Verrier, Métrique anglaise, I, p
l’alexandrin français
1 aigu et le grave. Il y a des choses que l’on crie et d’autres qu’on étouffe. Ces oppositions peuvent se rencontrer à l’intérieur d’un même morceau, et, par leur nombre et leur richesse, elles sont un élément du plaisir ressenti par l’oreille. Le mélange des écarts de tons, le déploiement ou le resserrement de la modulation, entrent pour une bonne part dans les satisfactions esthétiques qui nous sont imparties.
Mais il y a avec la musique une différence. Dans celle-ci les notes sont fixes et déterminées par l’auteur. Dans le vers elles ne le sont pas. Sans doute le texte écrit donne à la voix de précieuses indications, mais la collaboration du diseur est indispensable. Celui-ci doit évidemment mettre en valeur les mots et les hémistiches selon l’intelligence qu’il en a. Cependant le « faire valoir » est différent selon le tempérament et l’éducation. Certains se contentent d un strict minimum et n’ajoutent rien à ce que rend nécessaire la construction des phrases. D’autres savent calculer 1 impression qu ils produiront chez 1 auditeur soit en faisant monter leur voix pour la laisser retomber ensuite, soit à d’autres moments en réduisant la différence de la hauteur maxima et de la hauteur minirna, de telle sorte qu’une longue suite d’alexandrins se trouvent comme enveloppés de la même atmosphère terne, comme roulés dans la même tonalité grise. Contentons-nous pour le moment, sans indiquer les autres causes, celles-là plus particulières encore, qui réduisent la part du chant dans la poésie, de donner un exemple. La voix de l’illettrée a, dans le morceau du Cid enregistré, varie de un à trois tons et demi ; dans le même passage, on constate au contraire que C, à côté d’un déplacement réduit de trois tons, en connaît un autre très considérable de neuf tons et demi. Donc a déclame d’une façon monotone, C au contraire avec une grande richesse d’inflexions.
Il faudrait cependant apporter une légère correction à l’opinion de M. Verrier. Les écarts entre les notes extrêmes d’un même vers ne sont pas toujours aussi insignifiants qu il le pense. Sans doute, sans parler de l’illettrée a, nous rencontrons parfois une modulation d’un ton et demi aux places suivantes : Bér., 9 R et 14 J — Cin., II, 1 î — Hem., 11 G, 30 G, 20 R — P. G., 27 R, 30 B, 36 J. Mais ailleurs l’intervalle approche de deux octaves, exactement onze tons et demi, comme nous l’avons constaté à ces deux places : R. B., 3 J, Andr., 2 J. Les mouvements atteignant ou dépassant 1 octave ne sont pas rares Ajoutons, d’après nos tableaux d’ensemble des hauteurs comparées, que le même écart entre la hauteur maxima et la hauteur minirna se maintient rarement sur une suite de plusieurs vers.
Nous commencerons par étudier les rapports de succession, et nous rappellerons les deux grands principes que nous avons dégagés jusqu’ici : le premier, que toute coupe suspensive de sens, tout mot pathétique ou important tendent à faire monter la voix; le second, que toute fin de sens tend à la faire baisser. Nous avons vu quelles sont en poésie les conséquences de ces règles et comment celles-ci se confirment par la comparaison d un vers à 1 autre. D autre part deux alexandrins consécutifs qui possèdent chacun soit une coupe suspensive de sens, soit un mot pathétique ou important, peuvent présenter 1 un ou l’autre, indifféremment, l’accent musical le plus aigu. Enfin la hauteur minirna, dans une conclusion, est plus basse que lorsqu’il y a suspension de sens.
i outes ces observations devaient être répétées avant l’exposé qui va suivre. Elles servent en effet à éclairer la matière, puisque l’intervalle des tons d un même vers résulte seulement de la différence entre l’acuité maxima et l’acuité minirna. Indiquons de plus, que, s’il y a parfois difficulté, comme nous 1 avons dit, à reconnaître la fin de phrase, à cause du déplacement oratoire de l’accent, du moins toutes les exceptions notées l’ont été selon l’interprétation du graphique qui serait la plus défavorable aux règles énoncées.
Nous pouvons réduire les catégories qui nous ont servi jusqu’ici à classer les phénomènes et nous distinguerons trois cas.
i° Deux vers consécutifs se terminent l’un et l’autre par une suspension de sens réelle ou oratoire.
Le plus généralement l’intervalle suit la hauteur maxima :
Quelle honte pour moi, quel présage pour elle,
Si dès le premier pas renversant tous ses droits... (Bér., 23-24.)
1. Les intervalles qui atteignent ou dépassent l’octave sont marqués d’un astérisque dans nos tableaux généraux.
l’intervalle des tons : RAPPORTS des vers entre eux
Les acuités extrêmes sont : v. 23 C= 440, G — 540, J — 560, R — est dans un rapport parallèle : v. 23 C = 4, G = 4 1/2, J = 6, R = exemple plus caractéristique :
480; v. 24 C = 380, G = 480, J = 480, R = 340, et l’écart des tons 6 1/2 ; v. 24 C == 3 1/2, G — .3 1/2, J = 4 1/2, R = 4 1/2. Autre
Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée;
De votre propre main Polyxène égorgée. . . ( Andr ., 29-30.)
Acuités extrêmes : v. 29 A = 480, F = 420, G = 300, I = 380, J = 400; v. 30 A = 480, F 440, G = 480, I = 320, R = 440. Ecart des tons : v. 29 A = 6, F = 4 1/2, G = 3 1/2, I = 5 1/2, j = 5 ; v. 30 A == 5 1/2, F = 5 1/2, G = 3 1/2 (en réalité un peu moins de 3 1/2 : cf. notre tableau d’ensemble) î = 4, J = 5 1/2. En négligeant la déclamation de A, qu’on expliquera plus loin, on voit que la baisse de l’accent dominant amène chez î une réduction de l’intervalle mélodique.
En d’autres termes, le vers où la modulation est le plus étendue est ordinairement celui qui contient l’accent musical le plus aigu, que celui-ci soit d'ailleurs la conséquence d’une suspension de sens ou d’un relief particulier accordé à un mot important ou pathétique. Cette constatation est dans l’ordre naturel des choses et n’a rien de surprenant, puisqu’au point de vue de l’expression, nous l’avons déjà montré, c est la hauteur maxima qui joue le rôle décisif. La règle s’applique encore lorsque deux alexandrins se trouvent dans un étroit rapport de dépendance, le second servant à compléter le premier. C’est alors le second qui présente l’écart de tons le plus considérable % car il est aussi, régulièrement, affecté de l’acuité
dominante.
Cependant il y a des exceptions, et c’est parfois la note la plus basse qui décide. Ce fait se produit d’abord quand l’accent le plus élevé est identique dans les deux vers suspendus consécutifs :
L’endroit bon à la pêche et sur la mer immense,
Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant... (P- G., 30-31.)
La déclamation de G est intéressante. On trouve en effet : hauteur maxima v. 30 = 400, v. 31 = 400; hauteur minima v. 30 = 260, v. 31 == 220. Écart des tons v. 30 = 4, v. 3 1 = 5 . La limite inférieure de la voix, elle seule, rend l’intervalle mélodique plus étendu dans le dernier alexandrin. Telle est aussi la raison pour laquelle, dans l’avant-dernier exemple, A se sépare des autres sujets.
Ailleurs enfin le vers affecté de l’accent musical le moins aigu est celui où le déplacement de la voix est le plus ample :
Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :
Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger... (Cid, 10-n.)
Ici encore la déclamation de G nous retiendra. On trouve en effet : hauteur maxima v. 10 = 320, v. 11 == 440 ; hauteur minima v. 10 = 320, v j ! 2£0 . écart des tons : v. 10 = 4; v. 11 = 4 1/2. Mais c’est là un fait rare et les exemples rencontrés sont assez peu nombreux. Dans le passage où les exceptions 1 2 3 sont le plus fréquentes, et qui va du v. 10 au v. 28 du morceau d ’Andromaque enregistré, les cas où la hauteur maxima ne décide pas de l’intervalle mélodique ne dépassent pas 10%, du total.
2° Deux alexandrins à sens complet 5, ou dont l’un forme un tout indépendant et 1 autre une fin de phrase, se succèdent.