BenedeUo Varchi
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sceptique et découragé : Tltalie lui apparut dépourvue de gloire, désarmée, le front nu, la poitrine nue, couverte de plaies, de sang et de meurtrissures, les deux bras chargés de chaînes, dans un si lamentable état que si même ses yeux étaient deux sources vives, jamais ses pleurs ne pourraient égaler sa misère et sa honte [AlCItalia). Et il s'éloigna bientôt de cette malade pour paraphraser les paroles désespérées de Brutus mourant. Aussi bien, le patriotisme n'est-il pas, comme la justice, la vertu, la gloire, une de ces « chimères sublimes et surhumaines » que les dieux avaient envoyées aux hommes pour les consoler de leur ennui, et dont Tinfluence bienfaisante a cessé depuis que les hommes leur ont « imprudemment préféré la Vérité ? » {Histoire du genre humain).
De même, Leopardi aurait voulu aimer comme Dante aima Béatrice, comme Pétrarque aima Laure; mais à quelle source aurait-il puisé l'extase qui inspire la Vie nouvelle, le Paradis et les poèmes écrits « après la mort de Madame Laure? » Pour régler S(On cœur sur celui de ses illustres modèles, il lui manquait l'élément essentiel de leur inspiration : la foi. Dante écrivait après la mort de Béatrice : « Elle s'en est allée dans le haut ciel, dans le royaume où les anges ont la paix... Bien des fois, quand je pense à la mort, il m'en vient un désir si doux que mon visage change de couleur... Puis, pleurant seul.
j'appelle Béatrice et je lui dis : Tu es donc morte? Et en rappelant, je me console. » Il peut donc révoquer quand il veut, elle est toujours auprès de lui, c'est elle qui le guidera à travers sa sublime vision du paradis. Pareillement, la mort n*a séparé Pétrarque de Laure que comme un accident passager; quand il « la cherche et ne la trouve pas sur la terre », elle lui apparaît « plus belle et moins altière » ; il lui prend doucement la main et lui dit : « Si mon désir ne me trompe, tu me rejoindras dans cette sphère » ; en sorte « qu'au son de paroles si pieuses et si chastes, il s'en fallut de peu, dit-il, que je restasse au ciel ». — A Leopardi, quand elle lui apparaît en songe, sa dame dit sur un tout autre ton : « Oublies-tu donc que je suis dépouillée de ma beauté et que c'est en vain, malheureux, que tu brûles et frémis d'amour? Adieu maintenant pour jamais (or finalmente addio). Nos esprits malheureux et nos corps sont séparés pour l'éternité. Pour moi, tu ne vis pas et ne vivras jamais plus : le destin a rompu la foi que tu m'as jurée... » Béatrice et Laure, vivantes ou mortes, n'ont jamais un instant quitté leurs poètes ; sans cesse ils les voient à côté d'eux. Pétrarque est si absorbé par la pensée de sa dame, que lorsqu'il se promène, il oublie son chemin et tombe dans une fondrière ; Dante associe Béatrice à tous ses rêves, et se plaît à démontrer lui-même que son amour pour elle est inséparable de son
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amour pour sa patrie et de son amour pour Dieu, Qu'est-ce, en comparaison, que la petite place qu'occupent, dans TœuTre de Leopardi, Nérine et Silvia? Tandis que Dante et Pétrarque espèrent en leur bienaimée pour leur ouvrir les portes de la vie éternelle, il fuit sans cesse la sienne, lui, pour courir q, la recherche de la vérité qui dessèche son cœur. Depuis que Jupiter a envoyé la vérité sur la terre, l'amour, la seule des divines chimères qui puisse encore venir nous visiter, n'use que fort peu de cette permission.
« ... Il ne vient dans le monde que fort rarement, et ne demeure guère , à cause de l'indignité générale des hommes et de l'impatience que les dieux montrent de le voir revenir. A son arrivée sur la terre il choisit les cœurs les plus tendres et les plus aimables des hommes généreux et loyaux entre tous. Il pénètre pour quelques instants dans ces cœurs élus , les remplissant par sa présence d'une douceur si étrange et si délicieuse, leur inspirant des sentiments si élevés, une vaillance et une vertu telles, que ses favorisés éprouvent, pour un instant, chose inconnue jusque-là au genre humain, la réalité même et non l'apparence du bonheur. Il est rare qu'il réunisse deux cœurs embrasés l'un et l'autre en même temps de la même ardeur de désir, bien que ses élus l'en supplient avec une ferveur sans égale. Jupiter lui a défendu
d^exaucer ces prières, sauf dans un très petit nombre de cas, attendu que la béatitude inénarrable d'une telle rencontre se rapproche trop complètement de la félicité réservée aux dieux. Mais la simple présence de l'amour procure à l'homme plus de bonheur que les heureux n'en connurent aux meilleurs temps du monde. Où il va, rentrent avec lui, invisibles pour les autres, ces nobles chimères enlevées aux hommes. Il les ramène sur la terre avec la permission de Jupiter et malgré la défense de la Vérité, leur ennemie, exaspérée de leur retour. On sait qu'il n'est pas donné aux génies de résister aux ordres des dieux... » L'amour n'est jamais descendu dans le cœur de Leopardi, qui l'appelait de tous ses vœux: son ennemie, la Vérité, y régnait en souveraine, assez puissante dans cette forteresse pour résister aux ordres même des dieux, et il savait bien qu'elle aurait détruit tous ses enchantements.
Après avoir pénétré dans la vie intérieure de Leopardi, ne faut-il pas reconnaître que la petite part seulement, dans la formation de sa philosophie, peut être attribuée aux circonstances? Ce n'est pas à dire toutefois que, comme il l'aurait voulu, tout l'honneur en revienne à son entendement: l'intelligence, quelque développée qu'elle soit, ne peut fonctionner isolément; si elle est assez forte pour
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échapper à la tyrannie des faits particuliers, elle ne peut se soustraire à celle de la sensibilité. Aussi, si Ton peut affirmer que ce n'est pas parce qu'il était malheureux que Leopardi devint pessimiste, on peut affirmer qu'il le fut par excès maladif de sensibilité. Le rôle de son intelligence consista simplement à élargir la sphère de douleurs dans laquelle il se mouvait et à dégager les traits généraux de X infélicité humaine. Mais en même temps, inséparable de sa sensibilité, elle Tattribuait à tous •les êtres, oubliant que la faculté de souffrir est toute subjective. Dans un de ses plus beaux poèmes, le Genêt, Leopardi se loue de son courage à regarder en face la douleur et reproche aux hommes leur lâcheté à s'en distraire.
« Un homme pauvre et faible de corps, mais d'âme généreuse et haute, ne se dit ni ne se croit riche et robuste et ne fait pas, parmi les gens, ridicule parade d'opulence et de vigueur; mais il laisse voir sans honte sa pauvreté et sa faiMese, il les reconnaît ouvertement et il estime son état pour ce qu'il vaut. Je n'estime pas généreux, mais insensé, celui qui, né pour la mort, nourri dans les peines, dit: « J'ai été fait pour la joie, » et remplit les livres de son dégoûtant orgueil, promettant de hautes destinées et des félicités nouvelles, tel que le ciel, et non la terre seulement, les ignore, aux peuples que détruisent presque
jusqu'au souvenir un flot de la mer soulevée, un souffle d'air malfaisant, une secousse souterraine. De noble nature est celui qui ose lever ses yeux mortels contre la commune destinée et qui, d'une langue franche, sans rien changer à la vérité, confesse que le mal nous a été donné en partage et que notre condition est misérable et fragile; celui qui se montre grand et fort dans la souffrance, et qui n'ajoute pas à ses misères les haines, les colères fraternelles plus lourdes encore que tous les autres maux, en accusant l'homme de sa douleur, mais en rejette la faute sur celle qui est la vraie coupable et qui, dans le fait, mère des mortels, est par volonté leur marâtre. »
Le poète ne se rappelle plus ici ce qu'il a souvent lui-même proclamé: cette marâtre, la Nature, toute cruelle qu'elle est, s'ingénie cependant à ourdir mille ruses bienfaisantes pour tromper les hommes sur leur vraie condition ; elle ne leur donne point le bonheur, peut-être parce que ce n'est point sa fonction, ou parce que le bonheur est un pur caprice de leur esprit ; mais elle leur en donne l'illusion, qui le remplace. Un Islandais, peut-on lire dans les Dialogues moraux, rencontra un jour la Nature dans le Sahara. 11 lui posa diverses questions, d'autant plus indiscrètes qu'elle ne lui devait aucune explication sur rien; elle lui répondit cependant avec complaisancg. De question
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en question, il en arriva au point où la Nature allait être amenée à tout lui expliquer; et elle Taurait fait, si deux lions ne s'étaient jetés bien à propos sur le questionneur et ne l'eussent dévoré. Sans ce fâcheux accident, voici, je crois, ce qu'elle lui aurait dit :
« Vous êtes, en réalité, vous les hommes, méchants et misérables ; vous avez plus de besoins que les autres êtres, vous êtes dévorés par plus de maladies, vous souffrez davantage des intempéries des climats, toute la peine que vous prenez n'aboutit qu'à augmenter votre tourment d'esprit : je vous ai persuadés que vous êtes les rois de la création, que votre pauvre intelligence réfléchit le monde, que tout ce que vous voyez — comme le croient aussi vos enfants dans une boutique de joujoux — a été fait pour vous, que vous êtes bons et heureux et que vous devenez de siècle en siècle plus heureux et meilleurs. Ce n'est pas tout : descendant du souci de Tespèce à celui de l'individu, j'ai pris la peine de vous persuader à chacun en particulier: si vous avez quelque difformité, que vous êtes encore, en somme, plus beau que la moyenne de vos congénères, ou plus spirituel, ou plus brave, bref, supérieur par un ou plusieurs points; si vous êtes pauvre, que vous ne manquerez pas de vous enrichir grâces à vos prodigieuses facultés ; si vous êtes malheureux, que l'ordre des choses
se modifiera de lui-même pour corriger votre condition ; si vous êtes sot, que vous ne Têtes pas et que les autres le sont. Après cela, il en est parmi vous qui méprisent mes dons, sous le fallacieux prétexte qu'ils sont illusion et non réalité ; tant pis pour eux. Qu'ils soient malheureux à leur aise, c'est leur affaire; mais, au moins, qu'ils n'écrivent pas de livres pour persuader à leur prochain que le malheur est universel: d'autant plus qu'ils perdent leur peine et que leurs livrés ne convaincront personne. Si ces esprits chagrins, qui n'existent du reste qu'à l'état d'insignifiantes exceptions, persistent dans leur fâcheuse direction ils en porteront la peine, et, comme un certain Philippe Ottonieri dont vous avez peut-être entendu parler, après avoir vécu « oisifs et inutiles », ils mourront « sans renommée, mais non sans connaître leur nature et leur sort ». C'est là ce qu'ils appellent, dans leur niais orgueil, une « hautaine satisfaction ». Mais cette « hautaine satisfaction » est peu de chose, et, si vous m'en croyez, tous ne la rechercherez pas ; vous retournerez dans les pays civilisés, vous oublierez ce que je vous ai dit, et vous vous rattacherez aux illusions que je vous ai données ; plus vous les croirez réelles et plus vous en jouirez. Grâce à elles, vous serez peutêtre « actif et utile », et, si vous mourez sans connaître votre nature ni votre sort, vous laisserez
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peut-être après vous une grande renommée, et en tout cas un bon souvenir à vos proches et à vos amis. Abandonnez donc à quelques sots vaniteux la « hautaine satisfaction » d'avoir le courage de leur malheur, et ayez, vous, le courage de votre ignorance; vous vous en trouverez bien, et n'éprouverez plus aucune envie de venir me déranger dans mes solitudes. »
Voilà, à peu près, ce qu'aurait dit la Nature à l'Islandais, car c'est ce qu'elle dit à tous ceux qui l'interrogent. Après cela, les uns l'écoutent et les autres ne l'écoutent pas. Nous savons pourquoi Leopardi ne l'a pas écoutée, nous l'en plaignons peut-être; mais en relisant les deux petits volumes où il s'est mis tout entier, nous ne pouvons nous empêcher de croire qu'il a eu raison.
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