‹ Études sur le xixe siècleChapitre 12 sur 32 · Le Basilic salernilain · texte numérisé non relu

Le Basilic salernilain

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Ainsi sont la plupart des toiles de Rossetti, dont les figures ont toujours un sens profond, et qu'il a presque toujours expliquées et commentées dans des sonnets ou des poèmes. Avec tous les trois, avec aussi les artistes moins importants ou moins significatifs qui les entourent, nous sommes aussi loin que possible de Tartpur, tel que le conçoivent les réalistes modernes, qui ne pensent qu'à représenter des objets ; tel que le concevaient les artistes de la renaissance qui ne pensaient qu'à reproduire de beaux corps; et, à ce point de vue, ils se rattachent directement aux primitifs, bien plus que par certaines imitations plus ou moins réussies de procédés techniques, comme Tacuité des couleurs et la netteté du dessin. Du reste, par la qualité de leur peinture comme par la nature de leurs goûts littéraires, ils diffèrent profondément les uns des autres : et si, comme nous Tavons vu, leurs tendances générales sont communes, les applications en sont tout individuelles.

Rossetti, d'un bout à l'autre de son œuvre, demeure un pur poète. Du peintre, si par ce mot on entend l'artiste qu'intéressent avant tout les choses sensibles à la vue, il n'a guère que le goût des belles couleurs et des riches accessoires. Son dessin est souvent médiocre, avec des fautes évidentes : presque toutes ses femmes ont des mains trop grandes, et le défaut est d'autant plus frap-

pant qu'il aime à les représenter jouant des instruments à cordes; très souvent, les étoffes qui les drapent paraissent révéler d'étranges imperfections physiques, un bras trop court ou une épaule rentrée. Mais le coloriste, qui sait employer et harmonier de magnifiques nuances, qui sème autour de ses figures, comme dans la Ghirlandata, des fleurs éblouissantes, fait pardonner les négligences du dessinateur. D'ailleurs, on sent si bien que le but qu'il poursuit l'autorise à négliger les détails de la perfection technique ! Avec ses doigts trop longs et amaigris par la fièvre, la Pia tourne doucement la bague passée à son annulaire gauche, et ce simple mouvement raconte son angoisse et le lent drame de sa mort parmi les miasmes de la maremme avec autant de puissance d'évocation que les deux vers du Purgatoire par lesquels Dante a consacré son souvenir ; et malgré une épaule peut-être défectueuse la Proserpine, serrant entre ses doigts la grenade à laquelle elle a imprudemment goûté, dresse devant nos yeux une tragique image de mortelle inquiétude et de mé • lancolie sans espoir. En sorte que l'art du peintre demeure intact, en dehors de la technique, dans cette intensité suprême d'expression qu'il parvient à donner à ses figures, sans le secours de grands gestes ni de mouvements violents. C'est là, me semble-t-il, qu'est la valeur artistique des toiles

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de Rossetti, dont la haute valeur poétique ne supporte aucun doute : il a compris que répoque plastique de la peinture était passée ; que le corps humain, sa vigueur et sa beauté, ne jouissant plus de la même estime qu'autrefois, la simple représentation du corps ne pouvait être Tunique objet de Tart; qu'en une époque tout intellectuelle, la peinture elle-même devait obéir au courant général et poursuivre un autre idéal que celui de la forme pure, et que cet idéal ne pouvait être que f expression. Bien d'autres, sans doute, l'ont compris avant lui, en France aussi bien qu'en Angleterre : mais ils ont commis Terreur de chercher, comme Delacroix par exemple, Texpression dans le mouvement, qui est insaisissable et ne peutêtre peint. En retournant aux sources de la peinture, à l'époque où les Botticelli, les Beato Angelico, les Pollajualo, les Ghirlandajo, indifférents aussi à la beauté du corps, attentifs seulement à la pensée religieuse que les corps peuvent révéler, arrivaient à traduire leur sentiment tout entier en représentant des figures presque immobiles, il a vu que *Tattitude . la plus calme et le geste le plus lent sont parfaitement compatibles avec la plud grande intensité de la vie intérieure ; et il a rendu à Fart des qualités expressives qu4l avait perdues depuis la Renaissance.

Holman Hunt paraît avoir poursuivi le môme but,

mais avec un bonheur moins complet. Il a trop sacrifié, d'une part, à la complication des sujets, d'autre part, à l'imitation de quelques procédés qui ne peuvent pas être rajeunis ; ses tableaux sont parfois des énigmes, auxquels la légende est indispensable, et qui ont le tort de chercher à traduire, non des sentiments, mais des situations : ainsi son Rienzi, ses Deux Gentilshommes de Vérone, etc. Très supérieur à Rossetti comme dessinateur, il a travaillé avec un soin infini le détail de ses tableaux : ainsi, pour le fond de V Ombre de la Mort, qui représente les collines de Nazareth et les plaines de Jezréel, il a étudié le paysage jour par jour aux mêmes heures, avec Tambition d'arriver à la plus grande exactitude possible ; il a passé plusieurs années à ce travail. 11 a atteint son but, sans aucun doute. Mais cet effort même implique un effet fatigant sur le spectateur, et la trop grande netteté du dessin finit par nuireàTillusion; d'autant plus que Holman Hunt emploie des couleurs trop crues, des verts aigus, des jaunes vifs, des bleus implacables, des rouges flamboyants, qui rappellent peut-être les tons préférés des Filippinô Lippi et des Botticelli, mais qui sont véritablement pénibles à des yeux accoutumés à des dégradations plus nuancées.

Burne Jones est certainement, comme peintre, le plus complet des trois : il est à la fois dessina-

leur et coloriste. Il a profité des expériences de ses aînés dans la voie nouvelle qu'ils ont ouverte, et, s'il a acquis une merveilleuse sûreté de main, s'il est aussi consciencieux que Hunt dans ses études, il a l'avantage de ne pas le laisser voir. De plus, il est arrivé à se créer une palette qui est bien à lui : à l'inverse de Hunt et de ses couleurs crues, de Rossetti et de ses couleurs chaudes, il n'emploie guère — sauf, bien entendu, dans ses aquarelles, — quedestonstrèsdoux,quisemarientdansune exquise symphonie de gris infiniment délicate. Ses figures apparaissent comme dans un jour effacé par un ciel non couvert, mais voilé, et quelquefois parmi des paysages, peut-être imaginaires, mais qui rappellent pourtant les dunes de la côte anglaise. Toutes traduisent d'ailleurs une unité de sentiment un peu monotone, mais combien séduisante ! Burne Jones ne nous fait pas parcourir, comme Rossetti avec la DamoUelle élue^ la Vé7ius Verticordia, la Pia et la Proserpine, la gamme des sentiments extrêmes; il nous tient toujours dans une douceur un peu mièvre et très tendre, qu'exprime si bienson roi Cophétiia : un beau jeune roi revêtu d'une armure noire et sa forte tête nue, à demi agenouillé aux pieds d'une mendiante qu'il a fait asseoir sur son trône, et qui regarde dans l'infini avec des yeux sereins sans désir trouble.

Tels qu'ils sont, avec leurs différences et leurs

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inégalités, ces trois artistes se complètent merveilleusement : leur idéal n'est pas le même, mais il est également haut ; Rossetti est plus génial, Holman Hunt et Burne Jones sont plus savants, mais la conscience qu'ils ont de leur art est également noble, fière et désintéressée. Et leur œuvre demeure, à notre avis, la plus belle protestation que des artistes et des penseurs aient pu dresser contre le mercantilisme vulgaire, la platitude satisfaite et les mesquines habiletés de Tart contemporain. Leur effort collectif était en telle opposition avec le mouvement général qu'on a commencé par les trouver ridicules ; puis, comme toujours les hommes qui ont le courage de concevoir la beauté, ils ont fini par rallier un certain nombre de suffrages, dont la distinction pouvait consoler du petit nombre ; le grand public est venu à son tour, comme toujours également, apportant en ces matières plus de bonne volonté que de discernement, et Ton a vu naître les exagérations esthètes dont il serait injuste de rendre les préraphaélites responsables ; enfin, Téquilibre s*est établi et l'on peut se rendre compte de la place qu'occupera, dans l'histoire de Tart, le mouvement dont les trois peintres que nous avons étudiés sont les représentants les plus complets. A coup sûr, il n'est pas et ne sera jamais général, comme l'a été le romantisme» comme le redeviennent d'époque en

époque les diverses formes du réalisme : il est pour cela beaucoup trop aristocratique, et il faut bien le reconnaître aussi, beaucoup trop spécial. Tout le monde ne peut se faire une âme quattrocentiste ; un petit nombre de personnes seules trouvent du plaisir à raisonner leurs sentiments; un plus petit nombre encore parviennent, si je puis m'exprimer ainsi, à dégager leurs passions et leurs idées de leurs attaches matérielles pour les emporter dans une région où l'intelligence les transforme et les ennoblit. C'est à ces élus que s'adresse la peinture des préraphaélites anglais, comme c'est à eux que s'adressaient déjà la Vita Nuova, le Convito^ les Trionfi^ le Cortigiano, les Ragionamenti Amorosi^ toute cette étrange et séduisante littérature qui a vécu plus de deux siècles de l'impulsion de Dante, et à laquelle Rossetti et ses émules sont retournés à travers les âges.

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