Religion und Kunst
de choses incroyables qu'elle impose à la foi. Elle Ta senti, et c'est pour cela qu'elle a toujours recherché le concours de l'art, qui n'a pas pu luimême arriver à son plus haut développement tant qu'il a dû représenter cette prétendue réalité des symboles sous forme d'idoles destinées à faciliter l'adoration sensuelle, le culte, et n'a rempli sa véritable mission que lorsqu'il a facilité l'intelligence de la vérité divine, inexpressible, que renferme la religion, par une représentation idéale de ses allégories. »
Je n'ai pas l'intention de rechercher ici ce que deviennent, dans la pratique, les théories de Wagner; mais il faut préciser sa pensée sur cette question de l'union de l'art et de la religion, qui est certainement une des plus intéressantes que soulève son œuvre.
Telle qu'elle se manifeste dans la tétralogie, et surtout dans Parsifal, la religion de Wagner n'a rien de commun avec les cultes établis. Elle n'est certainement pas la foi à telle ou telle révélation, à telle ou telle morale : elle est le sentiment profond des mystérieux rapports qui subsistent entre l'âme humaine et l'inconnu de tous les êtres, elle est l'effort d'une pensée inquiète et doutante pour s'élever à l'intelligence du suprême mystère et à l'universelle compassion : « Action inouïe! dit Gurnemans à Parsifal dont la
flèche vient d'abattre un cygne. Tu as pu tuer!... ici, dans cette forêt paisible et sacrée !... Est-ce que les animaux du bois ne t'approchaient pas sans crainte?... Ne te saluaient-ils pas amicalement? Que t'a fait ce cygne inoffensif et fidèle? Il cherchait sa femelle pour voleter avec elle sur le lac qu'ensemble ils consacraient au bain bienfaisant... 11 nous était cher; qu'est-il à présent pour toi? Regarde, c'est ici que tu l'as atteint : le san^ se glace, les ailes retombent brisées ; le duvet neigeux est terni; l'œil s'éteint... » — La pensée chrétienne qui fait graviter toute la nature autour de Thomme, se trouve singulièrement élargie et adoucie par ce sentiment de respect pour la vie, quelque infime qu'elle puisse être. Elle est élargie aussi par l'idée de la rédemption telle que la comprend Wagner, la rédemption par la compassion {Mitletd), et par la simplicité d'esprit {der reine Thor), Elle Test encore par la substitution d'un pur symbole (le Graal), à toute la mythologie hébraïque. Et c'est précisément là qu'est le triomphe de l'art symbolique. De môme qu'au lieu d'analyser les sentiments humains par le détail, il les prend en euxmêmes et les présente dans toute leur force au moment où ils absorbent une individualité, de même il s'élève au-dessus des conceptions moyennes des apôtres et des théosophes, jusqu'à l'âme même de la religion; seul, il en peut tra-
WAGNER ET l'eSTHÉTIQUE ALLEMANDE 115
duire l'essence, et, comme il ne songe à en tirer ni prescriptions, ni promesses, il parvient à nous faire sentir le tragique de Tinconnu, comme à traduire toutes nos aspirations vers le mystère éternellement gros d'angoisses et d'attraits.
11 y aurait peut-être encore lieu de montrer comment cette conception de la religion aboutit, ainsi que le pessimisme contemporain, ainsi que le bouddhisme dont elle est proche, à la conclusion de la délivrance dans l'anéantissement*. Mais ce serait sortir du cadre que je me suis imposé. J'ai seulement voulu démontrer que l'esthétique de Wagner, très consciente et très réfléchie, est la résultante logique de l'esthétique allemande, et qu'elle est liée par tous ses points essentiels avec les principales théories de l'art que l'Allemagne a produites depuis le siècle dernier. Je voudrais encore indiquer en deux mots la portée et la conclusion de ce fait.
En faisant passer ses théories dans la pratique, Wagner a certainement créé, comme il Ta dit, un art national allemand. Il a été compris dans son pays : les triomphes de Bayreuth sont là pour le prouver. Les esprits les plus distingués des pays
1. Dans ce drame où tout est absolument tragique, dit "Wagner en parlant de sa tétralogie, « la Volonté, qui voulait faire un monde à son image, ne peut arrivera se satisfaire que dans l'anéantisiiement final. »
{Ueber Slaatund Religion,)
étrangers sont aussi arrivés à le comprendre, et, comme Tintelligence devient de plus en plus cosmopolite, comme chaque race a perdu ses caractères distinctifs pour s'assimiler ceux des autres races, il est probable que le nombre de ces esprits augmentera d'année en année. Mais, par là même qu'il a réalisé l'idéal intime et profond de la nation à laquelle il appartient, Wagner ne sera jamais réellement populaire que pour cette nation là, et l'on voit déjà se produire cette étrange contradiction, qu'en Allemagne son art est démocratique et soutenu par la foule, tandis qu'à l'étranger il est réservé à l'aristocratie intellectuelle.
Ceux qui professent l'amour des lettres conserveront certainement un inoubliable souvenir des funérailles de Victor Hugo, car le spectacle a été aussi grandiose par le sens qu'on pouvait lui prêter que par la pompe de la mise en scène. Victor Hugo, en effet, quoiqu'il ait été mêlé aux luttes de la politique, quoiqu'en plusieurs circonstances sa personnalité ait servi de drapeau à des partis dont les doctrines passagères ont été fort au-dessous de son génie, quoiqu'il ait souvent représenté des idées plus aptes à passionner les foules qu'à fournir des thèmes à la vraie poésie, — Victor Hugo a été dès ses débuts et est demeuré durant sa longue
• 1. En reproduisant ici celte étude, improvisée pour répondre aux exigences de l'actualité au moment de la mort de Victor Hugo, l'auteur ne se fait aucune illusion sur ses nombreuses lacunes : il sait S'irtout combien les opinions qui y sont exprimées auraient besoin d'être développées et nuancées. S'il la conserve cependant, c'est que, persuadé que le mouvement de réaction qui s'est dessiné ces dernières années contre Tadmiration excessive dont on avait entouré les dernièreB années du poète ne fera que sVccentuer, il tient à prendre à date.
carrière, avant tout un poète. C'est donc à un simple poète qu'un peuple entier, unanime et recueilli, a rendu un hommage jusqu'à présent réservé aux seuls souverains, et il faut saluer ce fait comme un glorieux triomphe pour les lettres. Mais au lendemain de l'apothéose, la critique reprend ses droits; et un mois après ces solennelles funérailles, il serait aussi inconvenant de répéter les déclamations dithyrambiques qui les ont accompagnées, qu'il l'eût été de parler froidement de l'illustre poète au moment où chacun ressentait le deuil de sa perte. Après tout, quelque grand qu'il soit, quelques honneurs que la reconnaissance publique ait cru devoir lui décerner, il ne saurait échapper à la commune mesure. Malgré son immensité, son œuvre appartient aux hommes, et ne bravera pas leur analyse. Sans doute, il faudra du temps pour que cette analyse puisse s'exercer sainement et justement: nous sommes encore trop près de la montagne pour pouvoir juger de ses proportions exactes. Tout ce que le critique peut tenter pour le moment, c'est de relever quelques traits et de découvrir quelques aperçus; surtout quand, talonné par les exigences de l'actualité, il n'a eu que peu de jours pour relire une œuvre qui demanderait plusieurs mois d'étude et pour grouper et coordonner ses impressions diverses et nombreuses.
Victor Hugo est, probablement pour longtemps, le dernier représentant de ces génies à large envergure en lesquels peuvent s'incarner les caractères les plus saillants d'une époque ou d'un siècle et qui peuvent, en quelque sorte, symboliser le développement d'une nation pendant toute une période de sa vie. La loi de la différenciation nous enferme dans ses domaines étroits de plus en plus et nous pousse à nous en contenter. Avec le développement de nos connaissances ; avec la conscience que nous avons de la somme d'inconnu qui nous entoure et de la somme d'efforts qu'il faut pour en conquérir une parcelle ; avec notre besoin croissant d'exactitude et notre croissante défiance des idées générales, les facultés des hommes qu'on appelle à tort ou à raison des génies universels ne se trouvent plus guère de mise, et leur activité nous apparaîtrait presque comme de l'outrecuidance; ils sont déjà une famille d'esprits disparus, à peu près comme les grands animaux des premiers siècles. Or, quoiqu^il n'ait pas eu la puissance d'intelligence d'un Gœthe ni peut-être même d'un Voltaire, Victor Hugo appartient à cette famille. Sa personnalité se confond en quelque sorte avec le siècle, malgré tout ce qu'il en a ignoré, parce
qu'il Ta vécu dans toutes ses phases, parce que le développement de sa conscience s'est toujours trouvé d'accord avec celui de la conscience de son pays, parce qu'il a contribué à toutes ses résurrections, parce qu'il a su réunir autour de lui les ouvriers des grands mouvements qui nous ont entraînés et leur imposer sa royauté.
Au lendemain des désastres de Napoléon, quand la France arrachée de TEmpire se jette éperdûment dans la réaction, il est avec elle, il partage les illusions que fait naître le retour du drapeau blanc et de l'ancien régime, et, quoique tout jeune, il devient bientôt le poète de ce parti qui paraissait alors répondre aux vœux de tous et auquel la nation ne marchandait ni ses suffrages, ni ses acclamations. Puis, quand le pays, las des excès de la réaction, évolue vers le libéralisme, il suit le mouvement, obéissant peut-être davantage, comme tant d'autres, à la pression des faits extérieurs qu'à une tendance naturelle de son esprit:
... Lorsque j'entends, dans quelque coin du monde,
Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier.
Un peuple qu'on égorge appeler et crier ;
Quand, par les rois chrétiens aux bourreaux turcs livrée,
La Grèce, notre mère, agonise éventrée ;
Quand l'Irlande saignante expire sur sa croix...
... Alors, oh! je maudis dans leur cour, dans leur antre,
Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu'au ventre !
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On pressent déjà dans ces vers le révolutionnaire humanitaire qui écrira Claude Gueux et les Misérables. Mais ces vers sont de 1831, et en ce temps-là le poète s'était rallié à la monarchie constitutionnelle ; il n'avait pas trouvé, dans Tidée républicaine, la formule qui convenait le mieux à son idéal, et sa haine des rois n'était pas sans condition, puisqu'en 1838 il appelait encore le czar Nicolas le « Noble et pieux empereur* » et puisqu'il se montrait encore très sincèrement orléaniste dans sa réponse au discours de réception de Sainte-Beuve à TAcadémie, en 1845. Il est probable — toutes les pièces n'étant pas datées, on ne peut suivre les phases de cette évolution — que le changement fut assez brusque ; car c'est de 1846 qu'est la pièce adressée au marquis du C. d'E...^, qui constitue, sinon un programme, du moins une confession de foi républicaine et démocratique. Depuis lors, Victor Hugo est resté fidèle à cette confession, et si l'on voulait caractériser son activité postérieure, on ne pourrait mieux faire que d'emprunter à cette pièce certains vers où se trouvent résumées, avec ce qu'elles ont de vague et d'absolu, certaines des idées les plus chères au proscrit du 2 décembre :
Ce sont les rois qui font les gouffres
J'ai réhabilité Je bouffon, l'histrion,