L’INTERVALLE DES TONS
« La mélodie du langage ordinaire, dit M. Verrier 1 2, ne saurait se comparer au chant véritable. Elle ignore la cairure des phrases. Elle module à travers des modes probablement très variés. Les intervalles sont peu considérables, en général, et ils nous échappent paice que nous passons presque toujours de l’un à l’autre par degrés presque insensibles, par des glissés et des portamentos. En outre, nous ne maintenons presque jamais un son à la même hauteur; la voix ne cesse presque jamais de monter et de descendre. »
Nous avons déjà reconnu, tant dans les pages précédentes qu’au cours du chapitre où nous avons traité du rythme musical, 1 exactitude de ces
assertions. Elles contiennent cependant une indication que nous nous proposons de développer. Dans 1 ascension et la descente de la voix il y a deux points extrêmes entre lesquels se meut la déclamation, ou bien, si le vers n’offre pas un sens complet, il y a toujours une acuité minima et une acuité maxima. Elles permettent de calculer le nombre de tons qu embrasse la mélodie de 1 alexandrin, de savoir pouiquoi un écait insignifiant succède à un intervalle plus grand ou inversement, enfin de rechercher si dans quelque mesure les sentiments exprimés par la poesie exercent une influence sur la musique de la parole.
La question n’est pas sans intérêt. Il y a une beauté certaine dans les modulations du langage, dans le passage des notes graves aux notes aiguës . c’est là qu’on peut apprécier toute la souplesse de l’organe et aussi toute son étendue; cet organe est essentiellement un muscle en tiavail, tour à tour contracté ou relâché, tour à tour déployant ou modérant son effort selon le but qu’il se propose et 1 efiet qu il veut produire.
On sait que le violon peut fournir tous les sons compris entre soL et ut 6, mais tantôt il joue dans des gammes moyennes sui un petit nombre de notes rapprochées les unes des autres, tantôt au contraire il parcourt plusieurs octaves dans une même phrase musicale, tantôt enfin, utilisant seulement une partie des ressources qu’il possède, il se confine soit dans les tons bas, soit dans les tons élevés pour obéir à la volonté du compositeur.
C’est ainsi que procède la voix, et elle est, elle aussi, un instrument délicat. Dans une série de vers successifs, ses mouvements peuvent se limiter à une partie du registre et se développer sur un faible intervalle, ou bien au contraire ils peuvent être considérables et embrasser à la fois
1. Bourdon, L'expression des émotions et des tendances dans le langage (1892), p. 56-58.