LA VIE INTÉRIEURE
Les faits que je viens d'analyser ont pu faire une existence malheureuse : ils n'auraient suffi à faire ni un grand poète ni un pessimiste. Il y a, dans le monde, beaucoup de gens qui sont pauvres, qui se déplaisent dans l'endroit où ils demeurent, qui se portent mal, qui ont à se plaindre de leur famille, et que les femmes repoussent. Généralement ils en prennent leur parti, et finissent même par trouver que le monde est beau et que la vie est bonne : tant il est vrai, selon le lieu commun des anciens, que nous sommes les artisans de notre destinée. Pour que ces circonstances aient amené Leopardi à juger tout autrement la vie et les choses, pour qu'elles laient conduit à la négation raisonnée du bonheur, il fallait qu'elles trouvassent en lui une nature particulière :
les mêmes coups, frappés avec la même force par le même marteau, ne produisent-ils pas des sons différents selon la matière qu'ils font vibrer? Si Ton essaye, autant du moins qu'un pareil travail est possible, de mesurer Timpression produite sur Leopardi par les circonstances de sa vie, on est forcé d'abord de reconnaître que ses embarras et ses chagrins s'exagèrent et se cristallisent dans son esprit. Il n'est pas de ceux qui réussissent à écarter une pensée fâcheuse, un souci angoissant. Quoi qu'il fasse, l'idée pénible, une fois entrée en lui-même, y demeure, s'y installe, y travaille, « le lime et le dévore, s'alimente par l'étude et par Tétude augmente. » Parfois il se figure que des « distractions » le sortiraient de cet état ; mais son « unique distraction )),à Recanati, c'est l'étude, et l'étude le tue. C'est du reste une illusion : à peine a-t-il quitté sa ville natale si détestée et a-t-il réussi à se transporter ailleurs, qu'il se trouve aussi mal là où il est que là où il était. Il s'en va de ville en ville, passant par de rapides alternatives d'enthousiasme pour les paysages et de dégoût pour les habitants. Il ne peut rester à Milan, où tout l'exaspère. H parle de Rome et des Romains sur un ton qui rappelle les colères indignées de Luther. Naples lui paraît peuplé de « lazzaronis et de polichinelles, tous voleurs, f... coquins dignes des Espagnols et de la potence». Pendant ses der-
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nières années, à Capodimonte où Ranieri et sa sœur Tont conduit, il tombe dans des caprices de maniaque que ses hôtes s'ingénient à satisfaire : il ne veut manger que d'un pain spécial qu'on ne trouve qu'à Naples et qu'on va lui chercher chaque jour; il vit dans Tobscurité, dîne à minuit, se couche le jour, etc..
Qu'il ait beaucoup souffert avant d'en arriver à un pareil état presque voisin de la folie, c'est incontestable ; mais la vraie source de ses souffrances était en lui-même. Sa sensibilité extrême lui rendait la moindre démarche extrêmement pénible : ses nombreuses lettres pour demander un emploi sont remplies d'aveux sur l'effort qu'elles lui coûtent : « Il est toujours pénible de demander, tant pour celui qui demande que pour celui à qui il s'adresse... » La rapidité avec laquelle elles se succèdent trahissent une sorte de fièvre, un désir tendu et impatient, en même temps que leur ton général laisse percer un découragement anticipé. En voyant le malheureux s'adresser, avec force formules d'humilité, à tous ceux qui peuvent l'aider directement ou indirectement, on devine qu'ils se disait à la fois dans la même minute : « Mon Dieu! si je pouvais réussir ! » et : « Hélas! je ne réussirai pas ! » Un des symptômes les plus curieux de cet état d'effroi continuel devant un échec, une humiliation, un mal possibles, c'est
sa crainte naïve et continuelle de la douleur physique. Lui qui souffre sans cesse de toutes sortes de maux chroniques for! douloureux, il est pris de terreurs indescriptibles, dès qu'il est menacé d'une douleur aiguë. Obligé d'aller chez un dentiste, il en devient malade, et il écrit à son frère : « Ma mélancolie ne venait pas vraiment du déplaisir de devoir perdre des dents, mais de la frayeur panique de l'opération, qui est toujours devant ma pensée comme une condamnation à subir et qui m'épouvante comme un enfant. » Quand le choléra éclate à Naples, il s'imagine tout de suite qu'il y est prédisposé, et Ranieri est obligé de prier ses amis de ne jamais parler de l'épidémie en sa présence. On lui a reproché cette crainte comme une lâcheté et comme une contradiction : comment l'homme qui parlait sans cesse de son désir de la mort, l'homme dont l'œuvre entière n'est qu'un hymne à la mort, pouvait-il trembler au moment où la mort approchait ? N'était-ce pas l'éternelle fable du bûcheron, que débitent sans cesse les gens heureux de vivre à ceux qui perdent leur temps à déplorer les conditions humaines? Rien de plus naturel, pourtant : entre la vie haïssable et la mort désirée, il y a la maladie, avec son cortège d'épouvantements plus horribles encore quand une épidémie sème autour d'elle la crainte, l'égoïsme et la cruauté. C'était la maladie qui
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faisait peur à Leopardi : les gens habitués à souffrir la redoutent toujours beaucoup plus que les autres, parce qu'ils savent ce que c'est.
Notez que Leopardi n'a jamais rien fait pour échapper à la tyrannie de ses idées. Bien au contraire, il s'y complaisait. Il trouvait une sorte de satisfaction amère et orgueilleuse à proclamer, au nom de tous les êtres, le malheur de vivre : <( J'estime peu viril, dit Tristan à son ami, de se laisser tromper comme de simples sots et de devenir, pour ainsi dire, la risée de la nature et du destin, après avoir souffert tous les maux imaginables. Je ne sais si mes sentiments proviennent d'une infirmité, mais je sais que, malade ou bien portant, je foule aux pieds la lâcheté des hommes, je repousse toute illusion et toute consolation puériles, et je me sens le courage de me passer de toute espérance, de considérer en face la solitude de la vie, de ne me dissimuler aucune face de notre infortune et d'accepter toutes les conséquences d'une philosophie douloureuse mais vraie. Cette philosophie, à défaut d'autre utilité, fournit aux hommes courageux la satisfaction hautaine de déchirer le manteau dont se couvre la mystérieuse et hypocrite cruauté du destin. » Souvent, cette « philosophie » le tourmentait comme un mal positîf »: il se plaint de sentir « le vide de l'existence comme si c'avait été une chose réelle
qui pesait lourdement sur son âme » ; le « néant des choses » lui « était toujours présent comme un fantôme affreux » ; il ne concevait pas qu'on pût « s'assujettir aux soins journaliers que la vie exige, en étant bien sûr que ces soins n'aboutissent jamais à rien ». Mais d'autres fois, resigné, il se consolait dans la souveraineté de sa pensée, qui lui paraissait alors seule réelle parmi les vaines visions dont se compose la vie :
«... Et toi, ô ma pensée, toi qui seule animes mes jours, source chère d'infinis chagrins, tu ne t'éteindras dans la mort qu'en même temps que moi : car je sens à des signes vivants dans mon âme que tu m'as été donnée pour souveraine à jamais. Mes autres douces illusions s'évanouissent toujours davantage à l'aspect de la vérité. Mais plus je revois celles dont je vis en m'entretenant avec toi, plus augmente ce grand malheur qui est toute ma vie. Angélique beauté ! les plus beaux visages que je regarde me semblent vouloir imiter ton image. Tu es la seule source de toutes les grâces, la seule vraie beauté !
« Depuis que je t'ai vue pour la première fois, de quel souci constant n'as-tu pas été le suprême objet? combien de moments se sont écoulés dans la journée sans que j'aie pensé à toi? combien de fois la souveraine image a-t-elle manqué à mes rêves? Angélique vision, belle comme un rêve,^ dans cette
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demeure terrestre et dans les hauts chemins de rUnivers entier, ai-je jamais demandé, espéré, désiré autre chose que voir tes yeux, rien de plus doux que de posséder ta pensée? »
Voilà comment Leopardi parlait à son Pensiero dominante, c'est-à-dire à la source vive de souffrance qui jaillissait en lui. Cette funeste disposition d'esprit qui le poussait à déchirer « en toute occasion le manteau dont se couvre Thypocrite cruauté du destin », à dépouiller les choses de leurs apparences pour en découvrir la laide nudité, à regarder en face Tidée de la douleur sans se laisser distraire par aucun des mille objets qui aident les hommes ordinaires à fuir ce spectacle, cette irrésistible disposition à l'analyse a donc été en môme temps pour lui une cause de lâcheté physique et d'héroïsme moral. D'un bout à l'autre de sa correspondance et de son œuvre, nous assistons à une sorte de lutte, tantôt sourde, tantôt violente, entre les deux hommes qu'il y a en lui : l'un, le sensitif, s'abandonnant à des confidences pleureuses, à des frayeurs puériles, à des obsessions presque ridicules ; l'autre, le stoïque, acceptant avec un calmie vainqueur les dernières conséquences de sa désolante et cruelle observation. C'est cette singulière dualité qui donne à sa théorie de Xinfelicita plus d'humanité et d'élévation que n'en ont les autres doctrines pessimistes : celles de Schopen-
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hauer, que gâte une misanthropie haineuse, et de M. de Hartmann, trop préoccupées de leurs résultats pratiques.
Une autre conséquence de cet esprit d'analyse tel que nous Tavons défini, conséquence que nous chercherions également en vain chez les autres pessimistes, c'est un raffinement tout particulier des idées morales, et qui nous donnera la clef de la vie sentimentale de Leopardi.
Leopardi, nous l'avons vu, n'a pas vécu, dans le sens vulgaire du mot. Une seule fois, il paraît avoir éprouvé une vraie passion, une passion des sens; Ranieri, qui reçut toutes ses confidences, affirma qu'il mourut vierge à trente-neuf ans ; c'est l'imagination qui a fait tous les frais de ses amours pour Silvia, pour Nérine et pour les autres. Il ne connut donc pas les peines d'amour qu'ont chantées les autres poètes de l'amour de notre siècle, Alfred de Musset, ou Henri Heine, ou Byron : les ruptures forcées, les changements de maîtresses, les tromperies de femmes perfides, quelquefois même l'insensibilité de créatures indignes, aimées pourtant par caprice ou par dépravation d'esprit. De fait, il n'a pas souffert, comme eux, de l'amour ; il a souffert du manque d'amour. Il s'en rend compte, il le dit à chaque instant : « Je croyais que la faculté d'aimer, comme celle de haïr, était éteinte dans mon âme^ » écrit-il en 1819àGiordani, en lui offrant
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son amitié. Plus tard, quand ils sont devenus plus intimes : «... Je suis desséché comme un roseau ; aucune passion ne trouve plus rentrée de cette pauvre âme, et la puissance éternelle et souveraine de Tamour est anéantie en moi à Tâge où je suis.:. » Et encore à Rrighenti : « ...J'ai le cœur si glacé, si flétri par le malheur et aussi par la triste connaissance de la vérité, qu'avant d'avoir aimé, j'ai perdu la faculté d'aimer : un ange de beauté et.de grâce n'arriverait pas à m'enflammer. » Et il définit son personnage de Gonsalvo en deux phrases qu'on pourrait lui appliquer : « Toujours dans cette âme une crainte souveraine avait été plus ferte que le désir. C'est ainsi que l'excès d'amour avait fait de lui un esclave et un enfant. » Sa sœur Paolina, qui lui ressemblait tant, connut les mêmes crises : sans cesse elle évoque l'amour, et sitôt que l'amour se présente, elle recule : « Le trop de réflexion me tue », dit-elle aussi ; et elle s'écrie avec désespoir : « Oh! je n'ai pas eu un seul jour serein, pas un seul jour dont je puisse dire : Aujourd'hui j'ai été heureuse ! »
Mais s'il n'a pas connu l'amour dramatique et bruyant, Leopardi a connu un autre sentiment, qui a dominé toute sa vie sans trouver jamais à se fixer sur aucun objet précis, qui lui a donné pour un instant l'illusion de se croire patriote à cause de la belle littérature de sa patrie, puis celle de: se croire
amoureux de la fille du tisserand voisin, à cause de ses beaux cheveux blonds et de sa grâce maladive, et toutes les illusions qu'il a caressées et dont il s'est toujours trop pressé de revenir.
Leopardi a été élevé à la plus grande école qui puisse élever et épurer le cœur : à celle de Dante, de Pétrarque et des platoniciens de la Renaissance. De ces trois influences, la première est la moins sensible. Leopardi n'était guère enclin au mysticisme, et une partie de Dante dut lui échapper. Celle de Pétrarque, au contraire, se montra dès les débuts du poète. M. Aûlard, dans son Essai si pénétrant et si érudit, n'a eu aucune peine à démontrer que les poésies patriotiques A l'Italie, A Angelo Mai et Sur le monument de Dante, ont leur source dans les célèbres Ca;z2(>;2(?5 de Pétrarque, Italia mia et Spirto gentil, bien plus que dans un réel enthousiasme pour le réveil de l'Italie ; et que d'autre part, quelques-unes des poésies amoureuses rappellent les Rime^ et surtout les Triomphes. Le fait que Leopardi connaissait de beaucoup plus près qu'on ne les connaît d'habitude les platoniciens du XV® siècle, nous est attesté entre autres par son « Discours à propos d'un discours grec de Georges Gémisthe Pléthon* ». Or^ ce qu'il a trouvé dans
1. La renommée se tait à présent sur le compte de Georges Gé* misthe Pléthon, de Constantinople ; pour aucune autre raison sinon parce que la célébrité des hommes... dépend plus du hasard que de
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ces modèles, ce n'est pas seulement une forme littéraire d'une admirable pureté, c'est encore et surtout le profond idéalisme dont leurs œuvres sont imprégnées et h toute particulière conception de la vie qu'elles dégagent.
Dante et Pétrarque, en effet, se sont élevés à une hauteur où les sentiments particuliers se confondent en un sentiment unique qui les englobe tous : la foi, l'amour et le patriotisme sont pour eux, s'il m'est permis de parler par image, trois formes' différentes de la même pensée ; et cela est si vrai, que d'ingénieux commentateurs ont pu soutenir, sinon prouver, que Laure et Béatrice n'ont jamais eu d'existence réelle et n'ont été pour les deux poètes que les symboles de. leurs opinions. Chez leurs successeurs, la foi est plus factice ; mais ils s'émancipent des dogmes catholiques, les quattrocentistes essayent de se rattacher au spiritualisme le plus pur de la philosophie antique. Eux aussi, aboutissent à la synthèse de leurs sentiments dans une religion : religion mal définie peut-être, peu orthodoxe à coup sûr, mais de si noble essence, que le catholicisme l'a longtemps respectée. Or, Leopardi s'efforce de pousser sa pensée dans cette
]a raison et que nul ne peut se promettre en toute sécurité , non seulement, quel que soit son mérite, de l'acquérir, mais l'ayant acquise, de la conserver longuement, » {OperCy t. II, p. 333 , édi Le Monnier^)
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direction, d'enfermer ses sentiments dans une absorbante unité. « La beauté, écrit-il une fois, est récole des profondes passions ; » et l'on croirait entendre quelqu'un de ses ancêtres intellectuels proclamer que: « La source de Tamour est la beauté, principalement la beauté de Tâme *, » ou que « chacun est nécessairement plus ou moins noble ou parfait, selon qu'il connaît plus ou moins la beauté- ». Comme eux, il retourne à l'hellénisme, et pour la même raison: parce que l'hellénisme lui fournit, dans son culte de la beauté, cette unité qu'il recherche et dont il a besoin.
Ce n'est donc pas par pure imitation littéraire que ses pièces patriotiques sont presque calquées sur celles de Pétrarque : il voudrait bien aimer sa patrie comme Taimait le noble poète, qui eut l'illusion de croire à Rienzi; ou comme l'avait aimée Dante, qui, victime d'une chimère encore plus invraisemblable, crut à l'empereur Henri VL Mais, ayant quatre siècles d'expérience de plus qu'eux, il était moins confiant et moins facile à tromper ; et, à une époque où le rêve de tous les grands Italiens, l'unité de l'Italie, approchait de sa réalisation; entouré d'hommes qui, comme Manzoni, Gino Capponi, Giordani, croyaient à cette réalisation sans soupçonner du reste comment elle se ferait, Leopardi demeura