‹ Études sur le xixe siècleChapitre 23 sur 32 · Préface des Misérables · texte numérisé non relu

Préface des Misérables

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S'il n'a guère à sa disposition que des idées banales et des sentiments superficiels, Victor Hugo possède une faculté de grossissement qui lui permet de tirer un merveilleux parti de cette pauvre matière première. Avec rien, il fait des choses gigantesques. Il amoncelle ,- des montagnes de nuages qui donnent l'illusion d'Alpes authentiques, et dans le vide de beaucoup de ses pièces on voit remuer des mondes et des océans. De là sa prédilection pour les époques légendaires et les luttes épiques, pour les chevaliers du moyen âge et les héros du premier empire. Qu'ils se nomment Eviradnus, Olivier, Charlemagne, Barberousse, Napoléon ; qu'ils luttent dans les défilés des Pyrénées ou dans les plaines de Waterloo, ses héros, en action comme en paroles, crèvent presque toujours les bornes de l'humanité. Ils sont sublimes ou ridicules: les combattants du cimetière d'Eylau sont d'une bravoure simple qui exalte comme une fanfare, et la charité des pêcheurs des Pauvres gens devient de l'héroïsme. En revanche, Olivier et Roland, après avoir brisé leurs épées, déracinent des chênes pour continuer leur duel ; Jean Valjean, qui s'est évanoui dans son cercueil, répond prétentieusement à Fauchelevent qui réussit à le ranimer : « Je m'endormais ; » et Gwynplaine se suicide comme si tout un peuple le regardait.

Mais si cette faculté de grossissement n'est pas

toujours heureuse quand elle s'exerce sur des réalités humaines ou concrètes, elle permet au poète de s'attaquer avec une puissance unique à certaines abstractions énormes, de taille à braver toutes les amplifications, comme les ténèbres, Téternité, l'infini. Ces mots, dont le sens à jamais caché nous épouvante, il en joue comme nous jouons avec les termes de la vie usuelle. Il se meut à l'aise dans ces idées vagues qui nous échappent et dont nous nous écartons prudemment. Il arrive à traduire les sentiments d'effroi, de néant ou d'horreur qu'elles laissent derrière elles, quand elles nous ont harcelés en des heures mauvaises. Et ces thèmeslà abondent dans ses romans, dans ses drames, dans ses vers. Tantôt, ce sont des sensations mystérieuses dont on croirait entendre le vol au-dessus ou au dedans de soi :

Tandis que, la tête inclinée, Nous nous perdons en tristes vœux.

Le souffle de la destinée Frissonne à travers nos cheveux ^

ou des vers qui condensent l'immensité de nos incertitudes :

Où va, Seigneur, où va la terre dans l'espace?...

OU des évocations qui semblent appeler toute la majesté de l'inconnu :

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