LE CID, III
Chimène
Ah ! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie, Je ne te puis blâmer d’avoir fui l’infamie ;
Et de quelque façon qu’éclatent mes douleurs,
Je ne t’accuse point, je pleure mes malheurs.
5 Je sais ce que l’honneur, après un tel outrage, Demandait à l’ardeur d’un généreux courage :
Tu n’as fait le devoir que d’un homme de bien ; Mais aussi, le faisant, tu m’as appris le mien.
Ta funeste valeur m’instruit par ta victoire ;
10 Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire :
Même soin me regarde, et j’ai, pour m’affliger, Ma gloire à soutenir, et mon père à venger. Hélas ! ton intérêt ici me désespère :
Si quelque autre malheur m’avait ravi mon père, 1 5 Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir L’unique allègement qu’elle eût pu recevoir ;
Et contre ma douleur j’aurais senti des charmes, Quand une main si chère eût essuyé mes larmes. Mais il me faut te perdre après l’avoir perdu ;
20 Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû ; Et cet affreux devoir, dont l'ordre m’assassine, Ma force à travailler moi-même â ta ruine.
Car enfin n’attends pas de mon affection De lâches sentiments pour ta punition.