‹ Etudes sur le XVIIIe siecle (volume 2)Chapitre 5 sur 9 · OPINION · texte numérisé non relu

OPINION

Malesberbes disait dans son discours de réceptiou à l'Académie française (1775) :

Le public porte une curiosité avide sur les objets qui^ autrefois^ lui étaient les plus indifférents. 11 s^est élevé un tribunal indépendant de toutes les puissances^ et que toutes les puissances respectent^ qui apprécie tous les talents^ qui prononce sur tous les genres de mérite ; et, dans un siècle éclairé, dans un siècle où chaque citoyea peut parler à la nation entière par la voix de l'impression, ceux qui ont le talent d'instruire les hommes et le don de les émouvoir, les gens de lettres, en un mot, sont, au milieu du public dispersé, ce qu'étaient les orateurs de Rome et d'Athènes au milieu du peuple assemblé. Cette vérité, que j'expose dans l'assemblée des gens de lettres, a déjà été présentée à des magistrats, et aucun n'a refusé de veconnaltre ce tribunal du public comme le juge souverain de tous les juges de la terre.

Et Necker en 1784 :

La plupart des étrangers, dit-il, dans son Traité de radminisiration des financée en France (1784), la plupart des étrange» ont peine à se faire une juste idée de Tautorité qu'exerce en France l'opinion publique; ils comprennent difficilement ce que c'est qu'une puissance invisible qui, sans trésors, sans gardes et sans armée, donne des lois à la Tille, à la cour, et jusque dans le palais des rois. Cependant rien n'est plus vrai, rien n'est plus remarquable, et l'on cessera peut-être de s'en étonner si Pon réfléchit sur ce qui doit résulter de l'esprit de société, lorsque cet esprit règne dans toute sa force au milieu d'une nation sensible, qui aime également à juger et à paraître, qui n'est ni distraite par des intérêts politiques, ni affaiblie par le despotisme, ni subjuguée par des passions trop bouillantes; chez une nation enfin où peutêtre un penchant général à l'imitation prévient la multiplicité des opinions et rend faibles toutes celles qui sont isolées, en sorte que, reunies communément ensemble et formant alors comme une espèce de flot plus ou moins impétueux, elles ont, pendant la durée de leur mouvement, une force très-puissante.

En 1721, les Lettres persanes donnent le ton; à partir de ce moment, c'est un persifflage par tout le monde de toutes choses. Voltaire, au théâtre, par des sentences à propos, fait entendre ce qu'il veut :

Nos prêtres ne sont pas ce qu'im vain peuple pense; Notre crédulité fait toute leur science.

36 ÉTUDES SUR LE XYlll* SIÈCLE.

Un prêtre^ quel qu'il soit^ quelque dieu qui l'inspire^ Doit prier pour ses rois^ et non pas les maudire.

Le premier qui fut roi fut un soldat heureux. Qui sert bien son pays n'a pas besoin d'aïeux.

A la première Restauration^ lord Brougham était témoin des transports frénétiques que ces maximes excitaient encore, soit qu'on les appliquât au gouvernement de Louis XYlIl ou à Napoléon. Dans ses romans. Voltaire attaquait les mille petits abus^ « trop légers pour éti*e réformés; n lesLettres sur les Anglais, traduites en 1735, montraient ingénument ce qui devait être, ce qui ne l'était pas en France^ et Tétait chez nos voisins.

De 1724 à 1731^ il y eut à Paris une espèce d'académie libre des sciences morales et politiques, connue sous le nom de Club de Ventresol, L'abbé Alary, instituteur du dauphin pour lui a|)prendre à lire, établit chez lui, les samedis, de cinq à huit heures, une réunion où on trouvait les gazettes de France, de Hollande, et même les papiers anglais. La réunion se composait de gens qui se connaissaient, étaient sûrs les uns des autres, et « aimaient à raisonner sur ce qui se passait. » U y en avait du parlement et de la diplomatie. On y voit le marquis d'Argenson,Torcy, Bolingbroke et Horace Walpole, dans leurs séjours à Paris, a Nous raisonnions hardiment, dit d'Argenson, nous ne concluions que sobrement. "> L'abbé de Saint- Pierre y faisait de fréquentes lectures. Un moment la

AtODB 64NÉ8ALE. CHAP. II. 37

société habita le Louvre, avec l'abbé Alarv. Le niinistère ne voyant pas ce club avec plaisir, Tinquiéta d'a^* bord et enfla le ferma tout à fait; mais Tesprit subsista.

L'abbé de Saint-Pierre^ qui était là des plus assidus^ est connu surtout par son projet de paix perpétuelle (1713), qu'il réalisait au moyen d'une diète européenne, composée de souverains. Mais il avait conçu bien d'autres projets. II appliquait largement l'élection : il voulait auprès des ministres des conseils consultatifs perpétuels choisis au scrutin ; les évèques nommés pour dix ans par leurs pareils, sauf renou- Tellement ; les emplois et décorations militaires conférés sur une liste de présentation de trois candidats, les charges vénales supprimées, et données au scrutin avec une limite d'âge; dans chaque parlement one chambre de révision, composée de plusieurs députés de chaque chambre, nommés au scrutin ; même, pour les études de droit, le scrutin des écoliers, au lien des examens et des thèses. Il créait une académie de médecine, des magasins de blé pour prévenir les famines ; il substituait à l'hôtel des Invalides, qui coûtait trois cents livres par soldat, une rétribution personnelle de cent dix livres à dépenser au village, dans la famille; pour le règlement de l'esprit et des moeurs, il chargeait l'Académie ftençaise de prononcer des éloges utiles ; interdisait les disputes tbéol(%iques ; décrétait la peine de mort contre les filous « pépinière de meurtriers; » défendait tes jeux de cartes ; les beaux-arts, appelant ceux

38 ÉTIJDES StR LB XVIir «lÂCLfi.

qui les favorisaient : « des fainéants qui nourrissent d'autres espèces de fainéants; » il condamnait la révocation de l'édit de Nantes ; il voulait la religion , une religion d'hommes raisonnables qui consiste dans la plus grande bienfaisance, ce dont il est dit : « et voilà la loi et les prophètes ; » il avait pris pour devise : « donner et pardonner. » Quoique partisan du mariage des prêtres, il avait les mœurs les plus innocentes. 11 réduisait à quatre les ordres religieux, voulant que leurs généraux fussent en France; suppri* mait le cardinalat pour les Français qui ont des bénéfices considérables en France; ces deux réformes d'après THôpital. D'après le duc de Mortemart, il proposait que la dignité de la noblesse ne fût plus héréditaire. Il voulait un droit français unique par tout le royaume, avec un bureau perpétuel pour la correction des lois, cela dès 1715; l'impôt pesant sur les ecclésiastiques comme sur les laïques, avec une déclaration du revenu, pour asseoir l'impôt ; l'arbitraire de la taille enlevé aux intendants; il supprimait les douanes et les obstacles intérieurs aux changes, demandant qu'on prit grand soin des moyens de communications, routes, ponts, etc.

A un moment (1718), il fut exclu de l'Académie française, coupable, dit d'Argenson, d'avoir, dans sa Polysynodie^ développé l'avantage de discuter les affaires d'État en des conseils électifs, et d'avoir préféré cette forme, adoptée en partie sous la régence, à l'unité despotique du gouvernement de Louis XIV; il avait dévoilé les cruautés de Louvois, et même

trVt» «MkRALB. GflAP. II. 39

eMtesté à Louis XIV le nom de grand. On sait que Fontenelie seul ne Texclut pas.

Dubois appelait ses ouTrages les rêyes d'un honnae de bien; le marquis d'Argenson Ta jugé ainsi:

Mon bon ami, l'abbé de Saint^Pierre rêve aussi qu'il itbxme l'État. J'ai un peu plus de droit que lui pour iaîie de pareils rêves. 11 écrit ses songes et les bit imprima. Je suis tenté d'écrire aussi les miens, mais je réponds bien qu'ils ne verront pas le jour de mon vivant. Fremièrement , parce que je ne crois pas encore le monde bien disposé à faire usage de ce que j'imagine pour son bien; secondement, parce que l'exemple de l'abbé de Saint-Pierre m'effraie.

Avec les meilleures intentions possibles, il a ouvert plusieurs avis qui mériteraient d'être suivis, mais il a attaqué de front les idées généralement reçues. 11 a proposé des moyens peu pratiques pour parvenir à des fins heureuses; il a annoncé ses idées d'un ton emphatique, et a cru que, pour être bien entendu, elles avaient besoin de mots nouveaux et d'une orthographe extraordinaire. Tout cela a jeté du ridicule sur ses écrits et sur sa personne. Plus estimé à l'étranger qu'il ne l'est en France, ce n'est qu'en passant pour un fou et pour un radoteur qu'il s'est dérobé à la haine de ceux qui étaient intéressés au maintien des abus qu'il voulait détruire.

Le marquis d'Aiigenson , lui aussi , désirait le bien de son pays , et le pouvoir pour l'accomplir ; mais

40 ÉTUDES SUR LE XVIIl* SIÈCLE.

pour arriver au pouvoir, il avait pris une route nouvelle. -

U y a aiyourd'hui^ disait-il, un métier où il y a prodigieusement à gagner, car personne ne s'en avise : c'est celui d'être parfaitement honnête homme; qu'on joigne à cela une grande application, qui amène nécessairement quelque intelligence, et il est impossible que, de degré en degré, l'on ne soit recherché pour les preimières places. Soyons capables : c'est le moyen de nous J rendre nécessaires. Je vaux peu, mais Je brûle d'amour pour le bonheur de mes concitoyens. Il me semble que si jamais cela était connu, chacun me voudrait voir en place.

Ennemi de l'aristocratie et ami du pouvoir royal , mais voyant bien que le pouvoir royal n'est rien de solide, quand il est seul, il projetait une alliance entre la royauté et la nation. Il voulait la France comme l'assemblage d'une multitude de petits cantons s'administrant eux-mêmes, sous la surveillance d'un chef unique. M. Henri Martin a exposé son système et l'a résumé ainsi : a Une monarchie sans noblesse, sans aristocratie; une royauté suspendue à une hauteur énorme au-dessus d'une société démocratique. »

Son livre , Considércuions sur le gouvernemeni de la France, composé dès 1739, n'a paru que vingt-huit ans après; mais dès l'époque où il Va composé, il en donnait à ses amis des copies manuscrites.

BTCDB GKHERALB. €UAP. 11. 41

Ifably commence à se faire connaître en 1740, par son Parallèle de$ Romaint et dei Français , et continue à écrire toute sa vie sur les matières de politique. U ne prisait que le système républicain , et son amour pour les lois de Lycurgue tenait du fanatisme.

Le marquis de Mirabeau se présente en 1757 avec Y Ami des hommes. Le titre était une fortune ; à chaque page retentissaient les mots d'humanité ^ de vertu ; de liberté ^de propriété , et Grimm, qui n'ai-«^ mait pas les économistes, parce qu'on n'aime Jamais son successeur, constatant le succès de l'ouvrage, le juge ainsi :

H vient de paraître un ouvrage qui fait beaucoup de bruit, et qui mérite, par l'importance de son objet, qu'on s'y arrête; il est intitulé : l'Ami des hommes, ou Traifé de la population. C'est une apologie de l'agriculture contre le luxe et contre les oppressions d'un gouvernement ma) éclairé. L'auteur est M. le marquis de Mirabeau. On a eu la maladresse de le supprimer, ce qui a ajouté à sa réputation, a Aimez, dit-il souvent, aimez les grands, appuyez les médiocres, honorez les petits. 9 Aimer et appuyer ne sont peut-être que des mots, mais honorez les petits est une maxime d'un grand sens. Il y a dans le livre de M. de Mirabeau quelques vérités respectables, une confusion d'idées extrême, mais une sorte de chaleur et je ne sais quel jargon sensible, onctueux et mystique, qui a toujours été pour la multitude une merveilleuse amorce. Ajoutons que le peuple

4S irUDBS SUR LE XVIU* SIJBGLE.

a tocgours eu de grandes bveurs pour les nobles qui soni venus au-devant de lui.

En i749, parait VEiprit des Ms. Un an après^ il y an avait en Europe vingt-deux éditions.

En i 762, V Emile et le Contrat social.

En 1763, l'Éloge de Sully , par Thomas, qui fit un effet extraordinaire ; et en 176SS, l'Éloge de Desearies, avec le portrait de Thomme de lettres citoyen^

En i766. Des commissions extraordinaires en matière criminelle. L'auteur ne suppose qu'on puisse mettre en question qu'une commission extraordinaire soit jamais licitement établie; et son livre fait une grande sensation.

En i 769 , un lit de justice tenu par le duc de Chartres , Malesherbes , premier président de la Cour des aides, répétant les paroles de Henri IV : « Ce sont des voies extraordinaires qui ne ressentent que la force et la violence. »

En i 767, Bélisaire , avec le fameux chapitre sur la tolérance.

L'Histoire philosophique et politique des établissements et du commerce des européens dans les Deux- Indes, de Raynal, parut en i770, anonyme. Elle était très-hardie, très-forte contre le despotisme. ^Grimm y désirait «plus de méthode, moins d'élo« quence et plus de simplicité, moins de fleurs et plus de justesse ou de correction. » Sur le fond il «youte : « il n'y a de sacré à ses yeux que la morale , les femmes et les philosophes ; en somme le plus fort ou-

ÈTG0B GÉNÉRALE. GHAP. 11. 43

vrage depuis VEiprit des lois sur cette matière. » Voici an échantillon :

Tant qu'on ne mènera pas un roi à Tvbum avec aussi peu d'appareil que le dernier coupable, les peuples n'auront aucune idée de la liberté. — La loi n'est rien, s ce n'est pas un glaive qui se promène indistinctement sur toutes les tètes et qui abat ce qui s'élève au-dessus du plan horizontal stu* lequel il se meilt.

La deuxième édition , sous son nom (1780) , encore plus hardie et déclamatoire et fleurie, réveilla la police, qui s'efforça d'en interdire l'entrée inutilement. Enfin le parlement la condamna (1781), décréta l'anteur de prise de corps et ses biens saisis. Est-il vrai, comme la Harpe le rapporte, qu'il augmenta ses revenus par un bénéfice sur les vaisseaux négriers, au moment où il s'élevait contre la traite

des nègres? M™» Roland le regarde comme un Rubens parmi les écrivains, et le met, pour l'éloquence, au niveau de Jean-Jacques.. v

En 1771 , de Mercier, VAn 2440, qui est trèsvivement défendu. L'auteur, réveillé après 669 ans (le livre est de 1771), ne reconnaît plus rien de ce qu'il avait vu ; la perfection du monde nouveau est une critique très-amère de l'ancien : tout y passe.

La dissolution des anciens parlements par Maupeou (1771) eut un retentissement prodigieux.

44 ÉTLDES 8UB LE XVIIl* SIÈCLE.

Je n'aime pas les parlements : ta pliilosopliie a de forts griefs contre enx ; mais, comme une gêne à la royauté absolue, ils avaient du bon. Avant de présenter au parlement de Paris un édit à enregistrer, le roi avait besoin de pressentir Tacquiescement ou la résistance, résistance qui s'appuyait sur l'opinion publique, et les lits de justice étaient de ces moyens extrêmes dont on n'use pas tous les jours. Q est probable que le parlement de Paris rêvait le r61e du parlement de Londres, et pour le plus grand bien public. Quand on est une puissance, on veut faire le bonheur de ses sujets et on veut le faire tout seul. Mirabeau rencontra un de ces parlementaires libéraux, et écrivait : « C'est un bon homme qui parle admirablement liberté, pourvu qu'on laisse faire la magistrature (13 oct. 1784). 0 Le parlement se méprit donc, les mots le trompaient sur les choses; mais il était ce qu'il pouvait être : dans un régime où la liberté n'avait pas sa place franche, elle y entrait gauchement, et c'était toigours la liberté. Lorsque les parlements furent supprimés, pour qu'on ne se méprit pas sur le sens de cet acte, le gouvernement revendiquait le droit de faire les lois, sans dépendance et sans partage. Il était impossible de parler plus clairement.

Et plus imprudemment. Cette mesure^ d'abord, fut inutile^ puisque l'ancien parlement revint quatre ans après, à l'avènement de Louis XVf ; puis elle provoqua une explosion d'opinion publique inimaginable. Les livres si hardis qui parurent à la suite

. nCDK OtoÊKALB. CHAF. II. 45

donnent une idée de la fermentation secrète et de Tandace des conTersations. Quelle nécessité d'aller remettre en question le principe de la monarchie^ que le roi ne tient sa couronne que de Dieu? Il arriva ce qui était arrivé à l'origine de la Fronde, après des tentatives violentes du pouvoir absolu, et ce que le cardinal de Retz a vivement dépeint :

On chercha en s'éveiUant, comme h tâtons, les lois; on ne letf trouva plus. On s'eflkra, on cria, on se les demanda, et, dans cette agitation, les questions que leurs explications fiient naître, d'olNSCures qu'elles étaient et vénérables par leur obscurité, devinrent problématiques, et de là^ à l'égard de la moitié du monde, odieuses. Le peuple entra dans le sanctuaire, il leva le voile qui doit toujours couvrir tout ce que l'on peut dire et tout ce que l'on peut croire du droit des peuples et de celui des rois, qui ne s'accordent jamais si bien que dans le âlence. {Métnaires, liv. II.)

On pensa aussi alors comme Retz : 9 11 n'y a que Dieu qui puisse subsister par lui seul. »

Les conseils supérieurs traînèrent quatre ans leur existence au milieu des sarcasmes du pubtic. Les (aiseors d'anagrammes furent bien heureux de trouver dans le mot de Ck>nseil supérieur : vUe corpt$$,m$ rt (corps vil, sans réalité). On se rappelle la chanson de Déranger, à propos de la messe du Saint-Esprit, à la rentrée des chambres en 1884 :

Saint-Esprit, descends, descends jusqu'en bas.

Non, dit TEsprii-Saint, je ne descends pas.

46 BTUDBS SUR LB XVlll* BlfcCLE.

Lors d'une pareille cérémonie à Tinauguration du Conseil de Blois^ un Béranger du temps tourna ainsi la chose :

Nais TEsprit-Saint n'est pas venu; Du moins, nous ne l'avons pas vu.

Le chancelier n'augmenta pas la popularité de son maître; on le chansonna :

Louis voulait être Titus, Mais Maupeou voulait le contraire Car il comptait pour jours perdus Tous ceux qu'il passait sans mal fiûre; Mais le coquin n'en perdait guère.

- En 1771, Malesherbes encore adressait au roi les célèbres Remontrances.

Leparlemeni justifié par Vimpirairice de Russie, et VAmi des lois réfutèrent la prétention au pouToir absolu.

Même année, le livre De la Constitution de l'Angleterre, par Delolme, avec l'épigraphe : ponderibus librata suis, équilibrée par son propre poids. On y lisait des phrases comme celle-ci : « Tous ces principes d'obéissance passive, de droit divin, de pouvoir indestructible, en un mot, cet échafaudage de notions fausses, sur lesquelles l'autorité royale avait porté jusque-là, fut détruit, et Ton y substitua les appuis solides et durables de l'amour de l'ordre e( du intiment de la

éTUDB GÉNÉRALE. CHAP. II. 47

nécessité d'un gouTemement parmi les hommes. »

Du même temps ^ le Mémoire où le duc d'Orléans, le premier prince du sang, parlait de la famille royale, « que la nation a élevée au trône par son choix. •

En 1 77S, Guibert donne sa Tactique. Le principal pour la plupart des lecteurs était le discours préliminaire, où Tauteur cherchait les causes de la décadence de Tesprit militaire en France. « Q fut lu, dit M"* Necker, de toutes les femmes, et l'ouvrage fut lu dans tontes les armées et dans toute l'Europe. » M"' de Staël, son amie, faisant son éloge en i 790, écrit sur ce discours préliminaire : « L'auteur prévoit la révolution actuelle par toutes les idées qui l'ont fait désirer. La permanence d'une assemblée nationale, la milice citoyenne, le système pacifique et conservateur d'une grande puissance, le patriotisme d'un roi qui veut lui-même donner une constitution à son peuple^ tout s'y trouve et rien de plus. » Le gouvernement interdit sévèrement l'entrée du livre.

Même année, VEnaisur le despotitme (par Mirabeau, au château d'If). Dédié à Mgr le Dauphin.

En 1773, la Politique nalureUe ou discoure sur lei mms principes du gouvemement, « acqm'ert, disent les Mémoires secrets^ la plus grande vogue, et passe pour le livre le mieux fait en ce genre qu'on connaisse encore. L'auteur y est absolument dégagé de tous les préjugés, soit de religion, soit de gouvernement^ soit même de société, qui offusquent les idées et les empêchent de se produire dans toute leur net-

48 ÉTVDES SUR LE XVIU* SIÈCLE.

teté. » L'épigraphe est un avis sévère : « Vis con$itt exptrn mole ruit sua. La force sans sagesse se précipite par son propre poids. »

En 1775 paraît le livre de l'abbé Morellet^ arrêté depuis 1764, De la liberté d'écrire et d'imprimer sur les matières de Vadministratian , avec l'épigraphe: Ingénia studiaque facUias ùppresseris quam revocarù, il est plus facile d'opprimer les esprits que de les faire reculer. C'était, en son temps, une réponse à la déclaration du roi qui faisait défense d'imprimer, débiter aucuns écrits, ouvrages et projets contenant la réforme de l'administration des finances, etc.

Le sacre remua l'opinion d'une, manière fftcheuse pour l'autorité royale. Il parut une brochure intitulée : Le sacre royal, ou les droits de la nation française reconnus et confirmés par cette cérémonie. Il est vrai qu'à un moment du sacre on semble demander le consentement du peuple pour l'élection du roi. On fit la faute de supprimer cette partie du cérémonial, ce qui blessa vivement la nation. « Quelque vaine, disent les Mémoires secrets, que soit cette formule, dérisoire aujourd'hui, on trouve très-mauvais que le clergé, pour qui semble surtout fait ce pieux spectacle, se soit avisé, de son chef, de retrancher l'autre partie, «t de ne conserver que ce qui le concerne spécialement. » Pour que rien ne manquât, la police fit une sottise. Dans l'Ordre de la marche et des cérémonies, on eut la naïveté de mettre que le roi serait reçu dans toutes les villes, « au son des cloches^ au bruit de l'artillerie, aux acclamations des peuples. »

BTl'DB 6KKERALE. OHAP. 11. 49

En 1 776, les Incanvémenis du draiu féodaux, livre condamné comme injurieux aux lois et aux coutumes de la France^ aux droits sacrés et inaliénables de là couronne, et au droit des propriétés des particuliers, comme tendant à ébranler toute la constitution de la monarchie.

Le CaUehime du dîaym, d'abord brûlé^ puis avidement lu.

Principes de la légidation umvertelle, où la liberté de la presse est énei^iquement défendue.

Le Monarque accompli, de Lanjuinais, condamné comme attentoire à la souveraineté des rois, et destructif de toute subordination ; ce qui mit singulièrement en goût de le lire.

En 1777, l'Éloge du chancelier de l'HospUal, avec

cette épigraphe : Ce n'est poini aux esclaves à louer les

grands Aommes, éloge non envoyé à l'Académie , mais

distribué aux portes, très-poursuivi par la police et

très-recherché par le public, fit une grande sensa^ tion.

En i778, jDes lettres de cachet et des prisons d^Éêai (par Mirabeau, au château de Vincennes) , avec Tépi' graphe tirée de Lucain :

Non ante revellar Eianimem quam te complectar, Roma, tuumque Nomen, libertas, et inanem prosequar umbram.

En i780, l'Alambic des Uns, où, à côté d'utopies, on trouvait des propositions comme celle-ci :

50 iî€DB8 SUR LB XVUI* JBIÈCLB.

lie vice le plus général est qu'on laisse toujours partout à un homme seul le droit de décider. La puissance législative^ réunie sur le monarque à la puissance executive, le rend toujours juge et partie, ce qui ne doit jamais être. Il n'y a point de corps solide, protecteur et conservateur des lois; par conséquent, point de lois. Chaque province du royaume ayant des coutumes, des usages, des poids, des mesures, etc., qui n'ont nul rapport aux autres, elles forment autant de parties isolées, qui, n'ayant ni ensembJe ni union, ne peuvent jamais former un tout. La nomination de toutes les places dépendant, dans chaque partie, de la volonté d'un seul homme, et toutes les places se vendant, elles sont toujours marchandées et ne s'adjugent qu'au plus offrant et dernier enchérisseur, c'est-à-dire celui qui offre le plus d'argent, de protection ou de complaisance, etc.; elles sont, dès lors, incontestablement mal remplies.

En i784, Cofmdéraiions sur V ordre dé Cindnnaius (par Mirabeau) , où l'auteur attaque toute espèce de privilèges nobiliaires.

En i78G, Estai $ur quelques changements qu'on pourrait faire dis à prisent dans les lois crimineltes de France; par un honnite lumme, qui, depuis qu'il connail ces Uns, n'est pas bien sûr de n'être pas pendu un jour.

N'oublions pas un Mémoire de 4787, du marquis Ducrest, où l'auteur ne craignait pas de se proposer lai-méme au roi comme l'homme le plus propre a réparer le désordre des finances, à rétablir le crédit.

ÉTCDB CÉHiRALE. GHAP. 11. SSi

à rendre aa roi et à la reine la confiance et Tamour des peuples.

On était loin du temps (1748) où le personnage à qui Mably s'adressait^ pour avoir la permission de publier son Drotl public , refusa en disant : « Qui êtes- Tous^ monsieur TAbbé, pour écrire sur les intérêts des nations ? Êtes-vous ministre ou ambassadeur T n

Ajoutez aux liyres les petits vers. On connaît le mot de Bacon : veritasIUia temporii, la vérité est flUe du temps^ que Voltaire répète en ^Joutant : et son père doit la laisser aUer à la fin dans le monde. Toutes les pensées se mettant alors en vers, M. de Lille, capitaine au régiment de Champagne, y mit cette pensée (4774):

Aux portes de la Sorbonne

La Vérité se montra;

Le syndic la rencontra :

Que demandez-vous, la bonne? —

Hélas! l'hospitaUté.—

Votre nom? — La Vérité. —

Fuyez, dit-il en colère.

Fuyez, ou je monte en chaire

Et crie à l'impiété ! -^

Vous me chassez; mais j'espère

Avoir mon tour, et j'attends;

Car je suis fille du Temps,

Et j'obtiens tout de mon père.

Quand la statue de Louis XV fut posée sur des grues

5f BT0DE8 ftCR LE XVlll* BIBCLE.

afin de l'élever sur son piédestal , on dit : « Voilà le roi au milieu de son conseil. » Gela pour les ministres, ceci pour le roi. Le monument était supporté par quatre vertus; unnuitin on trouva cette inscription :

Grotesque monument, infâme piédestal !

Les vertus sont à pied, le vice est à cheval.

Plus bas, $taiua HtUum (statue d*une statue) avec ce commentaire :

I) est ici comme à Versailles :

11 est sans cœur et sans entrailles.

S'il arrivait que le roi renvoyât un peu vite un contrôleur général (1769), encore une chanson qui, cette fois, avec son air innocent , frappait où il fallait :

Sur l'air de la Bourbofinaise.

Le roi, dimanche.

Dit à L'averdy, Dit à L'averdy; Le roi, dimanche, .

Dit à L'averdy, Va-t-en lundi.

Si un ministre peu aimé (comme Bourgeois de Boyne), s'en allait, on l'accompagnait de quelque ehaosoD inquante :

Page 1