‹ Etudes sur le Timée de PlatonChapitre 14 sur 140 · SUIT · texte numérisé non relu

SUIT

2 V. Y Argument, $2,3. Ce sont les Stoïciens qui les premiers ont donné au mot l&éai, idées, sa signification psychologique, en considérant les espèces types comme des couceptions de l'esprit. V. le traité De la philosophie, chap. de l'idée, dans Galicn, p. 627, Baie. Cependant Mciners, HisU des sciences dans la Grèce, liv. 8, ebap. 3, trad. fr., t. 5, p. 213, et plus récemment, M. Tldcmann, Diss. Ut. de Deo Plat., p. 66 et suiv., Amst., 1830, ont suivi l'opiulon des nombreux critiques qui soutiennent que les idées, d'après Platon, sont les pensées de Dieu.

S V. note 64 , $ 1-3.

THÉOLOGIE PLATONIQUE. — TBIKItÉ. 51

>hrase où Ton a cm voir également la Trinité chrétienne. Après avoir parlé de la nature du temps, image de l'éternité, Platon ajoute : ÈÇ ouv "kôyovxeù Siocjoictç ÔtoO roiotûtnç irp'oç gpoVou ybten , Tv« yevvïiôn xpôvoç , x. t. X. Suivant Eusèbe t et le P. Mourgues*, cette phrase signifierait : « Le Verbe et la pensée divine voulant créer le temps, etc.» Mais voici la traduction exacte de la phrase entière , où il n'est nullement question du Verbe, seconde hypostase de la Trinité : • C'est donc d'après ce raisonnement et cette pensée de Dieu touchant la production du temps, auquel il voulait donner naissance, que le soleil, la lune et les cinq autres astres nommés errants sont nés pour fixer et maintenir les nombres qui le mesurent. »

J'avoue qu'il m'a été impossible de découvrir aucune trace du dogme de la Trinité, soit dans le Timée, soit dans aucun autre ouvrage de Platon. Au contraire, beaucoup d'auteurs anciens et modernes en signalent presque à chaque page de ses œuvres. La question est importante pour l'histoire des doctrines théologiques. Elle intéresse aussi, comme nous le verrons plus tard, l'interprétation de la doctrine de Platon sur l'origine du monde 3. 11 est donc utile de nous* y arrêter un instant.

D'abord s'il y a une trinité dans le platonisme, quelle est-elle? Car autant d'interprètes, autant de trinités. Le premier philosophe païen que l'on puisse citer en faveur de ce mode d'interprétation, c'est, si je ne me trompe, Alcinoùs, qui vivait au second siècle de notre ère, et l'un de ceux qui ont préparé le syncrétisme, c'est-à-dire l'amalgame de toutes les doctrines philosophiques et religieuse*.

i Prèp. èv., XI, 30, p. 558, Paris, 1128, S a b.

S Plan théologique du Pythagorisme et de» autres sectes savantes de la Créée, etc. , Toulouse et Amsterdam, 1712, 2 vol. ia 8\ t. i , p. 107. 3 V. note <M , $ 4.

Cet auteur d'un résumé concis, élégant et méthodique delà philosophie de Platon, qui tantôt, suivant fidèle* ment la trace du maître , considère le chaos comme réellement antérieur au monde i, tantôt, marchant sur les traces de disciples infidèles*, se hasarde à considérer cette antériorité comme purement logique, et le monde comme éternellement produits, AUinoùs propose, sous une forme dubitative, l'explication suivante de la théologie de Platon *. La cause immédiate de Tordre du monde serait V intellect du ciel entier , é voûç tov irvpravTof oû/ootvoû, intellect non pas en puissance, mais en acte, btpyû*, suivant l'expression empruntée à Aristote par Alcinoûs. Cet intellect résiderait dans l'âme du monde et dominerait sur elle. Mais au-dessus de lui il y aurait U premier intellect, ô w/swtoç voûç , qui ne serait autre chose que l'idée absolue de l'unité et du bien, tô iv, xb àyaQôv, dont parle Platon. Ce premier intellect, se pensant lui-même, serait en même temps le premier moteur immobile, qui meut comme le désirable et l'intelligible, et vers lequel touteg choses tendent, parce qu'il est le bien. Ici Alcinoûs, au lieu de suivre Platon, copie mot pour mot Aristote». Puis, quelques lignes plus bas, revenant tout à coup à la notion de la Providence, il attribue au Dieu suprême l'action volontaire. Or, suivant Alcinoûs, les pensées du premier intellect seraient précisément ce que Platon nomme les idées éternelles 6. L'intellect suprême, continue Alcinoûs 7, remplit tout de lui-même; U est cause de l'intellect de l'univers, qui n'est autre chose que l'intelligence de l'âme du monde , r> «v t>î ^tf v<w><nç. Cet intellect de l'univers établit dans l'âme, et par conséquent aussi dans le

1 Introd. à la doctr. plat. , c. 12.

2 V. noteôû, S 4.

8 Introd. à ta doctr. plat., c. 14.

A Ibid. , c. 10.

5 V. noie 64. $ 6.

C V. V Argument % $2, S.

7 IbUL , c. 10. Cf. Uacrobe , Sur le Songe de sa pion 1 1,14.

THEOLOGIE PLATONIQUE. — TBIXIli . 53

corps du monde, Tordre qu'il tient lui-même du premier intellect. Il est Vauteur du monde, dont l'intellect suprême est le père. On peut entrevoir là une sorte de trinité, dont les trois personnes seraient , 1* l'intellect suprême , père du monde; 2* l'intellect de l'âme, auteur du m «m de; 3° l'âme du monde elle-même. Seulement il n'est pas clair qu'A Ici nous considère ces trois personnes comme un seul dieu. Remarquons que les deux premières personnes sont ce que les Néoplatoniciens postérieurs ont nommé voûç ûttio-

KOCpiOÇ, et voûç èyxôs'fxtoç.

Numénius d'Apamée, au commencement du III* siècle , distinguait trois personnes divines , savoir : 1* le père du monde , c'est-à-dire sans doute le premier principe , l'unité, le souverain bien; 2* l'auteur du monde, e'est- à-dire le fapiovpyaibç voûç ; 3* le monde lui-même. Mais Proclus nous dit que Numénius considérait ces trois personnes comme trois dieux. Le même Numénius, et Amélius Gentilianus après lui , divisaient la seconde personne en trois vôoi faptovpytxot, savoir: 1° l'animal en soi, «ûtôÇwov, roi, qui veut; 2* celui qui contient les idées, architecte, qui ordonne; 3* celui qui voit les idées, ouvrier, qui exécute *.

Plotin, au milieu du IIP siècle, admettait, comme Alcinoùs , l'existence du voûç iyxôfffzioç et de la tyt%*) fystoVjuoç , c'est-à-dire de l'âme du monde et de son intellect; mais il ne les considérait pas comme faisant partie de la trinité divine, dont les trois personnes étaient, suivant lui, i - l'unité absolue , tô <v «ir*ôç; 2 # l'intellect supérieur au monde , voûç Ù7repxôfffttoç ; 3° l'âme universelle du monde intelligible, ^/jn twv ôXwv2. Évidemment les deux premières personnes de la trinité de Plotin sont le résultat d'une distinction établie dans la première personne de celle d'Alcinoùs. La troisième est de l'invention de Plotin : il la

1 V. Proclus, Sur le Timéc, p. 03, 110 , 121, 268.

2 V. Plotin, Ennéades, III, liv. 5, c. 2; V, Ht. 1, c. 0; De» trot» tiy postâtes, dans Euscbe, Prêpar. év., XI, 17, p. 355-350, Purli, 10

et Proclua, Sur le Tim, , p. 03, M, 08.

NOTES SCB LE TIMEE.

coosidère spécialement comme étant l'auteur et le pere du monde , le Snptovpyoç , et il la subdivise elle-même en trois personnes, savoir, l'être, la pensée et la puissance. Il subdivise aussi le vovç v7r£pô<7f«oç en deux personnes, l'être et la pensée. Suivant Proclus , la première hypostase est l'unité tô ev; c'est elle qui produit la matière première *. La seconde hypostase est l'essence intelligible, qui est ellemême une triade composée de l'êlre en soi , de la vie , et de l'intellect supérieur au monde, voûç ÛTrt/îxoffpoçî; c'est cet intellect qui est l'auteur et le père du monde , le o»fuwpyoçS; et le îïjpiovjoyoç lui-même se décompose en trois ôV luovpyot *. Mais ce n'est pas tout : parallèlement à l'ordre intellectuel , v6tpov 9 auquel le fapiovpyoç appartient, il faut considérer l'ordre intelligible , vo«tô». Le premier de ces deux ordres dérive de l'être en tant qu'intelligent; le second de l'être en tant qu'intelligible. Le second ordre est supérieur au premier : or le modèle du monde, izocptôeiypa, y tient le même rang que le ôVjfuov/oyoç dans l'autre; donc le modèle est supérieur au père du monde. Enfin , il y a un ordre intermédiaire , qui dérive de l'être en tant que vivant, et dans lequel Vanimal en soi, «vtoÇùjov, t ient le même • rang que le père et le modèle dans les deux autres 5. Tant s'en faut que là s'arrêtent les subdivisions de la seconde hypostase; car, suivant Proclus, dans chaque subdivision il faut considérer le fini , l'infini et l'union du fini et de Tinfini 6. La troisième hypostase principale est l'àme en tant que divine et imparticipable , àjxtôfxToç; mais elle n'est elle-même que le premier terme d'une série dans la-

1 Sur le Tim., p. 117.

2 V. ibid. , p. 267; Thêol. suiv. Plat., liv. 3 , c. 9; Ht. I.C.1 Cf. la dissertation de M. Berger, intitulée : Proclus, exposiiiou de sa doctrine; Paris, 1840. V. surtout p. 46 et 51.

3 Sur le 7ïm.,p. 22, cl p. 91-93.

4 V. Proclus, Tfiéol. suiv. Plat, liv. 5;, c. 16.

5 Sur le Tim., p. 22, 24 , 95-9», 102, 113, 120 , 136, etc. ; Sur le Parrru , t. 4, p., 115; ThioL suiv. Plat., Ht. 3, c. 15; Ht. 4, c. 15; Çlém. de thioL, prop. 160.

6 Thêol. suiv. Plat. , Ht. S , c. 9, 11 , 12 , 13 , 14 ; Sur le Parm. , t. 6» p. 64.

THEOLOGIE PLATONIQUE. — TBIKITÉ. 55

quelle on rencontre lame du monde, plus bas les âmes des astres , plus bas encore celles des hommes et des animaux!. Il serait trop long, et d'ailleurs peu utile, de résumer ici , d'après Proclus , les discussions des Alexandrins sur la nature, le nombre et l'ordre des hypostases divines et de leurs subdivisions, sur leurs rapports avec l'âme du monde et avec l'intellect dont elle est douée; enfin sur la question de savoir si, entre la trinité divine et le monde, il y a une àme supérieure au monde et pourtant distincte de la troisième hypostase , comme le prétend Iamblique , ou bien si l'âme du monde elle-même est en partie èyxôautoç et en partie vntpxôaïuoç , comme le dit Proclus 2. Je ne m'arrêterai pas à ces recherches , curieuses sans doute pour l'histoire de l'école syncrétique 3 , mais étrangères à celle du platonisme proprement dit. Nous voyons assez que la prétendue trinité platonique disparaissait de plus en plus au milieu de ces divisions et de ces subdivisions de la nature divine.

Ce qu'il me parait important de constater, c'est que le dogme de la Trinité a été introduit dans le platonisme en partie par des Juifs et des Chrétiens, qui , prétendant le trouver dans les œuvres de Platon, supposaient qu'il l'avait emprunté aux livres sacrés de Moïse, en partie par des Platoniciens, qui voulaient revendiquer au profit de leur école les dogmes du judaïsme et du christianisme. La première trace que je connaisse de cette fusion de la théologie de ces deux religions avec le platonisme, se trouve dans Philon le juif, antérieur d'un siècle à Alcinoùs. Phi- Ion confond le monde idéal de Platon , avec la raison divine, fj-do; ïoyoç, dont Platon parle souvent; il considère cette raison divine, ce Verbe, Uyoç, comme fils de Dieu et comme

1 Rlêm. de théoL , prop. 184 , 185 ; Sur le Pamu , L 4, p. 172.

2 Sur le Tint. , p. 171.

5 V. Proclus, Sur le Tcm., p. 91-102, 108-132, 109-173, et la thèse de M. Jules Simon , Du commentaire de Proctus sur le Timée de Platon, Paris, 1839. Pour ce qui concerne spécialement la théologie de Proclui lui-même, voyei surtout la dissertation de M. Berger.

K0TES SUR LE TIMfcE.

une personne distincte du Père; et il affecte, en en parlant, d'emprunter tour à tour les expressions de Moïse et celles de Platon, auxquelles il prête ainsi un sens qu'elles n'ont pas i. C'était sans doute d'après Philon , que le philosophe païen Numénius, au commencement du III e siècle, nommait Platon le Moïse athénien 2. En cela, il était d'accord avec saint Justin martyr, suivant lequel «ce qui fut autrefois révélé à Socrate par le Verbe, l'a été aux barbares par le même Verbe , qui s'est fait homme, et qu'on a nommé le Christ 3. » A l'exemple de Philon et de saint Justin , le philosophe païen Amélius prétendait trouver dans Platon, et même dans Héraclite, la connaissance du Verbe fils de Dieu, proclamée par saint Jean au commencement de son évangile Le chrétien Chalcidius s et saint Augustin 6, s'accordent sur ce point avec Amélius. Alcinoùs, en torturant la doctrine de Platon et en la combinant avec celle d'Aristote, avait réussi à y voir une trinité complète, et avait cru sans doute la mettre en état de soutenir la comparaison avec la doctrine évangélique. Mais Philon et les chrétiens que je viens de nommer, ne trouvaient dans Platon que les deux premières personnes. Ils voyaient bien sans doute que l'âme du monde n'était, aux yeux du philosophe, qu'une créature de Dieu. Aussi saint Augustin , n'osant pas l'assimiler à l'Esprit-Saint , la confondait avec l'Église triomphante, considérée comme un individu. Audessous de la sainte Trinité, dont la seconde personne est le Verbe, c'est-à-dire la Sagesse de Dieu même , coètemelle au Pire, saint Augustin place une Sagesse créée avant toutes tes

1 V. Philon le juif, De la formation du monde , p. 4,5; Allégories de la loi , liv, 2, p. 79; De l'agric, liv. 2, Noi, p. 217 ; De l'ivresse, p. 2W „ Paris, 1650, iu-f

2 V. Eusèbc, Prép. év. , IX, 61, p. Ml a , Paris, 1628; et Suidas, au mot Noujmqvioç.

3 Apologie , II, 5.

h V. Eusobe. Prép. év., XI, 19, p. 540.

5 Sur le T«n., p. 267 et 277, Meurs. Sur la religion de Chalcidius , I» Notice bibl. à la fin de ce second volume.

0 Confessions, VII, tt.

THÉOLOGIS PLATONIQUE. — TRINITE.

autres créatures, nature spirituelle, âme intelligente, qu'il nomme la maison de Dieu, la Jérusalem céleste, notre mère, et à laquelle il suppose que les âmes des bienheureux vont se réunir après la mort*. Il est aisé de reconnaître là les souvenirs du platonisme ; mais beaucoup de chrétiens des premiers siècles sont allés plus loin. Ainsi, Théodorct*, qui s'en référait à Numénius et à Plotin pour l'interprétation de la théologie platonique, reconnaissait volontiers dans la doctrine de Platon , non seulement Dieu le père , et le Verbe, mais les trois hypostases de la sainte Trinité, Beaucoup de pères de l'Église , platoniciens en même temps , ont comparé le souverain bien avec le Père ; l'intelligence supérieure au monde avec le Fils; ensuite c'était l'âme supérieure au monde, suivant saint Grégoire de Nazianze l'âme du monde elle-même, suivant Ensèbe*, saint Cyrille d'Alexandrie 5 et le philosophe chrétien /Enéas de Gaza 6, qui devait être comparée à l'Esprit -Saint. Dès le commencement du IIP siècle, Eusèbe parle de cette dernière interprétation du platonisme, comme étant très-répandue depuis long-temps parmi les chrétiens. Elle a été reproduite par plusieurs philosophes schôlastiques du moyen-âge, notamment par Bernard de Chartres 7 et par Abélard8. Elle a attiré sur ce dernier les attaques de saint Bernard 9 et les censures de l'Église ; elle a été rétractée et combattue par

1 Méditations , chap. 19.

2 Thérapeute liv.2, Op., t. 2, p. 496.

3 Dite. 37, De l'Esprit-Salnt ; t. 1, p. 595 de* Œuvre».

4 Pré p. év. , XI, 20, p. 541.

5 Contre Julien , (. 8 , p. 275.

6 Théophr., dans Gallandi, Bibl, Patr. , vol. 10, p. 627.

7 Dans son poème, mélangé de prose et de vers, intitulé Megascomus- V. le ms. 6415 , in-f, de la Bibl. roy. , les extraits donnés dans YHist. Utt. de France , t. 12, et ceux que M. Cousin a ajoutés, Fragm. phil., Phil. schol., 2* éd., 1840, p. 337-345.

8/nfrod. ad theol., 11?. i, p. 1215, Abœl. op., in-4' , 1716; TheoL christ. , liv. 1 , dans le Thes. nov. anecd. de Martenne et Durand, 1717, t 5, p. 1186.

9 Ep. 100 , ou Tract, de crr. AbceL , c. 1; vol. 1, t. 2 , p. 650-651, Mabillon , 1719.

Abélard même*. Cependant des interprétations semblables* ont été reproduites depuis par divers théologiens. Par exemple, suivant le P. Mourgues^, la trinité de Platon, analogue à la trinité chrétienne , se composerait de Dieu , père du monde, de l'intelligence divine auteur du monde, et du monde lui même, fils de Dieu: ce qui revient évidemment à considérer comme trois hypostases les trois dieux de Numénius. Cette même trinité se composerait du créateur souverainement bon, de l'intelligence , qui trace le plan du monde, et de la puissance qui l'exécute, suivant ceux qui ont voulu voir dans les trois parties du second des trois dieux suprêmes de Numénius les trois hypostases du dieu de Platon 3. D'un autre côté, l'interprétation d'Abélard, conforme à celle d'Eusèbe, de saint Cyrille et d'JSnéas , a été renouvelée par Cudworth A. Le père Pétau s ne paraît pas éloigné d'attribuer à Platon une de ces tri ni tes; mais ce qu'il démontre victorieusement, c'est qu'aucune d'elles n'est la trinité chrétienne 6. J'ajouterai qu'il est impossible de découvrir aucune de ces trinités dans la doctrine de Platon, à moins qu'au lieu d'envisager cette doctrine directement et en elle-même, on ne veuille la regarder à travers le prisme taillé par les Alexandrins.

§ ni.

A l'appui de leurs interprétations contradictoires de la théologie de Platon , ils allèguent une foule de phrases dé-

1 Œuvres inédites d'Abélard, publiées par M. Cousin , in-v . p. 475 : exlralt d'un traité de dialectique d'Abélard, qui se trouve dans le m*. de Saint- Viclor, n* 85rô.

2 Plan tliéol. du Pytliag., etc., t. 1 . p. 11 S.

5 V. Souverain , Platonisme dévoilé . c. 13 , Cologne, 1700. Pourtant Souverain déclare que, suivant Platon, ce sont là trois attributs de Dieu, plutôt que trois personnes.

A Syst. intell., IV, 36.

SDogm. iheol., t. 2, De trin., liv. 1, c. 1-2, p. 15-20, Anvers, 1700, In P.

6 Sur une trinité née du panthéisme moderne , et qu'on a prétendu assimiler aussi au dogme catholique, v. la noie 64, S 0.

tachées de ses œuvres. Il serait fort long de discuter une à une toutes ces preuves prétendues. .Mais voici deux remarques qui m'en dispensent. 1* Chaque attribut ou chaque opération du Dieu suprême , que Platon signale , et chacune des distinctions que les Alexandrins établissent dans chacun de ces attributs ou dans chacune de ces opérations , leur donne un Dieu , ou bien une hypostase , ou tout au moins une subdivision d'hypostase. Ainsi , quand Platon dit que l'intelligence divine, ô Oeloç voûç, ou bien la pensée de Dieu, « îteévota 0«oO, ou bien la raison divine, à Silo; \6yaç . ou bien le calcul de Dieu, du céleste géomètre, ô Xoyi<7p.à; dsoû*, a ordonné le monde; voilà pour eux une ou plusieurs hypostases, distinctes de Dieu cause première. Quand Platon dit que Dieu est l'auteur et le père du monde , 7Tot>jTïK x«t irocvnp toO xo0|aoO , voilà encore deux hypostases. 2° Une autre source de confusion , c'est le mélange de la théorie des idées avec la théologie. Les Néoplatoniciens veulent que tout ce qui est au dessvis du monde sensible, comme les idées, comme le modèle du monde, soit compris dans la hiérarchie des hypostases divines. Suivant Platon , au contraire , les espèces intelligibles ne sont pas plus en Dieu que la matière première , qui est éternelle comme elles et comme Dieu même *. Ces deux réflexions

1 V. )e Timée p. 29, et une foule de passages des autres dialogues.

2 V. l'Argument, $ 2-4.— M. Jules Simon , dans us Etudes sur la Thêod, d'Arist. et de Plat., p. 1A5-152, sans admettre complètement l'interprétation des Alexandrins, me parait cependant s'en rapprocher beaucoup trop. Comme eux, il croit que le Dieu de Platon doit nécessairement se trouver dans la hiérarchie des idées, que les trois ou quatre idée* les plus élevées doivent être le Dieu suprême, et que les idées inférieures doivent exister en lui comme inodes de son intelligence. 11 elle, comme eux, quelques passages du Philèbe et du sixième livre de la République, où Platon déclare que l'idée de l'unité et du bien est supérieure à l'idée d'intelligence et môme à l'idée d'être, et il eu conclut, avec eux, que Platon rccouuait, du moins dans ces deux dialogues, une première hypostasc divine placée en dehors et au-dessus de l'Intelligence. Mais il me semble évideut que cette idée , envisagée ainsi, est pour Platon un type suprême, objet le plus élevé de l'intelligence de Dieu ; qu'elle n'est point Dieu même, ni une hypostasc divine, et qu'elle est seulement uu de ces êtres abstrait*, à chacun des-

suffisent pour ramener à leur vraie signification presque toutes les phrases de Platon alléguées par les Alexandrins.

Dans toutes les œuvres qui nous restent de lui, en laissant de côté les deux phrases du Timée discutées plus haut et celles qui doivent être écartées par les réflexions précédentes, je ne connais que deux passages que Ton puisse citer, avec une ombre de vraisemblance, en faveur de là trinité platonique ; et en effet ce sont ceux qu'on a le plus souvent allégués J. Le premier se trouve au commencement du septième livre de la République , dans ce beau mythe que j'ai eu l'occasion d'expliquer 2. On doit se rappeler qu'il a paru susceptible de deux interprétations légèrement différentes. Si l'on suppose que Platon y considère Dieu comme un être souverainement puissant , intelligent et bon, parfaitement conforme à l'idée absolue du bien, mais distinct de cette idée, alors, quand Platon nous représente l'idée du bien comme ayant engendré", TrxovG-a , dans le monde visible la lumière et celui qui la dispense, c'est-à-dire le soleil 3, et fournissant, izccpeyjt>\ÙYn f dans le monde invisible la vérité et l'intelligence , il faudrait comprendre que l'idée du bien est la cause exemplaire de la lumière visible et du soleil , comme aussi de la lumière de l'âme, et de l'intelligence , source de cette lumière. Mais si, avec plus de vraisemblance peut-être, on admet que , dans ce passage , Platon considère l'idée du bien comme n'étant autre chose que Dieu même* , alors

quels il prêle une réalité individuelle et qu'il nomme dans le Timée de» dieux éternels. V. V Argument , S S et 5.

1 V. Kusebe , Prép. éo., XI , 20 , 21 , p. 541 , 5A2.

2 V. V Argument , $ 3.

3 V. Proclus , Commentaire sur ta République , p. 430*A33.

û Cetle interprétalion a été adoptée par PI ut arque , Apulée, presque tous les néoplatoniciens, Tiederoan, Arg. Plat.dial., p. 210, Morgens« tern , Comm. de Plat. Hep. , p. 15Û; Midi ter, De ideis Ptaf., p. 78 et suiv. ; Tennemann, Hist.de ta phit.,L 2, p. 282 et suiv.; Schleiermacher, Jntrod. ad phil., part. II, vol. 3^ p. 13Û, et Hitler, Hi$1. de ta phU., llv. 8 , c. û. Mais Je pense qne ces auteurs ont eu tort d'en coud une que la même doctrine doit se rclronver dans toutes lee œuvres de Platon. ,

THEOLOGIE PLATONIQUE. — TRINITE. 6i

t£tte espèce intelligible est un être souverainement puissant , intelligent et bon, cause efficiente de ce. qu'il y a de bon dans tous les objets : cette idée, c'est-à-dire Dieu, a produit le soleil et la lumière , en les tirant du chaos , comme il est raconté dans le Timée ; ce même Dieu fournit l'intelligence , le voûç, cette émanation de lui-même, que , d'après le Timée i , il a mise dans l'âme de l'univers pour organiser le monde ; il fournit la vérité , cette lumière que l'intelligence répand dans l'àme, de même que le soleil répand la lumière physique *. Il n'y a point là de t rinité : s'il y en avait une, la troisième hypostase serait le soleil.

I l second passage à discuter se trouve dans la seconde lettre, dont je veux bien supposer l'authenticité 5. L'auteur même déclare qu'ici ses paroles ne sont intelligibles que pour ceux qui sont initiés à tous les mystères de sa doctrine. Les voici * : Utpl tôv îtccvtwv ftousùÀa. 7tocvt t~i x«î rxctvov cvfxce rrxvra r.v.i èxcîvo fttrtov Ômtccvtwv tûv xcc^ûv. Stùrtpov ai ntpi t* oVjtîsk , x«c Tftrov rtpl Ta TftT«. Evidemment, dans la dernière petite phrase, le mot «tnov est le seul qu'on puisse sous-en tendre avec les adjectifs Srûrepov et t/utov. Cela posé, voici la traduction du passage entier : c Toutes choses sont ■ autour du roi de toutes choses, et tout est à cause de lui;

• et il est la cause de tout ce qui est bon. Mais cette cause «n'existe qu'au second degré dans les choses qui tiennent »le second rang, et au troisième, dans celles qui tiennent

• le troisième. » Maintenant voici, je pense, l'interprétation que doivent recevoir ces lignes mystérieuses. La seule divinité suprême reconnue par Platon, c'est-à-dire la souveraine intelligence \ est au centre de tout, est le principe

1 V. note 22, $3.

2 V. l'empereur Julien , Hymne au soleil , p. 25-27 ; Juliani opéra , Paris, 1583.

3 Sur cette question , t. la Notice bibliographique , à la Du de te tolame.

à Lettre II, p. 312 e. Cf. Plotin, dans Eusebe, Pré p. év. , XI, 17, p. 355, .A

5 Gomme Plutarque le dit fort bien , Du destin , c %

NOTES SUA LE TlUhE.

et la fin de toutes choses : elle est la cause efficiente du bien, elle pénètre partout pour le produire; mais, semblable à la lumière et à l'action bienfaisante du soleil , elle ne pénètre pas partout également. La perfection suprême de l'intelligence ne se rencontre que dans celui qui est l'intelligence môme , c'est-à-dire en Dieu. Une vive émanation de l'intellect divin pénètre dans l'âme du monde , et dans les âmes des astres, de ces dieux produits, mais immortels. Une émanation moins vive pénètre dans les âmes des animaux mortels et intelligents , c'est-à-dire des hommes , en qui il y a encore quelque chose de la divinité *. Tel me paraît être le sens de ce passage , qui devient plus clair quand on le rapproche d'une phrase du Timée, où les adjectifs 5eûre/3ov et rpirov sont employés d'une manière analogue. Je veux parler de cette phrase où Platon dit que les éléments de l'âme humaine ne sont pas aussi purs que ceux de l'âme du monde , «X>« foure/ja xat rpiroc , mais inférieurs d'un ou de deux degrés 9. Nous trouvons donc dans la doctrine de Platon le germe du système des émanations ; et il ne faut pas s'en étonner, puisqu'il avait mal défini la notion de substance 3. Nous y trouvons aussi une sorte de dualisme , ou plutôt, entre les deux extrêmes, savoir l'intellect principe de l'ordre et la matière principe de l'indétermination et du mal , il y a un intermédiaire par le moyen duquel le bon principe domine sur le mauvais : cet intermédiaire, c'est l'âme. Platon n'est point panthéiste ; car, suivant lui, la matière et l'âme sont bien distinctes de Dieu. Cependant il admet quelque chose d'analogue au panthéisme, mais dans le monde des intelligences seulement; car, suivant lui, tout ce qu'il y a d'intelligence dans toutes les âmes ne constitue qu'un seul Dieu, supérieur à toutes les âmes , et se manifestant en elles à divers degrés.

1 V. note 38.

2 P. 44d. V. aussi Aristote. Métaphysique , XII (XIII), 1 , p. 1081 , col. 1 , 1. 29 et sui v. , Bekker.

5 V. liOte 22, 5 3,0.

Ainsi, le dogme de là Trinité ne se trouve nulle part dans les œuvres de Platon. Quand même il s'y trouverait quelque part, ce ne serait pas une raison pour l'introduire, par une traduction inexacte , dans les deux passages du Timée qui ont été expliqués au commencement de cette note.

NOTE XXX

Cette phrase s'explique par ce qui a été dit plus haut, que ce qui est produit n'est jamais. C'est donc l'emploi du verbe être qui rend toutes ces expressions inexactes, suivant Platon *,

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