‹ Études sur le xixe siècleChapitre 25 sur 32 · Légende des siècles · texte numérisé non relu

Légende des siècles

Les moyens favoris de Victor Hugo sont en réalité des plus simples, et ne diffèrent en rien de ceux de la rhétorique courante ; ils peuvent se ramener à la répétition, à Tantithèse et à la métaphore.

Pour ce poète aux romans volu,niineux, aux drames trop longs pour la scène, aux interminables digressions, une idée n'est pas exprimée lorsqu'elle n'est exprimée qu'une fois. Il faut qu'il la ramène sous toutes les formes qu'elle peut revêtir, qu'il l'impose par des retours successifs, comme on plante un clou à coups répétés. Si, par exemple, il demande :

De quel droit mettez-vous des oiseaux dans des cages?

il ajoutera aussitôt:

De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages, Aux sources, à l'aurore, à la nuée, aux vents ? De quel droit volez-vous la vie à ces vivants?

La plupart de ses pièces, même les meilleures, sont construites sur un plan analogue, ramenant sans cesse le même thème et l'exprimant à la fin dans tout son éclat. Ainsi dans la Légende des

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Siècles, le magnifique morceau intitulé Booz Endormi, qui n'est en somme que la description du calme d'une nuit d'Orient. Souvent, cette insistance devient fatigante : Ruy-Gomez de Silva abuse de la patience de Charles Quint en le promenant devant les portraits des aïeux, et Ton comprend l'irritation de Zim-Zizimi auquel tous ses sphinx, l'un après l'autre, adressent le même discours. Les descriptions, quelque longues qu'elles soient, ne sont presque jamais établies que par l'accumulation du même trait, répété tantôt en termes diflTérents, tantôt en images itératives. Quand un nouveau personnage apparaît, sa qualité dominante revient de page en page : ainsi l'écrivain se croit obligé de répéter à plusieurs reprises dans le début de l'Homme qui rit, qu'Ursus est un saltimbanque et qu'Homo est un loup. On pense à l'épithète permanente d'Homère ; seulement^ tandis que le poète de l'Iliade se contentait d'un seul adjectif, toujours le même, pour caractériser les bras blancs de Héra,la prudence d'Ulysse et les yeux de hibou d'Athéné, le poète des Orientales trouve un millier d'expressions diflTérentes pour rendre le même trait.

Si la répétition est le moyen essentiel de Victor Hugo, l'antithèse est devenue, en quelque sorte, un mode de son esprit. D'abord, elle lui sert à donner à ses phrases un singulier relief : il se plaît à

accoupler des mois qui peuvent à bon droit s'étonner d'être ensemble, et ses comparaisons favorites reposent toujours sur des contraires, en sorte qu'on dirait que dans son esprit ce sont des idées opposées, non des idées similaires, qui s'appellent. A ce point de vue, la strophe suivante est caractéristique :

Au souffle de lenfant, dôme des Invalides,

Les drapeaux y prisonniers sous tes \otiies splendides,

Frémissent, comme aux vents frémissent les épiSy

Et son cri, ce doux cri qu'une nourrice apaise

Fit, nous l'avons tous vu, bondir et hurler d*aise

Les canons monstrueux à ta porte accroupis.

Si nous remontons de l'expression du détail à la contexture de Tœuvre et à la conception elle- * même, nous verrons que le rôle de Tantithèse demeure en tout prépondérant : c'est elle qui fournit au poète des effets comme le passage de M. de Saint-Vallierdansle Roi s'amuse, ou la transformation du mendiantdans les Burg?'aves; c'est elle encore, nous l'avons déjà vu, qui lui fournit des sujets et des caractères ; c'est elle qui lui a dicté sa fameuse théorie du mélange du comique et du tragique dans le drame, laquelle est le thème unique de la préface de CromvelL

Les images naissent naturellement de la répétition. Mais chez Victor Hugo, elles sont autre chose et plus qu'une nécessité de rhétorique, elles corres-

pondent, si je puis m'exprimer ainsi, à un besoin particulier de matérialisaiion. yictovEugo ne pense pas aux objets qu'il décrit, ou aux choses dont il' parle : il les voit avec leurs contours et leurs couleurs, et quand il traite de pures abstractions, il faut qu'il arrive à les faire tomber sous ce sens de la vue qu'il possède à un si haut degré. Suivez la marche habituelle de sa pensée, vous verrez que jamais il ne part de l'observation concrète pour arriver aux vérités abstraites, mais qu'au contraire il ne s'empare jamais des idées abstraites que pour les concrétiser. Quelque inexprimables que soient ses sujets, qu'il erre en plein ciel ou en pleine nuit, ou qull écoute les paroles de la bouche d'ombre, il tend toujours à se rapprocher de la forme matérielle, à expliquer l'invisible par ce qu'on peut voir et l'intangible par ce qu'on peut toucher. Dans la pièce intitulée Abîme^ la voie lactée dit :

C*est moi qui suis Tamas des yeux et des rayons, Vépaisseur inouïe et morne des lumières,

et les nébuleuses se proclament des îles de l'inconnu. Enfin, dans ses morceaux les plus apocalyptiques, on peut noter par centaines des vers comme ceux-ci :

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