ANDROMAQUE, IV
Hermione
Seigneur, dans cet aveu dépouillé d’artifice,
J’aime à voir que du moins vous vous rendiez justice,
Et que voulant bien rompre un nœud si solennel,
Vous vous abandonniez au crime en criminel.
5 Est-il juste, après tout, qu’un conquérant s’abaisse Sous la servile loi de garder sa promesse ?
Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter;
Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.
Quoi ? sans que ni serment ni devoir vous retienne,
10 Rechercher une Grecque, amant d’une Troyenne ?
Me quitter, me reprendre, et retourner encor De la fille d’Hélène à la veuve d’Hector ?
Couronner tour à tour l’esclave et la princesse ;
Immoler Troie aux Grecs, au fils d’Hector la Grèce ?
15 Tout cela part d’un cœur toujours maître de soi,
D’un héros qui n’est point esclave de sa foi.
Pour plaire à votre épouse, il vous faudrait peut-être Prodiguer les doux noms de parjure et de traître.
Vous veniez de mon front observer la pâleur,
20 Pour aller dans ses bras rire de ma douleur.
Pleurante après son char vous voulez qu’on me voie ;
Mais, Seigneur, en un jour ce serait trop de joie;
Et sans chercher ailleurs des titres empruntés,
Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez ?
25 Du vieux père d’Hector la valeur abattue Aux pieds de sa famille expirante à sa vue,
Tandis que dans son sein votre bras enfoncé Cherche un reste de sang que l’âge avait glacé ;
Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée;
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne, lu t’es en m offensant montré digne de moi,
Ma générosité doit répondre à la tienne ; Je me dois par ta mort montrer digne de toi.
IO
l’alexandrin français
30 De votre propre main Polyxène égorgée
Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous : Que peut-on refuser à ces généreux coups ?