‹ Études sur le xixe siècleChapitre 5 sur 32 · OL\G0M0 LEOPARDI · texte numérisé non relu

OL\G0M0 LEOPARDI

rances^ ô ma Silvia! Sous quel aspect nous apparaissaient alors la vie humaine et le destin! Quand je me souviens de celte grande espérance, un sentiment amer et désolé m'oppresse et je recommence à déplorer mon malheur. nature, ô nature, pourquoi ne tiens-tu pas plus tard ce que tu nous a promis? Pourquoi trompes-tu tellement tes enfants? »

Quelques autres rencontres marquèrent dans sa vie: celle de sa cousine, la comtesse Gertrude Cassi Lazzari, qu'il aima comme on aime à dixhuit ans et sans être payé de retour ; plus tard, pendant un séjour à Bologne, celle de la comtesse Carniani Malvezzi, femme lettrée et même femme de lettres, qui lui fit peut-être rêver des Isabelle d'Esté et des Victoria Golonna, et se contenta de l'utiliser pour corriger ses vers. A Bologne également, il s'éprit de Marianna Brighenti : fille d'un avocat, lettrée, remarquablement belle, douée d'une voix admirable, Marianna appartenait au théâtre, où sa réputation demeura sans tache. Elle ne répondit pas à l'amour du poète, qu'elle admirait pourtant avec enthousiasme, mais lui voua une amitié fraternelle, qui fut de longue durée; et Giacomo, dont l'aspect débile et un peu difforme était plus fait pour inspirer la pitié que la passion, sut se contenter de ce sentiment tranquille et sérieux. La cantatrice, qui disparut assez

promptement du théâtre et eut une vieillesse presque misérable, conserva jusqu'à la fin de sa vie un culte respectueux pour la mémoire du grand homme qui Tavait aimée : elle ne consentit jamais à livrer à la publicité une précieuse lettre dans laquelle il lui avouait son amour, malgré les démarches réitérées et pressantes de M. Viani auprès d'elle, et la détruisit avant de mourir. Cette idylle d'amitié fut ce que Lcopardi eut de meilleur dans sa vie.

Du reste, quelques années plus tard, nous le trouvons de nouveau sous le coup d'une passion, plus ardente peut-être que ses précédents attachements, dont on ignore les péripéties, mais qui, en tout cas, finit mal, car en 1831, il quittait subitement Florence en donnant à ses parents divers prétextes pour expliquer son départ, et en confiant à son frère Carlo que la cause en était « un long roman, beaucoup de douleurs et beaucoup de larmes ». Paolina a supposé que Théroïne de ce nouvel amour, — probablement le plus réel de tous — était la princesse Charlotte Bonaparte, qui avait fait grand accueil à Leopardi, et dont Leopardi parlait avec sympathie. Quelle qu'ait été cette inconnue, elle fit probablement oublier à Leopardi toutes les autres, et c'est sans doute à elle qu'il s'adressait dans son Aspasie:

« Maintenant, vante-toi, tu le peux. Raconte

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que devant toi, seule de ton sexe, j'ai consenti à courber ma tête fière, j'ai spontanément offert mon cœur indompté. Raconte que la première, et je l'espère sûrement la dernière, tu as vu mes yeux supplier, tu m'as vu devant toi timide, tremblant (je brûle, en Tavouant, d'indignation et de honte), tu m'as vu épier humblement chacun de tes désirs, chacune de tes paroles, chacun de tes gestes, pâlir à tes orgueilleux dédains, briller de joie à un signe aimable, changer d'expression à tous tes regards. »

Si Ton prend ces vers au sérieux, si Aspasie est bien l'inconnue qui chassa brusquement Leopardi de Florence, on peut admettre que, cette fois-là, il éprouva un amour plus réel que ces divers caprices d'imagination, un amour qui triompha de sa timidité et lui fit connaître, à lui chaste et réservé, les supplications humiliantes où s'égare le commun des hommes. Bailleurs, il était de ceux qui demandent autre chose à l'amour que ce qu'il peut donner, et il n'a jamais pardonné aux femmes, je ne dirai pas de ne pas l'avoir aimé, mais de n'être pas des anges. Dans un de ses dialogues, le Tasse et son génie familier conversent sur ce point en termes d'une touchante naïveté. Le Tasse explique que, depuis qu'il est séparé de Léonore, elle lui apparaît comme nne déesse. — « Ces déesses-là veulent bien, lui répond le Génie, quand on ap-

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proche d'elles, se débarrasser de leur divinité, arracher les rayons dont elles s'entourent et les mettre dans leur poche pour ne pas éblouir le mortel trop empressé ». Le Tasse ne proteste pas, mais il demande, — et Tétat de son cerveau à ce moment-là semble seul pouvoir excuser une question d'une gravité aussi puérile : « Ne trouvestu pas que c'est un grand tort des femmes de se montrer, en réalité, si différentes de l'image que nous nous faisons d'elles ? » En sorte que le Génie est obligé de lui expliquer, avec beaucoup de bon sens, qu'on ne peut reprocher aux femmes « d'être de chair et de sang, comme nous, et non d'ambroisie et de nectar ». « Quelle chose au monde, lui dit-il, possède seulement la millième partie de la perfection dont votre esprit revêt les femmes? 11 est étrange, en vérité, que, ne vous étonnant pas de voir les hommes être des hommes, c'est-à-dire des êtres peu estimables et peu aimables, vous ayez tant de peine à admettre que les femmes ne sont pas des anges. » Le Tasse n'a pas l'air de comprendre cette élémentaire vérité, et Leopardi, qui a su l'exprimer, ne l'a probablement jamais comprise. De là peut-être, du moins en partie, ses échecs et ses souffrances ; mais de là aussi le caractère de sa poésie, unique dans la littérature de l'Italie moderne, et qui nous reporte par-dessus les âges au Dante de la Vie Nouvelle, au Pélrarque

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des derniers Sommets et des Triomphes. Celle poésie, en réalité, a sa source dans le cœur même de Leopardi, non point dans ses diverses mésaventures, nous pourrons nous en persuader en examinant, non plus les circonstances fortuites de sa vie, mais ce qu'il était en lui-même.

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