‹ Études sur le vers françaisChapitre 14 sur 214 · RUY BLAS (III · texte numérisé non relu

RUY BLAS (III

Ruy Blas, survenant.

Bon appétit ! messieurs !

(Tous se retournent. Silence de surprise'et d’inquiétude. Ruy Blas se couvre, croise les bras, et poursuit en les regardant en face.)

O ministres intègres !

Conseillers vertueux ! voilà votre façon De servir, serviteurs qui pillez la maison !

Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,

5 L’heure sombre où l’Espagne agonisante pleure !

Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts Que remplir votre poche et vous enfuir après !

Soyez flétris, devant votre pays qui tombe,

Fossoyeurs qui venez le voler dans sa tombe !

IO — Mais voyez, regardez, ayez quelque pudeur.

L’Espagne et sa vertu, l’Espagne et sa grandeur,

Tout s’en va. — Nous avons, depuis Philippe quatre.

Perdu le Portugal, le Brésil, sans combattre;

En Alsace Brisach, Steinfort en Luxembourg ;

! 5 Et toute la comté jusqu’au dernier faubourg ;

Le Roussillon, Ormuz, Goa, cinq mille lieues De côte, et Fernambouc, et les montagnes Bleues !

Mais voyez. — Du ponant jusques à l’Orient,

L’Europe, qui vous hait, vous regarde en riant.

20 Comme si votre roi n’était plus qu’un fantôme,

LES TEXTES

La Hollande et l’Anglais partagent ce royaume ;

Rome vous trompe ; il faut ne risquer qu à demi Une armée en Piémont, quoique pays ami,

La Savoie et son duc sont pleins de précipices.

La France pour vous prendre attend des jours propices, L’Autriche aussi vous guette. Et l’infant bavarois Se meurt, vous le savez. — Quant à vos vice-rois, Médina, fou d’amour, emplit Naples d’esclandres, Vaudémont vend Milan, Leganez perd les Flandres, Quel remède à cela ? — L’État est indigent,

L’État est épuisé de troupes et d’argent ;

Nous avons sur la mer, où Dieu met ses colères,

Perdu trois cents vaisseaux, sans compter les galères.

Et vous osez!... — Messieurs, en vingt ans, songez-y. Le peuple — j’en ai fait le compte, et c’est ainsi ! — Portant sa charge énorme et sous laquelle il ploie,

Pour vous, pour vos plaisirs, pour vos filles de joie,

Le peuple misérable, et qu’on pressure encor,

A sué quatre cent trente millions d’or !

Et ce n’est pas assez ! et vous voulez, mes maîtres !... Ah, j’ai honte pour vous !

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