Les ConlemplationSy livre V
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Tous les damnés humains, Triboulel, Marion, Le laquais, le forçat et la prostituée...
... Tendre, j'ai demandé la grâce universelle... .. J'allais criant : « science ! écriture ! parole ! Je voulais résorber le bagne par l'école, etc.
Son altitude dans Texil, l'éloquence et la fermeté de ses protestations, le ton des nombreux ouvrages qu'il publia de Guernesey, tout son rôle jusqu'au moment où la France lui fut rouverte, devaient à la fois Tancrer de plus en plus dans cette philosophie mal définie où un vague déisme se mêle aux aspirations les plus idéologiques de bonheur universel, et préparer sa légende. En sorte que, depuis 1870 jusqu'à sa mort, il a pu jouer un rôle de prophète qui ne varie pas et qu'on ne discute point.
Si j'ai rapidement retracé les phases de cette évolution, c'est pour montrer qu'elle correspond parfaitement à celle du pays, dont Victor Hugo se trouve donc résumer jusqu'à un certain point l'existence politique, et nullement pour le vain plaisir de mettre le poète en contradiction avec lui-même.
En effet, à ceux qui lui reprochent d'avoir changé, il peut toujours répondre : « J'ai grandi, » et c'est précisément à ses transformations successives qu'il faut attribuer sa constante popularité. On remarquera pourtant que, sauf sous le second Empire, il n'a jamais fait que suivre une impulsion déjà donnée. Jamais il n'a appartenu à aucun des partis qui pro-
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fessaient ropinion du lendemain, qu'une fois ce lendemain sonné et commencé. En réalité, ce révolutionnaire était de ceux qui suivent les mouvements, non de ceux qui les créent, et, malgré la légende qu'on lui a faite, il n'a pas été un initiateur davantage en littérature qu'en politique.
Demême qu'il a été royaliste avant d'être républicain, Victor Hugo a été classique avant d'être romantique ; et il Ta été comme il a été romantique, en théorie et en pratique. Ses premières Offe, quoique dans ses préfaces postérieures il se soit efforcé de les rattacher au mouvement qui devait l'entraîner plus tard, ne diffèrent que par le talent des productions des Baour-Lormian et des Népomucène Lemercicr. On peut ouvrir le recueil au hasard : on est sûr de tomber sur une pièce qui n'est que le développement banal et froid d'un thème quelconque, en vers correctement coupés, fort brillants de forme, et semés de toutes les figures et de toutes les formules chères aux classiques. Le poète « s'élance, armé de sa lyre, comme Orphée au sein des Enfers » ; le crime est un « Python livide » ; Alexandre est appelé le « fier conquérant de la Perse avilie » ; il est question quelque part de « laisser tout roiympe auxfilsderHippocrène)), etc. Il faut noter qu'au moment où parurent ces premiers essais (1822), quelques œuvres d'André Chénier étaient déjà connues (Fédition de Latouche est
de 1819), les premières Méditations passionnaient depuis deux ans le public, et les premiers poèmes d'Alfred de Vigny avaient déjà révélé le vers plus libre que les romantiques devaient perfectionner plus tard. Ces tâtonnements — ceux de Lamartine étaient déjà du génie — ces révélations, cette découverte d'un art nouveau — c'était là lettre morte pour Victor Hugo , qui résistait de son mieux à l'entraînement de sa génération, ainsi que le prouve le recueil qu'il rédigea avec son frère de 1819 à 1821 , le Conservateur littéraire^. Là, il reprochait à Delille une excessive « recherche d'expressions antithétiques », déclarait couramment que « les pièces de Shakespeare et de Schiller ne diffèrent des pièces de Corneille et de Racine qu'en ce qu'elles sont plus défectueuses », conseillait à Michelet de « resserrer sa pensée dans un petit nombre de vers », s'extasiait sur le talent de Scribe et la nouveauté du sujet de la Somnambule, Ainsi Améric Vespuce, le jour où Colomb posa le pied sur un sol nouveau, ignorait encore la découverte du continent auquel il devait donner son nom.
En avançant dans sa carrière, Victor Hugo a persisté dans cette voie de découvertes de seconde main. Après Walter Scott, il s'est passionné pour le moyen âge ; Hernani est venu après VOthello
1. Voir sur colle période l'excellent ouvrage de M. Kdmond Biré, Victor Hugo avant 1830, auquel j'emprunle mes cilations. .
d'Alfred de Vigny, après V Henri III d'Alexandre Dumas ; les Misérables descendent directement des romans sociaux d'Eugène Sue. Et pourtant, il faut le dire, ce n'est pas absolument à tort qu'on l'a considéré comme l'incarnation de ce grand mouvement de 1830 auquel nous devons une langue nouvelle, la réhabilitation de la passion et du mouvement, la politique sentimentale, et une éclosion lyrique peut-être unique dans l'histoire des lettres. S'il n'en a pas été l'initiateur, il en a été le portedrapeau. Ce n'est pas autour d'Henri III, c'est autour A'Hernani qu'a eu lieu la bataille. Quelle qu'elle soit, la préface de Cromwell a servi de signe de ralliement. Gomme une éponge dans un baquet, Victor Hugo a absorbé tout ce qui l'entourait, et son mérite est d'avoir rendu à larges flots ce qu'il avait aspiré goutte à goutte. L'esthétique élaborée en commun , il l'a perfectionnée à lui tout seul, inconsciemment, par la seule force de son génie ; tandis que ses compagnons, Théophile Gautier, par exemple, demeuraient sagement dans les limites du raisonnable, il a su commettre des excès, assez pour que l'attention se porte sur lui tout entière, pas assez pour compromettre son œuvre. Surtout, il a su éviter de se perdre comme Vigny dans les dédales d'un art trop savant et trop noble, son extraordinaire puissance de rhétorique l'a arrêté naturellement sur la pente de l'art facile où devait rouler
Alexandre Dumas, et la contexture même de son esprit Ta fait demeurer dans un champ assez vaste pour qu'une foule puisse s'y presser autour de lui. Il a été réellement Thomme de son temps, non parce qu'il a surpassé en génie certains de ses contemporains, mais parce que son œuvre a réussi à satisfaire à la fois les artistes et le grand public, ceuxlà par la forme, celui-ci par le fond. C'est là un rare bonheur, mais qui repose sur une contradiction inévitable dont il faut bien qu'à la fin on s'aperçoive, et que nous allons essayer d'indiquer.
Si Ton cherche à pénétrer la substance de l'œuvre immense de Victor Hugo, si l'on examine les charpentes qui soutiennent ce prodigieux amas de phrases et de mots, les idées, on sera tout d'abord étonné de leur faiblesse et de leur pauvreté. Chaque œuvre, chaque recueil de vers, comme VAne, Religion et religion, etc. ; chaque drame, comme le Roi s'amuse ou Riiy-Rlas; chaque roman, comme les Misérables o\x \es Derniers Jours d'un condamné, n'est qu'une suite de variations dans lesquelles le thème est noyé. Si on parvient à le saisir, on découvre tantôt une de ces notions toutes générales, comme la justice, l'humanité, Dieu, en elle«-mêmes insaisis-
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sables et fluides et défiant la pensée , tantôt une simple opposition d'idées ou de mots. Lucrèce Borgia, Marion Delorme et presque tous les drames ne sont que la mise en action de passions artificiellement géminées. Si l'on faisait la genèse des Deux trouvailles de Gallus, on trouverait que la pièce entière se ramène à la moralité d'une fable latine: Gallus, escam quœrens, margaritam reperit, Victor Hugo a expliqué lui-même le sens qu'il prête à ses Misérables : « Ce livre, a-t-il dit, est un drame dont le premier personnage est l'infini. L'homme est le second. » Or, l'infini et l'homme, dégagés de toute idée contingente, ne sont plus que des notions absolument banales, des mots vides de sens. Enfin, la phrase suivante de la préface de la Légende des siècles suffit à montrer comment ces idées générales, dans l'esprit du poète, se suffisent à elles-mêmes, sans exiger d'autre commentaire ni d'autre recherche que d'interminables amplifications : « Exprimer l'humanité dans une espèce d'œuvre cyclique ; la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement d'ascension vers la lumière ; faire apparaître, dans une sorte de miroir sombre et clair — que l'interruption naturelle des travaux terrestres brisera probablement avant qu'il ait la dimension rêvée par
Tauteur — cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, Thomme : voilà de quelle pensée, de quelle ambition si l'on veut, est sortie la Légende des siècles. »
Si Ton descend aux morceaux particuliers dont chaque grande œuvre ou chaque cycle d'oeuvres est composé, on verra subsister la même observation*. Lisez, pièce à pièce, les quinze volumes de vers qui constituent Tœuvre poétique et demandezvous ce que chaque pièce veut dire. Vous verrez qu'avec un luxe inouï d'images et de mots elles déclarent qu^il est douloureux de voir mourir les jeunes filles et cruel de tourmenter les animaux, qu'il faut faire Taumône, qu'il existe des injustices sociales, qu'une prostituée est encore susceptible de sentiments humains, etc. Quelquefois, la solennité qui drape ces pauvres idées devient comique : dans la Pente de la rêverie -, après un début qui invoque les deux pôles, la mer, le monde, les siècles passés, les villes disparues, on arrive à cette grande affirmation : « Ainsi, j'embrassai tout. » Mais comment cet embrassement se traduit-il ? Qu'est-ce qu'embrasser tant de choses? Est-ce les
i. Celle observallon a déjà été faile par M. Emile Hennequin, dans la très remarquable élude qu'il u publiée dans la Revue indépendante de décembre 1884. Elle esl d'ailleurs si évidenle et si nécessaire que je ue puis éviter de la reproduire»
ï. FeuiUeê d'automne^
pénétrer, les comprendre, revivre leur vie, les évoquer? Non, c'est simplement entasser une succession d'images qui ne représentent à Tesprit qu'un heurt confus de métaphores. Il est vrai qu'entre temps, le poète avait prudemment glissé cet avis :
Or, ce que je voyais, je doute que je puisse Vous le peindre...
La Vision de Dante ^ est tout aussi caractéristique. On assiste longuement à un de ces tableaux dont le poète lui-même a pu dire :
Jean à Pathmos, Manou rêvant sur les Védas N*ont rien vu de pareil à ce que je raconte.
Les cohortes célestes s'entremêlent, les millions de victimes de la guerre et du fanatisme se précipitent dans l'inflni en demandant justice, l'ange est à son tribunal, c'est Tappareil complet du jugement dernier. On s'attend à quelque chose d'immense, à une réconciliation suprême, à un universel pardon, peut-être à une vision de l'éternité pareille à celle de la Divine Comédie. — Eh bien, il s'agit simplement de damner Pie IX, coupable surtout d'avoir béni Napoléon 111 !
Si nous rétrécissons encore notre analyse, et si nous Texerçons sur lesaphorismes et les sentences dont Victor Hugo parsème ses œuvres, nous voyons