‹ Études sur le xixe siècleChapitre 26 sur 32 · Légende des siècles · texte numérisé non relu

Légende des siècles

Le rafale qu'on voit aller, venir, passer; L'onde, linceul; le ciel, ouverture de tombe... Les nuages ayant l'aspect d'une forêt^ etc.

La répétition, Tantithèse et la métaphore sont des moyens très ordinaires, dont on divulgue la recette dans tous les lycées et que les plus mauvais poètes pratiquent avec succès. D'où vient donc que chez Victor Hugo ils se suffisent à euxmêmes ? d'où vient que, sans être soutenus par la pensée, ils arrivent à une intensité d'expression sans précédent dans l'histoire des lettres, prêtant une force grandiose à des déclamations vulgaires, et un sens en apparence élevé aux notions les plus banales ?

La puissance des figures et la puissance de la phrase dépendent essentiellement de la qualité des mots qui servent aux figures et à la phrase. Or Victor Hugo a possédé à un degré unique celte faculté suprême de l'expression : le génie des mots. On pourrait même croire qu'il a eu conscience de cette disposition maîtresse de son esprit, car il a déifié le mot dans les deux pièces célèbres des Contemplations où il revendique — peut-être égoïstement — l'honneur d'avoir révolutionné la langue:

... Le mot, qu'on le sache, est un être vivant. La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant. La plume qui d'une aile allongeait l'envergure, Frémit sur le papier quand sort cette figure^

Le mot, le terme, type on ne sait d'où venu,

Forme de l'invisible, aspect de Vineonnu,.,

Trouvant toujours le sens comme Veau le niveau ;

Formule des lueurs flottantes du cerveau...

Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses,,.

Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret...

De quelque mot profond tout homme est le disciple;

Toute force ici-bas aie mot pour multiple...

... Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits. Il remue en disant : Béatrix, Lycoris, Dante au Gampo-Santo, Virgile au Pausilippe.

De l'Océan pensée il est le noir polype...

Oui, tout-puissanty tel est le mot. Fou qui s'en joue I Quand Verreur fait un nœud dans V homme, il le

[dénoue, Il est foudre dans l'ombre et ver dans le fruit mûr, Il sort d'une trompette, il tremble sur un mur, Et Balthazar chancelle, et Jéricho s'écroule. Il s'incorpore au peuple, étant lui-même foule. Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu; Car le mot, c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu.

Ce morceau est très connu, mais il fallait le citer; car il suffit de serrer le sens de toutes ces images pour trouver, non seulement le secret de la puissance de Victor Hugo, mais celui de son génie. Le mot lui suffit, il n'a d'autre idée que celle qu'implique le mot, chacune de ses idées peut s'incarner dans un mot, il est réellement le « disciple » du mot, le mot est le critère auquel il recourt dans le doute. C'est peut-être parce qu'il

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faut que les mots aient un sens concret qu'il a admis sans hésiter la réalité de ces abstractions qui épouvantent et troublent nos esprits. Les mots, qui en poussent d'autres au scepticisme par toutes les idées contingentes qu'ils soulèvent, l'ont conduit directement à la foi. Les notions les plus compliquées lui apparaissent toutes siniples, telles qu'elles se révèlent dans les mots avant qu'ils soient soumis à l'analyse. M. Sully Prudhomme s'est demandé douloureusement: « Qu'estce que la justice ? » Nous nous demandons tous: « Qu'est-ce que Dieu? qu'est-ce que l'éternité? qu'est-ce que l'infini ?» Et Victor Hugo joue avec ces grands mots comme avec des hochets, les réduit en images qui correspondent à une notion des plus ordinaires, les sème éperdûment dans son œuvre, se sert de leur prestige pour nous tenir en arrêt. Et les mots sont sa force. C'est parce qu'il les a acceptés tels qu'ils sont, avec leurs splendeurs et leurs mensonges, avec la foule d'erreurs qu'ils révèlent sous leur apparence d'absolue vérité, avec leur simplicité attirante et trompeuse, qu'il s'est trouvé en continuelle communion avec la foule. C'est parce qu'il a déployé pour les manier plus de puissance que d'autres en déploient à manier des idées qu'on l'a pris pour un penseur* Et, avec les mots, il a fait de tels prodiges, qu'à une époque ses contemporains, éblouis, aveuglés,

comme des gens auxquels on montre trop de lumière, ont pu l'accuser, lui, le maître par excellence du rythme et de la grammaire, de cacophonie et d'incorrection.

Nous avons essayé de dégager les caractéristiques les plus générales d'une œuvre immense, et — il faut bien le répéter— nous ne pouvons donner notre étude, préparée en quatre semaines pour répondre aux exigences de l'actualité, que pour une esquisse incomplète, qui demanderait à être beaucoup plus développée et beaucoup plus nuancée. Nos lecteurs seront peut-être étonnés de la trouver, sur plus d'un point, en désaccord flagrant avec les enthousiasmes qui ont accueilli, depuis dix ans, toutes les œuvres de Victor Hugo et qui ont fait de sa mort un deuil universel. C'est que cette mort marque peut-être une date davantage encore qu'on ne le pense. Peut-être qu'elle est aussi bien le terme où une époque commence que celui où une autre finit. Peut-être que la notion du génie est en train de changer. Qui sait? peut-être aussi que la critique, après avoir oublié du vivant du poète qu'il n'était point un penseur pour l'adorer sans restriction, oubliera après sa mort qu'il a été le roi suprême, des mots, d^s rythmes et des images. Cette hypothèse est d'autant plus plausible, que la forme littéraire est un moule changeant, que la

langue se modifie de période en période et très vite, et que Part disparaît plus vite encore que les idées dans le gouffre d'oubli qne nous appelons l'immortalité.

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