‹ Études sur le xixe siècleChapitre 13 sur 32 · WAGNER · texte numérisé non relu

WAGNER

Dans un récent ouvrage ^ M. Emile Grucker s'est appliqué à démontrer qu'en Allemagne, inversement à la marche habituelle, la poétique précède toujours la poésie. Jusqu'à Lessing, l'histoire de la littérature allemande n'a guère à recenser que des œuvres qui sont la mise en application de doctrines. Lessing est lui-même le plus frappant exemple de ce souci continuel de la théorie qui semble hanter les poètes de sa race. Les poètes de l'époque classique ont pris au moins autant de peine pour déterminer la direction de leur génie que pour en réaliser les conceptions. Il serait superflu d'insister sur l'influence générale des ouvrages d'esthétique dans le pays de Hegel. Enfin, le dernier grand mouvement artistique de TAlle-

1. Histoire des doctrines littéraires et esthétiques en Allemagne (Paris, 1883).

magne, dont Wagner est jusqu'à présent la seule incarnation , repose tout entier sur des théories depuis longtemps esquissées. Les idées d'Opéra et drame se trouvent en germe dans des écrits bien antérieurs, et Tristan et Yseult vC^si^n somme que la réalisation d'un idéal dès longtemps entrevu. Dans la continuation du Laocoorij Lessing disait déjà :

(c II semble que la nature n'ait pas seulement destiné la Musique et la Poésie à marcher ensemble, mais plutôt à se fondre en un art unique... Il y a certainement eu un temps où elles ne formaient qu'un seul et môme art. Je ne prétendrai pas que leur séparation ne s'est pas opérée d'une manière naturelle, encore moins blâmerai-je l'exercice de l'une ou de l'autre ; mais je regrette que cette réparation soit devenue si complète que l'on ne pense* même plus à réunir les deux arts, ou que, si l'on y pense encore, ce soit pour réduire l'un des deux au rôle d^auxiliaire inférieur de l'autre, sans viser à un effet commun auquel chacun contribuerait également, »

Et Herder, dans la Causerie sur Alceste:

« Si le musicien ordinaire qui met orgueilleusement la poésie au service de son art, descendait de ses hauteurs, il s'appliquerait, autant du moins que le permet le goût de la nation pour laquelle il compose , à traduire dans sa musique les senti-

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ments des personnages, l'action du drame et le sens des mots. Mais il se borne à imiter ses prédécesseurs en les surpassant selon ses moyens ; et bientôt un autre le laissera loin derrière lui en renversant toute la boutique des opéras à clinquant et en élevant un monument lyrique dans lequel la poésie, la musique, l'action et les décors seront combinés en vue dun effet commun. »

Il est difficile d'annoncer le Parsifal en langage plus clair. Et notez bien que ce ne sont point là des desiderata tombés par hasard sous la plume d'un critique : des idées analogues reviennent souvent dans la correspondance de Gœthe et de Schiller *, elles préoccupent tous les artistes et tous les esthéticiens qui ont travaillé à émanciper la pensée allemande des influences étrangères auxquelles elle est restée si longtemps soumise. Pour comprendre à quel point cela est vrai, il faudrait citer ici tout le chapitre de Y Esthétique de Hegel sur le rapport des moyens ^expression musicale avec le sujet exprimé-. Après avoir soigneusement distingué de la musique indépendante la musique dUaccompagnement^, Hegel définit en ces termes le rôle de la dernière:

• 1. Voir notamment la lettre de Schiller du 29 décembre 1797.

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