‹ Etudes sur le XVIIIe siecle (volume 2)Chapitre 4 sur 9 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

LE XVIir SIÈCLE

LBS FBANÇAIS. — LE TB1IP8.

On ne choisit pas le ternps où l'on vit. Si on ne iroulait que s'instruire^ cehii-ci est bon, quoique Tin sbroction soit un peu chère, n s'y Joue un curieux combat contre le sens commun. L'action est classique, elle durera bien vingt-quatre heures; les acteurs sont de grands acteurs ; malgré tout, on sent que cela n'est pas vrai : ils le voient ; c'est leur chagrin et no- Ire consolation. Puis, il y a des choses qui ne seront jamais françaises : je m'en doutais auparavant; je le crois fermement, après avoir achevé ces Etudes sur le dix- huitième siècle. Les Français ne changent pas tant qu'ils en ont l'air : dans des moments de peur. Us ne savent plus ce qu'ils sont et ce qu'ils font; ce

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n'est pas alors qu'il faut les prendre ; mais la peur passe et la nature revient. Cette nature a ses qualités, elle a ses défauts ; ce ne sont certainement ni les qualités ni les défauts qu'on veut lui donner aujourd^ui.

Ce qui frappe d'abord dans le xvm* siècle, dans cette moitié que je considère, c'est un esprit de conversation et une sociabilité merveilleuse. Cela est de tous les temps en France, mais surtout de ce temps; et, au lieu de se restreindre dans une classe, comme au xvn* siècle, dans Faristocratie, il devient un goût général, une passion nationale, pour ainsi dire. On remarque ensuite un vif sentiment, celui-là nouveau, de liberté et d'humanité, et aussi une confiance illimitée dans la raison.

De ces caractères suivent tous les autres.

Par humanité, on veut appliquer les esprits à la réforme sociale, tandis que le christianisme les applique à la réforme intérieure ; on combat le christianisme, on invoque la nature jusqu'à satiété. Jamais on n'a plus parlé de la nature, et rarement on l'a moins connue. Elle est plus étendue qu'ils ne l'ont faite : c'est elle qui invite l'homme à la volupté, c'est elle qui le presse de résister, se montre satisfaite, s'il résiste, et le récompense par un plaisir supérieur. La passion est dans la nature , mais la raison aussi est dans la nature, et il est dans la nature que la raison domine la passion. Us le savaient au fond et l'auraient bien avoué, ils auraient reconnu une doctrine qui règle les instincts par le devoir ; mais

KTUJ>S eBREftALE. CBAP. 1. 3

ib eo Toolaient au stoïcisme cbrétien, qui supprime ces instÎDcts. n était mal sonnant de réhabiliter la pasdon, on réhabilitait la nature.

Chercliant le bonheur du genre humain, on ne se passe pas de tolérance; auséi ils combattent, sans distinguer, les religions et la métaphysique, principes de discorde. Ils n'ont pas fait une histoire définitive de la philosophie. Locke n'est pas, quoi qu'ils en disent, toute la philosophie : avec lui, on ne se passe point de Descartes et de Bialebranche, d'Arisloteet de Platon. Une étude et une critique plus profonde ont rendu à tous les grands systèmes philosophiques leur vrai caractère, et reconnu dans ces créations, imparfaites sans doute, mais puissantes, quelque vérité dont la découverte fait honneur à Tesprit humain. De même pour les religions. Il eût fallu exactement connaître les monuments, après, ne pas voir là des monstres ou des impostures, mais les formes naïves et respectables du sentiment religieux. Il eût fallu les estimer en elles-mêmes, sans rancune, et songer que si en Europe on détestait le christianisme pour admirer Confucius, en Chine on eût détesté Confucius pour admirer le christianisme.

Pour le bonheur général, il faut l'effort de tous; de là réloge des âmes sensibles, et toutes les prétentions à la sensibilité.

On a besoin de trouver la perfection qu'on rêve réalisée quelque part, pour s'encourager dans l'effort; de là l'enthousiasme pour Henri IV, pour Julien, pour \a Chine , etc.

4 BT0DE8 SUR LB XVIU* 81ÈCLB.

On porte partout le désir du progrès ; aussi, les discours^ les romans > le théâtre, en sont pénétrés; il est intolérable de trouver à toutes choses le goût de philosophie.

Pour espérer tout, il n'est pas mal d'ignorer un peu; on trouve dans ce temps peu de connaissance de l'homme, des hommes, de notre nation. C'est mal connaître l'homme que lui proposer pour fin le bonheur, et comme moyen de bonheur la Tertu ou la félicité générale. D'abord sa Traie fin est la vertu, et il est capable de se passionner pour elle: ensuite , pour aller au bonheur il ne prendra pas de si longs chemins. La morale qu'on propose est bonne pour quelques sages, mais quelques sages ne font pas le genre humain. Ajoutez que la philosophie de ce temps n'est pas assez haute, qu'au lieu d'établir fermement la liberté, la règle absolue du devoir, la spiritualité et l'immortalité de l'âme, elle se plaît à assembler des nuages sur ces vérités, comme si sans elles on pouvait faire de l'homme rien de bien.

Os ignorent les hommes, entre lesquels ils ne voient pas les diflërences de race à race, de pays à pays, d'époque à époque, d'individu à individu, tout ce que l'histoire a, de nos jours , mis si nettement en évidence.

Quant à notre nation, ils savent peu comment elle s'est formée, quelles épreuves elle a déjà essayées de la liberté , et ce qu'elle en fait quand elle la tient.

BTDIIB irieniiuLB. GHAP. 1. 5

Lliomme étant ainsi considéré comme un être al)stniit, il suivait de là que l'éducation et les institutions politiques penvent tout.

On attendait tout de l'éducation ; on lui attribuait certainement plus de pouvoir qu'elle n'en a. Elle peut beaucoup si elle travaille avec la nature , si elle ne prétend pas refaire l'esprit humain et le cœur humain que Dieu a faits , mais simplement les perfectionner en s'y proportionnant; hors de là elle ne peut rien^ car enfin ^ autant qu'elle fasse , elle ne peut laire que des hommes. Lorsqu'elle bâtit sur le fond éternel, lorsqu'elle s'efforce de former un esprit juste et une âme honnête, lorsque surtout l'enfant ainsi enseigné voit qu'autour de lui on croit et on pratique ce qu'on lui recommande de croire et de pratiquer , que ces maximes ont donné à la famille la dignité , la paix intérieure et le respect du dehors, lorsqu'il respire la raison, la justice , la bonté^ comme un bon air, il ne risque rien des années critiques^ les puissances dangereuses de l'âme ont contre elles tous les bons Sentiments et le devoir; ensuite , que Dieu accorde la durée à de telles familles y la droiture y devient une tradition, un culte filial, et il y a une grâce particulière dans ces jeunes vertus qui refleurissent sur le vieux tronc. Mais quand on mêle le vrai et le faux, qu'on bâtit des constructions provisoires et à fleurde sol, sachant qu'elles ne tiendront pas ; quand, par le spectacle qu'il ont autour d'eux , les enfants reconnaissent qu'autre chose est la leçon, autre chose Fexemple, autre chose l'éducation, autre chose la

vie, il se fait en eux un sourd travail qui, à un moment; ne laisse rien debout.

Us attendaient tout aussi des institutions sociales, comme si on pouvait refaire une nation à volonté. Il est vrai seulement que les institutions peuvent beaucoup, et qu'il en doit être de la politique comme de la morale : elle doit apporter des secours au bien contre le mal, car le mal n'en a pas besoin.

Ils estimaient singulièrement les hommes, qu'ils croyaient capables de supporter le plus pur régime. Ils se trompaient, mais il est honorable de se tromper ainsi. Je sais qu'il ne faut pas trop estimer les hommes, mais en les méprisant on les rend méprisables. A dire vrai, les hommes ne sont ni aussi estimables ique le croient des rêveurs bienveillants, ni aussi méprisables que voudraient le faire croire des politiques qui n'ont rien à &ire de l'honnêteté; la condition moyenne est, pour ainsi dire, ]eur nature ; et on ne peut ni les rendre aussi fiariaits ni les corrompre autant qu'on veut.

On croyait alors à la raison, et il est bien d'y croire, mais on a tort de croire qu'elle a tout fait et peut tout faire. L'instinct a précédé la réflexion : c'est lui qui crée, dans son mystère, le monde où la réflexion viendra plus tard, le monde des langues, des poésies, des traditions, des institutions primitives. La raison change aussi beaucoup de choses; mais elle veut du temps, sans quoi tout est i recommencer, et, même avec le temps, elle ne peut rien contre la nature, qui est Tinstinct éternel.

Ènam oMUialb. ghap. i. 7

De toates ces causes oatt au xriir siècle le para- ; dcfiBy qui est une ignorance^ et la déclamation^ qui est le langage du paradoxe.

Ce siècle a eu son action durable sur la politique et la société : il a clos Tancien régime^ le régime féodal, et en a commencé un autre fondé sur le drort^ le respect de l'homme, l'estime du mérite personnel ; là ses effets sont vivants, et en ce sens il est le grand siècle ; mais dans Tordre littéraire il est plus bas. Ce qu'il a péri de productions de ce temps est inimaginable; quand on le parcourt on ne marche que sur des morts; au contraire le xTii* siècle nous est arrivé entier. &reurs pour erreurs, celui-ci en a peut-être autant; mais il n'a pas usé de la science comme son successeur; qui a fait presque toujours œuvre de parti, et il a gardé ce que n'a pas gardé celui-ci : la vérité et la mesure dans le sentiment et dans le langage. Chez les français, quand ils restent fidèles à leur instinct, le soin du style n'est que le travail d'un esprit qui veut s'entendre lui-même, et fouille sa pensée jusqu'à ce qu'il la possède pleinement ; il la retourne sous ses différents aspects, pour l'épuiser, non pour s'amuser lui-même ou pour faire jouer des facettes brHlantes dans les yeux du lecteur. Si cette faiblesse eiiste quelque part, elle est le défaut de l'homme, qui gâte, par une fâcheuse complaisance pour luimême, le génie sévère de la nation. La vérité est assez belle pour se passer de nous ; on n'y ajoute point de grâces; et ceux qui font le mieux ne font qne dégager ses grâces enveloppées, lui rendre son

8 ÉTUDES SUR LE XVIir SIÉCUS.

éclat. Je dirai plus^ le soin du style n'est qu'nne

-^épreuve de la vérité: les pensées justes sont lumi-

I nenses, les pensées fausses sont obscures^ c'est leur

I signe, et lorsque récrivaiUy après avoir essayé de polir

plusieurs pensées et n'avoir rien trouvé', vient à en

rencontrer une qui l'iUufnine, il se réjouit comme le

lapidaire qui a rencontré une pierre précieuse; car

la vérité est le diamant par excellence : elle a, comme

"^ lui, son poids, son eau et ses feux. Pascal ne songe

point à plaire : il écrit devant Téternité ; on dirait

qu'il fait le jugement de ses pensées, |M)ur savoir

- celles qu'il y emportera. Bossuet, moins ému, parce qu'il ne dispute pas contre lui-même, tout plein de la grandeur de la vérité qu'il prêche, tâche seulement d'y proportionner son langage, et, aussi haut qu'il monte, il croit encore être an-dessous, il appelle à son secours les Pères et les Écritures, il voudrait, 8*il était possible, que Dieu pariât seul. Il semble d'a-

^ bord que Pénelon se laisse prendre davantage a la forme; mais on reconnaît vite qu'on se trompe. S'il dit tout avec charme, il n'aurait pas pu dire autre-

*-«-went ; c'était comjne sa manière de penser. Voltaire, 'de toutes choses, ne saisissait que ce qui est clair : son esprit voyait sans effort, et sa main suivait : 11 charma ses contemporains, mais ils ne Ini prirent pas sa langue; pour la prendre, il fallait être naturel comme lui, et, quand on est naturel, on écrit comme on est^ Sa langue n'a pas d'accent; il y a au con* traire un accent dans celle de Rousseau, de Buffon et de Honlesqoieu : il était plus CemûIc, sans dérober

leurs grandes qualités^ d'emprunter à Tun sa rhétorique, à Tautre son procédé d'amplifier les choses, a Fautre enfin sa façon d'épigramme. On n'y manqua x pas.

Voilà le caractère du temps ; voici ce qui est de tous les temps chea les Français : une mobilité incroyable. Ils passent delà métaphysique, au commencement, à la physique systématique , de la physique systématique à la physique expérimentale, de la physique expérimentale à la géométrie, de la géométrie à l'histoire naturelle, de l'histoire naturelle à la chimie, de la chimie à la philosophie, de la philosophie aux dissertaticHis sur la politique, la population, le commerce, ragricuUure, avec diversions sur diflërents sujets: querelle entre la musique française et la musique italienne, entre la musique italienne et la musique allemande; sur la tactique, entre l'ordre mince et Toidre profond ; magnétisme animal, aérostats , etc. Chaque fois qu'ils changent, c'est entièrement^ avec un souverain mépris pour l'objet de leur précédente passion : lors du règne de la physique expérimentale, toutes les belles dames se font électriser ; lors du règne de la géométrie, elles ont un géomètre à leur suite.

Vers 1 747, c'est une fureur de persitfler sans pitié ; la médianceté est à la mode. Le Méchant de Gresset date de là. H y avait longtemps, et Madame en était fort scandalisée , qu'il n'était pas convenable d'aimer ^ famille; sous le ministère du duc de Choiseul, (x^mme le duc aimait beaucoup sa sœur, il devint de mode d*aimer sa sœur. Le duc d'Ayen était très-amu-

10 BTCDRS SCB LB XTIIl* SitCLB.

sant^ lorsqu'il énumérait les quatre sœurs qu'il aurait, malgré sa bonne volonté, n'en trouvant aucune qu'il pût aimer à son aise.

En 1754, le plus grand air est d'aller, après souper, sur les boule varts voir les marionnettes. En 1770 et 1 771 , la fureur e^t de jouer des comédies et des proverbes. En 1773, toutes les dames parfilent, dépouillent les hommes de leurs broderies d'or, et envoient tout simplement vendre leur parfilage chez le marchand. En 1779, les théâtres de Paris sont désertés pour les tréteaux de la foire et des boulevarts. En 1784, il est de mode de dîner et de souper en courant : « On avale, on ne goûte plus , disait le cuisinier de la duchesse de la Yallière, je suis déshonoré, o

Chaque genre de littérature a son tour, les héroîdes, les tragédies nationales. Efielk et GalaUe, en 1783, ramènent les bergeries de M"* Deshouhères et de Fon-^ tenelle. Des mots heureux sur les moutons leur

avaient fait grand tort. Voltaire avait dit prosaïque*

ment : J'aime les moutons quand ils sontà moi. Le duc de Nivernais à Chaulieu , qui regardait pastoralement un troupeau : Peut-être que de tous ces gueux-là , il n'y en a pas un de tendre. A leur retour, on les traite plus doucement. M. de Thiard se contente de dire : - « J'aime beaucoup les bergeries de M. de Florian > mais j'y voudrais un loup. »

A l'égard des anglais on passe , comme il convient chez nous, du plus profond mépris à l'enthousiasme. On vit d'abord dans l'infatuation nationale que Grimm "^ a rendue d'une manière piquante, n parie de 1 705 :

ÉTUDE GÉNéRALR. GHAP. f. 11

Oa était alors, en France^ dans l'heureuse persuasion que tout œ qui n'était pas français mangeait du foin et marchait à quatre pattes. Cette opinion a duré fort longtemps^ ainsi que la vanité et l'ignorance sur lesquelles elle est fondée. Je crois avoir vu le temps où un allemand donnant quelques symptômes d'esprit était regardé comme un prodige.

En 1753, on ne voit que des ouvrages traduits de l'anglais. En 1766^ Saurin se croyait obligé de flaire une comédie (VOrpkêline léjfuie) pour corriger cette fureur d'admirer tout ce qui venait d'Angleterre. Elle revint encore en 1773. Voltaire^ parlant de ces temps, disait:

Les litoiires (qui i^ont des marchands de mode ) vendaient des romans an^ais, comme on vend des rubans et des dentelles de point sous le nom d'Angleterre.

Hofmann^ en 17B6, touche agréablement le défaut français :

Aux lieux où règne la Folie, Un jour la Nouveauté parut.

Aussitôt chacun accourut.

Chacun disait : Qu'elle est jolie !

Ah! madame la Nouveauté, Demeurez dans notre patrie; Plus que l'esprit et la beauté.

Vous y fûtes toujours chérie. . .

iS ÉTODB8 SUR LB XVIll* MiCLB.

Lors la déesse à tous ces fous

Répondit: a Messieurs^ j'y demeure; n

Et leur donna le rende^vous

Le lendemain à la même heure.

Le jour vint, elle se montra .

Aussi brillante que la veille.

Le premier qui la rencontra

S'écria : a lUeu, comme elle est vieille ! b

Les Français procèdent par engouements ; pendant les premiers moments ils n'écoutent rien y après, ils acceptent la discussion et même volontiers , car ils ont bien quelque soupçon d'être allés trop loin , et ne demandent pas mieux qu'on leur donne quelque raison de se dégager , quand encore ils se souviennent de quoi il est question. C'est ce qui tait le désespoir de Grinoim, le correspondant des cours d'Allemagne :

Rien n'est si dificile, à Paris, que de savoir la vérité sur quelque fait que ce soit. Tout est vrai ici pendant vingt-quatre heures; les choses les plus hasardées, les plus fausses même, se débitent avec une assurance et une chaleur qui ne souffrent pas le doute le plus léger. Le lendemain, ce fait n'occupe plus pereonne, v Comment voulez-vous, me disait un jour Jean-Jacques, que les meilleurs livres produisent beaucoup de bien? A peine un livre fait-il quelque impression, qu'elle est efl^usée par un autre. » Et c'est Jean-Jacques qui disait cela.

Aussi il ne coûte rien à nos Français de se démentir.

BTCDB 6ÈNBBALB. CHAF. 1. 43

Voltaire qui connaissait son monde , lorsque la tra- *^ gédie d'Adélatdê du Giie$eUn fut tombée (174»), la lenToya de Prusse sous le titre de duc de Foix; elle réussit. On la reprit quelques années après sous son ancien titre: « On s'est » dit Grimm, simplement ~. contenté de jouer la pièce telle qu'elle était tombée y et tout le monde Ta trouTée , a^ec raison , très-snpé» rieore au due de Foix. »

Notre amour de la nouveauté produit plusieurs eOèts curieux. Nous ne faisons qu'une sottise à la fois. «Je pense, écrit Voltaire en 1764, lorsque la ^ philosophie était mal vue, que la fermentation au su* jet des finances empêchera qu'on ne songe à la philosophie. » En 1733, un homme d'esprit disait que l'arrivée d'un acteur italien, ManeUi, avait évité aux français une guerre civile. Comme nous ne faisons^ qu'une sottise à la fois, nous la faisons bien et vite. Parait-il une nouveauté, nous nous y portons avec'^^ notre furie française, et nous l'épuisons d'abord ; en quelques jours, par la passion universelle et l'effort universel, elle profite à plaisir et fait merveilles.

Nous nous dégoûtons vite aussi et passons à d'autres sottises. Ck>mme nous demandons d'abord tout à une nouveauté, et comme elle ne le donne pas, parce que rien ne le renferme, nous en voyons promptenient le bout, nous disons : ce n'est que cela, et nous passons.

Et toute la nation déraisonne en même temps. La ' mode règle tout, les habits, les idées, les sentiments, Texlérieur et l'intérieur. Les premiers qui suivent la

14 ÉTUDES SUR LE XVIir SIÈCLE.

mode le font pour se distinguer, les autres pour se confondre. Us occupent leur matinée à s'enquérir de ce qu'ils doivent penser le soir. C'est tous les jours comme un mot d'ordre qu'il s'agit de deviner; on méprise ceux qui ne l'ont pas entendu, et on se moque de ceux qui vous répètent avec mystère le mot d'ordre de la veille. La langue française a trois petits mots qui répondent à tout : Cela m fait : il n'y a point de raison contre cette raison ; qui ne s'en contente pas est impoli ; qui agit contrairement est un sauvage; il est évident que si on n'accorde pas ce principe, il n'y a plus de société. Imaginez-vous une société où chacun penserait ce qu'il pense et sentirait ce qu'il sent? Les français bien élevés disent tous la même chose à la même heure ; tant mieux si la chose est raisonnable.

Ces changements ont ordinairement un prétexte : la découverte de l'électricité, le retour des savants qui étaient allés au pôle mesurer la terre ; quelquefois c'est une fantaisie toute pure. On ne croirait jamais ce qui nous fit faire connaissance avec la Chine et nous procura les Mémoires sur ce pays (ce devait être en 1766) :

Louis XV, qui, comme disait M. de Schomberg, était le plus grand philosophe de son royaume, sentait quelquefois parfaitement que tout n'allait pas en France le mieux du monde. S'eniretenant un Jour avec M. Bertin de la nécessité de réformer tant d'abus, il tinit par lui dire qu'on n'y réussirait jamais sans refondre entièrement

KTVBB 0»iftALB. GBAP. I. 10

Tespht de la nation, et Je pria de songer de quelle manière on pourrait j parvenir plus sûrement. M. Berlin promit d'y rèvar; el, au bout de quelques jours, il fut trouYer le roi, et lui dit qu'il croyait avoir trouvé enfin le secret de satisfaire aux vœux paternels de Sa Mi^^^* c Et quel est-il? — Sire, c'est d'inoculer aux Français Vespni chinois. » Le roi trouva cette idée si lumtoeuseï qu'il ai^tfouva tout ce que son ministre crut devoir lui suggérer pour l'exécuter. On fit venir à grands fi!ais de jeunes lettrés de la C3iine; on les instruisit avec lieai^ coup de soins dans notre langue et dans nos sdenoea; on les renvoya ensuite à Pékin; et c'est des Mémoirei de ces nouveaux missionnaires qu'on a formé le reeueil dont nous avons l'honneur de vous annoncer ici le dixième vdume. L'esprit de la nation ne parait pas, à la vérité, se ressentir infiniment de l'heureuse révolution que devait produire l'idée ingénieuse de M. Berlin ; mais on se souvient encore qu'il y eut un moment où toutes nos chemi» nées furent couvertes de magots de la Chine, et la plupart de nos meubles dans le goût chinois. (Cnmm.) - — '

Enfin les inconséquences sont sans nombre. Il faudrait laisser les choses mûrir ; mais cette nation ne connaît pas le temps. De là tant d'injustes faveurs et d'injustes oublis et aussi de bizarres retours. Les causes mal jugées en appellent, sont examinées de nouveau avec la même précipitation, et en appellent encore, sans fin ; notre histoire est circulaire. Il y a trois ans, lorsque la République tournait à l'Empire, un homme d'esprit paraissait soucieux. Qu'avea^vous,

16 ÉTUDES Sim LB XTIir SifECLE.

loi dit-on? Vous voudriez savoir si l'Empire se fera. Non, répondit-il, je me demande quelle sera la composition du gouvernement provisoire après le comte de Paris.

Vaut-il mieux être comme nous sommes ou autrement?! Toujours 6st-il que nous sommes ainsi; au lieu d'une application continue, nous n'avons que des moments, mais ces moments sont féconds, et la cause perdue, pour prendre sa revanche, travaille dans le silence opiniâtrement. Quand l'opinion vous rebute, elle ne vous désespère pas^ car on sait qu'elle revient : c'est à vous à vous faire nouveau, pour la captiver encore, et, quand elle vous prend, elle a des caresses qu'on ne peut plus oublier, qu'on veut ravoir par les plus grands efforts. Une cause s'instruit ici comme ailleurs, mais par reprises. Estrelle plus mal instruite à la fin ? Puis, aucun ordre de vérités n'est absolument négligé; tout nous appelle un instant, rien ne nous arrête; rien ne dure, mais rien n'est exclus, tout vient à son tour, même le bien. 8î l'éducation consiste à épuiser les folies, y a-t-il une nation qui promette davantage ? Si la vie est le mouvement, y a-t-il une nation plus vivante ? Ainsi est l'enfance, curieuse parce qu'elle doit connaître, mobile parce qu'elle a beaucoup à connaître; ainsi l'bomme se fait par les voyages, visitant sans cesse de nouveaux objets, et les quittant parce qu'il faut voir.

La France, tour à tour enthousiaste de l'antiquité, de l'Espagne, de l'Italie et de l'Angleterre, a em-

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pninté tpielque chose à chacun de ces génies : à Taniiquité les formes de sa poésie, ses idées morales et son goût délicat, à l'Italie sa vivacité et sa finesse, à l'Espagne sa grandeur, à l'Angleterre la liberté de ses conceptions et son sens solide de la réalité, à l'Allemagne sa rêverie, comme dans un ordre inférieur de choses, nous avons vu, en quelques années, la faveur publique passant d'une fleur à une autre, estimer, cultiver la beauté de chacune d'elles, et d'inconstance en inconstance, se former une flore variée et distinguée.

Au milieu de toutes les variations, il y a un caractère français qui ne se dément pas, c'est l'amour que cette nation a pour l'esprit^ l'estime qu'elle fait du stjle, sans lequel rien ne réussit, avec lequel tout réussit, son enthousiasme pour les gens à talent, et l'intérêt qu'elle leur porte « surtout lorsqu'ils sont alités, 9 disent les Mémoires secrets.

Ce n'est pas mal connaître les français que d'écrire ce que Galiani écrivit à l'occasion d'un impôt sur le >. papier :

lis sont causeurs, raisonneurs, badins par essence; un mauvais tableau enfante une bonne brochure; ainsi, vous parlerez mieux des arts que vous n'en ferez jamais. 11 se trouvera au bout du compte, dans quelques siècles, que vous aurez le mieux raisonné, le mieux discuté ce que toutes les autres nations auront fait de mieux. Chérissez donc l'imprimerie ; c'est votre lot dans ce bas monde. Mais vous avez mis un impôt sur le papier. Quelle sottise!

IS ÉTUDBS SUR LE XVlll* SIÈCLE.

Plaisanterie à part, un impôt sur le papier est la faute, en politique, la plus forte qui se soit commise en France depuis un siècle; il valait mieux faire la banqueroute universelle, et laisser au Français le plaisir de parler à l'Europe à peu de frais. Vous avez plus conquis de pays par les livres que par les armes. Vous ne devez la gloire de la dation qu'à vos ouvrages, et vous voulez vous forcer à vous taire !

Ce qu'il dit ailleurs ne doit pas empêcher qu'on n'ait la liberté de la presse, mais avertit ceux qui l'ont:

Dieu vous préserve de la liberté de la presse établie par édit ! Rien ne contribue davantage à rendre une nation grossière, à détruire le goût, à abâtardir l'éloquence et toute sorte d'esprit. Savez- vous ma définition du sublime oratoire? C'est l'art de tout dire sans être mis à la Bastille, dans un pays où il est défendu de rien dire. Si vous ouvrez les portes à la liberté du langage, au lieu de ces chefs-d'œuvre d'éloquence, les remontrances des parlemien ts, voici les remontrances qu'un parlement fera: Sire, vous êtes un... (Voir le mot dans la Correspondance.) — La contrainte de la décence et la contrainte de la presse ont été causes de la perfection de l'esprit, du goût, de la tournure chez les français. Gardez l'une et l'autre sans quoi vous êtes perdus! Une liberté telle qu'elle est, est bonne; on en jouit déjà.

L'esprit est toujours ici, surtout alors, une grande puissance. Il trouve et dit, sur tous les sujets, sur tous

ÉTOM tfRiRAlB. CHAP. f. 19

les Imes qui paraissent, sur tous les événements qui se passent, un mot qui juge; nous les rencontrerons en leur lieu. On ne sait rien refuser à Tesprit. Collé raconte une histoire qui est Traiment de ce pays-ci :

Un homme présente un place! au duc d'Orléans. Quand le Régent Ta lu, le demandeur lui ^ïi : a Si Votre Altesse voulait le relire^ le voici en vers. — Volontiers» lui dit le duc d'Orléans ; donnez. » Quand il eut vu les vers, mon honune demanda la permission de le chanter : on le lui permit; il chanta. A peine eut-il fini, qu'il dit : a Si monseigneur le souhaite, je vais le danser. — Oh ! dan86^-le, lui répondit le Bégent : je n'ai jamais vu de placet dansé; et, pour la nouveauté du iait, je vous accorde ce que vous demandex. »

Plus tard, des ministres furent choisis principalement pour leur esprit, comme M. de Maurepas. Aussi il était bien utile. On connaît son mot, un jour qu'au àUrni d'un deuil, la Cour n'osait jouer et s'ennuyait. «Mais le piquet? dit-il, de l'air du monde le plus sérieux , le piquet est de deuil? » Sur quoi on joua le piquet sans remords.

L'esprit, dans cette société mêlée, maintient les rangs et garde la dignité. Il servit un jour à Diderot. Le maréchal de Broglie avait pour frère le comte de Broglie, parfois très-mauvais plaisant, disent les Mémoires secrets. Un jour que ce frère se trouvait à une conférence du philosophe avec le maréchal, il voulut le tourner en ridicule sur l'habit noir qu'il portail, lui demandant s'il portait le deuil des Russes.

M AniDBS 8€a LE XVUr 8IÈCLB.

« 81 J'avais à porter le deail d'une nation^ monsieur le comte, je n'irais pas la chercher si loin. » ,

Et ce mot de Tabbé Maury à quelqu'un qui lui disait : Vous croyez donc valoir beaucoup ? — « Trèspeu, répondit-il, quand je me considère, beaucoup quand je me compare. )>

Ix)uisXV8e défendit ainsi supérieurement, un jour que la Tour, faisant son portrait, voulut se lancer plus haut :

La Tour dit qu'on était mécontent, que les aJBEsiires publiques allaient mal. a Elles peuvent se rétablir, répondit le roi^ un peu ému. — Comment voulez-vous ^ reprit la Tour, sans s'en apercevoir, nous n'avons plus de marine? — Vous oubliez celles de Vemet, » répondit le monarque, en lui lançant un regard qui remit le peintre à sa place et le rendit ridicule aux yeux de tous les assistants. {Souvenin de M. de Lévis.)

Voici de M. de Maurepas ce qui est bien fou et bien trouvé. Un gentilhomme gascon voulait avoir avec lui un air de connaissance :

« Monsieur le comte, lui dit-il, en s'approchant et paiv lant haut, oserais-je vous demander ce que vous avez fait de ce petit cheval blanc que vous montiez, il y a une dizaine d'années, lorsque nous étions à la campagne ensemble? — Monsieur, lui répondit gravement M. de Maurepas, qui s'aperçut que l'habit du gascon était retourné. Je l'ai fait retourner et je lui ai fait mettre des boutons neufs. > (lUd.)

Us ne peuvent prendre sérieusement la mort même :

ÉnmB 6È1IÈRALB. CHAP. I. SI

îk ont à ce moment terrible quelque mot plaisant. Lorsque Bachaumont en est là, on lui propose des consolations, à quoi il répond obstinément qu'il n'est pas affligé. Le marquis de Maugiron, pendant qu'on fait les cérémonies ordinaires, dit à son médecin, qui est au chevet de son lit : « Je vais bien les attraper : ils croient me tenir, et je m'en vais. » Ce qui arriva. H'"' de Pompadour, au moment où le curé de sa paroisse prend congé d'elle, le rappelle : « Un mo^ ment : nous nous en irons ensemble. » Le mot de l'abbé Delamarre est curieux. Étant à Prague, il se jeta, dans un accès de fièvre, ou fut jeté par les fenè* très d'un second étage. Il expira en disant : « Je ne croyais pas les seconds si haut en ce pays, v

Que signifie ceci? La grave Justice ressuscite, en 1777, un usage d'une ironie vraiment trop naïve, et qui a l'air fondé par Rabelais. On lit dans les Mémoires teereis :

Le Grand Conseil a repris, le mardi-gras, son usage antique de jouer aux dés après l'audience. Le premier huissier apporte te cornet au premier président, qui commence, et tous les magistrats suivent; le public y est admis. C'est sur le bureau même du greffier que se tirent les chances. On ne dit point l'origine de cette cérémonie futile ra apparence, et sans doute allégorique. Cest un avis salutaire aux plaideurs, de la manière dont vont être jugés kurs procès, et plût à Dieu qu'ils ne le fussent jamais qu'ainsi !

22 ÉTUDU 8Ua LB XVIII* SIÈCLE.

Les Français aiment leur pays^ ils n'aiment qne leur pays. « M** de Boufflers^ rapporte M^ de Lespinasse, trouve que c'est un grand malheur que d'être ambassadeur^ il n'importe de quel pays, ni cheas quelle nation; cela ne lui paraît qu'un exil affreux, etc., etc. Et puis elle nous dit que, dans le temps où elle aimait le mieux l'Angleterre, elle n'aurait consenti à s'y fixer qu'à la condition qu'elle y aurait amené avec elle vingt-quatre ou vingt-cinq de ses amis intimes, et soixante à quatre-vingts autres personnes qui lui étaient absolument nécessaires; et c'était avec beaucoup de sensibilité qu'elle nous apprenait le besoin de son âme. »

Un jour, Frédéric s'amusait à demanSer à ses convives ce qu'ils feraient s'ils étaient à sa place. Quand vint le tour du marquis d'Argens : « Moi, sire, ma foi, je vendrais mon royaume et j'en achèterais une bonne terre en France, pour en manger les revenus à Paris. — En vérité, reprit Frédéric, voilà un propos bien français. »

Celui-ci l'est aussi du vicomte de Ségur, au retour de ses voyages, trouvant la France en révolution : a Je ne puis souffrir cette révolution; elle m'a gâté mon Paris. »

Les Français portaient, , par malheur, dans leur conduite, cette légèreté si aimable dans leura propos. . Grimm écrivait en 1 759 :

On a bien vu naître en France quelques génies mâles: et nous en possédons encore' quelques-uns ai^ourd'hui ;

ÈTIDB GSNÉBALB. CBA». I. i3

mais le caractère général de la nation a reaBemblé de tout tempB à celui d'un enlant joli et léger. Nous portons cette ^pèœ d'enfantillage dans nos livres, dans nos entreprises, dans nos établissements, la présomption, la vanité, Ten- Tie de jouer^ tout autant de qualités qu'on remarque aux eafaints^ y percent toijuoun. Est-il question de quelque nouvelle branche d'industrie? moins occupés du fond de i la chose que de son appareil, on nous voit établir des bureaux, élever des édifices à grands frais, arrt ter nombre ; de commis, faire les plus belles lois de régie, ete. ; tout va ^ le mieux du monde, excepté la chose pour laquelle on a ! £ait toutes oes dépenses immenses. Ordinairement, la compagnie est ruinée en frais avant que d'avoir considéré si l'entreprise qu'elle médite peut lui être avantageuse, | — On demeure convaincu que Dieu n'a pas départi à la ' nation française le talent et l'esprit de former des colonies. ; Ce peuple doué de tant de qualités précieuses et admira- '. Mes n'a rien de ce qu'il faut pour réussir dans cetle entre- ; prise. Sa vivacité le porte à faire en un jour ce qu'il faudrait ^ Défaire qu'en une année. Il détruit, il abat, il élève, il opère; ' et quand il ne reste plus rien à faire, il commence à réflé- ; chir; alore il remarque qu'il a presque fait autant de sottises que d'opérations^ et il se dégoûte. Nulle patience, nulle , persévérance dans un plan; le mauvais succès le rebute et lui fait tenter autre chose. Cette légèreté et cette inconstance qu'on lui reproche, cet ennui qui le gagne, sont une suite nécessaire de l'ardeur et de la vivacité du premier ' moment; ce feu est trop violent pour durer.

Que n'aurait-il pas dit s'il avait vécu un siècle de

t4 éTUDES SUR LE XVIIl* SIÈCLE.

plus! Il aurait été émerveillé de notre esprit politique ; il aurait vu la royauté remplacée par la république, dans la république, la convention par le directoire, le directoire par le consulat décennal, le consulat décennal par le consulat à Yîe, le consulat à vie par l'empire, Fempire par la première restauration^ la première restauration par le second empire , qu> dura cent jours, le second empire par la seconde restauration, la seconde restauration par la monarchie de 4830, la monarchie de 1830 par la seconde république de 1848, dans la seconde république la présidence quadriennale par la présidence décennale, et la seconde république elle-même par un troisième empire, etc.

Sommes-nous bien guéris de la maladie que signalait M deGournay?

0 Nous avons en France, disait-il, avant 1761, une maladie qui £adt bien des ravages ; cette maladie s'appelle la bureaumanie. » Quelquefois il en faisait une quatrième on cinquième forme de gouvernement, sous le titre de bureaucraiie. Grimm, qui le rapporte, ajoute : a Le véritable esprit des lois de France est cette bureaucratie : ici les bureaux, les commis, les secrétaires, les inspecteurs, les intendants ne sont pas établis en faveur de la chose publique, mais la chose publique parait établie pour qu'il y ait des bureaux. »

Le gouvernement, pour son compte, se chargeait de justifier le mot de M. Abeille : « en France, on

tTCDE GÊNÉRALB. CHAP. I. S5

gouverne trop, > et le mot de Grimm (1764) : « l'es* prit de règlement nous obsède. » Il organisait tout en corps, ordres, états, corporations; et, sous prétexte d'utilité plus grande, se mettait insensiblement à la léte de tout. Cette manie de réglementer est quelquefois amusante; je laisse parler les Mimoire$ ucretn (1780) :

La coiffure des dames est devenue un objet si impor** tant, que l'ordre des coiffeurs s'est multiplié excessivement, qu'il a pris une grande consistance, et, s'euorgueillissant de son art, méprisait les perruquiers ou fiiiseurs de perruques, et voulait s'assimiler aux corps scientifiques. Cette rivalité et les plaintes de ces derniers ont excité la vigilance du gouvernement. Il est intervenu un arrêt du conseil, du 24 janvier, qui fixe le nombre des coiffeurs à 600, leur fait défenses de faire plus d'un apprenti tous les trois ans, de tenir classes et écoles de coiffure, et surtout de mettre dans leurs enseignes : Académie de coiffure.

C'est vraiment là une histoire française : chacun y est dans son rôle : les coiffeurs, les perruquiers et le gouvernement.

En revanche , quelques personnes formaient , en 1728, une Société Hbre d'émulation pour l'encouragement des arts et métiers, qui n'eut jamais que trente associés, et s'éteignit bientôt; des anglais qui, à Paris, en eurent connaissance, la transportèrent dans leur pays en 1730 ; en 1778, elle comptait 6,000 membres.

S6 éTI3DE8 SOR LE XVIIl' SIÈCLE. .

J'arrive aux mceiirs, qui ne sont pas en tout* il faut Tavouer, la belle partie de ce temps. Les coutemporains s'accordent à révéler dans les mœurs d'alors une singulière facilité. Ce ne sont partout qu'arrangements particuliers dont personne ne se choque. Crébillon le fils, d'ordinaire en faveur, lorsque les Lettres de la duchesse de *** échouèrent, l'attribuait à ce qu'il avait fait de sa duchesse une femme sage. Et le mot naïf de cette femme, qui, après une explication fort vive avec le comte de Tott, disait avec dépit : « Ne suis-je pas bien à plaindre? il n'y a peutêtre qu'un homme délicat dans le monde : il faut qu'il me tombe I »

Le comte Maurice de Brûhl, un étranger voyageant en France en i 756, écrivait :

Les femmes, ici, s'appliquent moins aux sciences et à la littérature qu'on ne se l'imagine; jeunes, elles s'occupent à plaire; et, sur le retour, le jeu devient leur passion. Les pièces de théâtre sont presque les seuls ouvrages d'esprit qui paraissent les intéresser ; encore la plupart ne vont au spectacle que pour être vues. En fait de religion, on ne connaît ici que les deux extrêmes : n'en point avoir du tout, ou donner dans une dévotion superstitieuse. L'indiflérence pour la religion a sa source dans l'amour du plaisir et la dissipation où l'on se laisse entraîner ; l'ignorance ou l'ennui produisent la dévotion chez les autres.

I L'anecdote suivante est de 1769. Une comédie se

SrCDS GÈNÉaALB. GHAP. i. 27

donne chez la comtesse d'Amblemont , amie de M. de Jarente, évéque d'Orléans, qui y assiste. Avant la pièce, deux actrices averties par M. de Cboiseul s'habillent en abbés et se présentent à Tévéque qui leur donne l'accolade. «Quelle surprise pour le prélat, lorsque, pendant le spectacle, il entrevit sur le théâtre des figures qui ressemblaient beaucoup à celles qu*il avait embrassées. Son embarras s'accrut par une petite parade où il fut obligé de se reconnaître. On y peignait absolument son aventure. Enfin des couplets charmants le mirent absolument au fait. Il se prêta de la meilleure grâce à la raillerie.

On connaît le mot de M. de Manrepas à Tabbé de Boisgelin, qui avait fait parler de lui et s'excusait sur l'exemple de tel et tel prélat : « Attendez que vous soyez évèque » (1781). Il avait conservé dans sa vieillesse le goût des ouvrages d'esprit inavouables. Pour lui plaire, le lieutenant de police faisait recueil* lir toutes les pièces licencieuses qui circulaient dans Paris ; il y avait même un bureau littéraire exprès où les auteurs venaient lire leurs productions, parmi lesquelles on choisissait à leur insu, pour amuser c le mentor du roi. » Mais le comte de Maurepas venait à Paris communier à sa paroisse, à Pâques , avec un grand concours de spectateurs.

En 4779 , le spectacle des variétés amusantes est à la mode. « Malgré les grossièretés dont ce théâtre est infecté, les femmes les plus qualifiées, les plus sages en raffolent. » En 1784 , à propos d'une chanson : « Elle est extrêmement polissonne, mais aujourd'hui

S8 ÈTUDBS SUR LE XVIIl* SIÈCLE.

tout passe : les femmes ne rougissent point de l'entendre y elle se chante devant elles dans les grands soupers, elle est gravée et se vend publiquement. » En 1780, le comte d'Artois fait imprimer au Louvre un sotiiMry ou recueil de toutes les pièces grivoises en prose et en vers^ que les amateurs avaient jusquelà gardées en portefeuille. Dans ce même temps , Monsieur, à Brunoy, donne un spectacle. La salle était

singulièrement composée : a Les pièces dit un contemporain, ont répondu à la compagnie. On a d'abord joué Y Amant statue, du sieur Desfontaines, comédie si ordurière que les filles mêmes se cachaient de leur éventail. Le roi , qui aime assez les pièces grivoises y était sans doute prévenu et a paru s'amuser beaucoup. »

Quand M"* de Mauconseil, après une grave maladie^ en 1785, entre en convalescence, elle voit s'établir chez elle toutes les amies de sa fille y la princesse d'Hénin; ce sont la duchesse de Bouillon, la princesse de Poix, la baronne de Bayes, etc. La note de Grimm est précieuse :

Le salon et même l'antichambre étaient remplis de lits, de bergères, de sopbas. Ces dames y couchaient, y veillaient, y soupaient, y passaient le jour et la nuit; leurs amis particuliers y venaient du matin au soir aussi librement et plus librement peut-être que si elles avaient été chez elles; c'était vraiment un monde. 11 est donc permis de penser que l'intérêt habituel, l'amusement même de la société ne perdaient presque rien aux tendres assi-

•ÉTUDE GÈPÎÉRALE. CUAP. I. 29

duités que leur imposaient dans ce moment le zèle et Tamitié. C'est justement en cela que la sensibilité du siècle doit paraître admirable et sublime.

En 178S, Mercier de la Rivière, témoin de toutes les misères morales de la France, n'espérait plus que dans un cruel remède :

La nation ne reprendra sa vigueur qu'en repassant par des épreuves terribles. — La guerre civile dérive de la néoecsité et du juste rigide.

Cela rappelle la conversation chez Quesnay , que M"* du Hausset rapporte :

Ce pays ne peut être régénéré, dit la Rivière, que par une conquête, comme à la Chine, ou par quelque grand bouleversement intérieur; mais malheur à ceux qui s'y trouveront! le peuple français n'y va pas de main morte.

Cependant la société inquiète pour elle-même, sentant ce dont elle avait besoin, fondait et multipliait les prix de vertu.

Ce siècle corrompu se jugeait du moins sévèrement Un prédicateur disait en chaire : (1786) « La vertu dans ce siècle est si décriée qu'il n'y a plus d'hypocrisie, d Parole de prédicateur, pensera-t-on ; mais les petits vers parlaient de même.

dO ÉTUDES SUR LE XYlIf SIÈCLE.

L'histoire en a la preuve en mains; C'est l'exemple qui fait les hommes.

Si Dieu renvoyait les Romains Dans le pauvre siècle où nous sommes, Caton tournerait à tout vent^ Lucrèce serait une fiUe^ Messaline irait au couvent.

Et Brutus même à la Bastille.

Le marquis du Barri gagnait d'un coup au pharaoa plus de 150,000 livres; les femmes de qualité jouaient avec fureur; le grand Maurice de Saxe, pour avoir la femme de Favart, qui lui résistait, demanda une lettre de cachet, l'obtint, et la flt exécuter. Les deux époux se soumirent. Aussi M"** du Barri disait : « Les gens que j'ai vus à la cour m'ont forcée de m'estimer.»

Il parait que la licence des mœurs était ancienne dans le pays. Madame, qui n'en revenait pas, écrit déjà en 1717 :

La débauche, ici, est générale et vraiment affreuse. — Toute la jeunesse de l'un et de l'autre sexe mène en France une vie des plus réprébensibles; plus elle est déréglée, mieux cela vaut. -^ Les dames boivent ici encore plus que les hommes. — 1718 : Les femmes sont trop effrontées et trop étourdies, surtout celles des plus grandes maisons, etc. — 1721 : Les gens de qualité sont, en ce tempsT, beaucoup plus corrompus que les gens du commun ; chez ceux-ci il n'y a que galanterie ou passion vive, mais sincère; chez les autres c'est pure débauche.

ÊTCBI GRhéRALV. CHAP. I. 31

ei il n'y a plus de honte nulle part; les femmes s'expriment d'une façon encore plus dévergondée que les hommes. -^ 1 7S2 : Je ne crois pas qu'il y ail dans Paris^ tant parmi les ecclésiastiques que parmi les gens du monde, cent personnes qui aient la véritable foi chrétienne, et même qui croi^it en notre Sauveur; cela me fait frémir.

Et, par des lettres antérieures, on voit que cela datait encore de plus loin. Elle écrit en f 704 :

L'ivrognerie n'est que trop à la mode parmi les Jeunes femmes. — i 699 : Rien n'est plus rare en France que h foi chrétienne ; il n'y a plus de vice ici dont on eût honte ; et si le roi voulait punir tous ceux qui se rendent coupables des plus grands vices, il ne verrait plus autour de lui ni nobles, ni princes, ni serviteurs; il n'y aurait même aucune maison de France qui ne fût en deuil. -— Une personne qui ne veut plus avoir sujet de rire n'a qu'à se marier en France; l'envie lui en passera bien vite. — 1697 : L'amour dans le mariage n'est plus du tout à la mode, et passerait pour ridicule.

M"^ de Maintenon voyait ce qui était, et disait quelquefois, ce que Madame rapporte et approuve :

0 Depuis quelques années, il règne un esprit de vertige qui s^ répand partout. »

U ne faut pas oublier, parmi les vices français dont Madame s'otfense en tous les temps , la cupidité , qui

M BTUDI8 SUR LE X?ni* SIÈCLE.

en effet Tient areément^ quand on aime le plaisir et qu'on fuit la peine. Ceux qui ont lu les Mémoires du xviretdu xvr siècle, savent ce qu'ils témoignent sur les mœurs de ces époques.

J'ai rapporté fidèlement l'impression que j'avais recueillie ; elle n'est pas favorable à la moralité du XTin* siècle; mais il faut aussi reconnaître que ce siècle est bien imprudent : il disait franchement ce qu'il pensait de lui-même. Pour être juste, on doit aussi distinguer les diverses classes de la société , le monde de la cour et la bourgeoisie, qui se tient généralement à l'honnété commune, et suit moins le ton. La dernière partie du siècle, où un changement visible amena des mœurs plus sévères , est même une réaction bourgeoise , provoquée surtout par Rousseau.

Quoi qu'il en soit, il y avait grand besoin que quelqu'un se chargeât de réformer la France ; M"^ de Genlis l'entreprit.

En 1771, se fonde par ses soins l'Ordre de la persevira$ice. La fondatrice s'est complue à le décrire. On était admis au scrutin ; le candidat devait deviner une énigme de M"** de Genlis et répondre à une question morale posée par le président ; il faisait l'éloge d'une vertu à son choix, recevait l'exhortation du président, et prétait un serment religieux, patriotique et chevaleresc]ue. Naturellement on s'engageait à défendre les opprimés, on devait révéler les belles actions, pour lesquelles un prix de 120 livres était destiné. Chaque chevalier et chaque dame avait une devise. Il y avait un temple de l'honneur, où toutes ces devises étaient

ÈTCDB G&NillALB. CEAV. I. 33

inscrites dans un joli tableau. Les dames choisissaient ou non un cheyalier. L'uniforme était blanc et gris de lin; Técharpc portée par les hommes et par les femmes, gris de lin ^ brodée d'argent. On donnait aux chevaliers un anneau d'or^ portant les initiales de la devise de Tordre :

Candeur et loyauté^ courage et bienfaisance, Vertu^ bonté, persévérance.

On faisait des quêtes. Un chevalier et une dame étaient chargés de s'informer des pauvres et de les visiter ; ils faisaient un rapport qui était lu et approuvé dans la séance suivante. Il v avait aussi les initiations de l'adolescence , et le départ des guerriers. Il y eut en l>eu de temps quatre-vingt-dix membres. On comptait parmi eux la duchesse de Chartres, M"* de Bourbon et la plupart des dames de la cour, le comte d'Artois et le duc de Chartres. L'ordre de la persévérance était un bon nom pour un ordre français; il ne manqua aux membres que de persévérer. Au bout de quelques mois. M"* de Genlis eut un voyage à faire, on avait assez joué à la chevalerie, il ne fut plus question de cela.

34 ÉTUDES SUR LE XVIIl* SIÉCXE.

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