon, et elle va jusqu'à se faire promettre par lui des mules à la place de ses gros souliers, et un anneau d*or au lieu de son anneau de fer pour apaiser ce délire de Gasine, qui n'existe pas (2). Il y a, comme on Ta dit, une certaine analogie entre ce rôle d'une suivante, qui se rit d'un vieillard par. toutes sortes de mensonges, et le personnage de Lisette dans les Fa^ lies amoureuses de Regnard. Lisette parle d'Agathe à son vieux tuteur, comme Pardalisque de Casine à Tamoureux Stalinon. J'y remarque cependant ces légères nuances qui viennent des mœurs de deux sociétés différentes et qui distinguent les deux scènes. Agathe, dans sa folie, mêle avec désordre les goûts d'un monde policé :

Elle court, elle grhnpe, elle chante, elle danse; Elle prend un habit, puis le change soudain Avec ce qu^elle peut rencontrer sous sa main ; Tout-à-llieure elle a mis dans votre garde-robe Votre large culotte et votre grande robe ;

(1) Id. voir, par exemple, toute la scène 6 de Tacte m.

Puis, prenant sa guitare, elle a de sa façon Chanté différents airs en différent jargon, (i)

Son plus grand effort de furie, c'est de battre les murs avec sa tête. Elle reste femme et française jusque dans son égarement. Casine, au dire de Pardalisque,est moins doucCjelle poursuittout le monde une épée , deux épées à la main, elle veut tuer son nouvel époux, le fermier, le vieux Stalinon, et s*égorger ensuite. C'est un foudre de guerre, ou plutôt c'est une esclave, c est une Romaine du vi* siècle qui parle.

Le caractère et la condition des femmes esclaves sont indiqués ailleurs encore danscettecomedie.il ne faut pas oublier que c'étaient leurs maîtressesqui avaient seules à s'en occuper. Cléostrate a soin de le rappeler à son vieux mari lorsqu'il se préoccupe du sort de l'esclave Casine :

c( Je m'étonne, par Castor, qu'à ton âge tu ignores ce qui est du devoir. Si tu avais égard à la justice, aux bienséances, tu me laisserais pourvoir au sort de mes esclaves (ancillas) ; c'est moa affaire. » (2)

On trouve dans la Correspondance des femmes grecques quelques préceptes de conduite à suivre

(1) Regnard, les Folies amoureuses^ act. ii. se 6.

(2) Casin, 452 sqq. 256 et 301.

360 ETUDES sua LA COMEDIE LATINE.

avec les femmes esclaves. Avant d'être mariée, la fille de condition libre n'avait pas le droit de leur commander. Après le mariage, elle avait plus particulièrement à veiller sur elles. Delà douceur, une sévérité modérée' asseyaient mieux l'autorîté des matrones qu'une rigueur sans relâche (1). La femme du vieux Gaton nourrissait de son lait les enfants de ses esclaves afin de leur inoculer de Taffectîon pour son jeune fils qu'elle nourrissait en même temps (2). Tous ces soins ne trouvaient pas toujours des esclaves reconnaissantes, et les maîtresses faisaient souvent des ingrates. Voyez comme Parda* lîsque se laisse aller à ce goût de la médisance si dominant surtout dans la classe servile^ quand elle veut caractériser les menées de sa matrone, A l'en croire, sa maîtresse n'est qu'une gourmande qui aime les régals et qui veut éconduire son mari pour mieux festoyer (3). Je remarque là un témoignage de grande familiarité entre les matrones et leurs valets.

c( Cléostrate, dit-elle, enfermée avec son mari dans son appar» tement , habille Técayer en nouvelle mariée ponr le dOBiwr I

OlympioQ en place de Casine :

Ills autem in cubiculo armigerum ornant Quem dent pro Casina nubtum nostro ( yilllco J«

(1) Voir Volf. toc. cit. lettre 165. Orelli ibid. lettre 3«.

(2) Plutarcb. Cato» mqi. xz« — GC^ 14 ifUMiU iiom» lyu

(3) Casin. 630 — 635.

U0 SSCLAYBi* Mi

Assurément Chalinas est un e^claye né dans la maison, verna^ et il faut qu'il ait pris bien vivement à cœur les intérêts de la matrone pour mériter et justifier ces privautés.

Tout d'ailleurs ici conspire pour donner à la femme la supériorité sur son époux. Les conseils des esclaves à la fausse Casine au moment où elle marche à la cérémonie nuptiale, afin qu'elle domine dans le gynécée , les humbles permissions que le vieux Stalinon demande à Cléostrate dans tout le cours de la pièce, la hardiesse des questions que fait réponse au fermier, dans cette scène licencieuse où celui-ci raconte tout haut ses' tnécomptes de màrl dès la première nuit des noces, le.désappointement piteux du vieux patron quand il revient, lui aussi, de cette nuit bouffonne, et tombe au milieu des railleries de sa servante, de sa femme, de sa voisine, tout est destiné à nous donner ici un double échantillon de la débauche coupable des époux et de l'audace croissante de leurô femmes. Il ne faut donc pas trop nous étonner que Ceciliuâ, dans son Plocium, nous ait montré un vieillard se plaignant dé ses chagriné d'intérieur et de la tyrannie intolérable de sa femme qui a chasSé de la maison une esclave sur le seul soupçon qu'elle paraissait plaire à son mari. Les impudicités des maîtres et les droits de la femme rf^i^i? donnaient plus que jamais à celleci l'insolence du premier rang et tendaient peu à peu à lui en inspirer leâ penchants. Quant à la

252 ÉTUDES SUR LA GOllioiX IiATJlNE.

pièce de Casine , c'est une spirituelle folie dont la donnée quoiqu'invraiseniblable, puisque le CVmnubium n'était pas permis aux esclares, fait, au moyen de ceux-ci, saisir au vif les travers des yieux maris et l'audace, légitime encore, de leurs vertueuses matrones.

Le rôle d'esclave tient une fort petite place dans/s Cistellaria. Lampadion, le serviteur de la famille (1) n'a pas osé faire mourir autrefois le ûls que sa maîtresse l'avait chargé de tuer. Il l'a exposé , et Ta vu enlever par une courtisane. C'est à retrouver cet enfant, par tous les moyens, par toutes les recherches imaginables, qu'il s'évertue en bon et dévoué serviteur. Il y parvient après de courageux efforts. Nous avons déjà rencontré ce personnage d'esclave. Les intérêts de sa maîtresse sont les siens. Il n'a pas besoin d'être stimulé ; le toit sous lequel il vit c'est son toit, l'enfant qu'il veut letrouver, c'est comme un parent pour lui. Halisca, l'esclave de la courtisane, celle qui recherche la cassette qui

(1) Patemus êervut^ dit le Dieu Secours, vers 167, en nous donnant mw sorte de second prologue de la pièce. C*est un esclave qui s*est transmis da père à la fille et qui a suivi le sort et les intérêts de celle-ci, bien qn*il ne fût pas servus dotalU, Du moins on ne lui donne pas ce nom dav 1> pièce.

£ES BSCLAYSS. 95S

doit faire reconnaître Silenie, Halisca n'occupe la scène qu'un instant ; elle ne se fait remarquer que par cette pensée :

« Il faut qu'un secret confié de bonne foi soit gardé de même, pour qu'à l'auteur d'un bon office ne tourne pas à mal son envie de bien faire. 9 (1)

Les esclaves de Caton le Censeur connaissaient bien cette maxime, lorqu'ils répondaient sans cesse : € Je ne sais pas » à ceux qui voulaient savoir d'eux ce que faisait leur maître (2).

Il n'y a rien de sérieux dans la plus grande partie du rôle de l'esclave Palinure de Charançon^ L'importance du rôle secondaire est laissée ici au ' Parasite qui donne son nom à la pièce et qui est allé chercher en pays étranger la somme nécessaire aux amours de Phédrome. Cependant quelquesunes des libertés, des facéties de Palinure méritent d'être remarquées.

Aux confidences de son maître sur ses amours, l'esclave se récrie tout d'abord , et craint que Plié-

(1) Cistellaria, 487.

(2) Plutarch. Cafo, mij, jljlu

96k iTVDES SUR M GOM^DIS LATINE.

drome ne se permette quelque fredaine indigna de lui ou de sa famille ; il tremble qu'il n'eiiYfilbisae U gynécée de quelque matrone honnête • au qui 4^ l'être (1). » A part cette épigramme , qui est toutà-fait dans le goût de Plaute, gn croirait que c'est un serviteur de Térence qui parle. Térenoe nç fera qu'étendre , par Tentremise de ses enclaves » ccb belles maximes de respect pour les matrones que Gaton , nous dit Horace , prêchait à -la jeunesse de son temps. Dans Plante, ce n'est qu'un éclair de cette morale 9 qu'on peut appeler judiciaire. Il ne veut pas qu'un homoie libre soit exposé, par un adultère, à être frappé d'incapacité au premier chef : mais c'est tout. La plaisanterie viendra bien vite se jouer à la suite de ces leçons sérieuses. Palinure se raille , avec une audace qu'il est bon de noter, des airs épris, de toutes le$ banalités sentimentales de son patron, et cela en sa préjuencç même. Quand il mêle à ses plaintes ces proverbes habituels à la vie Romaine : « Qui veut manger la noix, commence par casser la coquille, » ou celuici : € Prends-y garde ; la flamme suit de près la fumée (2) » qu'Horace, dans sa It^ttre aux pisans , se rappellera aussi en définissant le procédé d'Homère, il semble entendre Sancho Pança sermonnant Don Quichotte et appuyant chacun de ses argu»-

(1) Curculio, 23 — 88. Cf. 15A et 176.

(2) Id. 53.

Xûents de force sentencea et «dagQ3. Ce n'e«t pas tout : Palinure qui aime le yio et qui envie à l;gi vieille servante de l'amoureuse celui qu'elle reçoit^ ne se gêne pas pour insulter l'amante de son jeune patron :

« Vraiment effrontée? avec tes yenx de choaette, il te va bien de dire que je suis ennnyenx! Le bean masqae aviné! «otte I n

Quid m ? propadiam } Tun* etiam cum noclurnis oculis, odium me vocas ? Ebriola persoUal niig»! (i)

Tant de libertés reçoivent enfin leur digne prix, Phédrome, en voyant insulter celle qu'il ^ime, rappelle l'esclave au sentiment de sa condition subal» terne : « Un esclave, régal des étrivières, prendre la parole devant son maître! » Voilà l'équilibre ro» main rétabli. Mnésiloque des Baççhis qe disait pas autrement au pédant Lydus, son précepteur. Le badin âge a cessé pour faire place à la réalité; l'esclave est battu sur la scène par celui qu'il traitait d'égal tout-à-l'beure.

Cette comédie nous apprend encore, maïs en passant et comme par hasard, certains usages habituels aux esclave^ , tels que la divination ou plutôt l'interprétation des songes. H est aisé de gpmprenprendre que beaucoup d'entre eux, victimes de la guerre, du commerce ou de cette piraterie exercée sur eux, dans les parages de la Cilicie, dans U

(i) Id. 299.

Thrace, le Pont, ou TÂsie Mineure, aient essayé quelquefois de se faire un pécule ou d'imposer à leurs maîtres par l'usage de certaines prédictions auxquelles on croyait encore généralement. Gomment, d'ailleurs, dans un temps où le Télamon d'Ennius faisait entendre sur la scène des senten-ces hardies sur l'indifférence des dieux, quand cet^ tains êtres naissaient dans une dégradation héréditaire , à côté d'autres involontairement privilégiés et libres ; comment le sentiment de la fatalité n'eût-il pas été une croyance chez la plupart, et, pour les plus malheureux, l'objet d'une science ou d'une industrie? Ne soyons donc pas surpris de Toir Palinure répondre, en riant, au prostitueur qui le consulte : c Tu vois en moi un devin unique, un inspiré ! Les autres interprètes des songes Tiennent me consulter : mes réponses sont pour eux des oracles. » Chez Plante , c'était la mention d'un usage et en même temps peut-être une épigramtoie détournée contre ces divinateurs de profession dont la scène s'est souvent moquée (1), ou contre ces songes pompeux de la tragédie qui ont été parodiés aussi dans le Fanfaron et le Marchand. Il y a une Atellane de Pomponius qui porte le nom à'Augur et une autre celui d'yéruspex (2). Nous savons que

(1) Voir, par exemple , Rudens , 293, où il se moque des loDgt cfaeraB des devins, et TrucuL 557^ où il dit qu'ils se battaieut eux-mâmes aa ml- Ueu de leurs fausses convulsions.

<2) Voir Bothe PoeU scenic, fragm.^ p. 106 et 109, avec les notes, (2* partie,) Munk de faimU AtelU p. 137 et 139.

Dossennus faîsaft métîcr de tireur d'horoscopes, ou plutôt de philosophe, comme il disait dans son langage prétentieux, et qu'il ne rendait pas ses oracle; gratuitement (1). Avant cette époque, le poète Naevius avait choisi le moment de sa captivité pour écrire une comédie, intitulée Hariolus (2), où cette classe curieuse, avait sa. place, et Ënnius protestait déjà dans ses vers expressifs contre le charlatanisme de ces savants.de carrefours : .

Non liabeo dépique nauci Marsum atigu.reQ^ Non vicanos aruspices, non de circo astrologos» x\on Iliacos conjectôres, non interprètes somnium ; Non enim sunt ii arte divin! , aut scientia , Sed superstitiosi vates, impudentesque harioli^ Aut inertes, aut insani, aut quibus rgestas imperat; Qui sibi semitam non sapiûnt alteri monstrant viam. Quibu' divitias pollicentur, ab lis dracUinam ipd petunt. De bis divitiis sibi deducant drachmam, reddant estera. (3)

Il était donc permis aux esclaves de piaute de les imiter ou d'en rire.

Ailleurs, le parasite, au retour de son voyage en Carie, en parlant de ceux qui peuvent faire obstacle à sa course empressée, cite parmi ceux qui obs-

(1) Voir Munk ibid, p. 150, note 80 et Tinterprélation de Merder. Voir plus haut p. 32 et note 3.

(2) Voir Aul. Gel), m. 3. et Bothe ibid. p. 16. (2*partie>.

(3) Bolhe ibid. p. G2 (l'« partie.) C'est aussi l'opinion que Gicéron prêle à son frère Quintus De DivinaU i, 58. — Cf. Van Dale, De OracuUs elhtiicorum, Amstel. 1683. tora. i, p. 421-76. — Wolf, Vom tomnambw lismus der Atten, Berlin.- Zeitung,* septemb. t788»

truent les rues ces Grecs qui se promènent en longs manteaux, esclaves vagabonds, drapeiœ^ qu'on rencontre partout , et ces valets des bouffons , $e^i scurrarunif qui jouent à la balle dans les carre^ fours (1). Je crois qu'il faut entendre ici, par ^carrés , les plaisants de profession qui avaient 9 coni^me beaucoup d'autres, un nombreux domestique, et qu'il ne s-agit pas, comme on l'a pensé, des ba* bitants de la ville (2) , en opposition avec les ci* toyens des tribus urbaines. Le chanteur Tigellius, cet homme si aimé des musiciennes, des mendiants , des charlatans , des parasites , des comédiens, n'était-il pas le plus somptueux et le plus frugal des maîtres, n'avait-il pas à son service tantôt deux cents esclaves, tantôt dix (3) ? G'eçt de ces maîtres destinés par état à amuser les autres que Plante a décrit ici les esclaves. Ils étaient, ils devaient être aussi paresseux et aussi joueurs que leurs patrons.

Mais cette fois, voici un esclave, de la famille de

(1) Curcul, 297-306. — Voir quelques réflexions ingénieiuet inr ce passage dans yn Mémoire, déjà cité, fur l'Instruction publique cku tm auciens, de M* iSaudeit, i/«m. acad, Jiiscript, iz. p. &02. . (2) VoirPJaute, Uu(iuç^ Naudct. ^« édit. iQ-12, tom. n. pb MO sur le ifXQjL sçurrqiifm, et Journal de^ SfivfiniSf juin 183S. p, 417» (3) Hor. Sat. i. *2, vei-s 1 -7- 4. Id. 1. 3, i2 et !;»•

Ghrysak, qui doit donner son nom à h pièce,; et y figurer avec la plupart des attributs ordinaires aux açrviteur^ fripoï^s. Epidir/ue est cliai^j dans la co^ médie de ce nom, de sauver deiix f^iis les folies ^o, soq jeune niaitre Stratippoclès , et de lui procurer de l'argent. La donnée n'est pas neuve ; c'est un rôle de plus d'esclave atts^çhé à ut\ jeune amoureux ; le génie du serviteur et de l'auteur ne doit briller que par U variété des moyens et la différence des tours.

L'exposition de la pièce est faite par l'écuyer de Stratippoclès et Ëpidique, contrairement à cç qui se pratiquait pour les autres comédies , où le prologue no.U3 annonce le sujet. Cet écuyer, cu^miger^ nommé- Thesprion, quîdispars^ît £^près cette première scène, était aussi un esclave, comme Epi.dique. Seulement Yarmiger était un esclave (foi diehprs^ çmployé aux expéditions lointaînesr, çom^ie Automédon, l'écuyer d'AchiUie ou com,me ce Spej^dophorus, l'écuyer de Domitien, dont Martial; vante les exploits amoureux (1)« C'était ordinairement l'auxiliaire du giierrit;r plutôt que du citadin. Pline nous a dit à peu près quel prix on les achetait à lorigine.

(( Ainsi donc, dit-il des rossignols, on vend ces oiseaux le prix d*un esclave et même plus cher que ne coûtait jadis un écuyer; je sais qu'un ro$iisigaol blanc s*^tjVendu,6,O0Q. sesterces (oayi-i. ron 1,500 francs) (2).»

(1^ Martial. Epîgr. ix. 57. — Cf. Virgil. iEneid, ix. 647.,

(2) Piin. Ilisi. nat, x. 63.— Voir Dureau de lu :..lle. Économ, politiq.

260 l&TDDES SUR LA COlliDIC LATINE.

Mais je doute que Stratippoclès ait acheté cet écuyer. S'il avait eu de l'argent il Teût gardé pour se» maîtresses plutôt que pour ses esclaves. Thesprion est sans doute né dans la maison de son jeune ma^ tre, et ce n'est pas un bien grand guerrier que Stratippoclès.

Les vérités qui échappent aux deux esclaves dans ce premier et piquant dialogue sont précieuses à recueillir. Epidique promet à Técuyer qui arrive qu'on lui donnera le souper d'usage. C'était en effet une coutume consacrée, et, dans le Stichus^ le parasite Gelasime lui-même invitera son patron à souper chez lui à l'occasion de son heureuse arrivée. (1) Les deux camarades s'avouent tout haut qu'ils volent. Thesprion vante à ce sujet sa main gauche, celle qui, chez les anciens, passait pour servir à dérober. (2). Cependant , au milieu des insultes qu'ils se prodiguent mutuellement, comme c'est l'usage entre valets fripons , Epidique n'oubhe pas que la discrétion est le premier devoir d'un enclave; (3) Ce n'est pas la-première- fois que nous surprenons cette réserve chez les esclave» babillards de Plante.

Epidique , qui est en correspondance épistolaire avec son maître et qui l'a chargé de lui amener

des Romains, i. p. 148 et tout le cbap. xr pour le- prix des esdtfes-. -^ICC Pignorius, de servis^ p. 2^0.

(1) Stivkus, àeo. -^ Epidiq. 5, 6. -- Cf. Bacchis, 151. — MoêieiL 8811

(2) Voir Catull. xii. i. el xtrii. 1.

(3) Epidiq. 57.

quelque esclave appétissante (1) , se laisse toucher de compassion en le voyant menacer de se tuer si son valet ne lui trouve 40 mines. Évidemment la vérité dramatique a été outrée en cet endroit, pour amuser les spectateurs; mais ici, comme ailleurs, l'exagération même du vrai ne sert qu'à le mieux confirmer. Un maître qui se met ainsi à la merci d'un serviteur, et qui provoque sa sensibilité, ne pouvant rien obtenir de sa soumission , cela n*est pas tout-à-faît nouveau pour nous ; VAsinaire nous l'a déjà appris. Nous pouvons entrevoir déjà les progrès de l'ascendant que les esclaves prendront , leur indépendance hautaine. Leur tour ne peut manque* de venir : commerçants , ils feront un jour concurrence à leurs patrons ; patrons parvenus , ils auront leurs maîtres pour courtisans ou pour égaux. Le temps où la République sera menacée d'être livrée aux serfs n'est pas loin , et l'on verra plus tard les fils de patriciens servir de cortège à un esclave enrichi (2). Epidîque, chargé d'extorquer ÛO mines au vieux Périphane, se met en frais de ruses, et celle qu'il ourdit est assez ingénieuse. L'esclave aimée et ramenée par Stratippoclès sera rachetée par son vieux père pour que Stratippoclès

(1) Id. 120 — 128.

(2) Gicéron. pro Sexto. 21 : Sin victi esâent boni quid superesset ? Non ad servos videtis rem venturam fuisse? — Juvenal. Sat. m. 132 :

Divilis hic servi claudit latus ingenuorum Filius.

^69 ÉTUDES SUft LÀ C\hlÈÙiE LATINE.

ne raffranchîssepas et n'aille pas répdîiôelr, eomttië le bruit en court; Epîdîqué, en fin matois, quand il donne cet avis au vieillard^ prend le ten radouci d'un esclave timide :

« Si je pouvais me permettre d'avdir pliis d*é^rit que vods, j'ouvrirais un avis des meilleurs. »

Si xquom siet me plus sapere guam ▼(», etc.

Et plus loin :

« Ce n'est pas pour mon compte ici qu'on sème et qu'ori moissonne : Je ne désire que ta satisfaction. » (1)

C'était tout à la fois habile et vrai : l'esclave devait nécessairement, dans la constitution romaine, avoir moins d'esprit que son maître et ne travaillait que pour h compte d'autruî.

MaisEpidique est ici plus fin que tous les autres, car il fait acheter à Périphane deux joueuses de lyre au lieu d'une, lui soutire tout l'argent qu'il veut, en un mot, il se joue du vieillard au point de l'amener à dire : « C'est bien à toi d'avoir mouché le nez d'un vieux roupilleur, d'un imbécile comme moi. » (2) Enfin il donne encore un curieux échantillon de sa fourberie audacieuse dans la scène dernière où il enjoint au vieux père de le garrotter et de lui obéir. Un instant la peur d*uri cruel châtiment lui avait inspiré la pensée de fuir et il avait prié Stratippoclès de lui fournir récjuî-

(1) EpUlui. 2:39 et 24G. — Voir ci-après Mnuvchm, 168.

pement nécessaire à bet effet (1). Mais, quand U4t clëcou?ert que la captive aimée par son jeune naattre n'est autre que la fille de la maisohi celle à qui Epidiqué avait apporté autrefois un croissant d'or et un anneau d or, pour Tanniversaire de sit naissance, et qui, par son retour^ va combler de joie sa famille (2) j il se décide à rester et à narguer ceux qu'il redoutait tout-à-riieure. Il faut le reconnaître, Plaute a donné ici, comme ailleurs, une faiblesse, une bonhomie ridicule à la vieillesse qu'il n'aimait guère ; il fallait toute la bénignité du rôle de Periphane pour faire accepter l'audace de celui d'Epidique ; de même que dans les Fourberm de Scapin , où Molière s'est quelquefois souvenu d'Epidique, Scapîn serait trop effronté si Gérontè n'était si ridicule.

Messértian; l'ésclâte ttë l'tiri des Mëhecftmes; reîllplit dans cette pièce un personnage d'une împdi:tancc différente. Ce n'feèt paâ qtî'il ne soit ùri eschve de distinction. On dirait au cdutraitë OU qti'U est lettré, ou qu'il l'est devetiu à la suite de ses riôrtibreux voyages danâ les pays qu'il à parcourus avèb son maître. Il parle ^ en riaiit; d'écrite l'hîstoirè,* pour justifier j à la mslhièrë dfeè histbrîeiiè ant!(|uës>

(1) Id. 589.

(2) Id. 613. Voir pour les présents que les esclaves faisaient à leurs maîtres, PêeudoL 756-78. — Térent. Pûormîo, 40 et plus Idltii p. 299.

3ë4 ÉTUDES SUR LA COMÉDIE LATINE.

s^ longues pérégrinations (1). Mais un autre désir le sollicite davantage : il veut retourner dans la terre natale et rentrer au logis commun , comme un serviteur rangé et sédentaire (2). Son rôle offre au premier abord quelqu'analogie avec celui du pédagogue Lydus des Baccliis. C'est Messénioa qui est chargé de garder la bourse de son maître et dé pourvoir aux dépenses, c'est lui qui l'avertît Ae& dangers qu'il court dans une ville nouvelle, lui en<* fin qui, en homme expérimenté, s'évertue à le tenir en éveil contre les manèges et l'astuce des courtisanes. Vain effort ! comme Lydus , il est rappelé sans cesse par celui qu'il sermonne au souvenir de sa misère et de sa condition servile. Il n'est pas écouté et sa morale reçoit maint affront , comme toute morale qui vient de trop bas. Messénioh le constate lui-même :

(' Mais tu es un impertinent, se dit-il , de prétendre régler la conduite de ton maître. Il t*a acheté pour lui obéir et non poor lui commander. » (3)

Une fois rentré dans la vérité de sa situation , il n'a plus d'autre règle qu'une conduite soumise, exemplaire. Dans un monologue remarquable»

parce qu'il exalte l'instinct de la conservation personnelle et fait du dévoûment un moyen intéressé plutôt qu'un devoir ou un attrait , Messénion nous

(1) Mmœchm, 165.

(2) 1(1. 1A5 cl 165 — 17A,

(a) Id. 352 — 166 et 946. — Voir les scuncs 1 cl 2 du 2* acte.

LES ESGUIYES. S65

donne le programme de beaucoup de bons serviteurs romains. Penser à son dos plutôt qu'à sa bouche, comme il dit; être un instrument passif et docile, instrumentum vocale , comme eût dit Yarron; craindre le châtiment si Ton s'enhardit, espérer TaiTranchissement si Ton obéit ! morale de la misère et par conséquent de Tégoïsme, morale tien digne des maîtres romains , et la seule possible pour se mettre à l'abri de leurs rigueurs au sein des envahissements de l'épicurisme et de l'abâtardissement des classes inférieures! Que nous sommes loin déjà de l'jB/^tû^/yw^lGe n'est pas Méssenion qui lèverait un front insolent contre celui qui lui commande ; s'il n'y avait que des Messénions parmi les esclaves , l'émancipation ne serait pas si prochaine. Tyndare, dans les Captifs^ était une exception unique ; c'était l'idéal de l'esclave , mais ce qui le rendait vraisemblable c'est qu'il servait un maître excellent. Messénion, c'est une exception aussi, mais plus commune parce qu'elle est en regard d'un patron indifférent. Il courbe trop sa tête pour la pouvoir releverjamais : il s'accommode trop facilement de sa chaîne pour l'oser rompre un jour. Si Ménechme, son maître, ne la brise pas , Messénion la gardera paisiblement jusqu'à sa mort. Epidique au contraire, comme Liban , comme Stalagme et Léonidas , c'est la vérité courante, c'est l'emblème de la servitude en général; c'est de là, c'est de leur ergastule qu'un jour sortira la liberté.

Sn6 ÉTUDES S(5k L1L ICt^M^bifi LATINE.

Une fois cette ihébrife de Messénion àcfcét)tée ; ton est moins touché delà vivacité qu'il hiét à empêcher renlèvement de Ménechme au cinquième ^cte. Il a beau crier : « Je né t'a^bandoilnferaî palî , }e te défendrai, je te secourrai fidèlement , je ne souffrirai pas que tu périsses. Plutôt périr moî-niêmê! je le dois » ; on reconnaît dans ce défenseur rhoirime qiii défend son propre dos et qlii songe â son affràinchissement. En effet, à peine le service est-il rendu^ Messénion detiiande sa libératiôti. 11 est ptini tout d'abord de sa réclamation trop hâtive pat son véritable maître qui n'est pas le Ménechme ^u*a délivré l'esclave. Il devait y avoir là , au moment de ec désappointietnent inattendu , un rire général dans l'auditoire. On n'est pas fâché que lé mécompte soit le prix d'une générosité si égoïste; Maïs sa hôhnt conduite devait finir par l'emporter,* parce que ceux qui commandent récompensent la docilité dé leUrè Subordonnés, sans s'inqiiiéler des motifs; la pièce finit par la reconuc-nssance des dcut frères et pat raffranchisscment de SIessétiibn ('2).

Rien de particulier dans les rôlL»s sêrviles du il/ercatàr. La belle I^aslcompsà, la seule esclave îiitëres-

(1) Id. 870 — 90O,

(2) J'ai cm inutilç de parler de la vente qui termine la comédie , vente annoncée par Messénion cl dont les esclaves de Ménechme doivent foire |iar^ tte. Il en est de même d'un autre passage, vers hh^, où Pesèlave de ht cobr^ tisane Erotie demande à Ménechme, qui a été reçu chez sa maîtresse, des pendants d'oreilles a pour que, dit-elle, je t6 Vidrtc Mvbfe phAsh' tdatCS îfii

santé de là piècé^ n'y a qii'ùne scène : elle n'^ montre que dé ringéniiité et de Tathour. Gharin; le ûïi de famille, a ramené d'un long voyagé cette captive, qui lui est disputée par son jiëre DêihipHon au moyen d'un stratagème qui fait le fond de là comédie. Les amours de Ghàrin l'emportent, grâce au zèle d'un ami et de l'esclave Acantllîon qui lui est dévoué.

Là encore il y a des sou^fenirS de pédagogie dans le rôle de l'escluve. Acatithioh avait coinméncé pût être le gouverneur de son jeune niaîtré et fini pdr être chargé de le garder et de raccompagner :

Servuin unà mitlit, qui elim a puero parvolo Mihî pxdngogiis fàcrM j qdàsi uti mM fbret Custos. (IJ

Une seule fbîs , dans totit le cdurs de la pièce , Acanthibn semble rappeler ôà cbhdltion ^tethîère , lorsqu'il parlé des maux et deâ biëiis dé cette tié à son jeune maître qui lui i-épbrid (f^i'll n'enténa rien à la philosophie. (2) Partout ailleurs il rentre

fois que tu viendras chez nous. nC^était le don de bienvenue, liabituel coez les courtisanes.

(1) Mercator, 89.

(2) Id. 153-146. Allusîdti irialïgnë à èes jfWlbsophès grefcs^ à ces sophistes charlatans, nouveaux venus à Rorae^ que Platite a bafbdés souvent et que Térence estimait davantag^e. Voir plus haut , p; 258 et note 1. — Cf. PseudoL 955. — Térence, And. 55, 56, 57. — Pour compléter les détails relatifs à Téducation, voir Plutarch. Comparaison de Numa et Lycur~ gue, in fin. — Plin. jim, Èpist,^ viii, li. — Oui"til. i. 14. — AristoU Polit, vil. 17. — Plalo, de Legib, v. — Kriiesti : de Priva'ta tlomanor, Hiscîptiil, in Ûpuàciil. pi. 5^, stjif., èi kiiiiii Clàluclîtiâ. We Pœâdgogis, etc., in Polcni suppléui. ii. Tom. 3, p. 422-43. — Voir pfuS Jiaùt p. 225 et ià note.

dans la catégorie des esclaves dévoués à la jeunesse, et ses plaisanteries ressemblent à toutes les plaisanteries d'esclave.

Il n'en est pas de même de la belle Pasicompsa. Le vieux Démiphon qui l'a vue la trouve, dit-il, trop belle pour être, comme l'avait annoncé Acanthion, la suivante d'une matrone. Ce qu'il fallait à une servante c'était savoir tirer la navette, moudre , fendre du bois, filer sa toile , balayer la maison , faire la cuisine pour tous et supporter les coups (1). Les servantes grecques d'Ândromaque et deÇénélope , les esclaves des tragédies d'Euripide n'avaient pas d'autre tâche. Est-ce à une esclave de celte sorte que Lucilius parlait d'appliquer mille coups de fouets en un jour? (2) Je n'ose le croire. Mais Titinius , dans sa Gemina , semble s'adressera ses pareilles quand il leur prescrit de balayer la mai» son et d'enlever les toiles d'araignées (3). Selon Démiphon , Pasicompsa est trop belle pour ces

(J) Id. 390.

(2) Lucilius. Satir, xxviii. 37, édil. Corpet :

« Gui sxpc mille imposui plagarum in dieiu. » Ailleurs, xwii, S/i, il y a un vers où il s'agit d'une servante : tt Lignum caedal, pensum faciat, xdcs verrat, vapulcL >

(3) TiUnii fragm. Ëdit. Bothe, p. 63 (2* partie) :

« Everrite xdes, abstergite araneas. »

Ailleurs, id. Edit Neukirch, p. 110 :

Da pensant lanam , qui non reddet tempori Putalam rectc, facite ut multetur malo. »

Ce mot malum rappelle quelque peu cette réponse des Metellus aux épigrammes de Naevius :

Malum dabuut Metclli Naîvio {kuIu,

rudes fonctions : dans la rue, lorsqu'elle accompagnera sa maîtresse, elle attirera les œillades des passants, leurs tendres déclarations ; le dur métier de servante ne convient qu'à quelque Syrienne grossière et laide qui ne pçut compromettre personne. L'enchère qui termine la troisième scène de ce second acte est un tableau animé des luttes suscitées par la mise à l'encan des esclaves et en même temps un témoignage des atteintes que recevait l'autorité du pater familias quand il devenait le rival amoureux de son fils. Nous savons par le Charançon que le prix moyen d'une esclave de cette sorte était de trente mines (1). Ici par galanterie pour Pasicompsa et par l'acharnement réciproque de Démîphon et de Gbarin , Tenchère s'élève jusqu'à trente-sept mines. Dans VEpidique nous avons vu payer jusqu'à cinquante et soixante mines pour une belle esclave (2) ; mais c'est l'exception.

La vieille Syra, la servante de^Dorippè, è^st une de ces esclaves accoutumées à la grosse besogne du ^ logis. Elle se plaint, dç. ses fatigues et de son grand, âge épuisé par la servitude. Mais elle n'en est pas

fi) Cttrcii/io, 497 — 502.

(2) Epidiq. 345 et 446.

M. Bureau de la Malle n^a peut-être pas tenu assez compte de ces évaluations, Économ^politiq, deê Rom»f dans son curieux chapitre du prix des esclaves, lib. i. cliap. i5. p. 148. Il n'a cité que le Pseudolus et le Pœnulus , et il a ainsi fixé trop bas le prix moyen des femmes esclaves. — - Cf. Epidiq. 50, et, Journal des Débats^ 15 septembre 1835, un ingénieux article de M. iieclerc sur les chiffres calculés par la ges|içulatiçn ^an? cettç pièce et, çn ^^néra), sur la mimiqne des anciens.

260 l&TDDES SUR LA COlliDIC LATINE.

Mais je doute que Stratippoclès ait acheté cet écuyer. S'il avait eu de l'argent il l'eût gardé pour ses maîtresses plutôt que pour ses esclaves. Thesprion est sans doute né dans la maison de son jeune mai*tre, et ce n'est pas un bien grand guerrier que Stratippoclès,

Les vérités qui échappent aux deux esclaves dans ce premier et piquant dialogue sont précieuses à recueillir. Epidique promet à l'écuyer qui arrive qu'on lui donnera le souper d'usage. C'était en effet une coutume consacrée, et, dans le Stichus^ le parasite Gelasime lui-même invitera son patron à souper chez lui à l'occasion de son heureuse arrivée. (1) Les deux camarades s'avouent tout haut qu'ils volent. Thesprion vante à ce sujet sa main gauche , celle qui , chez les anciens , passait pour servir à dérober. (2). Cependant, au milieu des insultes qu'ils se prodiguent mutuellement, comme c'est l'usage entre valets fripons , Epidique n'oubhe pas que la discrétion est le premier devoir d'un esclave. (3) Ce n'est pas la- première- fojs que noussurprenons cette réserve chez les esclaves babillards de Plante.

Epidique , qui est en correspondance épistolaire avec son maître et qui l'a chargé de lui amener

des Romains, i. p. 148 et tout le cbap. xr pour le prix des esdttesv ""Ct

Pignorius, de servis^ p. 2^0.

(1) Stickus, Ueo. -^ Epidiq. 5, 6. -- Cf. Bacchis, 151, — MasteiL Md

(2) Voir Catull. xii. i. etxi.Tri.4.

(3) Epidiq. 57.

quelque esclave appétissante (1) i se laisse toucher de compassion en le voyant menacer de se tuer si son valet ne lui trouve kO mines. Évidemment la vérité dramatique a été outrée en cet endroit, pour amuser les spectateurs ; mais ici, comme ailleurs , l'exagération même du vrai ne sert qu'à le mieux confirmer. Un maître qui se met ainsi à la merci d'un serviteur , et qui provoque sa sensibilité , ne pouvant rien obtenir de sa soumission , cela n*est pas tout-à-fait nouveau pour nous ; YAsinaire nous l'a déjà appris. Nous pouvons entrevoir déjà \es progrès de l'ascendant que les esclaves prendront , leur indépendance hautaine. Leur tour ne peut manque* de venir : commerçants , ils feront un jour concurrence à leurs patrons ; patrons parvenus , ils auront leurs maîtres pour courtisans ou pour égaux. Le temps où la République sera menacée d'être livrée aux serfs n'est pas loin , et l'on verra plus tard les fils de patriciens servir de cortège à un esclave enrichi (2). Epidique, chargé d'extorquer ÛO mines au vieux Périphane, se met en frais de ruses, et celle qu'il ourdit est assez ingénieuse, L'esclave aimée et ramenée par Stratippoclès sera rachetée par son vieux père pour que Stratippoclès

(1) Id, 120 — 128.

(2) Gicéron. pro Sexto. 21 : Sin victi esâent boni quid superesset ? Non ad servos videtis rem venturam fuisse? — Juvenal. Sat. iiu 132 :

Divilis hic servi claudit latus ingenuorum t'ilius.

^69 ETUDES SUft Là C\klÉÙiE LATINE.

ké Taffranchiftsepûs et n'aille pas VépbUôCf, eointtië lé bruit en court; Epidiqué^ eu fia matois, quand il donne cet avis au vieillard^ prend le ton radouci d'un esclave timide :

« Si je pouvais me permettre d'avdir plilS d*lBsprit que VOtis, j'ouvrirais un avis des meilleurs. »

Si xquoin siet me \i\vLS sapere quam yos j etc.

Et plus loin :

« Ce n'est pas pour mon compte ici qu'on sème et qu'od moissonne : Je ne désire que ta satisfaction. » (1)

C'était tout à la fois habile et vrai : l'esclave devait nécessairement, dans la constitution romaine, avoir moins d'esprit que son maître et ne travaillait que pour le compte d'autruî.

MaisEpidique est ici plus fin que tous les autres, car il fait acheter à Périphane deux joueuses de lyre au lieu d'une , lui soutire tout l'argent qu*îl veut, en un mot , il se joue du vieillard au point de l'amener à dire : « C'est bien à toi d'avoir mouché le nez d'un vieux roupilleur, d'un imbécile comme moi. » (2) Enfin il donne encore un curieux échantillon de sa fourberie audacieuse dans la scène dernière oii il enjoint au vieux père de le garrotter et de lui obéir. tJn instant la peur aiiiî crurl châtiment lui avait inspiré la pensée de fuir et il avait prié Stratippoclès de lui fournir rèf|iiî-

(1) Epidiq, 239 et 246. — Voir ci-après Mcnachm. 168.

(2) Id. 472.

pement nécessaire à bet effet (1). Mais, quand U4t découvert que la captive aimée par son jeune naattre n'est autre que la fille de la maisohi celle à qui Epîdiqué avait apporté autrefois un croissant dor et un anneau d or ^ pour Tanniversaire de sa naissance, et qui, par son retour, va combler de joie sa famille (2)^ il se décide à rester et à narguer ceux qu'il redoutait tout-à-riieure. Il faut le reconnaître. Plante a donné ici, comme ailleurs, une faiblesse, une bonhomie ridicule à la vieillesse qu'il n'aimait guère ; il fallait toute la bénignité du rôle de Periphane jiour faire accepter l'audace de celui d'Epidique ; de mênië que dans les Fourberies de Scapin , où Molière s'est quelquefois souvenu d'Epidique, Scapin serait trop effronté si Gérontë n'était si ridicule.

Messértion; résclâte tië i'tiii des MUhrcftmes; reîllplit dans cette pièce un personnage d'une îinpoi:tancc différente. Ce n'feèt paâ qu'il ne sbit ùri eschve de distinction. On dirait au cdutraitë ou qu'il ëat lettré, ou qu'il l'est de vetiu à la suite de ses nombreux voyages dans les pays qu'il à ^arcdutus avèfc son maître. Il parle i en Hatit; d'écrite l'histoire,' pour justifier, à la mslhîètfe dfeè histbrieiiè antiijtièîs^

(1) Id. 589.

(2) Id. 613. Voir pour les présents que les esclaves faisaient à leurs maîUes, PàeudoL 756-78. — Térenl. Pfiormîo^ 40 et plus ldîti| p. 299«

2ë4 ETUDES SUR LA COMÉDIE LATINE.

s^ longues pérégrinations (1). Mais un autre désir le sollicite davantage : il veut retourner dans la terre natale et rentrer au logis commun , comme un serviteur rangé et sédentaire (2). Son rôle offre au premier abord quelqu'analogie avec celui du pédagogue Lydus des Bacchis. C'est Messénion qui est chargé de garder la bourse de son maître et de pourvoir aux dépensés, c'est lui qui l'avertit des dangers qu'il court dans une ville nouvelle, lui enfin qui , en homme expérimenté , s'évertue à le tenir en éveil contre les manèges et l'astuce des courtisanes. Vain effort ! comme Lydus , il est rappelé sans cesse par celui qu'il sermonne au souvenir de sa misère et de sa condition servile. Il n'est pas écouté et sa morale reçoit maint affront , comme toute morale qui vient de trop bas. Messénion le constate lui-même :

Mais tu es un impertinent, se dit-il , de prétendre régler la conduite de ton maître. 11 t*a acheté pour lui obéir et non pour lui commander. » (3)

Une fois rentré dans la vérité de sa situation , il n'a plus d'autre règle qu'une conduite soumise, exemplaire. Dans un monologue remarquable, parce qu'il exalte l'instinct de la conservation personnelle et fait du dévoûment un moyen intéressé plutôt qu'un devoir ou un attrait , Messénion nous

(i) Mciiœchm» 165,

(2) Id. 1A5 cl 165 — i7A,

(li) Id. 352 — i6S et H^. — Voir les reçues i cl 2 du 2« acte.

donne le programme de beaucoup de bons serviteurs romains. Penser à son dos plutôt qu'à sa bouche, comme il dit; être un instrument passif et docile , instrumentum vocale , comme eût dit Varron ; craindre le châtiment si Ton s'enhardit, espérer TafEranchissement si Ton obéit ! morale de la misère et par conséquent de Tégoïsme , morale bien digne des maîtres romains , et la seule possible pour se mettre à Tabri de leurs rigueurs au sein des envahissements de répicurisme et de l'abâtardissement des classes inférieures! Que nous, sommes loin déjà AdVEpidiquelù^Xiesi pas Méssenion qui lèverait un front insolent contre celui qui lui commande ; s'il n'y avait que des Messénions parmi les esclaves , l'émancipation ne serait pas si prochaine. Tyndare, dans les Captifs^ était une exception unique ; c'était l'idéal de l'esclave , mais ce qui le rendait vraisemblable c'est qu'il servait un maître excellent. Mcssénion, c'est une exception aussi, mais plus commune parce qu'elle est en regard d'un patron indifférent. Il courbe trop sa tête pour la pouvoir releverjafliais : il s'accommode trop facilement de sa chaîne pour l'oser rompre un jour. Si Ménechme, son maître, ne la brise pas , Messénion la gardera paisiblement jusqu'à sa mort. Epidique au contraire, comme Liban , comme Stalagme et Léonidas , c'est la vérité courante, c'est l'emblème de la servitude en général; c'est de là, c'est de leur ergastule qu'un jour sortira la liberté.

206 ÉTUDES seh Éi tdMÉbtE latine.

Une fois cette ihébfîè de Messéiiion ictépiét ; On est moins touché delà vivacité qu'il inét à empêcher renlèvement de Ménfechme au cinquième acte. Il a beau crier : « Je né t'aT)andonnferaî paJî , je te défendrai, je te secourrai fidèlement , je ne souffrirai pas que tu périsses. Plutôt périr moi-même! je le dois » ; on reconnaît dans ce défenseur l'honime qtH défend son propre dos et qlii songe à son affirâiichissement. En effet, à peine le service est-il rendil^ Messénion demandé sa libération. 11 est plini tout d'abord de sa réclamation trop hàtîve par son véritable maître qui n'est pas le Ménechmë ^u'a délivré l'esclave. Il devait y avoir là , au moment de ce désappointement inattendu , un rire général dans l'auditoire. On n'est pas fâché que lé mécompte soit le prix d'une générosité si égoïste; Mais sa bôimic conduite devait finir par l'emporter,' parce que cetix qui commandent récompensent la docilité dé letiri Subordonnés, sans s'inquiéter des motifs; la pièce finît par la rieconnaissance des dcu3t frères et pat raffranchissciiient de Slessétlibn (i).

Rien de particulier dans le.^ rôlbs sérvileâ du it/jfrcaidr. La belle l?as{cômpsà, la seule esclave irttëted-

(i) Id. 870 — 900,

(2) J'ai cm inutilç de parler de la vente qui termine la comédie , vMe annoncée par Messénibh et dont les esclaves de Ménechmë doivent fiiire pai^ de. Il en est de même d'un autre passage, vers 645, ofi Tesclave de hi cobr^ tisane Erotie demande à Ménechmë, qui a été reçu chez sa maîtresse, des pendants d'oreilles o pour que, dit-elle, je te vdic tivbè ptsltsh* tdates feè

santé de ïâ pièce-, n'y a qu'une scène : elle n'y montre que dé ringénUité et de Tarbour. Ghârîn; le fila de famille, a ramené d'un long voyagé cette captive, qui loi est dispdtëe psii* son Jiëre DêthîpHon au moyen d'un stratagème qui fait le fond de là comédie. Les amours de Gliarin l'emportent, grâce au zèle d'un ami et de l'esclave Acântllion qui lui

est dévoué.

Là encore il y a des souvenirs dte pédagogie dans le rôle de l'esclave. Acaiithiori avait cohnimencé pat être le gouverneur de son jeune nlaîtré et fini pdf être chargé de le garder et de l'accompâgnët :

Servum unà mitlit, qui elim a puero panrolo Mihi pxddgo^s fncrat, qdâsi utl midi fbret Cuslos. (IJ

Une seule fbis , daiis totit lé ctfurs de là pièce , Acantbîbn semble rapipeltf Sa cbhdition ^tethière , lorsqu'il parlé des maux et deâ bîëiis dé cette tié à son jeune maître qui lui i-épcirid (J^i'll n'entëna rien à la philosophie. (2) Partout ailleurs il rentre

fois que tu viendras chez nous. nC^était le don de bienvenue, habituel cnez les courtisanes.

(1) Mercator, 89.

(2) Id. l/i3-^Â6. ^llusidti fndlî^në k èes jibilbsopfaës greès; à ces sophistes charlatans, nouveaux venus à Ronie^ que PlaCite a bafbdéâ souvent et que Térence estimait davantage. Voir plus haut , p. 258 et ftote 1. — Cf. PseudoL 955. — Térence, And, 55, 56, 57. —Pour compléter les détails relatifs à Téducalion^ voir Plutarch. Comparaison de Numa et Lycurgue^ in fin. — Plin. jun. Epist,, viii, lÂ. — Oui"tit. i. là. — Aristot. Polit, vn. 17. — Plalo, de Légib, v. — Krnesti : de Privata îlomanor, disciptiii, iri Ôpuàcûl. p. Si, iii^ly eî ëhtiH tf^'utliUà. He i>Mag6jJlis, etc., in Polcni supplém. ii. Tom. 3, p. /i22-/i3. — Voir pfuS naut p. 225 et lé note.

dans la catégorie des esclaves dévoués à la jeunesse, et ses plaisanteries ressemblent à toutes les plaisanteries d'esclave.

Il n'en est pas de même de la belle Pasicompsa. Le vieux Démiphon qui Ta vue la trouve, dit-il, trop belle pour être, comme l'avait annoncé Âcanthion, la suivante d'une matrone. Ce qu'il fallait à une servante c'était savoir tirer la navette, moudre , fendre du bois, filer sa toile , balayer la maison , faire la cuisine pour tous et supporter les coups (1). Les servantes grecques d'Andromaque et de Vénélope , les esclaves des tragédies d'Euripide n'avaient pas d'autre tâche. Est-ce à une esclave de celte sorte que Lucilius parlait d'appliquer mille coups de fouets en un jour? (2) Je n'ose le croire. Mais ïitinius , dans sa Geinina , semble s'adressera ses pareilles quand il leur prescrit de balayer la maison et d'enlever les toiles d'araignées (3). Selon Démiphon , Pasicompsa est trop belle pour ces

0) Id. 390.

(2) Lucilius. Saiir, xxviii. 37, édit. Corpct :

« Gui sxpc mille imposui plagarum in diciu. » Ailleurs, xwii, ôh, il y a un vers où il s'agit d'une servante : « Lignum c;edat, pensum faciat, scdcs verrat, vapulcL •

(3) Titinii fragm. Edit. Botbe, p. 63 (2« partie) :

« Everrite aedcs, abstergite araneas. •

Ailleurs^ id. Edit. Neukirch, p. 110 :

Da pensam lanam , qui non reddet tempori Putalam recte, facite ut multetur malo, »

Ce mot malum rappelle quelque peu cette réponse des Metellus aux épigrammes de Naevius ;

Malum dabunt Metcili Nujvio imuLu.

rudes fonctions : dans la rue, lorsqu'elle accompagnera sa maîtresse, elle attirera les œillades des passants, leurs tendres déclarations ; le dur métier de servante ne convient qu'à quelque Syrienne grossière et laide qui ne pçut compromettre personne. L'enchère qui termine la troisième scène de ce second acte est un tableau animé des luttes suscitées par la mise à l'encan des esclaves et en même temps un témoignage des atteintes que recevait l'autorité du pater familias quand il devenait le rival amoureux de son fils. Nous savons par le Charançon que le prix moyen d'une esclave de cette sorte était de trente mines (1). Ici par galanterie pour Pasicompsa et par l'acharnement réciproque de Démiphon et de Gbarin , l'enchère s'élève jusqu'à trente-sept mines. Dans VEpidique nous avons vu payer jusqu'à cinquante et soixante mines pour une belle esclave (2) ; mais c'est l'exception.

La vieille Syra, la servante de^Dorîppél est une de ces esclaves accoutumées à la grosse besogne du ^ logis. Elle se plaint, dç. ses fatigues et de son grand, âge épuisé par la servitude. Mais elle n'en est pas

fl) CurcuUot 497 — 502. (2) Epidiq. 345 et 446.

M. Dureau de la Malle n*a peut-être pas tenu assez compte de ces évaluations, Économ,potitiq, des Rom,, dans son curieux chapitre du prix des esclaves, lib. i. cbap, 15. p. 148. Il n'a cité que le Pseudolus et le Pœnulus , et il a ainsi fixé trop bas le prix moyen des femmes esclaves. — ; Cf. Epidiq, 50, et, Journal des Débais, 15 septembre 1835, un ingénieux article de M. Leclerc sur les chiffres calculés par la ges^içulatiçn ^au? cettg pièce ef, en ^nérnl, sur la mimique des anciens.

2'^P ÉTUDES SOf^ LA (;u:)Mil>f£ LATINE.

moips reatée fidèle à sa ma)tf esse. EU^ s'émeut poiv elle çles infidélités d^ $on vieux i^ari (!)• £11^ fait i\ ce sujet UQ retour sévère sur lc$^ rigueurs de la loi envers les feoimes, sur la su]étipn que leM^ pnt imposée les niari^ :

« Qu'un mari entretlepue secrè^emept upe courtisane, 91 9a femme vient à rapprendre , Timpunlté lui est assurée. Qu^une femme sorte de la maison, aille en ville secrètement, le mari lai fait son procès, elle est répudiée. » (2)

Nous avons vu aillei^s ju$qu'où pouvaieqt aller cette liberté du mari et sa sévérité envers sa femme (<^). La condition subalterne des femmes a été Tobjet de plaintes qui se sont perpétyées juaqu'à nos jours. Dans le Mariage de Figaro on est frappé d'entendre Marceline s'écrier, au moment où elle recoon^ît son fils :

« Hommes plus qu'ingrats, qui flétrissez par le oiépria les joueto

■ • ■ '■•Il

de vos passions, vos victimes, c'est vous qu*il faut punir des erreurs de notre jeunesse... Dans lés rangs même les plus élevis les femmes n'obtiennent de vous qu'une considération dérisoire. Leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle; trdtées en mineures pour nos biens , punies en majeures pour nos fautes ! ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fidt horreur ou pitié I » ( 4 )

(1) Voir acl. iv, scen. 4.

(2) MercaU, 79â. Voir note de M. Naudet. -— CU Menœchm» &5-4Q.

(3) Voir p. 183; note h. — Cf. Àul. Gëll.* x. 23.

(à) Le Mariage de Figaro ^ édit. Petitot, act m. scèn. 10. Ce passage est supprimé dâtis quelques éditions.

LES ESCLAVES. V2i

Ici du moins la plainte directe était permise. C'était d'ailleurs de la coudition dM femmes en général, épouses ou filles, que Mî^rceline, la mcre non mariée de Figaro, parlait; elle remontait jusqu'au législateur lui-même pour lui reprocher sa rigueur et ses préférences ; la loi elle-même était mise en cause. C'est de la liberté telle qu'on la pratiquait au xviii* siècle. Après avoir violé la règle, on osait la discuter. Il n'en était pas de même au VI* siècle de Rom^. La femme, à moins d'être dofée, accepte son infériorité. Dans une pièce d'Afranius, l'une d'elles dît hautement qu'elle se soumet à la loi qui ne lui permet qu'un seul mari (1). Le moment de l'enfreindre ouvertement n'est pas venu encore.

Syra, qui avait eu quelque droit de parler comme Marceline, mais pour réclamer contre sa servitude, l'honore au contraire, comme on voit, par son attachement pour sa maîtresse. Cçtt^ affection s'étend jusque sur le fils de la maison, qu'elle a nourri (2),

(i) Afranius, fragm. Epistola, édit. Neukirch, p. 203 :

Nam proba et pudlca quod sum, consulo et parco mihi ; Quoniam comparatum est uno ut sioam^ cqoM^ y^tQ*

G*(^t, dans le ipariage, une morale à peu près apalqgue à <^eU^ que Afessénioa professe dans la servitude. — Caton, dans ison livre De Dote ;Aul. Gell. loci cit.) y formule la loi avec une concision cruelle :

« In adulterio uxorem tuam si deprehendisses , sine judicio împunè necares : illa te, si adulterares, digito non auderet contingere , neque jus est, »

(2) Mercat, 813. sqq.

et qu'elle veut éclairer sur les déportements apparents de son père. Son rôle se borne là : il n'est qu'indiqué et n'offre rien de complet.

Palestrion, du Miles GloriosuSj a toutes les qualités des serviteurs d'amoureux. Il est tout entier voué à la fortune du jeune Pleuside et, quoiqu'il soit passé au service du Fanfaron^ c'est Plçusidci son premier maître, qu'il aime et veut faire réussir.

Il a cependant, comme tout le monde excepté l'amant, une fort mauvaise opinion de la maîtresse de son premier patron. « Elle est en fonds de mensonges, de faux serments, d'impostures, en fonds de ruses, de prestiges et de tromperies (!)• ■ Il ne pense pas mieux des femmes en général (2).Qu'împorte! Pleuside l'aime, elle est au pouvoir du Fanfaron^ Pleuside l'aura. Un camarade de Palestrion a malheureusement découvert un tête-à-tête entre les deux amants : c'en est fait de leurs amours si le Fanfaron l'apprend. C'est ici que Palestrion doit montrer son habileté, ici que son rôle commence véritablement.

Peut-être sa jalousie contre son compagnon, qui a vu les amoureux, n'est-elle pas complète-

(i) Miles glor. d 90-96. — Cf. id. 357 et 465. Cvrcul. 199. f2) Miles glor, 784. — CP, id. 8«2.

mçnt étrangère à ses calculs (1). Il y a d'ordinaire, entre camarades de cette sorte, plus d'en?ie que de bonAouloir. C'est là, pendant qu'il songe à quelque tour nouveau, qu'il est coD3paré par Plaute au poète Naevius, captif comme lui (2). J'aît dît ailleurs combien cette comparaison me paraît bla*mable et combien l'écrivain s'était avili en prenant parti contre le poète. Mais, si l'on n€ veut voir ici que la similitude de situations, il y avait en effet quelque analogie entre Palestrîon, forcé d'inventer sous le regard d'un esclave malveillant et d'un maître exigeant, et l'écrivain qui, ayant deux gardiens à ses côtés, médite péniblement sur son châtiment et sur deux comédies nouvelles. Cette scène où Périplectomène, l'hôte de Pleuside, a recours aux talents de Palestrîon et l'oblige à trouver quelque expédient inattendu, est animée et pittoresque par les détails. Il y a une description des différentes attitudes de l'esclave en méditation qui a toute la vivacité du récit de l'esclave qui, dans les premières scènes du Rudens, décrit l'arrivée et le naufrage de deux jeunes filles (8). Il semble qu'on assiste à toutes les anxiétés de Palestrîon, et qu'on doive partager avec lui les tourments de l'invenlion. Le tableau n'est pas moins vif quand Périplectomène excite l'inventeur et cherche par tous les

(4) Id. 180, 200, !?02-7i. Voir toute la scène 3« de Tacte n,

(2) Id. 213. — Vid. Festus v. barbari,

(3) Rudens, 80 et la note.

ift

27& ÉTUDES SUR Lk COMÉDIE LATINE.

moyens, par la peur des houssines, par rimminence du péril, par l'attrait du renom, à> provoquer, à échauffer, à aiguillonner son imagination^(i). Pa«> lestrion, il faut bien le dire, a encore un autre mo* tif de réussir par une combinaison .nouvelle , c^'est son intérêt propre. Car il est l'esclave favori, Seéledrus son camarade en fait l'aveu dans un moment de jalousie. C'est Palestrîon « qu'on appelle le premier à la pitance; c'est à lui qu'on donne les meilleurs morceaux. Il y a tout au plus trois ans qu'il est dans la maison et il n'y a pas de serviteur qui y ait un service plus doux (2). » Est*îl besoin d'ajouter que Pleuside, comme le Philocrate des Captifs^ se montrera reconnaissant envers son es^ clave de prédilection (3) ?

Toutes ses batteries sont habilement dressées contre Scéledrus, l'esclave trop clairroyant qui se laisse tromper par le jeu d'une porte dérobée ou effrayer par les menaces de l'hôte de Pleuside , et contre le Fanfaron, sot et ridicule personnage, qui se laisse enlever sa maîtresse dans l'espoir d'être l'amant heureux d'une femme mariée. Palestrion

(d) Miles glor, 200-35.

(3) Id. 851, sqq. Peut-être Scéledrus parle-t-il avec Texagèratioii de la Jalousie. Car, plus tard, Palestrîon , 1340 et 1357, dira à son maître qve d'autres esclaves ont toujours joui de sa confiance plus que lui-même. Qui faut-il croire ici? Palestrîon ne se rabaisse-t-ll pas trop pour mieux foire valoir sa feinte reconnaissance? et Scéledrus n'cst-il pas trop jaloux pour f'ire complètement véridique ?

(3) Id. C70. — Cf. id. 1186,

LES ESCIrÀVBS. 275

occupe toujours la scène et fait mouvoir tous ces fils avec une activité sans égale. U imagine de sou^ doyer une courtisane et sa suivante, afin de les faire passer pour la femme et l'esclave d'un homme libre et de captiver le Fanfaron jusqu'à ce qu'il se soit attiré les mécomptes de l'adultère. En outre, Palestrion fait déguiser son jeune maître en marin pour venir enlever celle qu'il aime au Fanfaron et dénouer la pièce par la satisfaction des deux amants et par la punition du ridicule. Mais ce n'est pas là tout ce qu'il déguise. Ses ruses redoublées ne sont que la répétition variée de celles que d'autres esclaves nous ont déjà apprises. Elles n'en diffèrent que par le nombre et l'objet. Ce qui fait l'originalité du rôle de Palestrion, c'est qu'il feint avec complaisance les sentiments qu'il n*a pas et nous donne ainsi des mensonges intéressés de la servitude un échantillon que nous n'avions pas trouvé jusqu'ici. Écoutez-le, dans son ardeur de connaître ce qu'a vu et ce que dira le camarade dont il est jaloux, il compte beaucoup sur l'indiscrétion de celui-ci : t Je sais par moi-même, ajoute-t-il, ce qui en est; est-ce que je peux me taire quand j'ai seul un secret?»

Gnori morem egomet; taeere tte^tteo qtts» flolm êdo (i)$

et ailleurs , s'il se trouve avec ce compagnon de

(1) Id. 267.

servitude, il lui recommandera, en esclave discret^ de ne pas tout dire :

Mussitabis. Plus oportet sdre senrum qaam loqni (i).

Apprend-il qu'il a été fait don de sa personne à la maîtresse de Pleuside, il feint un vif chagrin de quitter le Fanfaron. Il pousse des sanglots, il verse des pleurs; il va, dans sa fausse douleur, jusqu'à exhorter les esclaves, ses camarades, à vivre en paix, en concorde et à ne plus médire, même de lui (2). Ce seraient une tendresse et une morale touchantes si nous n'étions édifiés sur le goût de Palestrion pour ses égaux; ce seraient des lamentations à fendre le cœur, si elles ne devaient plutôt faire éclater un fou rire. C'est par là que cet esclave diffère des autres. Plaute a changé ici de procédé. Ce n'est plus par quelque vérité insolente, qu'il contredit la convention scénique et montre l'homme

(1) Id. 478. — Cf. 563, ôùk. PériplectomèDe n'est point à la merd dTai esclave, comme Pleuside. C'est qu'il n'est point amoureux. Ce penomagei qui est remarquable dans Plaute, parce qu'il représente les mœurs nounlles et l'aristocratie, que l'auteur n'a dépeintes nulle part ailleurs après Y Amphitryon (voir Journal des Débats^ 24 septembre 1844« nn article de M. Saint-Marc Girardin), se distingue encore ici par sa conduite avec ses serviteurs. Pleuside craint leurs murmures, s'il demeure trop longtemps chez son hôte. Périplectomène ne les redoute guère :

Servientcis servitute ego servos introduxi mihi

Hospes, non qui mihi inperarent, quibus ego essem obnoxim.

Miles glor. lài-M.

(2) Id, 4332-56.

SOUS le masque ; c'est par rexagération même de cette convention poussée jusqu'à l'hyperbole qu'il atteint au comique. Dans d'autres pièces, les vieillards , les sots étaient attaqués en face par des vérités cruelles et blessantes, par le cynisme du mépris. Ici le Fanfaron est combattu par des voies moins ouvertes. C'est en exaltant ses faiblesses que Palestrion ajoute à leur ridicule, c'est en paraissant leur céder qu'il les châtie. Son dévoûment pour Pleuside justifie tout.

11 est à peine besoin de mentionner le personr nage de Scéledrus, son camarade. Celui-ci, c'est l'esclave méchant et poltron tout ensemble. Il doit finir par la croix, il le sait; son père, son aïeul, son bisaïeul, son trisaïeul, ne sont pas mojts autrement (1). Il a de qui tenir, et les vices n'ont rien qui l'effraye. C'est lui qui du haut de Yimpluvium a épié, a vu dans la maison voisine la maîtresse du Fanfaron donner des baisers à un autre, c'est lui qui se plaint des préférences accordées à Pales- Irion, lui qui tremble quand Périplectomène menace (2), et qui, comme Sosie et Scapin, se gorge de vin qu'il dérobe, avec d'autres, dans la cave dont il est malheureusement le cellériei" (8). On le voit, Scéledrus ne vaut pas Palestrion, son confrère;

(i) Id. 374, 375.

(2) Id. 515, sqq.

(3) Voir toute la scène 2« de Tact, m, — Cl Amphitryon. 273, et les FourbeiHeê de Scapin, act. ii. scen. 5.

dans la catégorie des esclaves dévoués à la jeunesse» et ses plaisanteries ressemblent à toutes les plaisanteries d'esclave.

Il n'en est pas de même de la belle Pasicompsa. Le vieux Démiphon qui l'a vue la trouve, dit-il, trop belle pour être, comme l'avait annoncé Acantliion, la suivante d'une matrone. Ce qu'il fallait à une servante c'était savoir tirer la navette, moudre , fendre du bois, ûler sa toile , balayer la maison , faire la cuisine pour tous et supporter les coups (1). Les servantes grecques d'Andromaque et de Vénélope , les esclaves des tragédies d'Euripide n'avaient pas d'autre tâche. Est-ce à une esclave de celte sorte que Lucilius parlait d'appliquer mille coups de fouets en un jour? (2) Je n'ose le croire. Mais Titiiiius , dans sa Geinina , semble s'adressera ses pareilles quand il leur prescrit de balayer la maison et d'enlever les toiles d'araignées (3). Selon Déiiîiphon , Pasicompsa est trop belle pour ces

(2) Lucilius. Saiir, xxviii. 37, édit. Corpct :

« Gui sxpe mille imposui plagarum in diem. »

Ailleurs, xwii, SA, il y a un vers où il s'agit d'une servante : « Lignum caedal, pensum facial, scdcs verrat, vapulcL »

(3) Titinii fragm. Ëdlt. Botbe, p. 63 (2« partie) :

« Everrite aedcs, abstergite araneas. • Ailleurs^ id. Ëdit. Neukirch, p. 110 :

Da pensam lanam , qui non reddet tempori Pulatam recte, facile ut multetur malo, »

Ce mot malum rappelle quelque peu cette réponse des Meleliiis aux épigrammes de Naevius :

Malum dabuut Mctcili Nujvio pœlx>.

rudes fonctions : dans la rue, lorsqu'elle accompagnera sa maîtresse, elle attirera les œillades des passants, leurs tendres déclarations ; le dur métier de servante ne convient qu'à quelque Syrienne grossière et laide qui ne pçut compromettre personne. L'enchère qui termine la troisième scène de ce second acte est un tableau animé des luttes suscitées par la mise à l'encan des esclaves et en même temps un témoignage des atteintes que recevait l'autorité du pater familias quand il devenait le rival amoureux de son fils. Nous savons par le Charançon que le prix moyen d'une esclave de cette sorte était de trente mines (1). Ici par galanterie pour Pasicompsa et par l'acharnement réciproque de Démiphon et de Gbarin , l'enchère s'élève jusqu'à trente-sept mines. Dans VEpidique nous avons vu payer jusqu'à cinquante et soixante mines pour une belle esclave (2) ; mais c'est l'exception.

La vieille Syra, la servante de'Dorjppérest une de ces esclaves accoutumées à la grosse besogne du ^ logis. Elle se plaint, dç. ses fatigues et de son grand, âge épuisé par la servitude. Mais elle n'en est pas

fi) Cttr«i/io, 497 — 602.

(2) Epidiq. 345 et 446.

M. Dureau de la Malle n'a peut-être pas tenu assez compte de ces évaluations, Econom.politiq, des Rom,, dans son curieux chapitre du prix des esclaves, lib. i. cliap. i5. p. 148. Il n'a cité que le Pseudolus et le Pœnulus , et il a ainsi fixé trop bas le prix moyen des femmes esclaves. —7 Cf. Epidiq, 50, et, Journal des Débais, 15 septembre 1835, un ingénieux article de M. Leclerc sur les chiffres calculés par la gesticulation ^$iqs cettfe pièce et, en ^(énéral, sur la mimique des anciens.

3';[P ÉTUDES SDf^ LA f^ÛM^PfE LATINE.

moins restée fidèle à sa maîtresse. Ellç s'émeut pour elle des infidélités dç. $on vieux ipari (lll* £llf fait H ce sujet uo retour sévère sur Icf^ rigueucs de la loi envers les feuimes, sur la sujétion que leq^ pot imposée le;s inaris ;

« Qu'un mari entretienne secrètement une courtisane, 9i 9a

femme vient à l'apprendre , Timpunité lui est assurée. Qa*une fenmie sorte de la maison, aille en ville secrètement, le mari lai fait son procès, elle est répudiée. » (2)

Nous avons vu ailleius jusqu'où pquyaieqt aller cette liberté du mari et sa sévérité çnvers sa femme (5). La condition subaUeirne des femmes a été Tobjet de plaintes qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours. Dans le Mariage de Figaro on est frappé d'entendre Marceline s'écrier, au moment où elle reconnaît son fils :

« Hommes plus qu'ingrats, qui flétrissez par le niépris les jouets de vos passions, vos victimes, c'est vous qu'il faut punir des er« reurs de notre jeunesse.. . Dans les rangs même lés plus élevés les femmes n'obtiennent de vous qu'une considération dérisoire. Leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle; traitées en mineures pour nos biens , punies en majeures pour nos fautes ! ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié! ))(ii)

(1) Voir act. iv, scen. 4.

(2) MercaU, 7dÂ. Voir note de M. Naudet — Cf^ àUnœchm. 45-40* (.^) Voir p. 183, note A. — Cf. Àul. GëlK x. 23.

(à) Le Mariage de Figaro^ édiL Petitot, act m. scèn. IC. Ce passage est supi^rfiné dàhs quelques éditions.

Ici du moins la plainte directe était permise. C'était d'ailleurs de la condition dei^ femmes en général, épouses ou filles, que M«irceline, la mère non mariée de Figaro, parlait; elle remontait jusqu'au législateur lui-même pour lui reprocher sa rigueur et ses préférences ; la loi elle-même était mise en cause. C'est de la liberté telle qu'on la pratiquait au xviu* siècle. Après avoir violé la règle, on osait la discuter. Il n'en était pas de même au VI' siècle de Rom^. La femme, a moins d'être dotée, accepte son infériorité. Dans une pièce d'Afranius, l'une d'elles dit hautement qu'elle se soumet à la loi qui ne lui permet qu'un seul mari (1). Le moment de l'enfreindre ouvertement n'est pas venu encore.

Syra, qui avait eu quelque droit de parler comme Marceline, mais pour réclamer contr-e sa servitude, l'honore au contraire, comme on voit, par son attachement pour sa maîtresse. CçttQ affection s'étend jusque sur le fils de la maison, qu'elle a nourri (2) ,

(i) Âfranius, fragm« Epistola, édit. Neukirch, p« 203 :

Nam proba et pudica quod sum, consulo et parco mîhi ; Çtwniam comparatum est uno ul simm QQp|en^ap yifQ.'

G'Q»t, dans le mariage, une mora)e à peu près apalqgue k (^ çue Ifessénion professe dans la servitude. — Caton, dans ison livre De Dote ;Aul. Gell. loci cit.)j fonnu)e la loi avec une concision cruelle :

« In adulterio uxorem tuam si deprehendisses , sine judicio impunè necares : illa te, si adulterares, digilo non auderet contingere , neque jus est* n

(2) Udercat, 813. sqq.

et qu'elle veut éclairer sur les déporteroents apparents de son père. Son rôle se borne là : il n'est qu'indiqué et n'offre rien de complet.

Palestrion, du Miles Gloriosus^ a toutes les qualités des serviteurs d'amoureux. Il est tout entier voué à la fortune du jeune Pleuside et, quoiqu'il soit passé au service du Fanfaron^ c'est Pleuside» son premier maître, qu'il aime et veut faire réussir.

Il a cependant, comme tout le monde excepté l'amant, une fort mauvaise opinion de la maîtresse de son premier patron. « Elle est en fonds de mensonges, de faux serments, d'impostures, en fonds de ruses, de prestiges et de tromperies (1). ■ Il ne pense pas mieux des femmes en général (2). Qu'importe! Pleuside l'aime, elle est au pouvoir du Fanfaron^ Pleuside l'aura. Un camarade de Palestrion a malheureusement découvert un tête-à-tête entre les deux amants : c'en est fait de leurs amours si le Fanfaron l'apprend. C'est ici que Palestrion doit montrer son habileté, ici que son rôle commence véritablement.

Peut-être sa jalousie contre son compagnon, qui a vu les amoureux, n'est-elle pas complète-

(1) Miles glor. 190-96. — Cf. id. 357 et 4^5. Curcul. 199. f2) MUrs glor. 784. — Cf, id. 8R2.

ment étrangère à ses calculs (1). Il y a d'ordinaire, entre camarades de cette sorte,, plus d'envie que de bonAouloîr. C'est là, pendant qu'il songe à quelque tour nouveau, qu'il est comparé par Plante au poète Nœvius, captif comme lui (2). J'iiît dit aUleurs combien cette comparaison nae paraît bla**mable et combien l'écrivain s'était avili eji prenant parti contre le poète. Mais ^ si l'on ne veut voir ici que la similitude de sîtuatioîïs, il y avait en effet quelque analogie entre Paleslrion, forcé d'inventer sous le regard d'un esclave malveillant et d'un maître exigeant, et l'écrivain qui, ayant deux gardieps à ses côtés, médite péniblement sur son châtiment et sur deux comédies nouvelles. Cette scène où Pérîplectomène, l'hôte de Pleuside, a recours aux talents de Palestrîon et l'oblige à trouver quelque expédient inattendu, est animée et pittoresque par les détails. Il y a une description des différentes attitudes de l'esclave en méditation qui a toute la vivacité du récit de l'esclave qui, dans les premières scènes du Rudens^ décrit l'arrivée et le naufrage de deux jeunes fillea (S). Il semble qu'on assiste à toutes les aniciétés de Palestrion, et qu'on doive partager avec lui les tourments de l'invenlion. Le tableau n'est pas moins vif quand Périplectomène excite l'inventeur et cherche par tous les

(1) Id. 180, 200, ?62-7i. Voir toute la scène 3« de Pacte ii.

(2) Id. 213. — Vid. Festus v. barbarù

(3) Rudens, 80 et la note.

27& ÉTUDES SUR Lk COMÉDIE LATINE.

moyens, par la peur des houssines, par Timminence du péril, par l'attrait du renom, à. provoquer, à échauffer, à aiguillonner son imaginatioïi^(i). ?&'>• lèstrion, il faut bien le dire, a encore un autre mor tif de réussir par une combinaison , nouvelle , c'est son intérêt propre. Car il est Tesclave favori, Seélcdrus son camarade en fait l'aveu dans un moment de jalousie. C'est Palestrion « qu'on appelle le premier à la pitance ; c'est à lui qu'on donne les meilleurs morceaux. II y a tout au plus trois ans qu'il est dans la maison et il n'y a pas de servitear qui y ait un service plus doux (2). » Est^il besoin d'ajouter que Pleuside, comme le Philocrate des Captifs^ se montrera reconnaissant envers son es-" clave de prédilection (3) ?

Toutes ses batteries sont habilement dressées contre Scéledrus, l'esclave trop clairvoyant qui se laisse tromper par le jeu d'une porte dérobée ou effrayer par les menaces de l'hôte de Pleuside , et contre le Fanfaron, sot et ridicule personnage, qui se laisse enlever sa maîtresse dans l'espoir d'être l'amant heureux d'une femme mariée. Palestrion

(1) Miles glor, 200-35.

(2) Id. 851, sqq. Peut-être Scéledrus parle-t-il avec Texagératk» de la jalousie. Car, plus tard, Palestrion , i3A0 et 1357, dira à fOD maître q«e d'autres esclaves ont toujoni-s joui de sa confiance plus que lui-même. Qui faut-il croire ici ? I^alestrion ne se rabaisse-t-îl pas trop pour mieux fiiire valoir sa feinte reconnaissance? et Scéledrus n'cst-ii pas trop jaloax pour flre complètement véridique ?

(3) Id. 670. — Cf. id. 1186.

LES ESOIrAVES. 275

occupe toujours la scèûe et fait mouvoir tous ces fils avec une activité sans égale. U inoiagine de sou^ doyer une courtisane et sa suivante, afin de les faire passer pour la femme et l'esclave d'un homme libre et de captiver le Fanfaron jusqu'à ce qu'il se soit attiré les mécomptes de l'adultère. En outre, Palestrion fait déguiser son jeune maître en n^arin pour venir enlever celle qu'il aime au Fanfaron et dénouer la pièce par la satisfaction des deux amants et par la punition du ridicule. Mais ce n'est pas là tout ce qu'il déguise. Ses ruses redoublées ne sont que la répétition variée de celles que d'autres esclaves nous ont déjà apprises. Elles n'en diffèrent que par le nombre et l'objet. Ce qui fait l'originalité du rôle de Palestrion, c'est qu'il feint avec complaisance les sentiments qu'il n*a pas et nous donne ainsi des mensonges intéressés de la servitude un échantillon que nous n'avions pas trouvé jusqu'ici. Écoutez-le, dans son ardeur de connaître ce qu'a vu et ce que dira le camarade dont il est jaloux, il compte beaucoup sur l'indiscrétion de celui-ci : • Je sais par moi-même, ajoute-t-il, ce qui en est; est*ce que je peux me taire quand j'ai seul un secret?»

Gno?i morem egomet; taeere neqneo qtisft Boh» «do (i)\

et ailleurs , s'il se trouve avec ce compagnon de

(1) Id. 267.

servitude, il lui recommandera, en esclave discret^ de ne pas tout dire :

Mussitabis, Plus oportet sdre serrum qaam loqiii (1)«

Âpprend-il qu'il a été fait don de sa personne à la maîtresse de Pleuside, il feint un vif chagrin de quitter le Fanfaron. Il pousse des sanglots, il verse des pleurs; il va, dans sa fausse douleur, jusqu'à exhorter les esclaves, ses camarades, à vivre en paix, en concorde et à ne plus médire, même de lui (2). Ce seraient une tendresse et une morale toachantcs si nous n'étions édifiés sur le goût de Palestrion pour ses égaux; ce seraient des lamentations à fendre le cœur, si elles ne devaient plutôt faire éclater un fou rire. C'est par là que cet esclave diffère des autres. Plante a changé ici de procédé. Ce n'est plus par quelque vérité insolente, qu'il contredit la convention scénique et montre l'homme

(1) Id. A78. — Cf. 563, 56â. Périplectomène n'est point à la merd d'an esclave, comme Pleuside. C'est quMl n'est point amoureux. Ce posonnagei qui est remarquable dans Plante, parce qu'il représente les mœurs BOQfelles et l'aristocratie , que l'auteur n'a dépeintes nulle part ailleurs apris YAmphitryon (voir Journal des Débats, 2& septembre 1844* un artide de M. Saint-Marc Girardin), se distingue encore ici par sa conduite BTec lei serviteurs. Pleuside craint leurs murmures, s'il demeure trop longtempi chez son hôte. Périplectomène ne les redoute guère :

Servienteis servitute ego servos introduxi mihi

Hospes, non qui mihi inperarent, quibus ego essem obnoilus.

MiUs glor. 741-47.

(2) Id. 1332-56.

LES ESGLAVBS. 277

SOUS le masque ; c'est par l'exagération même de cette convention poussée jusqu'à l'hyperbole qu'il atteint au comique. Dans d'autres pièces, les vieillards , les sots étaient attaqués en face par des vérités cruelles et blessantes, par le cynisme du mépris. Ici le Fanfaron est combattu par des voies moins ouvertes. C'est en exaltant ses faiblesses que Palestrion ajoute à leur ridicule, c'est en paraissant leur céder qu'il les châtie. Son dévoûment pour Pleuside justifie tout.

Il est à peine besoin de mentionner le personr nage de Scéledrus, son camarade. Celui-ci, c'est l'esclave méchant et poltron tout ensemble. Il doit finir par la croix, il le sait; son père, son aïeul, son bisaïeul, son trisaïeul, ne sont pas mo^ts autrement (1). Il a de qui tenir, et les vices n'ont rien qui l'effraye. C'est lui qui du haut de Vimpluvium a épié, a vu dans la maison voisine la maîtresse du Fanfaron donner des baisers à un autre, c'est lui qui se plaint des préférences accordées à Pales- Irîon, lui qui tremble quand Périplectomène menace (2), et qui, comme Sosie et Scapin, se gorge de vin qu'il dérobe, avec d'autres, dans la cave dont il est malheureusement le cellérier (3). On le voit, Scéledrus ne vaut pas Palestrion, son confrère;

(1) Id. 374, 375.

(2) Id. 515, sqq.

(3) Voir toute la scène 2« de Tact m. — Gû Amphitryon, 273, et les Fourbei*ie9 de Scapin, act. ii. sceu. 5*

dans la catégorie des esclaves dévoués à la jeunesse, et ses plaisanteries ressemblent à toutes les plaisanteries d'esclave.

Il n'en est pas de même de la belle Pasicompsa. Le vieux Démiphon qui l'a vue la trouve, dit-il, trop belle pour être, comme l'avait annoncé Acantbion, la suivante d'une matrone. Ce qu'il fallait à une servante c'était savoir tirer la navette, moudre , fendre du bois, filer sa toile , balayer la maison , faire la cuisine pour tous et supporter les coups (1). Les servantes grecques d'Ândromaque et deVénélope , les esclaves des tragédies d'Euripide n'avaient pas d'autre tâche. Est-ce à une esclave de cette sorte que Lucilius parlait d'appliquer mille coups de fouets en un jour? (2) Je n'ose le croire. Mais ïitinius , dans sa Gcniina , semble s'adressera ses pareilles quand il leur prescrit de balayer la maison et d'enlever les toiles d'araignées (3). Selon Démiphon , Pasicompsa est trop belle pour ces

0) Id. 3§0.

(2) Lucilius. Satir, xxviii. 37, édit. Corpct :

« Gui sxpc mille împosui plagarum in dicni. » Ailleurs, XXVII, oA, il y a un vers où il s'agit d'une servante : a Lignum caedal, pensum faciat, xdcs verrat, vapulct. •

(3) Titinii fragm. Edit. Botbe, p. 63 (2* partie) :

a Everrite aedes, abstergite araneas. »

Ailleurs^ id. EdiL Neukirch, p. 110 :

Da pensam lanam , qui non reddet tempori Putatam recte, facite ut multetur malo, »

Ce mot malum rappelle quelque peu cette réponse des Metellus aux épi* grammes de Nsevius :

Malum dabuul Meldli Nuivio \ïaiiai.

rudes fonctions : dans la rue, lorsqu'elle accompagnera sa maîtresse, elle attirera les œillades des passants, leurs tendres déclarations ; le dur métier de servante ne convient qu'à quelque Syrienne grossière et laide qui ne peut compromettre personne. L'enchère qui termine la troisième scène de ce second acte est un tableau animé des luttes suscitées par la mise à l'encan des esclaves et en même temps un témoignage des atteintes que recevait l'autorité du pater familias quand il devenait le rival amoureux de son fils. Nous savons par le Charançon que le prix moyen d'une esclave de cette sorte était de trente mines (1). Ici par galanterie pour Pasiconipsa et par l'acharnement réciproque de Démiphon et de Gharin , l'enchère s'élève jusqu'à trente-sept mines. Dans VEpidique nous avons vu payer jusqu'à cinquante et soixante mines pour une belle esclave (2) ; mais c'est l'exception.

La vieille Syra, la servante de'Dorîppèrest une de ces esclaves accoutumées à la grosse besogne du ^ logis. Elle se plaint, dç. ses fatigues et xie son grand, âge épuisé par la servitude. Mais elle n'en est pas

fi) CurcM/io, 497 — 602.

(2) Epidiq. 345 et 446.

M. Dureau de la Malle n'a peut-être pas tenu assez compte de ces évaluations, Econom.politiq» des Rom,, dans son curieux chapitre du prix des esclaves, lib. i. cliap. i5. p. 148. Il n*a cité que le Pseudolus et le Pœnulus y et il a ainsi fixé trop bas le prix moyen des femmes esclaves. — : Cf. Epidiq, 50, et, Journal des Débats^ 15 septembre 1835, un ingénieux article de M. Leclerc sur les chiffres calculés par la gesticulation ^m'^ cettç pièce et, en fi^n^ral, sur la mimique dés anciens.

2';[P ÉTUDES SUf^ LA (iUi^Mip^E LATINE.

moips r^çtée fidèle à sa maîtresse. Elle s'émeut pour elle des infidélités dç. $on vieux n^arj (!)• £llf fait ;\ ce sujet ua retour sévère sur le^^ rigueurs de la loi envers les feuimes, sur la sujétion que leqr pot imposée les n^ar^^ ;

« Qu'un mari entretiepue secrè^ment uqe courtisane, 9i si femme vient à l'apprendre , Timpunitélui est assurée. Qa*une femme sorte de la maison, aille en ville secrètement, le mari lai fait son procès, elle est répudiée. » (2)

Nous avons vu ailleu]:s ju$qu'où pquyaieqt aller cette liberté du mari et sa sévérité envers sa femme (5). La condition subaUerne des femmes a été Tobjet de plaintes qui se sont perpétuées jusqu'à nos jourSé Dans le Mariage de Figaro on est frappé d'entendre Marceline s'écrier, au moment où elle reconnaît son fils :

« Hommes plus qu'ingrats, qui flétrissez par le niépris les jouets de vos passions, vos victimes, c'eit vous qu^il faut pmur des er« reurs de notre jeunesse.. . Dans les rangs même lés plus élevés les femmes n'obtiennent de vous qu'une considération dérisoire. Leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle; traitées en mineures pour nos biens , punies en majeures pour nos fautes ! ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié I » ( 4 )

(1) Voir act. iv, scen. 4.

(2) MercaU, 7dâ. Voir note de M. NaudeL — CU Menœchm, 45-4Q. {fi) Voir p. 183; note A. — Cf. ÀuT. Gëll' x. 23.

(h) Le Mariage de Figaro, édiL Petilot, act m. scèn. IC. Ce passage est stipprîiné dàtis quelques éditions.

Ici du moins la plainte directe était permise. C'était d'ailleurs de la condition de$ femmes en général, épouses oii filles, que M«irceline, la mère non mariée de Figaro, parlait; elle remontait jusqu'au législateur lui-même pour lui reprocher sa rigueur et ses préférences ; la loi elle-même était mise en cause. C'est de la liberté telle qu'on la pratiquait au xvm* siècle. Après avoir violé la règle, on osait la discuter. Il n'en était pas de même au VI* siècle de Rom^. La femme, a moins d'être dotée, accepte son infériorité. Dans une pièce d'Afranius, l'une d'elles dit hautement qu'elle se soumet à la loi qui ne lui permet qu'un seul mari (1). Le moment de l'enfreindre ouvertement n'est pas venu encore.

Syra, qui avait eu quelque droit de parler comme Marceline, mais pour réclamer contr-e sa servitude, l'honore au contraire, comme on voit, par son attachement pour sa maîtresse. CçttQ affection s'étend jusque sur le fils de la maison, qu'elle a nourri (2) ,

(i) Âfranius, fragm. Epistola^ édit. Neakirch, p. 203 :

Nam proba et pudica quod sum, consulo et parco milii ; Quoniam comparatum est uuo ut simm OQçlen^ yirq.'

G'Q»t, daiis le ipariage, une morale à peu près apalqgue k 9^ çue Ifes-

sénion professe dans la senritude. — Caton, dans son livre De Dote ;AuU Gell. loci cit.)f formule la loi avec une concision cruelle :

« In adulterio uxorem tuam si deprehendisses , sine judicio impunè necares : iiia te, si adulterares, digilo non auderet contingere , neque jus est* n

(2) Mercat, 813. sqq.

et qu'elle veut éclairer sur les déportements apparents de son père. Son rôle se borne là : il n'est qu'indiqué et n'offre rien de complet.

Palestrion, du Miles Gloriosus^ a toutes les qualités des serviteurs d'amoureux. Il est tout entier voué à la fortune du jeune Pleusîde et, quoiqu'il soit passé au service du Fanfaron^ c'est Pleusidep son premier maître, qu'il aime et veut faire réussir.

Il a cependant, comme tout le monde excepté l'amant, une fort mauvaise opinion de la maîtresse de son premier patron. « Elle est en fonds de mensonges, de faux serments, d'impostures^ en fonds de ruses, de prestiges et de tromperies (1). ■ Il ne pense pas mieux des femmes en général (2). Qu'importe! Pleusîde l'aime, elle est au pouvoir du Fanfaron^ Pleusîde l'aura. Un camarade de Palestrion a malheureusement découvert un tête-à-tête entre les deux amants : c'en est fait de leurs amours si le Fanfaron l'apprend. C'est ici que Palestrion doit montrer son habileté, ici que son rôle commence véritablement.

Peut-être sa jalousie contre son compagnon, qui a vu les amoureux, n'est-elle pas complète-

(1) Miles glor, 190-96. — Cf. id. 357 et 4fi5. Cvrcul. 199. f2) MHcs glor, 784. — Cf, id. 8R2.

ment étrangère à ses calculs (1). Il y a d'ordinaire, entre caoiarades de cette sorte,, pliw d'envie que de bonAouloir. C'est là, pendant qu'il songea quelque tour nouveau, qu'il est comparé par Plante au poète Nœvius, captif comme lui (2). J'aît dît aUIeurs combien cette comparaison me parait bla**mable et combien l'écrivain s'était avili en prenant parti contre le poète. Mais, si l'on ne veut voir ici que la similitude de situations, il y avait en effet quelque analogie entre Paleslrion, forcé d'inYenter sous le regard d'un esclave malveillant et d'un maître exigeant, et l'écrivain qui, ayant deux gardiens à ses côtés, médite péniblement sur son châtiment et sur deux comédies nouvelles* Cette scène où Périplectomène, l'hôte de Pleuside, a recours aux talents de Palestrion et l'oblige à trouver quelque expédient inattendu, est animée et pittoresque par les détails. Il y a une description des différentes attitudes de l'esclave en méditation qui a toute la vivacité du récit de l'esclave qni, dans les premières scènes du Rudens^ décrit l'arrivée et le naufrage de deux jeunes fillea(3). Il semble qu'on assiste à toutes les aniciétés de Palestrion, et qu'on doive partager avec lui les tourments de Tinvenlion. Le tableau n'est pas moins vif quand Périplectomène excite Tinventeur et cherche par tous les

(1) Id. 180, 200, ?62-71. Voir toute la scène 3« de Pacte ii.

(2) Id. 213. — Vid. Festus v. barbarie

(3) Rudens, 80 et la note.

27& ÉTUDES SUR LA GOMlÊDIE LATINE.

moyens, par la peur des houssines, par Timininence du péril, par l'attrait du renom, à- provoquer, à échauffer, à aiguillonner son imaginatiofi*(i). Pa«lestrion, il faut bien le dire, a encore un autre mo^ tif de réussir par une combinaison .noutelle, c'est son intérêt propre. Car il est l'esclave favori, "Scéledrus son camarade en fait Taveu dans un moment de jalousie. C'est Palestrion « qu'on appelle le premier à la pitance ; c'est à lui qu'on donne les meilleurs morceaux. Il y a tout au plus trois ans qu'il est dans la maison et il n'y a pas de serviteur qui y ait un service plus doux (2). » Est*îl besoin d'ajouter que Pleuside, comme le Philocrate des Captifs^ se montrera reconnaissant envers son es^ clave de prédilection (3) ?

Toutes ses batteries sont habilement dressées contre Scéledrus, l'esclave trop clairvoyant qui se laisse tromper par le jeu d'une porte dérobée ou effrayer par les menaces de l'hôte de Pleuside , et contre le Fanfaron^ sot et ridicule personnage, qui se laisse enlever sa maîtresse dans l'espoir d'être l'amant heureux d'une femme mariée. Palestrion

(1) Miles glor. 200-35.

(3) Id. 851, sqq. Peut-être Scéledrus parle-t-il avec Texagération de la jalousie. Car, plus tard, Palestrion , 13^0 et i357, dira à ion maître qw d'autres esclayes ont toujours joui de sa confiance plus que lui-même. Qol faut-il croire ici? Palestrion ne se rabaisse-t-îl pas trop pour mieux foire valoir sa feinte reconnaissance? et Scéledrus n'est-il pas trop jaloux pour (\re complètement véridique ?

(3) Id. 670. — Cf. id. il86.

LES ESGLAVB8. 275

occupe toujours la scène et fait mouvoir tous ces fils avec une activité sans égale. Il imagine de soudoyer une courtisane et sa suivante, afin de les faire passer pour la femme et l'esclave d'un homme libre et de captiver le Fanfaron jusqu'à ce qu'il se soit attiré les mécomptes de l'adultère. En outre, Palestrion fait déguiser son jeune maître en marin pour venir enlever celle qu'il aime au Fanfaron et dénouer la pièce par la satisfaction des deux amants et par la punition du ridicule. Mais ce n'est pas là tout ce qu'il déguise. Ses ruses redoublées ne sont que la répétition variée de celles que d'autres esclaves nous ont déjà apprises. Elles n'en diffèrent que par le nombre et l'objet. Ce qui fait l'originalité du rôle de Palestrion, c'est qu'il feint avec complaisance les sentiments qu'il n'a pas et nous donne ainsi des mensonges intéressés de la servitude un échantillon que nous n'avions pas trouvé jusqu'ici. Écoutez-le, dans son ardeur de connaître ce qu'a vu et ce que dira le camarade dont il est jaloux, il compte beaucoup sur l'indiscrétion de celui-ci : • Je sais par moi-même, ajoute-t-il, ce qui en est; est*ce que je peux me taire quand j'ai seul un secret?!

Gnori morem egomet; taeere iie(i«eo qtia» Bohis êdo (i)(

et ailleurs , s'il se trouve avec ce compagnon de

(1) Id. 267.

276 ÉTUDES SUR LA GOBfÉDIE LATINS .

servitude, il lui recommandera, en esclave discret, de ne pas tout dire :

Mussitabis. Plus oportet scire senrum quam loqui (!)•

Apprend-il qu'il a été fait don de sa personne i la maîtresse de Pleuside, il feint un vif chagrin de quitter le Fanfaron. Il pousse des sanglots, il verse des pleurs; il va, dans sa fausse douleur, jusqu'à exhorter les esclaves, ses camarades, à vivre en paix, en concorde et à ne plus médire, même de lui (2). Ce seraient une tendresse et une morale touchantes si nous n'étions édifiés sur le goût de Palestrion pour ses égaux; ce seraient des lamentations à fendre le cœur, si elles ne devaient plutôt faire éclater un fou rire. C'est par là que cet esclave diffère des autres. Plante a changé ici de procédé. Ce n'est plus par quelque vérité insolente, qu'il contredit la convention scénique et montre l'homme

(1) Id. 478. — et 563, 56Â. Périplectomèûe n'est point à la merd d*aB esclave, comme Pleuside. C'est qu'il n'est point amoureux. Ce penoonage, qui est remarquable dans Plaute, parce qu'il représente les rncBurs MmieU les et l'aristocratie , que l'auteur n'a dépeintes nulle part aiUeiurs apris Y Amphitryon (voir Journal des Débats, 2d septembre 18449 nn article de M. Saint-Marc Girardin), se distingue encore ici par sa conduite arec ses serviteurs. Pleuside craint leurs murmures, s'il demeure trop longtemps chez son hôte. Périplectomène ne les redoute guère :

Servienteis servitute ego servos introduri mihi Hospes, non qui mihi inperarent, quibus ego essem obnoiiiK. Miles glor, 741-47.

(2) Id. 1332-56.

SOUS le masque ; c'est par Texagération même de cette convention poussée jusqu'à l'hyperbole qu'il atteint au comique. Dans d'autres pièces, les vieillards , les sots étaient attaqués en face par des vérités cruelles et blessantes, par le cynisme du mépris. Ici le Fanfaron est combattu par des voies moins ouvertes. C'est en exaltant ses faiblesses que Palestrion ajoute à leur ridicule, c'est en paraissant leur céder qu'il les châtie. Son dévoûment pour Pleuside justifie tout.

Il est à peine besoin de mentionner le person:^ nage de Scéledrus, son camarade. Celui-ci, c'est l'esclave méchant et poltron tout ensemble. Il doit finir par la croix, il le sait; son père, son aïeul, son bisaïeul, son trisaïeul, ne sont pas morts autrement (1). Il a de qui tenir, et les vices n'ont rien qui l'effraye. C'est lui qui du haut de Vimpluvium a épié, a vu dans la maison voisine la maîtresse du Fanfaron donner des baisers à un autre, c'est lui qui se plaint des préférences accordées à Pales- Irion, lui qui tremble quand Périplectomène menace (2), et qui, comme Sosie et Scapin, se gorge de vin qu'il dérobe, avec d'autres, dans la cave dont il est malheureusement le cellérieir (3). On le voit, Scéledrus ne vaut pas Palestrion, son confrère;

(1) Id. 374, 375.

(2) Id. 515, sqq.

(3) Voir toute la scène 2« de Tact. m. — Ct Amp/Utryon, 273, et les Fourbeinet de Scapin, act. ii. sceu. 5*

il est placé à côté de lui pour le mieux faire valoir. Il n'a ni esprit ni déyoûoient. Il a les défauts de Palestrion sans avoir ses qualités.

Le rôle du fermier dans les pièces latines offre une particularité curieuse. Le fermier est toujours du côté des intérêts du vieux maître, tandis que Tes* clave de la ville , urbanus, leur est le plus ordinairement hostile. Dans Casine^ celui qui doit épouser la servante pour la livrer au vieux Stalinon^ c'est Olympîon, le fermier; celui qui rivalise avec lui en faveur du fils de famille, c'est Ghalinus, Tesclave de la maison. Cette préférence du fermier s'explique par son intérêt : celui qui le paie, qu'il connaît plus familièrement , qu'il représente aux champs (1), c'est le Pater familias. Le fermier ne doit soutenir que lui. Le prologue de Casine nous a dépeint avec vivacité les luttes et la haine qui divisaient le valet de ville et le campagnard. C'est qu'ils n'étaient pas choisis dans la même classe. Columelle, dans ses prescriptions agricoles, a bien

(i] Colum. de lU R, u. z. -~ Cicer. OEconom, n. éd. in-iS, Leden, p. 3Â4* ■— Cf. PigQor. p. 5à0j et Popma. p. 33. Dans VErgoBtulmm de Pomponius (Nonius, t. rarenter et viUieari) on trouve :

LoDgè ab urbe Tillicari quo héros rarenter venit Non «H vUlicari sed dominari me& sententiâ.

— Gf« Dciobry/ Ibid^ cap* lxxxi, p. S76» 9qq.

soin de défendre qu'on choisisse le vilUçus parmi les serviteurs citadins. Ils sont trop joueurs, trop paresseux, trop ivrognes, trop amis du cirque et du Champ-de-Mars pour être de bons fermiers (1). Caton avait bien soin de ne pas prendre pour les soins des champs des serfs délicats et efféminés, mais des hommes robustes et sobres (2). Il n'eût point choisi, comme Horace, un de ces esclaves du dernier rang, mediaUini (3), sans emploi déterminé , habitué aux plaisirs de la ville et dégoûté trop facilement des travaux champêtres (4). Il ne faut donc pas s'étonner des épigrammes nombreuses que se renvoient tour-à-tour dans plusieurs comédies les métayers et les serviteurs de ville. Leurs intérêts et leurs situations différaient comme leurs mœurs (5).

La première scène de la Mostellaria met en présence le verua et le villicus et reproduit les récriminations et les animosités dont il s'agit. Ici le fermier n'est qu'un personnage protatique, c'est-

(1) Colum. loc, du

(2) Plutarch. Cato maj» i?.

(3) Vid. Popma, p. 14 et 130.

(4) Horac. EpisU i. 14. — D911S la MoiieUar. &S-52yily a une pensée analogue à celle qui fait le fond de cette Épitre d*Horace. -^ On peut» à

côté des préceptes agricoles de CatoUt Varron et Colomelie» déterminer au . ^

besoin quelques-unes des occupations des villiei à la campagne. Voir » ^ '

par exemple, Horace, Epi»U ibid. 27-31 et 41. — Plaut. Ckain. 83-45. Le fermier avait-il aussi quelques moutons à lui parmi ceux de ses maitres ? Voir Asinar, 521*

(5) C'était quelque cbose d'analogue à la haine des tribus urbaines pour les tribus rustiques. Voir Epidiq, 13. — IWnwn. 178-201* — TrucuU 456. *— PœnuL 481, et la première scène de la Moêt^larp

à-dire qu'il est destiné à ouvrir la pièce et à en faire l'exposition pour disparaître ensuite (1). Il nous apprend à combien de méfaits l'esclave Tranion a entraîné son jeune maître, et il se promet bien d'ouvrir les yeux au vieux Theuropide, son père.

<c Passez , lui dit-il , passez les nuits et les jours à boire , menez la vie des Grecs, achetez des filles pour les affranchir, nourrissez des parasites, épuisez le marché par vc . irstins! « (2)

Mais Tranion ne s'émeut pas pour si peu. Que lui font à lui ces reproches d'un mangeur d'ail, comme il appelle le villicas7 Tranion n'est-il pas placé au haut bout de la table, n'est-il pas couvert de parfums, nourri des plus friands morceaux (â) de pigeons, de gibier, de poissons qu'il va acheter luimême, comme font les maîtres (4)?

Cependant cet air trop hautain change un moment quand, au milieu des orgies et de l'insouciance, il voit arriver le vieux Theuropide, le père de notre jeune libertin : c'est la donnée ordinaire de toutes les comédies. L'arrivée de la vieillesse, c'est-à-dire de la sévérité, met dans un émoi inattendu la jeunesse , c'est-à-dire les dissipateurs et leurs escla-

(i) Les personnages proiatiques sont fréqaents dans le théfttoe Igtin. Voir dans VAndrienne le rôle de Sosie, Dave dans le Phormimiy TheipriOQ dans VEpidique^ Philotis dans VHécyre, etc., etc*

(2) MostelL 121, sqq.

(3) Id« /il-&7. Il semble que, dans ces détails de la vie servile» on parie plutôt du chef que du serviteur. C'est une des mille preuves de la bmlliarité des esclaves favoris avec leurs jeunes maîtres. Est-îl diflîcile, aptes cela, d'expliquer Fintérèt que les esclaves prenaient ordinairement ft lenn patrons jeunes et amoureux ?

là) Id. eà. — et. SHchua. Aà2.

lES ESCLAVES. ^61

yes, comme si ce moment n'avait pas dû être prévu par les calculs de l'un ou de l'autre. Acanthion du Mercator^ nous l'avons vu, ne fait pas autrement quand survient le père de Gharin. Cette imprévoyance n'a pour but que de donner plus de prix encore aux talents de l'esclave. On se préserve mieux du péril qu'on attendait que de celui qui nous surprend, et l'esprit qui improvise le salut vaut mieux que celui qui le prépare. Tranion en est donc aux expédients pour sauver les apparences de la conduite de Philolachès aux yeux de Theuropide. Dans les premiers moments de son anxiété, il voudrait trouver à se faire remplacer au gibet par un de ces soldats romains qui courent à l'assaut pour trois as ; mais il se ravise et va faire face au danger avec un sang - froid remarquable. Cette présence d'esprit, ce talent d'invention qui le rendent maître de la place et subordonnent à l'esclave tous ceux qui l'entourent, il en est tout de suite fier, si fier même, qu'il prend en pitié les petites gens, les faibles auxquels il commande (1). Chrysale aussi, dans les Bacchis, s'était rengorgé à l'occasion de ses mérites. « Qu'on ne me parle pas, s'étaît-il écrié, des ParmenonSy des Syrus^ qui procurent à leurs maîtres deux ou trois mines ! Rien de plus misérable qu'un esclave qui n'a point de cela, ajoutait-il en se frappant le front ; il lui faut un esprit fertile qui fournisse à

(1) Id. 405-16. — Cf. Id. 766, 1025, sqq.

282 ETUDES SUE Ik COMEDIE UTINE.

tout besoin des ressources (l)» » prenant en pitié ses confrères au lieu de ses maîtres ^ et se targuant, comme ici, de la fécondité de son génie.

On sait ce que Tranion invente pour tromper le vieillard. Regnard, dans le Retour Imprévu^ a imité cette fable. Merlin imagine d'arrêter Géronte à sa porte en lui faisant peur des lutins. Tranion, le modèle de Merlin, fait croire au vieux Theuropide que la maison a été possédée par un propriétaire qui a tué son hôte. Celui-ci, n'ayant pas été enseveli, se plaint toutes les nuits, et épouvante les habitants : c'est une maison maudite qu'il faut fuir. Ce premier mensonge est suivi d'un autre. Quand l'usurier qui a fourni aux prodigalités de Philolachès vient, devant le vieillard, réclamer ses avances, Tranion lui fait croire qu'ils ont emprunté sur nantissement pour acheter une maison. Quand Theuropide a fini par reconnaître qu'il a été leurré et trompé, il se fâche tout d'abord; mais il ne tarde pas à s'apaiser, comme la plupart des pères trop bénins de Plante. Cécilius, son contemporain, entendait par ce mot de sots vieillards de comédie les vieillards crédules, oublieux et inconséquents; f défauts, ajoute Cicéron, moins propres à la vieil' lesse qu'aux vieillards, dont la vie n'est plus qu'engourdissement et sommeil ('2). » C'est ce genre de

(1) Voir plus haut Bacchis^ 611.

(3) Ciceff de Senect, ii.

LES ESCLAVES. f8B

vieillards qu'on retrouve le plus souvent chezPlaute Theuropide est de leur famille.

Il n'y a pas de trait particulier qui mérite d'être cité dans le rôle de Tranion. Epidique et Chrysale me paraissent supérieurs en ressources, et bien que cette idée de fantôme soit ingénieuse, et ait dû amuser, inquiéter, surprendre les spectateurs, elle n'est pas sans analogie avec cette soudaine invention de Tyndare dans les Captifs, lorsqu'il fait croire au bonhomme Hégion qu'Aristophonte, son dénonciateur, est frappé du ciel, qu'il est fou, et qu'il faut s'en préserver. Ce qui devait faire rire les auditeurs, c'était le cynisme et l'insolence que montrait l'esclave, à l'égard du vieillard, en lui faisant remarquer au plafond une peinture représentant une corneille qui se joue de deux buses (1), et en le ridiculisant pendant toute la première scène du cinquième acte.

Quelquefois, au milieu de toutes ces hardiesses, le sentiment de sa mauvaise conscience vient le tourmenter; mais ce n'est qu'un nuage, que l'effronterie et la ruse ont bientôt chassé. « Il n'y a rien de plus peureux qu'un homme dont la conscience n'est pas plus tranquille que la mienne; mais, quoiqu'il en &oit, je n'en continuerai pas moins à tout brouiller (2). » D'autres détails noiis parlent d'esclaves qu'un maître livrait au moment

• (1) MostelL 823, sqq.

(2) Id. 5d5-S8«

d'une enquête, et qui n'évitaient les tortures qu'en se réfugiant dans un temple ou vers un autel (1) ; asiles qui, dans tous les temps, ont protégé le malheur, et où Pausanias, l'homme libre, s'abrita en vain contre la mort, comme Syrus, l'esclave de ÏHéatdontimerumenos, l'essayera contre la colère de Chrêmes. Voilà, avec le passage où il est dit que les esclaves fabriquaient aussi des monnaies de plomb, les seuls renseignements nouveaux que nous trouvons ici (2).

Fidèle, cette fois comme ailleurs, à la loi des cou'trastes, Plaute a eu soin de placer, à côté de Tranion qui brave les supplices, le personnage de l'esclave Phaniscus, qui se conduit bien par crainte des étrivières. C'est un caractère que nous ayons déjà rencontré. Seulement, contrairement au Mes-

(i) Id. 1060-69. — Cf. Val. Maxim, vi. 8.

(2) MostclL 918. Nous ayons déjà un renseignement analogue dans Casine^ proIog. 10. Il n^y est question, il est vrai, que de monnaie noavelle, fabriquée pendant les guerres puniques. Mais il est permis de supposer que ces monnaies nouvelles favorisaient la fraude des monnaies lusses, et que les esclaves en profitaient. Plus loin, vers 151, il est qaeition de monnaie de plomb, et de même dans le Trinum, 918. — Dans les Gre» nouilles d* Aristophane, y. 718, le diœur compare les mauvais dloyees, les esclaves, à de méchantes pièces de cuivre^ de mauvais aloi, frappées sons Tarchonte Antigène, au v' siècle avant notre ère ; et dans le Qweroiuê^ comédie imitée de Piaule, écrite au iv' siècle après J.-G., l^esclaye Pantomalus, au milieu d*un long monologue sur les habitudes de la servitnde^ dira : c Quant aux pièces d^or, il y a mille moyens de les altérer. Non les changeons et rechangeons : c'est un usage qu*on ne peut changer* ■ •^ Voir dans Gruter , Inscrip, p. A 5, 7â, des dédicaces de familUi monétaires ou d'ouvriers monnayeurs. — Cf. Eckel , Doctrin» nuau veterum , Vindobon. 1792 , tom. i. p. lxxix, id. lib. xxxm, p. A6, et un curieux Mémoire sur les médailles antiques de plomb, parMongeiy Mém» acatU InscripU série nouv. ix. p. 237.

LES BSCLATES. 9B5

sénion des Méheckmes, Pkaniseu9 n*a qu^un rôle épîsodîque et ne parait qu'à la fin de cette pièce (1). Elle se termine par une leçon donnée à la vieillesse, celle contre qui la comédie semble plus particulièrement dirigée:

« Thburopu)e : Tout le reste est peu de chose ^ comparaison de l'effronterie avec laquelle Tranion s'est joué de moi.

«Tranion : G*est bien bit, par Hercule, et je m'applaudis de l'avoir fait. On doit être avisé à cet âge, avec une tête Manche. » (2)

Le Stichiis est une comédie qui porte encore le nom d'un esclave. Cependant le rôle important de la pièce n'est pas pour lui. Les deux femmes, Panégyris et Pinacle, je l'ai dit ailleurs, qui attendent le retour de leurs maris plutôt que d'en prendre de nouveaux, sont les personnages principaux ici. L'auteur a peut-être voulu détourner, par ce titre, l'attention loin des deux femmes libres qu'il se proposait de peindre avec ce mélange dé facéties bouffonnes qui sont le condiment habituel de sa morale; de même que dans l'orgiede la scène finale il semble avoir voulu noyer les pensées sérieuses des scènes précédentes. Au reste, nous yerrons ailleurs, dans le Trinttmus, par exemple, que Plante em-

(i) MostelU Voir son monologue 875-90â.

(2) Id. 1120.

286 ÉTUDES SUR LK COliÉDIS LATINE.

prunte quelquefois son titre au personnage ou à l'incident le plus futile de la pièce, pour mieux dissimuler son but, ou piquer davantage la curiosité. Antiphon, le père de Panégyris et de Pinacle, se plaint de la négligence de ses serTlteurs, qui ne nettoyé nt, ne rangent rien dans la maison, et ne sont exacts qu'à venir demander leur ration périodique (1). Cette ration, qu'ils recevaient le plus ordinairement en blé gâté, en orge, en lupins, était donnée, comme ici, à une époque fixe, aux calendes par exemple (2), et s'appelait demensum (â), ou chaque jour, et s'appelait diarium (4). Mais ce n'est pas de Stichus qu'Antiphon veut parler ici. Celuici ne paraît qu'au troisième acte, au retour de son jeune maître Epignome, qui a ramené plusieurs captives avec lui, joueuses de flûte et de lyre, qui seront données plus tard à son beau-père. La première demande de Stichus à Epignome, c'est de lui permettre de se livrer à la joie pendant tout un jour, et de fêter les Eleuthérles. Stichus a une maîtresse, c'est l'esclave du frère d'Epignome ; il en partage la possession avec son camarade de

(i) Stichus. 55, sqq.

(2) Plin. Hi$U natur, xTin^ 10, 14, 3&f sur les emptoto diven do Ué et des lupins. — Horac. Sat ii. 3. 182. — Seneq. EpÎMtm 80, dit qnlto receraient ordinairement cinq modii de blé par mois. Cfiei les Grecs, c^était au dernier jour de chaque mois. — Vid. Térence , Phonu Comment. Westeriiov. p. 1456. — Cf. Sjichus, 670, sqq.

(3) Cf. Terent. Phorm, ii3, et Piaule, AfemrrAm* , prok)g. 14*

(4) Horac, EpisU i. 14. AO.

LES ESCLAVES. iS7

servitude, Sagarinus. C'est avec elle et avec lui qu'il va se livrer à une orgie sur la scène*

« Ne vous étonnez pas, dit-il aux q^ectateors, de ce que de pauvres esclaves 8*amus^it à boire, font Famonr et s'invitent k souper. »

C'était chose inusitée que tout cet attirail des voluptés de la servitude étalées sur le théâtre, et il fallait les justifier auprès du spectateur. Cette possession à deux de la même esclave était en usage chez les maîtres eux-mêmes. Agyrippe de 1' ./«m^tr^ cède son amie pendant un jour à son père, et nous trouverons, dans VEunuque de Térence, Thaïs partagée définitivement entre Phedria son amant, et Thrason son soupirant. Stichus demande pardon aux spectateurs de faire comme les maîtres; patrons et serviteurs se permettaient ce genre de débauches; mais le théâtre ne rendait publiques que celles des maîtres. Singulier privilège !

C'est aussi à l'imitation de leurs maîtres qu'ils inaugurent le festin d'esclave qui termine la comédie. Ils se distribuent les rôles de cœnœ pater ou strategus convivii (1) et de servant; ils boivent dans les vases Samiens, les plus grossiers de tous, le vin que le maître a donné à Stichus ; ils dansent avec leur commune maîtresse ; ils amusent l'auditoire en offrant à boire au joueur de flûte ; ils se placent,

(4) Stichusy 682. — Cf. HoraU SaU ii, 8. 7.

288^ ÉTUDES SUR II GOMÉDIB lATINE.-

non pas sur des sièges à la manière des cyniques, mais sur des lits à la façon des chefs.de la maison, et ils entonnent de gaies chansons à boire.

Je n'ai point parlé de Dinacion, petit esclave aux ordres des filles d'Ântiphon, et curieux par son babil et son attachement pour celles qu'il sert (1) ; c'est un verna sans doute employé, comme Pegnion du Persan^ à des travaux accessoires. On en rencontrait beaucoup dans les maisons romaines, et on leur apprenait, en les élevant, à être moqueurs, hardis et insolents. Suétone , en nous racontant les premières années d'Auguste, dit que, quand il voulait donner quelque relâche à son esprit, il jouait avec de petits esclaves, dont la figure et le babil lui plaisaient, et qu'on lui cherchait de tons côtés : c'étaient surtout des Maures et des Syriens (2). Dinacion appartenait sans doute à cette classe.

Toxile, l'esclave de la pièce du Persan, a quelqu'analogie avec Stichus : il termine comme lui par une orgie.

Il vise à imiter son maître; il a un valet, un pa-

(i) Stichus, 265-311. — Voir, 309, une facétie nouveUe lar lei csdavcf fugitifs.

(2) Suéton. AugusU 83. — Cf. ÂuL Gell. x?. 42. etxvii. S. •— Danila MostelU 307, Philématie s'adresse aussi à un petit esclave comme Dinadon, puer, et Geta, dans le Phormion, 861, parle de Midas, petit esdaTe d*aiie femme. — Cf. Curcul, 9, et Val. Max. vi. 8.

rasite , une amante : il ûe lai manque , pour être maître à son tour, que d'être né libre. Seulement, ce qui était dans la précédente pièce une débauche inutile à la fin, devient ici un dénoûment presque nécessaire, etTamour, qui était Taccessoire de Sti^ chuSf forme l'élément principal du Persan. Mais des amours d'esclave, cela s'étaît-il vu jamais, au théâtre du moins? Sagartstîon, Tesclave amî de Toxîle, fait l'objection, et son camarade y répond comme il peut (1). Les maîtres sont en voyage, et les libertés de la servitude, si elles se donnent ici plus de carrière que dans le Stichus^ se justifient mieux par cette absence. C'est la fable des souris et du chat.

Toxîle aime une esclave comme lui, qui est au pouvoir de Dordalus le prostîtueur. II pousse celuici à acheter, en échange de sa captive, la fille du parasite Satqrion , qu'il fait passer pour une étrangère. Une^ois Dordalus mystifié, et Toxile en possession de celle qu'il aime, la pièce se termine par les fêtes joyeuses qu'il donne à sa maîtresse, et par les désappointements du prostitueur. Pour arrirer à arracher à Dordalus la belle Lemnisélèné qu'il possède, l'argent a été nécessaire. Chose remarquable ! les esclaves, du moins ceux-ci,* trouvaient à emprunter (2) ; mais ce ne devait être qu'à un au-

(d) Persa^ 26, sqq.

(2) Id. 65.

à-dire qu'il est destiné à ouvrir la pièce et à en faire l'exposition pour disparaître ensuite (1). Il nous apprend à combien de méfaits l'esclave Tranion a entraîné son jeune maître, et il se promet bien d'ouvrir les yeux au vieux Theuropîde, son père.

« Passez , lui dit-il , passez les nuits et les jours à boire , menez la vie des Grecs, achetez des filles pour les affranchir, nonrrissez des parasites, épuisez le marché par vc if^rinsî s (2)

Mais Tranion ne s'émeut pas pour si peu. Que lui font à lui ces reproches d'un mangeur d'ail, comme il appelle le villicus'i Tranion n'est-il pas placé au haut bout de la table, n'est-il pas couvert de parfums, nourri des plus friands morceaux (â) de pigeons, de gibier, de poissons qu'il va acheter luimême, comme font les maîtres (4)?

Cependant cet air trop hautain change un moment quand, au milieu des orgies et de l'insouciance, il voit arriver le vieux Theuropide, le père de notre jeune libertin : c'est la donnée ordinaire de toutes les comédies. L'arrivée de la vieillesse, c'est-à-dire de la séTérité, met dans un émoi inattendu la jeunesse , c'est-à-dire les dissipateurs et leurs escla-

(1) Les personnages protatiques sont fréquents dans le théfttre l^tio. Voir dans VAndrienne le rôle de Sosie, Dave dans le PhormioHj Tlie^ilOQ dans VEpidiqtie, Philotis dans YHécyre, etc., etc.

(2) MosteU. 121, sqq.

(3) Id. &1-&7. Il semble que, dans ces détails de la vie senrile, on parie plutôt du chef que du senriteur. C'est une des mille preuves de la fiimilia* rite des esclaves favoris avec leurs jeunes maîtres. Est-il difficile « après cda, d'expliquer Fintérêt que les esclaves prenaient ordinairement & lenn patrons jeunes et amoureux ?

(&; Id. U. — Cf. Stichua. A42.

ves, comme si ce moment n'avait pas dû être prévu par les calculs de Tun ou de Tautre. Acanthion du Mercator^ nous l'avons vu, ne fait pas autrement quand survient le père de Gharin. Cette imprévoyance n'a pour but que de donner plus de prix encore aux talents de l'esclave. On se préserve mieux du péril qu'on attendait que de celui qui nous surprend, et l'esprit qui improvise le salut vaut mieux que celui qui le prépare. Tranion en est donc aux expédients pour sauver les apparences de la conduite de Philolachès aux yeux de Theuropide. Dans les premiers moments de son anxiété, il voudrait trouver à se faire remplacer au gibet par un de ces soldats romains qui courent à l'assaut pour trois as ; mais il se ravise et va faire face au danger avec un sang - froid remarquable. Cette présence d'esprit, ce talent d'invention qui le rendent maître de la place et subordonnent à l'esclave tous ceux qui l'entourent, il en est tout de suite fier, si fier même, qu'il prend en pitié les petites gens, les faibles auxquels il commande (1). Chrysale aussi, dans les Bacchis^ s'était rengorgé à l'occasion de ses mérites. « Qu'on ne me parle pas, s'étaît-il écrié, des Pannenonsj des Syrus^ qui procurent à leurs ^laitres deux ou trois mines ! Rien de plus misérable qu'un esclave qui n'a point de cela, ajoutait-il en se frappant le front j il lui faut un esprit fertile qui fournisse à

(1) Id. 405-16. — Cf. Id. 766, 1025, sqq.

282 ETUDES SUR tA COMEDIE LATINE.

tout besoin des ressources (i), » prenant en pitié ses confrères au lieu de ses maîtres , et se targuant, comme ici, de la fécondité de son génie*

On sait ce que Tranion invente pour tromper le vieillard. Begnard, dans le Retour Imprévu^ a imité cette fable. Merlin imagine d'arrêter Géronte à sa porte en lui faisant peur des lutins. Tranion, le modèle de Merlin, fait croire au vieux Theuropide que la maison a été possédée par un propriétaire qui a tué son hôte. Celui-ci, n'ayant pas été enseveli, se plaint toutes les nuits, et épouvante les habitants : c'est une maison maudite qu'il faut fuir. Ce premier mensonge est suivi d'un autre. Quand l'usurier qui a fourni aux prodigalités de Philolachès vient, devant le vieillard, réclamer ses avances, Tranion lui fait croire qu'ils ont emprunté sur nantissement pour acheter une maison. Quand Theuropide a fini par reconnaître qu'il a été leurré et trompé, il se fâche tout d'abord; mais il ne tarde pas à s'apaiser, comme la plupart des pères trop bénins de Plante. Cécilius, son contemporain, entendait par ce mot de sots vieillards de comédie les vieillards crédules, oublieux et inconséquents; f défauts, ajoute Cicéron, moins propres à la vieil' lesse qu'aux vieillards, dont la vie n'est plus qu'engourdissement et sommeil ('2). » C'est ce genre de

(1) Voir plus haut Bacchis^ 611.

(S) Gicer* de SenecU u.

vieillards qu'on retrouve le plus souvent chezPlaute Theuropide est de leur famille.

Il n'y a pas de trait particulier qui mérite d*être cité dans le rôle de Tranion. Epîdique et Chrysale me paraissent supérieurs en ressources, et bien que cette idée de fantôme soit ingénieuse, et ait dût amuser, inquiéter, surprendre les spectateurs, elle n est pas sans analogie avec cette soudaine invention de Tyndare dans les Captifs^ lorsqu'il fait croire au bonhomme Hégion qu'Aristophonte, son dénonciateur, est frappé du ciel, qu'il est fou, et qu'il faut s'en préserver. Ce qui devait faire rire les

auditeurs, c'était le cynisme et l'insolence que montrait l'esclave, à l'égard du vieillard, en lui faisant remarquer au plafond une peinture représentant une corneille qui se joue de deux buses (1), et en le ridiculisant pendant toute la première scène du cinquième acte.

Quelquefois, au milieu de toutes ces hardiesses, le sentiment de sa mauvaise conscience vient le tourmenter; mais ce n'est qu'un nuage, que l'effronterie et la ruse ont bientôt chassé. « Il n'y a rien de plus peureux qu'un homme dont la conscience n'est pas plus tranquille que la mienne ; mais, quoiqu'il en soit, je n'en continuerai pas moins à tout brouiller (2). » D'autres détails nous parlent d'esclaves qu'un maître livrait au moment

• (1) MostetU 823, sqq.

(2) Id. 535-38.

284 ÉTUDES SUR LA COMEDIE tATlME.

d'une enquête, et qui n'évitaient les tortures qu'en se réfugiant dans un temple ou vers un autel (1) ; asiles qui, dans tous les temps, ont protégé le malheur, et oii Pausanias, Thomme libre, s'abrita en Tain contre la mort, comme Syrus, l'esclave de VHéautontimerumenoSj l'essayera contre la colère de Chrêmes. Voilà^ avec le passage où il est dit que les esclaves fabriquaient aussi des monnaies de plomb, les seuls renseignements nouveaux que nous trouvons ici (2).

Fidèle, cette fois comme ailleurs, à la loi des contrastes, Plante a eu soin de placer, à côté de Tranion qui brave les supplices, le personnage de l'esclave Phaniscus, qui se conduit bien par crainte des étrivières. C'est un caractère que nous avons déjà rencontré. Seulement, contrairement au Hes-

(i) Id. 1060-69. — Cf. Val. Maxim, ti. 8.

(2) MostcU, 918. Nous avons déjà un renseignement analogae dans Casine, prolog. 10. Il n^y est question, il est vrai, que de monnaie non- Telle, fabriquée pendant les guerres puniques. Mais il est permis de supposer que ces monnaies nouvelles favorisaient la fraude des monnaiet fim»ses, et que les esclaves en profitaient. Plus loin, vers 15i, il est qoeMion de monnaie de plomb, et de même dans le Trinum, 918. — Dans les Grenouilles d'Aristophane, v. 718, le chœur compare les mauvais dloyeas t ki esclaves, à de méchantes pièces de cuivre^ de mauvais aloi, frappées sons l*archonte Antigène, au v* siècle avant notre ère ; et dans le Querohu^ comédie imitée de Piaule, écrite au iv* siècle après J.-G., Tesclafe Pantomalus, au milieu d*un long monologue sur les habitudes de la servitude^ dira: « Quant aux pièces dW, il y a mille moyens de les altérer. Noos les changeons et rechangeons : c'est un usage qu'on ne peut changer. • •^ Voir dans Gniter , Inscrip, p. â5, làf des dédicaces de famiUes monétaires ou d'ouvriers monnayeurs. — Cf. Eckel , DoctHn, nuau veteruM , Vindobon. 1792 , tom. i. p. lxxix, id. lib. xxxni, p. &6, et un curieux Mémoire sur les médailles antiques de plomb, parMongeiy Mim* aca(U InscripU série nouv. ix. p. 237.

tE5 SSCiATES. SM5

sénîon des Méheckmes, Phanîscus n'a qu'un rôle épîsodique et ne parait qu'à la fin de cette pièce (1). Elle se termine par une leçon donnée à la Tieillesse, celle contre qui la comédie semble plus particulièrement dirigée:

« Thburopu)e : Tout le reste est peu de chose en comparaison de TeiTronterie avec laquelle Tranion s'est joué de moi.

aTranion : C'est bien fiait, par Hercule, et je m'applaudis de l'avoir fait. On doit être avisé à cet âge, avec une tête Uanche. » (2)

Le Stichm est une comédie qui porte encore le nom d'un esclave. Cependant le rôle important de la pièce n'est pas pour lui. Les deux femmes, Panégyris et Pinacîe, je l'ai dit ailleurs, qui attendent le retour de leurs maris plutôt que d'en prendre de nouveaux, sont les personnages principaux ici. L'auteur a peut-être voulu détourner, par ce titre, l'attention loin des deux femmes libres qu'il se proposait de peindre avec ce mélange dé facéties bouffonnes qui sont le condiment habituel de sa morale; de même que dans l'orgiede la scène finale il semble avoir voulu noyer les pensées sérieuses des scènes précédentes. Au reste, nous verrons ailleurs, dans le TrinumuSj par exemple, que Plante em-

(1) MostelU Voir son monologue 875-90A*

(2) Id. 1120.

286 ÉTUDES SUR Lk COMÉDIE LATINE.

prunte quelquefois son titre au personnage ou à l'incident le plus futile de la pièce, pour mieux dissimuler son but, ou piquer davantage la curiosité. Antiphon, le père de Panégyris et de Pinacle, se plaint de la négligence de ses serviteurs, qui ne nettoyent, ne rangent rien dans la maison, et ne sont exacts qu'à venir demander leur ration périodique (!)• Cette ration, qu'ils recevaient le plus ordinairement en blé gâté, en orge^ en lupins, était donnée, comme ici, à une époque fixe, aux calendes par exemple (2), et s'appelait demensum (â), ou chaque jour, et s'appelait diarium (4). Mais ce n'est pas de Stichus qu'Antiphon veut parler ici. Celuici ne paraît qu'au troisième acte, au retour de son jeune maître Epignome, qui a ramené plusieurs captives avec lui, joueuses de flûte et de lyre, qui seront données plus tard à son beau-père. La première demande de Stichus à Epignome, c'est de lui permettre de se livrer à la joie pendant tout un jour, et de fêter les Eleuthéries. Stichus a une maîtresse, c'est l'esclave du frère d'Epignome ; il en partage la possession avec son camarade de

{i) Stichus, 55, sqq.

(2) Plin. Ui$t. natur, xyin, 10, i^, 36, sur les emplois divers da Wé et des lupins. ^ Horac. Sat, ii. 3. 182. — Seueq. EpisU 80, dit qa*ib receTaient ordinairement cinq modii de blé par mois. Chez les Grecs, c'était au dernier jour de chaque mois. — Vid. Térence , Phorm. Comment. Westcrhov. p. 1156. — Cf. Stichus, 670, sqq.

(3) Cr. Terent. Phorm, à3f et Piaule, Menœchnu , prolog* 14.

(4) Horac, Epist, i. lA. àO,

IBS ESCLAVES. SE87

servitude, Sagarinus. C'est avec elle et avec lui qu'il va se livrer à une orgie sur la scène*

« Ne vous étonnez pas , dit-il aux q)ectatmirs , de^^ ce que de pauvres esclaves s'amusent à boire, font l'aaMmr et s'invitept à souper. »

C'était chose inusitée que tout 6et attirail des voluptés de la servitude étalées sur le théâtre, et il fallait les justifier auprès du spectateur. Cette possession à deux de la même esclave était en usage chez les maîtres eux-mêmes. Agyrippe de 1* ./«m/itr^ cède son amie pendant un jour à son père, et nous trouverons, dans YEnnuque de Térence, Thaïs partagée définitivement entre Phedrîa son amant, et Thrason son soupirant. Stichus demande pardon aux spectateurs de faire comme les maîtres; patrons et serviteurs se permettaient ce genre de débauches; mais le théâtre ne rendait publiques que celles des maîtres. Singulier privilège !

C'est aussi à l'imitation de leurs maîtres qu'ils inaugurent le festin d'esclave qui termine la comédie. Ils se distribuent les rôles de cœnœ paterovi strategus convivii (l) et de servant; ils boivent dans les vases Samiens, les plus grossiers de tous, le vin que le maître a donné à Stichus ; ils dansent avec leur commune maîtresse ; ils amusent l'auditoire en offrant à boire au joueur de flûte ; ils se placent,

(4) Stichus, 682. — Cf. Horat, SaU lu 8. 7.

non pas sur des sièges à la manière des cyniques, mais sur des lits à la façon des chefs de la maison, et ils entonnent de gaies chansons à boire.

Je n*ai point parlé de Dinacion, petit esclaye aux ordres des filles d'Antiphon, et curieux par son babil et son attachement pour celles qu'il sert (1) ; c'est un verna sans doute employé, comme Pegnion du Persan^ à des travaux accessoires. On en rencontrait beaucoup dans les maisons romai* nes, et on leur apprenait, en les élevant, à être moqueurs, hardis et insolents. Suétone , en nous racontant les premières années d'Auguste, dit que, quand il voulait donner quelque relâche à son esprit, il jouait avec de petits esclaves, dont la fi^re et le babil lui plaisaient, et qu'on lui cherchait de tous côtés : c'étaient surtout des Maures et des Syriens (2). Dinacion appartenait sans doute à cette classe.

Toxile, l'esclave de la pièce du Persan^ a quelqu'analogie avec Stichus : il termine comme lui par une orgie.

Il vise à imiter son maître ; il a un valet , un pa-

(i) Stichus, 265-311. — Voir, 309, une facétie nouyeUe sur les esdanf fugitifs.

(2) SuétoD. AugusU S3. — Cf. ÂuL Gell. xy. 42. et xyn. S. •— Dans la Moaiell, 307, Phiiématie s'adresse aussi à un petit esclaye comme Dinadon, puer^ et Geta, dans le Phormion, 864, parle de Midas, petit esclaye d*ane femme. — Cf. CurcuL 9, et Val. Max. vi. 8.

• LfeS ESCLAVES. ^89

rasite , une amante : il ne lai manque , pour être maître à son tour, que d'être né libre. Seulement, ce qui était dans la précédente pièce une débauche inutile à la fin, devient ici un dénoûment presque nécessaire, etTamour, qui était Taccessoire de Sti* cbuSf forme l'élément principal du Persan. Mais des amours d'esclave, cela s'étaît-il vii jamais, au théâtre du moins? Sagaristion, Tesclave amî de Toxile, fait l'objection, et son camarade y répond comme il peut (1). Les maîtres sont en voyage, et les libertés de la servitude, sî elles se donnent ici plus de carrière que dans le Stichm^ se justifient mieux par cette absence. C'est la fable des souris et du chat.

Toxile aime une esclave comme lui, qui est au pouvoir de Dordalusle prostitueur. Il pousse celuici à acheter, en échange de sa captive, la fille du parasite Saturion , qu'il fait passer pour une étrangère. Une^ois Dordalus mystifié, et Toxile en possession de celle qu'il aime, la pièce se termine par les fêtes joyeuses qu'il donne à sa maîtresse, et par les désappointements du prostitueur. Pour arriTer à arracher à Dordalus la belle Lemnisélène qu'il possède, l'argent a été nécessaire. Chose remarquable ! les esclaves, du moins ceux-ci,* trouvaient à emprunter (2) ; mais ce ne devait être qu'à un au*-

(d) Pers(i^ 26, sqq.

(2) Id. 65.

390 ÉTCDES sua U COUéDIE tATINE.

tre esclave de leur espèce (1). Sagari8tion« qui s'est mis en quête d'argent, détourne une somme ronde que son maître vient de lui confier pour acheter des bœufs; elle servira tout à la fois à afiËranehir les amours de Toxile et à jouer un bon tour à t ees vieux ladres de maîtres, avides et livides, qui tien» nent le sel sous le scellé dans la salière, de peur qu'un esclave n'y touche (3). » Le temps des ser^ viteurs réservés et des maîtres confiants était déjà bien loin, et ceux-ci pourront bientôt répondre, pour leur justification, par ces vérités dont nous avons montré la preuve partout :

« Maintenant on est obligé de scdler les aliments et b boisson pour les soustraire aux rapines domestiques, G*est àqoQi nous ont réduits ces légions de serviteurs, cette foule d'étnmgers qui peuplent nos maisons , et nous forcent d'employer im nomenclatew\ même pour nos esclaves, U en était aatrement chez les vieux Romains. Un Marcipor et un Lacipar^ compatriotes de leurs maîtres , mangeaient à leurs tables, avaient ton les vivres ë leur disposition , et le père de famille n*svait pu besoin de se garder contre ses domestiques (8). »

Une fois que Toxile a recouvré le prix de la rançon de.Lemnisélène, et qu'ainsi il a affranchi son amante sans dépenser rien , il reprend plus que jamais cette importance de mattre, si habituelle aux

(i) G*est ainti que Geta piète à Dare, voir Pkarmicn, se. i et t.

(2) Id. S63. G*était ordinairement avec un anneaa (pi^ûQ N^IftiU €t Gicer. Epist, ad famil, Martial, xvi. 26. — Epig, tx. 89.

(3) Piin. HisU nat, xxuii. 6. Tout ce chapitre de Pline eit carleiiz par le contraste du luxe de son temps avec les mœurs d'autrefois. Il j est surtout fait mention de Kusage des anneaux. — Gf. Caâm* SS, «• Afif(eph. Lysisfr, 1192.

LES SSGLÂl^BS. SOI

vftlets quand leurs patrons sont absents. Ilrégaleses bons compagnons de servitude. Il fait dresser des lits devant le logis et y fait placer tous ceux qui Tont servi. Lui-même y prend place à côté de «a Lemnisélène qui est nommée la reine du festin, dictU'-* iri(t (1 ). Tous les coups, toutes les insultes sont pour Dordalus, le prostitueur mystifié; les injures pieu** Tént sur lui de toutes parts. Un seul personnage cependant essaie de ne pas prendre part à cette dis^ tribution de mauvais traitements. Lemnîsélène sa souvient qu'elle a appartenu à Doi^dalus, et n'ose le frapper ; mais Toxîle lui rappelle que c'est lui , Toxile, qui l'a aflfranchîe, et qu'elle lui doit tout , même l'obéissance. Il faut donc qu'elle insulte son ancien maître comme le font les autres. Les réflexions de Toxîle sur ce goût d'indépendance que veulent prendre les affranchis suffiraient pour nous montrer dans quel asservissement restaient encore ceux qui croyaient avoir échappé à toute servitude par raflfranchissement (2). Les amantes d'esclaves sont , par leur rang , au-dessus des prostituées. C'est ce que Stlchifs disait déjà en embraâ-* sant sa Stéphanie (S). Tôxile de même déclare que

(1) Persay 761 ; voir toute la première scène de Tacte v.

(2) Id. 821 , sqq. Voir dans le Pœnulm^ 380 , les menaces méprisantes faites par Âgorastoclès à des affranchis appelés en témoignage. — Cf. Gœcilios, Chryaiuê, ft*agm. édiU Bothe, p. 131, 2* partie. — ITorac Sat, n, S. 282. — Térence ne nous a pas dit si les témoins du Phormion , advo-* cati, sont de même des affiranchis ou des citoyens. — Comparer avec la réponse hardie des a£flranchis du Pœnulus , le curieux dialogue d'un a?** franchi atec un chevalier romain, dans Pétrone, Satyric, c 57.

(3) Stichus, llik.

292 ÉTUDES SUR ul comédie latins.

Lemnisélène serait devenue une prostituée deDordalus si elle n'avait été délivrée par son ami Tes* clave.

Une dernière analogie peut faire rapprocher cette pièce du Stichus. C'est le rôle de Pegnion , le petit esclave. Lui aussi, comme Dinacion , et plus que lui, se distingue par ses malices et ses réparties. Plus que personne, il accable à la fin de la pièce, le pauvre Dordalus de railleries, de horions et de mépris. C'est lui aussi, qui tout entier aux ordres de Toxile, verse le vin au milieu du repas joyeui: (1), lorsque d'autres esclaves ont lavé les mains aux convives (2), et que Toxile a couronné de fleura la reioe du festin (S). Tout son rôle peut se résumer par cette pensée qu'il exprime : « Dans ma carrière, ditil , c'est la hardiesse qui fait le succès (4). »

Les hardiesses de toutes sortes sont le fond de cette comédie : Un prostitueur battu en plein théâtre, une fille de condition libre se déguisant pour servir les intérêts d'un esclave , un parasite aux ordres d'un valet , une orgie d'esclaves sur la scène; tout cela est plein de toutes les hardiesses. 11 en est une cependant que Plante n'a point osée, parce qu'il

(1) Persa^ 762.

(2) Cf. MosteU. 307. — Virgil. jEneid. i. 705.

(3) Cf. Horac 0(L ly. 14. A. — Plutarq. Sympoê. yiu 8. — Voir, pow tout ce rôle de Pegnion, les scènes 2 et A de l'acte u et la scène S de Tade Y. Je n'ai pas cru nécessaire de mentionner à part le personnage de Sophoclidisquc, la suivante de Lemnisélène (act. u. soèn. I). Noua n*aTOÎis d'elle qu'un seul aveu à noter, c'est qu'elle aime à boirct vers 171.

aurait dépassé les bornes d'une licence vraisemblable, c'était de mettre au nombre des convives de Toxile l'homme libre qui l'avait servi , le parasite Saturion.

L'esclave dans l'amphithéâtre, c'est-à-dire en un lieu où il ne devait pas être, figure un instant dans le prologue du Pœnulus. « Arrivent les esclaves qui envaliissent les gradins! qu'ils laissent la place aux hommes libres ou qu'ils paient pour devenir citoyens (1). » On ne dit pas plus brutalement à des intrus de quitter la place. Nous savons par là que les esclaves se permettaient, à cette époque déjà, d'envahir, contre leur droit, les places des hommes libres au théâtre. Dans la comédie grecque, les esclaves de la scène jetaient aux spectateurs des noîjc de leurs corbeilles pour allécher leur appétit en même temps que leur gaîté. Xanthias dans les Guêpes d'Aristophane, Trygée dans la Paix et Plutus dans la pièce de ce nom (2) blâment ou mentionnent cette coutume des poètes comiques de la Grèce ; mais il n'y a qu'à Rome que les esclaves se montrent aussi envahissants, non plus sur la scène, maïs dans l'amphithéâtre. Au VII* siècle nous en avons un frappant témoignage dans le discours sur la Réponse des arus-

(1) Pœnidus, prolog. 23.

(2) Arisloph. 5f vjx««, 5». — nXçîkoi, 797, — Ëi^nvvj, 963,

ii9/i. ÉTUDES sua LA GOHBOIE LATINE.

pices que Gicéroo opposa aux raeoéed de Glodius c « Une troupe innombrable d'esclaves ramassés daûs toutes les rues, déchaînés à un signal donneuse pré* cîpîta tout-à-coup dans le théâtre par toutes les ?oû* tes et toutes les portes. » C'était aux fêtes de Gybèle. Nulle Romain n'avait osé y assister, à cause des excès et de la multitude des esclaves (1). Pendant la représentation, quelques-uns, les pedîsequij ceux que nous appellerions aujourd'hui valets de pied, couraient au cabaret et se gorgeaîent de taries et de vin (2). Ce n'est pas contre ceux-ci que Plaute, dans son prologue , prémunit les maîtres; ce nW pas eux sans doute que Glodius avait lancés au théâtre pendant la célébration des fêtes Mégalésiennes. Milphion, l'esclave de Pœnulus, s'est chargé là, comme dans les autres pièces que nous avons parcourues, de faire triompher les amours du jeune Agorastoclès. Ce n'est pas cette fois Targent qui manque pour gagner le prostîtueur, maître de la belle convoitée , c'est l'esprit nécessaire pour la lui enlever et, avec elle, sa rançon. L'esclave propose un moyen judiciaire, une querelle de citoyen à receleur, qu'oA soulèvera entre l'amoureux et le prostitueur qui garde son amie. Le fermier Collybisc us ira chuchcr, sous le costume d^un étranger, une femme et du plaisir dans le repaire du prostitueur. Deft

(1) Vid. Cicéron. De Arusp, responsiSf cap. il, 12, iS.

(2) PœnuU prol. ai. — Ces pedisequi faisaklit pivlfeée «MnlCBi Je» servoUf dont les alfiraBCfais ¥Oit parler plos liaa, id« ^SS«

tW E6CLATE6. 296

témoiz» achetés d'avance par Agorattcclèd Ty amèneront Plus tard Agorastoclès viendra réclamer le fermier son esclave et Torque le prostitueur en aura reçu. Celui-ci niera qu'il ait l'un ou Tautre en seâ mains ; les témoins attesteront le contraire et , la loi condamnant à l'amende du double le receleur d'un esclave et de son or, le prostitueur sera obligé de livrer toute sa maison pour libérer sa dette. On le voit, c'est sur une chicane juridique que repose l'originalité de cette intrigue que Plante a cherché à relever par l'étrangeté du costume/ du langage et des esclaves carthaginois, introduits dans la pièce. Malgré cet ornement accessoire , le Pœnulus n'est pas moins une ébauche où Tauteur n'a rien suivi et complété , pas même son plan primitif de contestation judiciaire, car il ne tarde pas à substituer à la revendication d^un esclave et de son or, celle de la b'berté pour les deux captives qui sont au pouvoir du prostitueur. Celui-ci les livre à la fin sans combat, sans même chercher a reconnaître la sincérité du parent qui les réclame, et la pièce se termine par deux dénoûments différents ^ comme pour at-tester que l'auteur ou ses successeurs n'étaient pas satisfait» de la conclusion de cette fable.

Le génie de Milphion n'a pât l'occasion de S'cxercer largement, puisque c'est l'arrivée inattendue du Carthaginois Hannon qui sert à dénouer la pièce , sans le secours de l'esclave. 11 se rejettera sur des

296 ÉTUDES SUR LA GOMiDIE LATINE.

saillies sans valeur, sur quelques réponses équivoques ou insolentes pour justifier son rôle de rusé serviteur (1) et, comme tous les esclaves, il rougirait de donner à son maître des préceptes d'amouc platonique ("2). La beauté pudique n'a pas d'attrait pour lui : à l'imitation de ses égaux, il ne croit qu'au vice chez les femmes. Il le prouve bien par ce ton langoureusement railleur dont il aborde la belle Adelphasie ,1 u i prodiguant d'abord avec une tendre ironie les noms les plus doux :

Mea voluptas, meae delicis, mea vita, ms amcenltas, Meus ocellus, meum labellum, mea salus, memn saTiiim, Meum mel, meum cor, mea colostra, meus mollicolus caseasi

ensuite (â), insultant la jeune captive, celle qui était restée pure dans sa misère, qui n'étaitpas encore allée chez l'édile poury changer son nom ingénu contre un nom de courtisane (/j), et qui s'enorgueillissait de sa noblesse (5). Enfin, la nourrice Gidcnnemé ne se montre qu'un instant et la suivante d'Adelphasie nous apprend que les servantes ne recevaient quelquefois du maître qu'un salut de rebut (6).

Nota. A la suite du prologue , j*ai repris la série des numéros de diA* que vers, à partir du numéro 1. L^éditeur de M. Naudet , dans sa seconde édition, reconiiait quMl s'est trompé en suivant Tordre des niuDén» sans ' discontinuer, à partir du premier vers du prologue.

(i) Id. Voir les deux premières scènes de Tacte i et la scène 2* de Tacte IV. #

(2) Id. 150.

(3) Id. 233-68.

(A) Id. 1006.

(5) Id. 1071.

(6) Id. 228. — Cf. Menœc/m, 101.

Syncérastus, de son côté, resclave du prostitueur, ne sert qu'a dénoncer avec mépris tous les vices de Tengeance des lenones et Tenlèvement des filles du Carthaginois (1). Le fermier Collybîscus n'apparaît qu'un instant et ne remplit qu'un rôle d^tUilité fort secondaire. Je ne trouve à remarquer que quelques détails sur les amours des esclaves qui choisissaient « des prostituées de la rue , des bonnes amies des gardes moulins, sentant la boue et le chenil, des filles à deux oboles »(2). Ces deux oboles même, les esclaves des prostitueurs n'avaient pas toujours à les payer : car Syncérastus, grâce à sa: place, trouvait des amies gratuites (8).

Ce serviteur, trahissant le marchand de courtisanés, son maître, en faveur de la jeunesse, delà beauté, du malheur, des bonnes mc&urs, nous avait donné l'idée d'un esclave de prostîtueuf , digne dans le mal et trompeur par honnêteté. Dans le Pseudolus^ Bâillon, le lefw de la pièce, veut nous donner de ses esclaves une opinion différente. 11 les mal-

Ci) Pœnul. 694-716.

(2) Id. 134. — Cf. Horac. Epist. î. 14. 22-Î7. — PseudoL 183. 191. 930. — Philémon. Fragm. xxxi, édit Didot, p. 123. — Pomponias, Prostibulum, fragm. 7, édit Bothe, p. 120 (2« part.). —Voir dans Quintilien, InsU oraU Yiii. 6, les noms ignobles que Cœlius donnait h Glo^a»

(3) PœnuL 739.

traite 5 les accable des noms les plus méprisables et justifie presque par ses brutalités ce que disait tout-à-l'heure Syncérastus de cette classe ignoble des prostitueurs. Le monologue par lequel BalIioD débute est curieux pour nous : il détaille les attributions de chacun des serviteurs du teno. L'un est chargé de porter Teau (1), l'autre de fendre le bois (2) ; celui-ci doit approprier la maison (S) » celui-là a l'intendance de la salle à manger, de l'argenterie (II). L'esclave marmiton préparera, pour l'anniversaire de la naissance de son maître, un jambon, une tétine, un filet (5)« Un autre , plus jeune, portera devant son maître sa bourse bien garnie (6). C'est toute une administration (7), sans compter les ordres multipliés donnés aux courtisanes qui doivent rapporter de si gros bénéfices au maître. Ces marques de domination et de rapacité ne lui concilient point , on le pense , raffectîon de ses serviteurs. Au troisième acte, l'un d'entre eux vient, comme Syncérastus, se plaindre de sa dure condition chez un pareil homme, à qui, par sar-

(1) Pseudolus, 153.

(2) Id. 154.

(5) Id. 162.

(6) Id. 166. — Cf. 233. 235* 846, sqq. — Menœchm. 171. ISS.

(7) Cette distribution d'emplcMs di?ers, provincia^ est rappelée louvoit ailleurs, Stichus, 678. — Tércnce, Phormio, 72. — CL Caj^Hw, 408» «^ Atacrob. Satw^ti, i. 7.

croit d'infortune, tous ses esclaves sont obligés de faire un présent au jour de sa fétç (1).

On le voit, c'est le personnage du prostitueur qui est le plus important de la pièce du Pseudolus. C'est celui dans lequel excellait Tacteur Roscius. L'esclave qui donne son nom à cette comédie y a un rôle secondaire et ne se distingue en rien de tous les valets qui ont pour mission de trouver de l'argent pour leurs maîtres amoureux. Etcepéndant, selon Cicéron, c'était là une des pièces dont Plaute s'enorgueillissait le plus, A quels mérites doîteUe cette prédilection du maître? A l'enjouement toujours facétieux de Pseudolus, plutôt qu'à son habileté, puisque c*est le hasard, l'arrivée d'Harpax qui le tirent d'embarras ; à Timportance et aux mécomptes du prostitueur, personnage méprisé tout ensemble et recherché des Romains, et aux mystificateurs qui remplissent cette pièce d'un bout à l'autre, depuis le cuisinier qui déploie une in$o-p lence et une rapacité sans égales jusqu'à l'esclav^J Singe qui se montre encore plus madré que le joyeux Pseudolus.

Quelques bonnes pensées viennent cependant çà et là jeter un jour moins douteux sur ce rôle de serviteur et expliquer les préférences du poète. Contre l'oixlinaire des esclaves de son espèce» Pseu-

(1) Id. 770. — Cf. Martial vu, 86 ; x, 29, 87. — Ju?éna!, ix. 50. — P«lroii. Satyr» c. 30. — PlUk iv. Ep. 9.

dolus s'irrite de la proposition faite à Galiâore de Yoler son père (1) ; ailleurs, il dit en riant qu'il ne veut pas donner le mauvais exemple d'un esclave dénonçant son jeune patron à son vieux maître (2) et , dans toute la scène qui ouvre la pièce, à travers vingt badinages destinés à égayer le petit peuple gourmand de pois chiches et degrés mots, on reconnaît un esclave vivement ému des inquiétudes du jeune Calidore et décidé à le délivrer à tout prix. Il ne tarde pas à le prouver par cette prière qu'il adresse au misérable Ballion et où lui, le pauvre esclave, se porte garant de son maître :

(( Rends-tôi à nos pridres, Ballion. Je sois son garant, â ta as peur de l'avoir pour débiteur. Avant trois jours, je tirerai n'importe d*où, de la terre ou de la mer, l'argent qu'il te faut (3). »

Il y a donc quelques traits du caractère dePseudolus qui sont en rapport avec ces maximes d'affection servile que l'esclave Harpax développera

(1) PseudoL 275. Ces sentiments de respect paternel auquel GalidoK s^associe sont rares chez les amoureux de Plante et cbes leun dignes valets. Ils diraient plutôt la plupart comme Mascarille :

Votre père fait voir une paresse extrême

A rendre par sa mort tous yos désirs contents.

Philolachès, Mostellar, 233, voudrait qu*on lui annonçât la mort de «m père. — Strabax, TrucuL 613, demande la ruine de son père et de sa mère pour enrichir sa maîtresse. — Voir Âristoph* , (HêeauaB^ i8a5*40, oe qu'il dit des écoles où Ton apprenait à battre et à étrangler son père pour en hériter plus vite. — Cf. Boechis, 474* — Naevius, TriboieiuSf édit. Klussmann, p. 177. — Atinar, 511.

(2) id. m.

(3) Id. 302. — Ballion reHise une garantie pareille, comme aiOeorii

tout-à-l'heure (1). Messénîon des MénechmeSj Phaniscus de la Mostellaria sont de même souche que cet Harpax, esclave pédant qui psalmodie de belles sentences sur les devoirs de sa classe et qui, dans sa fidélité rigide, songe plus à sa peau qu'à son maître. Harpax, s'il eût été au service de Tartufe, aurait comme Laurent , serré religieusement ta haire et la discipline de son maître*, sans sourciller jamais, sans y faire le moindre pli. Pseudolus au contraire, comme le Crîspin du Légataire, mêle tous les tons, gronde son vieux maître au besoin (2), pour sauver le plus jeune, et, à certains instants, montre plus de cœur, au milieu de ses folies et malgré ses écarts sans nombre, que ces serviteurs qui ne mettent le dévoûraent que dans leurs sentences et érigent la fidélité en une étroite arithmétique.

Ces folies de Pseudolus ^Ressemblent quelque peu à celles des esclaves de VJsinaire comme la ruse par laquelle il se fait passer pour l'homme d'affaires de

Curculio, 504 , sqq, le parasite refusera la garantie du prostitueur. Parasites, esclaves et prostitueurs sont race de fripons ; ils se connaissent trop bien pour accepter la garantie Tun de Tautre. — Voir, pour la garantie du prostitueur, ordinairement nécessaire dans la vente de ses esclaves, Perm^ 729. — Mercator, A40. — Cf. Digest, tit. 2, leg. 37. — Le mot mancipium finit par signifier l'esclave lui-même. Voir à ce sujet un curieux chapitre d'Aulu Gellc, iv. 2, sur les vices rédhibitoires de l'esclave.— - Déjà au temps de Piaule, ce mot signifiait une propriété quelconque; voir Trinum,, 377 , et rexplicalion qu'en donne M. Creuzer, dans un mémoire sur ies causes de ^esclavage chez les anciens» Mém* acad, InseripU S* sér, xiv, p. iO«

(1) Pseudol. 1080-1100.

(2) Id. /i59.

Ballion est imitée de celle où Léonidas simule lê personnage de l'intendant Saurea (1). La familiarité de Liban et de son collègue avec leur màttre, leurs orgies faites en commun justifiaient leur au*^ dace. Ici aussi Pseudolus partage avec Galidôre jusqu'à sa table et ses maîtresses (2)» Il est doiic fa^ cîle de reconnaître ce masque d'esclave et d'en expliquer les traits divers : mais il manque d'originalité pour nous.

Un autre personnage , plus original peut-être, devait égayer cette comédie. C'est lé cuisinier, rôle épisodique ici, mais curieux par ses in*» discrétions. Dans la vie débauchée des Romaiosj au milieu de ces scènes licencieuses qui plaisaient à la foule parce qu'elle s'y reconnaissait dans chaque personnage, dans chaque passion, la gourmandise, je l'ai dit ailleurs, devait figurer î côté de tous les autres excès du sensualisme. Le cuisinier avait donc sa place marquée sur le théâtre de Plante (3). Ici le luxe n'a point encore atteint tous les cuisiniers : la plupart d'entre eux ne sont pas achetés à des prix fabuleux et ne font pas partie encore d'une maison de maître, y en?a-

(Ij Voir toute la scène à, acU ii de VAsînaire,

(2) P$eud, d2Â8.— Cf. 928, les régals de toutes sortes qa*il promet & na confrère pour prii de ses fructueuses fourberies. — - Tout le mono!ogtie^ scèn. d, acl, v, est rempli de détails curieux sur le cynisme des mœars, les folies des maîtres et des valets, et fait réfléchir au gofkt singulier de Taiidltoire pour ces sortes de tableaux.

(3) Voir plus haut p. 70.

hissant la place de toutes les autres classes subalternes, comme Pline s'en plaindra plus tard (4). Les citoyens, dans Plaute , vont retenir leurs cuisiniers au marché, pauvres esclaves qui ne trouvaîent souvent à louer leurs services qu'à vil prix (2), et qui se rejetaient sur le vol pour augmente^ leurs ressources. Ce sont les mœurs primitives, c'est la misère ou l'économie des maîtres qui mettent une distance entre eux et l'esclave de la cuisine. Le maître y gagne sans doute en bonne santé et surtout en revenus : sa maison dépense moins, et sa sobriété le fait vivre plus longtemps. Mais l'e^ clave cuisinier abandonné sur le marché comme une denrée, y perd en bien-être, en talent, en éducation quelque peu rn orale, parce que le manqué de bien - être avilît le cœur et abrutît l'esprit , et je ne serai pas tenté de me plaindre , comme Pline, le jour où le cuisinier fera partie de la maison de ceux dont il délecte Testomac, et sera acheté à des prix exorbitants , comme un objet inestimable. Oui, les citoyens y perdront leur santé, leurs biens, leur opulence, le goût de la vie peutêtre, comme cet Apiciusqui s'empoisonna de dou^ leur parcequ'îl ne lui restait plus que dix millions de

(4) Plin. HisU nat, ix. 81. Voir plus haut page 290 el noteB. — M. Naudet me semble avoir été trop exclusif en avançant, Autut,, note da vers 236, que, chez Plaute, les cuisiniers étalent tons loués sur la place. Cylindre , des Méneekmes , et Carion , du Fanfaron, étalent de la maison dk maître. ^

(2) Il en était de même aux premiers temps de Rome, dit PRne, ffisU nat, XVIII. 28.

S0& ÉTUDES SUE tA COMÉDIE LATINE«

sesterces pour satisfaire son appétit de gastronome; mais le plus malheureux des deux, Tesclave cuisinier y gagnera, il aura un gite et la fortune , et c'est du plus misérable que je suis préoccupé.

Dans CAulutaire^ Congrion et Anthrax, les deux cuisiniers de louage, trouvent le moyen de médire de l'avarice d'Euclion qui les a engagés, parce que leur goût de rapine est contrarié dans cette ms^ison par la parcimoniedu maître (1). La déesse qu'ils implorent le plus ordinairement, c'est Laverna, la protectrice des voleurs, elle que le malheureux Anthrax prie sans doute tout bas de lui faire trouver de la besogne plus fréquemment qu'aux seuls jours de marché ; car un cuisinier nondinaire , comme il s'appelle, est un pauve cuisinier (2). Ailleurs, dans le Charançon^ le cocm se mêle de divination avec Tesclave Palinure (8). Celui du Mercator^ personnage épisodique comme les autres, ne reçoit comme eux qu'une drachme de salaire et se félicite, mais en vain, de manger avec ses aides le dîner qu'il va préparer, parce que, dit-il, c'est un festin d'amoureux et que les amoureux se repaissent plus ordinairement de baisers, de propos, et de doux regards (&)•

Mais aucun d'eux n'est plus spirituellement im-

(1) Voir AuluU 236.-Â16. — Remarquons, scèn. 8, act n, les dilMraites attributions, provinciœ, de chaque cuisinier. — Cf. Coêiiu a??* iqq*

(2) AuluL AOi et 280. — Dans les fragments de la Cornieuimrimg de Plaute, on trouve aussi Tinyocation d^un esclave ou d^un cuisiiiiar à Lavemee

(8) CureuL 270^ sqq.

{il) Mereator, 734, sqq.

LES ESCLATIS. SOS

pudent que le cuisinier da Pseydobu. C'est un cuisinier de distinction, s'il faut récouter. D se hit payer un didrachme au lieu d'une drachme* 11 a des recettes merveilleuses pour ses préparations : on y\t deux cents ans quand on mange de ses plats. Les noms de ses ingrédients sont e3rtraordinaires , in-> connus ; il ?ante leurs qualités et les siennes avec autant de forfanterie qu'en met sans doute Ballion, qui l'écoute, à faire valoir ses courtisanes et ses propres mérites. Mais le prostitueur ne se laisse guère séduire à ce beau programme. U charge un esclave de surveiller tous les mouvements, les gestes, les regards du cuisinier et se croit trop heureux d'à* voir échappé à ses griffes, furtificœ manuSy parla perte d'un cyathe et d'une coupe (1).

J'ai dit plus haut (2) qu'une classe à peu près pareille, les pêcheurs, avaient avec beaucoup d'autres artisans, tels que les foulons, par exemple, tenu une grande place dans le répertoire perdu de la comédie latine. Le Rudens nous offre à cet égard, dans une scène épisodique, un coin curieux de cette vie de misère et d'insouciance qui caractérise le théâtre des Atellanes où figuraient le plus ordinairement, nous le savons, ces classes infimes et laborieuses. Vignerons, pêcheurs, charpentiers, tous

(1) Pseudotus, 779-892. 939.

(2) Voir page 22 et la note.

les métiers avaient là leur expression dramatique et leur public d'artisans. C'est pour ceux-<;i sans doute» auxquels Plaute tenait à plaire comme à tous les autres, qu'il a glissé dans sa comédie .du Rudens, comme un tableau ou un souvenir de la vérité, cet intermède où apparaît une troupe de pêcheurs (1). Leurs hameçons, leurs lignes sont toute leur existence, c'est la mer qui leur donne à manger.

« S'il n'arrive pas bonne chance et si nous n'avons pas pris de poisson, nous revenons salés et baignés, purs et nets k b maison, et nous nous couchons sans souper. »

A côté de ces hommes du peuple , p&uvres maïs libres, et, pour compléter, on le dirait, le tableau de cette vie des pêcheurs, l'auteur a mis un esclave pêcheur attaché à la maison du vieux Demonès, le père de cette comédie (2). Gripus, c'est le nom de Tesclave , est l'instrument du dénoûment : il trouve une valise où sont contenus les objets qui doivent faire reconnaître à Demonès la fille qu'il a perdue et rendre à celle - ci Pleusidîppe qu'elle aime. Ici les caractères de cette classe ressortent avec une vérité frappante. Le pêcheur se lève et travaille

(i) Rudens, 20S-il7.

(2) Id. 818, sqq. — Dans les Nauiœ de Nae^^os, éd. Khusmaiin, pu iOS, il y a une dédicace à Neptune analogue au début de Gripus^ — VmrLudliiUy IV. lÂ, un fragment qui semble êlrcl^oiTre d^un pècbeur. — Gf.VarroD, SaU Alenipp, OËliler. 89. 2. 229. — On est étonné que Pignorius, p. 556, et Popma, p. 101, n'aient pas cité le Grlpns du Rudemê an sujet te eMfaraes pécheurs.

LES B8CLATES. S07

bravement; il n'attend pas que le maître vienne dire : debout à Touvrage (l) ! Il est rapace et défiant : il sait se défendre avec finesse et lutter de so» phismes avec ses camarades d'esclavage (2). Son esprit de chicane , aiguisé par la crainte de perdre sa capture, finit par le rendre tracassier et menteur. Cette fois les deux parties , Grîpus et Trachalîon , avaient accepté un arbitre pour vider le différend. Ce juge, c'est Demonès, le maître du pêcheur. Mais ^elui-ci, sur le point de perdre sa cause, change d'avis et de tactique et, quand Demonès a an* nonce que son esclave remettrait les abjets qui appartiennent à la jeune Palestra, il ose riposter; Non, par Hercule , je ne veux rien lui donner (3) ! Toutes ces scènes de luttes et d'arguties, évidem*ment destinées à parodier les plaidoiries du Forum, mettent en évidence, à côté de la duplicité du serviteur , l'autorité finalement respectée du patron. Demonès qui est resté pauvre parce que, dit Gripus, il a trop de scrupules et de délicatesse (4) , s'était vu un instant bravé dans sa loyauté de maître parce qu'il réclamait, en cette qualité, un talent promis à son esclave (5). Grîpus , que la misère rend

(1) Btirfcns, 828. •

(2) Voyez toute la scène 3* de T^cte i?. Les discussions sur le poisson* valise et sur le domaine commun de la mer sont d^une vivacité et d*ane finesse incontestables. Il y a là quelque» réminiseeiiees de la scène des ferlf dans Casine, act. ii. se. 6.

(3) Id. 991. sqq.

(4) Id. llAa.

(5) Id. 1290, sqq, — Cf. là ISOi.

SOS ÉTUDES SUR LA GOHl&DIE LATINE.

avide, acharné , et qui dispute en désespéré la proie qu'il voit lui échapper , reproche à son patron de ne prendre les intérêts de son serviteur que par une feinte indigne et de ne songer après tout qu*à hiimême»

« Tue-moi , ajoute-t-il avec une audace où éclate toute sa basse cupidité, tue-moi si tu ?eux, par Hercule ; mais je ne me tairai pas , à moins d'un talent pour ma soutnission. »

Les autres personnages serviles, Trachalion l'esclave de Palestra, et Sceparnion l'esclave de Demonès, n'offrent aucune particularité nouvelle. Le premier, à part quelques bouffonneries qui déparent son caractère , n'est remarquable que par le dévouement persévérant et actif qu'il témoigne pour sa maîtresse (1).

Stasime, l'esclave de Lesbonicus, dans le TrînamuSf me semble un des esclaves les plus intéressants de tout ce théâtre. Flavius, dans le Titnond* Athènes de Shakspeare , offrirait quelque analogie avec Igi, s'il n'était trop sérieux dans son attachement et s'il mêlait quelques traits de la gaité d'un serviteur à la gravité un peu septentrionale d'un intendant moraliste. Le Caleb de Walter Scott, plein de bonne

(i) Voir les passages principaux de son rôle qui peuvent serrir à le Adre distinguer, Rvdens, 277. 318. 523. 535-614. 750. 1083.

humeur au milieu des ruines de la fortune de sir Edgard de Rawensvood, Caleb dévoué par l'action, enjoué par les paroles, avare de sentences, mais non de saillies, déployant toute sa finesse d'intendant à dissimuler aux autres la misère qui règne dans sa maison, et toute son affection à garder la distance qui le sépare de son maître, ou à cacher même à sir Edgard l'abîme qu'il côtoie, Caleb est bien plus près de ressembler à Stasime. Ce qui les distingue c'est la différence des époques , c'est que Stasime met quelquefois la morale à la suite de ses joyeusetés, tandis que Caleb ne la montre que dans sa conduite.

Stasime n'ose pas dire tout haut dès l'abord à son maître, qui ne se croît pas encore ruiné, à quel degré de misère il est descendu. C'est à part qu'il gémit. Flavius dit aussi de Timon :

« Quelle sera la fin de tout ceci? Il nous ordonne de faire des provisions, de rendre de riches présents, et tout cela avec un coffre yide, et il ne veut pas sonder la bourse ni m'accorder un moment pour lui démontrer à quelle indigence est réduit son cœur , qui n'a plus les moyens d'effectuer ses vœux. Ses promesses excèdent si prodigieusement sa fortune, que tout ce qu^ promet est une dette nouvelle qu'il contracte : chaque parole lui donne un créancier de plus : il est assez bon pour payer encore les intérêts. Ses terres sont toutes couchées sur leurs livres» Oh ! que je voudrais bien être plus doucement congédié de mon office avant que la nécessité me force à le quitter. Plus heureux rhomme qui n'a point d'amis que l'homme entouré d'amis {dus

Ho

funestes que les ennemis mômesl Le cœur me saigne da douleur pour mon maître (1). »

Cependant les allusions directes de l'esclaTe ne tardent pas à ouvrir les yeux du maître. Lesbonicus, qui s'oublie sans cesse pour autrui, force Stasioie à lui dire ; < Tu as pitié des autres : tu n'as ni pitié ni honte pour toi-même, t Et quand le serviteur fidèle voit que la dernière terre de Lesbonicus va lui échapper, il imagine, comme Tyndare des Captifs quand il veut se préserver des révélations d'Aristophonte, ou comme Tranion de la Moktella" ria quand il cherche à soustraire les débauches d'un fils aux regards de son père , il invente un stratagème , il fait croire à celui qui doit posséder cette terre qu'elle est maudite des Dieux et frappée d'anathème (2). On dirait entendre Galeb faisant le récit menteur d'un incendie qui dévore le château de son maître au moment où une société choisie et

(1) Timon d'Athènes, de Sliakspeare, acU i, soèn. 2. — Stasîme, 2Wnumusy 370 :

c {A part,) Le sot I il s*occape trop tard da soin par leqad fl aurait ût commenoer. G^est après avoir maogé sod bien qu*ii s*avise de eompler I •

57 : « G mon maître 1 comme ici en ton absence on met ton bien M pillage I oli I si je pouvais te voir revenir sain et sauf pour te venger de te$ enocmisl. •• Qu^il est difficile de trouver un ami vraiment digne de œ nom et auquel on paisse oonfier ri sûrement ses intérêts qn*on donne sans nul souci I » Cf. Id. 1066.

676 : c Stasime, tu restes seuU Que faire maintenant ? Je n*ai qii*& pré« parer les paquets, à me mettre le bouclier sur le dos... Je vois qa^avant peu je serai valet de soldat, etc. > CC idem, 552.

(S) Id. 47M^i9.

UBê £6GLA¥2S« Ml

nombreuse y attend un festin que le pauvre intendant ne peut lui octroyer.

Mais Galeb garde, jusque dans la coulisse, la distinction d'un vaiet de bonne maison, la noblesse d'âme d'un bon Écossais. Stasime, au contraire, se ressent quelquefois de la grossièreté de l'ergastule, et son gosier s'humecte bien souvent aux dépens de sa raison, en compagnie de quelques misérables esclaves t tous décorés de meurtrissures aux yeux et aux jambes, frotteurs d'entraves, essayeurs d'étrivières. » (1) C'est par là , le dîrai-je? que son personnage est naturel et intéressant. Son affection pour son maître y gagne en vérité et ces détails, qui nous rappellent la servilité du rôle, l'empêchant de sortir de ses limites et de s'agrandir au-delà du possible , corrigent en même temps l'invraisemblance des maximes un peu trop fréquentes qu'on y rencontre (2). Maîtres et valets^ quand la fortune leur était définitivement contraire, s'enrôlaient alors déjà , comme cela arriva plus tard. Dans le Marchand, Charin, au désespoir de n'avoir pu garder en sa possession celle qu'il aime, part pour un long voyage et, en le voyant substituer la chlamyde au patlium, on est tenté de croire qu'il va prendre du service en pays étranger. Stasîme prévoit le même sort pour son maître. Pour lui-même, il pense faire une fin pareille , il va courir le monde , por-

(2) Voir principalement 984, 988, sqq. — Cf. 396, ^72, 1066.

312 ÉTUDES SUB LA GOMÉDIC LATIKS.

tant bouclier et bagage, servir quelque soldat, tenir l'arc et le carquois au bras , le casque en tête, devenir enûn cornes (1), calo ('2), lixa (â) ou cacuta (4)- Hais le sort , ou plutôt l'auteur recompense mieux son zèle. Lesbonicus est tiré de la misère : son fidèle esclave finira ses jours auprès de lui.

Parmi ces hommes des champs qui venaient aux jours de fête se mêler , nous dit Horace , aux citadins pour prendre part à tous les plaisirs de la ville, il y en avait sans doute plus d'un qui, retenu dans les rets de quelqu'une de ces courtisanes , plus nombreuses à Rome que les mouches au plus fort de l'été (5), restait à la ville au-delà des fêtes qui l'y avaient amené et finissait par y perdre son argent et ses mœurs. Tel est le portrait que Plante a voulu dépeindre dans la personne de Strabax du Truculentus (6). Son esclave qui a donné son nom à la pièce , parce qu'il traite les gens avec une brutalité rustique, Stratilax, n'a que deux scènes. Son

(i) Vid. Mereator, 930, et note de M. Naudet.

(2) Voir Perj. Satir. V. 95. — GC Horac. Satir. l 3. àh»— Id. & iOAt BpUt. u ià. Â2.

(3) Vid. Seneq. Phœnie. 597.

{h) Vid. Trinum. 678, sqq. ^Gf. 553, sqq.

(5) TrucuUntuSf â5, 46.

(6) On trouve ausei dans les fragments de Plante une pièce intttnlée : Agroicus,

LES ISCLÂVES. 315

rôle n'est donc qu'a peine esquissé ; il offre deux contrastes marqués, mais il manque de nuances. Dans la première scène, Astaphie, la servante d'une courtisane, vient l'entretenir : il l'accueille avec une brutalité qui rappelle ce vers d'une Atellane :

At ego rusticatim tangam, urbanatim nesdo.

« Moi , dit-il en des vers dont le désordre ou la grossièreté étudiés sentent bien leur campagnard (1), moi, te toucher I que mon sarcloir m'abandonne si je n'aimerais pas mieux m'atteler avec un bœuf à longues cornes et coucher la nuit durant , à ses côtés, sur la litière, que d'obtenir cent de tes nuits, même précédées de soupers. Tu me reproches ma vie rustique; tu as trouvé ton honmie, ma foi , pour lui faire honte avec cette injure ! Qu'as-tu à demander chez nous, femme? pourquoi vienstu te jeter à notre tête toutes les fois que nous venons en ville ? (2) »

C'est une sorte de villicus^ un paysan qui parle, mais un paysan qui en même temps surveille les mœurs du jeune hooime qu'il accompagne à la ville. Ce n'est point un pédadogue, mais une espèce de gardien, comme l'Acanthion de Charin dans le Mercator. Seulement Acanthion est devenu l'aide , le familier de son maître, et Stratilax n'est qu'un espion bourru (3).

(1) Voir Putsch., page 1A36, y, Salveo. Plaute, éditioD Botbe, act. n. scèo. 2. vers 20 et 21, et les commentaires de Grono?» et de Taubmann sur ces mêmes vers.

(2) Id. 247-53,

(3) Id. 21li sqq., et 621, sqq. Comme le Scéiédrus du Fanfaron, il in»-

Mil ETUDES SUR ii COIi£DIS LATINE.

Dans sa deuxième scène , chose frappante I Stratilax est tout-à«fait converti. Ce n'est plus le rustre de tout-à-rheure.

« J*ai tout-à-falt les nouyelles façons : je me sois débit des anciennes (1) ; »

et, en effet, à la manière des fils de famille, des plaisants et des débauchés de la ville, il fait le dameret auprès d'Astaphie , il prend le beau parler au lieu du parler campagnard, il emploie dans ses expressions cette corruption élégante des mots, qui en emporte coquettement la moitié et qui est de meilleur ton que la prononciation minutieusement correcte des ignorants ("2). Cette transformation de manières et de langage , ce contraste de la ville et des champs pouvaient faire sourire un instant la foule , mais cette apparence de caractère ne devait pas intéresser longuement parce qu'il n'y a là ni développement ni gradations.

Un autre spectacle aurait dû frapper davantage

pcctc, il épie, il voit les tuiles tomber du toit du jardin et accuser les fredaines de son maître, qui prend ce chemin-là pour aller chei les ooorti" sanes.

(1) Id. 625-50. Faut-il admettre Topinion qui s'appuie d*un passage de Donat pour supposer qu'il manque des scènes intermédiaires qui devaioit compléter le caractère de Stratilax ? Donat, Adelphe», act t« se Ôf a di^ vers 31 :

a Bene in postremô dignitas personx hujus senrata est ut non perpeluo commutata vidcretur; ut TrucuUnti apud Plautum. » Je ne Yois d*aatre preuve dans ce passage que celle du brusque changement que noos trioiis reconnu dans le personnage.

(2) Voyez 635, sqq., ces sortes de jeux de mots entre viUator el eawMr latar^ caoiUatioMê et cauUt,

LES £SGLA?£^« M5

les galeries : ce sont les aveux de deux esclaves qui viennent d'être mises à la torture. Aucune autre comédie de Plante ne nous avait offert cette situation de la vie servile et nous savons que les tourments de Tesclave n'étaient pas chose importante, intéressante pour le poète. C'est donc plutôt pour les aveux qui les suivent que pour les tortures elles-mêmes que Plante met en scène, cette fois, la coiffeuse d'une courtisane et une autre esclave. Pour nous, au contraire , ce qui nous importe , c'est l'accessoire, le spectacle de deux femmes qui viennent d'être mises au gibet dans la coulisse et qui portent encore sur la scène les liens, la trace et rémotion de leurs douleurs. Dans les Grenouilles d'Aristophane, Xantias demande qu'on inflige à Bacchus toutes les tortures employées ordinairement contre les esclaves.

« Âttachc-le sur le chevalet; pends-le ;.doaae-liii les étrivières; écorche-le; torture-le; verse-lui du vinaigre dans les narines; charge-le de briques; emploie tous les moyens , excepté de le foueUer avec des poireaux et de Tail nouveau (1). »

Cette exception dernière, qui exclut le châtiment plus doux ordinairement appliqué aux enfants, est une preuve nouvelle de la minutieuse rigueur déployée contre les esclaves et de la crainte , passée

(1) Arisloph. Ran, 616, sqq. traduet. Artaud. — CC Val. Maxim, vi. 8. i. — Cf. PlaaU éd. Nisard, fragm. AmphUr, 12. Bacchis, â2. — 6^irbotiaria^ àG, Dans les fragmeots du Cœem^ 40, on lit ce vers :

Si non strenuè fatetur ubi ût aurum membra ejiM exseoemos serra.

S16 ÉTUDES SUR LA GOMEDIB LiTINE.

en usage , de se montrer trop indulgent pour eux. Dans le Truculenlusj la peine est moins cruelle, il est vrai , parce que les aveux ont été prompts et complets, mais les esclaves sont menacées du chevalet et des hommes qui font craquer les o$, si elles ne répètent pas leurs déclarations au public (1). C'est toujours ici , on le voit, une atténuation de la vérité , qui , laissant à la comédie tout son enjouement, n'y vient point inquiéter la gaîté des spectateurs et a été choisie par Plante , non pas comaie une plaie sociale à découvrir, mais seulement comme une variété nouvelle de ses nombreux et intéressants personnages serviles (2),

(1) TrucuL 724-66.

(2) Je n'ai pas parlé de Geta, Tesclave, qui ne parait qa*aii instant Ce n'est encore ici qu'une ébauche qu'il est regrettable de ne pas Yoir s'adi^ ver. Geta, 516, sqq., est un esclave à la façon de Pasquin, du Disgipatemr de Destouches. L'un et l'autre, voyant leurs maîtres dévorer tout leur bioi, ont fait comme ce chien

Qui portait à son cou le dîner de son maître, Et trouvant d'autres chiens qui voulaient s'en repaître» Quand il crut ne pouvoir se sauver du hasard, Leur livra le dîner pour en avoir sa part.

Dissipateur j act i. se 1.

Je n'ai rien à dire non plus du caractère de la coiffeuse Syra , esdave d'une courtisane, demeurant vis-à-vis sa maison, exerçant dans une boati^ que le métier de coiffeuse au profit de sa maîtresse. Voir 376, 577 , 7M« 805. C'est cette esclave qui est mise à la potence et forcée d'avouer una partie de sa conduite. — Voir de même dans les Maeci de Novius, Mnnkf p. 172, un esclave qui a vendu en Sardaigne du fromage pour son maître. — - Voir id. note 167. — Voir Trinum, 222, sqq., la liste de tontes les femmes esclaves attachées au service ou à la toilette d'une courtisane en renom. — Cf. Nonius. v. Vesiipici. — Asinar,f 326. — M. Valéry, Voyages en Italie, tom. m. p. 387, dit que la plupart des magasins y sont tenus par des prête-noms pour le compte de l'arbtocratie romaine, des prélats et des cardinaux.

Il est temps de résumer nos observations sur les esclaves de Plaute. Malgré la conformité d'un grand nombre d'entre eux, j'ai voulu mettre toutes les pièces du procès sous les yeux , autant parce que chacune d'elles différait par quelques points curieux ou originaux que pour préparer plus sûrement le jugement de l'ensemble. Il me semble que les serviteurs du grand comique ont à peu près tous un rapport commun , c'^st qu'ils sont au théâtre pour sauvegarder les passions de leurs jeunes maîtres , et ne doivent avoir d'esprit que pour faire triompher leurs amours. C'est là, si je puis dire, la nécessité littéraire du personnage de l'esclave. Mais qu'on suppose que la jeunesse romaine, au temps de Plaute , fatiguée de l'amour , lui eût préféré la bonne chère, studiosa culinœ^ comme Horace le remarquait plus tard , l'intervention de l'esclave eûtelle été aussi active , eût-elle fait briller de si vives étincelles d'esprit et amené de si piquantes intrigues, eût-elle eu la même importance sur la scène de Plaute? Rien ne le fait penser : c'est l'amour des enfants, en lutte avec l'autorité du père et la parcimonie du chef de la maison , qui a donné tant de valeur dramatique aux masques ser viles. Voilà leur point de conformité presque partout.

Si l'on veut en étudier les différences, on pourra ramener à trois classes principales les esclaves des

vingt comédies qui nous restent de Plaute : 1* Les esclaves obligeants par position ou par une sorte de confraternité avec leurs patrons ; 2* les indifférents ouïes haineux; S"" les dévoués avec ou sans pédan* tisme. Sous ces trois chefs divers le poète a réuni» nous l'avons vu , mille variétés de détails, d'esprit, d'épisodes et de traits remarquables, et, malgré leur étiquette grecque, les a montrés vraiment romains. Les considérations qui se rattachent à chacun d'eux ont été développées ailleurs. Ce qu'il y a de plus eu- .. rieux dans l'étude attentive de ces personnages, c'est la persistance que met Plaute à préconiser par leur bouche, ou à inculquer par leurs exemples, le goût des vieilles mœurs de Rome , l'antique brutalité du langage, l'abandon cynique, l'audace et la bassesse au sein même du dévouement, la résistance à tous les envahissements de la civilisation grecque ou orien* taie. Toutcequise ressent de l'élégance raffinée dé ton et de manières qui veulent tout usurper, il le repousse par les mépris de ses esclaves. Non pas qull ne donne à ceux-ci une sorte d'urbanité qui se pique d'avoir aussi ses grâces et son orgueil, comme celle de Tranion dans la Mostellaria. Mais cette civilisation n'est que relative dans Plaute, elle n'y fait jamais contraste qu'avec la grossièreté des esclaves de campagne. Tranion se parfume et se pavane, mais c'est pour mieux différer du fermier Grumion. Stratilax du Truculentus est transformé dans sa dernière scène, mais c'est pour marquer plus pro-

LES ESCLAVES. ftl9

fondement la différence qui sépare l'homme des champs du citadin, Tout-à-l'heiire c'était un bourru assez honnête , désormais ce sera un mauvais sujet plus civilisé. Hors de là, tous les esclaves de Plante sont plus près de la nature que de la politesse, et l'on n'est point étonné qu'on lui ait attribué longtemps le QueroluSj cette pièce du iv* siècle dont le théâtre du grand comique a été bien certainement le modèle. Le rôle de l'esclave y suffirait à lui seul pour confirmer ce que nous avons dit de tous ses pareils que Plante a dépeints. Il faut avoir connu Chrysale, Epidîque , Pseudolus et tant d'autres , avoir parlé leur langue et rongé leur frein, il faut avoir passé à travers toute cette corruption croissante pendant six siècles et s'être imprégné de tous ses miasmes nuisibles, il faut avoir été vingt fois le maître des vices, des passions, que dis-je? de la vie de ses propres maîtres , pour arriver, comme Pantomalus, l'esclave de Querolus , à ce degré d'avilissement tout ensemble et de dédain qui fait que l'esclave finît par regarder ses crimes comme des droits et se venge de ses humiliations du jour par les plus honteuses libertés de la nuit (1). Assurément ce ne sont pas les esclaves de Térence qui auraient fini ainsi.

(1) Voir le long et fort curieux monologue de Pantomalus, Querolus^ act. u. 8C. â. p. 573, Plante, éd. Lemaire m, et des remarques importantes sur ce sujet dans un article de M. Magnin, Betme des Deux*Mondes,

ann. 1835, p. 666.

Varron, dans une de ses Satyres où il a représenté un cuisinier se perçant le cœur, comme Vatel, d'un couteau de cuisine, parait aussi étonné de voir des esclaves en armes contre leurs maîtres (1). Térence, qui ne vît pas les guerres d esclaves, eût été bien plus surpris encore si on lui avait parlé de réToItes armées des serviteurs contre leurs maîtres. Le goût choisi et policé du commensal des Scipions, cette aris* tocratie de famille au sein de laquelle il vivait et qui, depuis que des philosophes grecs étaient venus à Rome, s'augmentait encore d'une aristocratie nouvelle , l'aristocratie des intelligences , tout tendait dès l'abord à rendre plus profond l'abime qui séparait l'homme libre de l'esclave, tout, jusqu'au caractère froid et réservé du talent de Térence, conspirait à repousser, dans ses comédies, le personnage de l'esclave au second plan. Mais en même temps qu'il lui donnait une action moindre, Térence devait le relever de son abaissement intellectuel. Outre qu'il était lui-même un modèle et une preuve brillante de la réhabilitation de l'esclave, l'auteur avait besoin de mettre le caractère servile

(1) M. TerenU Varro. SaU Menipp,, édil. OEhler. p. 138. ixfii. à t c Noctu cultro coquinari se trajecit, etc.. » 11 s^agit sans doate d*im ouisinier ; et 7 : c Utrum oculi mihi cœcutiunt, an ego ?idl senros in amit contra dominos ? » C^est Varron ou un interlocuteur qui parie^ — Ct p. 218. Lxxxiv. 1.

au niveau des caractères d'élite qui Tentouraient et du ton généralement moral qu'il mettait dans ses fables*

VAndrienne s'ouvre par une sorte d'exposition des théories pacifiques de l'autenr. Simon , le père du jeune Pamphile , choisit pour confident Sosie , esclave qu'il a afiEranchi pour ses bons et loyaux services. Sosie à la discrétion et la fidélité que son maître loue en lui joint une politesse , que les affranchis du Carthaginois étaient bien loin de connaître :

« Je suis heureux d'avoir fait et de faire encxM'e quelque ebose qui vous soit agréaUe , Simon; et puisque vous êtes satisfait de mes services , je n*en demande pas davaoU^e. Mais vos paroles me chagrinent Me rappeler ainsi des bienfaits y (^est presque me reprocher £en avoir perdu la mémoire (1). »>

Susceptibilité délicate qui n'a rien de commun avec cette rébellion du pauvre contre la richesse , que Plante prête à ses plébéiens» émancipés d'hier :

Heus, tu, quanquam nos Hdemur tibi plebd et pauperes Si nec recte dicis nobis, diTes de snmmo loco« Divitem audacter solemus mactare infortunio (2),

Le langage de Sosie ici, Plaute l'eût prêté peut-être

(1) Andria, 41, sqq.

(2) PœnuL 512, sqq.

322 ÉTUDES SUR Lk CùisihlE LATINE.

à son Périplectomèoe du Fanfaron.^ le seul bomiM de bon ton , la seule personnification du monde nouveau que Plaute a essayée. Là même , il mantque encore cette fine fleur de Ménandre, cette urbanité athénienne, ce rien de trop, nihilnimisj qui sont le cachet de Térence et la devise même de l'affranchi Sosie (1).

Sosie, dans sa familiarité soumise» n'a pas oublié que, malgré son affranchissement, il reste encore à la merci du patron qui le traite si bénéfolement (3). Cela peut expliquer sa doctrine, un peu sentencieuse :

Obseqaium amicos, veritas odium pariu (S)

mais cela n'ôte rien à l'inTraisemblance de ce personnage. Sosie était presque inutile ici, car après cette première scène, il ne reparaît plus dans la pièce. Il n'a fait que servir de confident au vieux Simon et n'a aidé qu'à préparer une exposition assez heureuse. Le serviteur le plus important de

(1) Sosie, Àndria, 00 :

nam id arbitror

Adprimè in Tita esse utile» nt ne tfuid nfmk.

Plus loin, le même Sosie « 67, parle des succès de la souplosie et die* dangers de la vérité avec un air d'expérience qu*ailleurs nous aTons appliqué à Térence lui-même. — Cf. Eunuch» prolog. i-3. — Gicér. de AmiCm 24. — QuintiL viii. 5»

(2) In memoriâ habeo, avait-il répondu lorsque Simon lui arait rappdé qu'il Pavait affranchi, h rimStation de Ménandre : 'Evd> oî êslÙXof Bvt* f 9i}x' èXzùOipov.Vafîmnchi nVtait pas hors de la puissance de celui qui était resté son patron. Voir Tacite, Ann, tiir. 26. — Suéton. CUauU th* — Ct Val* Maxim, ii. 6. 6. — Schvveppe, Ramische RechtgeschickUf p. 854, l^t

LES ESGLATES. $23

VAndrienney c'est Dave, resclave du fils de la maison, celui qui,« mettra tout en œuvre, dit Simon^ pour le chagriner bien plus que pour obliger Pamphile, son fils(l).»

Je doute cependant que Simon ait bien apprécie Dave. L'esclave de Pamphile, quand il se consulte pour tirer celui-ci d'embarras, est partagé entre la crainte des dangers qu'il va faire courir à son jeune maître et celle de déplaire à Simon (2), son père» Au moment où il trace un plan de conduite à l'amoureux éperdu, celui-ci s'écrie qu'il souffrira tout plutôt que d'épouser la femme qu'on lui destine, et Dave de s écrier à son tour : « C'est votre père, Phamphile (3), » Belle exclamation 1 respect filial, soumission de l'esclave, sentiment soudain du devoir, influence de l'autorité paternelle, ce mot contient tout, il rachète la mauvaise opinion que Simon voulait nous donner tout-à-l'heure du cœur de l'esclave. Mala mensj malus animusj avait dit de lui le père de Pamphile, dans un de ces moments de dépit où Ton n'est jamais juste, et la suite va nous montrer que le cœur de l'esclave vaut mieu^ que sa tête. PamplUle, d'après son conseil, doit paraître prêt à accepter la main de Phîlumènç qu'on lui offrait, bien qu'il aime en secret Glycère l'étrangère, et qu'il soit père de l'enfant qu'elle va

(1) Andr. 162.

(2) Id. 209,

(3) Id. 381.

mettre au monde. Dave, en conseillant cette conduite à son jeune maître, veut sauver la dignité .paternelle et la déférence filiale. Il sait que le père de Pbilumène , instruit des amours sécrètes de l'homme qu'il destinait à sa fille , ne songe plus i la lui donner , et que Simon ne parle encore de ce mariage à son fils que pour éprouver ses senti-* ments ; fable ingénieuse, il est vrai, qui croisera les circonstances et l'intrigue de façon à faire nattre de piquants contrastes et à serrer adroitement le nœud. Mais, la base de cette invention est-elle bien solide? un mot, un seul mot du père ou de son fils ne peut-il la renverser ? Simon n*a donc pas le droit de parler à Pampbile de sa liaison avec Taimable Glycère ? Il louvoie autour de ce fils qui lui doit et lui témoigne toutes sortes de respects, il prend des précautions oratoires, des faux-fuyants, un masque enfin , comme si les rôles étaient changés et que l'autorité fût passée du côté de Pampbile. Et notre amoureux qui était décidé à tout supporter plutôt que d'épouser Pbilumène , que n'allait-il , au lieu de se laisser duper et de croire qu'elle lui était toujours destinée, que n'allait- il, dans Texcès de son désespoir, auprès du père de celle-ci, confier à sa discrétion sa passion pour une autre, sa prochaine paternité, et fortifier dans ses hésitations ou son refus le vieillard déjà scandalisé des amours du fils de Simon ? Nous n'avions pas vu encore jusqu'ici ces détours d'un père qui veut

gouverner et épargner tout à la fois la conduite de son fils, ce respect pour des relations de jeunesse, et cette morale dont la singularité et le mérite reposent dans la réserve et la convenance (1). Les pères de Plante prennent moins de ménagements ; ils vont droit au but, ils frappent sans hésitation à la porte de la maison où retentit l'orgie, ils connaissent celles qui entretiennent un commerce d'amour avec leurs fils, ils partagent avec ceux-ci comme Déménéte de VAsinaire^ les servent ouvertement comme Philton du Trinumm^ ou les ramènent du toit de leur amie au logis, comme un Sci-* pion Favait fait autrefois pour son fils ;

Eum suas pater cum paUio ab arnica abduxit una.

Quoi qu'il en soit, c'est sur cette discrétion de Simon que spécule l'habileté de Dave. Il sait qu'une réponse respectueuse de Pamphile suffira pour lui faire gagner du temps, et que jamais Simon rie s'ouvrira franchement, hardiment de ses griefs à son fils. La politesse, élément nouveau, épargnera tout, les rencontres, les récriminations, la vivacité de la lutte, et cette prudente retenue soutiendra un instant l'intrigue. Mais Dave a mal compté. Le père

(1) Ménandre, Fragtm incert, éàiU Didot, cnii, avait dit une fois, avec un sentiment bien différent :

Qui commonefacit fiUuui severiter Verbis acerbus ut sit, rêvera est pater.

TraducU Grolius.

de Philumène, sur lesinstances deSimen son ami, a consenti de nouveau au mariage» et les cris de la maternité de Glycère, qu'on entend sur la scène, ne paraissent qu'une supercherie de l'amante pour empêcher le mariage de son cher Pamphfle. De la sorte, ce qui était tout^à-l'heure une réponse sans conséquences probables du fils de famille , devient un assentiment, un engagement qui lie le maître de Dave et renverse les combinaisons de Tesclave» Tout s'arrange cependant : le hasard » plus habile cette fois que les ruses de Dave, fait découvrir au père de Philumène l'enfant de Glycère, le fruit des amours de Pamphile. Le mariage renoué est rompu définitivement. Glycère, reconnue libre de naissance, sera unie à celui qu'elle aime.

Il faut bien le reconnaître, Térence n'a point donné un profond génie à l'esclave de VAndrienne. Ses inventions sont puériles, ses ressources d'esprit mesquines et le hasard, ou l'auteur, est obligé d'intervenir pour le tirer d'embarras. C'est là, à mes yeux, un trait de naturel, le seul peut-être de tout ce personnage. Le serviteur ne devait pas toujours être armé d'esprit et sûr de succès : bien que, par sa situation, il fût le plus souvent exercé à tous les manèges de la perfidie et habile à toutes sortes d'escrimes hardies, inattendues, victorieuses^ ilétâit plus naturel de le faire échouer ou faiblir quelquefois et de donner aux événements plus de force qu'à lui. Sous ce rapport Térence a été vraisemblable.

Mais il ne nous a pas fait pénétrer, comme Plante, dans un de ces caractères à part, mêlés d'insouciance et d'audace, narquois et bons, arrogants dans leur bassesse ou méprisants pour leurs maîtres, types singuliers ou charmants qui se distinguaient si complètement de la société environnante. Dave trace honnêtement à son maître leurs devoirs réciproques. L'esclave doit tout à son chef, son esprit, ses efforts, ses talents : celui-ci lui doit en retour de se montrer indulgent ou sinon de le renvoyer (1). C'est de la morale puérile, qu'on ne s'attendait pas à trouver là et qu'ailleurs encore Dave pratique en chargeant un autre de mentir à sa place, pour ne point faire un parjure si son maître lui demande un serment (2) ,

Afin qae pour nieiv ea es de quelque maqùète^ J'eusse d'un fans-fiiyant la (kveiir toute prête , Par où ma conscience eût pleine sûreté A faire des serments contreja Térité (S).

morale de la pusillanimité, qui donne tout aux apparences, et qui m'intéresse moins qu'une robuste effronterie !

C'est l'esclave abstrait «t sans relief , ce n'est point l'esclave idéal des Captifs de Plaute.

(1) Id. 676, sqq.

(3) C'est un conseil qae Tartufe avait donné à Orgon au si\jetd*ttne précieuse cassette. Tartufe, act« v« se i. 17.

Pamphile , dans VAndrienne^ un instant troublé de rinsuccès des conseils de Daye, s'était irrité, et repenti d'avoir mis sa fortune à la merci d'un vil esclave, servuê futilis (1). Plus tard, dans sa joie d'avoir enfin réussi, il s'écriait que personne n'en serait plus heureux que son cher Dave (2). Dansl'jEcinttçcfe, Ghéréa poussait plus loin l'attachement pour son esclave, il allait jusqu'à lui porter en cachette toutes sortes de provisions dans sa loge (3J. Parmenon, l'esclave important de la comédie, méritait bien cette faveur. Ses conseils sont d'un homme expérimenté qui a étudié le cœur humain, celui de la jeunesse surtout, qui en sait les retours et les contradictions. Parmenon personnifie ici l'esclave moraliste.

Ses conseils et ses prévisions à l'égard de Phedria, son maître amoureux, sont d'une gravité qu'on n'eût attendue que d'un vieillard (4). Mais je m'étonne qu'il garde moins de mesure avec Ghéréa, le fougueux amant de la belle esclave qu'on vient de

(1) Voilà une épithète aristocratique que Plaute ii*eùt jamais domiée à ses esclaves.

(2) Andr. 610 et 965.

(3) EunuchitSt 310. — Cf. Adelpfu, 55&. — Auguste était né dans nm espèce de cellule de ce genre, cella penuaria^ SuéU ÂugusU S«

(Â) Voir EuHuch,, acu i. se 1. 2 ; act. ii. se 2. Son (fialogiieafec lliab, i 00-54» est d'un enjouement rempli de grâce.

donner à Thaïs, l'amoureux Romain dont la passion impétueuse avait besoin d'un frein plus fort. Parmenon en le voyant venir, se dit :

« Bon! voici Fautre à présent qui parle aassi d'anioiir, je crois! O malheureux pèrel si celui-là s'en mêle, tu pourras bien dire que ce n'était qu'un jeu a?ec l'autre, au prix des scènes que cet enragé nous donnera (i). n

On s'imagine que le prudent moraliste de tout-àriieure, l'ami de ses jeunes maîtres, va continuer son rôle et calmer ce sang trop bouillant par quelque topique salutaire. Nullement. C'est Parménon qui , d'un ton badin , propose à Chëréa de l'introduire sous des vêtements d'eunuque auprès de son amante , comme si l'esclave expérimenté ignorait qu'on ne joue point avec de pareilles plaisanteries devant un amant éperdu et qu'il n'y a qu'un pas pour* celui-ci du possible au réel.

Cette contradiction dans la conduite de l'esclave n'est pas la seule ici. Parménon se félicitera tout-àl'heure d'avoir introduit son jeune maître daiQs une maison de courtisanes. Il fait leur portrait avec un art délicat qui rappelle, en les embellissant, les peintures analogues laissées par Plante. Il fallait, dans l'intérêt de Chéréa , le familiariser avec cett« gent corrompue et séduisante « c'est la sauvegarde d'un jeune homme de connaître tout cela (2). »Mais cette description n'est-elle pas un hors-d'œuvre ici, et

(1) Id. 297, sqq,

(2) Id. 922-39.

âSO ÉTUDES SUA LA COHÂDIE LATINE.

ces intentions vertueuses de resctere ne sontelle8 pas une contradiction nouvelleîDansrorigîne Paroienon, après sa plaisanterie, avait reculé, fl avait craint leschàticnents pour lui et rinfamie pour Ghéréa. C'est celui-ci qui, pour rencourager avait dit:

« Est-ce un mal de m'introduire chez des coartisanes, de rendre la pareille \ des friponnes qui se moquent de nous , de notre jeanesse, et qui nons font enrager de tontes les façons?

EstH^ un vilain toar de les jouer une fois comme elles nous jouent t.,. Tout le monde trouvera que j'ai liîefi fait de me moquer d*'elles (1). »

Chéiéa n'avait donc pas besoin de cette salutaire leçon dlont s'enorgueillira Parmenon, Chéréa connaît parfaîte;ment les turpitudes des prostituées, il n*a rien à :apprendre de ce côté, et d'ailleurs ce n'est paa Parme:iion qui définitivement l'y a poussé. L'esclave ^ui s'applaudit, comme d'un trait de génie, d'avoir proposé à Chéréa une substitution de personnes et de costumes, ne brille pas davantage lorsqu'il éc oute la rusée Pythias qui lui fait croire que son jeu ne maître vient d'être surpris en flagrant délit d 'adultère près de celle qu'il croyait une esclave, «et qu'on Ta garrotté pour lui infliger la punition usitée en pareille cas (2). Parmenon, qui devrait savoir que l'esclave de ces courtisanes, dont il

(1) Id. 382, sqq.

(2) Id, 952-960. — Cf. Plaute, PœnuL 86i, 862^ — Miki ffor. Uai» sqq.

LES ESGLAVfiâ* S&i

a retracé Tastuce, peut ne pas être sincère, se laisse prendre à ces faux-semblants, s'en va tout droit, Tians sa terreur, dénoncer Chçréa à son vieux père et tombe, comme le plus simple des vieillards, dans un piège grossier.

En vérité, ce n'est pas là non plus un caractère tranché et conséquent d'esclave. Point de ces mots qui marquent au vif le personnage, rien qui ne puisse s'appliquer à tout autre qu'à un personnage servile. Ce n'est ni tout-à-fait un pédagogue^ comme Lydus , ni un fripon comme Chrysale, c'est une utilité^ comme tant d'autres, qui concourt à former le nœud et à le dénouer; ûgure ternie dans ce demijour où Térence laisse la plupart de ses masques^ en auteur qui préfère les teintes uniformes aux touches vives et les nuances de sentiment aux ca* ractères (1).

(i) J'ai à peine à ajouldr un détail sur Pytbiss ^«sclaTe de la ctmrtisane. Elle est jolie, adroite, et quand elle apprend la violence fkile sur la jeune esclave donnée à sa maîtresse, elle est décidée à se tirer d'embarras, comme Térence aime à le faire, par un silence prudent , vers 720 , sqq. Cependant ailleurs, 855-903, cette esclave courtisane témoigne une saintd indignation d'avoir vu déshtMiorer une fille de condition libre ; elle donne des conseils moraux à sa maîtresse, etc. G*est un changement invraisemblable.

Ailleurs, ^76, il faut iremarctuer !e soin de Parménon à faire valoir les esclaves lettrés. C'était une rareté qui devenait à la mode^ comme celle d'avoir des esclaves noirs d'ÉUiiopîe, 470. — CF. PœnuU i2B9, StichiUy 380, et lYueuL 495, sqq. el dans le Trintm^ 499; une vive épigramme contre les Syriens» *— V^r Boettiger. Sabine, traduct page S67 , sur les esclaves asiatiques» — Tout , M le voit, datts Téraice respiiè, atee les usages de la Grèce, cette éléganœ, ce hixe romains que les victoires d'Asie avaient introduits à Rome. -- Voir 580^03 , tous les détails refhtift aux habitudes des femmes attachées au serviee des GOttrtisaiies> les bains, l'eunuque qui fait partie de son domestique , etc. Un t«bleau est dtins ta

âSO ÉTUDES SUA LA COHÂDIE LATINE.

ces intentions vertueuses de resctare fie sontelle8 pas une contradiction non velle? Dans Torigine Paroienon, après sa plaisanterie, avait reculé, î! avait craint les châticnents pour lui et Tinfainie pour Ghéréa. C'est celui-ci qui, pour Tencourager avait dît :

« Est-ce un mal de m'introduire chez des coartisanes* de rendre la pareille ^ des friponnes qui se moquent de nous , de notre jêanesse , et qui nons font enrager de toutes les façons? Est-ce un vilain tour de les jouer une fois comme elles nous jouent t. ,. Tout le monde trouvera que j*ai hka fait de me moquer d*'elles (1). »

Chéiéa n'avait donc pas besoin de cette salutaire leçon dlont s'enorgueillira Parmenon. Ghéréa connaît parfaite ment les turpitudes des prostituées, il n*a rien à :apprendre de ce côté, et d'ailleurs ce n'est pas Parme:iion qui définitivement l'y a poussé. L'es-* clave ^ui s'applaudît, comme d'un trait de génie, d'avoir proposé à Ghéréa une substitution de personnes et de costumes, ne brille pas davantage lorsqu'il éc oute la rusée Pythias qui lui fait croire que son jeu ne maître vient d'être surpris en flagrant délit d 'adultère près de celle qu'il croyait une esclave, et qu'on Ta garrotté pour lui infliger la punition usitée en pareille cas (2). Parmenon, qui devrait savoir que l'esclave de ces courtisanes, dont il

(1) Id. 382, sqq.

(2) Id, 952-960. — Cf. Piaule, PœnuL 86i, 862^ — Miki ffor. ilttl» sqq.

LES ESGLAVfiâ* ftSl

a retracé l'astuce, peut ne pas être sincère, se laisse prendre à ces faux-semblants, s'en va tout droit, Tians sa terreur, dénoncer Chéréa à son vieux père et tombe, comme le plus simple des vieillards, dans un piège grossier.

En vérité, ce n'est pas là non plus un caractère tranché et conséquent d'esclave. Point de ces mots qui marquent au vif le personnage, rien qui ne puisse s'appliquer à tout autre qu'à un personnage servile. Ce n'est ni tout-à-fait un pédagogue^ comme Lydus , ni un fripon comme Chrysale, c'est une utilité^ comme tant d'autres, qui concourt à former le nœud et à le dénouer; figure ternie dans ce demijour où Térence laisse la plupart de ses masques^ en auteur qui préfère les teintes uniformes aux touches vives et les nuances de sentiment aux caractères (1).

(i) rm à peine à ajouMr un détail sur Pythiss ^«sclaTe de la otmrlisane. Elle est jolie, adroite, et quand elle apprend la violence faite sur la jeune esclave donnée à sa maîtresse, elle «st déddée h se tirer d^embarras, comme Térence aime à le faire, par un silence prudent, vers 720, sqq. Cependant ailleurs, 855-90S, cette esdave courtisane témoigne une saintô indignation d^avoir vu désfatHiorer une fitle de condition libre ; elle donne des conseils moraux à sa maltresse , etc. G*est un cliangement invraisemblable.

Ailleurs, ^76, il faut remarquer !e soin de Parménon à faire valoir les esclaves lettrés. C'était «ne rareté qui devenait à la mode^ comme celle d'avoir des esclaves noirs d'Ethiopie, 47<). — Cf. PœnuU i2B9, Stichiis, 380, et TrueuU 495, sqq. el dans le TWimtm 499; une vive épigramme contre les Syriens* *— Voir Boettigeiv Sabine, traduct pa^ S67 , sur les esclaves asiatiques. — Tout , M le voit, datts Térence lîn^iè, avec les usages de la Grèce , cette éléganœ , ce luxe romains que les victoires d'Asie avaient introduits à Rome. -- Voir 5d<M10d, tous les détails réfhtift aux iiabitudes des femmes attachées au serviee des eourtisattesy les bains, l'eunuque qui fait partie de son domestique , etc. Un tableau «st dans ta

3d2 ÉTUDES SUR LA COMÉDIE LATINE.

Que dire de Syrus de YHéautoniimmwnenos que je n'aie déjà dit de ses deux autres confrères ? C'est toujours sa ruse qui doit sauver deux amants, et rien de plus. L'art de Térence ne cherche pas la variété : c'est encore par une substitution de personnes que l'esclave signalera son génie. Syrus, dont le nom étranger nous a déjà frappés et qui fera souche d'esclaves choisis, et même de riches parvenus, parmi les gens de la bonne société Romaine (1), fera passer l'amie d'un de ses maîtres pour l'amie de l'autre, escroquera dix mines à l'un des deux pères, et aidera à terminer la pièce par une double union. Je n'ai pas à parler des autres caractères de la comédie pour montrer leur insignifiance. Qu'il me suffise de rappeler que là aussi je ne trouve rien qui désigne plus spécialement la livrée servile et que la couleur locale fdiit défaut comme

chambre de la mailresse; il représente un sujet mythologique^ — Cf. Jfo»* telL 823. et tous les détails de bâtisse et d*ornement8 d'architecture qui précèdent. — Ailleurs, 782 > on trouve une allusion à Pyrrhus , qui y par les guerres de Tarente , apprit aussi le luxe aux Romains. Gaton le citait de même dans ce fameux discours où il peignait les progrès de ropalence et des vices de Rome. Tit Liv. xxxiv. /l.— Çt id. xxxix. 6.~Floru8, in, iS. — Voir, pour celle allusion de Térence à Pyrrhus, Lessmg, Dramaturffm Hamburg, n, p. 376, et Bœttiger, Excursus, i. in Specim» novœedUm Ta» renU p. 264 de ses OpuscuL Dresde. 1837.

(1) Voir Horac Sat i. 6. 38. Avec les Damas, les Denys» andei» nom d*esclaves étrangers, ils briguaient les suffrages populaires et arriralent aux honneurs, au détriment des honnêtes familles. (Voir Valckenafir ;i7iff« de la Vie et des Ouvrages d'Horace, i. 294.) — GC id. SaU i, iO, &0. — n. 5, 91 ; 7, 2, 46, 100. — EpisU ad Pison, 114» 287, pour le nom de DafOi *- Cf. Cicer. de Legib. nu iS. — Plm. xxxv. 18. — Plutarcfa* Pamp. !• >— JuvénaU m. 132.

ailleurs (1). Syrus est encore une sorte de pédagogue à part, surveillant complaisant, qui s'occupe plus de batteries à dresser que de cœurs à former. Il semble d ailleurs que Ta uteur justifie ses moyens par la moralité du but (2).

Je remarque un trait de bonté à noter dans ce rôle. Quand il a servi les amours de Clinias , Tamî de son maître, Syrus trouve quelques mots d'é gards affectueux pour rappeler à Clinias qu'il faut désormais songer à Glitiphon.

Nunc amici quoque res est yidenda, in tuto ut coDocetur (8]«

Cette précaution , ces marques d'attachement , Térence les prête dans la même pièce à d'autres esclaves encore. Ménédème , le père de Clinias , quand il a appris le départ de son fils, rentre chez lui , triste , abattu. Ses esclaves accourent , le déchaussent; d'autres se hâtent de dresser la table, de servir le dîner ; chacun fait de soo mieux pour

(1) J'en excepte un seul passage, 983, où il répond à son maître qu'ils auront bon appétit s'ils ne meurent pas de faim*

(2) Heauton, 537 :

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