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LA CONFRÉRIE PRÉRAPHAÉLITE

C'est au début même de leur carrière que se rencontrèrent les trois fondateurs du préraphaélitisme anglais : Dante-Gabriel Rossetti, Holman Hunt et Millais. Millais, le plus jeune des trois, était cependant le plus avancé dans la carrière, et Tundes meilleurs élèves de TAcadémie. Holman Hunt, au contraire, contrarié dans sa vocation par un [père qui redoutait pour lui les dangers de la profession artistique, alors peu estimée, venait seulement, après deux essais infructueux, d'être admis à profiter de l'enseignement officiel. Rossetti, élève de Madox Brown — à peine son aîné de deux ou trois années, — avait déjà composé quelques-uns de ses poèmes, entre autres sa Damoiselle élue, qui devait rester un de ses sujets préférés :

La Damoiselle élue se penchait en dehors,

Appuyée sur la barrière dorée du ciel;

Ses yeux étaient plus profonds que l'abîme

Des eaux apaisées le soir;

Elle avait trois lys à la main

Et sept étoiles dans les cheveux...

Ces trois jeunes gens étaient fort dissemblables de tempérament : « Je puis dire de moi-même, dit

Holman Hunt, que j^élais un travailleur appliquée! même enthousiaste, poussé par la longue suite de mes difficultés antérieures et par l'opposition que j'avais rencontrée, et déterminé à trouver le droit chemin pour mon art. Rossetti, avec son esprit à la fois subtil et ardent, était essentiellement un « prosélytiste », parfoisà un degré presque absurde, mais possédé, autant dans sa poésie que dans sa peinture, d'un idéal de beauté de la qualité la plus intense. Millais se trouvait en un certain sens entre nous deux, montrant la combinaison rare d'une capacité artistique extraordinaire avec une somme de vrai bon sens anglais. » Mais tout dissemblables qu'ils étaient — et la vie devait, dans la suite, faire éclater ces dissemblances — les trois jeunes gens se trouvèrent réunis par des idées et des aspirations communes.

Aucun des maîtres alors en vogue ne pouvait les satisfaire entièrement: Etty, le plus respecté de tous, « peignait des sujets classiques avec le goût d'un colleur de papier parisien » ; Mulre^idy dessinait sans hardiesse et sacrifiait tout à l'élégance ; Maclise était trop souvent entraîné par son goût pour les « •vulgarités mélodramatiques » ; Leslie avait ses qualités gâtées par un style de miniaturiste ; William Dyce, « le plus cultivé des peintres d'alors, avait interrompu sa carrière et l'avait reprise quand il était déjà trop tard pour son génie. »

Ce sont là quelques-uns des jugements de Holman Hunt sur ceux auxquels il aurait pu demander de lui servir de maîtres. Rossetti, nous Tavons vu, s'était adressé à Madox Brown, presque son camarade.

Ils se trouvaient donc en quelque sorte forcés de pourvoir par eux-mêmes à leur éducation et bien placés pour découvrir un art indépendant. Holman Hunt fut mis sur la voie par un hasard : un jour, pendant qu'il copiait le « Violoniste aveugle », un ancien élève de Wilkie lui fit remarquer que le maître l'avait peint sans couleur morte, en achevant chaque morceau comme dans les fresques; son attention fut ainsi attirée, indirectement, sur la pureté de travail des quattrocentistes : « Ce fut une révélation pour moi, dit-il^ et je commençai à attribuer la pureté de leur travail à la discipline de manipulation à' coup sûr que la fresque leur avait donnée et j'essayai de renoncer à la manière relâchée à laquelle j'avais été formé, et qui était universelle à cette époque, pour adopter ce procédé de peinture qui ne laissait aucune excuse à un faux trait. Je n'étais pas capable de réussir camplètement, mais le goût d'un travail soigné, de formes et de nuances nettes [clean), augmenta en moi, et Tœuvre des quattrocentistes, comme je le vis dans les Francia, les Garofalo, les Van Eyck et autres, me devint plus chère à mesure que je progressai, dans l'essai de purifier mon style. » La lecture des Peintres

modernes, de Ruskin, qu'il fit à la même époque, acheva de convaincre Holman Hunt de la nécessité de IVxactitude absolue du détail à laquelle les plus grands maîtres s'étaient soumis, sans jamais permettre à leur pinceau « l'incertitude ni Tobscurité ». L'éminent esthéticien, en effet, avait trouvé et réuni des expressions précises et des exemples frappants pour formuler Tidéal encore vague qu'entrevoyait le jeune peintre: « Quand Salvator, disait-il, met sur son premier plan une chose de laquelle je ne puis dire si elle est du granit, de l'ardoise ou du tuf, je déclare qu'il n'y a là ni union harmonieuse, ni simplicité d'effet, mais seulement monstruosité pure. » Et à cet exemple d'obscurité, il imposait le Bacchus et Ariane de Titien, où Ton peut reconnaître parmi les fleurs du tableau l'iris bleu commun, l'aquilegia et la capparis spinosa, et la Pêche miraculeuse de Raphaël, où le terrain est couvert de cette espèce de chou marin connu sous le nom de crambe maritime. — Ce n'est pas là du reste le seul point sur lequel l'artiste et l'esthéticien devaient se rencontrer.

Pendant que Holman Hunt se trouvait conduit, par l'intelligence d'un détail technique de son art, à l'étude des préraphaélites, Rossetti y arrivait par un autre chemin. Son père, on le sait, était un exilé napolitain, poète et critique, auteur de plusieurs ouvrages sur Dante et son temps, dont le plus

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connu, la Béatrice de Dante (publié en. 1852), reprenait, à un nouveau point de vue, la thèse déjà ancienne de la non-réalité de Béatrice et des Dames célébrées par les poètes contemporains de la Vita Nuova. Dante-Gabriel avait été élevé dans le culte de cette superbe époque où Tâme humaine semblait apte à des sentiments plus profonds et plus riches, et dans celui de sa mystérieuse poésie, dont le sens enveloppé, les images empruntées à des visions plutôt qu'à des impressions réelles, les préoccupations transcendantes, les habitudes de langage qui font disparaître toute démarcation entre Tamour profane et Tadoration mystique, nous échappent souvent. Et il s'était si bien assimilé ces poètes, qu'il put, dans la suite, traduire les pièces les plus obscures de Dante, de Guide Cavalcanti et de Guido Guinicelli. Quoi d'étonnant qu'il fût conduit des poètes de l'âme aux peintres de l'âme, des extases de la Vita Nuova à celle d'un Beato Angelico?

Placé eùtre Holman Hunt et Bossetti, Millais, plus qu'eux en possession de son talent, mais d'un esprit moins philosophique et plus facile, rempli du reste, comme eux, d'ardeur et de noble ambition, devait facilement accepter leurs enthousiasmes. Dès ce moment, du reste, il semble que Bossetti ait pris sur ses amis un ascendant considérable : d'apparence austère et taciturne, sa figure presque

émadée éclairée par un regard méditatif — « intérieur », dit un de ses biographes — , négligé dans sa toilette, il ne frappait ni ne séduisait à première vue. Mais sa conversation spirituelle dans le meilleur sens du mot, riche en aperçus ingénieux et profonds, d'une suprême élégance et d'une politesse raffinée, lui gagnait en un instant toutes les sympathies.

Unis par leurs aspirations, les trois jeunes gens travaillaient ensemble, dans le même atelier, et ils abordèrent ensemble le public, en 1849. Millais et Holman Hunt exposèrent à la Royal Academy, le premier son Isabella — dont le sujet était emprunté à Keats, un de leurs poètes favoris — , le second son Rienzi; Rossetti, qui se trouvait en retard, exposa chez un marchand son Enfance de la Vierge. Ces trois œuvres attirèrent tout de suite Tattention ; mais les tendances communes qu'elles révélaient inspirèrent cléjcà à la critique une inquiétude qui devait bientôt se changer en hostilité.

Aux trois compagnons s'étçiit joint William-Michaël Rossetti, le frère de Dante-Gabriel, qui songea un moment à étudier la peinture, et y renonça pour se vouer tout entier à la poésie et à la critique. Jusqu'à ce jour, leur accord était demeuré tacite : ils jugèrent nécessaire de Taffirmer, et constituèrent la Confrérie préraphaélite (Préraphaélite Rrotherhood), en prenant l'engagement de mettre

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au bas de leurs tableaux les lettres P. R. B., en signe de ralliement!

« Ce fut, dit Holman Hunt, par un petit esprit de paradoxe que nous convînmes que Raphaël, le prince des peintres, était l'inspirateur de Tart du jour; car nous savions bien à quel point la pratique des peintres contemporains diffère de celle du maître qu'ils invoquaient... Ni alors ni plus tard nous n'avons nié qu'il n'y ait eu beaucoup d'art sain et grand après Tépoque de Raphaël ; mais il nous semblait que l'art postérieur était si souvent entaché de corruption, que c'était seulement dans les œuvres plus anciennes que nous pouvions trouver la santé avec une méthode absolue. »

Constitué donc sur cette double base du retour aux procédés exacts et patients des quattrocentisles et à Tinspiration sérieuse des trécentistes, le petit groupe recruta trois nouveaux adhérents, le sculpteur Thomas Woolner, et les peintres F.-G. Stephens et James Gollinson. Madox Brown avait refusé d'en faire partie, craignant que l'association ne tournât à la coterie ; mais il sympathisait avec les efforts vaillants et désintéressés des sept jeunes gens, ainsi que d'autres artistes du dehors comme W.-H. Deverdll, Charles CoUins, Arthur Hughes. En revanche, la presse et le grand public commençaient à les plaisanter, et ce fut une véritable explosion de colère et de raillerie qui accueillit, en

1850, leurs trois nouvelles œuvres : les Missionnaires chrétiejis en Bretagne de Holman Hunt, Y Échoppe du charpentier àeMiileiis, etV Annonciation de Rossetti — le seul des tableaux du maître, si je ne me trompe, qui se trouve maintenant à la National Gallery. W.-M. Rossetti essaya de défendre ses camarades dans une petite revue : The Critic; mais son article passa inaperçu au milieu du déchaînement général de la presse. Un journal alla Jusqu'à demander que les toiles des P. R. B. fussent, contre Tusage, enlevées avant la fin deTexposition, par respect pour le public ; et le public partageait ces sentiments. Holman Hunt raconte que, navré de Tinjustice des critiques, pris de découragement et peut-être de doute, il allait souvent à Texposition, de bonne heure, dans Tespoir que quelque visiteur matinal — de ceux qui viennent pour la peinture et non pour la foule — s arrêterait devant ses « Missionnaires » en exprimant peut-être une opinion favorable. Mais non. Dès qu'on voyait les P. R. B., on s'écriait avec dédain : « Oh ! c'est d'un de ces Préraphaélites ! » et l'on se détournait sans regarder. Personne ne voulait admettre qu'il y eût, dans cet effort collectif de jeunes hommes dont on ne pouvait méconnaître le talent, autre chose qu'une soif malsaine de succès hatif .

« Un de mes camarades d'étude un peu plus âgé que moi, raconte» encore Holman Hunt, me dit un

jour qu'il regrettait de me voir mêlé à un tel charlatanisme ; qu'il comprenait parfaitement que notre but était d'attirer l'attention sur nous par notre extravagance, et que, quand nous serions arrivés à la notoriété (à laquelle nous devions arriver, étant assez forts pour cela), nous ferions des œuvres d'un vrai mérite. Je lui répondis ironiquement qu'il avait deviné notre dessein et le priai de nous garder le secret. »

On comprend que, dans de telles conditions, la vente des tableaux était difficile ; pourtant quelques amateurs éclairés s'intéressèrent à la tentative des jeunes novateurs et leur firent quelques commandes. Ceux-ci, du moins pour la plupart, étaient obligés de suffire à leurs besoins ; la bravoure avec laquelle ils persévéraient dans leur voie n'était point sans leur causer de vives inquiétudes.

L'insuccès, du reste, ne les décourageait pas : rapprochés plus étroitement par les attaques auxquelles ils étaient en butte, ils songèrent à s'organiser pour la résistance et fondèrent un journal, The Germ, qui devait expliquer leurs idées et défendre leur cause. Au troisième numéro, la petite publication prit le titre de Art andpoetry, et après le quatrième, elle cessa de paraître. Malgré sa brève existence et l'extrême jeunesse de ses rédacteurs — les frères Rossetti avaient vingt et vingt et un ans — , elle a cependant sa signification :

plusieurs des articles qui y furent insérés posaient très nettement les problèmes d'esthétique que la « Confrérie préraphaélite » essayait de résoudre. Ainsi fut, entre autres, une étude de F. -G. Stephens, sur le But et la tendance de CArt primitif en Italie :

« L'objet que nous nous sommes proposé en écrivant sur lart, disait le jeune critique, c'est un effort pour encourager et stimuler une adhésion complète à la simplicité naturelle ; et aussi, comme moyen auxiliaire, de diriger Tattention sur les œuvres relativement peu nombreuses que lart actuel produit dans cet esprit... On a dit qu'il y a, dans ce mouvement de l'école moderne, présomption, manque de déférence envers les autorités établies, abandon des anciennes traditions du pays. A cela on peut répondre qu'il n'y a rien de plus humble que la prétention à l'observation des faits seulement, et que l'essai de les rendre dans leur vérité. » Outre cette sincérité absolue dans l'observation et dans rexécution, F.-G. Stephens insiste encore sur les qualités nécessaires à l'artiste qui veut entrer dans « Tère nouvelle » : il doit être doué'd'un large esprit de sacrifice, prêt à travailler « en humilité et vérité », décidé à ne rien céder çi la dégradation du goût régnant, et surtout pur de cœur, libre de toute sensualité intellectuelle.

Je me réserve d'insister plus tard sur ce dernier

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point; mais, si cette recommandation devait étonner, je rappellerai que le mouvement préraphaélite correspondait au réveil religieux d'Oxford. La tendance religieuse indiquée déjà dans Tarticle de F. -G. Stephens, s'accentue encore dans un Dialogue sur l'art, de M* Orchard, que publia le dernier numéro de Art «nrfPo^^r?/- Les quatre personnages qui discutent dans ce curieux morceau, Kalon, Soplîon, Kosm#n et Christian, représentent, comme leurs noms Tindiquent, les divers points de vue auxquels se placent, pour juger les œuvres d'art, le pur artiste, le philosophe, le savant et le chrétien. . Mais c'est évidemment au dernier que l'auteur donne raison, et il s'écrie avec lui sur un ton un. peu apocalyptique :

« Quoi! Est-ce que l'artiste doit dépenser des semaines et des mois, parfois des années, (4ans la réflexion et dans l'étude, formant et perfectionnant quelque magnifique invention, dans le but seulement d accélérer le pouls de l'homme! Quoi! peutil, comme un jésuite, vivre dans la maison de son âme seulement pour découvrir ou saper ses fondements! Comme Satan, doit-il rendre son ange de lumière au démon des ténèbres et employer contre Dieu la puissance que Dieu lui a donnée, faisant qu'Astarté et Moloch poussent ensemble des millions d'innocentes vies dans les étreintes du péché? Et quant à vous, Kosmon, je juge l'intention

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comme je juge 1 ame : Tune n'est pas plus la lumière de la pensée que l'autre n'est la lumière du corps; et toutes deux, Tâme et Tintention, sont nécessaires pour une intelligence complète; et Tintelligence du monde intellectuel — dont les beauxarts sont les membres principaux — ne peut pas être davantage attendue que demandée. Je crois que la plupart des peintures dont vous parlez sont plutôt des peintures d'histoire naturelle de la partie animale de Thomme. Les Hollandais, certainement..., pour leurs couleurs et leurs subtilités d'exécution, ne seraient tolérés par aucun homme de goût. »

• A ce moment déjà, les différences de tempérament qui devaient éclater dans la suite se faisaient jour dans les conversations des Préraphaélites. Millais, esprit plus positif que les autres, ne paraît pas avoir joué un rôle important dans ces discussions sur l'art où intervenaient aussi des amis du dehors, comme M. Orchard. Mais les diverses tendances qui se trouvaient en germes dans la « confrérie » et que nous avons vues à l'œuvre dans le Dialogue sur Fart, se trouvaient assez bien incarnées en Rossetti et Holman Hunt. Ce dernier, esprit réfléchi, sérieux, qui aimait à faire le tour des questions, travaillait à compléter son instruction première en lisant de nombreux ouvrages d'histoire et même de science. Rossetti ne s'intéres-

sait guère à Thistoire que parce qu'elle touche à la poésie, et dédaignait la science : « Que m'importe, disait- il, si c'est la terre qui tourne autour du soleil ou le soleil autour de la terre! » tandis qu'à son ami les études d'astronomie, de géologie et même de mathématiques, semblaient « remplies de suggestions poétiques ». Holman Hunt, profondément Anglais, protestant, religieux, cherchait inconsciemment à combiner ses enthousiasmes artistiques et ses autres aspirations; Rossetti, presque Italien, catholique (d'esprit non de foi*), était le vrai poète, le pur artiste — je dirais le Kalo7i de tout à l'heure si, d un bout à l'autre de sa double carrière, il n'avait montré une préoccupation continuelle de la vie intérieure incompatible avec ridée que nous nous faisons de l'homme épris avant tout des formes et de la beauté.

Ce ne furent cependant point ces différences qui amenèrent la rupture de la « confrérie», mais des considérations d'un autre ordre. La plupart des « frères », nous l'avons vu , étaient obligés de songer au lendemain, et les trois lettres mystiques suffisaient à mettre le public en fureur. Ils avaient tenu bon deux années, ils ne pouvaient prolonger la lutte : ils se résignèrent donc à renoncer à leur signe de raUîDment, et la confrérie fut momenta-

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