ÉTUDE 6ÉKKBALB. €HAP. II
Oa rit d'un ministre bourgeois
Que chacun abandonne.
Pour n'avoir, dans tous ses emplois.
Fait plaisir à personne; Je crois que c'est injustement
Que si fort on le fironde, Car il va faire, en s'en allant.
Plaisir à tout le monde.
Ou bien c'était le personnage disgracié qui se vengeaii par une hardiesse. Quand Maurepas fut exilé (1782), il dit négligemment : » Le premier jour j'ai été piqué , le second j'étais consolé. >
On n'avait pas en droit la liberté de parler , mais on la prenait, et on répétait à l'occasion le mol de Dnclos (1774): « Messieurs parlons de l'éléphant; c'est la seule béte un peu considérable dont on puisse parler en ce temps-ci sans danger. » Que de fois on dut dire : « Parlons de l'éléphant. »
Dès que Louis XVI monte sur le trône, en pleine espérance, quelqu'un au moins a l'air de douter :
Enfin, la poule au pot sera donc bientôt mise.
On doit du moins le présumer; Car, depuis deux cents ans qu'on nous l'avait promise.
On n'a cessé de la plumer.
U 7 eut plus tard des mots plus durs. Eu 1787, ceci fut affiché à Versailles :
54 ÉTUDES SUR LE XVIIl' SliCXE.
Louis XVI interdit^ Antoinette au couvent^ D'Artois à Saint-Lazare, et Provence régent.
En 1788, ceci fut affiché au palais, au milieu des gardes :
Palais à louer.
Parlement à vendre, Ministres à pendre, Couronne à donner.
11 n'y a pas jusqu'aux compliments adressés au roi qui ne marquent la perle du prestige royal. Dans rhiverde 1784, Lous XVI et Marie-Antoinette montrèrent une grande charité. On éleva à Paris des obélisques de neige chargés d'inscriptions en leur honneur ; Tune d'elles était : A Louis XVI, homme.
L'opinion se manifeste ouvertement au théâtre. Elle applaudit le comte d'Estaing, après la bataille de Grenade, et le duc de Chartres, après l'inoculation de ses enfants ; elle accueille par le silence le comte d'Artois après une équipée. Là les jugements des tribunaux sont jugés. Lors de la condamnation de Mo- * rangiès, le client de Voltaire (1773), on joue la Aécanciliatian twrmandef où se trouvent ces vers :
Dans une cause obscure, Des juges bien payés verraient plus clair que nous.
Le trait fut malheureusement saisi. La salle retentit
KTDDB GÉNÊBALB. CHAP. 11. 55
d'apidaadissements si fons et si opinifttres , que Ton cnit absolument qu'il serait impossible de finir la {Hèce. Le parterre et toutes les loges qui furent complices de cette insolence méritaient au moins ^ dit Grimm, d'aller à la Bastille. En 1782^ les vers suivants d'une comédie de Desforges sont très-applaudis :
Car le monde est toujours pour celui qu'on opprime ; Et le monde a raison.
Le roi , quand il Tenait au théâtre, pouvait entendre des vers comme ceux-ci :
Le premier qui fut. roi fut un soldat heureux (Voltaire).^ La crainte fit les dieux, l'audace a fait les rois (Grèbillon).
Louis XV trouvait même le dernier fort beau.
Et voyez le progrès des idées. En 1774, on s'amuse, dans la société, du refrain d'une chanson du chevalier de Lille , refrain <|ui n'est déjà pas mal pour le temps :
Vivent les rois.
Vivent les rois, quand ils sont trois.
En 1790, à la première représentation de la reprise de Bruius, on récite ces mots :
libre encore et sans roi.
Sam roi est sitfié , et ce sifflet est hué avec rage. Il
S6 ÈTlDfiS SUR LE XVlll* SIÈCLE.
se passa alors une scène étrange. « Un homme , au milieu de l'orciiestre, emporté par un élan dindignation f se levé et crie tout haut : Queil Von nt vmU donc plus de monarchie en France! Qu'est-ce que cela veut dire? Vive le roi! L'accent avec lequel ces derniers mots furent prononcés parut électriser tonte l'assemblée ; les loges , l'orchestre , les balcons , le parterre même, tout le monde se lëve^ les chapeaux volent en l'air^ et la salle retentit pendant quelques minutes du cri de vive le roi. >
Même sans la crainte des allusions > à des pièces indifférentes^ si le roi ou la reine étaient présents, le théfttre était un danger pour la royauté. Le public, passionné pour ou contre une pièce, risquait d'oublier qu'il lui était défendu de siffler ou d'applaudir en cette occasion , et d'oublier le respect dû à la majesté. En i782, devant la reine, à une pièce dont les spectateurs sont mécontents , les sifflets se font entendre avec une fureur sans exemple ; les Mémoires secrets le constatent et ajoutent. « On a cru oiiserver que cette indécence donnait à la reine beaucoup d'humeur ; mais, revenant bientôt à sa bonté naturelle , elle s'est mise à rire , ce qui a déterminé la chute absolue de la pièce. » En 1786, Marie-Antoinette leva la défense. Le public reconnaissant ne se servit d'abord de cette liberté que pour approuver les arrêts de la cour; plus tard la reconnaissance passa , et la liberté s'émancipa.
En 1790, Voltaire n'était plus que l'auteur de Brutus. On devait fort goûter cette profession :
ÉTUDE GfeVÈRALB. CHAF. 11. 57
le suis fils de Brutus^ et je porte en mon cœur La libœté gravée el les rois en horreur.
A la seconde représeutation , on plaça d'un côté le buste de Voltaire , de l'autre celui de Bru tus ^ avec CCS vers :
0 buste respecté de Brutus d'un grand homme. Transporté dans Paris, tu n'as pas quitté Rome.
Le spirituel tragique n'avait pas . fait sa pièce pour de pareilles fêtes. Mirabeau se laissa voir aux quatrièmes loges ; une députation du parterre l'invita à descendre aui premières, A la troisième représentation du même BrvAus, « M. Charles, ci-devant marquis de Villette , a demandé la parole, il l'a obtenue ; la toile se levait , le public a demandé qu'on la redescendit, et il a prononcé le discours suivant : Messieurs, je demande au nom de la patrie , que le cercueil de Voltaire soit transporté à Paris ; cette translation sera le dernier soupir du fanatisme. » Ce n'était plus alors la langue de Voltaire, ni sa mesure.
L'opinion se produit aussi à l'Académie. Quand elle est tournée au patriotisme, elle applaudit Y Eloge de SttUy. Ce discours de Thomas^ « plein de vérités utiles et hardies, » obtint même un succès populaire : «C'est le premier discours académique qui ait eu effet si grand et si général. » Un peu après, quand Thomas lit son discours de réception « où il peint
58 &TUDB6 SUR LB XVUP fSUÈCLB.
rhomme de lettrée citoyen, et partage le soin de Tuniyers entre rhomme d'État qui le gouverne et rhomme de lettres qui réclaire, » on Taccueille avec enthousiasme. L* Académie, qui aime la faveur de Topinion, en sent aussi le joug, et lorsqu'elle partage entre MM. Gaillard et Thomas un prix que le jugement public donnait à Thomas seu], ses membres sont hués en pleine séance solennelle. Voulant imiter l'Académie de Paris, la Société des jeux floraux de Toulouse, en 1772, donne d'abord pour sujet de prix l'éloge de Bayle, et effrayée de sa hardiesse, y substitue, peu après, l'éloge moins périlleux de saint Exupère, évêque de Toulouse.
L'académie de Marseille, en 1770, fait un coup d'état, pour bien marquer son esprit : c'était un usage d'envoyer complimenter les membres de l'Académie française, de passage dans la ville; elle fait annoncer qu'elle n'enverra pas chez M. Séguier.
La chaire avait ses hardiesses. En 1773, l'abbé de Beauvais prêche à la cour un carême où il fait enten* dre de rudes vérités. Le roi feint de ne pas les prendre pour lui. Eh bien I Richelieu, dit-il, il me semble que le prédicateur a jeté bien des pierres dans votre jardin ? — Sire , n'en aurait-il pas rejailli quelquesunes jusque dans le parc de Versailles ?
On recueillit la phrase suivante d'un de ces servions où l'orateur représentait Salomon dans ses vieux jours. « Enfin, ce monarque rassasié de voluptés, las d'avoir épuisé, pour réveiller ses sens flétris, tous les genres de plaisirs qui entourent le trône.
ÈTCDE GÉNÉBAUS. CBAP. If. 59
finit par en chercher d'une espèce nouvelle dans les Tîb restes de la licence puUique. » Le roi ne lui dit antre chose, sinon : Monsieur l'abbé, vous avez été bien long hier.
L'abtié Biaury {i 775) prêchait la tolérance devant le haut clergé, et changeant le sens du mot ivéquê de foftime, il appelait ainsi ceux qui n'arrivent là que par le hasard de la naissance, non par leur mérite personnel. Gela sentait la philosophie, et ceci de Tabbé de Besplas l'Encyclopédie (1775), quand il s'écriait : Sainte agriculture ! U parlait mal de Richelieu, et annonçait qu'il a^ait trouvé dans les ordonnances de saint Louis, dont il faisait ce jour-là le panégyrique, les premiers principes d'un gouvernement qui limitait le pouvoir de la noblesse, et favorisait les droits du peuplc^ll était aumônier de Monsieur.
Signalons quelques hommes qui eurent une grande influence sur l'opinion.
Malesherbes, directeur de la librairie, de 1750 a 1753, puis ministre. Grimm lui rendait ce témoignage : « Si la liberté de penser a bit quelques progrès en France, elle le doit surtout à la sagesse adroite de l'administration de M. de Malesherbes, tant qu'il fut à la tète de la librairie. En conservant toutes les apparences d'une très -grande sévérité, peut-être nécessaires pour réprimer des abus pernicieux, ou du moins pour ne pas efTarou^ cher l'autorité ombrageuse, il favorisait avec la plus grande indulgence l'impression et le débit des ouvrages les plus hardis. Sans lui l'Encyclopédie n'eût
60 iTUMS SUft LB XVIII' SlACLE.
vraisemblablenient jamais osé paraître. « Son Mémoire sur la librairie oiéimgeait à la presse une honnête liberté.
Il ne cherchait jamais à exciter l'opinion, mais il se rencontre avec elle quand il défend le droit. Il est, on le sait, le magistrat qui flt les célèbres Remonirances de i 771 , au nom de la Cour des aides, qui subsistait après la destruction du parlement par Maupeou. H ne dépendit pas de lui que Texpédition de la Justice ne devint rapide et peu coûteuse aux clients^ par la suppression de tristes abus, si le gouvernement avait tenu compte de son Mémoire. En i 775, il limita l'usage des lettres de cachet; il travailla à faire rendre aux protestants leur état civil (1785-1787); enfla il fut le défenseur de Louis XYI. Il exerça le pouvoir comme l'Hôpital, et comme lui vainement: il intercéda d'abord près du roi pour la nation, ensuite près de la nation pour le roi, et ne fut écouté de personne.
On (i) l'a appelé « un Franklin de vieille race ; » c'est un Franklin français, plus vif et plus naïf. Bertrand de MoUeville, qui l'a beaucoup vu, a dit de lui : « Peu d'hommes avaient plus médité, peu dliomraes avaient lu davantage, peu d'hommes avaient plus retenu ; sa tête était pleine d'idées, d'anecdotes, de connaissances en tout genre, et sa vivacité en causait seule le désc»rdre. Sa conversation pouvait se comparer au mouvement irrégulier et perpétuel d'une
(I) M. Sainte-BeuTe. Causeries du lundi.
ÉTtDE GÉNÉBALB. CHAP. H. 61
liqaeur booiUaate. » Dans un moment de grande crise, avant la fuite du roi, MolkviUe eut aTec lui une grande conTersation qu'il rapporte, où Malesberbes se découvre tout entier, jugeant le roi et luimême avec une parlaile sincérité. Ceci sur le roi : « Dans certaines circonstances, dans celle où nous sommes, par exemple, les vertus d'une i^ie privée, poussées jusqu'à un certain point deviennent des ifices sur le trône. > Ceci sur lui : • Je ne pouvais offrir au roi que de la droiture et de la bonhomie, deux qua» lilés insuffisantes pour constituer même un ministre médiocre. Jeune, ma tète était trop vive. J'étais trop passionné pour l'étude, ou plutôt pour mes études, car j'embrassais tout à la fois. J'ai toiyours abhorré les affaires; elles demandent une application froide que je ne pou\aÎB pas supporter. Accoutumé aux livres, je ne connaissais pas les hommes. »
n avait la vertu la plus haute, et ce qui va si bien à la vertu, l'esprit aimable et la parfaite sérénité. Quel joli compliment il fait au dauphin dans son berceau, quand il vient le haranguer à la tête de la Ck>ur des aides:
Puisse, Monseigneur, Votre Altesse royale, pour le bonheur de la France et le sien, se montrer toujours aussi insensible et sourde au langage de la flatterie, qu'eUe l'est aigourd'hui au discours que J'ai l'honneur de prononcer devant elle !
C'était lui qui, au sortir de sa maison, pour aller à
6i ÊTUMS SUR LB XVlll' SIÈCLE.
récbataud, faisant un faux pas^ trouva ce mot d'une grâce accomplie : « Un Romain rentrerait chez lui. » On conçoit quelle autorité devait avoir sur l'opinion un tel homme.
Tnrgot, qui influa beaucoup sur l'opinion par son arrivée au ministère et par sa chute , ne songea jamais à elle , il ne songea qu'à ce qui devait être. Son entrée aux affaires fut un grand événement : avec lui entraient la philosophie généreuse du temps épurée, et la science nouvelle^ l'économie politique.
Voué par son père à l'état ecclésia3tique , étudiant deux années^ de i 747 à i 750^ dans la maison de Sorbonne^ il annonçait dès lors, au rapport de Morellet son camarade , tout ce qu'il déploierait un jour de sagacité et de profondeur. Il était en môme temps d'une simplicité d'enfant, qui se conciliait en lui avec une sorte de dignité , respectée de ses camarades , et même de ses confrères les (dus âgés. Confié à un instituteur médiocre, il s'était élevé lui-même. Il saisit avidement l'astronomie de Newton, et fit quelques progrès dans les mathématiques , où il n'excella jamais. Il avait admirablement la pénétration qui fait saisir les rapports les plus justes entre les idées, et l'étendue qui en lie un grand nombre en un corps de système. La clarté n'était pas son mérite. Quoiqu'il ne fût pas véritablement obscur, il n'avait pas les formes assez précises, ni assez propres à l'instruction; il n'observait pas toujours non plus l'ordre naturel, ni la gradation des idées. L'esprit toujours en activité, quand il fallait écrire, il était très-lent.
ÉTUDB GtoÉllAUe. CHAF. II. 63
parce qu'il voulait la perfection. Cette « rage de perfection » ne le quitta jamais. Beaucoup plus tard y un jour qu'il cherchait avec grand'peine le thermomètre parbit^ Morellet lui dit : « Vous Toilà faisant en physique comme en administration y coml>attant avec la nature qui est plus forte que vous, et qui ne veut pas que Tbomme ait la mesure précise de rien.
n quitta rétat ecclésiastique pour devenir conseiller au fiarlement, d'où il passa aux affaires.
U avait une tournure dédaigneuse en combattant les idées contraires aux siennes. Le jugement de la Harpe confirme celui qui perce dans les indications de Morellet, et fait bien comprendre l'antipathie qu'il y eut toujours entre lui et Neckcr.
On a dit qu'il avait fait le bien aussi mal que Tabbé Terray avait bien fait le mal. Le mot est joli ; mais s'il est vrai qu'il succomba sous la coalition de la noblesse, du clergé, du parlement et de la finance, s'il est vrai qu'il avait mérité la haine de la finance en renonçant aux emprunts qui soulagent le présent et grèvent l'avenir, le clergé et la noblesse en voulant les soumettre à l'impôt, le parlement qui n'aimait pas les novateurs, il semble qu'il y avait de l'honneur à tomber ainsi. Voltaire, à l'arrivée de Turgot aux affaires (177i) , écrivait :
On dit que nous allons avoir l'âge d'or. Que la France soit administrée comme l'a été la province de Limoges, et la France, sortant de ses ruines, sera le modèle du plus
64 irUDBS SUR LB XVIII* SliCLB.
heureux gouveraenient. Vous faites naître un beau siècle dont je ne verrai que la première aurore.
Il est vrai qu'il n'espérait pas sans quelque crainte, car il ajoutait : « Ce ministre fera tant de bien qu'il finira par avoir tout le monde contre lui. »
Il avait bien deviné. Lorsque Turgot fut renversé (1776), il lui resta fidèle:
Ah! mon Dieu^ quelle nouvelle, que deviendrons-nous! Je suis anéanti et désespéré. Sauve qui peut; je ne suis pas encore assez loin.
Lors de son dernier voyage à Paris , il baisa , en les arrosant de larmes, les mains « qui avaient signé le bonheur du peuple. »
L'influence de Franklin aussi fut considérable. 11 était en France le représentant d'une nation qui voulait être indépendante, et il montrait par son caractère qu'elle le méritait. Gela eût suffi pour le faire bien venir; mais on voyait en lui quelque chose de plus, le patriote républicain avec la simplicité rustique, paraissant à la cour en cultivateur américain. Aussi, en 1778, il partagea avec Voltaire l'enthousiasme du public, qui était du délire, quand on les voyait ensemble. La société était charmée par sa fine bonhomie, et les philosophes fiar la liberté de ses opinions. Pour tout le monde, quel aimable programme que celui qu'il expose dans une de ses lettres : « Je désire qu'il y ait sur la face de la terre un pays où
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!e gouTernement soit Yériiablement occupé du bouheur des hommes; où la propriété, la liberté, la sûreté, la tolérance, soient des biens, pour ainsi dire, naturels comme ceux que donnent le sol et le climat* Il y eut un moment où chapeaux, cannes, tabatières, etc., furent à la Franklin. On lui donna une fête magnifique; la plus belle de trois cents femmes, dit M"* Gampan, posa une couronne sur sa tête et deux baisers sur ses joues. A Sèvres, à l'exposition des porcelaines , on vendait la médaille de Franklin, avec la légende :
Eripuit cœlo fulmen Mceptrttmqite tyrannh^
( 11 a dérobé la foudre au del et le sceptre aux tyrans. )
Louis IVI, qui voyait autour de lui cet enthousiasme sans le partager, enfare autres chez la comtesse Diane, fit faire un vase de nuit avec cette médaille au fond, et le lui envoya.
Lafayette, à son tour, excita Tenthousiasme; au Théâtre-Français, on faisait recommencer des vers de Gaston et Boyard, qu'on tournait en éloge pour lui. La reine, opposée au concours officiel en faveur de TAmérique, faisait pourtant accueil à Laiàyette, qu'elle reçut plusieurs fois en audience. A l'occasion de cette guerre, une nouvelle décoration était introduite en France, qui parlait haut aux esprits : le roi permit de porter l'Ordre de Cincinnatus.
Beaumarchais porta un défi au gouvernement dans son Mariage de Figaro, La pièce, acceptée au théâtre
en 178 J, fut interdite. Le roi déclara qu'on ne la jouerait pas. « Si on jo\iait cette pièce, dit-il, il faudrait détruire la Bastille. » On ne pouvait prévoir plus juste : la pièce fut jouée et la Bastille détruite. Beaumarchais, résolu à vaincre, lut sa comédie dans la société de la reine, devant la princesse de Lamballe et d'autres personnes puissantes; profitant de l'arrivée du comte et de la comtesse du Nord, il les mit de son parti. Le Mariage fut conmiandé pour la salle des Menus-Plaisirs, mais arrêté par le roi au moment de la représentation (1783); il fut joué avec sa permission chez le comte de Yaudreuil, à Gennevilliers, devant toute la cour et le comte d'Artois. Enfin, la pièce approuvée et réapprouvée dans toutes les formes, fut jouée en 1784.
Dans Tarare (1787), dans un opéra, Beaumarchais trouvait le moyen de traiter toutes les questions politiques et sociales : souveraineté nationale, règne des lois, divorce, mariage des prêtres, liberté des nègres, etc.
On sait que Louis XVI, indisposé contre Beaumarchais par toute la comédie, puis par un mot qu'il s'était attribué à lui-même dans une défense que Beaumarchais en avait faite, ordonna qu'il fût conduit à SainULazare. €46 coup d'état ne réussit point dans le public, et le roi, revenant à son naturel, qui repoussait les moyens violents, rendit, cinq jours après, la liberté à l'auteur et donna la permission de jouer la pièce. Les ministres assistèrent à la représentation suivante. On voit dans
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les Mémoires du temps que le public fit à Beaumar* chais l'application flatteuse de plusieurs traits^ et applaudit surtout avec l'affectation la plus marquée ce mot du fameux monologue : « Ne pouvant avilir l'esprit, on se venge en le maltraitant. » Louis IVI donna même à l'offensé une réparation qui passait l'injure : il permit la représentation à la cour. C'était la reine elle-même qui jouait le rôle de Rosine , le comte d'Artois celui de Figaro, M. de Vaudreuil celui du comte Almaviva ; les rôles de Bartholo et de Basile étaient rendus, le premier, par le duc de Guiche, le second, par M. de Crussol.
Necker semble n'avoir eu qu'un dessein, gouverner par l'opinion, mais en l'excitant. Son Éloge de Colbert fut couronné en 1773 par l'Académie, et fit la plus grande sensation, moins par le langage que par les idées et les sentiments. Colbert, interprété par Nec^ ker, devenait un reproche au gouvernement présent. On goûta J)eaucoup le passage où, après avoir flatté la nation française, douce, sensible, aimable, d'intelligence fine et rapide, etc., il s'écriait :
Oh ! quel plaisir dans le recueillement de la solitude et dans le silence de la nuit, lorsque l'univers sommeille, hormis celui qui veille sur tous, d'élever son àme vers lui, de se dire à soi-même : ce jour j'ai adouci la rigueur des impôts ; ce jour je les ai soustraits au caprice de l'au* torité; ce jour, eu les distribuant plus également, je pourrai convertir un faste inutile au bonheur dans une aisance générale, qui fait à la fois la félicité de ceux qui
68 ÉTUDES SUR LB XVlll* SIÂGLB.
en Jouissent et de ceux qui les contemplent; ce Jour J'ai tranquillisé vingt miUe familles alarmées sur leurs propriétés; ce Jour J'ai ouvert un accès au travail et un asile à la misère; ce Jour J'ai prêté Toreille aiu gémissements fugitifs et aux plaintes impuissantes des habitants de la campagne^ et J'ai défendu leurs droits contre les prétentions impérieuses du crédit et de ropulehce. Oh ! quel superbe entretient Quelle magnifique confidence de l'homme au créateur du moude! Qu'il parait grand alors! Il semble s'associer aux desseins de Dieu même....
Il fut nommé en 1776 directeur général des finances, et reçut le nom de nouveau Sully. En 1 777, il rétablissait les administrations provinciales, assemblées de provinces qui avaient péri sous Louis XIV. Le Compte-rendu (178f ) fit un effet prodigieux. L'opinion ne s'y méprit pas. Il n*est pas certain que tout le monde comprit les calculs financiers du ministre ; mais personne ne se trompa sur la portée de l'acte, a 11 s'en est débité, rapporte Grimm, au mois de février, plus de six mille exemplaires le jour même qu'il a paru, et depuis, le travail continuel de deux imprimeries n'a pu suffire encore aux demandes multipliées de la capitale, des provinces et des pays étrangers. « Il fut traduit dans toutes les langues. On ne manqua pas pourtant de le plaisanter; et, comme rouvrage était couvert d'un papier bleu, on l'appela le Conte Ueu. Trois mois après, on apprenait la démission du ministre; c'était une consternation universelle, et au théâtre, où se donnait la Partie
RTUDB GÉMÉBALB. CHAF. II. 69
dt ehas$e d'Henri IV y toutes les allusions furent saisies et applaudies avec une prodigieuse vivacité. On sait^ disent les Mimùire$ secrets, qu'il y est beau* coup question de Sully; qu'en un endroit, après lui avoir pardonné, le roi s'écrie : Les malheureux ^ ils m'oni trampét une voix du parterre a répondu : OiftV cm f et h l'instant mille voix l'ont répété. Ce même tumulte a recommencé à chaque phrase où il était question de Henri. » Les comédiens durent s*excuser près du lieutenant de police, et on défendit, à cette occasion, aux journalistes de parler, à l'avenir, de M. Necker ni en bien, ni en mal. Je rapporte ailleurs les témoignages publics de regret qu'il reçut dans sa retraite de Saint-Ouen.
En 1 784, il publiait son livre De l'admmetraiùm des finances de la France, qui le rappelait à la nation. « Le jugement sur le livre de M. Necl^er, disait Gérutti, est comme le jugement dernier : il sépare les bons d'avec les méchants. » Il parlait en termes très-forts de la puissance de l'opinion, sur laquelle il comptait secrètement, et terminait par un morceau qui dut plaire singulièrement aux contemporains, car on y trouve à la fois la véritable éloquence et les tons faux du temps:
Pour moi, qui maintenant ne verrai plus que de loin le jeu des grandes passions et qui ne serai plus obligé de lutter contre elles; pour moi qui n'aurai plus que des souvenirs, et dont le temps peut-être efiEacera chaque jour quelque trace, tout entier désoiinais à mes sentiments, je
70 ëti:des slk le xviii* siècle.
suivrai de mes yeux les destins de la France^ livrant auxiiasards du temps ma réputation et le souvenir qu'on voudra bien me conserver. Si je pcomène encore quelques fois mes regards sur les rues que j'ai quittées^ je le ferai. Je Tes^ière, sans dépit et sans jalousie; et me défendant surtout d'aucune iqjustioe, je n'oublierai point que si j'ai eu des peines, j'ai obtenu aussi de grandes récompenses. Je les tiens de vous, âmes nobles et distinguées, dont le sufDrage a fait si souvent ma consolation ; je les tiens de vous, peuple sensible ; de tous surtout, habitants des provinces, qui avez peut-être aperçu que je redoutais plus vos gémissements fugitifs que les bruyantes clameurs des hommes avides de la capitale. Qu'ils soient heureux ceux qui me suivront, et par les honneurs de la cour et par les différents avantages du crédit et de la puissance! Je ne leur porterai point envie; je doute qu'ils y puissent trouver ime satisfaction égale à celle qu'on éprouve en jouissant de la faveur d'une grande nation qu'on a vraiment aimée, qu'on est sûr de n'avoir point trompée et dont l'estime parait à la fois un bienfait et une justice.
Necker donna en i7S8 son livre de V Importance des idées religieuses, où il soutenait qu'on ne peut pas fonder la morale sur la liaison de l'intérêt particulier avec riniérèt public, et l'appuyait sur des idées religieuses; c'était une nouveauté. Il n'entendait que la religion naturelle, et c'était un grand triomphe pour la philosophie qu'un tel livre écrit par un homme d'État comme Necker, et qui devenait populaire par la popularité de son auteur. Rivarol le combattit.
en séparant la morale de toute religion. Cette même année, l'Académie lui donnait le prix d'uUlité publique, fondé par M. de Montbyon, et on apprenait au même moment que le roi le rappelait au ministère. , U fit, en janvier 1789, un Rapport sur les administrations provinciales, où il félicitait le roi d'avoir acquis, en établissant ces administrations, « une augmentation d'ascendant qui appartient encore plus à une puissance réelle et bien ordonnée qu'à une autorité sansr^le. * Renvoyé en juin , le 30 juillet il rentrait à Paris, et sa rentrée était un triomphe, mieux, une apothéose. Les tambours battaient, la musique jouait, les régiments avaient à leurs fusils des branches de lauriers, les poissardes marchaient en chantant, en dansant et jetant des fleurs en l'air, la foule immense aux croisées et dans la rue , des vivat sans fin. Conduit à THôtel-de-Ville aux représentants de la commune et aux électeurs , il y recevait la cocarde patriotique , était harangué , répondait par un discours qui tirait des larmes de tous les yeux, demandé par le peuple, se montrait au balcon et était accueilli par les acclamations les plus bruyantes, auxquelles il répondait en levant les mains au ciel , les reportant sur son cœur et les déployant ensuite vers le peuple; ce fut un attendrissement indicible. Pendant ce temps , l'assemblée des électeurs arrêtait que ce jour devait être un jour de fête et proclamait une amnistie générale. A cette lecture, Necker se prosterna d'attendrissement.
La popularité est charmante pour celui qui en est
Ti ÉTLDBS SUR LE XVIII' SIÈCLE.
l'objet^ alors surtout qu'elle ne s'est pas donnée à tout le monde , et qu'on a la conscience de l'avoir méritée par ses services; mais^ plus elle est charmante y plus il y avait de mérite à s'y refuser, et un ministre aurait dû se faire tuer à la porte de Paris
; plutôt que d'entrer ainsi dans la capitale de son roi. Où l'opinion montra encore sa force , ce fut lors du
dernier voyage de Voltaire à Paris; elle éclata partout où il parut: au théâtre, à Tacadémie, dans la rue , opprimant Tenvie et la haine , qui durent attendre un autre temps. Elle se produisit d'elle-raènie et dominait véritablement.
Tout est occasion de la manifester. Quand le duc de Choiseul, après sa disgrâce, fait vendre ses tableaux, on enchérit à plaisir , et ceux qui poussent le plus haut sont applaudis.
Les visites de souverains étrangers n'étaient jamais bonnes pour les nôtres. Ces personnages en représentation passagère chez un peuple qu'il était désirable de séduire, accessibles, généreux, aimables, flattant l'opinion par l'extrême simplicité comme Joseph U, ou par leur esprit et leur grâce, comme le roi de Danemark, faisaient, aux yeux du peuple, un fâcheux contraste avec ses maîtres cachés. Les voyages d'Angleterre n'étaient pas favorables
" au gouvernement français. Voltaire, Montesquieu, Butron,etc., en rapportèrent une impression durable.
"""Mirabeau en 1784 s'y trouvait dans son élément : « Tout me dit qu'ici le peuple est quelque chose, qu'ici chaque homme a le développement et le libre
ÉTUDE GÉNÉIIALE. CIIAP. II. 73
exercice de ses facultés^ et qu'ainsi je suis dans un autre ordre de choses. (Lettre à Chamfort.)
La franc-maçonnerie agissait dans le même sens. Venue d'Angleterre en 1735, elle se développa chez nous une dizaine d'années après. Comme société secrète, alliée de toute minorité, elle avait été jacobite en Angleterre et fut en France libérale. Réunion d'hommes venus de bien des côtés différents, elle n'avait pour dogmes que les dogmes communs, la re* ligion naturelle, la morale naturelle, l'égalité entre frères. A la mort de Voltaire elle fit des cérémonies qui marquaient bien ses alliances. Gomme il conve^ naitau temps, la littérature aidait sa part dans les dîners de corps , où on lisait des vers et de la prose^ et les noms étaient aussi de l'époque : il y avait à Versailles une loge du patriotisme.
Vers le milieu du siècle, la nation se prend da
passion pour Henri IV, et passionne l'Europe à sa
suite. Chacun se rappelle quelque trait du roi qui le
touche particulièrement; le peuple : les parisiens
nourris pendant le siège de la ville, la fameuse poule
au pot, la partie de chasse, le héros bon compagnon^
accessible, ouvert, railleur, spirituel; la boui'geoisie :
sa réponse aux remontrances de la Cour des aides^
qui neuf fois avait refusé un édit : « qu'il savail
bien comme il avait mal pris au roi son prédéces^
seur, pour s'être servi de ces voies extraordinaîrea
qui ne ressentaient que la force et la violence, * sa
profession de foi, dès l'ftge de 24 ans, dans la lettre à
M. de Batz : « Ceux qui suivent tout droit leur con-*
science sont de ma religion, et moi je suis de celle
de tous ceux qui sont braves et bons; » son mol
un peu leste : « Paris vaut bien une messe. » Ses
amours et ses amourettes n'effarouchaient point la
pruderie française. Cette passion pour Henri IV était
la satire, ici naïve, là préméditée de ses successeurs,
rois timides ou superbes, rois de la cour, rois secrets»
que la nation voyait passer les jours des lits de jus-
tice« La pièce de Collé, la Partie de chasu de
Henri lY, répondait à cette passion. En 4769,
l>apaty, avocat général au parlement de Bordeaux,
écrivait à Collé : « J'aime tant le bon Henri IV,
que je ne puis me dispenser d'aimer ceux qui l'ai-
ment et ^ui le font aimer. ^ Cette pièce arrêtée dix
ans, jouée en 4774, l'année de la mort de Louis XV,
fut accueillie avec enthousiasme, et, sept ans après,
en I78i, lors de la retraite de Necker, elle donnait
lieu au sentiment public d'éclater avec une telle
force, toutes les allusions auxquelles elle pouvait
prêter avaient été si rapidement saisies, que la
police défendit aux journaux de s'occuper désormais
de M. Necker ni en bien ni en mal.
En même temps, on avait la passion de la Chine. Les missionnaires les premiers racontèrent des merveilles du pays et séduisirent, ils ne s'y attendaient pas, les philosophes. Il est vrai que chacun admirait pour son compte : les jésuites le gouvernement despotique, ou pour mieux parler, le gouvernement paternel, qui est cher à ceux qui l'exercent, et donne |aux administré^ le bonheur et la dignité des ani-
ÂTOra GBhÉRALK. CHAP. II. 75
/ maux domestiqaes; les philosophes une nation sans autre religion et sans autre morale que la religion et la morale natureUe, « une société de philosophes formée sous les auspices du grand Confucius. » Les politiques rêYaient-ils quelque bonne institution, ils la montraient pratiquée là, pour nous faire honte. Personne ne le mettait en doute, car, pour dire le contraire, il eût fallu y aller Toir. C'était comme la Tallée de la lune où l'Arioste place tout le bon sens qui s'est perdu sur terre. Après V Atlantide, Utopie, après Utùfiie, la Chine, après la Chine, le monde dans deux mille an$. Il eût été bien amusant de voir le gouTernement chinois selon les philosophes et de le comparer au vrai. Ainsi va Tespril humain, il rêve la perfection, puis il rêve un lieu où elle habite ; tourmenté par le désir, il va la chercher là pour rétablir sous notre soleil, dans notre monde éveillé.
On a vu la faveur dé THôpilal, 9uUy, Colbert. Genève a aussi son prestige. Dès 1762, le ton républicain fait un effet inévitable. Rousseau « citoyen de Genève, » donnait son Emile et son Contrat social. Inspiré par l'opinion régnante en ce moment, Lebrun bit une ode intitulée le Citoyen.
En 1 784, les Mémoires secrets donnent ce rapport d'un de leurs correspondants :
Vous me demandez ce que c'est que la Société pairiotique bretonne. Cest une de ces associations si à la mode, qui se forment sans trop savoir pourquoi. On a donné
76 ÉTUDES SUR LE XVill* SliECLE.
au lieu des assemblées le nom fastueux de Temple de la patrie. Les patriotes bretons^ pour augmenter l'éclat de leurs solennités, se sont associé plusieurs femmes cèlèbres^ telles que M">« la comtesse de Nantais, M"*** la comtesse de Genlis^ M*"* la baronne de Bourdic et M"" la comtesse de Beauhamais^ qui vient tout récemment d'être proclamée citoyenney c'est le terme mystique.
On appelait le comte de Proyence, le futur Louis XYUI, le Citoyen,
U y avait longtemps que la révolution était prévue. Voltaire écrivait en 1764 :
Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la première occaaion, et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront de belles choses.
Et Grimm écrivait, en 1768, dans sa confiance :
On peut bien dire que la France est le foyer de cette révolution, qui aura sur les précédentes du moins l'avantage de s'effectuer sans qu'il en coûte du sang.
11 n'était pas toujours aussi confiant : une diasaine d'années auparavant, réfiéchissant au pouvoir du faux sur la multitude, il avait écrit :
ÉTt'DK GÈIÛRALE. CHAP. II. 77
Je suis bien éloigné d'imaginer qae nous touchons au siècle de la raison, et peu s'en faut que je ne croie TEu* rope menacée de quelque révolution sinistre.
Une fine polilique. M"* de Tencin, avait dit, dès 1743:
A moins que Dieu n'y mette visiblement la main^ il est physiquement impossible que l'État ne culbute.
J. - J. Rousseau prophétisait dans son Emile^ en 1762 :
Vous vous fiez à l'ordre actuel de la société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions inévitables, et qu'il vous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Ijd grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet : les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter d'en être exempt? Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions. (Liv. ui.)
Chesterfield^ en 1752 et 1753 :
Avant la fin de ce siède, le métier de roi et de prêtre déch<»ra de plus de moitié. Tout ce que j'ai jamais rencontré dans l'histoire de symptômes avant-coureurs de grandes révolutions, existe actuellement et s'augmente chaque jour en France. (Lettres des 13 avril 1752, 25 décembre 1753.)
Fontenelle en i 743 :
Tout ce qui peut être pensé ne Pa pas été encore : rimmense avenir nous garde des événements que nous ne croirions pas aujourd'hui^ si quelqu'un pouvait les prédire.
Le marquis de Mirabeau disait à sa façon :
Le colîn-maillard poussé trop loin finira par la culbute générale.
J'admire ceux qui affirment que Louis XYI pouvait arrêter la révolution ; ils connaissent bien ce temps. 11 n'y avait alors qu'une puissance^ l'opinion , qui ^ nouvelle, inexpérimentée^ n'ayant fait encore aucune faute, espérant tout, voulait régner réellement, et ne partager avec personne. En 1780, le duc de Richelieu échappait d'une maladie; le roi le félicitait sur le rétablissement de sa santé : « Car vous n'êtes pas jeune, lui disait-il, vous avez vu trois siècles. Pas tout à fait, sire, répondit-il, mais trois règnes. — Soit; et bien! qu'en pensez-vous? — Sire, sous Louis XIV on n'osait dire mot; sous Louis XY on parlait tout bas ; sous votre Majesté on parle tout haut. »
Louis XV ne se faisait pas illusion sur l'avenir de la royauté en France. Un jour, à propos de querelles de parlement et 4e clergé :
Les grandes robes et le clergé sont toujours aux cou-
BTVtlK GÊRBRALB. CHAP. II. 79
tcaux tirés; Us me désolent par leurs querelles. Mais i^ déteste bien plus les grandes robes. Mon clergé, au fond, m'est attaché et fidèle; les autres voudraient me mettre en tutelle? Vous ne savez pas ce qu'ils font et ce qu'ils pen« sent : c'est une assemblée de républicains. En voilà au reste assez; les choses comme elles sont dureront autant queoMi.
El ceci qui est bien clair :
Eh bien, oui; vous avez raison. Je crois bien que tant que je vivrai, je resterai toujoiu^ à peu près le maître de faire ce que je voudrai; mais, ma foi, après moi, M. le 4luc de Bottifogne n'a qu'à se bien tenir.
Telle est la puissance de l'opinion, que les corps qai étaient faits pour lui résister sont entamés par elle. D'abord la magistrature.
Senran, avocat général au parlement de GrenoUe , prosélyte des philosophes , se fait connaître d'etix en 1767 par un Discours sur VadmimstralûMi de la justice criminelle , où il développe les principes de Beccaria; et en 1781 publie un Discours sur les progrès des connaissances humaines , que le gouvememeot laissa entrer difficilement à Paris. En 1786, une Apologie de la Bastille , où il s'égaie à prouver qu'elle est de droit divin , de droit positif et de droit politique, et qu'elle supplée à tout.
Le président Dupaty, avocat courageux, enthousiaste de Henri IV.
Ripert de Monclar, procureur général au parlement
PO ÉTtDBS SUR LE XVIir SIÈCLE.
de Rennes, en toute occasion^ prend parti et avec chaleur pour les idées libérales , défend les protestants^ combat les jésuites et fait contre eux le fameux Compte rendu des comtilutiens de la société.
LaChalotais^ procureur général au parlement de Bretagne, fait à ce parlement, surl'affaire des jésuites, deux comptes rendus qui portèrent à la Société un jcoup terrible. On y voyait dans le temps la collaboration de d'Alembert. Son Esmx d'éducation nationale (1763) , tout empreint d'admiration pour les philosophes du temps, fut très-estimé d'eux, mais n'eut pas
dans le public le succès de son premier ourrage. Il a, comme on sait, lutté contre la tyrannie du duc d'Aiguillon , gouverneur de la Bretagne. Emprisonné par l'influence du duc et des jésuites, sous la préventipn odieuse de lettrés anonymes, il a écrit dans sa prison avec un cure-dent et de la suie son Exposé justificatif (1767). Voltaire a dit : « Son cure-dent
grave pour ISnnnortalité. » Toutes les cours souveraines prirent parti pour le parlement de Rennes ; il fallut bien voir la vérité : le roi rétablit la Chalotais dans l'exercice de ses fonctions , lui accorda une pension de 8,000 fr. et 1 00,000 fr. pour l'indemniser de l'injustice commise ; mais le duc d'Aiguillon devint ministre, ce qui enseigne aux peuples le respect de rhonnêteté.
Il y a de Malesherbes un trait curieux. Une fois que y Encyclopédie est encore inquiétée, il prévient Diderot que le lendemain il donnera ordre d'enlever ses papier». Diderot se récrie sur l'impossibilité de
BTUDB GBM&AALI. GflAP. II. 81
choisir dans ses manuscrits en si peu dMieures, et de trouver quelqu'un chez qui ils soient en sûreté. ËnToye^es tous chez moi^ répond Malesberbes. ht cela fut liait. Les épneu?es des E$sais de littérature, de d'Alemberty circulèrent de Paris à Genève sous le couvert de Malesherbes^ et Rousseau, alors à Montmorency, fil ainsi imprimer la Nouvelle Hiloise a Amsterdam. Voltaire s'était plaint du directeur de la librairie en telle ou telle occasion ; mais à sa retraite, il lui rendit justice et écrivit à d'Argenlal : a Nous étions déjà à moitié chemin des Anglais.» (ii octobre 1763.)
Le chancelier lui-même, Maupeou, séduit par Voltaire , faisait la contrebande. On lit dans les Mémoires secrets, à propos des Lois de Minos (1772).
On prétend que c'est un sujet allégorique composé en llionneur de M. le chanceUer. Sa reconnaissance envers M. de Voltaire se manifeste de la façon la plus sensible, par la liberté qu'il donne au sieur Merlin, libraire, de vendre publiquement tous les ouvrages les plus impies de ce philosophe scandaleux. Ses ballots sont adressés chez M. le chancelier, qui les fait envoyer directement à Merlin, sans qu'ils aillent à la chambre syndicale. Le li-* braiie profile de cette faveur pour faire venir également lesdivers ouvrages enfantés contre la religion depuis quelques années; et l'on peut se pourvoir chez lui avec la même facilité et aussi abondamment qu'en Hollande.
Il ne faut pas oublier l'arrêt du parlement de Toulouse, qui reconnaissait le testanieni de Bayle , pro-
61 ÊTIDES SUR UE XVlll* SIÈBIS.
testant et réfugié hors de France. U est juste ée conserver le non d'un des juges, M. de Senaux, qui , par sa noble défense de Bayle, emporta cette décision*
La justice ne faisait pas toujours bien les bonnes choses. Pressée par l'opinion publique^ que Voltaire avait souvelée^ elle réhabilita Galas, en i76S, et se crut obligée de rendre Tarrét le même jour , à la même heure où Calas, trois ans avant, avait été supplicié. Grimm dit bien : « Il me semble voir des enfants qui jouent arec les poignards et les instruments du bourreau, n
Dans le clergé il se produisait un mouvement qui explique la faveur avec laquelle il accueillit d'abord la révolution^ avant l'affaire de la constitution civile. En 1765^ on trouve des réclamations signées par soixante-trois curés de Normandie et un grand nombre de curés du diocèse deChartres, contre la modicité de leurs bénéfices et Tiosuffisance des portions qongrues. Le revenu annuel d'un curé à portion congrue était de trois cents livres, en face d'abbés qui possédaient des bénéfices de quarante ou cinquante mille livres de rente. Ce riche clergé devait bien irriter l'opinion et la pousser à des mesures hardies en s'obstinant le dernier dans son inrivHége de ne pas payer d'impôt. Lors du chapitre général de Saint- Denis, un des moines dissidents dit à MM. de Narbonne et de Bordeaux : « Vous tirez aujourd'lini, nos seigneurs, sur la prêtraille et la moinaiUe ; prenez garde^ on tirera un jour à mitraille, m En 1765, les bénédictins de l'abbaye de Saint-Gcr-
ÈtWE GilfÈRiiLB. CaAP. 11. 83
nain des Prés adressent ane requête au roi , pour être affranchis de leur règle et quitter l'iiabit monastique. En 4770^ le général des capucins expédie à VoUaire les patentes de frère spirituel et père temporel, à propos de quoi Voltaire signait : François^ capucin indigne. En 4782, on trouve à la tête des souscripteurs espagnols de l'Encyclopédie don Beltram, évêque de Salamanque, inquisiteur général.
Les cardinaux Passionei, Quirini^ sont sons le
charme de la France. Quirini traduit la Henriade en
Ters latins. Benoit XIV est le conrespondantde VoUaire
et accepte la dédicace de Mahomet. Ce n'était pas un
pape do moyen ftge :
Ue grand et aimable pontife, dit la Correipondanee, voyant un jour entrer chez lui Tambassadeur de France, M. te cardinal de Roehechouart, avec un air fort triste et un visage fort allongé : « Eh bien 1 qu'y a-tril, monsieur l'ambassadeur? lui ditril. — Je viens de recevoir la nou- ▼elte, répond celui-ci en soupirant, que M. l'archevêque ' de Faris est de nouveau exilé. — Et toujours pour cette bulle? demande le pape. — Hélas! oui, saint père. — Cela me rappelle, reprend le pontifo,une aventure du temps de ma légation de Bologne. Deux sénateurs prirent querelle mir la prééminence du Tasse sur TArioste ; celui qui tenait pour l'Arioste, reçut un bon coup d'épée dont il mourut. J'allai le voir dans ses derniers moments : a Estil passible, me dib-il, qu'il faille périr dans la force de Tàge pour l'Arioste que je n'ai jamais lu! Et, quand je raurais lu, je n'y aurais rien compris; cai* je ne suis
qu'un sot. » Le comte de Bissy nous dit un jour en pa> lant de ce pape et du bon Mahmoud^ en son vivant grand seigneur des Musulmans : « Ils sont si bons Tun et l'autre^ que si on les changeait de {riace, qu'on fit l'un grand seigneur et l'autre pape^ personne ne s'en apercevrait. »
L'aristocratie, fortement pénétrée |)ar l'opinion, le prince de Beauvau^ le duc de 19, Rochefoucauld, le duc de Nivernais, etc., protégeait les idées libérales. Le comte de Laiiraguais avait maltraité M. Joly de Fleury dans un mémoire sur llnoçuljation : une lettre de cachet lui fut envoyée, a Lorsque l'exempt la lui présenta , le comte demanda oii était alors le roi , auquel il voulait sans doute aller expo^r son affaire. L'exempt lui répondit qu'il était allé à Saint-Hubert chasser tous les cerfs qu'il avait manques la veille. — Ëh î que ne les faisait-il arrêter par lettres de cachet ! répliqua le comte, v C'était en 1763. 11 fut un des plus grands partisans des idéos qui firent la révolution ; son distique contre le duc de la Vallière était déjà suffisamment hardi :
Quand on est Hche et duc, el qu'on rampe à la cour^ On a toujours assez de gloire.
Quel joli mot et ferme que le mot du duc de Niver<nais à M">* du Barri ! Le duc avait protesté au lit de justice de 1771 ; M"* du Barri le rencontrant, l'arrêta et lui dit : « Monsieur le duc, il faut espérer que
\ous TOUS départirez de votre opposition y car vous l'avez entendu^ le roi a dit qu'il ne changerait jamais. — Oui , Madame , mais il vous regardait. »
El cette fière réponse du duc de Montmorency- Laval, lorsque^ en 4780^ il donna sa démission. Monsieur lui disait sèchement : Vous ne prenez ims le meilleur chemin. — Non , Monsieur, mais c'est celui de l'honneur.
Le chevalier de BoufBers écrivait ingénieusement à sa façon (1772) : « Les lois des Suisses sont austères, mais ils ont le plaisir de les faire eux-mêmes. »
M. de Ségur nous dit dans ses Mémoiren , combien les philosophes faisaient d'accueil aux Jeunes nobles^ et combien ceux-ci s'exaltaient par cet accueil.
La liberté, quel que fût son langage, nous plaisait par Sf>n courage; l'égalité, par sa commodité. On trouve du plaisir à descendre, tant qu'on croit pouvoir remonter dès que l'on veut, et, sans prévoyance, nous goûtions tout à la fois les avantages du patricint et les douceurs d'une philosophie plébéienne.
Lors de la disgrâce du duc de Ghoiseul en 1770 , les grands font le voyage de Chanleloup; lors de la disgrâce de Necker, en 1781, ils font le voyage de 8aint-0uen. a On y trouve les personnes les plus respectables de la ville et de la cour, les prélats les plus distmgués par leur n^ssance et par leur piété. Bl. l'archevéqne de Paris en tète; les Biron, les beauvau . les Richelieu , les Ghoiseul , les Noailles ,
86 ÉTUDB8 SUR LE XVIU* SIÈCLE.
les Luiembourg , M. le duc d'Oriéans; enfin les' noms les plus respectés de France, sans oublier celui de son successeur. » Le salon de Tbôtel Choiseul fut un salon d'opposition , et après la mort du ministre y si les membres se dispersèrent, Tesprit subsista.
En \ 764 y après la condamnation de Beaumarchais, le prince de Couti et le duc de Chartres le reçurent et le protégèrent hautement, et même lui firent faire une lecture du Barbier de Séville devant toute la cour.
Par calcul, le duc de Chartres flatte l'opinion et lui donne une nouvelle force, soit qu'il fasse inoculer ses enfants, qu'il accepte d'être grand-maître de toutes les loges de France, au temps de la fureur pour la maçonnerie, qu'il essaie même un voyage en ballon, sauf à se faire déposer bien vite, et à amuser un peu le public, qu'il vienne « triomphera l'Opéra », ou que dans son Mémoire il professe le principe de la souveraineté nationale , principe dont les branches cadettes n'ont jamais peur.
Le comte de Provence n'était pas insensible aux flatteries de l'opinion : on le vil en 1787 dans l'assemblée des notables, où il se montra assez désireux de popularité.
Lorsque Hume vint en France (1763) , le dauphin, peu partial pour les esprits forts, mais reconnaissant à l'historien des Stuarts, voulut que chez lui oa l'aimit. Laissons Bume parler :
Je ne mange qu'ambroisie, je ne bois que nectar, je ne respire qu*encens, je ne marche que sur des fleurs.
ilUINI CiBNÉftALB. CBAP. 11. S'7
Chaque homme que je rencontre^ mieux que cela, chaque dame, croirait maaquer au plus essentiel de ses deyfom, s'il ne faisait une longue harangue en mon hon- Belin Ce qui est arrivé la semaine dernière quand j'eus rhûoneur d'être présenté aux enfants du dauphin , à Versatiles, est une des plus curieuses scènes. Le duc de Berry Fainé, im euÊmt de dix ans, s'avsudça et me dit combien d'amis et d'admirateurs j'avais dans ce pays, et qu'il était de ce nombre par le plaisir qu'il avait eu à lire plusieurs passages de mes ouvrages. Quand il eut fini, son frère, le comte de Provence, plus jeune de deux ans, conmiença son discours et m'apprit que j'avais été longtemps et impatiemment attendu en France, et que lui-même s'attendait bientôt à avoir beaucoup de plaisir à lire ma belle histoire. Mais ce qui est plus curieux, lorsque je fus conduit de là au comte d'Artois, qui n'a que quatre ans (il en avait six), je l'entendis mai*motter quelque diose que, bien qu'il l'eût oublié chemin faisant, je pi^sumai, par quelques mots épars, être aussi un panégyrique qu'on lui avait appris.
Les souverains eux-mêmes sont saisis par le mou- Tement général. Louis XV, dlntinct, n'aimait pas Tesprit nouveau ; il le marqua une fols durement. Apercevant un jour le comte de Lauraguais , il lui demanda d'où il venait ? — D'Angleterre , sire. — Qn'avez-vous été faire là ? — Apprendre à i)en8er, — Des chevaux , reprit le roi. d II échappa même aux séductions de Voltaire. Mais il logeait dans un entresol de son palais son médecin Quesnay. l'économiste ,
88 ÉTUDBS SUR LK XVIU* 61BCLE.
qu'il appelait son penseur ; il lui donna des lettres de noblesse avec une pensée pour symbole. Que pensait donc ce penseur du roi ? Sa doctrine inoffensive ne demandait aux gouvernements que de ne pas gêner les lois naturelles y et il cherchait simplement le gouvernement de l'évidence, n dtnait là avec Diderot, d'Alembert, Duclos, Hehétius, Turgot^Buffon, Marmonfel; et M** de Pompadour, dit Marmontel, ne pouvant pas engager cette troupe de philosophes à descendre dans son salon, venait elle-même les voir à table et causer avec eux.
On a remarqué dans le portrait de M*"* de Pompadour, sur la table où le bras gauche est appuyé, Y Esprit des lois et le tome rv de V Encyclopédie. Outre Quesnay, Duclos, Marmontel et Beniis, elle favorisait Voltaire , Rousseau , Montesquieu , Buffon , d'Alembert , Helvétius , Gresset, Grébillon. Voltaire lui pardonnait son goût pour Grébillon en faveur des services qu'elle rendait à la cause de la littérature et de la philosophie, et il dit à sa mort : « Elle était des
nôtres. »
On vit tout de suite ce que serait le règne de Louis XVI, et que Topinion y aurait un grand pou* voir, lorsque le roi, au début, choisit pour ministre Malesherbes, le ferme président de la Cour des aides, l'auteur des Remontrances. Inspiré par sa bonté naturelle et par l'esprit du temps, il abolissait la servitude dans ses domaines (1779), et, en 1780, la question préparatoire. En 1787 il reconnaissait uq état ci\il aux siyets nou catholiques.
Devinerait-on qui a écrit ceci (1769) : a Chaque individu doit s'immoler pour les autres, et je donne volontiers l'exemple ; » qui a écrit (\ 764) un livre intitulé : La Voix libre du Citoyen, et dans ce livre les lignes suivantes : < Nous n'avons que trop sujet de nous plaindre du choix que nous avons fait de nos roi5. A peine avons-nous élevé nos rois sur nos têtes^ qu'ils tâchent de nous écraser ; ils voudraient anéantir tout ce qui a contribué à les mettre sur le troue. » Celui qui dit cela est un roi, c'est Stanislas. Il était tout français. Son but constant était de plaire, et ses entretiens roulaient presque entièrement sur notre littérature.
En 1754, le roi de Prusse donne une pension de Aoiixe cents livres à d'Alembert; en i760, il lui adresse une épître en vers sur la suppression de VEneyclopidie; en 1765 il invite Helvétius avenir le visiter, et Helvétius se rend à son invitation; en 1770, il souscrit pour la statue de Voltaire, en laissant à d'Alembert le soin de fixer la souscription : « Un écu, sire, et votre nom, » répond d'Alembert. Il donna deux cents écus d'Allemagne. On connaît sa longue correspondance avec d'Alembert et Voltaire, les invitations multipliées à d'Alembert de prendre la présidence de son académie, le refus obstiné et les deux voyages de celui-ci ; les instances faites à Voltaire de se fixer à Potsdam, le voyage du philosophe en 1750, les premières douceurs du séjour, les nuages survenus, puis les orages, Voltaire s'enfuyant en 1753, poursuivi par ordre du roi, et ses malles vi
90 ÈTUDB8 SDR LB XTltl* SlACLE.
sitées par cet allemand qui y cherchait les poithies du roi son maUre; peu après cette rupture éclatante, Tancienne passion se rallumant, et le vieux roi écrivant au vieux philosophe : « Vous êtes la plus séduisante créature que j'aie jamais connue ; » composant son Eloge, et disant : a quoique je sois venu trop tôt, je ne le regrette pas, j'ai vu Voltaire. » Il avait créé à Berlin une académie des sciences à la £açon de l'Académie de Paris, lui donna pour président Maupertuis et la peupla de Français; il y attacha comme directeur général d'Argens, déjà son chambellan, qui resta vingt-cin(i ^^^ P^^^ d^ lui, y reçut la Mettrie exilé (1748), soigna Jordan, malade, comme l'eût fait une sœur, et après sa mort le loua dans son académie, oublia pour le français sa langue nationale, voulut qu'on l'oubliât autour de lui, et ût jurer aux Français de ne pas l'apprendre, composa dans notre langue des ouvrages,, dont le meilleur, sa correspondance, sa correspondance des derniers temps a>ec nos philosophes, est écrite à la française et de grande façon ; mettant son plus grand plaisir à faire des vers français, en publia, dont il y a quelques-uns de bons, assez de médiocres, beaucoup de mauvais, les meilleure) sans contredit ceux qu'il fit un peu avant Rosbacb, lorsque, voyant de tous côtés tomber sa fortune, il attendait le moment où il ne lui resterait plus du roi que son génie et son âme.
L'impératrice de Russie (1 762) fait les plus vives ins^ tances auprès de d'Aleuibert, pour qu'il se charge de l'éducation de son fils. Deux ans après, elle lui envoie
KTUDB UtSÈ9LAiM. CHAP. 11. 01
une médaille d'or^ qui porte d'un côté son portrait, de Tautre le palais qu'elle \enait de foire construire, pour y recevoir les enfants trouvés. EUe acliète (1765), la bibliothèque de Diderot, en lui donnant des appoin* tements pour la garder, ce qu'elle fit aussi à l'égard de Pallas , pour doter sa fille ; en dix-huit mois le phQosophe reçut plus de quarante mille livres. Quand il alla en 4773 avec Grimm la visiter, elle leur fit le plus grand accueil. En 1768, elle fait faire une traduction russe de BélUaire , par les premiers personnages du royaume, traduit elle-même le chapitre ix; et le tout est idédié à un archevêque du pays. Elle donna bien plus de deux cent mille volumes aux bibliothèques de son empire. En 1776 elle établit la tolérance dans tous ses états , et communique à Voltaire la teneur de l'édit. Cet article , écrit de sa main, porte ces propres mots : « Que la tolérance est d'accord avec la religion et avec la politique. » Elle donne cinq mille livres pour l'estampe représentant les Galas. Elle appelait YEtprii des Im son bréviaire, « le bréviaire des souverains, j'entends de ceux qui ont le sens commun. » En 1769, le prince Koslowski , lieutenant des gardes , arrive au château de Ferney et remet à Voltaire, de la part de l'impératrice, une botte ronde d'ivoire à gorge d'or , entourée de superbes brillants artistemeni travaillés , tournée de la propre main de Catherine et ornée de son portrait. A cela étaient joints une pelisse magnifique, une traduction française du code de Catherine , un journal manuscrit de rinoculatioii qu'elle a^vait subie.
9^ ÊTCDES SUR LE IVIII* SIÈCLE.
une lettre des plus flatteuses pour le philosophe. Elle parlait de lui au prince de Ligne a^ec un vif sentiment^ elle rappelait « mon bon protecteur Voltaire, » et ajoutait :
SavezrTous que c'est lui qui m'a mise à la mode? Il m'a bien payée du goût que j'ai pris toute ma vie à le lire; et il m'a appris bien des choses en m'amusant.
En 1 778 , après la mort de Voltaire, sur l'enveloppe d*une lettre autographe à M*"* Denis , elle écrit ces mots : 9 Pour M"« Denis , nièce d'un grand homme c|ui m'aimait beaucoup. » Quand l'abbé Ghappe publia la relation de son voyage en Sibérie, elle-même le réfuta. En 1782 , elle envoie à Buffon un magnifique présent de fourrures accompagné des médailles d'or frappées sous son règne , et lui demande , dans une belle lettre en français, toute de sa main, de lui envoyer son buste ; Buffon le lui ayant envoyé , elle lui en faisait les plus aimables remerciments. C'était aussi un artiste français, Falconet, qu'elle avait appelé (1766) , pour faire la statue équestre de Pierre le Grand. Elle réunit les députés des peuples de ses états pour discuter avec eux sur les lois à leur donner :
On lut, dit M** de Ségur, devant cette assemblée solennelle l'introduction du code que cette princesse projetait. Cet ouvrage devenu célèbre avait été traduit en russe; mais l'original était tracé en français par la main de Catherine. On me l'a montré à la bibliothèque de
ÉTUDE GÉNÉRALE. CUAP. Il* 93
Pétersbouigy et je vis avec surprise que c'était un résumé assez complet des maximes de Montesquieu.
La censure française ne permit pas de Timprimer.
n est vrai que les tëte& commençant à fermenter^ et des insurrections menaçant en plusieurs provinces, elle rompit rassemblée et se décida à rédiger seule ses lois : elle tenta de réformer la justice, l'administration; elle voulut abolir les duels et réorganiser la noblesse et ses assemblées. En 1768, elle écrivait à l'académie de Prusse : » Ma science se borne a sa- Toir que tous les hommes sont mes frères ; j'emploierai toute ma vie à régler mes actions sur ce principe. Si jusqu'à présent j'ai réussi dans quelque entreprise , il n'en faut attribuer le succès qu'au sen* timent de cette vérité. » En 1786, elle s'en souvenait, elle abolissait un vieil usage qui voulait que toute personne, adressant une pétition ou un mémoire au souverain , employât cette -formule : « L'esclave de votre m^eslé, le front prosterné contre terre, la supplie ; » le nouvel ukase défendit de se servir des mots prosterné contre terre , ordonnant en même temps de substituer le mot siget à celui d'esclave.
Vonlant connaître tout notre théâtre , elle faisait représenter chaque soir, devant elle , quelque pièce de Molière ou de Regnard. Elle essaya, avec les conseils du comte de Ségur, de taire des vers français, et reconnut vite qu'elle en était incapable , mais elle avait essayé. Elle composa six comédies qui furent jouées en Russie avec le plus grand suecès.
94 ÊTUDISS SUR LE XVIll* SIÈCLE.
Parmi ces pièces était la Cagoîe , qui probablement ne \alait pas le Tartuffe ^ mais fit plus d'effet^ parce qu'elle était écrite par une impératrice^ et corrigea à la cour un vice qui ne pouvait pas servir.
Le fils de Catherine^ comte du Nord^ qui fut Paul l'% voyageant en France en i 782 , avec Tarchiduchesse , va visiter d'Âlembert ^ que sa mère avait si vivement désiré lui donner pour précepteur, et^ en se sépa* rant de lui^ lui dit de la manière la plus aimable : « Vous devez bien comprendre^ Monsieur, tout le r^ret que j'ai de ne pas vous avoir connu plus tôt. » 11 va plus loin ; quand on le remercie de ses bontés pour M. Necker : « Les bontés ! Ab ! ce n'est pas le mot, ditesje vous prie, ma vénération pour M. Necker. n
Le prince Henri de Prusse, frère de Frédéric, voyageait en France en 1784, sous le nom de comte d'Oëls. Grand amateur de musique, il allait tout simplement faire sa partie dans un quatuor chez M** Vigée- Lebrun, avec Yiotti. On raconte qu'en prenant congé du duc de Nivernais, il lui dit : a J'avais passé la plus grande partie de ma vie à désirer de voir Paris ; j'en vais passer le reste à le regretter. » 11 avait aussi essayé une tragédie française. 11 la lut au comte de Ségur, passant en Prusse pour se rendre en Russie , et te mit dans un grand embarras.
L'Autriche même entre dans le mouvement. En 1769 l'impératrice crée, à Milau, une chaire d'économie politique et y nomme Beccaria ; elle, si sévère sur l'article de la religion , elle ordonne l'impres-
sion de Bilhaire dans ses états , malgré l'archevèqne de Vienne. Mais Joseph II devait .se montrer plus hardi. Frédéric II , après Tavoir vu y écrivait à Voltaire : « Je ne crois pas que l'empereur m'ait pris pour son confident ; mais j à en juger par sa conversation , c'est un philosophe qui nous effacera ; nous ne sommes^ vous et moi, qiie de petits garçons auprès de lui. » Il établit des principes pour servir de règle à ses tribunaux et magistrats dans les afTaires ecclésiastiques, pour contenir les prêtres. •Personne, écrivait-il, n'ignore que notre seigneur Jésus-Christ , ne les a chargés que des fonctions purement spirituelles : i* de la publication de l'Évangile ; f du soin de son culte ; 3"* de l'administration des sacrements (en tant qu'ils sont spirituels) ; 4** du soin de la discipline de son Église. 9
Qu'il est étrange d'entendre un souverain dire ce que dit Joseph II au marquis de Bouille :
Qu'on apprenne bien au dauphin qu'il n'est pas d'une autre espèce que le reste des hommes, et que la seule différence de lui à eux, c'est qu'il a de plus grands devoirs à remplir.
Joseph II vint en France sous le nom de comte de Falkenslein (1777). M« de Ségur rapporte l'effet qu'il produisit. 11 étonna la cour par la simplicité de ses manières, les philosophes et les savants, par son instruction, le peuple par son affabilité : moins il montrait de roorirue, plus on lui trouvait de grandeur
96 ÉTl'DES SLR LE XVIII* 9IÈCLE.
et de vraie dignité. Les Mémoirtê secrets parlent de mème^ de la peine qu'il avait à partir et de celle qu'on avait à le voir partir. M*"* d'Oberkirch raconte qu'il était toujours vêtu très-uniment, quelquefois d'un simple habit de drap, et qu'une poissarde en lui apportant des bouquets, lui fit ce compliment : « Le peuple qui paie les galons de vos habits est bienheureux, monsieur le comte. » Il ne manqua pas d'aller voir Buffon plusieurs fois. D'après les Mémmres de M"' Campan, il était moins agréable à la famille royale, par sa passion de réformes, faisant la leçon à la reine, au roi et sur toutes choses.
M. de Ségur qui le blâme, comme tout le monde, d'être allé trop vite et d'avoir procédé trop peu habilement dans ses réformes, avec ceux qu'il voulait servir, M. de Ségur en parle très-honorablement :
Sans être un grand homme, il fut un monarque juste, vertueux, tolérant, sévère pour lui, indulgent pour les autres, bienfaisant, infatigable, accessible à la venté ; toujours occupé à secourir la misère, à encoiurager les arts, et à récompenser le mérite.
Ceci n'est que de ce temps. Lorsque dans le célèbre voyage de Crimée, Catherine et Joseph II se réunirent à Batchi-Sérai, ils s'entretenaient amicalement d'un très-beau projet, dit Ségur, celui du rétablissements des républiques grecques.
Le roi de Danemark, Christian VU, visitait la France en I76B, et on se passionnait pour luiw II est
ÉTIDB GÉNÉBALI. CHAP. If. 1^7
Trai qu'il était pénétré des idées françaises et disait de fort jolies choses. Comme on criait : Vive le roi ! sur son passage, il mit la télé à la portière et dit : « Mes enfants, il se porte bien, je viens de le voir. » Louis XV lui montrait M"" de Flavacourt toujours belle, quoiqu'elle ne fiit, disait il, que d'un an plus jeune que lui : « Sire, répondit le prince, je vois qu'on ne vieillit point dans votre royaume. » 11 se fit présenter les philosophes que M. de Duras avait oubliés, il en eut à dîner une vingtaine, parmi lesquels Mairan , d'Alenibert, Saurin, Marmontel, la Condamine, Diderot, Gondillac, Helvétius, etc. Bouiflers, dit Ghamfort^ ût Tépigramme suivante :
Frivole Paris, tu m'assommes De soupers, de bals, d'opéras ; Je suis venu pour voir des hommes :
Rangez-vous, Monsieur de Duras.
U souscrivait pour les Sirven, écrivant à cette occasion, à Voltaire, une lettre de sa main, souscrivait aussi pour la statue de Voltaire, établissait la liberté de conscience dans ses États, et la liberté de la presse en 1777.
Les réformes que son fils Frédéric VI, d'abord régent en 1 784, opéra dans ses états, sont admirables (i). Avant lui les paysans étaient attachés à la terre ; s'ils tentaient de la quitter, on faisait la chasse aux hom-
(I) Voir M. Geffroy. Jlerue tkt Dewc^Mondes, îh nov. 18&3.
mes; ceux du SIeswig étaient au rang des bétes ; le roi les émancipa par degrés^ en rendant leurs charges moins lourdes^ et leur offrant les moyens de deve • nir fermiers^ et par la suite propriétaires. L'ère nouvelle commença le 15 avril 1788. De 4786 à 1806^ un quart de paysans changèrent ainsi de condition. Vers 1810^ le Jutland septentrional et presque tout le Sleswig étaient aux mains des paysans affranchis.
Le prince de Suède était en France quand son père mourut (1771); il continua sa visite. 11 était toujours entouré de philosophes encyclopédistes^ et vil surtout d'Alembert^ qu'il admit à son intimité. H fut Gustave III ; il revint en 1784 sous le nom de comte de Haga.
Gustave 111^ dit M. de Ségur^ protégea le commerce, Tagriculture ; étabht des fabriques, des manufactures ; distribua du blé aux pauvres, exempta d'impôts les pères de quatre enfants, triompha des préjugés contraires à l'inoculation, et consacra la liberté de la presse par un édit datts lequel il rappelait que cette liberté n'existait pas en Angleterre, quand Charles 1"* monta sur l'échafand. Par cette hberté seule, disait le monarque, les administrateurs conuaisseut ce qu'ils ont fait de mal; c'est par elle seule que la nation peut faire entendre ses plaintes, et c'est par elle encore qu'on peut la convaincre souvent qu'elles ne sont pas fondées.
Ami des lettres, ce prince correspondait avec plusieurs savants; il releva Tuniversité d'Upsal, créa des académies, écrivit plusieurs pièces de théâtre, et, en érigeant
KTUDX fSÊKÉRALB. GHAP. II. M
une Statue <]e Gustave Wasa^ il composa un poème lyrique, et le fit jouer à Stockholm.
La Pologne s'était adressée à Rousseau y pour avoir une constitutioDi les rebelles de Ck>r8e avaientdemandé (1764) un code à Rousseau et à Diderot. En 1783, Fraoklia et Adams , au nom du congrès américaiu , demandaient à Mahly un projet de constitution pour la nouvelle république.
A Naples, Filangieri , imbu des idées philanthropiques de Montesquieu qu'il veut promptement appliquer, est mis à Tindex , et devient malgré cela ministre du roi. En 1758, une chaire d'économie politique est créée. En Toscane, les ouvrages des philosophes français pénètrent de bonne heure. En 1 765^ la Profession de foi du vicaire savoyard y était imprimée sous le titre de Catéchisme des dames de Florence. En 1789, une traduction de V Encyclopédie était entreprise i Florence, et le grand duc avançait aux auteurs une somme de soixante mille ducats. En f 787, le grand duc Léopold donnait son Nouveau code criminel, le premier code qui ait préparé en Europe l'abolition de la peine de mort, et les Florentins enthousiastes taisaient une souscription pour élever à leur prince une statue équestre en bronze. Le comte de Pirmian , pendant près de quarante-deux années , s'occupa d'éclairer la nation.
En Espagne, ce sont des hommes comme Campomanès, Florida-Bianca. L'Inquisition est désarmée par Aranda ; les jésuites chassés (1767). En 1780, a lieu
I(K) ÉTUDES SUR LB XVIll* MÂCLE.
le dernier auto-da-fé. En i 782, des souscriptions s'organisent pour la traduction de VEneydapidie. En Portugal, Pombal chasse les jésuites de l'Europe el du Paraguay (1 7S9), mais au nom de la politique , et point au nom de la philosophie qui n'aurait pas allumé de bûcher même pour brûler l'un d'entre eux, comme le fut Malagrida en 1761. Voltaire trou vait là l'excès du ridicule joint à l'excès d'horreur.
L'Angleterre , qui nous avait donné des leçons , en recevait à son tour. Un de nos littérateurs contribua beaucoup à la paix de 1783. liord Shelburne avouait à M. de Vergennes que Morellet avait « libéralisé ses idées ; » sur quoi le roi donna à Morellet une pension de 4,000 fir.
La réputation des écrivains protégeait au loin leur famille. Il se passait , dans ce genre , des faits antiques ; la Harpe raconte le suivant : o Le neveu de l'abbé Raynal a été pris sur un vaisseau français. Dès qu'il est arrivé à Londres et qu'on a su qu'il était parent de l'auteur de VHittaire politique el philosophique du commerce des Deux-Indes , le ministre de la marine lui a dit : « Monsieur, vous êtes libre ; c'est le moins que nous puissions faire pour le neveu d'un homme dont les écrits sont utiles à toutes les nations commerçantes. »
Voilà les honneurs que reçut le génie libéral de la France du xvni* siècle. Ce fut sans doute un beau temps pour la raison el pour la France celui où toutes les puissances leur faisaient hommage. Cet hommage était-il très-sincère? Souvent, j'ose l'afOrmer, lou-
irODB GBNBIULB. CQAP. III. 101
jours y personne ne peut le dire ; mais contenionsnous de ce dont les souverains se contentent Et ce temps n'était si mauvais pour personne: en définitive il y a plus de dignité à adorer laraison que la force; que les souverains fussent ou non de bonne foi ^ faire ce qu'ils faisaient était une grande flatterie à l'opinion, et devait singulièrement agir sur cette opinion même. Lors de la condamnation de Bilisairey on imprima simplement les lettres de Catherine II, de Frédéric , du roi de Pologne, du prince royal de Suède , et de divers personnages illustres du Nord, qui faisaient le plus grand éloge du livre.
RÈSISTANCB.
Que de difficultés rencontrait un auteur avant de paraître ! les censeurs nommés par le directeur de la librairie ou par la Sorbonne , le lieutenant de police, la chambre syndicale des libraires ; une fois le livre paru, les arrêts du conseil d'Étal , les décrets du par^ lement, l'index de la Sorbonne, les lettres de cachet; quand il devait venir du dehors , la douane, qui ne recevait les livres que par certaines villes désignées , où des censeurs spéciaux les visitaient.il semble, avec
toutes ces précautions et ces menaces, qu'il ne peut
103 ETUDES SUR LE IVIII* SIBCtE.
rien paraître de dangereux; mais si la police de tout ordre veillait , les auteurs et les libraires ne dormaient pas. Pour faire entrer les livres de Tétranger^ il y avait la contrebande; pour les imprimer en France, les imprimeries clandestines, en tête du livre le nom d'un pays et d'un libraire étranger , puis le colportage, si difficile à surveiller. Quand on agissait ouvertement, on avait le droit de choisir son censeur parmi tous les docteurs de Sorbonne , et là , comme pour le privilège, toutes les influences mises en jeu ; (|uand le livre était menacé ou frappé, la grande excuse que le manuscrit avaitété volé; sur quoi le garde des sceaux dit à Diderot: «Je vousdéfends d'être volé.» Devant la Sorbonne, les explications qui n'expli- ((uaient rien, les rétractations qui ne rétractaient rien, et de la part de tel ou tel auteur n'étaient qu'une ironie de plus et une indication, commode pour le lecteur, des hérésies contenues dans un livre.
Enfin il y avait dans le système de police d'étranges lacunes. Outre qu'il n'existait pas partout des cham-. bres syndicales de libraires» le gouvernement laissait faire en province ce qu'il interdisait à Paris. Plusieurs volumes de YEncyclapédie se sont ainsi imprimés en 1766, aux environs de Paris, d'où ils circulaient dans la province.
Paiwiessus tout . mettez les habiletés des écrivains pour faire entendre ce qu'ils veulent ; sans le dire expressément; la complicité du public; ce qu'il y a de iiérilleux à prendre pour soi des vérités générales, à entepdre des allusions fâcheuses , et la mauvaise
ÉTIDE GBXBRALB. CUAP. III. 103
grâce qu'a toujours la police quand elle traduit^ pour les transformer en corps de délits ces malices iinpal- {lables. En France, quoi qu'on fasse, tout se dit.
Le gouvernement sentait bien que ces écrivains si surveillés lui échappaient ; il s'en irritait et recourait à de grands moyens. Il y avait eu en 1561 un arrêt qui condamnait à être pendu tout libraire qui aurait imprimé un livre «fuelconque sans permission. Par une ordonnance de 1757, il condamna simplement à mort 0 tout auteur d'écrits tendant à émouvoir les esprits ; >» ou il recourait à des moyens naïfs, comme en 1770, quand il interdisait à Rousseau de rien écrire ou du moins de rien publier. Aussi pourquoi ne pas «livre le conseil de M. Joly , dans une de ses notes sur Marc-Aurèle? il trouve bien étranji^e que de tant de législateurs qu'il y a eu jusqu a présent dans le monde , pas un seul n'ait fait, pour le repos et le bonheur des sociétés humaines , la plus utile de toutes les lois. Or, devinez quelle est cette loi? C'eût été d'ordonner aux hommes , sous les peines les plus sévères, qu'ils eussent à contenir dans de justes bornes leur curiosité naturelle., et de leur défendre absolument de parler et d'écrire sur des choses qui passent la iiortée de l'esprit humain.
Naturellement les journaux ne pouvaient pas être entièrement libres. Aussi en 1782 on trouve que le gouvernement interdit à Linguet les matières de religion , de gouvernement et de politique ; on lui abandonnait, ()our ses menus plaisirs, les philosophes et l'académie. Quelquefois même on choisissait dans les
104 &TIJDBS SUR LB XYlll* SIÈCLE.
philosophes et Tacadéinie y comme il arriva y lorsque Fréron s'étant trop émancipé , on Tavertit y ne lui laissant, pour sa consolation, que Marmontel et Voltaire.
Les inscriptions aussi peuvent être dangereuses , et les vers suivants, destinés à être mis sous le portrait de Franklin , durent être supprimés. Nous les condamnerions comme un peu oratoires, le censeur les condamna comme blasphématoires :
C'est l'honneur et l'appui du nouvel hémisphère, Les flots de l'Océan s'abaissent à sa voix : Il réprime et dirige à son gré le tonnerre. Qui désarme les dieux, peut-il craindre les rois?
L'académie sent la main de la^ police. Pour punir Thomas du succès de son Éloge de Marc-Aurêle (i 764) , le chancelier en arrête l'impression ( il ne parut en effet qu'en 1779), et il lui est défendu de lire désormais dans les séances publiques. La défense est levée plus tard, et l'Académie prend alors la résolution de faire examiner de tels morceaux par un comité particulier. En i77i , le gouvernement enjoint l'exécution de Tancien règlement, qui ordonnait de ne recevoir au concours , pour les prix d'éloquence , que les discours approuvés par deux docteurs de la faculté de théologie. Lorsque Cordorcet est élu en 1782, il lui est de même défendu de parler de Joseph 11 et de son frère , pour ménager le Vatican.
Il valait encore mieux cela que de recevoir, comme
ÉTUDE GÉntRALB. TUAP. III. 105
le firent Foncemagne et Batteux^ une pension de deux mille livres pour leur sagesse, ainsi que le portait la lettre du roi , transmise par le chancelier Maupeou.
Quand il permet et quand il ne permet pas^ le gou- ▼emement tombe dans beaucoup d'embarras et de ridicules. Une fois^ après avoir laissé jouer les Philo^ iopkes (1760) , pour donner une preuve d'impartialité, il permet de jouer le r61e de Frelon dans V Écossaise, et, comme dit Grimm, « ce n'était pas réparer une bute, c'était en commettre deux. » Une autre fois, l'archevêque de Paris devient censeur dramatique. Sur le refus du censeur, le lieutenant de police lui envoie une pièce de théâtre , c'était Éricie ou la Ves- Me, de Fontanelle. L'archevêque l'examine et opine que ia pièce ne ])eutétre ni représentée ni iihprimée. Cestla même pièce que deux ans après l'auteur taisait imprimer clandestinement, et le colporteur, pour l'avoir vendue, était envoyé aux galères. On trouve même des femmes dans une commission de censure, et elles j ont bien fait : on leur doit la représentation du Philosophe sans le savoir, de Scdaine (1765) , après bien des difficultés. Au moment d'être joué, il fut arrêté. Un duel conseillé par un père avait alanné
la police :
Une commission du Chàtelet se réunit l'année suivante pour assister à la répétition de la pièce. La commission était composée de M. de Sartines, lieutenant général de police, de M. du Lys, lieutenant-criminel, et M. le pro-
106 ÉTUDES SUR LE XVIll" SIÈCLE.
cureur du roi au Chàtelet. Le poëte^ très-sagement^ avait prié ces magistrats de vouloir bien mettre leurs femmes de la commission : o Mais elles n'entendent rien à la partie de législation, a dit M. de Sartines... N'importe a repris M. Sedaine, elles jugeront le reste. x> Elles Jugèrent en effet et l'emportèrent. « La sévérité des magistrats ne put tenir contre de beaux yeux en larmes. »
On choissait parfois de singuliers censeurs. En 1 751 , lorsque Voltaire fit Mahamei, sur le refus de Crébillon, et malgré la désapprobation de Berryer^ lieutenant de police, le comte d'Argensoa désigna, pour examiner la pièce, d'Alembert, qui l'approuva.
Le chancelier de Lamoignon fut une fois bien embarrassé : il s'agissait de permettre ou de défendre Cléveland, traduit par l'abbé Prévost ; il trancha la question avec bonhomie, et permit la publication des premiers volumes à condition que Cléveland se ferait catholique au dernier.
Lorsque Montesquieu se présente à l'Académie, il y avait contre lui des passages très-forts des Lettres Persanes ; il flt du livre une impression où ces passages ne se trouvaient pas, et on dit au cardinal de Flenry qu'ils avaient été mis dans les autreséditions par spéculation de libraire. Il se contenta de cette raison.
Le parlement ne se lasse pas de condamner les novateurs : les philosophes quand ce sont les philosophes, les économistes quand ce sont les économistes. Il a condamné presque tous les principaux ouvrages philosophiques du xviir siècle; ce n'est pas«sa faute s'il
ÉTUDE GÉNÉRALE. CHAP. lil. 107
nous reste quelque chose de Voltaire et de Rousseau. Joly de Fleary^ aTocat général au parlement de Paris, eut à sévir contre le livre de V Esprit, VEneyelopé' die et V Emile. A propos de ce dernier livre, il attaqua le principe de la tolérance; il avait même fait rendre jadis un arrêt de mort contre tout auteur qui attaquerait directement ou indirectement la religion et le gouvernement ; il trouvait encore du loisir pour combattre l'inoculation. Séguier, premier avocat gé* néral après la retraite de Joly de Fleury, voyant loin dans l'avenir, accablait, en 1776, le système économique « qn'il comparait au Vésuve et à tout ce qu'il y a de plus effrayant dans la nature, p
Le parlement avait une préoccupation constante et bien naturelle : c'était de passer pour infaillible. En 1757, l'avocat général Joly de Fleury, dans un réquisitoire, déclare que le public doit attendre dans un respectueux silence ce qu'il plaira aux magistrats de manifester de leur procédure; et trente ans plus tard, en i 786, son successeur, Séguier, expose ce principe : « Quand la loi a parlé, la raison doit se taire. « Cet avocat général, qui était aussi académicien, subit un jour une scène très-désagréable en séance publique de l'Académie. 11 avait, un peu auparavant, publié un réquisitoire où il maltraitait les philosophes ; ce jour-là il tomba sur un discours de Thomas qui exaltait les gens de lettres et s'indignait contre leurs détracteurs; il se sentit frappé et laissa voir sa confusion, que le public combla par des applaudissements redoublés.
Avec cela^ il y avait de grandes tolérances. Dans son ouvrage, de la Législation, Mably annonçait ouvertement rindifférence pour toutes les religions, nuris en même temps il blâmait les ptiilosoplies «d'attaquer le culte reçu; en faveur de ce dernier article, dit la Harpe, on lui a passé le premier, et son livre a été imprimé avec approbation et privilège.
Il y avait dincroyables négligences. En 1770 parut l'Histoire philosophique des Deux Indes, de Raynal, on il attaquait audacieusement toutes les puissances de la terre. « 11 a tout dit, et on l'a laissé dire, » rapporte la Harpe. Et il était certain qu'on trouverait bien des hardiesses dans un livre où Diderot avait mis la main. On n'inquiéta point la première édition, grâce, dit la Harpe, à une gratiflcation de douze francs par exemplaire, que recevait le secrétaire d'un homme en place, et on attendit la seconde, de i 78i , édition il est vrai, un peu augmentée et fortifiée, pour s'apercevoir qu'il y avait là quelque danger et décréter l'auteur de prise de corps. La partie de chasse de Henri IV était interdite au théâtre (1766), du reste elle s'imprimait et se réimprimait. On sévissait rigoureusement contre les livres de philosoiihie et de politique, les livres dangereux, mais on laissait circuler avec approbation et privilège du roi tel roman de Grébillon : Les Lettres de la duchesse de *** slu duc de***, et une foule d'ouvrages qui n'étaient qu'immoraux.
Le clergé essayait de lutter; l'archevêque de Paris
ÈTLDE GÉNÉRALE. CBAP. III. 109
frappait sans danger (1 759) le livre de V Esprit, désavoué par tout le monde et par son auteur ; mais en condamnant l'Emile (1762)^ il s'attirait la terrible réponse de Rousseau/ e^ provoqué par le Bilisaire de Marmontel, il se laissait aller à damner Marc- Aurèle et proscrire la tolérance (i768). 11 y a des questions qu'il vaut mieux ne pas entendre. On aime ce bon pape qui, touché des vertus de Trajan, pria Dieu avec tant de ferveur de l'admettre au ciel, que Dieu Teiauça, tout en lui défendant de renouveler sa prière. 11 arrivait à ce même archevêque de laisser représenter dou2e fois les Druides pendant le carême, et de se réveiller à Pâques pour empêcher la treizième représentation affichée et annoncée depuis trois jours. Hais il avait l'œil sur le théâtre particulier de M** de Cassini. Apprenant qu'elle jouait la Mêlante de la Harpe, il la faisait prier par le duc de la Vril* lière de retrancher cette pièce de son répertoire. Une autre fois, l'assemUée générale du clergé ellemême se met en mouvement contre Y Encyclopédie qu'on réimprimait, et obtient (1770) que les trois premiers volumes soient saisis chez le libraire et déposés à la Bastille. La même année, après avoir accordé au roi seize millions de don gratuit, elle lui adresse un Mémoire sur les smtes funestes de la liberté de penser et d'imprimer, qui amena la condamnation au feu d'un certain nombre d'ouvrages. Ces époques des assemblées générales étaient toujours dangereuses pour la philosophie. C'était elle qui faisait les frais des dons gratuits. Le curé de Saint-Eustache fut plus
flO RTVDES SUR LE XVIir SIÈCLE.
prudent lorsque, l'Académie ayant proiK>gé Télogc de Voltaire (4778)^ les curés de Paris se réunirent pour protester devant le roi. Confesseur du roi et de la reine, il refusa constamment de signer la protestation et en empêcha l'envoi, comprenant bien que c'était un plus grand scandale d'empêcher cet éloge que de le proposer.
Dans de certaines occasions, le clergé sentait qu'il (allait laisser aller les choses. Lorsque parurent les Epoques de la nature , un docteur dénonça le livre à la Sorbonne, qui ne dit rien :
Vu, disent les Mémoires secrets^ la vieillesse de l'auteur, vu la considération dont il jouit, vu la protection de la cour, vu l'espèce d'hommage qu'il a rendu au dogme par des tournures dont ils ne sont point dupes, ils ont cm devoir fermer les yeux sur ce nouvel attentat contre la foi et regarder le système du philosophe comme un rado* tage de sa vieillesse ; en conséquence, sans aucune approbation du livre, il ne sera donné aucune suite à la censure.
Les juridictions diverses n'étaient pas toujours d'accord. Pour le livre de V Esprit, le parlement veut évoquer à lui l'affaire, contrairement au droit du chancelier. Le conseil d'État prend les devants et supprime le livre. Le parlement ne lance pas moins son arrêt. A propos de VEloge de Fénelon par la Harpe (1775), la Sorbonne n'ayant pas voulu le censurer, pour ne pas se commettre encore, le conseil d'État supprime le discours. Quand, au contraire, Mo
Ètmm GftfftRALB. GHAF. III. 111
eut eenturé BMkatre, eUe vit sa censure arrêlée par le goaTemement^ pour certaines assertions sar la nécessité de TinU^ranoe civile; le gouTernament y fit one addition qui la corrigeait, et, par lettre de cachet, défendit de délibérer sur cette addition et de rédamer. L'archeTèque de Paris eut de fréquents démêlés avec le parlement, qui condamna eniin ses instructions pastcwales en le faisant exiler. La PacuUé n'eut pas lieu non plus d'être contente du mandement de l'archevêque de Paris sur le même sujet. Je&mi de Naplês, de la Harpe, avait l'avantage de melke tous ses ennemis d'accord. Elle était arrêtée par tout le monde, censure, police et clergé : quand elle avait échappé à l'un, elle était reprise par rentre. L'arckievèque de Beaumont n'y pouvait souffrir ce vers :
Là, trente légions fléchissant sous un prêtre.
Le directeur de rAcadémle française de Rome, Natoire, se créa une juridiction : il exclut (1767) un élève qui, à Pâques, s'était contenté d'apporter un UUet de confession, sans apporter un billet de comniuirion. La Justice le condamna (deux ans après) à vingt mille Irvres de dommages et intérêts, outre les dépens.
11 parait que la tentation est grande de brûler un livre. Le conseil, protestant, de Genève, fit brûlei* par la nvûn du bourreau le Cmirai social et YEmilê, décrétant l'aateur de prise de corps ; et le roi de
112 BTtJDBS SUR LE XVlll* SIÈCLE.
Prusse, un philosophe, livra au bourreau l\ de Voltaire.
Les gens de lettres eux-mêmes trouvent, à l'occasion, que la police a du bon. Lorsque, en 1758, parait le septième volume de V Encyclopédie , où se trouvait entr'autres l'article Genève, de d'Alembert, ce fut un soulèvementde Fréro», de Palissot, etc., qui dénoncèrent les encyclopédistes comme ennemis des lois et de la religion. Diderot et. d'Alembert, celui-ci surtout^ se récrièrent et s'en prirent au directeur de la librairie, M. de M&lesherbes, de ce qu'il tolérait de pareils excès; d'Alembert demanda formellement justice de Fréron. M. de Bialesberbes, avec les plus grands égards, lui donna une leçon de patience et de tolérance : « Mes principes sont qu'en général la critique littéraire est permise, et que toute critique qui n'a pour objet que le livre critiqué, et dans laquelle l'auteur n'est jugé que d'après son ouvrage, est critique littéraire. » (Lettre à d'Alembert.) 11 avouait même à Morellet que son principe de liberté n'était pas restreint à la littérature, et qu'il inclinait beaucoup à l'étendre jusqu'à la science du gouvernement, sans même en excepter la critique des opérations du ministère. La liberté lui paraissait avoir beaucoup plus d'avantages que d'inconvénients. En 1775, après quelques attaques trop vives de Fréron contre Diderot, le parti encyclopédiste parvient à faire saisir des numéros du journal et à faire suspendre le journal luimême. En 1771, sous la menace d'un livre deClément^ Delille, Saint-Lambert, Dorât, Watelet et Lemierre,
tTWE GÂNÉRALE. CHAP. Ht. 113
fonl dee démarches près de la police, et réussissent à fure retarder de trois mois Tapparition du livre. En 1784, c'est la Harpe qui présente une requête au garde des sceaux, pour le supplier d'ordonner à tous les faiseurs de feuilles de ne parler des nouveautés dramatiques qu'après un certain nombre de représentations, et qui fait appuyer cette requête par des auteurs dramatiques d'alors et par la Comédie française. 11 échoue, et les pétitionnaires divertissent le public à leurs dépens.
Dieu merci, la police a arrêté , dans le courant du xviu* siècle , un assez bon nombre de livres , dangereux, disait-on, pour l'ordre établi, et on doit lui tenir compte de ses efforts; mais ce qui est décourageant, c'est que la révolution de 4789 est survenue tout de même. U arrivait alors ce qui arrivera toutes les fois que la police gênera la liberté de la presse. J'emprunte à Grimm les trois notes suivantes, la première de 1759, lors du bruit que fit la comédie des Phihsophei. Les philosophes se défendaient, on attribua justement à Diderot une brochure intitulée : Mémoire pour Abraham Chaumeix contre les prétendus pkilosophe$, Diderot et d'Alembert:
Cette brochure a fait un bruit épouvantable, et les mesures que la police a prises dès le commencement pour la Cure disparaîtra et pour en arrêter le débit, n'ont fait qu'augmenter la rumeur et l'attention du public. Le premier jour elle fut vendue nx sots, le soir elle valait dix finncB, le lendemain on la payait deux et trois louis ; Il y
iii Èïmu SUR LB xvm* siAclb.
a des gêna qui Tont pagrée jusqu'à six louis. Ceux qui n'ont pu l'avoir imprimée^ l'ont tait copier h la main.
Une autre fois il s'agit de la lettre de Jean-Jacques Rousseau à Christophe de Beaumont (1763). Elle fut naturellement arrâtée :
On s'arrache le peu d'exemplaires qui sont dans Paris, et je ne doute point que dans peu nous n'ayons cette Jet* tre aussi facilement que le Contrat êoeial, qu'on a pris tant de soin, l'année dernière, d'empêcher de paraître, et qu'on peut avoir aujourd'hui, tant qu'on veut, pour son petit écu.
Ou bien c'est le^Dintr du eomUdê BaulaintiUien , de Voltaire (4768), également défendu :
Lbl grande gaité qui y itgne a beaucoup contribué à ce succès, et la rareté de la brochure l'a augmenté. Il n'y a eu pendant très-longtemps qu'un seul exemplaire à Paris, qui a passé de mains en mains avec une rapidité étonnante; et la fureur d'avoir ce Dtner a été si grande, qu'on en a tiré des copies en manuscrit, quoique la brochure ait soixante pages in-i2, bien serrées, et d'un menu caractère.
Les puissances s'usaient dans d'inutiles combats , comme le combat contre l'inoculation. Elle eut de grandes difficultés à s'introduire en France. L'exemple du duc d'Orléans qui flt inoculer ses entints en 47M
ÈTC0E GÉNÉRALE. G0AP. III. Ii5
par TroDchin, a^ec succès ^ mît cette pratûiue en ikyeur. Mais il fallait raulorisation du gouirernement. En 4762^ le parlement défend provisoirement de se (aire inoculer dans les villes et faubourgs du ressort , jusqu'à ce que les&cuUés de médecine et de théologie aient prononcé. Joly de Fleury, ennemi des innova^ Uonèy de Tinocidation comme de la tolérance, assu* rait, dans son réquisitoire , que depuis la pratique nouvelle , la petite vérole était plus fréquente et plus dangereuse. En 1764, la Faculté de médecine , au bout de quatre mois d'examen, propose de permettre rinoculation ; mais celte décision ne fut pas prise à l'unanimité : six des douze commissaires nommés par la Faculté publièrent leur rapport concluant à ce que l'inoculation ne fût pas même tolérée, la Condamine, l'apôtre de l'inoculation , répondit par un Mémoire en ten , pour servir à Vhiêtoir^ des révolutions du pain moUei en France^ On avait vu, un siècle avant, une dispute sur le pain mollet , à la levure de bière, pareille à la dispute sur l'inoculation , et la Faculté, consultée par le parlement, gardienne vigilante de la santé publique, avait interdit cette nouveauté. En 1768, la Faculté de médecine rend un décret de tolérance^ l'égard de Tinoculation , à la {duralité de trente voix contre vingt-trois, sauf confirmation dans une assemblée subséquente.
Le gouvernement semblait prendre plaisir à blesser l'opinion, et il n'y avait que lui qui en souflVait.
Queb singuliers décrets pour ce temps, que ceux de 1760 et de 1781 sur la noblesse. En 1760, un rë-
116 ÉTL'DES SUR LE IVltl* SliCLE.
gleraent impose TobligatioD , pour être présenté à la Cour , de prouver, au moins d'après trois titres originaux par génération, qu'on était noble de race à l'époque de 1400. En 1781 , M. de Ségur décide que tout sujet proposé pour le grade de sous-lieutenant devra faire preuve de quatre générations de noblesse liaternelle , à moins qu'il ne soit fils de chevalier de Saint-Louis. C'était aussi un arrêt bien conforme à Topinion du temps que l'arrêt du conseil du U juin 1783, qui donnait de nouveaux encouragements à la traite des noirs.
Lorsque parut Hé/isotre (1767], on raconta la conversation du comte d'Artois, qui avait alors dix ans, et du dauphin , qui en avait treize. Le comte d'Artois disait qu'il trouvait fort plaisant qu'un cuistre , un pédant de collège, comme M. Marmontel, s'avisât de s'ériger en précepteur des rois, et de leur donner des leçons; que, si cela dépendait de lui , il ferait fustiger l'auteur aux quatre coins de Paris. Et moi, reprit le dauphin, si j'étais roi, je le ferais pendre.
L*in tolérance religieuse éclatait parfois, et chaque fois faisait une Impression profonde. .
En 1746, (quarante gentilshommes protestants sont condamnés a mort par le présidial d'Auch, pour avoir assisté à une prédication au désert. Diderot racontait avec son ardeur l'histoire de don Pablo d'Olavidès, celui qui avait défriché et civilisé la Sierra-Monma, convaincu d'esprit philosophique par l'inquisition espagnole, îpour avoir dans
KTl'DB GÊIfÉRALE. CHAP. III. 117
sa bibliothèque les œuvres de fiayle , de Voltaire , de Rousseau, de Moulesquieu, VEncyclapidie, et des traductions de quelques-uns de ces ouvrages. Ses biens furent confisqués y lui condamné d'abord à (aire amende honorable et à être pendu , ensuite à être battu de yerges publiquement et à la prison perpétuelle dans une maison de force ; il fut en définitive dégradé de noblesse et enfermé dans un couvent. Heureusement il avait un associé , qui , à force d'argent, lui fit rendre ses biens et la liberté. Le conquérant de la Floride, l'amiral Solano, fut pareillement compromis par un exemplaire du livre de Raynal qu'on trouva chez lui. L'aumônier du vaisseau, dit Ségur, jeta avec emportement le livre dans la mer, menaça l'amiral des arrêts de l'Inquisition, et le contraignit, pour expier sa faute , à faire une pénitence publique.
Depuis la révocation de l'édit de Nantes, c'était un principe qu'il n'y avait plus de protestants en France. La loi ne reconnaissait ni les mariages formés entre personnes de cette religion, ni les enfants qui en provenaient la difficulté se représentait souvent, mais avec plus ou moins d'éclat. En 1772, une affaire de ce genre émut beaucoup l'opinion. Un jeune homme du nom de Bombelles avait épousé NP* Camp, protestante; il s'en dégoûta et demanda au parlement, au nouveau parlement, la cassation de son mariage. Le parlement l'accorda , adjugea à M^ Camp des dommages et intérêts i>ayables par un
homme qui n'avait rien , et ordonna que son enfant ,
118 STUDES SOR L£ XVllI* SIECLB.
jeune fiUe de quatre à cinq ans^ lui serait ôtée^ pour être élevée dans nu couvent. U se trouva un honnête homme, un vieillard suédois, de plus de 70 ans , M. Yan-Robais , qui épousa W^ Camp et assura son existence.
Et quel singulier usage que les MùniUnres : TÉglise ordonnant, sous peine de damnation étemelle, de venir à révélation de faits qui regardent la police.
Les lettres de cachet étaient un moyen commode pour terminer les oppositions ; mais on n*en pouvait pas user trop fréquemment et à l'égard de tout le monde* Elles se discréditaient aussi. C'était un abus par soi-même; ceux qui les distribuaient trouvaient le secret d'en abuser encore. Le duc de la Yrillière donnait à sa maîtresse, pour les vendre, des lettres de cachet avec le blanc-seing du roi. M. de Ségur raconte qu'un jeune homme, moyennant dix louis, obtint une lettre de cachet contre sa femme , qui , au même moment, en obtenait une au même prix contre lui.
Pour arrêter l'opinion , ce n'était pas assez de Fréron et de Linguet. Fréron (1 ) n'avait ni assez de considération ni assez de talent; il fiillut même à un moment le désavouer. En 1781, le privilège de ï Annie Uiiiraire lui fut enlevé. Les Mémoires êecrttSy en rapportant ce fait, lyoutent: < On motive la translation du privilège sur l'abus que le journaliste en fai-
(1) Coonlter tor Fréron deux témotgmgefl contraires, M. J. lanln daot kt Débau, It août lS5d, et M. E. Despote du» la Uberté et penaer.
irUBB GÈNÈRALB. CHAP. III. 119
ail : on qualifie ses feuilles de salyriques , calomnieuses contre les citoyens^ même contre des personnes étrangères à la littérature ; et, ce qu'il y a de plus fâcheui , c'est que l'arrêt est rendu du propre mouvement du roi. » Il fit faillite , et mourut avec quarante mille francs environ de dettes j dont neuf à Farchevéque de Paris. »
Linguet assure que Montesquieu n'a pas le sens commun; quMl n'y a d'heureux que les peuples d'Asie, qui vivent sous le despotisme si décrié, si calomnié dans notre Europe ; que ce qu'il y a de moins libre sous le ciel, c'est un Anglais, et que les Français seraient bien à plaindre de jouir de cette liberté ; il déplore l'abolition du système féodal et du servage. Il est fâcheux d'être défendu ainsi. Et quel sio^ier personnage! Avocat au parlement, il donne, eo 1764, sous l'anonyme, le Fanatisme des philosophes, où il corrigeait les philosophes; et peu après, la NéetsmU d^une réforme dans radministration de la justice, où il corrigeait la justice; les économistes bientôt. Son Histoire impartiale des jésuites fut condamnée au feu par le parlement; il y louait beaucoup le goovememeni des jésuites au Paraguay. Je ne sais comment il avait pris le parti des jeunes gens d'Abbéville , probaUament pour déplaire au parlement. En 1774, il est rayé unanimement par ses confrères du tableau de Tordre des avocats, et le jugement est solennellement confirmé. Après des hardiesses , il fuit en Angleterre (1776), revient en France, crée (1777) les AmMÛts civiles, où il régente tout le monde, est
120 ÉTUDES SUR LB XVIIl* SIBCLB.
mis à la Bastille (1 780) ; de là il propose au gouveroe* ment quelque chose comme les télégraphes, et au bout de viagt mois est rendu à la liberté. Linguet était à sa façon une puissance : son audace et sa verve lui avaient fait une popularité de cafés. Grimm , qui assurément ne l'aime pas, elle regarde au barreau comme l'avocat des causes décriées , parle bien de son talent : a A travers ce fatras, qui décèle à chaque instant l'esprit le plus faux et l'ignorance la plus grande , on ne peut s*emf>êcher d'admirer les traits de la plus brillante éloquence, des expressions pleines de génie , un style plein de nerf et de feu. » Il eut bien des ennemis, mais on lui dit et on lui répéta souvent: « Votre plus grand ennemi, c'est vousmême. » Il parait que c'était un de ces hommes qui osent tout, parce qu'ils n'ont rien à perdre, suppléant à la probité par l'activité , qui se mettent au-dessus des condamnations judiciaires et de l'opinion publique, et méprisant le mépris. Dans sa vieillesse il se modéra beaucoup. M"* Roland le vit, en 1793, dans Seine-et-Oise, maire d'un village , adoré de ses administrés. Quand il fut arrêté, la commune en masse
vint le redemander comme son bienfaiteur et son |)ère.
La révolution, avec ses troubles, faisait davantage l>our la résistance, elle diminuait beaucoup l'ardeur de ses anciens partisans. Alfleri,' le républicain, disait : « Je connaissais les grands, je ne connaissais pas les I>etits. » L'abbé Sabatier, qui avait demandé avec tant d'ardeur les Etals généraux, quand ils furent venus.
ÈIVM GKKBKALB. €HAP. IV. iti
fa&trè»-déeoBcerté. On lui reprochait un jour sa mauvaise humeur contre cette assemblée dont il était le père : « Oui, répondit-il, mais on a changé mon enfant en nourrice. »
Puis il devait arriver ce qu'on n'avait pas prévu et que signale avec une admirable sagacité le manuscrit que Grimm analyse en 1789 :
L'opinion publique est peut-être comme toutes les autres puissances du ciel et de la terre : on les respecte bien plus sûrement tant qu'elles restent enveloppées d'ombres et de nuages. Je vois que le public abstrait est beaucoup plus imposant que le public assemblé. Le public dont on parie sans cesse ne se trompe presque Jamais ; celui qu'on est à portée de voir et d'entendre est un roi comme les autres ; car, comme les autres on le flatte, on le séduit, on le trompe, et l'on dirait souvent que, pour avoir tant d'jeux et d'oreilles, il n'en est que plus exposé à tous les piégea de ses courtisans et de ses ministres.
PHILOSOPHIE. -- fSCONOMIB POLITIQUE.
On n'a pas toujours su ce que peut la raison ; le dix-huitième siècle nous Ta appris. Tout ce que nous
12S RTUDB8 SUR LE XVIU* SIÈGLB.
ayons d'expérience personnelle ne fait que confirmer la grande expérience qu'il a faite pour nons^ et fortifier cette foi qui est^ à vrai dire^ la fortune qu'il nous a laissée.
La philosophie change toutes choses, mais d'ordinaire par des progrès insensiUes. Une vérité philosophique, à sa naissance, est négligée ou abandonnée à quelques savants; avec les années, elle se propage, elle gagne un esprit, puis un autre, puis, de proche en proche, tous, et, un jour, elle est triviale; mais ce jour-là elle est si loin de sa source qu'on ne sait plus d'où elle vient, et que les hommes ne peuvent croire qu'ils n'aient pas toujours eu une idée aussi naturelle ; ils n'en font donc pas honneur à la réflexion. Une fois la philosophie a paru dans toute sa puis^ sauce : elle s'est proposé de démolir la société ancienne et de fonder une nouvelle société , elle Ta annoncé, elle s'7 est appliquée ouvertement , elle a miné le vieux monde, elle l'a fait sauter en éclats, elle a suscité de ses ruines un monde nouveau. Alors il fallut bien voir et entendre, il fallut bien reconnaître la main de la philosophie qui opérait ces miracles à ciel découvert ; et le peuple, toujours superstitieux, mais qui change seulement de superstition, adora la déesse Raison.
Gela ne s'oublie pas. Si, dans les premiers figes, il s'est conservé un souvenir des antiques déluges qui avaient bouleversé la terre, certainement le souvenir de cet autre gmnd bouleversement ne doit {las s'effacer de sitôt. Aussi on ne l'a pas ouMié, et désonnais
iTUDB GBNÂRALB. CHAP. IV. it'à
on aifoeta ou oa détestera la phQosophie, elle ne sera plus indlfférenle^ on <^omptera avec elle ; on rira de tel ou tel système, la raison n'est plut risible. Maintenant les enfants le savent : lorsqu'une idée naîe est jetée dans le monde, infailliblement son jour arrivera ; elle pénètre les institutions existantes, elle brise ce qui résiste, il n'y a point de force contre la raison, et toute puissance que l'esprit a désertée, ainsi vivante qu'elle .paraisse, est morte.
Quelle était la philosophie qui a accompli cela?
On a tort, ce me semble, quand on écrit l'histoire d'un temps, de croire que le livre qui a fait le plus de bruit représente le mieux l'esprit de ce temps. Pour un bon nombre de personnes, par exemple, tout le zvur siècle est dans le SgiUme de la nature, de d'Holbach, et dans le livre de l'Esprit, d'Helvétius. En effet, ceux qui n'ont pas entendu parler d'autre chose en ont entendu parler; puis, tout se simplifie teUement : le dix-huitième siècte est dans d'Holbach et Helvétius; d'Holbach est athée, Helvétius égfiisie; athéisme, égoîsme, voilà le dix-huitième siècle. Le procédé est très-commode, et ce serait au nûeux s'il était exact ; par malheur il ne l'est pas. U ne suGBl pas qu'un ouvrage ait fait du bruit, il faut encore savoir lequel, h c'est un bruit d'applaudissemeat ou de scandale ; or, les ouvrages en question eupent ce demter succès. C'est comme si, dans une centaine 4'années, on donnait les professions de foi philosophiques de M. Proudhon comme expression de ia philosophie actuelle. U eal vrai que éità oertai-
i2i ËTIDES SUR LE IVIII' SiÈCLC.
nés personnes bienveillantes n'y ont pas manqué. On veut bien l'accorder^ mais on nons rappelle le mot d'une femme de ce temps^ de M"* de Boufflers^ qui était une autorité^ le mot sur Helvétius : « C'est un homme qui a dit le secret de tout le monde. » Par là le siècle reste convaincu. Un mot est un mot, qui est joli d'abord et ensuite plus ou moins vrai ; or, quand il est joli, en France on ne lui dispute pas le reste, jusqu'à ce qu'il soit usé; ce serait s'opposer an plaisir public. Méfions-nous des formules. Un siècle athée, un siècle égoïste, cela est bientôt dit, et une commode étiquette ; mais l'âme d'un siècle, pas plus que l'âme d'un homme, n'est d'un seul métal, et il n'y a guère rien de simple dans la nature : elle fait les alliages subtils que l'art démêle. Comme expression d'un temps, la grande précision des deux philosophes me les rend justement suspects. Au sortir des^ âges théologiques, où la foi était si exactement déterminée sur Dieu, sa personne, son histoire, sa volonté éternelle et son intervention journalière, on croyait encore à Dieu, sans plus savoir ce qu'on en devait croire; du reste on ne s'en tourmentait pas, on y songeait peu, et on n'alTectait pas d'y songer. Puis, comme la vie future s'était beaucoup obscurcie, on n'en avait plus l'incessante préoccupation , et on cherchait naturellement où réside en ce monde la plus grand bonheur. On avait même trouvé que, sans se refuser au plaisir, on le rencontre essentiellement dans les affections douces, d'abord, |)arce qu'elles ont en elles-mêmes un charme aimable et solide.
ÉTUDK 6B1IÉRALE. GHAP. IV. IÎ5
ensuite, parce que c'est uo sensible contentement de Toir ses semblables heureux , enfin y parce que l'homme ne peut être heureux tout seul^ que la condition de Findi\ida dépend de la condition de l'espèce. Si un Dieu eût proposé à un homme d'alors d'accomplir un de ses souhaits, il eût demandé la félicité universelle par la sagesse et la concorde, «luf à en prendre sa part. Autant que me le permet un commerce déjà assez long avec le xviii* siècle, voilà ce que j'ose affirmer. Cette croyance vague à Dieu est-elle l'athéisme; et cette aspiration du bonheur est-elle l'égoîsme ? L'égoïste n'aime que soi et lacrifie tout à soi. Si on est égoïste, parce qu'on ressent du plaisir à aimer les autres hommes et qu'on jouit de leur bonheur ; si on est égoïste, pour comparer ces plaisirs à d'autres et juger qu'ils ont plus de prix, si on est égoïste, pour désirer et procurer le bien général, avec l'espérance naturelle qu'il vous en reviendra quelque chose; alors je déplore que ce vice soit si rare, et je souhaite beaucoup de tels égoïstes à mon pays. En fait de morale, il y a quelque chosQ au-dessus, mais il y a beaucoup au-dessous.
Veut-on un exemple frappant du genre d'influence que des livres de pliilosophie mal vus aujourd'hui avaient alors, ce sera l'origine du livre de Beccaria, des â&iU €t de$peinesy un des livres les plus honorables qui aient paru. Beccaria ne cacha point l'inspiration qui avait produit son livre. H écrivait de Milan , en i 766 : « Je dois tout aux livres français ; ils ont développé dans mon ftmedes sentiments d'humanité étouCTés par huit
itû ÉTUDES SUR LE XVlll* SIÈCLE.
années d'une éducation bnatique. » Et sait-on qoel livre l'inspira particulièrement? VEsprit d'Helyétius, dont il ne prit que la doctrine de l'intérêt général. Ce livre parut en Italie ^ en 4765. Morellet le traduisit Tannée suivante^ et il lit beaucoup de bruit en France. Beccaria soutient que tout homme , en entrant dans la société, a prétendu ne céder que la moindre partie de sa liberté , et retirer en revanche de l'association les plus grands avantages possibles ; partant de là , il nie le droit de mort que la société s'arroge , réclame la proportion entre les délits et les peines^ la suppression de la torture et des supplices liarbares , et veut qu'on prévienne le mal au lieu de le réprimer. En fait de politique, il prétend qu'on ne peut rien fonder solidement que sur les sentiments étemels du genre hnmain. Les principes d'humanité proclamés en France y revenaient appliqués à tout un système de législation. Voltaire commenta le livre, en tira l'essentiel, lui donna la précision et la lumière, et le ren* voya ain» à lltalie et au monde. Les ennemis de la philosophie, rapporte Grimm, prétendirent que l'ouvrage de Beccaria avait été fabriqué en France, envoyé en Italie, pour y être traduit en italien, et publié en cette langue , pour être retraduit en français. L'abolition de la peine de mort ne fut pas immédiatement reconnue pour légitime ; même on s'en amusait. On racontait dans un dîner qu'un monstre avait massacré un enfont, l'avait r6ti et mangé. « A qudle peine, croyex-vous, dit un des convives, que le condamnerait M. de Beccaria? — A vivre de légumes.
BTODB 6È?IÈBALB. GBAP. IV. Jt7
dit un autre, le reste de sa yie. » Mais enfin par l'esprit général qui ranimait, le lÎTre de Beccaria fit un effet prodigieux. Roederer écrit en 1798 : « Le Traiié de$ déliU avait tellement changé Tesprit des anciens tribunaux criminels en France , que dix ans avant la révolution ils ne se ressemblaient plus. Tous les jeunes magistrats des cours, et je puis l'attester, puisque j'en étais un moi-même, jugeaient plus selon les principes de cet ouvrage que selon les lois. C'est dans le TraUé des délits que les Servan , les Dupaty , avaient puisé leurs vues ; et peut-être devons-nous à leur éloquence les nouvelles lois pénales dont s'honore k France. » (LeUre à la fiUe de Becearla,) Quand Louis XV] abolit la question préparatoire, le Ghâtelet ne l'appliquait presque plus.
Un des plus vigoureux combattants de la philosoirihie, de la philosophie modérée, fut l'abbé Morellet. Élevé d'abord chez les jésuites, puis dans la maison de Sorbonne, où il se lie avec Turgot, an sortir de là, il fait connaissance avec l'abbé de Prades , alors persécuté pour sa thèse, rencontre chez cet abbé Diderot qu'il va voir en cachette tous les dimanches, et goûte dans cette conversation des phiisirs dont il écrivait cinquante ans plus tard : « J'ai éprouvé peu de plaisirs de l'esprit au-dessus de celui-là , et je m'en souviendrai toujours. » Chez Diderot il rencontra d'Alembert; il connut aussi alors Boulanger. Torgot le conduisit chez M. de Goumay (1*775), et il vit vers ce temps Malesheiiies. Le goût de Turgot , de Goumay et de Malesherbes pour les questions d'utilité
128 trUDBS 8L^R LB XYIU* SIÈCLE.
publique décida son goûL Un de ses premiers ouvrages fut le Petit écrit sur une matière irUiressanU , à l'occasion des persécutions exercées contre les protestants dans le Midi. Il fit, dit-il, une plaisanterie dans le genre de Swift, exagérant les principes de Tintolérance , ou plutôt en poussant les conséquences jusqu'où elles doivent aller. Il prit ici la forme d'une requête au roi :
Les pétitioanaires proposent au roi de former pour 1 a répression de l'hérésie un conseil où il serait bon d'appeler quelques moines dominicains espagnols ou portugais, et surtout l'auteur de la Réponse au mémoire pour les protestants, qui a si bien démontré, par de très-beaux calculs, que la révocation de Tédit de Nantes n'a pas fait plus de mal au royaume que les guerres cruelles de la £tgue, .que l'hiver de i 709, et la peste qui vint dix ans après ; et qui a si courageusement soutenu contre les IIbertins, que l'industrie, la fortune et la liberté de cinq cent mille hommes ne sont rien, et quil ny a pas là de quoi crier ^
Après l'exposé vient la discussion :
Première objection» — Le projet que nous avons proposé n'est point aisé à exécuter; les nouveaux sii^jets que le Roi espère soumettre à sa domination croient fermement que le Pape est l'antechrist, et qu'on se damne dans la communion romaine.
Réponse. « — On a tout prévu ; il faudra tenir ferme :
ÈtVDn GÈMÉmALE. CHAP. IV. 1S^9
avec la grâce d'en haut et nos dix mille hommes on aooomplira Tœuvre de Dieu. D'ailleurs^ si leur résistance était si grande que nous ne pussions pas mettre dès les premières années notre pieux dessein à exécution, on pourrait user de quelques ménagements, leur accorder des édité de pacification perpétuelle, qu'on révoquerait dans la suite.
Les pétitionnaires, attaquant le mal dans la racine, dénonçaient l'esprit philosophique, « qui s'applique aetoellement à toutes les questions,» et proscrivaient ensemble toutes les innovations :
On voit que cette liberté du commerce dont on parle tant dans nos brochures est étroitement liée avec la tolérance civile ; que de Tune à l'autre il n'y a qu'un pas ; et ce pas est bientôt fait lorsqu'on a une fois renversé les bomes qu^oni posées nos pères, ce grand principe de tout gouvernement : ce qui est ancien est toujours bon ?
Les protecteurs furent contents. Diderot et d'AIembert comptèrent bien qu'il était entièrement des leurs; mais il leur soutenait que la tolérance était dans l'Évangile. Ils lui confièrent plusieurs articles théologiqaes de l'Encyclopédie, où il expose la théologie catholique historiquement. Dans son voyage d'Italie, il rencontre le Dtrectorttim inquisiiorium, de Nicolas Eymeric, grand inquisiteur du xiv* siècle, imprimé en 1758, et en extrait, sous le titre de Manuel des inquisiteurs, tout ce qu'il contenait de plus
130 ÉTUDES SOI LB XTUl' sACiM.
atroce, avec l'histoire de Tlnquisition en supplémeot^ traduite d'un inquisiteur portugais, Paramo. Le liTie parut en 1762, grâce à M. de Malesherbes, et fit grande sensation. «Si j'ai lu, écrit Voltaire, la belle jurispmdence (i) de l'Inquisition 1 Eh oui, mort-dieu, je Tai lue, et elle a fait sur moi la même impression que fit le corps sanglant de César sur les Romains. »
Revenu en France en i7.S9, il se trouve juste aa milieu de la querelle engagée par Palissot dans sa comédie des Philo$ophe$ (1760), où Helvétius, Rousseau, Diderol, d'Âlembert étaient insultés. Au sortir de la représentation, il écrit en une nuit sa préfacé de la comédie des Philosophes, où il raconte l'histoire de la vie de Palissot, telle qu'il l'avait entendu raconter à la Gondamine, et blesse par imprudence M"** de Robecq, maîtresse du duc de Choiseul. Cette dame, très-ennemie des philosophes, avait été déjà maltrai^ tée dans la préface du Fils naturely de Diderot. Quand parut la brochure de Morellet, Palissot la lui envoya avec l'épigraphe : de la part de l'auteur. De cette affaire, Morellet fut un ou deux mois à la Bastille. 11 T commença un traité sur la liberté de la presse* L'excellent homme, à qui on avait permis nne promenade, la refusa quand il sut qu'elle était enlevée à un autre prisonnier. Blalesherbes , d'Alembert, Rousseau, par le crédit de IL de Luxembouiig, parvinrent à le faire sortir. Cette po^sécution lui valut
(I) M. Ptlletan a nppclé eette Jarigpradence dans des «rtidei da Siècle et dam sw Beures d$ tr&vatL
KTCDB GÉHEIAU. CHAP. IV. 131
beaucoup de renommée, l'amitié duoable de M"* Hei- Tétius et Vaccueil aimable de la comtesse de BoufflerS; l'amie du prince de Conti.
Un peu après (1763), il se mêlait à la querelle de rinoculatioD, reprise en 1767, toi^yours partisan des idées nouvelles. A propos de Farrèt du conseil (1764), provoqué par le contrôleur général FAverdy, qui dé* fendait d'imprimer sur les matières d'administration^ sous peine d'être poursuivi extraordinairement, il composait sa réponse : Liberté d'écrire et d'imprimer wr U» ffuHtéret d'admmisiration. Le contrôleur gêné* rai, à qui le manuscrit parvint, écrivit en marge : « quOj pour parler d'administration, il faut tenir la queue de lapoële, être danslabouteille à l'encre, et que ce n'est pas à un écrivain obscur, qui souvent n'a pas cent écus vaillant, à endoctriner les gens en place. » L'ouvrage ne parut qu'en 1774, avec l'épigraphe tirée de Tftcite : « Rara temporum lèlicitàs, ubi sentira qos velis et quae sentias, dicera licet » {HiU.^ L it). (Heureux temps et rare, où on peut penser ce qu'on veut et dire ce qu'on pense J
En 1 766, il publie, sur l'invitation de llalesherbes, la traduction du livre de Beccaria, Des délité et des petites. L'idée en vint à un dtner où Turgot Taf^ porta et lui proposa de traduire la première phrase, ce qu'il fit sur-le-cbamp; la première entraîna le reste. Il y en eut sept éditions en six mois.
Même après les excès de presse et de tribune de la Révolution, MoreUet tenait encore à ses principes, il écrivait dans ses Mémoires :
I3S BTUDH SI» LE XVIII* &IÈCLB.
Qu'il me soit pennis d'observer d'abord qu'une grande partie au moins des inconvénients que nous avons éprouvés de la liberté de la presse^ vient de la conduite antérieure du gouvernement qui, ayant voulu cacher aux yeux du peuple une foule de vérités salutaires par des gènes véritablement excessives, a fait qu'au moment où l'oppression a cessé, tout s'est dit à la fois sans gradation, sans prudence, sans restrictions.
De 1769 à MlH, il défend contre Necker et Galiani le libre commerce des grains, écrit contre Linguet la Théorie du paradoxe, et se mêle aux discussions musicales. Il entre à l'académie en 1785. En 1791, Naigeon fait une adresse à l'assemblée nationale, où il dénonce Dieu comme n'étant qu'une roue de luxe ; Morellet le relève en le persifQant. En 1 794, après le 9 thermidor, dans le Cri des FamUles, il réclame les biens des condamnés, victimes des tribunaux révolutionnaires, pour leurs enfants et leurs héritiers; l'ouvrage eut un grand retentissement, et le décret de l'année suivante lui donna raison.
Il avait passé bien difficilement le temps de la révolution : suspect, et justement, car il détestait ces violences, quand il était recherché, se tirant d'affaire avec esprit, mais sans trahir, répétant, sans mentir» qu'il avait toujours défendu la liberté. Il a rapporté dans ses Mémoires des scènes amusantes de ce temps. L'expérience du mal ne le corrigea pas de croire au bien et d'y travailler. Quand , au corps législatif, un membre voulut demander la réforme de quelques
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articles du code critniDel^ il oe trpuira, dit Lemontey, qu'une signature, celle de Vsb]ié Morellet. Autrefois il avait écrit : « De tous les Européens, ceux qui estiment le moins Thumanité sont sans contredit les Italiens, qui disent tous dès trente ans le mot de Brutus, qu'il ne faut dire, comme lui, qu'en mourant. » Lui, il ne le dit jamais, il mourut incorrigible ; un de ses derniers jours il disait encore : « Je suis content des progrès de la raison. »
C'est de cette même philosophie que le comte de Tressan était pénétré lorsque un jour, ayant prononcé à l'académie de Nancy, un discours qui parut trop hanli à Stanislas, et Stanislas lui en faisant des repro- 4:hes, il répondit : « Sire, je supplie Totre majesté de se ressouvenir qu'il y avait trois mille moines à la procession de la Ligue, et pas un philosophe, y C'était la philosophie du siècle.
Un homme qui, sans parler de philosophie, la servit avec une puissance étonnante, ce fut Buffon. L'iïtsiotye naturelle se continua quarante années; les quarantequatre volumes qui la composèrent se succédèrent, ce fut l'impression de ce temps, avec la régularité et la lenteur des grands mouvements de la nature. Libre de l'autorité et même de l'expérience, ne procédant que de la raison, il avait l'impassibilité de la science, quelque chose de l'inflexibilité de l'ordre qu'il décrivait. 11 blessait la Sorbonne sans y prendre garde ; la Sorbonne réclamait, chose toujours fâcheuse pour elle, car elle mettait sa doctrine en opposition non avec une opinion philosophique, mais avec une
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Térilé de scienee; Buffon enregistrait la réclamation, mettait à côté les rétractations qu'on voulait, et continuait, faisant attention seulement aux temps difficiles. Il finit ainsi par lasser la censure, qui n'osa plus rien dire lorsqu'il publia son ouvrage le plus hardi, les Epoques de la naiure, où il faisait faire tant de changements à la surbee du globe, et peu s'en faut la création entière; par la nature elle-même, donnant à ses forces élémentaires, à la chaleur, à Thumidité, une puissance atgourd'hui perdue et, si elle devait accomplir quelque grand travail, proportionnant la durée du temps à la grandeur des ouvrages, accordant les années sans mesurer, sll le fallait soixante mille. Gomme ces grands nombres devaient exciter les imaginations ! Arrivé à l'époque où la vie se développe, il ose des inductions comme celle-ci :
Toute production, toute génération, et même tout accroiasement, tout développement, supposant le concours et la réunion d'une grande quantité de molécules organiques vivantes, ces molécules qui animent tous les corps organisés, sont successivement employées à la nutrition et à la génération de tous les êtres. Si tout à coup la plus grande partie de ces êtres était supprimée, on verrait paraître des espèces nouvelles, parce que ces molécules organiques, qui sont indestructibles et toujours actives, se réuniraient pour composer d'autres corps organisés ; mais entièrement absorbées par les moules intérieurs des êtres actuellement existants, il ne peut se former d'espèces
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nouTeltes, du moins ilans les première claatet de la nature^ telles que celles des gzsnds animaux.
Au début de son livre, il avait écrit cette fiëre règle de conduite :
Tout parle à des yeux attentifs, tout est indice pour ceux qui savent voir; mais rien n'est sensible, rien nW elair pour le vulgaire, et même pour ce vulgaire savant qu'aveugle le préjugé. Tâchons néanmoins de rendre la vérité plus palpable; augmentons le nombre des probabilités, rendons la vraisemblance plus grande , ajoutons lumières sur lumières, en réunissant les faits, en accumulant les preuves, et laisson^-nous juger ensuite sans inquiétude et sans appel ; car j'ai toujours pensé qu'un homme qui écrit doit s'occuper uniquement de son sujet, et nullement de soi ; qu'il est contre la bienséance de vouloir en occuper les autres, et que par conséquent les critiques personnelles doivent demeurer sans réponse.
Venons à V Encyclopédie.
Voltaire écrivait (1763) dans son Efdire aux fidHe$ par k grand apôtrt de$ DéliceB :
U parait convenable de n'écrire que des choses simples, courtes, intelligibles aux esprits les plus grossiers; que le vrai seul, et non l'envie de briller, caractérise ces ouvra*ges; qu'Us confondent le mensonge et la superstition, et qu'ils aHkreonent aux hommes à être justes et tolérants. U est à souliaiter qu'on ne se jette point dans la métaphysique, que peu de personnes entendent, et qui tour-
nit toujours des armes aux ennemis. 11 est à la fois plus sûr et plus agréable de jeter du ridicule et de Thorreur sur les disputes théologiques^ de faire sentir aux hommes combien la morale est belle et les dogmes impertinents^ et de pouvoir éclairer à la fois le chancelier et le cordonnier.
il y avait réussi. Pour atteindre partout, la philosophie se réduisait : a Aujourd'hui, on met tout en dictionnaires, en almanachs, en journaux, » disent les Mémoires secrets , en 1774. En i 766 : a C'est une chose Yraiment effrayante que de voir à quel point les faiseurs d'esprits, d'abrégés, de pensées, de dictionnaires, de compilations de toute espèce, se sont multipliés depuis quelques années. » On imagine quelle puissance c'était là.
La philosophie était un air qu'on respirait , sans s'en douter ; d'Alembert et Diderot voulurent la con^ denser et en faire un aliment solide : ils (bndèrent VEncyclopidie. Ce n'était pas moins que l'entreprise de saint Thomas d'Aquin, renouvelée au xviu* siècle, Tesprit essayant de compter ses richesses ; mais , à la différence des temps, au lieu d'une somme de théologie, on avait une somme de philosophie. Le public, amis et ennemis, nés'; trompa peint: on comprit que ce monument était élevé à la raison universelle ; on se livra autour de lui des combats acharnés; il fut commencé, abandonné, vepris; les ouvriers durent travailler en armes , ih l'achevèrent enfin ; et on put mesurer la distance qui séparait le
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iTiit* siècle du xiir, soit au silence sur la révélation, soit aux professions railleuses d'un respect provoquant pour l'autorité de l'Église, et aux cruelles blessures que lui faisait une main apparemment pieuse ou distraite.
V Encyclopédie parut sous les auspices du gouvernement. D'aguesseau en avait approuvé le plan, il avait choisi Diderot comme principal éditeur. Elle était dédiée au comte d'Argeuson , ministre , a dit Voltaire, digne de l'entendre et digne de la protéger. Sa destinée fut orageuse. De 1751 à 1752 sont publiés lesdeux premiers volumes. Aussitôt intervient un arrêt du Conseil qui les supprime, sans pourtant interdire la continuation , mais avec ordre de soumettre désormais tous les articles à des censeurs théologiens. A l'apparition du troisième volume (1753), le gouvernement ordonne d'enlever les papiers de Diderot , et ensuite les lui rend, en le priant, ainsi que d'Alembert, de reprendre son travail. Le septième volume (1 757) où se trouve entre autres l'article Genève, provoque de grandes querelles : les jésuites l'attaquent dans le Journal de Trévoux, Fréron dans l'Année Ktléraire, Palissot dans ses Petites lettres à de grands ^ilosophes, Moreau dans ses Cocouaos. En 1756, après la publication du livre de l'Esprit, l'Encyclopédie est déférée au parlement par l'avocat général S^ier. On ne voulait pas moins que brûler le livre; on se contenta de nommer une commission pour taire un rapport sur certains articles particulièrement signalés, notamment atiton^é. Le conseil d'Etat voyant
13H ÉTLDB8 SUR LE XV 111* SliCLE.
là un empiétement ; prît les devants et révoqua le priviléget En 4766^ les dix derniers volumes peuvent enfln pénétrer ; la persécution continue. Le clergé trouve mauvais qu'on choisisse, pour acherer cet ouvrage y le moment où il vient de le proscrire autlieniiquement; et où il Va se rassembler. Le Breton, pour avoir distribué les volumes à quelques souscripteurs, est mis huit jours à la Bastille , et les exemplaires sont restitués. Chose étrange ! TEncyclopédie, interdite dans Paris, circulait dans les provinces.
Il y en eut bien trente mille exemplaires. On en comptait, en 4774, quatre éditions à l'étranger. L'impression avait coûté environ un million cent cinquante-huit mille francs, et rapporté de bénéfice vers deux millions six cent trente mille francs. Elle enrichit trois ou quatre libraires; Diderot, en échange de 2,500 fr. par chacun des dix-sept volumes de texte, de 20,000 fr. une fois payés, y donna la moitié de sa vie ; il lui aurait fallu vendre sa bibliothèque si Catherine ne la lui avait conservée ; et le Breton resta paisible propriétaire de la maison que le chevalier de Jaucourt avait vendue pour suffire pendant dix ans au travail de trois ou quatre secrétaires.
Ce fut Diderot qui acheva VEncytlopidit. Une fois l'ouvrage en train de publication» d'Alembert fit des réclamations d'argent qui s'élevèrent de plus en plus; il finit par se retirer tout à fait. On voit dans une couver^ sation entre lui et Diderot, que ce dernier a rapportée (il octobre 1750), l'opposition des deux caractères. Dans les premiers temps, inséparables, ils s'éloigne-
ÈTL'DB GÉNÉRAUt. CHAP. IV. 139
rent de plus en plus, et, quoique parlant toujours Tun de l'autre avec estime , ib ne se yo valent guère alors qu'une fois tous les deux ans.
L'histoire des dix derniers volumes de texte imprimés en 1764, est curieuse. Le libraire le Breton s'arran* gea pouréviter les orages. Quand Diderotavait donné le bon à imprimer, lui et son prote retranchaient à leur aise, et refaisaient à leur idée. La fureur de Diderot fut inexprimable, n écrivit à ce le Breton une admirable lettre où on sent toute sa colère à l'effort qu'il fait pour se contenir. 11 ne se rappelait Jamais , dit Naigeon, cette circonstance, une des plus critiques de sa vie, sans frémir des excès auxquels un ressentiment, d'ailleurs très-juste, peut quelquefois porter l'homme le plus honnête et du caractère le plus doux, n lai prédit que les cris de BIM. Diderot, Saint-Lam* bert, Turgot, d'Holbach, de Jaucourt, et autres, tous si respectables pour lui et si peu respectés , seraient répétés par la multitude, il lui prédit le déshonneur et la ruine. Hélas ! aucun des auteurs ainsi maltraités ne se plaignit et le public acheta les \olumes sans soupçonner rien.
foimm a raison de s'étonner. Ainsi se termina ce travail de vingt années, entrepris par tant d'hommes éminents, soutenu par la protection et les largesses de l'impératrice de Russie , conduit à travers mille difficultés , le monument du xviii* siècle.
En examinant maintenant VEncyclùpidie, on est étonné de la faiblesse de la philosophie qu'elle renferme.
D'abord il est curieux de voir une science qui prétend touleipliquer^ et qui commence par supprimer la métaphysique. Je dirai là-dessus, à l'adresse de l'Encyclopédie et aussi à notre usage ^ ce que je pense.
Qu'est-ce que cette métaphysique proscrite ici, ailleurs si yantée? Métaphysique veut dire^ pour tout le monde, un ensemble de questions philosophiques qui ne peuvent être résolues immédiatement par l'observation et l'expérience, de questions profondes où la vue est aisément troublée. La plupart des hommes, curieux mais paresseux, se rebutent dès l'abord, quelques-uns enfoncent en appuyant, les uns et les autres déclarent ces difficultés insurmontables : là où ils cessent de voir clair, là commence pour eux la métaphysique, royaume du vague, de la contradiction et des chimères. Ils arrêtent là l'horizon de la pensée humaine.
Je crains fort qu'il n'en soit de cet horizon de l'esprit comme de l'horizon des yeux. Vous avez le vôtre, j'ai le mien ; vous distinguerez cet objet éloigné qui m'échappe, si vous avez la vue meilleure, si vous l'armez d'instruments, si, au lieu de laisser flotter votre regard, vous le fixez fortement sur ce point, si enfin vous en êtes plus raiiproché que moi. Cette limite est donc essentiellement relative et mobile; la seule limite réelle de notre vue est celle que nous ne pouvons franchir malgré les secours de l'art les plus puissants, et ]>ar la nécessité de notre condition qui nous attache en un point de l'espace infini. L'horizon
ÈTUDI GéKËRALE. CIIAP. IV. f 41
de l'esprit n'est pas plus fixe. Interrogez les hommes là-dessus: l'un renvoie par delà la science humaine la philosc^hie entière^ ou mieux encore, tout ce qui ne se touche point, l'autre ne s'arrête que devant Tinfinité de Dieu, et, entre ces deux opinions extrêmes, TOUS avez toute la diversité d'opinions qui se peut concevoir, chacun enlevant ou soumettant à l'intelligence un des mille problèmes qu'enfante notre eu* riosilé. Faites mieux, interrogea le même homme à deux moinenls divers, il ne voit plus de même- : tel obstacle qui lui semblait infranchissable s'est abaissé, tel autre^ auparavant invisible, s'est élevé. Et ainsi oelle barrière, prétendue immuable de l'esprit humain, avance et recule selon toute la variété des esprits, et dans chacun d'eux se déplace : quand nous nous remuons, nous l'emportons avec nous.
Avant de renoncer à la métaphysique, nous prions ceux qui la proscrivent de s'entendre et de vouloir bien arrêter le programme des questions qu'elle renferme; quand ils y seront parvenus, nous nous mettrons à leur point.
Les savants proscrivent dédaigneusement les systèmes philosophiques. A les entendre, qui dit système dit erreur, ou tout au moins quelque chose d'arbitraire^ uniquement fait pour le plaisir de celui qui rinvente : c'est un édifice en l'air. On conçoit que le monde en juge ainsi ; mais les savants ! Que font-ils que des systèmes? et ignorent-ils à quelles conditions. Non, un système n'est point arbitraire : il tient ou il préteudi tenir à 1* terre, il n'est pas libre de toute
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condition^ et tombe sous la critique. Ck)mine il yeut expliquer les faits, les faits renchaineni : il est vrai s'il les admet, faux s'il les rejette; c'est là, c'est dans les faits les plus humbles que les plus bautes théories trouvent leur appui ou leur condamuation. Les faits tout-()uissants excluent les tourbillons de Descartes, et reçoivent l'attraction de Newton. Ptolémée construit un système du monde très-ingénieux, un simple fait, la mesure du pendule aux pôles et à Fé* quateur, le renverse. Spinôsa lui aussi construit un système du monde , admirable de logique , plein de génie, il oublie un simple fait , la liberté, et voilà son œuvre ruinée. Toute science est au prix des systèmes, et tout système est au prix des faits. Si les faits ont autorité pour les condamner, ils ont une autorité égale pour les approuver. Que peut-on sans euxt Mstis avec eux, que ne peut-on pas 1 Et en tout, il n'y 9 point d'arbitraire.
U faut Tavouer : an delà des systèmes philosophiques, qui sont déjà un grand effort de l'esprit, il y a des problèmes insolubles. Mais est-ce donc que la science physique n'a pas les siens! La philosophie ne connaît pas tout ce qu'elle voudrait connaître ; elle l'avoue volontiers : nous pouvons décider si l'âme est de même nature que le corps, mais qui comprend la substance, le fond de Tune et de Vautre? Qui dira comment l'âme est logée dans le corps, comment elle agit sur lui et reçoit son action 1 Nous croyons à Dipq, mais quel philosophe pourra jamais compren* dre son infinité, son existence, sa science, sa puis-
sance créatrice et cette verlu qui le rend présent à la fois dans tous les points de rimmensité? Voilà notre Ignorance confessée. A leur tour^ que les savants dans les sciences physiques nous disent pourquoi les astres se meuvent plutôt en un sens qu'en l'antre; pourquoi chaque planète et chaque comète est inclinée sur l'édiptique justement d'un certain nombre de d^rés; ce que c'est que l'attraction, ce que c'est que le magnétisme, l'électricité, la chaleur, la lumière^ la sie, etc., etc. Philosophes et physiciens, les uns et les autres, créatures bornées, au delà d'un certain point nous sommes plongés dans de communes ténèbres, nous rencontrons une barrière infranchissable. Mais les uns et les autres marchons, tant qu'il y a de l'espace sous nos pieds, et ne nous reprochons pas mutuellement notre courage. Parce qu'il faudra s'arrêter un jour, s'ensuit-il qu'il faille rester en place? Voici de plaisants raisonnements: Je ne saurai jamais pourquoi la terre tourne de gauche à droite plutôt que de droite à gauche^ donc je me dispenserai d'en calculer l'orbite. Je n'expliquerai jamais la nature de la lumière, donc je renoncerai à découvrir coipment elle m'arrive. Quel mépris n'aurait-oa pas pour ce prétendu astronome et ce soidisant physicien ! Et ce raisonnementpci est-il moins impertinent : Je ne puis concevoir pleinement Dieu, son infinité^ donc je ne veux rien savoir de lui, de sa bonté, de sa sagesse, de sa justice ; je ne puis décrire positivement la vie future, donc je ne veux pas savoir s'il V a une vie future, et si les bons et les méchants
iAé ÉTUDES SUR LE XYllP SIÈCLE.
y seront distincts* Oui, en piiilosopbie comme en physique, l'inexplicable est le terme de toutes les explications, mais ici et là, il se trouve en deçà de ce terme fatal un bon nombre de vérités où Ton peut atteindre ; ici et là, il est absurde de ne rien tenter, parce qu'on ne peut pas tout. Le champ de la science n'est pas infini, mais tel qu'il est, il est vaste encore, et il y a quelque mérite à le parcourir ; si l'on ne peut franchir les limites, il y a quelque honneur à les toucher. Entre les deux pôles qu'ils n'atteindront jamais 9 les géographes ont eu de l'espace, assez pour fonder une science et immortaliser quelques noms.
En bonne équité, il ne faut point juger les sciences naturelles et la pbilosophie avec deux poids et deux mesures, mais, quelque part qu'elle se rencontre, respecter la raison qui, tantôt appliquée à un sujet, tantôt à un autre, aux corps visibles ou aux esprits invisibles, à l'univers matériel ou a la métaphysique, porte partout avec elle son immortelle vigueur.
Mais voici une nouvelle objection contre la métaphysi(|ue : elle est inutile à la vie. D'Alembert et les philosophes du xvut* siècle l'ont assez répété : la natures mis à notre portée toutes les vérités nécessaires à la vie morale , si elle nous en a dérobé quelquesunes, c'est qu'elles ne servent de rien dans la pratique, et peuvent être ignorées sans danger. U suftit, pour bien vivre, de croire à Dieu, à la liberté, à la morale ; ^ussi ces croyances nous sont naturelles, le reste est stérile.
âri'DE GÉI<StRALE. €HAP. iV. liS
Transportons la question sur un autre terrain. Oserait-on soutenir que les yérités physiques/ éloignées de noire connaissance, sont mutiles à la vie pliysique? Non, sans doute. A la rigueur, Thomme vivrait sans les ressources de Tindusirie. La nature prévoyante lui a donné des sens pour reconnaître l'objet qui lui convient, des membres pour s'en approcher et le saisir, des instincts qui Tin vi lent à certains mouvements nécessaires; mais ce n'est là que la vie brutale; pour la rendre plus délicate, il y fnit l'industrie, qui n'est que la science appliquée. Or, si quelques-uns des principes que cette science fournit sont faciles à découvrir, presque sous notre main, tous sont-ils de même? et des arts d'une inconteslable utilité ne sont-ils pas, plus d'une fois, le fruit de vérités profondément cachées? Le monde est vieui^ rîndastrie est d'hier. Longtemps médiocre et incertaine, eUe vient seulement de reconnaître son pouvoir, et tout ce qu'elle est, elle le doit à la physique^ à la chimie, aux mathématiques; elle a ses racines dans ces sciences, croîtra avec elles, et mourrait de leur mort. La nature nous a ici donné le nécessaire; le superflu vient de notre travail ; et c'est le cas ou jamais de refléter : Le superflu, chose si néces» saire!
Pareillement, la vie morale existe du moment que nous admettons Dieu, le devçir et la liberté : à la rigueur, il ne faut rien de plus ; mais est-il indifférent, pour la pratique du bien, d'ignorer ou de savoir quel est le rapport de Dieu avec le monde; comment
146 ÉTUDES SUR LE XVIII' SièCLK.
il l'a produit^ comment il le conserve; si ce monde n'a qu'une existence passagère ou une solide réalité ; d'où vient le mal; si ce mal aura un terme; s'il y aura une vie future, et ce qu'elle sera? Toutes les fortes doctrines morales, tontes celles qui ont remué le genre humain, ne se sontelles pas présentées appuyées sur des dogmes, disons le mot, sur des dogmes métaphysiques? Séparez la morale stoïcienne et la morale chrétienne de la métaphysique chrétienne et stoïcienne, il ne reste que des préceptes, fort beaux assurément, mais sans autorité et sans vertu. Si donc la morale est indispensable aux hommes, s'il la faut avec toute sa force, et si celte force est empruntée de la plus haute spéculation, aloi*s la morale entraîne la métaphysique, pour partager le même sort.
Un homme qui a assez raillé cette science, et qui en a ri si souvent avec d'Alembert, Voltaire, plus impartial que son ami, a eu son heure de justice : il regarde, en un endroit (l), les idées métaphysiques comme des choses qui font honneur à l'esprit humain. Ce sont des éclairs dans une nuit profonde. Et ailleurs, il la recommande par une raison qui peut nous toucher encore : «L'étude (f) des choses qui sont si fort au-dessus de nous rend les intérêts de ce monde bien petits à nos yeux, et quand on a eu le plaisir de se perdre daos l'immensité, on ne se soucie guère de ce qui se passe daos les rues de Paris. »
(I) Uttre à Frédéric, nS6. - (t) UMre à M- du fMbui, ITSS.
ÈtVÙE GiMBIIALV. CBAP. lY. 1 47
C'est un ion ches les sarants de mépriser la pirikv scyphie. Une seule infortnne a le don de les toucher. Ils passent près du bûcher de Yanini et de Bruno^ du cachot où languit dix-sept ans Campanella^ près d*Anaxagore, d'Aristote , de Télésio ^ qui fuient^ de Ramus qu'on assassine^ de Socrate qu'on empoisonne^ et ils disent : Ce n'est rien^ c'est un philosophe qui brûle, un réreur qu'on chasse^ un sophiste qu'on exécute; puis ils vont pleurer dans la prison de Gali^ lée. Vous TOUS trompez : ce qu'on exile, ce qu'on tue, ce qu'on brûle là, ce n'est pas un philosophe, un hraime de chair et de sang, c'est la raison. Vous ne l'aimec donc pas, car tous l'auriez reconnue. L'éternel ennemi que les puissances poursuivent, c'est le besoin de se rendre compte, Finstinct de réfléchir, la soif de la lumière, que cette soif t<Mirmente un philo*- 8ophe on un physicien, qu'elle agite le sein de Galilée ou de Bruno. Il n'y a qu'un soleil qui éclaire toutes choses, et il n'y a que deux sortes d'hommes, ceux qui le Toient et ceux qui ne le Toient pas, ceux qui l'aiment et ceux qui le haïssent. Ce soleil éclaire le monde des corps, des astres, des animaux et des plantes; il éclaire aussi, jusque dans ses dernières profondeurs, le monde de l'ftme, des pensées, des sentiments, des volontés impalpables; tous le Toulez pour TOUS seuls, TOUS Femprisonnez^ tous lui dérobez ta moitié de son empire. Prêtres de la raison, prenez bien garde qu'elle n'ait trop d'adorateurs!
Je comprends les philosophes du xviu* siècle aTilissant la métaphysique pour réhabiliter la tolérance :
i48 iTUDfiS SUB LE XVHI* SlidJC.
c'était le secret de vaincre ; révénement le prouva. Cette injustice est étouffée par la grandeur d'un combat héroïque soutenu pour une noble cause. Mais s'ils revenaient à cette heure que la tolérance est en vigueur^ ils rejetteraient une maiime devenue inutile^ el, partisans dévoués de la raison ^ prêts à la servir comme elle veut être servie , au lieu de la resserrer, ils travailleraient à l'étendre ; le fondement assuré , ils nous encourageraient à bâtir ^ ils mettraient les premiers la main à l'œuvre ; et^ pour être fidèle à la cause qu'ils ont défendue , ils se déserteraient euxmêmes.
Après la proscription de la métaphysique, ce qu'on trouve dans l'Encyclopédie n'étonne plus. Faut il expliquer les origines des choses^ les encyclopédistes trouvent à point quelque accident : la pensée et le sentiment naissent de l'impression d'un corps étranger sur nous , la société d'une rencontre dans les forêts , la religion d'un coup de tonnerre. Ouvrez la préface de l'Encyclopédie : a Différentes sociétés, engendrant différentes espèces de gouvernements, ont cherché à se distinguer les unes des autres par les lois qu'elles se sont données ; » autant vaudrait dire , pour expliquer la formation des divers organes du corps humain, que les nerfs ont cherché à se distinguer des veines, les veines à se distinguer des muscles , etc. « Les langues primitives n'ont sans doute été qu'une collection assez bizarre de signes de toute espèce ; » cela est déjà fort ; et ceci : « La musique qui , dans son origine, n'était peut-être destinée
ÉTOM 6ÉNÉBALB. CHAP. IV. 149
à représenter que da bruit^ est devenue peu à peu une espèce de discours ou même de langue , par laquelle on exprime les différents sentiments de rftme, ou plutôt ses différentes passions. » Est-ce ainsi que les rossignols ont fait leur éducation? D'Alembert voit partout l'effet de la réflexion^ des combinaisons, de rbabitude ^ il ne voit nulle part cette énergie intime et puissante qui bit explosion , cette vigueur native de Tâme , qui, travaillée par la conscience àe aa destinée , se crée soudain des instruments. S'il est naturel à l'homme de penser et de sentir , n'allex pas plas loin : la parole et la musique lui sont naturelles, n ne faut pas tant de temps , d'artifice , de calcul : que l'homme pense, il parlera; qu'il aime^ qu'il jouisse et qu'il souffle, il chantera.
La science même, la science à laquelle d'Âlembert a consacré sa vie, il en méconnaît l'origine. A l'entendre, « les hommes ont été d'abord avides de connaissances utiles; plus tard seulement, trompés dans leur espérance, il ont cherché à connaître, pour le plaisir de connaître. » La science n'est pas née ainsi; d'Âlembert se trompe. Pourquoi veut-on que l'homme primitif se tourmente à poursuivre les vérités utiles quand il n'a pas de besoins , ou quand il n'a d'autres besoins que ceux que la nature satisïBdt d'elle-même? Les fruits de la terre, l'eau des sources, les cavernes des montagnes , la chair et la peau des bêtes, voUà ce qui suffit à la vie phyrique de Thomme des premiers ftges , et pour longtemps, liais quand il n'a plus faim ni soif, quand
iSM) ETUDES SUB LB XYIU* 8UBCLB.
il a dormi , quand le corps ne demaade plus rien , il y a quelque chose eu lui qui demande encore. U voit le lever et le coucher du soleil ^ la lune qui croit et qui décroît , les étoiles qui s'allument et s'éteignent , il voit les tempêtes^ tous ces grands phénomènes de la nature^ si puissante dans sa jeunesse, il s'étonne , et la science nait de cet étonnement. Voilà sa vraie origine , son origine immatérielle , le premier culte , pur et désintéressé, que lui rendirent les hommes. Si la trace s'en était perdue dans le monde, d'Alem» bert n'avait qu'à descendre dans son âme pour l'y retrouver.
Cest là l'esprit des philosophes encyclopédistes. Ils n'ont pas assez connu ces deux forces qui sont en nous ou plutôt qui sont nous-mêmes, la raison et lo cœur humain, organes des vérités éternelles et des sentiments étemels ; organes que les excitations eilé* rieures mettent en jeu, mais ne créent pas, pas plus que la lumière ne crée la vue et l'air agité le son ; ils n'aperçoivent ni ces forces toujours agissantes, ni des forces plus délicates et qui n'ont plus leur première énergie, maintenant que la création est ache- Tée. Ils croient expliquer la religion : s'il n'avait pas lonné, si les hommes n'avaient pas tremblé, il n'y aurait pas eu de religion dans le monde ! Ils n'ont pas vu le sentiment religieux au fond de l'ftme : à l'origine il y est endormi, et, si on veut^ la foudre le réveille; mais au défaut de la foudre, le 8|)ectacle de la nature , le tH)nheur et le malheur de la vie, au*
KTUDK GÊNÈRALB. CHAP. IV. i5l
raieui suscité dans les esprits émus l'idée de Dieu qui conduit l'univers.
La classification est bonne, pourvu qu'elle ne prétende pas remplacer la vie; l'analjse est bonne, pourvu qu'elle reconnaisse en dernier lieu quelque chose qui ne s'analyse pas ; l'explication des choses est bonne, pourvu qu'on arrive et qu'on s'arrête à un principe qui ne s'explique point. Un savant dissèque un corps humain, et, ce corps disséqué, il dit : je liens l'iiomme; vous vous trompez : l'homme n'est pas l'estomac^ les poumons; il est la vertu de respirer et de digérer, il est la vie qui met ces organes en mouvement et s'entretient par eux. Notre savant se reprend alors, il observe comment l'estomac digère, comment les poumons respirent, comment les artères et les veines conduisent le sang; il voit l'aliment qui tombe dans l'estomac, l'air qui entre dans les poumons, le sang qui tombe dans le cœur, et il dit : l'aliment, Tair et le sang meuvent la machine humaine ; voilà le principe de la vie. Eh ! non ; ce que TOUS nommez là n'est que l'occasion du mouvement, et la vie est la vie.
Les philosophes du xvni* siècle ont tout connu, excepté le je ne sais quoi. Préoccupés de mettre de l'ordre dans la connaissance, ils classent avec le plus grand soin les phénomènes de l'esprit, puis ils donnent à une collection un nom, raison ou sensibilité, comme une étiquette; ils y voient des provinces de telle ou (elle étendue, pas assez des puissances de teUe ou (elle vertu, les organes de la vie dans un être
152 ÉTtDES SUR LE XVIIl* SIÈCLE.
qiiî^ par eux, ya à sa fin. Ils s'admiraient dans ce bel arbre de V Encyclopédie, qui porte sur ses branches toutes tes sciences diverses. Leur classiflcation distingue tes choses comme la neige distingue les objets : elle les isole et tes glace.
Il est yrai que Rousseau , dans la Profeman dé foi, Voltaire, dans des passages, Turgot et plusieurs autres, ont bien parlé de la raison, surtout de la conscience morale ; mais on ne rencontre nulle part cette ferme théorie de la raison qui doit tout commencer et tout remplir. Descartes Tavait fondée, sans être compris, Kant (1) et les Écossais allaient bientôt la développer; mais la meilleure philosophie française n'en avait que le pressentiment, et la philosophie commune n'était pas de cette force. Quant à la science morale, surtout à la détermination des devoirs particuliers, il fallait l'expérience (2) de la vie intérieure et de la vie privée, qui ne devait venir que plus tard.
La haine porte malheur. La haine des révélations a porté malheur à nos philosophes. Ils abaissent à dessein la philosophie ; ils $e tiennent obstinément à terre, et ne veulent pas monter au ciel, crainte d'y trouver la religion. La croyance essentielle des reli* gions est la croyance à l'invisible , à bien , à la vie future ; c'est là qu'est proprement toute leur puissance : elles s'appuient sur l'autre monde pour re-
(1) Voir 8ur Kant les travaux de M. Barni. — (2) Voir le livre du Devoir de H. iules Simon.
ÉTIJDB GBKBBAIE. CUAP. IV. J53
muer celai ci. Qui veut anéantir leur pouToir doit doD€ Tattaquer dans sa source et retrancher ou ébranler la foi dans l'invisible. C'est ce que firent alors beaucoup de philosophes, par cet instinct de la haine plus sûr que tous les raisonnements.
n y a deux moyens de combattre ses adversaires. On peut prouver que tous leurs principes sont faux, que nulle de leurs opinions n'est raisonnable, qu'il n'y a dans leurs doctrines rien de solide, rien de prali^le; on peut encore, discernant dans ces doctrines le mal et le bien, rejeter le mal, garder le bien, et en faire son profit. La première sorte de polémique a quelque chose défier, d'impétueux, de puissant, d'inexorable , qui sied à la passion. Les hommes ne consentent pas aisément à dire qu'il y a de la raison dans leurs adversaires; ils croiraient, par un tel aveu, se condamner eux-mêmes. L'esprit de mesure et de justice n'est pas l'esprit de combat.
Et bien à tort, car dans ce combat4à être juste est le seul moyen de vaincre. Ce qui fait vivre une doctrine, c'est ce qu'elle renferme de bon : une idée, un sentiment ailleurs négligés. Tant qu'il restera dans cette doctrine un atome de vérité, elle sera comme lai impérissable. En vain vous abattrez tout ce qui s'y trouve de faux, vous n'aurez frappé que Textérieur , que le corps ; l'&me vous échappe , elle se joue au milieu de ces débris , et, i)ar sa vertu divine, elle se ISiiit bientôt un autre corps qui défie de nouveaux ennemis. Dites quelle parcelle de vérité s'est jamais perdue dans le monde! dites quand on a vu une étin-
i 5i ÉTUDES SUR LB XVUI* SUÈCLB.
celle de fea céleste s'éteindre 1 Bien des principes ont lutté ^ depuis qu'il y a des hommes; les succès de ces luttes différentes ont été différents ; la vérité a eu ses bonnes et ses mauyaises journées ; mais qui oserait penser qu'une de ces raauTaises journées a été la dernière ; et qu'elle reste sur le champ de tataille !
La tactique est donc Tideuse^ et de plus c'est une contradiction flagrante. Â leurs yeui , la rérélation n'est |)a8 la révélation ; elle est Vesprit humain qui se méconnatt. Quand ils la frappent, ils frappent donc Tesprit humain. Pour eui, il n'y a qu'une seule source de yérité. la raison, tantôt réfléchie , ayant conscience d'elle-même, opérant au grand jour avec les procédés scientifiques, tantôt naïve, mystérieuse, ignorant sa vertu, et, comme elle ne retrouve plus les chemins où elle a passé, se croyant tombée du ciel dans la -vérité. Qu'elle ne se reconnaisse plus ellemême, on le conçoit; mais comment ne la reconnaissentrils pas! 8i c'est le même esprit humain qui engendre fbute doctrine , ici sous le nom de philosophie, là sous le nom de religion, pourquoi s'en prendre aux noms , s'irriter contre un mot, et ne pas respecter, sous quelque apparence qu'elle se présente, la raison, mère de toute vérité î
U existe un fleuve qui, à une certaine distance de sa source, se partage en deux branches, dont l'une poursuit à ciel découyert, et l'autre s'enfonce sous terre. Cette eau qui coule dans Tobscuriié n'est-elle plus à ce fleuve? Et quand elle reparaît à la surfiice , a-t^l le droit de la renier? Que fait le titre au fond
iXUDB GENERALE* CHAJt. IV. il>5
des choses ? Et si quelqu'un doit s'en laisser étonner, est-ce le ptiilosopbe y qui a la prétention d$ négliger Tapparence pour s'attacher à l'être?
Quoi ! parce qu'il y a des révélations, je m'abstiendrai de croire en Dieu! Parce que, selon des récits , Dieu a parlé du sein des nuages et des éclairs, je refuserai d'écouler la Toii secrète de l'invisible raison qui me parle d'un être parfait, cause première, soutien de mon existence bornée , ordonnateur du monde, punisseur du crime , appui de la vertu ! Parce que les religions me donnent une âme, je voudrai n'être qu'un corps! Parce qu'elles me promettentrimmortaliké, je me retrancherai les longues espérances! Parce qu'elles décrivent un paradis et un enfer, lieux de délices ou de supplices pour les bons et les méchants , je déciderai que la mort termine la grande querelle du vice et de la vertu, et que les saints et les scélérats seront égaux devant le néant !
Ces philosophes sont étranges. Ils nous disent : Toici une analyse (i) de la sensation, une définition de la liberté , des conseils d'hygiène morale , un mot sur Dieu , l'assurance qu'il ne se mêle pas des choses humaines, la déclaration qu'il est incompréhensible, on préservatif contre la croyance aux esprits et aux chimères; allez et vivez. Et on va tant que la route €st belle, tant qu'on ne rencontre pas la douleur «t la mort ; mais elles viennent un joiir : et voilà de quels secours nous sommes munis contre leurs
:i) EUmetUsde pkUosopiUe, pw d'Alembert, t7&2.
ir»6 ÉTLDBS SUR LE IVIII* SIÈCLE.
rudes assauts ! voilà tout ce qu'on nous donne pour surmonter les douleurs du corps et les tristesses de Tesprit! en Toilà pour remplir une âme à qui le monde a manqué , pour consoler un cœur trompé dans ses affections ? c'est Tinvincible armure qui défie les atteintes des passions^ le cbarme contre les séductions des désirs qui s'agitent dans notre sein, la force pour supporter les injustices, le mot d'encouragement que nous disons à ceux qui s'en vont, et que nous nous répétons à nous-mêmes au suprême ins* tant, la leçon que la tendre mère trouve au plus profond de son cœur!
Froides abstractions, pâle sagesse, qu'êtes-vous à la vie? Vous êtes pour les temps où il n'y a pas besoin de sagesse; vous n'éclairez pas, vous n'échauffez pas les jours sombres, plus nombreux , hélas 1 que les beaux jours! Quand l'homme a besoin d'un appui, il vous rejette, il va chercher un de ces ignorants, fidèles compagnons des tristes pensées, qui ne savent, pour toute science , que ces vérités vieilles comme le monde : l'homme aime, l'homme souffre, l'homme meurt, et il y a au-dessus de lui quelqu'un qui tient compte de ses souffrances.
Vous ne suffisez pas à la douleur ; vous ne suffisez même pas à la joie. Par delà l'émotion des sens , il y aune émotion, intime, indéfinissable, que ceux-là seuls ressentent qui relèvent et étendent les affections terrestres par la foi dans l'invisible et dans l'avenir éternel.
VEncyclapédie était pour les grandes personnes;
STUDB GÉ:«ÉIIALE. CBAP. IV. 157
Raynal, en 1 775^ fait un Catéchisme pour les enfants, commençant par ces mots : « QuMl est doux d'exister^ de penser, de sentir ! J'existerai pour obéir à la nature, etc., etc; Couvrirai le matin mon cœur à la joie d'être. » Le reste en principes de la plus grande hauteur et en apostrophes.
Le malheur d'une encyclopédie, c'est qu'elle apporte inévitablement des mécomptes: elle ne donne que le premier nom de chaque chose, et on lui demande le dernier. Puis elle est toujours à refaire. Dès 4782, on publiait YEncyclopidie méthodique, l'ancienne dans un ordre nouveau, par ordre de matières, en même temps on réformait et on ajoutait des travaux de premier ordre, comme celui de Quatremère de Quincy sur l'architecture. Depuis, nous avons encore vu l'Encyclopédie nouvelle, restée inachevée, œuvre d'esprits chercheurs et indépendants qui ont soulevé bien des problèmes ; eiV Encyclopédie moderne, qui éclaire si nettement tant d'objets. U ne fout pas oublier une entreprise moins vaste, le Dictionnaire des sciences philosophiques qui n'a prétendu donner que ce qu'il y a de plus constant^sur chaque matière, avec ce mélange d'érudition certaine et d'observation scrupuleuse qui caractérise l'école philosophique de notre temps^ la science (1) soutenant la réflexion, et la réflexion éclairant la science.
(1) Voir en ce genre : YBistoire de V école d'Alexandrie deU, Vacherot, et la Théorie des faeuUés de Vdme, de M. Ad. Ganiier.
158 ÉTUDES SUR LB XVIll* SIÈCLE.
Le chef de la phalange encyclopédique est d'Alein^bert : fils naturel de madame de Tencin et du commissaire d'artillerie Destouches^ il fut déposé^ à sa Baissance^ sur les marches de Téglise de Saint-Jeanle-Rond, et recueilli par la femme d'un vitrier nommé Rousseau. Il fut reçu à l'Académie des sciences en i74i^ publia en 1758 l'artide Genève, qui fit tant de bruit. Il y disait que les ministres de la religion de ce pays étaient sociniens^ à quoi ceux-ci répondirent |iar une déclaration ferme; et il souhaitait à Genève des spectacles^ à quoi Rousseau répondit par sa fameuse lettre. 11 obtint^ en 4765^ de l'Académie des sciences, la pension de Clairaut. Son père lui laissa en mourant une rente de i200 francs, et le recommanda à sa famille qu'il vit régulièrement. Sa mère l'oublia tout à fait dans sa vie et à sa mort Tout le monde a entendu raconter l'anecdote suivante : « Quand il fut célèbre, madame de Tencin désira le voir, peu de temps avant son départ pour la Russie. U ne voulut aUer au rendesvous qu'accompagné de sa nourrice, et fut très-froid. Madame de Tencin, déconcertée, lui dit : « Mais je suis votre mère. » — « Vous^ ma mère ! non, la voici; je n'en connais point d'autre.... » et il s'élança sur madame Rousseau, qu'il embrassa et qu'il arrosa de aes larmes. Madame Suard, son amie et sa confidente, lui demanda si ce fait était vrai. • Ah ! dit-il. Jamais je ne me serais refusé aux embrassements d'une mère qui m'eût réclamé : il m'aurait été trop doux de la recouvrer. »
6rUDB OtafitALB. CUAP. IV. i50
A son retour de Berlin, où le roi de Prusee Ta- ▼ait excédé de courses et de traYâux, il retint habiter son premier domicile. Son logement était fort petite INrivé d'air et très-malsain. Il y fit une grande maladie et ne dal son salut qu'aux soins de M. Bou^ard^ Ge ne furmt que les Tives instances de ce médecin qui purent le déterminer à quitter la demeure de sa nourrice et à en choisir une plus sataibre. A la mort du vitrier Rousseau^ ses petits-enfànts firent apposer les scellés ches lui et tracassèrent inhumainement sa Teuve au sujet de la succession; d'Alembert apprend ces procédés odieux y il accourt chez sa nourrice et lui dit : « Laissez tout emporter par ces indignes, je ne i^ous abandonnerai point. » Il a tenu religieusement sa parole jusqu'à la mort de cette bonne femme.
n reftisa la présidence de l'Académie de Berlin, mais, en 1754, il accepta du roi de Prusse une pension de iSOO liyres. U refusa les i 00,000 livres de rente que lui fit offrir Timpératrice de Russie pour se charger de l'éducation de son fils. L'impératrice lui écrivit en vain la lettre la plus flatteuse et la |dus pressante, que l'Académie inscrivit sur ses registres.
n mourut de la pierre à la fin de 1783. Dans ses souffrances, il disait : < Us sont bienheureux ceux qui ont du courage, mais je n'en ai pas. » Le curé de la paroisse étant venu le visiter, il le renvoya au lendemain et mourut la nuit. Il fut porté directement au cimetière; l'archevêque ne consentit jamais
i60 ÉTUDES 8CR LE XVltl* StBOLfi.
à aucane cérémonie. 11 ne laissa pas de fortune; il avait eu environ 14,000 livres de rente, mais en pensions, et il en employait bien un tiers en bienfaits.
L'influence de d'Alembert reposait d'abord sur sa réputation de géomètre. Quand les géomètres daignent s'occuper de nos affaires, nous leur ac* cordons volontiers beaucoup de crédit : il semble qu'ils portent avec eux la certitude. Cela ne lui suffit pas : il s'établit dans l'Encyclopédie et dans deux académies, là écrivant le Discours préliminaire et les Avertissements, parlant comme secrétaire perpétuel à l'Académie française, représentant ainsi la philosophie devant le public, et, dans les deux académies, conduisant la phalange philosophique, fermant les portes aux ennemis, les ouvrant aux amis.
En même temps, il était homme du monde, et soutenait là l'autorité puisée ailleurs. « Sa conversation particulière offrait tout ce qui peut instruire et délasser l'esprit. Il se prêtait avec autant de facilité que de complaisance au sujet qui pouvait plaire le plus généralement ; il y portait de la bonhomie et de la naïveté avec un fonds presque inépuisable d'idées et d'anecdotes et de souvenirs curieux ; il n'est pour ainsi dire point de matière, quelque sèche on quelque frivole qu'elle fût en elle-même, qu'il n'eût le secret de rendre intéressante. 11 parlait très-bien, contait avec beaucoup de précision, et faisait jaillir le trait avec une grâce et une prestesse qui lui étaient particulières. »
ÈTLDE GÉNÉRALE. CHAP. IV. i61
n ayait des mots d'humeur très-piquants. Il disait un jour : « qu'un état de vapeur est un état bien fâcheux, parce qu'il nous fait voir les choses comme elles sont, v Une autre fois : « Qui est-ce qui est heureux ? quelque misérable. « De Boileau dégoûté des querelles jansénistes : « Il se coucha un jour indiCTérent et se réveilla raisonnable. » Il avait la répartie vive, témoin celle-ci à l'abbé Trublet qui lui confiait qu'en prêchant aux femmes de Saint-Malo, il avait fait tourner toutes les têtes : « C'est peut-être de l'autre côté. » Et celle-ci à Fontenelle^ lorsqu'il alla lui demander sa voix, a Monsieur^ dit Fontenelle, lorsque quelqu'un se présente pour être reçu à l'Académie, nous faisons une raison composée de l'âge et du mérite. Cela est très-juste^ répondit d'Alembert^ pourvu que la raison soit composée de la directe du mérite et de l'inverse de l'âge. » Voici ce qui est moins géométrique : « La philosophie s'est donné bien de la peine pour faire des traités de la vieillesse et de l'amitié, parce que la nature fait toute seule les traités de la jeunesse et de l'amour, »
Grimm appelle finement d'AIembert a le Fontenelle de nos jours v^ gardant sans doute les ditTérences. Tous les deux sont géomètres, d'AIembert, dit-on, bien supérieur; âmes froides, Fontenelle l'emportait; esprits froids, philosophes, douteurs en métaphysique^ admettant du reste la vérité et la servant de même façon, prudents, mesurés, discrets, Fontenelle à l'infini^ d'AIembert, plus capable de s'échapper et sous main très-remuant; tous les deux hommes du
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monde, causeurs Irès-spi rituels, Fontenelle de génie en ce genre; comme écrivains, tous les deux secs, au fond, mais tâchant d'égayer cette sécheresse par des agréments étrangers; enfin tous les deux ayant échappé à leurs défauts, Fontenelle dans les Éloges des savants, d'Alembert dans sa Correspondance avec Voltaire et Frédéric, et dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie. On peut encore répéter aux jeunes gens les conseils qu'ils leur donnaient; Fontenelle : « En écrivant, commencez toujours par vous entendre vous-mêmes; » d'Alembert : « Sur toutes choses, n'oubliez jamais dans vos compositions ces deux mots : d'où viens-je ? où vais-je ? «
Comme écrivain, il se souvenait trop du causeur, il courait après l'anecdote et le trait, après l'historiette et la pointe. La conversation et les livres ont chacune leur mouvement. La conversation se promène , elle va au but par toutes sortes de détours, ou change de but, ou n'en a point; les livres veulent arriver, leur objet est fixe, ils y tendent par le plus droit chemin ; leur beauté essentielle est le progrès des idées et l'ardent effort; après cela, l'imagination, l'émotion, l'esprit sont bien venus, mais il faut qu'il viennent d'eux-mêmes etqu'ils n'interrompent point; comme les grandes routes rencontrent dans leur in* flexible parcours des beautés qui délassent et charmcBt le voyageur. Il y avait bien des morceaux qui ne réussissaient pas à l'Académie française, la manière dont fut accueilli l'Éloge de Saint-AtUaire le dégoûta de lire en public : « Il avait adopté, dit Grimm, dans
ses derniers Éloges^ un Ion de fomiliarité pres(|ae niaise. » Jamais du reste, Grimm ne lui avait reconnu, dans les jugements qui sont du ressort du goût et des arts, « ce tact qu'on cherche en vain de remplacer à force de raisonnements et de principes didactiques. » U soutient par exemple , dans ses Riflejcions sur la poésie , que si un morceau de poésie traduit ne se soutient pas dans la traduction comme dans l'original, c'est qu'il n'a pas de valeur. U préférait une farce à V Orphie de Gluck, ce qui indigne son amie. n avait l'art de lire et de faire valoir imr là des morceauiquiàTimpression paraissaient faibles, comme ils l'étaient. « Son art pour bien lire, ditM°^ Necker, n'est que celui de bien ponctuer. Il s'arrêta dès qu'il veut faire effet , et il élève un peu la voix sur le mot qu'il cherche à faire applaudir, mais par nuances et presque imperceptiblement. »
Grimm lui reproche, et avec raison, d'avoir trop goûté les applaudissements des séances, un moment très-courues, de l'Académie. Q y a un genre académique qui demande une façon ingénieuse de penser et de dire, une élégance raffinée, une grâce polie,' un grand art des nuances, par moments de l'éloquence, et même de la simplicité, pour varier les tons, enfin un esprit qui emploie ces qualités sans en être dupe et en leur restant supérieur. U se propose de plaire , et il plaitau beau monde qui cherche dans les séances un spectacle et une fête. Ceux qui visent là, sans avoir la mesure re(|uise, tombent dans le précieux ; ceux qui, au lieu de plaire, veulent frapper, donnent
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dans la pompe , dans la grosse éloquence ; ceux qui, au lieu de frapper ou de plaire ^ veulent amuser , l'essaient par les mots et les historiettes plaquées. Si en outre ils n'ont pas assez de tact , ils parlent partout comme ils parlent là. ^
Les Mélanges de Kttérature et de morale en entier, un grand nombre des fioge^, péchaient bien fort par cet endroit ; on trouve de ces tristes agréments jusque dany éloge funèbre de M^^'de Lespînasse. Dans V Essai mr les gens* de lettres, le sentiment de sa dignité, et , dans le Discours préliminaire de VEncyclapédie , la grandeur du sujet, qui n'est pas moins que l'enchaînement des sciences et le progrès de l'esprit humain, l'a soutenu.
Condorcet avoue , dans son Eloge , qu'il était âpre , dénigrant , exclusif, mais il appelle aussitôt cela : véracité , franchise et zèle.
Il montra les qualités d'un chef de parti , exprimant les vérités les plus hardies avec une grande mesure , et déployant dans le ménagement des intérêts communs une activité et une habileté extraordinaire. Il était bien , comme parle Grimm , « le chef visible de l'Église dont Voltaire fut le fondateur et le soutien. » n était plus propre à cette place que Voltaire même , absent de Paris, inégal, insaisissable, déconcertant tout le monde et jouant plus d'une fois ; mais aussi il fit de l'Église une secte , de la philosophie un parti , pour courir les chances des partis et des sectes. En i780, les Mémoires secrets racontent qu'il avait trois fois par semaine des assemblées, sous le nom de con-
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TersaiicfnSy et que tout ce qu'il y avait de plus illustre s'y rendait. Il n'était pas rare de voir vingt-cinq à trente carrosses à sa porte. Vers la fln de sa vie, son œuvre se dissolvant, pour avoir l'air de conduire encore les esprits 9 il se mettait à la tête des opinions puissantes, et il mourut à temps. Son éloge ayant été proposé au concours par l'Académie française pendant deux ans, pas un ouvrage ne fut présenté.
Condorcet , successeur de d'Alembert comme secrétaire perpétuel, représente dans l'école le fanatisme philosophique. On ne le connaît pas d'abord ; il avait une figure d'une grande douceur; « son caractère, dit Grimm , ne dément pas sa figure, et ses amis l'appellent, par excellence, le bon Condorcet. » Plus tard c'est autre chose. À propos d*un livre anonyme , Grimm écrit : « On reconnaît l'auteur à cette précision d'idées qui caractérise sa manière d'écrire, et à cette amertume de plaisanterie qui, mêlée aux apparences d'une douceur et d'une bonhomie inidtérables, l'a fait appeler, dans la société même de ses meilleurs amis, le mouton enragé. » Chénier appelait cela ses petits coups de stylet empoisonné. M"* Suard lui rend bon témoignage : « On pouvait dire de lui tout le mal qu'on voulait; il restait indifférent; mais il devenait comme un lion si on attaquait les principes ou la personne de ses amis. 11 n'en aimait beaucoup que quatre, MM. Turgot, d'Alembert, la duchesse d'Enville et nous. »
n se fit connaître en 1773 par ses Éloges des académiciens morts de i666 à i699, époque où Fontenelle
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commence. On trouvait que ces éloges manquaient d'intérêt^ de lumière et de vie ^ on regrettait Fontenelle. La Lettre (Tun théologien à Fauteur du Dictionnaire des trois siècles (1 774) , Tabbé Sabatier^ attribuée à Voltaire , pour sa gafté et sa malice , le mit dans un jour tout nouveau. 11 donna son Commentaire des Pensées de Pascal y et fut reçu en i7&2 à l'Académie Française, grâce à d'Alembert. En i786 , il fit Y Eloge de Turgot. En i788 , il défendait à la fois la liberté absolue de conscience et l'admissibilité des femmes aux emplois publics.
n avait écrite dans la préface de V Homme aux quarante éeuSy « que ce n'est point en bouleversant le monde, mais en l'éclairant^ qu'on peut espérer de trouver le bien-être et la liberté, y» C'était l'ami de Voltaire, de Turgot et de d'Alembert qui parlait ainsi. En outre, il était ennemi de la peine de mort; même il renonça à la chasse comme plaisir; quand il fut député, on remarque qu*il ne s'opposa à aucune loi de spoliation ou de sang. Le plus qu'il fit fut de condamner Louis XVI « à tout, hors la mort, v C'est quelquefois la faute des hommes modérés de s'effacer dans des moments où se fait quelque justice publique : Us croient qu'elle est nécessaire et qu'elle ne peut s'exécuter par leurs mains ; ils ont grand tort^ c'est alors au contraire leur moment, lorsqu'il faut empêcher la justice de devenir injuste, de se faire haïr et de se perdre elle-même. Mais Condorcet était un fanatique du progrès, et il ne faut demander la mesure à aucun fanatisme.
ÉTIDE GÉFliRALE. CHAP. tV. f 67
On connaît sa fin tragique^ comment proscrit par la Convention^ errant^ affamé dans les bois de Glamart, il fut arrêté et s'empoisonna. On ne peat se rappeler, sans en être tonché, qu'avant cette fuite^ dans la retraite de Paris où il cachait sa tète, il composait son Tableau des progrès de VesprU Atnnotn, confession d'espérance indéfinie poar la durée de la vie^ le progrès physique, intellectuel et moral de l'espèce humaine, au milieu d'un bouleversement social sans exemple, en face de Técbafaud.
La philosophie de VBncffelapidie se maintenait dans de certaines limites ; deux hommes, je ne parle que des hommes en évidence, la poussèrent à bout : Helvétius et d'Holbach.
Belvétius fermier général à vingt -trois ans, voluptueux et riche, aima des femmes qui ne pouvaient pas lui donner un grand respect pour Famour, entr'autres one sorte de monstre, une femme athée, qui se piquait de l'être. Il était en amour, de la doctrine de Buffon. Il passa sa jeunesse dans les plaisirs, qu'il ne quitta jamais entièremmt; il ne s'en refusait aucun, on assure même qu'il dansa une ou deux fois sur le théâtre de l'Opéra, sous le masque, à la place du fameux Dupré. Un jour il désira briller par de meilleurs talents. Séduit par le succès de Haupertois, qui avait mis la géométrie à la mode, il se fit géomètre, et réussit médiocrement; aussi bien Bfaupertuis quittait la France (1745), et il y avait longtemps qu'on aimait la géométrie pour raimer longtemps encore. Il passa sans transition
de la géométrie à la poésie^ de Maupertuis à Voltaire, et pablia un poème du Bonheur auquel on fit un succès; puis il passa à la philosophie. «^ Mon ami, disait-il à Colley la poésie est actuellement passée de mode, c'est la philosophie seule qui donne aujourd'hui la grande célébrité. » VEsprit des lois venant à paraître (1749)^ ce fut toute une révolution dans rame et la vie d'Helvétius. Il résigna (1750) la place de fermier général, quitta la vie dissipée, se maria à une femme pauvre mais distinguée, mademoiselle de Ligneville, s'enferma dans ses terres, se livra à l'étude, rêva un ouvrage qui serait en philosophie ce que VEsprit des lois était en politique, et lui ouvrirait l'Académie; il sortit de là en 1758, avec le livre de l'Esprit, qui fut condamné par la Sorbonne, le pape, le parlement et tout le monde. Buffon disait qu'il aurait dû foire un bail de plus et un livre de moins. Il tomba de si haut un peu bas : il devint, dit-on, un peu cynique. Sur l'invitation de Frédéric, il fit, en i765, le voyage de Potsdam. il continua de travailler, et laissa à sa mort le livre de l'Homme, où il prouvait que toute la diversité des esprits et des caractères vient de l'éducation, sur laquelle les lois et les gouvernements peuvent tout. Ce livre, publié en 1773^ ne se répandit que très-peu et fut mal vu. HelvéUus estimait peu les hommes, n'en exigeait pas grand chose et ne se fftchait guère contre eux. Facile pour les individus, il était sans pitié pour les auteurs des maux publics, les pendait et brûlait sans miséricorde. D'un commerce é^l, il s'attacha par
ÉTUI» GÉNiaALB. GHAP. IT. 160
des bienfaits Marivaux et Saurin. Mamaux, reconnaissant pour son bienfaiteur^ n'admettait pas sa doctrine et lui résistait souvent. Saurin, lors du grand orage contre Helvétius, lui dédia publiquement une de ses pièces de théâtre.
Lors de la publication de YEiprU, le déchaînement fut universel, le livre supprimé par arrêt du conseil d'État du roi, comme scandaleux, licencieux, dangereux, Tauteur, qui possédait à la cour la charge de maître d'hôtel de la reine, forcé de se rétracter publiquement, ce qu'il fit dans une lettre adressée à un jésuite, et, cette démarche n'ayant pas paru suffisante, forcé à une seconde rétractation qui le couvrit de honte. Le censeur Tercier, employé aux affaires étrangères, qui avait examiné et laissé passer le livre, perdit sa place. Helvétius l'oublia. On les chansonna tous les deux assez joliment :
Admirez tous cet auteur-là,
Qui, de r Esprit, intitula
Un livre qui n'est que matière,
Laire, Lanlaire, etc.
Le censeur qui l'examina.
Par habitude imagina Que c'était aflCeiire étrangère,
Laire, Lanlaire, etc.
L'alarme une fois donnée, tout fut suspect, et pendant longtemps la philosophie, pour passer, dut se fah^ bien petite. Buffon, qui imprimait alors le sep-
i70 ÉTUDKS SUR LE XVIH* SIÈCLE.
tième volume de son Hislaire naiurdU, fut obligé d'y mettre plusieurs cartons^ avant de le taire paraître. Deui ans après encore, on regardait la philosophie comme la source de tous les maux publics^ on lui attribuait la perte de l'ancien esprit militaire, et les défaites de Rosbach et de Minden. Plus lard, Voltaire disait, dans la troisième épttre du grand apôtre à son fils HeWétius : « Àh I si vous nous aviei consulté quand vous donnâtes votre saint ou>vrage! »
Une centaine d'années auparavant la Rochefoucauld avait publié, sans ces orages, des Maximes qui ont bien qudque parenté avec le livre de l'Esprit ; nous ne parlons pas de la forme : sous ce rapport^ il 7 a peu d'auteurs qui puissent être rapprochés de la Rochefoucauld; et le pauvre Helvétius n'en est pas là; mais enfin le fond est le même. Était-on plus sévère au xvnr siècle qu'au xvu* ? La Rochefoucauld ne prétend peindre que la société, et encore ne dit-il pas queies hommes agissent iwjoun dans leur intérêt, il dit iouxmit, tréssouvtnt ; ce qui permet l'exception, où chacun se place. D'ailleurs, n'y eûlil pas une seule personne qui fût désintéressée, encore pourrait-on Têtre ; on lit dans l'Ecriture : « Tout homme est menteur, » on n'y lit pas . « Nul homme ne peut être vrai. » Il y a bien longtemps qu'on dit à la société du mal d'elle-même, elle ne s'en fâche pas et on ne lui apprend rien ; mais, quels que soient les hommes, l'homme est ce qu'il est; les hommes sont égoïstes, l'homme est
ÉTVH emÊsMAa. chap. ir. 171
capable de désintéressmtent; eU aussi mal que nous pensions de noos^ nous pemous hatttenfttnt de rftme humaine , qui yaut inieax (|ue noQs sans doute ; nous ne souffrons pas qu'on la calomnie ; tandis qu'on espère nous flatter en nous prouTant qu'il n'y a rien de mieux que ce que nous sommes, on se trompe, nous protestons et nous retrouYons en nousmêmes dans notre raison et notre conscience la noble figure de l'homme, pour nous accuser et nous relever. Voilà ce qu'Helvétius n'a pas compris.
D'Holbach publia le Système de la naiure en i770, sous le pseudonyme de Mirabaud. C'était l'athéisme pur. Voltaire, qui détestait cet ouvrage comme fluix et funeste à la philosophie, écrivait : « Ce maudit Système de la nature a feit un mal irréparable : on ne vent plus soutTlrir de cornes dans le pays, et les lièvres sont obligés de s'enfair, de peur qu'on ne prenne leurs oreilles pour des cornes. » Le parlement et le clergé frappèrent le Système de la iMture ; Voltaire, le rot de Prusse lui-même, Tallemand HoUand, dans un bon livre français, le réfutèrent, la Condamine, dans une pièce de vers où se trouvent ceux-ci :
Et je voudrais que l'Être tout-puissani. Auteur de tout et de mon existence.
N'eût aucun but, aucune volonté.
Tandis qu'il m'a donné l'intelligence.
17t ÈTODBS SUR LB XVUl* 81*€U.
Qu'il n'en eût point, lui qui m'en a doté ! Mais supposer qu'une aveugle matièrey De tout eflét est la cause première, A ma raison répugne et contredit, ici rabsiu*de, et là l'inexplicable.
Par deux écueils je me vois arrêté ; Il faut opter : l'absurde est incroyable. Je m'en tiens donc à la difficulté.
En te laissant à toi Tabsurdité.
D'Holbach, sans s'émouvoir, publia à la suite le Ban set», i772, le Système social, 1773, et la Morale universelle, i77€. 11 y avait progrès. Grimm dit du SytUme soeial : « C'est le Système de la ncUure, dépouillé de ses idées abstraites et métaphysiques ; c'est l'athéisme mis à la portée des femmes de chambre et des perruquiers; c'est le catéchisme de cette doctrine écrit sans prétention, sans enthousiasme, d'un style simple et concis, parsemé d'apologues pour l'édifleation des jeunes apprentis athées. 11 y a des gens qui, sans se dispenser d'être fort catholiques, trouvent ces livres d'un extrême danger, et regardent leur multiplication comme un symptôme effrayant. Moi, je ne leur trouve d'autre danger que l'ennui : tout cela commence à être si rabattu, qu'on en est excédé. »
Le Système de la nature avait fait grand bruit, et de plus avait réussi. Pour ceux qui aiment la simplicité, il n'y avait rien de plus nmple : avec de la matière et du aiouvement, mouvement ôt^mel à la
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matière, Tauteur faisait les frais de la création ; on ne pouvait guère à moins. Le Système social et la Morale umverselle ne réassirent pas ainsi. Grimm, qui le constate^ Tattribue à ce que le premier ouvrage délivre les hommes de règles qui gênent, tandis que les deux autres prétendaient en donner. Gela peut être ; mais ne sait-on pas aussi ce qu'il y a de bizarre dans le procédé de d'Holbach? Il me dit que je ne suis |)as libre, et aussitôt après il ajoute : faites ceci, ne faites pas cela. Je suis donc libre alors, et, si je le suis, parlez- moi comme à un être libre, non pas d'agréments et de convenances, mais de devoirs et de droits; sinon laissez-moi vivre comme je peux^i selon ma constitution qui n'est pas la vôtre, et sous l'avertissement des deux moniteurs par qui la nature me parle plus clairement que les philosophes, le plaisir et la douleur. Quant aux sociétés humaines, elles marchent comme les sociétés des astres, beaucoup moins bien, mais aussi fatalement ; il est ridicule de leur donner des lois comme si elles n'en avaient pas, et leur prescrire un régime contre les aecousses et les chutes, c'est prescrire un régime à la terre pour ne pas trembler, aux aérolithes pour ne pas tomber.
Par sa philosophie il devait aimer les sciences physiques; aussi il traduisit de l'allemand les ouvrages qu'il regardait comme les meilleurs sur l'histoire naturelle et la chimie, et contribua beaucoup aux progrès de ces connaissances. Ces traductions anonymes sont du milieu du siècle.
io.
17^ ÉTUDES SUR LE XVlir SlifXB.
11 confia l'éducatioD de ses enfants à Lagraoge qui a laissé nue très-bonne traduction de Lucrèce, revue avant l'impression par Diderot.
Sa société ignorait qu'il fût Tauteur des ouvrages qui étaient de lui en eflèt. Naigeon faisait passer les manuscrits en Hollande à Marc-Michel Rey, qui les envoyait en France imprimés. D'Holbach entendit parier du Système de la nature, avant d'en avoir vu un exemplaire. Plusieurs de ses amis, Harmontel, Saint-Lambert^ Suard, Gtiastellux, Roux, Darcet, Raynal, Helvétius et Morellet, avaient l'intime conviction que ce livre était de lui^ et n'eu parlèrent jamais pendant vingt ans.
Autour de d'Holbach plusieurs étaient dans des principes de cette espèce, Grimm par exemple. 11 n'admet pas le libre aii>itre, en fait de morale. Le livre de d'Holbach le contente : « Il est resté généralement dans les tètes que ce livre contenait des principes de morale fort dangereux. Quelle platitude l » Sur l'existence de Dieu il fait la leçon à Voltaire :
Tuut ouvrage démontre un ouvrier; mais qui vous a dit que l'univers est un ouvrage? Une production naturelle n'est point un ouvrage ; c'est une émanation néoessaire. — L'existence de la montre prouve Texistenoe de l'horloger, un tableau indique un peintre, une maison annonce un architecte : voilà des arguments d'une force terrible pour les enfants. Le patriarche ne veut pas se départir de son rémunérateur vengeur; il le <^t nécessaire au bon ordre. Il veut bien qu'on détruise le dieu des fri-
BTUDB GÉNÈRAUS. CHAP. IV. «- 175
poi» et des miperetitieiiX; mais il veut qu'on épargna celui des honnètae gens et dea sagas, il ndsonna là-demis comme un enfant, mais comme nn joli enbnt qu'il est. — ÀTeuglCj sans aJEsction et sans prédUaction pour au« cune de ses formas, la nature sa contenta d'entretenir la fermentation générale ; c'est sa Um unique et étemelle, qu'elle a reçue, nous ne savons quand, ni d'où, ni comment.
il a sa politique, qui n'est pas celle de Voltaire non plus. Voltaire avait dit à Hobbes : « Penses-tu que le pouvoir donne le droit ( le Philosophe ignorant ) ? Grimm répond :
Voilà encore un jeu de mots assez puéril; mais les honunes sont accoutumés à s'en payer. Je n'entends parler dans les écoles que de principe et de droit, j'ouvre l'histoire, et n'y trouve que pouvoir et fait. Ainsi les hommes se partagent en deux classes, celle des raisonneurs qui sont toujours justes et modérés, et celle des acteurs qui se permettent toujours tout ce qu'ils peuvent. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'on passe alternativement d'une dasseà l'autre, suivant l'intérêt qu'on a d'agir ou d'eu imposer par des raisonnements. Ne vaudrait-il pas mieux partir du principe simple, qu'à la vérité tout est forée dans la morale comme en physique, que le plus fort a toiqours droit sur le plus faible; mais que, tout calcul fait, le plus fort est celui qui est le plus juste, le plus modéré, le plus vertueux? Je défie tous les sophistes de me prouver le contraire. Je sais que ma manière de
176 BTCDBS 8VR LB XVIII* SUtCLK.
nisonuer ne prévient pas plus les injustices que le bavardage de Técole; mais du moins Je vais au fait; et si je pouvais persuader au puissant^ comme je le crois possible^ que son plus grand intérêt est d'être juste et modéré, puisqu'enfin il s'agit d'être puissant plus d'un jour, et de jouir de son pouvoir sans inquiétude, je croirais avoir fait faire un pas à la morale.
n y a aussi Naigeon, dont la Harpe a fait le portrait :
Je suis philosophe et m'en pique.
Et tout le monde le sait ; Je vis de métaphysique, De légumes et de lait.
J'ai reçu de la nature Une figure à bonbon ; Ajoutez-y ma frisure.
Et Je suis monsieur Naigeon.
^ Naigeon ne doutait pas de l'athéisme ; en I79i il demandait à l'Assemblée nationale que Dieu fût offl* ciellement supprimé.
Le comte de Boulainvilliers, auteur du fameux (1) Uvre De$ Trois imposteurs, qui avant d'être fait, avait
(1) Voir dans E. Eenao : EistU ni/r Àverroii H i'owrrottiM, pour la Gurltiuê histoirt de ce U?r8.
ÊTUDS GÉNÉBALË. GHAP. IV. 177
été TU par plusieurs ^ et attribué à tan l de monde , était aillée.
Le profond grammairien Dumarsais était athée. Grimra nous a conservé sur lui une bonne anecdote. U allait souvent causer y dans son quartier , chez un libraire dévot et janséniste , qui Taimait beaucoup , malgré son incrédulité. Un jour^ pendant un orage , le libraire lui dit : « Monsieur, vous avez pris Dieu en grippe. Quand il fera beau y vous viendrez chez moi tant que vous voudrez, mais quand il tonne, je vous prie de rester chez vous. » Quand on demandait à Boindin quelle différence il y avait entre Dumarsais et lui, il répondait : « Dumarsais est athée janséniste, et moi je suis athée moliniste. »
Le chirurgien Bîsson, converti par le Système de la nature , prêche Tathéisme et le néant futur à ses malades. Le comte de Caylus meurt confessant le matérialisme, et donnant une bonne preuve à Tappui. U était assisté d'un évéque et de ses parents, qui le pressaient de remplir les derniers devoirs. « Je vois bien, leur dit-il, que vous voulez me parler pour le bien de mon âme » Tout le monde se sentit soulagé à ces mots. « Mais, continua t-il, je vais vous dire mon secret, c'est que je n'en ai point...! » Il les assurait toujours qu'il n'avait point d'âme et qu'il devait mieux le savoir qu'un autre.
Chez des artistes même, où on s'attend à trouver des sentiments spiritualistes, on trouve une philosophie qui répugne :
Rameau, dit Grimm, était d'un naturel dur et sauvage,
i78 BITJDBS SUR LE XVIIl* SIÈCLE.
et était étranger à tout sentiment d'humanilé. Il ne comprenait point qu'on pût s'intéresser à ses enfants au delà du terme de la vie. Sa passion dominante était Tavance. Il était insensible à la réputation, aux distinctions, à la gloire; il voulait de l'argent et il est mort riche. U ne put jamais concevoir qu'on désirât que M. le duc de Bourgo gne montrât des qualités dignes du trône. « Qu'est-ce que cela me fait? Je n'y serai plus quand il régnera. »
Falconet disait qu'il ne donnerait pas un écu pour empêcher qu'après sa mort on brisât sa plus belle statue ; c'est contre lui que Diderot défendait l'immortalité. J'aime mieux Boucbardon et son mot sur tlomère. « Lorsque j'ai lu ce poète, j'ai cru avoir vingt pieds de haut, » le mot que l'antiquaire de Boze citait pour prouver l'ignorance et l'ineptie des artistes.
Viennent ceux qui ont attaqué les religions. Montesquieu^ dans les Lettres persanes, par quelques railleries transparentes. Voltaire toute sa vie, à l'exemple de quelques philosophes (i) anglais, mais à sa façon, par des écrits de toute sorte, par la discussion, par l'épigramme, par les respects simulés; Rousseau, dans quelques pages de logique serrée que des professions d'admiration et de tendresse pour le christianisme n'ont pas fait oublier ; les encyclopédis-
(1) Voir H. de Remnsat. Revue dks Dew^Mondes, art. BoUngbroke. Sept, et oct. 1853.
les par mille insiimalions qui suffisaient an lecteur; d^olbach et son école par des livres exprès.
L'érudition entre dans le combat.
Boulanger^ auteur des Recherchée mr le despotisme wienUd (1761), et de rAntiquiié divoUée (1766), publiées , ainsi que tous ses ouvrages, après sa mort, s'était fait une clef de l'histoire :
11 trouvait tout dans les mots, dit Morellet, dans leur décomposition et dans les analogies d'une langue à l'autre. Son principe général était que l'histoire ancienne n'est qu'une cabale : le nom de chaque personnage célè' bre, dont les actions y sont racontées, exprime tous les événements de sa vie, c'est-à-dire que les événements ont été imaginés d'après ces noms. Ainsi Eve, dans la langue hébraïque et dans les autres langues orientales que les Juifs ont connues, signifiera vie^ arbre, fruits serpent ^ tentation, etc.
Voici encore quelques idées de Boulanger sur l'histoire ancienne : tous les héros de l'antiquité se ressemblent et sont calqués d'après un même modèle; de sorte qu'on peut Ikire une formule générale qui exprime toute leur histoire. Un grand homme doit naître des dieux ou du fils des dieux; sa naissance doit ètie extraordinaire et accompagnée de miracles ; il doit être exposé en naissant, et sauvé par des moyens singuliers ; il doit courir beaucoup de dangers pendant sa jeunesse, essuyer Tle grands travaux, détrôner des tyrans, combattre des monstres ou exterminer des brigands, être le conquérant et ensuite le législateur d'un grand peuple, mourir et disparaître sans
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savoir comment^ être élevé au ciel e( obtenir Tapothéose. Qu'on parcoure l'antiquité tout entière, et on verra qu'Osiris, Minos, Thésée, Moïse, Romulus, Numa, etc., se ressemblent exactement en tous ces points; n'en faut-il pas conclure que leur histoire est un roman? Il appelait cela une coruonnance mythologique.
Quand Morellet fut à Rome, Boulanger lui écrlyait sur l'identité de Pierre et de Janus.
Burigny, bon, timide et laborieux, dit Grimm, grand ami de M"* Geoffrin et de sa fille. C'est à lui que l'on donne les livres anti-cbréUens attribués à Fréret^ la Lettre de Thrasybule à Leucippe, et YExamen critiqtAe des apologistes de la religion chrétienne.
Le prince de Conti était très-résolu sur les matières religieuses. Voyant passer son aumônier et son trésorier, il disait gaiement : « Voilà les deux hommes les plus inutiles de ma maison; p quand il choisit un aumônier, il le choisit bien, il s'adressa à l'abbé Prévost, le romancier même. « Monseigneur, dit l'abbé, je n'ai jamais dit la messe. » — « Cela ne fait rien, répondit le prince, moi, je ne l'entends jamais. » II mourut dans l'impénitence finale, je me trompe, quelqu'un le prêcha là-dessus et réussit, ce fut Beaumarchais.
En dehors du parti philosophique, plus ou moins loin, sont plusieurs écrivains notables : Rousseau, Buffou, Hénault, Duclos, Condillac, Mably, de Brosses, Barthélémy.
ÉTCDB 6ÈKÉRALE. CHAP. lY. 18i
Rousseau maltraite à plaisir les philosophes : « Je les trouvai tous fiers^ afflnnatifs> dogmatiques^ même dans leur scepticisme prétendu^ n'iguorant rien^ ne prouvant rien^ se moquant les uns des autres; et ce point commun à tous me parut le seul sur lequel ils ont tous raison ; — ils ne s'accordent que pour disputer. » C'est fort bien dit; mais Rousseau, qui dit cela^ qu'est-il donc? S'il voulait frapper les métaphysiciens, opposer à leurs spéculations ambitieuses le pur bon sens, a la simplicité du cœur, » il n'y avait qu'à les nommer :^ Voltaire et d'Alembert ne les ménagent pas; mais il nomme les philosophes. Le procédé est commode : il leur laisse leur nom, leur prend la philosophie, et y ajoute l'infaillibilité. « La folie de Rousseau, disait Grimm, est de n'être pas philosophe. »
n y a ici le peuchant qui l'entratne vers une doctrine de sentiment, et le désir de se séparer des encyclopédistes. Quant aux actes positifs, il les a réduits lui-même à leur valeur, dans les Confessions. D'abord il se prouve à lui-même, par un raisonnement fantastique , par mépris pour le dogme, qu'il appartient, en chaque pays, au seul souverain de fixer le dogme et le culte. En conséquence, il veut vivre selon le culte établi dans son pays. 11 se présente devant une commission pour recevoir sa pjy>fession de foi; intimidé par la nouvelle qu'on se réjouit de Tentendre parler, il ne se rappelle plus un mot d'un discours préparé pendant trois semaines, et fait dans
cette conférence « le r61e du plus sot écolier. Les
183 BTUDBS SUR LE XVIIl* BIÈGLC.
eommisMtires parlaient pour moi; je répondais bêtement oMt et non, ensuite je fus admis à la communion^ et réintégré dans mes droits de citoyen. »
En religion^ il n'est que de son parti. Admet-il la tradition ? Non assurément; il l'a combattue avec une force que les théologiens et les prédicateurs n'ont pas oubliée. A-t-11 méconnu le christianisme? Pas davantage. « La lecture de la Bible , et surtout de TÉTangile, à laquelle je m'appliquais depuis quelques années^ m'avait fait mépriser les basses et sottes interprétations que donnaient à Jésus-Christ les gens les moins dignes de l'entendre. » Il dit cela dans les Coufessions f et le développe dans une grande lettre (f S janvier 1769) ; dans V Emile, il écrit la phrase célèbre sur Socrate et sur Jcsus-€hrist. En tout^ il s'en tient à considérer la doctrine du Christ comme émanée de Dieu^ « sans en savoir la manière et sans se tourmenter pour la découvrir. » Quand il parte de ces objets^ il laisse sa pensée dans cette hauteur et ce vague où les formes incertaines s'agrandissent
Galiani représentait l'objection chez tesathéea intrépides^ il les avertissait par des apologues à sa façon. D'Holbach^ Diderot et le docteur Roiu soutenant l'athéisme^ un jour Galiani leur fait observer qu'ils vont bien vite^ et leur donne rendez «voua au jour suivant :^
. Jeudi arrive^ dit Morellet^ témoin de oetto soèiiQ. Après le dinar et le café pns^ Tabbé s'assied dans un fauteuil ^ les jambes croisées en tailleur, c'était sa manière, et.
ÉTI5B8 GifiteALlS. CRAP. V. 181
comme il fiûiait diaud^ il prend sa perruque d^une nain^ et^ gesticulant de Tautre^ il commence à peu près ainsi : le euppose , Messieurs , celui d'entre vous qui est le plus conT^ijicu que le monde est l'ouvrage du hasard» jouant aux trois dés^ je ne dis pas dans un tripot, mais dans la meUIeure maison de Paris, et son antafi^isto amenant une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, enfin constamment, rafle de six. Pour peu que le jeu dure, mon ami Dideioty qui perdrait ainsi son argent, dira sans hésiter, sans douler en un seul moment ; les dés sont pipés, je suis dans un CQupe«gorge« Ah! philosophe ! comment 1 parée que dix ou dôme coups de dés sont sortis du cornet de manière à TOUS faiie perdre six francs, voua croyez fermement que c'est en conséquence d'une manœuvre adroite, A'pm couw binaison artificieuse, d'une friponnerie bien tissue; et en voyant dans cet univers un nombre si prodigieux de combinaisons, mille et mille fois plus difficiles et plus compliquées et plus soutenues et plus utiles, etc.^ vous ne soupçonnez pas que les dés de la nature sont aussi pipés, et qu'il y a là-baut un grand fripon qui se fhit un jeu de vous attraper^ etc.
Galiaoi n'éUit pas, il s'en faut, un philosopha spiritualiste» l.ni aurai ne croyait pas au libre arbitre :
Arrêtez-vous de grâce devant un rôtisseur, regardez un tourne-broche ; voyez-vous ce magot en haut qui paraît s'employer avec une force et une application étonnante à faire tourner la reue 1 Eh bien ! c'est là l'homme ; le oontrtpoids caobé estle destin, et le monde est un toumebroehe. Noue crevons le AureaMsr, et c'est lui qui nous mène.
184 tfvom SUE LB xvni* WttOM.
En politique^ sa profession de foi est nette :
Je n'admets que le machiaTélisme pur^ sans* mélange, crû, yert, dans toute sa foice, dans toute son Apreté.
U ne vent aocnne réforme :
Le changement de la constitution est une bien belle chose, lorsqu'elle est faite , mais une fort Tilaineà fiùre: elle tracasse rudement deux ou trois générations entières, et n'accommode que la postérité. La postérité est un être possible, et nous sommes des êtres réels. Faut-il que les réels se gênent pour les possibles, jusqu'à en être malheureux? Non.
n a une haute idée de l'autorité qui conduit les hommes :
Dans Tordre essentiel et naturel de ce monde admirable, il y a des sots et des hommes d'esprit. La nature a ▼oulu que chacun y jouât un rôle. Or, il n'y a que deux rfrles à jouer, commander ou conseiller. On ne pouvait pas laisser conseiller aux sots; il a donc fialiu qu'ils commandassent, car, s'ils ne fusaient pas cela, ils ne feraient rien du tout.
En vertu de ses principes de repos politique, il fendit à Naplesde jouer Tartuffe, et l'apprit lui-même à son correspondant de Paris, Il prétendait que les
tïïVM QkKÈMÂlE. CBAP. !▼• 185
tiommes naissent tous avec un besoin extrême de se mêler des affaires qui ne les regardent pas, et il faisait consister l'essence de la liberté dans le droit de se mêler des affaires d'autrui.
Ennemi des économistes^ il donna en 1770 ses Dialogues $ur le commerce des blis (revus^ pour la correction du style^ par Grimm et Diderot). On se les arracha. U soutenait la prohibition. C'était un modèle de discussion charmante sur une matière qui semblait s'y refuser^ et au fond un livre sur la science du gouvernement , mais, comme dit son ami Grimm , il fallait savoir lire le blanc des entre-lignes. Les économistes furent alarmés. Mercier de la Rivière, l'abbé Horellet, entr'autres, répondirent
En éducation, il n'a pas «le délire de croire que les maximes, les discours puissent rien à l'organisation des têtes. Si vous y croyez, écrit-il à un correspondant, prenez-moi un loup, et fàites-en un chien, si vous pouvez. A deux ans la chose est faite ; les plis des vices et des vertus sont donnés. »
Sa morale et ses mœurs étaient 'ft l'avenant. Celui-là du moins ne se piquait pas de sensibilité : c'était à Diderot qu'il avouait qu'il n'avait jamais pleuré de sa vie , que la perte de son père, de ses frères, de ses sœurs , etc., ne lui avait pas coûté une larme.
On voit que la philosophie matérialiste, qui se cachait sous l'autre, était ce qu'elle est toujours, une vilaine chose.
A la fin du siècle, les idées sérieuses, religieuses et morales, revenaient d'elles-mêmes ; à l'influence de
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rAnglelerre et de Voltaire avait saccédé rinfluenoe de Genève et de Rousseau. Necker donna^ en iiM, son livre : De Finfluence des idées religieuses, où il sou tint qu'on ne peut pas fonder la morale sur la liaison de l'intérêt particulier avec Tintérét public, et l'appuyait sur les idées religieuses. C'était une nouveauté. 11 n'entendait d'ailleurs que la religion naturelle^ etc'étaitun grand triomphe pour la philosophie qu'un tel livre écrit par un homme d'État comme Necker^ et qui devint populaire par la popularité de son auteur. Rivarol le combattit^ en séparant la morale de toute religion. Cette même année, l'Académie donnait à Necker le prix d'utilité publique fondé par M. de Montbyon^ et on apprenait au même moment que le roi le rappelait au ministère.
Le livre de Meister : De la Morale naturelle, la même année, avait eu, ainsi que Grirom le constate, plus de succès que n'en obtiennent d'ordinaire des ouvrages si sérieux. Le grave Tutgot voulait qu'on prêchât aux Français le mariage et le bon mariage. Lorsque Mar* montel disait deVànt sa femme du mal de Rousseau, elle ne répondait que ceci : « 11 nous a appris à être mères. » Et si on veut voir le profond travail que Rousseau avait fait dans les âmes, il faut lire les lettres de M— Roland, alors qu'à l'ftge de vingt et vingt-deux ans, elle écrivait ces pages à une amie :
Ma patrie m'est quelque chose, mon attachement pour elle forme un lien sensible dans mon cœur. Comment me serait-elle indifférentct Aucune chose ne Vest pour moi.
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Je me eens rime un peu cosmopolite; Thumamié^ le senlûnent» nt'unissent à tout ce qui respire : un Caraïbe m'intéresee^ Je sort d'un Cafre me touche. Alexandre souhaitait d'autres mondes pour les conquérir ; j'en souhaiterais d'autres pour les aimer, si je ne connaissais un être infini qui peut absorber tous mes sentimenis. Est-ce un avantage que cette extrême sensibilité ? N'est-ce pas donner plus de prise à la douleur que d'être accessible par tant d'endroits? — Je me faisais il y a quelques jours la même question sur la délicatesse; mais nous repren* drons ceci une autre fois.
£a vérité. Je suis bien ennuyée d'être femme, il me fallait une autre âme, ou un autre sexe» ou un autre siècle. Je devais naître femme Spartiate, ou romaine, ou, du moins, homme français. Comme tel, j'eusse choisi pour patrie la république des lettres, ou quelqu'une de ces républiques où l'on peut être homme et n'obéir qu'aux lois.
•^Immobile et muette, on me déchire à chaque mot, je Êrémis et je glace; c'est ainsi que j'ai passé mon dernier dimanche. Oh ! l'affreuse vue que celle des malheureux qu'on ne peut consoler ! c'est un supplice inexprimable ; je doute s'il ne conduirait pas à la longue jusqu'à Tinsensibililé : on s'irrite malgré soi contre ceux qui vous font souffrir; on viendrait enfin à s'étourdir sur leurs plaintes si l'on était forcé de les entendre longtemps... ou bien il faudrait mourir.
*- J'ai dit mille fois que si mes idées pouvaient changer au point de me conduire aux vœux de cette esx>èce , je me mettrais dans un hôpital ; j'avoue que ce sacrifice me plai*
188 ÉTin)BS SUR LB XVlll* SIIeCLB.
rait malgré sa rigueur : c'est rbérolsme dont je serais tenté j après celui de remplir dans le monde les devoirs de rétat oonunun avec les perfections que j'imagine.
L'union, l'amour universels , voilà ma folie : si j'avais vu le bon abbé de Saint-Pierre, je crois que j'aurais em* brassé ses genoux en pleurant, comme j'aurais fait peutêtre ceux de Rousseau, si sa femme m'avait permis de lui parler. Ainsi , je lui écrivais dans ma seconde lettre : « Si je n'avais fait que vous admirer, je n'aurais pas attaebé un si baat prix au bonheur de vous voir ; mais je chéris en vous l'ami de l'humanité, son bienfaiteur et le mien : c'est à ces titres que vous me paraissez mériter mon hommage, et que j'aime à vous le rendre.
I^ philosophie du xviir siècle n'est pas dans Helvétius et d'Holbach; elle n'est pas non plus dans Gandillac , dans le TraiXi des sensations. On sait que dans ce traité (1754), pour expliquer l'origine des idées et des sentiments de l'homme, il suppose une statue à qui il ouvre un sens, puis un autre, et un autre successivement, notant à chaque fois les jugements qu'elle porte. Cette imagination fut reçue froidement parle public. De bons esprits, comme Grimm, virent le défaut : « Il fallait animer la statue comme la nature nous anime. Nous distinguons en nous mémoire, jugement, imagination; on dirait, à les entendre, que chacune de ces facultés fait ses opérations sans le secours des autres. » Buffon , dans le morceau fameux où il introduit le premier homme s'éveillant à la vie, sans réussir à embrasser toutes les opéra*
irUDB GKKËBALE. CIIAP. IV. ifiO
lions de la nature , qui fhit bien des choses à la fols, n'avait pas donné dans une telle abstraction. On sentit la différence, et on prétendit que Gondillac aidait noyé la statue de Buffon dans un tonneau d'eau froide. Quand Gondillac demanda à Buffon sa voix pour l'Académie^ Buffon la lui promit et lui dit : € Vous avez fait parler une statue et moi l'homme. Je "vous embrasse > parce que irons ayez encore de la chaleur, mais, mon cher abbé, votre statue n'en a point. » Cette statue aurait bien pu les brouiller. Pour réhabiliter la sienne, Gondillac avait eu l*idée de critiquer celle de Buffon , et composé contre lui le TraiU des anmauac (1755).
La mode était aux statues : après la statue métaphysicienne de Gondillac, on a la statue sentimentale de Rousseau dans PygmalUm (1770). Lorsqu'elle se sent animée, elle se touche le cœur, et dit : « C'est moi. » Elle s'approche d'un marbre voisin , et dit : c Ce n'est plus moi. • Portant ensuite la main sur le cœur de Pygmalion, elle dit, avec un soupir : « Ah ! encore moi. »
Grimm a bien touché le vice de cette simplicité artificielle où Gondillac réduisait toute la philosophie :
Tant qu'il s'agit de suivre un même principe et d'avancer toujours de conséquence en conséquence, notre esprit est à l'aise ; mais c'est lorsque, éloignés du premier principe, nous rencontrons des vérités rivales, ou qui semblent du moins l'être, c'est alors que, pour sortir
190 ÉTUDES SUR LE XVIIl* SIÈCXE.
d'emhirms, 11 faut plus qu'un esprit sage et une logique commune.
La philosophie de Ck)ndillac ne fut en honneur qutf bien plan land^ qoand Tautre eut fait son œovre. Elle ètkii le petit filet d'eaa qui reste après le torrent écourlé : elle en marquait le lit. Après la révolutiaa , il n'7 amtt plus de place pour la philosophie précédente dépassée et discréditée ; on se fit humble : la raison se fit analyse. Cfert de là qu'elle nous est rerencre.
Où était l'esprit du xvitr siècle dans le philosophe Garât ^ lorsque en 1793 il était ministre de l'inlérieiir et que la disette pr^^ssait Un grand nombre d'officiers municipaux étaient daus son antichambre^ quelqu'un qot entre le trouve un petit volume à la main : « C'est ime chose bien frange ^ lui dit Garât, que l'abbé de Cotidillac ait entendu si mal le système de Spinosa ; il est clair que Spinosa, etc. » Celui à qui il s'adressait était un ami de Morellet, homme de foi, qui le lui raconta ensuite.
II est bien d'être philosophe, mais il a y temps pour tout. Ce n'était pas là ce qu'auraient fait Malesherbes et Turgot. La philosophie, par habitude de se mouvoir, tournait dans le vide, et n'était plus qu'un retentissement. Garât a écrit, il a donné des Mémoires sur Suart et le dix-huitième siècle ; rarement la phrase s'est portée à de tels excès.
A côté des philosophes viennent les économistes; les philosophes parlaient de morale et de bonheur; les
ÉrUDI GÈl<l6llALB. GHAP. IV. 491
écoiiomîsteil pariaient de b richesse publique. Pour comprendre leur succès, il faut se représenter l'état dans lequel était la France : rexportalion des grains interdite, et aussi la circulation à l'intérieur; à côté de la disette, une abondance qui avilissait les produits, les privilèges seigneuriaux, les servitudes, les monopoles; au moment de la famine et de la colère du peuple, le gouvernement se faisant marchand de Ué, irritant ainsi le peuple contre les accapareurs qu'il imaginait, d'ailleurs secourant ces misères aux dépens des finances générales. Il voyait bien que ce n'était pas là un état naturel, et il fit dans deul occasions, en i7S4 .et 1764, Tessai de la liberté. Pour les finances, une noblesse et an clergé exempts d'impôts, le clergé seulement offrant tous les cinq ans au roi un don gratuit, toute la charge pesant sur le Tiers-État, une grande partie de Tar^ gent restant en route dans les mains de ceux qui le maniaient 3 une petite partie entrant au trésor.* 11 est curieux de voir les commencements et les progrès de cette école en quelques années. Gournay, d'riKnrd commerçant, puis metnbre du bureau de commerce^ nourri de la lecture des livres anglais dans. un temps où, dît Morellet, la langue anglaise n'était encore que fort peu cultivée parmi nous, invente la maxime : « Laisses faire, laissez passer », qui affranchit le commerce et l'inddsMe, il coirvertit à ses idées son chef M. de Trudalne. Il meurt en i7S9, sans avoir rien écrit, Qttesnay, médecin ordinaire du roi, répand la doc
iW ÉTODIS 8UB LB XYlll* SIÈCLB.
trioe par ses écrits et devient le vrai fondatear de l^école des économistes. On débuta par des articles de VEncyclopédie sur Tagriculture et le commerce; le livre de Técole fut l'ouvrage du maître intitulé : Physiocratie ou Constitution naiureUe des gouvernementSy publié en 1767.
Quesnay habitait un entresol sous Tappartement de madame de Pompadour; c'était là que se tenait l'école. Il n'était pas à son aise avec Louis XVI. Lorsque je suis^ disait-il, dans une chambre avec le roi, je me dis : « Voilà un homme qui peut me faire couper la lête, et cette idée me trouble, i» Dans son entresol il était plus libre; comme il ne pouvait souffrir que les lettres fussent décachetées, il disait : « Je ne dînerais pas plus volontiers avec l'intendant des postes qu'avec le bourreau. » On parlait très-librement chez lui, « mais plus des choses que des personnes, » lui-même dissertait avec beaucoup de chaleur, sans envie de briller. Il pa* ratt avoir eu l'esprit fin. Un jour que madame du Hausset avait dit du mal de Targent, il lui fit un apologue à la Franklin : il rêvait une nuit qu'il était dévoré de soif, mais qu'il avait un long chemin à faire avant de pouvoir se désaltérer; il gémissait sur son sort lorsqu'un enchanteur parut, et lui dit : « Je suis touché de ton embarras : tiens, voilà un petit paquet de poudre de prelinpinpin : tous ceux à qui tu en donneras te logeront, te nour-* riront et te feront toutes sortes de politesses. » Oa devine quelle était cette poudre de prelinpinpin.
ÉTUra 6É!<ÉBALB. CHAP. IV. 193
L'école économiste se réunissait sur la lil>erté du commerce et de Vindustrie, mais elle était diirisée d'ailleurs. Quesnay et M. de Forbonnais étaient chefs de deux sectes rivales : pour Tune toute la fortune d'un Etat était dans l'agriculture^ pour l'autre dans le commerce et l'industrie. On se détestait et on se maltraitait. Il y avait deux publications ennemies : les partisans de l'agriculture rédigeaient les BphénUridtê du cit¥, qui^ commencées d'abord par l'abbé Baudeau et le marquis de Mirabeau, en 1765, et continuées par Dupont de Nemours, en 1768, sous le titre de Nouvelles Ephéméridês, moururent en 177î; les partisans du commerce et de l'industrie rédigeaient le Journal économique.
A Quesnay se rattachait Mercier de la Rivière, conseiller au parlement, à un moment intendant de la Martinique, dont le maître faisait le plus grand cas, l'auteur de l'Ordre naturel et essentiel des so^ ciitis politiqueêf où il proposait, entre autres cho* ses, l'impôt unique; le marquis de Mirabeau, qui avait déjà pris sa place dans l'opinion par VÀmi des hamîMs ; et Turgot, dont nous [mrlons ailleurs.
Les femmes se déclaraient pour les idées nouvelles. M"~ d'Aiguillon, qui avait autrefois conduit la mode de la géométrie, était maintenant avec la philosophie; la duchesse d'Enville, amie de Turgot, professait ses principes, recueillait Tabbé de Prades ; M** de Marchais, qui fut ensuite M"** d'Angivilliers, prêchait avec sa séduction l'économie
194 ETIJMSS SUR LE XYlll* MÈCLE.
l>olitH|U6 de Quesnay. Un peu plus tard, ks fem* mes dtocutaient la constitution.
Il y a dans la seconde fnoitié du siècle Une flèvro d€ bleoiaisance. En 4759^ Cliquot Blervache propose un hôtel pour le» eullltateurs ini^alides. M. Faignet proi^ose de fonder une rente viagère pour la vieillesse des doifiestiques. Un autre publie un projet d'établissement d'un bureau de consultation d'avocats pour les pauvres. Alors c'est un déluge de traités sur l'agriculture, la population^ l'administration des finances^ Tdix perdues ou isolées.
En i 763, M, de ChamousSet demande une maison d'association pour les cas de nraladie. 11 s'élève contre l'habitude de mettre plusieurs malades dans un même lit, et fonde un hospice dans sa maison sur ee pied. Il amène la réforme de l'Hôtel-Dieu, Il avait la passion du bien public; il ne réussit qu'à compromettre les affairés et à se rendre un peu ridicule. On pense qu'il mourut en tusant l'essai de médicaments qu'il pré^iarait pour les pauvres. Rousseau, pour lui témoigner toute la considération qn'il avait pour lui, un ^oifr que celui-ci lui fit visite, au moment où il pre^ naît congé, ne se leva pas, ne le salua pas, et lui dit : ff Je vous estime trop pour vous traiter comme le teste des hommes. » On lui doit la petite poste.
M. de Beaujon fonde un hospice. En possession d'une fortune considérable, il avait de singulières réceptions : il donnait de magnifiques dîners, et il ne mangeait pas, des bals somptueux, et il ne pouvait pas remuer. Pendant qu'on s'amusait dans ses salons.
ÈTUDB GÊBiBNALK. CUAP. IV. 195
il aUnit B0 coucher dans un lit qui ayalt la forme d'une corbeille de rose«^ et des femmes de la société Tenaient lui faire des lectures ou lui raconter des histoires; on les appelait les berceuses de M. de Beaujon.
En 4773, l'abbé de TÉpée fondait un établissement en faveur des sourds et muets.
M"" Necker fondait en 1778 un hospice de cent- Tin(^ malades, pour prouver la possibilité de soigner sans trop de frais les malades seuls dans un lit ( ce que H. de Chamousset avait déjà réclamé, on vient de le voir). Dans son compte rendu de 1784, Neclter fit réloge de sa femme, lis mirent ce genre de commisération à la mode, et les Mémoires secrets constatent qu'à un moment la fureur était de mettre tout en hôpital.
En 4 782, H. de Monlhyon fondait un prix de vertu, et deux ans a])rès, l'Académie française le donnait, comme l'opinion publique, à la libératrice de Latude.
L'abbé Raynal avait sa philanthropie particulière :
Il vivait toujours chez les grands et chez ses amis, dit M"" Suard, se refusait tout, quoiqu'il eût dès lors une fortune aisée, qu'il ne devait qu'à lui-même; mais c'était un bon citoyen, et ce titre était alors l'éloge le plus honorable. Malgré sa bonté naturelle, la mendicité lui faisait horreur. 11 n'aurait pas donné un sou à un mendiant ; il me dit un jour qu'il voudrait qu'il fût permis de leur tirer à tous un coup de ftisil , tant cette manière de vivre lui était odieuse; mais dès qu*il jouit de Taisance que lui
196 ÉTUDB8 SUR LK XYlll* «IBCLK.
afaieat procurée ses ouvrages, il fonda des prix ea Auvergne , où il était né, pour tous les genres d'industrie.
RÈSISTANGK.
La ptiilosophie était puissante, toute-puissante; elle Sivait des ennemis. Nous avons déjà tu Préron et Linguet.
Le Franc de Pompignan est l'auteur des cantiques sacrés dont on ne sait plus que trois vers :
Le Dieu poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
Et qui rappellent toujours le vers de Voltaire : Sacrés ils sont, car personne n'y touche.
Thomas prétendaitqu^il avait plus écrit pour l'éternité que pour l'immortalité. 11 avait traduit en vers la prière déiste de Pope; il se prit en 1760, dans son discour» de réception à l'Académie, à attaquer la philosophie
ÂTCDB GBNtaALI. CflAP. V. 197
et les philosophes; Vimpnideot attira sur lui la raillerie de Voltaire et ne s*en releva pas, il s'exila dans son château de province.
Cette famille avait du malheur. Le frère du poète, révéque du Puy en Velay fit une in$trueiion contre les incrédules modernes (ITOS), et provoqua la verve de Voltaire, qui Tillustra sous le nom de Jean-George. En 1 754 il avait publié un volume sous le titre : La dévotion riconeiliée avec l'esprit.
L'abbé de Gaveirac écrit en 17K8 une Apologie de Louis XIV et de son conseil sur la révocation de Védit de Nantes. En 4762 il défend les jésuites dans son Nouvel appel à la raison, et Mes doutes sur la mort des jésuites, qui furent brûlés par arrêt du parlement. 11 fut plus tard exilé.
Palissot donna en 1757 ses Petites lettres sur de grands philosophes, sa comédie des Philosophes, en 1760. Diderot, Helvétius et d'autres y étaient insultés; Rousseau marchait à quatre pattes. Un valet qui vole son maître , disait : « Je deviens philosophe. » La pièce se terminait par ces deux vers :
Enfin tout philosophe est banni de céans ,
Et nous ne vivons plus qu'avec d'honnêtes gens.
Le public trouva pourtant ces deux choses trop fortes, et il fallut les supprimer à la seconde représeniation. N'oublions pas un discours préliminaire vendu en secret. L'auteur, par un procédé qui réussit toujours, citait contre la philosophie des textes vrais de
198 BTUDBS SUR UL XVUl* SIÈCLE.
U Metlrie, qui ne représentait que lui^méme^ et des textes faui de Diderot el de d'Alembefl ; il louait beaucoup Voltaire qui n'accepta pas ses éloges et se déclara insulté comme les autres, a Ce n'est pas assez d'être méchant, répondit-il, il faut être gai. » Piron ût répigramme suivante :
Le méchant plut, le méchant platt ; Gresset le fit, Pslissot l'est.
Reprise en i78t, cette pièce dut être corrigée, pour être acceptée du public, qui n'aurait pas souffert d'injures à Rousseau. L'auteur commença par insérer, au Journal de Paris, un désaveu authentique
qu'il eût jamais eu en vue d'attaquer ce grand homme ; il ajouta à la scène quelques vers en son honneur, et supprima entièrement le disciple du philosophe converti en quadrupède. Après cela, elle réussit.
En 1765, il publia la Dunciade, ou la Guerre des sois, poème en trois chants ; Diderot, Marmontel, Duclos. Morellet, Raynal y figuraient à ce litre. L'auteur des Philosophen, dii ans après, fit l'homme dangereux, dans le même genre; il jeta de la boue sur quelques hommes de lettres, et, pour prouver que ce n'était pas lui, se salit un peu lui-même. En 4775, il donnait les Courtisanes, dans Tinlérêt des mœurs, pour montrer une fois de plus le danger de la philosophie.
Palissot était fortement protégé par le gouvernement. D'abord il insultait les philosophes, ce qui, au
ÈtimE 6ÉNÉRALB. GHAP. ?. 199
besoin^ ttiirait 6»ffi ; de plue il atait rendu fierrice au duc de Gtioiseul. En 1758, Frédéric» après la bataille deCrevell, composa une ode où il mallraitait la France; Voltaire en eut une eopie qu'il remit au duc; celuici chargea Palissot de faire une ode en réponse, et renvoya à Frédéric^ pour Tempéctier de publier la sienne.
Pour repousser les attaques contre le catholicisme, Bergîer donna le Déisme réfuté par tui-^méme (1765), en réfutation de Rousseau, Guénée les Lettrée de quelques juifs portugais et allemands à M. de Voltaire (1769), ouvrage qui se fit estimer de Voltaire luimême.
Gilbert donne en i 771 son Début poétique, qui n'est pas lu, et Tannée suivante envoie à l'Académie française, ponr le concours, une pièce de vers intitulée : U Génie aux prises avec la fortune ; le prix ne fut pas donné. En 1776 il publia VOde sur le jubilé, VOde à Monsieur frère du roi sur son voyage en Piémont, et VOdê sur le jugement dernier; icnles compositions trèshardies. Mécontent des philosophes, au pain de Tarehevêque de Paris, qui lui fit donner une pension du roi, protégé par Fréron, il attaque les philosophes dans deux satires :Le dix-huitième siècle (1775), et Jfon apologie. Il y a d'excellents vers dans cette satire du XVIII* ëiëcie :
Je soupçonne entre nous que vous croyez en Dieu.
Comme rbumanité règne dans tous les coeurs !
tOO trvMS SUR u xviir siècle.
Vous ne Usez donc pas le Mercure de France? Il cite au moins par mois un trait de bienfaisance.
Et j'approuTC l'auteur de ces drames diserts y Qui ne s'abaisse point jusqu'à parler en vers : Un yers coûte à polir « et le travail nous pèse ; Mais en prose du moins on est sot à son aise.
Il finit par se tuer en avalant la clef de sa chambre. Tout le monde a retenu ses derniers vers.
H"* de Genlis, gùuioemeur des enfants du duc d'Orléans, a joué un rôle. Son Théâtre ^Éducation (177i- 1780) fut très-recherché. Adèle et Théodore (1782) n'eut pas ce succès tranquille : on se passionna pour et contre l'auteur. Elle voulait faire un peu Téduca* tioD de tout le monde, des enfants, des philosophes, des gens de lettres, des femmes, des prêtres; on mit sous les noms du roman des personnages réels. Deux ans après, elle donna les Veillées du Châieau, ou Cours de morale. Grimm, qui n'admettait pas tous les princi* pes de ces ouvrages, mais qui y reconnaissait au fond ceux de Locke et Rousseau, et qui d'ailleurs ne recevait pas ses opinions du dehors, peut-être aussi séduit par la recommandation de M"* d'Epinay, est favorable. U ne trouve pas chez M** de Genlis « beaucoup d'invention, d'imagination, de chaleur et d'énergie, mais de l'esprit, de la grftce, de l'élégance, et ordinairement de la simplicité, un naturel touchant ; pas assez de profondeur dans la connaissance de l'homme, mais une grande habileté à rendre les formes, le ton
tnam GintaALi. chap. t. toi
et les asages de la société, et sur toute ehsse, la nuance fugitive de ces modes, de ces opiniOBS, de ces caprices, qu'il nous platt d'appeler les mœurs du jour. »
Dans rintenralle d'AdiU et Théodore aux VeUlées du ChàUau, elle avait tu TAcadémie donner aux Con-^ venalions d^Emélie un prix qu'elle espérait, et cela lui avait ouvert les yeux sur les défauts des philosophes et de la philosophie. Elle juge l'Hiitoire dei Oraele$, de Fontenelle, un livre aussi ennuyeux que mal écrit. Voltaire brillant, mais médiocre en effet dans tous les genres. L'humeur éclata en 1787 dans l'ouvrage intitulé un peu longuement : La Religion eonridérée comme Vwiique base du bonheur et de la vertiable philosophie, ouvrage pour nrvir à l'éducation des enfants de S. A.B. Monseigneur le duc d'Orléans. Elle enseignait en outre aux philosophes à écrire. Elle avait la passion d'enseigner. Toute petite, elle enseignait les petits paysans; à trente ans, elle enseignait les enfants du duc d'Orléans, et à leur occasion les enfants de toute la chrétienté; elle enseignait, comme nous venons de voir, les philosophes dans ses traités religieux, les hommes et les femmes du monde dans ses romans; elle a mis le bon ton en Dictionnaire raisonné. Je ne sais par quel endroit elle séduisit la Harpe ; toujours est-il qu'il se déclara et fut rangé au devoir; sur quoi M. Sainte-Beuve a dit agréablement : «la Harpe devint amoureux d'elle ; c'est à croire à l'influence des étoiles. »
Champcenetz et Rivarol refirent à son intention le
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sooge d'Atbdîe, Mathan et Abner y étaient figurés par Gaillard et Tabbé Oaucbat :
Sur de petits tréteaux ma fortune établie M'a fait connaître à Londreet même en Italie. Par moi votre clergé goûte un calme profond. La Seine ne voit plus ce Voltaire fécond y Ni cet altier Rousseau y par d'étemels ouvrages^ Gomme au temps du feu roi^ dérober vos bommages. La Sorbonne me traite et de fille et de sœur. Enfin de ma rdison le pesant oppresseur y Qui devait m'entourer de sa secte ennemie, Condorcety Condorcet tremble à l'Académie. De toutes parts pressé par un nombreux essaim De serpents en rabat réchauffés dans mon sein , Il me laisse à Paris souveraine maîtresse.... Je jouissais en paix du fruit de ma finesse ; Mais 9 etc. 9 etc....
Elle a laissé de pauvres Mémoires.
Tout le monde n'était pas converti aux idées philosophiques, MaUet du Pan rapporte qu'il y eut une très-forte opposition à VÉiii de udirgnic$ de 1787. Le plus grand nombre des habitants de Paris était contraire. La maréchale de NoaiUes fit faire par Tabbé de Beauregard un libelle qu'elle vendit et distribua. Les moines dans leur couvent exposèrent le Saint-Sacre-
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ment, pour prier Dieu de détourner le roi de la fu* neste idée de tolérer les protestants.
En 1760 9 le parti fit une maladresse. Palissot, le futur auteur de la Dunciade , le poëme des sots ^ où Diderot , Marmontel et Sedaine tenaient une place si honorable^ s'essayait en donnant les Pkitoêophês. M<v< rellet sentit l'injure commune et la relei^a; il publia une Fttton dt Paliêiot, pour senrir de préface à la comédie des Philosophes , où il maltraita la princesse de Hobecq, qui, ardente ennemie des encyclopédistes, avait fourni à Palissot une des plus fortes scènes, lui laissant ^qlemçnt Iç soin de la rimer. Par maibeur, la princesse de Robecq était la maitre3se du duc do Cboiseul, de plus elle était alors mourante, et Iç duc patronait la pièce où avait travaillé sou amie. U n'était pas indifférent de l'avoir pour ami ou pour ennemi. Morellet fut mis à la Bastille, a C'est dommage , dit Voltaire, qu'un si bon officier ait été fait prisonnier au commencement de la campagne. »
On ne manqua pas d'accuser la philosophie lorsque deux individus « nommée Bourdeaux et Humain, ju* gèrent à propos de se tuer en commun et de déposer leur commune pen$ée dans ce beau testament : « Le chagrin d'exister un moment pour cesser d'être une éternité est le point de réunion qui nous fait prévenir de concert cet acte despotique du $ort. Quelques grains de |M)udre viennent de briser les ressorts de cette masse de cliair mouvante que nos orgueilleux semblables appellent le roi des ôtres. » Il est certain
f04 ÈTUDIS SUR UE XVlll* SliCLE.
qu'en 1783, à Paris, il n'y avait presque pas de jour sans suicide. On les cachait tant qu'on pouvait.
En 1776 on était pris d'Iiumeur contre les philosophes , et un jubilé semblait avoir défait tout leur ouvrage. En 1777, Grimm accusait encore amèrement d'Holbach d'avoir discrédité les philosophes en révoltant le plus grand nombre des lecteurs , et gftté leur métier en professant des audaces qui rendaient tout ce qu'on pouvait dire désormais insipide et plat : « C'est un charlatan qui dit son ^ret : il se ruine lui-même et ses confrères avec lui. »
Une faute des philosophes fut de s'organiser en une secte ; cette organisation les rendit forts pour un moment, mais les compromit pour l'avenir, en offrant un corps aux traits des ennemis.
Par-dessus tout, ce qui faisait le plus de bien aux ennemis de la philosophie, c'étaient les violences de la philosophie elle-même : les adversaires triomphaient etlesamis reculaient, a Ils en feront tant, disait Duclos, qu'ils me forceront à aller à vêpres et à la grandmesse. « Tous les partis ont leurs convulsionnaires. It n'y a personne comme eux pour tirer les conséquences détestables d'un bon principe, faire une erreur d'une vérité. Ils ont été mis dans le monde pour discréditer la raison et dégoûter du bien. Ils soulèvent de grandes haines dans le camp ennemi, mais peu de personnes savent quelle est la douleur des esprits modérés quand ils voient les principes qu'ils aiment compromis par les violents, de quelle amertume c^s emportés rem-
ÈTVtE GÈKÈMAkt. GHAP. V. 105
plissent le oœur de rhomme qui, jeté par le hasard des combats sous le même drapeau, rougit de porter leur nom, et est tenté d'abandonner son parti, pour n'être pas du leur.
Voltaire, dans son Dictionnaire phUoioplUqm^ réfuta longuement, pied à pied, le SutUme de la Nature; HoUand, un allemand, écrîTit sur le même sii^et en français un liyre de mérite. Grimm avait trop d'esprit pour être dupe, et quoique phi* losopbe, il faisait des réserves sur ce qu'il voyait. D'abord il distingue entre eux, il ne met pas sur le même pied Voltaire et d'Holbach : « Quand on a goûté de la manne de Femey, on ne peut plus s'accommoder du biscuit des boulangers de Ifarc* Michel Rey. fls pétrissent grossièrement, emphatiquement, déclamaâ^irement, et n'approchent nullement de la finesse exquise de la pâte de Femey. » n poursuit partout et signale aux vrais philosophes l'emphase philosophique, « un ridicule du jour » (1763), et quelques travers de l'école : « Je vois que les philosophes commencent aussi à avoir leur point d'orgue, et qu'il n'y aura plus de discours de prononcé à l'Académie sans réclamation contre le point d'oi^ue des prêtres, et sans apologie de la liberté de penser. Incessamment nous aurons des capucins athées comme des capucins chrétiens. Le nom de philosophe s'acquiert à si bon marché, comment tout le monde ne se flatteraitrii pas de pouvoir y prétendre! Aussi n'y a-t-il guère d'auteur qui ne se croie en conscience obligé d'éclai-
296 ftTUDSS SLR LE XVItl* SIECLE.
ver le genre humain sur ses pruniers devoirs. » il Toit bien que'ia science, par trop d'abstraetion et d'analyse, s'est isolée de la foule et a nui à rame humaine : « On a ôté à la religion tout ce qu'elle avait de populaire, tout ce qu'elle avait de plus séd«isant aux yeux de la multitude. La philosophie, à force d'approfondir la source de nos plaisirs, en perd le sentiment et le goût. Elle imite le crime de Psyché, et en est punie comme elle. » Ceci est cruel mais bien vrai : « La philosophie a servi à aimer l'humanité en gros, pour ne plus avoir la peine d'aimer personne en dé» tail. » Enfin un mot de doute sensé sur le résultat des mouvements de ce siècle (4774) : « Le jar. gon change, mais la raison y gagne-t-elle? »
Diderot n'étiit pas un orthodoxe ni en religion ni en philosophie, mais il racontait avec plaisir, qu'un Anglais s'avisant de publier un ouvrage con* tre l'immortalité de l'fime, on lui fit, dans les papiers
publics, cette réponse : « Nous tous voleurs de
grands chemins, assassins, traitans, ministres, souverains, faisons nos très-humbles remercîments à l'auteur du Traité contre VimmarlaUté de l*àme , de nous avoir appris que si nous étions assez adroits pour échapper aux châtiments dans ce monde-ci, nous n'en avions point à redouter dans l'autre. »
L'Académie était divisée en bonnets et en chapeaux, dévots et philosophes. On trouvait parmi les philosophes, outre le duc de Nivernais et le prince de Beauvau , le futur cardinal de Rohau et l'archevêque de
ÉTUDE GÈIIÉRALB. CHAP. V. 207
Toolouse ; à la tète des dévoU était le duc de Ri** chelieu. Vers l77t ^ la lutte était très -vive; le roi était da même côté que le duc de Richelieu. Aussi ^ lorsque T Académie élut Delille et Suard (1772), le roi cassa les deux élections; seulement^ un mois après , il faisait savoir au duc de Nivernais qu'informé de la conduite irréprochable de MM. Delille et Suard, il leur permettait de se remettre sur les rangs à la première occasion. C'est à propos de cette élection que Richeljf^u disait : « C'est un despotisme intolérable ; chacun y fait ce qu'il veut. »
Les deux partis avaient leurs manœuvres. Duclos ne se cachait pas trop d'avoir^ à l'élection de d'Alemberty brouillé les boules^ assurant que la majorité était acquise, tandis que les boules noires dominaient. Si les philosophes de l'Académie étaient habiles, leurs ennemis l'étaient aussi. L'abbé de Radonvilliers , sous-précepteur des enfants de France, s'étant présenté à l'Académie, devait naturellement être reçu; Marmontel prudent retira sa candidature. Les chefs du parti anti-philosophique , d'Olivet, Batteux, vraisemblablement Paulmi et Séguier, eurent l'idée de compromettre dans cette affaire les philosophes (Duclos, d'Alembert, Watelet et Sau« rin étaient notés comme tels). Ils annoncèrent que l'abbé de RadonvilUers aurait des boules noires, qu'on ne [>ouvait manquer d'attribuer aux philosophes en question. Il y en eut quatre en eifet. L'abbé d'Olivet s'indignait , les philosophes semblaient confondus.
t08 BTUDBS SUB LE XVIU* SlftCLS.
mais ik af aient , sur le conseil de Duclos y pris leurs précautions: des deux boules. Tune blanche, l'autre noire , qu'ils avaient reçues, ils avaient gardé la noire dans leurs mains, et la montrèrent. D'Olivet les accusa d'avoir manqué au règlement.
Dans ce siècle, qui n'était pas mystique, le mysticisme couvait. Saint-Martin (1) avait des disciples dans les plus hautes classes. Il arrivait de l'étranger des ouvrages tels que celui-ci de Lavater : Ponce-Pilaie, ou Vhomme sous toutes les formes, ou la haur teur et la profondeur de l'humanité, ou la Bible en petil\ et Vhomme en grand, ou VEcce Homo universel, ou tout en un; et celui-ci : Les merteilles du Ciel, de l'enfer et des terres planétaires et amtrales , par Emmanuel de Swedemborg , d'après le témoignage de ses yeux et de ses oreiUes.
En dehors de la philosophie, de l'économie politique et de la philanthropie, naissait le socialisme qui, s'élevant au-dessus des formes politiques, transforme la société elle-même, pour le plus grand bien qu'il se propose. Morelli publie en 1755 son Code de la Nature, où il établit la communauté des biens, demandant à chacun selon ses facultés, et lui donnant selon ses besoins. Les fouriéristes ont reconnu en lui leur maître, ^ably, dans sa Législation (1776), poursuit l'unité et légalité, et s'il respecte la propriété encore, il la restreint par toutes sortes de lois.
(1) Voir M. E. Caro, Ettai twrlavie et la doctrines de Saint Martin,
Séparés dans le dessein et les moyens particuliers , Morelli et Mably se touchent et tiennent à leur temps par l'idée que la société peut tout pour le bien et le mal, et que les hommes peuvent tout sur la société. Us tiennent à la France elle-même^ pays de gouvernement excessif, de centralisation démesurée, où il n'y a d'ordinaire de vie qu'en un seul points et qui ne se guérira du socialisme que par la liberté.
La .philosophie rencontra au dix-huitième siècle deux adversaires qui méritent une place à part, les jésuites et les jansénistes. Les jansénistes tombèrent avec les parlements où leur esprit s'était réfugié ; les jésuites turent chassés de France en 1764. Us se compromirent par de mauvaises spéculations (i) commerciales, par une banqueroute de trois millions (i 760), «t les tristes manœuvres qu'ils essayèrent pour se sauver. Leurs CanslUuUoM furent exposées au grand jour. Autrefois, forcés de choisir entre M"' de Pompadour et le dauphin, ils avaient choisi contre les maltresses, qui passent, pour l'héritier du trône, qui leur promettait tout un règne; ils se trompèrent. M""* de Pompadour rejeta^ à son tour, leurs avances ; ils tombèrent rudement
Ici encore nous rencontrons d'Alembert qui donna son livre de la DtitrueHon des jésuiie$ en France (1765). 11 était dans le caractère de d'Alembert, cet ar-
(1) Voir M. Henri MarUn, Hittoire dé Franu, U xu. Ils vendaient en plnsieuTs endroits des esclsTes, et Toulurent faire entrer en France des lingots d'or sous le nom de reliq^ues d'anciens jésuite' martyrisés par les sauvages. Le capitaine du navire prit les lingots, et mit, i la place, des os d'animaux.
iiO ÉTUDES SUR LE XVIir SfÊCLB.
dent ami de la raison et de la liberté^ d'être Tardent ennemi des jésuites. Aussi^ après les avoir attaqués en mille endroits et avoir travaillé à leur chute^ quand cette chute survint^ il y applaudit, il l'expliqua à la nation un peu étonnée d'un coup si imprévu^ et Thumilia encore par le ridicule. Les jésuites vaincus lui furent d'ailleurs une occasion excellente pour frapper les jansénistes vainqueurs ; le tout au profit de la raison, qui n'est d'aucune secte et les méprise.
Cette rencontre de d'Alembert et de Pascal dans une même œuvre donne beaucoup à réfléchir. Certes, s'il y eut jamais inconséquence au monde, ce fut celle de Pascal. L'auteur des Pmsées est l'auteur des ProvincicUes. Dans les Pensées, l'intolérant disciple de la toi veut détruire la raison soUe et imbécUe; et c'est lui l'adversaire du scepticisme jésuitique! C'est bien d'accuser leur morale infidèle; mais devant quelle loi, devant quel tribunal l'accuse-t-ilt Devant le tribunal de la raison, devant la morale universelle ? n en appelle aux idées que tout le monde a^ dans la langue que tout le monde parle; d'un coup, telle était la vigueur de son génie, il sécularise la morale. Et il croyait travailler pour le jansénisme ! Il n'y a pas d'écrivain qui ait livré une guerre plus acharnée à la philosophie; il n'y a en a pas peut-être qui l'ait servie plus puissamment ; tant il est vrai que nous sommes tous, petits et grands, des instruments aux mains de la Providence.
Il est malheureux d'écrire après ce grand homme contre le jésuitisme : le$ Pramnciales tuent tout le
ÉTtDE G(.NÉltALK. CIIAP. V. f I f
reste. Les Jésuites appartiennent à Pascal. Le livre de d'AIembert est à une distance infinie des petites lettres. Le style de d'Alembert, excepté quand la fierté natordle de son flme éclate^ est sec et roide, et ne s'égaye que par des aneedoles, des traits empruntés. Ce qu'il a de saillant est rapporté^ oe n'est pas le r^ief do la mattère. n n'y ai^it rien de bien nouireau dans le procès qu'il faisait aux Jésnites. H poursuis vait (1) en eux l'esprit dlnTasion^ la prétention de gouverner le monde^ si choquante dans ceux qui ont renoncé an monde ; «r Bans valets, mauvais maîtres^ » en tout cas, terribles adversaires , avec lesquels Henri IV lui-même dut compter. Vous avez tiré l'épée contre les Jésuites, disait q elqu'un à un phiiosophe ; hé bien, Jetés le fourreau an fan.
De notre temps, on a dit beaucoup de mal des jésuites, asses pour fatiguer l'opinion qui, en France^ se fatigue promptement, si bien qu^un jonr il a été suraniié de croire à leur malice, et même un peu ridicule de croire à leur existence. On a écrit contre eux leur histoire^ même des romans, ou leur a fait rboBiieur d'inventer. Pour moi, îd, je ne cherebe point ce qu'ont fait ou n'ont pas fait les membres do la Société ; je n'ai l'intention d'écrire ni une histoire ni un roman, et, essayant une sorte de philosophie du jésuitisme, je vais droit au principe sur lequel la Société repose. On n'a pas besoin d'être un érudit etuxi habile homme pour le découvrir ; il suffit d'ouvrir la
(1) De la destruction des jésuites en France, llGô.
212 ÈTVDBS SUR L£ XVIir SIÈCLE.
Lettre de Mtnl Ignace mr l'obHesance : il est là, en toutes lettres, sur la première pierre de Tédifice :
(i) sans peine les autres ordres religieux nous surpasser par les Jeûnes, les TeiUes, par la sévérité du régime et de l'habit; c'est par k vraie et parfaite obéissance, par l'abdication de leur Tolonté et de leur propre Jugement que Je désire surtout que se fassent remarquer les entants de cette Société. Il faut ne pas voir dans k personne du supérieur un homme siijet à l'erreur et aux misères, mais Jésus-Christ lui-même. Il faut obéir au supérieur, non pour sa sagesse et sa bonté, mais par cela seul qu'il rejHrésente Dieu, et qu'il est investi de l'autorité de celui qui a dit : Qui tous écoute m'écoute, qui vous méprise me méprise. S'il manque de prudence et de sar gesse, il ne faut pas pour cek se relâcher en rien de l'obéissance gui lui est due, en tant que supérieur, puis* qu'il remplace celui dont k sagesse ne saurait être trompée. Dépouillez entièrement votre volonté : cette liberté, que votre Créateur vous a départie, il faut librement k lui livrer, la lui consacrer en k personne de ses ministres. Plus cette partie de notre Ame a d'importance, plus le sacrifice que nous en faisons par l'obéissance en acquiert
de prix.
Celui qui voudra tout entier et sans réserve s'immoler à Dieu, devra, outre sa volonté, lui oflFrir son inteUigence ; en sorte 'que non-seulement il veuille, mais encore pense
(I) Lettre de saint Ignace de Loyola sur la vertu d'obéissance. GoDStUuUoDS des jésuites. Paulin, édit. 1843.
irUDfi OiNÉRALB. CBAP. Y. 213
de même que le supérieur et soumette son jugement au sien, autant qu'une volonté toute déTouée peut laire fléchir rintelligenoe. Si pour empêcher la volonté de s'égarer nous la confondons avec celle du supérieur, de même Tintelligence, pour ne pas se tromper, devra se régler sur celle du supérieur représentant de Dieu, interprète de la volonté divine. L'éclatante simplicité de l'obéissance disparaît quand nous mettons intérieurement en question si ce qu'on nous commande est bien ou mal. Convaincu^ que l'ordre du supérieur est l'ordre de Dieu même , un élan aveugle de la volonté avide d'obéir vous entraînera sans laisser même lieu à la réflexion.
Telle est l'obéissance , sorte d'holocauste , où l'homme tout entier, sans rien garder de lui-même, s'immole à son Créateur, à son Seigneur, par la main de ses ministres dans le feu de l'amour divin; pleine et entière renonciation par laquelle le religieux abdique volontairement tous ses droits sur lui-même, pour qu'en vertu de cet abandon volontaire et de cet asservissement, la divine Providence, par la main du supérieur, le gouverne et le possède. C'est ainsi qu'obéissent les vrais et sincères enfants de la Société.
Est-ce clairt Estrîl permis de conserver le moindre doute sur la nature du jésuitisme? Ce n'est pas un docteur qui a écrit ces choses, c'est Ignace de Loyola. Ce n'est pas un accident dans l'histoire de la Société , c'est la charte même de sa fondation. Le jésuite dont les traits sont là gravés par une main ardente et impérieuse , n'est pas le jésuite d'un lieu on d'une époque, c'est le jésuite éternel. Où donc est Thomme,
2U ÉTODBS Mm LB IVIII* SIÈCLB.
rhomroe que Dieu fit? pour que nous comparions avec Tœuvre de Dieu l'œuvre de saint Ignace.
Trois vérités, claires comme le jour, dominent toute cette matière de la moralité humaine. Le jésuitisme les a méconnues toutes les trois^ et elles le jugent.
D'abord, s'il y a une chose incontestable au monde, c'est celle-ci. L'homme est l'arlis&n de sa destinée. Intelligent et libre, il est créé pour la vérité et la justice, mais il na!t ignorant et passionné; il faut qu'il trouve la vérité, et qu'il acquière la vertu. S'il tombe dans l'erreur, il peut rencontrer le vrai; s'il fait le mal, il peut faire le bien. 11 tient donc sa destinée entre ses mains : il est ce qu'il veut, et, tandis que les astres roulent fatalement dans leur invariable orbite, tandis que les arbres se couvrent et se dépouillent de leurs fruits et de leurs fleurs par l'inflexible loi de la vie, au gré des éléments et des saisons, lui, indépendant, il se précipite, s'arrête ou recule dans son orbite ; il porte, à son gré, de bons fruits ou des fruits amers et empoisonnés. Nos vertus et nos vices naissent de la même source, la liberté. C'est par là que nous sommes des personnes et non des choses; c'est là notre titre le plus précieux, notre dignité, notre être même.
Voici une seconde vérité, également incontestable. Dieu, en donnant à Thomme une destinée à rem* plir, ne l'a pas laissé dans Tignorance de cette destinée, ne Ta pas abandonne sans guide. Il y a dans
chacun de nous, au plus profond de notre âme, un maitre qui commande et qui défend, qui bxj^ horte et qui détourne, qui approuve et qui blftme, qui ne dort jamais, qui ne se tait jamais, que Ton ne corrompt jamais, et qui, au moment même où on viole son autorité, contraint de la reconnaître comme légitime, et la venge par le remords : c'est la conscience. Ainsi, la loi que Dieu nous impose est perpétuellement, universellement promulguée; nul homme ne se justifie en disant: je ne savais pas; cette loi est claire, sans équivoque, au«<lessus des subtilités, des commeulaires et des disputes des savants; elle ne change point avec les temps, les cliniats et les caractères; elle n'est point faite pour se conformer aux hommes, mais les hommes à elle; elle n'est au service de personne, individu ou société. C'est elle qui soutient ou détruit les lois humaines, selon qu'elle les inspire ou que, retirée dans la conscience, elle livre nos caprices à leur néant. Ainsi, faibles et bornés et passagers que nous sommes ici-bas, nous connaissons la justice; enfermés dans un corps étroit qui ne nous entre* tient que de bruit, de couleurs, de formes, d'apparences, notre conscience donne sur l'infini, et noua savons qu*en pratiquant la loi morale, nous obéissons à cette loi souveraine, toi^yours entendue, totûoiurs accomplie en Dieu.
Eoflo, voici une dernière vérité. Les astres et les plantes ne sont pas faits pour eux*-mémes : ce n'est pas pour em-mêmes que les fleuves coulent et que
240 ÉTUDES SUR LB XVill' SlACLB.
les arbres poussent; ils ne savent seulement pas qu% existent. Les animaux le savent^ mais^ dépourvus de libre arbitre, ils sont instruments aux mains de la nature ou des hommes. Osez dire cela de Tbomme: osez dire qu'il est tait pour autre cbose que la justice; que vous avez le droit de l'appliquer à un autre dessein; que TOUS pouvez vous substituer à lui et vous servir de lui, comme vous barrez ce fleuve pour por* 1er ses eaux où il vous platt^ comme tous greffez cet arbre pour changer sa nature, comme vous le coupez et le façonnez |)our construire un vaisseau, comme TOUS dressez cet animal pour vos besoins ou tos fantaisies 1 Vous ne direz pas cela, tous ne l'oserez pas. L'homme a son (BUTre propre dans ce monde, la perfection à réaliser, perfection de science et de Tertu ; il est créé pour cet usage, il est à lui-même sa fin, il n'est point un instrument, et il ne le devient que par une corruption criminelle des desseins de Dieu.
Tel est l'homme : sa destinée est la perfection, son conseil la raison, l'instrument la liberté.
Par ordre de la raison, il obéira à la loi civile, justice visible, soutien de la société sans laquelle notre perfectionnement est impossible ou incomplet.
Pour former en lui l'esprit d'obéissance à la raison, il suiTra même, s'il le Teut, une règle subalterne, la règle écrite d'une association, car il n'engage que son corps dans cette discipline; or, la discipline du corps exerce aux combats de l'âme : le sommeil vaincu, la faim réprimée nous rendent forts contre les ardeurs des sens ; et la volonté, maîtresse des organes, porto
ÉTCDB 6ÉNÉBALE. CBAP. V. 2i1
contre Vùtgneil, Tambition, la colère, cette force dont elle a fait ailleurs l'apprentissage.
Allons plus loin, et ne marchandons point notre obéissance. Entrons dans quelqu'un de ces ordres religieux où les membres se remettent entre les mains d'un chef qui disposera, à son gré, de leur talent, déterminera les vocations, fixera à chacun son emploi, tracen» antour de lui le cercle où il doit agir, retenant lV;n dans les grandes Tilles peuplées, en- Toyant l'autre dans les campagnes, ou chez les sau* Tages du Nouveau-Monde. C'est là comme une armée spirituelle, et là aussi la victoire est au prix de la dis* cipline, qui sacrifie les goûts particuliers à une cause supérieure. Celui qui obéit ainsi est libre : quelque part que son chef l'envoie, il y porte un esprit maître de lui-même ; il a donné à un autre le droit de fixer sa résidence, son travail et sa peine ; mais il prêche ce qui est, devant sa raison, la vérité, il pratique ce qui est, devant sa conscience, la justice.
La vertu est : obéir à la raison ou en vue de la raison. Écoutez une certaine doctrine; la vertu est : obéir. Qui obéit à sa raison, obéit à soi-même, et n'obéit pas. La vraie obéissance veut qu'on se dépouille de soi-même, qu'on s'aliène à un autre ; elle consiste à abdiquer entre les mains d'un homme, à croire vrai ce qu'il dit vrai, faux ce qu'il dît faux, juste ce qu'il dit juste, injuste ce qu'il dit injuste; l'homme n*a d'autre mérite que de comprimer les scrupules de sa raison, la révolte de sa con-
fl8 ÊTUDBS SUR LS XVttl' UtOX.
science j c'e^t là le pur holocauste, rbolocauste agréa* ble à Dieu.
Ainsi donc. Dieu nous commande de détruire en nous la liberté, la raison, notre privilège, notre bont neul* ; il nous les a données tout exprès pour que noua les détruisions de nos mains ! Et c'est la vertu l Non, ce n'est point la vertu, c'est un homicide, non pa« l'homicide du corps, dont la vie est passagère et mî* sérable, à la disposition du premier Tenu des bona*r mes, des animaux et des 'éléments, mais l'bomipldt de l'âme que Dieu avait faite immortelle ; et ce sera toujours le premier des crimes, tant que l'&me aeni au-dessus du corps, tant que les pensées et les sen-v timents invisibles vaudront mieux que le sang qoî coule dans les veines.
On veut que je sacrifie ma liberté et ma raiaon, j'aurai ce courage ; mais le sacriQce consommé, qm me restera-t-il de moil Rien, non rien; etDieuluÂ^ même chercherait vainement là un être qu'il pAt récompenser de son obéissance; pour le rendre capable de goûter le bonheur promis, il faudrait qu'il le créftt de nouveau , qu'une seconde fois il le fit homme, et qu'il lui rendit la raison et la liberté. Hommes sensés, qui entendez et pratiquez vulgairement la vertu, qui, pour plaire à Dieu et vous rendre dignes de l'approcher, éclairez vqtrç intelligence, fortifiez votre volonté, élevez votre ftme, vous vous indignez, vous vous récriez sur cette doctrine morale : c'est un monstre ! — C'est le jésuitisme !
Vovez le principe à l'œuvre : comme il est jaloux ,
ÈtmE «illiBALE. CHAP. T. 219
oooune il fait le vide autour de !ui^ comme il détache l^orame de tout 00 qui peut le lui disputer.
Etd^abord Tautorité de la raison. Ceux qu'elle séduit éeliappent à la Société ; la Société combattra donc la raison : elle persécutera le cartésianisme^ qui est la passion de l'évideiice^ et^ dans son propre sein^ die poursnhrra, elle découragera ceux qui prennent la philosophie au sérieux, par exemple, cet excellent père André, qui ne fut Jamais qu'un Jésuite naïf. Elle méritera le nom de compagnie pyrrhonienne.
Puis rantorité redoutable de la grâce, n ne leur faut point de ces hommes qui, enflammés par le zèle de Dieu , uniquement jaloux d'accomplir sa Tolonté, îDclinés dCTant cet uniqne maître , comptent pour rien les maîtres d'ici-bas. Or, la doctrine de la grâce , entendue à la rigueur par des âmes ardentes, porte là. Si en effet Je suis , de naissance , par moi-même încapaMe du Trai et du bien , si Dieu seul est mon intelligence et ma force , si c'est de lui que me viennent les bonnes pensées, qu'ai-je à faire des hommes? ils ne sont point ma lumière. Je suis donc opiniâtrement l'inspiration divine^ et n'écoute point d'autre inspiration. Le Jésuitisme voit le danger : il se tsit défenseur eomplaisant du libre arbitre, et reçoit le nom de compagnie pélagienne.
Enfin , au défaut de la grâce et de la raison, une autre autorité peut s'emparer de l'homme. Supposez sur terre un pouvoir visible, institué par Dieu luimême, consacré par lui; une royauté de droit divin : ce pouvoir a droit à toute notre obéissance ; nous de-
220 iruDKs SUR LB xviir SUkGLB.
Yons faire ce qu'il ordonne y éditer ce qu'il défend , mettre à son service nos biens ^ notre vie y notre volonté. Or^ pour celui qui aspire à gouverner les hommes ^ voilà l'ennemi. Il faudra donc rompre cette obéissance, relftcher ces liens trop étroits entre le siiyet et le roi ; la Société déclarera que le pouvioir royal est d'institution humaine; et un de ses membres, hardi entre tous, écrira en Espagne même, dans cette citadelle de la foi à la royauté, que, dans de grandes circonstances^ lorsque la vie d'un roi est un obstacle à l'accomplissement d'un religieux dessein , on peut, dans l'intérêt de la bonne cause, aller jusqu'au régicide.
VoiL\ donc l'homme isolé de Dieu , de la raison et du pouvoir civil ; la Société s'en saisit ; elle lui propose un grand dessein : le royaume de Dieu à fonder icibas, et, comme récompense, là-haut le bonheur éternel ; elle lui promet la conquête de l'un et de l'autre monde , et renr61e dans la grande armée spirituelle qui doit livrer ce beau combat. Le but , c'est le succès du christianisme; le moyen, le succès de la Société ; c'est un seul et même intérêt, une même cause. Qui sert la Société sert le christianisme , qui nuit à celle-ci nuit à celui-là : et c'est aussi la pierre de touche des actions humaines , la marque de la vertu et du vice ; ce qui est bon pour la Société est bon , ce qui est mauvais pour la Société est mauvais. Et c'est la Société elle-même qui le juge par son Supérieur. La loi morale règle le courant des actes de la vie : elle est, dans les choses indifférentes , un
tnam oÉifÉRAti. chap. y. 22 1
hûiiiiète conseil; mais «tôt que le souverain bien de la Société est en péril y elle s'eflkce devant la raison d'État ; les petits scrupules d'une conscience étroite cèdent aux grands intérêts qui^ de droite passent devant. Que le salut de la Société soit la loi suprême , Sahu Soei$iaiis mprema lex esta. Au lieu de ce flambeau divin, allumé à la raison étemelle, et que tous les orages d'ici-bas ne penventéteindre,ils nous donnent un flambeau humain, nourri des passions humaines, et qu'agitent incessamment tous les vents de la terre. Jamais, non jamais, législateur ne fit une CBUvfe plus détestable : Je le dis au nom de la nature humaine pervertie , de la dignité humaine anéantie, de Dieu calomnié.
Ainsi, en apparence par une bizarre contradiction, an fond par une merveilleuse conséquence , le jésuitisme , le mortel ennemi de la liberté personnelle, semble la défendre contre la théologie et contre l'État. En réalité, il n'affranchit l'individu d'une autorité étrangère que pour s'en emparer ; il en fait comme un terrain vague , puis il y met la main. De la même façon i enroulé autour de l'Église, il la protège de ses replis et l'étouffé. Ces! la mort, douée, par contresens, du pouvoir d'assimilation. Exilée de partout, tovyours errante, toutes les mers et tous les continents de l'ancien et du nouveau monde l'ont vue passer; partout étrangère, elle est à elle-même sa patrie , tandis qu'amante d'elle-même , et séduite par Torgueil , piège des puissances , elle est sa loi et son Dieu.
23f ÉTVDBS SUR LR XVlir SlACU.
Que le caiholicifiine soit ou oon le Trai, c'est la gnuade question débattue entre l'Elise et les dissidents; mais certaines personnes qui affirment ne s'arrêtent pas en chemin : elles disent que le ctiristianisme se confond ayec le catholicisme, qui se confond avec la papauté^ qui se confond a?ec le jésuitisme. Il n'y a pas à se fftcber contre de telles prétentions : c'est une curioeité qui manquerait à notre temps si fécond en opinions hardies. Nous ne trouTons pas étonnant que les jésuites le disent j mais que d'autres le croient. Le jésuitisme naissant a YaiUanunent servi la foi cattMH liqae, il l'a défendue et étendue, défendue dans l'ancien monde contre le protestantisme, étendue dans le nouveau monde récemment découvert; maintenant il ne tient plus à l'Eglise que comme un regret, le regrei de la société laïque échappée à sa tutelle. L'Église a perdu, à la fin du moyen âge, la suprématie politique, et, à la fin du dernier siècle, le droit civil Lui a échappé. Elle sent de bonne heure que c'en est fait de la suprématie politique, et ne songe pins à donner ni à enlever les couronnes, encore moins à partager le globe, mais elle se maintient obstinément dans le droit civil, où elle tâche de faire prévaloir son principe par L'étaUiseemedt d'une religion d'Etat, la désignation du sacril^e, l'ofaeervatian forcée du dimanche, la reconnaissance des vœux monastiques et du sacrement de Tordre, d'où l'interdiction dn mariage des prétres> la primante du mariage reUgieux sur le mariage civil. D'elle-même, par son bon sens,
timt GtNÉftAUi. GHAP. T. 223
et 8011 esprit pratique, elle verrait bien quMl faut céder au temps, mais le jésuitisme, qui la flatte et lui présente une armée, hii rend un mauvais service : il Tempêche de se résigoer.
Force et aveuglement de Tespérance ! Lorsque, par un mouvement continu et irrésistible, la société civile M sécularise, lorsque la loi civile s'émancipe de la loi religieuse, et tonde, en dehors des dogmes, sur le bon sens public, une morale publique, le jésuitisme croit' «rrêter ce mouvement : il prétend faire rentrer l'Etat dans TE^ise, rendre à l'Eglise le règlement du droit et de la pensée, envahir la vie privée et commander la conscience.
Qu'il le sache bien : la raison moderne ne veut pas rabsotption de la loi civile, de la conscience, par la loi religieuse. La loi Èivile ordonne la probité, elle ne s'arroge pas le pouvoir de commander la vertu; elle parle au citoyen, elle n'a rien à voir avec l'homme privé; elle nous défend de nuire à nos semblables, elle nous laisse libres d'être intempérants et irréligieux à nos risques et périls dans cette vie et dans l'autre; et si quelquefois elle semble punir l'intempérance et Firréligion , elle ne frappe que le scandale, l'insulte faite aux mœurs publiques, aux libres croyances qui vivent paisiblement sous son ombre; elle reconnaît un Dieu, non point le Dieu des Israélites, des catholiques ou des prolestants, mais l'Être éternel, infini^ tout-puissant, sage et bon, providence universelle; elle Tinvoque en tête de ses constitutions
Sai ÈTUPBS SUR LE XVItl* SIÈGLB.
comme témoin de la sincérité et gardien de la justice.
De siècle en siècle^ de jour en jour, la société civile se sécularise ; c'est Tinfle^ible monyement de la ciyilisatiooy la marche fatale des peuples, le progrès qu'ils achètent du prix des révolutions. Et vraiment, quand on considère cet ordre invariable, cette force suprême qui a balayé comme de la poussière les plus puissants obstacles, ce n'est plus de la colère qu'on éprouve, mais une pitié profonde pour les insensés qui se vantent de changer la nature immuable des choses, et qui rusent avec la Providence. Vous allei voir que, si l'idée leur en prend, ils feront tourner la terre de droite à gauche.
Quant à ce pays-ci, ceux qui tentent la restauration du jésuitisme jouent gros jeu. Je ne suis pas devin, mais il n'est pas nécessaire de l'être pour affirmer ceci : Toutes les fois qu'en France vous verrez revenir . les jésuites, retournez-vous, vous verrez Voltaire.
La morale qu'ils enseignent a été jugée par Pascal. La religion qu'ils proposent , la religion des petits miracles, des petits mystères, des petites pratiques , sensibles et sensuelles. Us doivent être contents. Leur politique, quand ils sont seuls maîtres, est celle du Paraguay , une théocratie paternelle ; quand il faut partager, l'alliance avec le despotisme , l'un donnant les âmes, l'autre les corps.
On a parlé très-diversement des jésuites comme instituteurs. Je dirai nettement ici comme partout ce que je pense.
ÈTUM fiilliRALI. GBAP. T. 215
Eu ftît d'édacation, Tolci lear grand art : ils se substituent à la fotniUe^ à qui ils prennent le pou- Toir et les caresses, au lieu de garder le simple personnage de maître affectueux, qui montre toujours aux enfants, au delà de son autorité et de son affection, Tautorité et Taffection des parents, à qui il faudra bien les remettre un jour. J'ajoute que je crois^ dans la plupart d'entre eux, à une Infection vraie. Il est difficile d'approcher la jeunesse sans Taimer, et c'est une grande douceur pour des hommes qui ont rompu avec leur famille naturelle : ils retrouTent là ce qu'ils ont perdu. Ce que la Société dépense d'esprit pour simuler, par Tarrangement de plaisirs innocents, la maison paternelle, est prodigieux.
Je sais que cette sorte d'éducation a de grands charmes, et pour ceux qui dirigent et pour ceux qui sont dirigés* C'est un rare plaisir d'arranger un monde : il y a dans la méditation du principe sur lequel on le fait une jouissance singulière, et dans la préparation des détails tout ce qu'il faut pour contenter TactiTité la plus inquiète. C'est aussi un vif bonheur d'habiter un univers qui semble avoir été fait pour vous seul, et ceux qui ont passé par là, quand ils entrent dans le vrai monde, de l'obstacle et de l'effort, avec ses lois générales qui semblent ne nous avoir pas prévus, ceux-là ne peuvent oublier la première vie, aimable, à laquelle ils se reportent obstinément.
La société des enfants entre eux est aussi ap-
Sta &TUfifiS âUR LE IVIU' aiiGui.
prêtée. Au lieu de oette petite république des collèges où chacun se forme pcmr son compte» i s» dépens, (|uittaDl les vices iosociaUes, et premofr les yertus sociables» sentant partout TOpinioa qu'il doit reneontrer plus tard, ici partout chacun sent ou cherche Tœil du maître, et se compose* Pour Tinstruction, Toid ce qu'on trouve ehea eux : rhistoire réduite aux faits et aux tatdeanx, sans la leçoai qui en sort pour la connaissanea im monde, les faits mémo supprimés ou changés^ qioand ils parlent trop; — * la philosophie réduite à ce peu qu'on appelle la doctrine (1) empirique, et que M. de Maistre appelait « la philosophie dil rien », sans danger qu'on s'épaenne de cela; «*-* la science physique réduite aux récDéations, sans l'esprit de recherche et de liberté; •— la littéra* ture réduite à l'explication admîrative des anteurs anciensy et aboutissant à des jeux d'esprit oh nocenls. Je ne partage point l'indignation tradi* tîonneUe contre les éditeurs de classiques expurgés. S'il y a dans tout un auteur excdleni une ligne dangereuse, vautril mieux retniBclier cette ligne de cet auteur, ou retrancher cet auleiMr des classes? Voilà la question^ Le mal n'est paa d'ôter cette ligne, mais de mettre qudque chose à la place, et quelque chose d'édifiant, qui trompe. C'est là leur tort, j'ajoute leur tort universel : ila
(1) Voir sur la philosophie des iésuifes, M. F. Boulllier, BisUnrt de
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font les autevrs oômme ils fairt la nature. Les leU ti^s, les bonnes lettres^ cotnme on dit^ cultivées comme il tout, sont inestimables. Quand on s'approche des pins beaux génies, pour voir* commeill ils pensent et comment ils parlent , on prend Tidée du grand, on se dégoûte de ce qnl est pekit^ on présnme modestement de soi, et on ^'efforce de fliire mieux chaque jour; cette ambition dégoûte de beaucoup d'autres ambitions. Puis, dans la jouissam&e de ces plaisirs élevés, pour les- ^màB la fortime et les homnies ne peuvent rien, uMiis sur lesquels ils ne peuvent rien non plus, il y a un sentiment dindépendance et de bau« temr qui noua console de bien des maux, et nous défend de «bien des faiblesses. Mais il y a un usage pins médtocfe des lettres^ quand, se prenant uni« ^oement à la forme, on y applique les distinctions d'une rtiétori^fiie et d'une poétique tout exiérieures, confondant tout dans une admiration banale, l'oreiUe occupée d\me fasurmonie matérielle, uniforme, qtà berce et endort l'esprit. Certaine méat à l'égard des lettres il y a ces deux amours qu n'ont de commun que le nom; l'un fait des hommes^ l'autre de grands adolescente. C'est celui qu'on trouve chei les jésuites : ils amusent l'âme. Marmontel, leur élève, et qui était peu passi<mné, surtout quand U écrivit ses Mitnoirtê, a gardé d'eux un mauvais souvenir. Parlant d'un de ses maîtres, un père très^instruit, amoureux des lettres^ mai» qui, ayant le midheur d'être âgé et de
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ne pouvoir plus guère servir, fot mis au rebut, il lyoute : « C'était un vice bien odieux dans le régime et les mœurs des jésuites que cet abandon des vieillards! » Un peu plus loin, une charmante scène de comédie : pour ajouter à leur collège une infirmerie, une église et un jardin, ils délogent les Augustins, auxquels ils donnent le couvent, le jardin et l'église des Gordeliers, dont ils réunissent deux couvents en un seul, sous prétexte que Clermont et Mont-Ferrand, qui faisaient autrefois deux villes^ n'en faisant plus maintenant qu'une (d'où vient le nom de Glermont-Perrand), il n'est pas nécessaire qu'une ville ait deux couvents de Gordeliers; le tout, sans faire de mai à personne, « car il faut toujours agir en bons voisins. » Marmontel les abandonna, parce que, dans sa seconde année de philosophie, il ne put engager son professeur jésuite à enseigner la physique newtonienne. C'était vers 1743.
n est certain que je ne les aime pas; mais ce n'est ni comme philosophe ni comme instituteur. Quand je cherche bien ce qui en moi leur répugne, c'est la passion du naturel, la haine du factice. Un système est faux, on le combat, on ne lui en veut pas, même on le respecte; mais le foctice est odieux : c'est Tartificiel qui joue la nature, c'est le faux qui fait le vrai et qui veut qu'on l'aime; auprès du tactice> j'aime le flux.
Si la France se refuse aux Jésuites, ce n'est pas pour se livrer aux jansénistes. Le jésuitisme est commode
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pour le inonde : pourvu que vous lui donniez la terre, il vous en promet les fruits ; pourvu que vous lui donniez tout, il vous rend tout, comme le patronage des Romains, qui demandaient seulement aux peuples de les reconnattre, d'avoir avec eux mêmes amis et mêmes ennemis, leur laissant du reste leurs lois et leurs mœurs; et comme ce patronage encore, ils étendent sur vous une protection puissante : ils vous couvrent et vous portent aux honneurs et à la fortune. Avec le jansénisme, la vie ctiaoge : le jésuitisme est gai, le jansénisme triste : il ferme les théâtres, chasse les plaisirs et Félégance, absorbe Tâme dans la méditation de l'éternité et de la mort, remploie tout entière à la réforme intérieure. On admirait le jansénisme à Port-Royal, on le redoutait dans le monde, car le monde, la France : du moins, ne se passe pas d'art et de plaisir. On aime le jansénisme hors de la société, conmie un lieu à part où Tair est plus pur et les âmes plus fortes, pour répondre à ceux qui prétendent que la grandeur morale n'a jamais été ou n'est plus, pour retremper par intervalles ceux que les affaires retiennent, et recueillir quelques-uns que la perfection ordinaire ne contente pas. Avec ses principales vertus, il est bien partout : le souci de la vie future, rattachement au bien, le courage, rhumi* lité devant Dieu, la dignité devant les hommes, ne sont pas tellement communs, que les individus d'aucun temps n'aient rien à faire du jansénisme ; mais s'il faut que la société elle-même se moule sur le cloître, que, méditant perpétuellement la mort, elle
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banaigae les diteitisseinents, les théâtres, les musées, le bal, la chanson, le roman et le conte, Télégance et la fuitaisie, la Tie, en an mot, le Jansénisme dit peur. An xvnr siècle, répandu dans une partie de la magistrature et du clergé, représenté par une feuille publique, il tend là, et H n'y a pas à s'étonner que !a liberté française se défende. 11 taUt dire, à son honneur, que cette entreprise sur la société n'est pas la oonspiratioB d'un corps qui yeut prendre le pouvoir, mais la tentative de personnes isolées, qui espèrent appliquer au monde le régime sévère qu'elles ont adopté pour elles-mêmes.
Entre les deuï partis, comme disait Voltaif e, entre les renards et les loups, ennemis l'un de l'autre, ef tous les deux de la philosophie, la conduite des philosophes était tracée : maltraiter les jésuites sans que les jausénisteft crussent avoir raison , accabler les jansénistes sans que les jésuites en fussent plps fiers^ et, à chaque fois, par un air d'tmpartialilé, être doux pour la secte opprimée dans le moment, celle ddnt on n'avait rien à craindre. €?est à qUoi Be manqua pas d'Alembert, qui n'était pas seulement wà fort géomètre, mais encore un habile politique ; dès que les jésuites tomb^pent, il publia le livre dont quelques^tinif lui sont encore reconnaissants. Voltaire n'aimait dî les uns ni les autres, mais, poète léger et poêle dramatique, il ^entendait encore mienn cvee les jésuites qu'avec les Jansénistes. Le père la Tour, principal du coliége des Jésuites, asiistait à ses spectacles de la rue Traversière (1780), q>pla«h
dissaot ta Rame sauvée. U ae pootait pas oublier oela^ il ne poui^ait pas oublier non |4tt8 que les jansénistes proscrivent le théâtre^ el il ne leur pçitioonait pas plus qu'à Calvin^ à qui il faisait dire : « J'ai écrit contre la peinture et la sculpture^ et j'ai prouTé qu'il est diabolique de danser le menuet. » D'ailleurs les jésuites le ménageaient : il avait été leur élève et il était devenu une puissance. Il frappa selon " les temps.
Achevons cette question. Puisqu'on prétend engager dans cette querelle le sentiment religieux^ dégageons le. 11 n'est pas à une secte ou à une autre; il est à rame humaine. 11 n'est pas de mise dans une fonction , déplacé dans les autres; il est dans toutes qudque chose de singulièrement noble : dans le savant^ l'idée que la vérité est vivante quelque part^ l'émotion d'un esprit qu'elle touche d'un de ses rayons ^ et la reconnaissance envers Dieu qui nous a choisis pour de tels plaisirs; dans le magistrat^ la pensée qu'il est l'agent de la justice éternelle^ l'idée que la justice qu'il exerce n'est pas une loi abstraite et humaine^ mais la raison de Dieu et sa volonté sur le monde^ la même justice par laquelle il nous jugera; dans les parents et dans les maStres^ la dignité sentie et la conscience redoutable de former des âmes après Dieu; dan» l'homme de guerre^ la pensée du peu que fait le ta* lent contre la destinée, le remerciement à Dien qui donne la victoire^ et l'a pris pour accomplir de grands événements; dans l'amour et les affectîoiis profondes, le rfrve d'une société étemelle, pour proflldr ensent*
5tôS ftrtlDKS SUR LB IVIU* SIÈCLE.
ble en tout ce qui est bien, Tf^usion envers Dieu qui comble ainsi notre cœur^ avec Tardente prière qu'il nous garde la yie et l'affection de celui qui est tout notre bonheur; dans le deuil, l'espérance opiniâtre, rappel à Dieu qui doit nous rendre ce qu'il nous a donné à aimer; enfin dans l'existence entière, la contemplation de ces grands espaces où nous sommes roulés, de notre impuissance à nous retenir et à retenir le tourbillon qui passe enfermant notre bien, avec la confiance qu'un Dieu excite les vents qui nous élèvent et nous abattent, nous rapprochent et nous séparent, et qu'à travers ces orages nous gagnerons le repos. Le sentiment religieux ne chasse pas les sentiments humains, il nous crée dans notre âme comme un lieu plus haut où on les goûte, il donne aux affections terrestres d'autres horizons, et, en quelque espace étroit que la fortune nous loge, il y ajoute une vue du ciel.
Le vrai chrétien, sévère pour lui-même, est doux pour les autres; il déteste l'erreur et le mal, mais il regarde comme malheureux ceux qui y tombent; il les plaint, les éclaire s'il peut et les ramène, espère toujours, et ne les maudit pas, laissant quelque cbose à faire aux jugements de Dieu ; il se reprocherait, à son tour, comme un crime, d'injurier celui qui pense et agit autrement que lui; il redouterait de Taigrir, de l'obstiner sans remède contre la vérité. Voilà le chrétien (|ue Je reconnais. Quand je le rencontre, j'admire et j'aime sa verta sereine, j'admire et j'aime la croyance qui la lui donne. Cette croyance
ÉTDDB ^NbRAUB. GBAP. T. S33
est-elle humaine ou divine? Le monde est partagé là -dessus et ne croit pas qui veut; mais, sève de la terre on rosée du ciel^ c'est une eau qui rafrdchit; et, pour mon compte, quand je vois cette conduite si constante sans effort, cette force qui suffit à tous les devoirs, cette confiance solide au milieu des épreuves, cette douceur inaltérable, je n'argumente pas contre une foi qui donne à de faibles créatures le courage de mourir, et ce qui est quelquefois plus, le courage de vivre; je ne discute pas contre la vertu.
J'aime aussi les légendes du christianisme ; quand on parcourt les pages où revivent ces flères âmes chrétiennes , héroïques contre la volupté , il s'élève de là, comme dans certaines campagnes, des herbes que l'on foule, une odeur fortifiante.
Mais je ne prendrai jamais pour le christianisme ce quelque chose de haineux, d'insolent et de tyrannique qu'on nous fait aujourd'hui. Naturellement, ces chrétiens de nouvelle espèce injurient la raison et les philosophes, qu'ils accusent des plus affreuses erreurs. 11 n'y a pas de mal à cela, car ce n'est pas vrai, et ils le savent. Notre vrai tort est d'être spirituallstes et religieux : ils nous en veulent plus de nos vérités que de nos erreurs. Ils nous croient morts; ils se trompent ; il n'y a de bien morts que ceux qui se tuent eux-mêmes, et on ne se tue que par ses excès. Ils y travaillent trop bien ; ce serait dommage de les troubler. Déjà ils ne se surveillent plus, ils révent tout haut, et disent dans leur sommeil d'étranges
%%M étDmb sur lb xvui'' siècle.
choses; on ne devrait pas dormir, quand on rêve ainsi. Pendant qu'ils s'emportent de cette façon, c'est pour nous le vrai moment d'être modestes. Ils me font peine, car, après tout, ils ne sont pas heureux : ils ont tenté de mettre la main sur la société civile qui leur a échappé; ils sont mal avec les vrais chrétiens et avec leur conscience ; et, quand ils regardent cette clientèle qui était hier à un autre maître et sera à un autre demain, ils doivent avoir de grands dégoûts.
GBNS DE LETTRES.
Je me proposé de donner une idée de l'existence des gens de lettres de ce temps et de leurs relations ave<i le monde et entre eux. Quelques-uns ont une haute position que leur donne leur génie, Fontenelle, Piron, Voltaire, Rousseau, fiuffon, Montesquieu; d'autres se soutiennent par du talent tout seul ou accompagné de beaucoup de dignité perftônnelle : Grimm, Marmontel, Suard, Arnaud, Thomas, Rulhière, la Harpe, etc ; plusieurs forcent les positions avec leur esprit : Duclos, Chamfort, Rivarol. Deux hommes, d'Alembert et Beaumarchais, aifec tous les titres que je viens d'énumérer, ont de
JÉTOOB OiKÉBALB. CHAI», n. t3S
plus l'esprit de corps^ une grande ambition pour toute la classe des gens de lettres.
Fontenelle n'a pas d'histoire : son histoire, ce sont ses mots^ Qu'il avait d'esprit 1 quel tour agréable il donne aux choses! Au lit de mort, quand on lui demande ce qu'il sent : « Une grande diffl'* culte d'étre« » Vers l'âge de cent ans, une femme de cent trois ans le visite : « Q semble. Monsieur, que la Providence nous ait oubliés sur terre ; v- lui, il met le doigt sur sa bouche en disant : « Chut! « Vers ce même ftge, une femme jeune et belle fait impression sur lui : k Ah 1 si je n'avais que quatrevingts ansl » Un Anglais lui déclare qu'il a fait le voyage pour le voir: < Je vous en ai laissé te temps. » Un homme lui dit : a Je voudrais vous touer, mais il faudrait la finesse de votre esprit : » « N'importe^ louez toujours. » Son mot sur l'Académie sera longtemps vnd :
Quand nous sommes quarante, on se moque de nous; Sommes-nous trente-neuf, on est à nos genoux*
Il s'amusait à dire : « fl y a trois choses que j'ai beaucoup aimées et auxquelles je n'ai jamais rien compris : la musique, la peinture et les femmes. » il n'aimait pas la guerre, « parce qu'elle gâte la conversation. »
U s'interdisait tous les mouvements tifs, du corps, de l'esprit et de fâme. On ne le vit jamais courir; il pfétendail « quil ne faut donner dans le sublime qu'à
^^ ttVïM SUR LB iviir siAgu.
son corps défeodant ; » il ne se passionnait ni pour les affaires des autres , ni pour les siennes; il ne pleurait point, il ne riait point, les choses fines le faisaient seulement sourire ; comme on lui disait un jour : « Monsieur de Fontenelle , vous n'ayez jamais riT — > Non , répondit-il , je n'ai jamais fait ah ah ah. »
Une observation curieuse y c'est qu'il tenait beaucoup de sa mère , et il le savait : « Ma mère avait de l'esprit ; elle était quiétiste ; c'était une petite femme douce qui me disait souvent : mon fils, vous serez damné ; mais cela ne lui faisait point de peine, i
Il avait une juste idée de la difficulté de vivre avec les hommes, de leur commerce « toujours redoutable. » On lui demandait comment il avait pu se faire tant d'amis, sans avoir un seul ennemi: a Par ces deux axiomes, répondit-il : tout est possible et tout le monde a raison. » Il pratiquait exactement la maxime de la sagesse d'Épicure : « Le sage change peu de place et en tient peu. » 11 avait un grand coffre où il jetait, sans les ouvrir, toutes les brochures et satires qu'on faisait contre lui.
n disait : « Si j'avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de l'ouvrir. » Et en effet, il n'ouvrait pas la main, mais il écartait les doigts. Mais pourquoi ne pas ouvrir la main tout entière? Parce qu'il aurait fait tort à la vérité et à lui-même. Découvrir aux hommes tout d'un coup toute la vérité, ce n'est pas les éclairer mais les éblouir, offenser leurs yeux trop tendres, et les irriter à la fois contre la lumière et contre celui qui la présente. U ne suffit pas d'aimer
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la Térité, il but Faimer comme elle Teat rétre pour profiter^ el mettre à son senrioe une Tertu moins éclatante que le zèle^ mais d'un grand usage^ la discrétion. Ayec cette profession de ne rien dire il disait beaucoup^ et on sentait qu'il pensait daTantage. Il s'arrêtait à moitié d'une hardiesse et son public l'achevait. Ainsi il disait que^ pour connaître les maladies dont un peuple est travaillé^ on n'avait qu'à lire les affiches de la capitale ; qu'à Paris par exemple, on lisait à tous les coins de rue, d'un côté. Traité sur l'incrédulité, et de l'autre des afBches que nous voyons encore. A propos du carnaval, qui toutes les années paraissait devenir moins intéressant : « Gela n'annoncerait-il pas que le carême est tombé?» Et sur le projet de réunir deux Églises : Ce sont deux ennemies qui ne se réconcilieront qu'à la mort n appelait l'histoire un mensonge convenu, et dans ses Dialogues de$ tnorU on se trouve un peu loin de la philosophie de VHistaire universelle ; les personnages expliquent les grandes choses par de petites causes.
Ce sont des mots, et les mots en France font plus que des traités, mais il avait écrit des traités. L'JSTis- (otre des oracles fut vivement attaquée par le jésuite Baltus, el le perdait, si d'Argenson, alors lieutenant de police, ne fût intervenu. Son lie de Bornéo, accueillie par Bayle dans le JourwU des savants, était une satire allégorique du catholicisme. L'Origine des Fables portait loin. Ces divers ouvrages introduisaient innocemment l'esprit philosophique dans l'exégèse.
S36 iTupBs auB ut XYiir sticu.
Et si on feut du aolide^ si on entend par esprit la fonnd délicate des idées justes, en voici sans doute : «Ce n'est pas à celui qui rencontre une Térité qu'elle appartient ; c'est à celui qui la nomme. » Gomme il y a toujours des savants qui laissent les choses pour courir aux causes, comme disait Montaigne, il les invilQ à ignorer : « Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sout et dont la raison npus est inconnue, que par celles qui ne sont point et dont nous trouvons la raison ; » puis il leur niconte l'histoire de la dent d'or; il arrête leurs promptes généralisations par ce mot, qui exprime si bien la brièveté de l'expérience humaine : « De mémoire de rose, on n'a vu mourir un jardinier. » Ceci aux philosophes qui, en 1787, avaient pris le ton afflrmatif et dogmatique : « Je suis efllravé de l'horrible certitude que je rencontre à présent partout. » Ceci à tout le monde : c Les sotUses des pères sont perdues pour les enfants. »
Le premier, il a rendu la science populaire par son Histoire des oracles et surtout sa Pluraliîi des mondes. n y a dans ce dernier ouvrage, avec le système fiiux, certains faux agréments que Voltaire a relevés dans son Temph du goût et dans son Micromigas (1752). « Il faut avouer, dit Micromégas, que la nature est bien variée. Oui, dit le Saturnien, la nature est comme un parterre dont les fleurs..... Ah 1 dit l'autre, laisse&*là votre parterre. Elle est, reprft le secrétaire, comme une assemblée de blondes et de brunes, dont les parures Eh! qu'ai-je à faire de vos brunes?
ÉTDDB 6ÈIIÉRALB* GHAf . VI. 999
dit Taulre. Elle est donc comme luie galerie de pein»
tures dont les traits Eb non 1 dit le Toyageur,
encore une fois la nature est comme la natnre. Pourqyoi lui cliercher des comparaisons ? Ponr tous plaire, répondit le secrétaire. Je ne veui point qa'oii me plaise, répondit le Toy^eur; je yeux qu'on ra'in»' truise. »
Tout le monde ne pense pas comme lai que le naif n'est qu'une nuance du niais; tout le monde n'est pas comme lui> qui ne parlait de la Fontaine que pour en dire du mal. Voltaire, juste envers lui, l'a jugé comme nous le jugeons maintenapt : « Pontenelle, patriarche respectable d'une secte ridicule» 9 (kwnie on le Toit^ il avertit les diseiples plus encore qu'il ne critique le maître. Fontenelle a ses grâces, qui passent chez lui, mais comme école, c'est le droit chemin dç l'afféterie. Voltaire a raison, et depuis ses ElimmU é$ phyiique, dans les traités de science populaire, nous n'admettons plus d'autre re<;berche que la recberebi de la clarté. Quant à l'idée même d^ mettre la science à la portée de tops, elle est bpnue. Des savants se fâchent : « I4 sciencCi disent-ils, deseend. » La lumièra aussi descend, elle ne s'abaisse pas. Ils disentencores 9 Ce qu'on donne de cett^ façon est si peu I ? Ce pen est toujours quelqi^ e chose, pour des hommes qui, sans cela, n'auraient rien. Eqsuite, ce n'est pas si peu qu'on veut bien le dire. En supprimant^ dans les sciences morales la métaphysique et l'érudition, dans les sciences naturelles, les mathématiques, c'estràrr dire les moyens, il reste les résultats et particulière*
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ment les plus grands, les plus grandes vérités. Pour découvrir la loi des phénomènes célestes. Newton a eu besoin du calcul transcendant, et il y a quelques centaines d'hommes qui peuvent suivre ce calcul; mais fautril cela pour comprendre que tous les corps s'attirent avec plus ou moins de force selon les dis^ tances, que la société des astres se maintient ainsi, et nous émouvoir à cette idée ? En déflnitive, que nous fautril, à nous tous ignorants, absorbés par une seule étude ou par les aflàires ? Un peu du tout, un aperçu de rinfini, une vue générale de Tunivers, pour nous rappeler que le monde est vaste, la science noble, Tesprit humain puissant, et parmi les petits soins et les médiocres spectacles de la vie quotidienne, nous représenter la grandeur. Aussi bien, la science ne perd rien à ces exercices. Qui ne sait que pour soi ne sait pas assez. Quand, au contraire, on veut enseigner et enseigner à tout le monde, on a besoin de Textrème clarté, et pour arriver là, il faut, comme on dit, être maître de son sijyet.
Quoi qu'on pense sur cette question, il est certain que la France*ra résolue. Nous n'aimons point ici que la science soit un mystère, et nous jugeons qu'un auteur ne s'est pas assez compris quand il n'est pas compris de quiconque a simplement une intelligence. Et les auteurs pensent de même. Aussi ils travaillent et retournent leur matière jusqu'à ce qu'ils aient rencontré l'ordre naturel des idées et leur forme naturelle, en sorte qu'elles entrent d'elles-mêmes dans tous les esprits. Par là, nos grands écrivains ont été
ÈTiniB CteÉRAliS. GHAP. Vf. t44
les précepteurs de la Fnuice et les préeepteors du genre humain. Descartes a^ait Tinstinct et la conscience de ce génie national. Parlant des scolastiques : • ils me semblent pareils à un aveugle qui, pour se battre sans désavantage contre un qui voit, l'aurait fait venir dans le fond de quelque cave fort obscure. » Parlant au contraire de ses principes : « Étant trèssimples et très-évidents, comme ils sont, je ferais quasi de même en les publiant que si j'ouvrais quelques fenêtres et faisais entrer du jour dans cette cave où ils sont descendus pour se battre. » Et il écrit dans la langue commune, s'adressant à ceux « qui ne se servent que de leur raison naturelle. »
La France suit Descartes parce que Descartes est firançais. Après lui, Part-Royal (1664), donne son Art depemer, la logique moderne; il trouve « qu'un livre ne saurait guère avoir de plus grand défaut que de n'être pas lu, » et pour faire lire celuilà, il note les matières épineuses, égaie les autres, jette partout de l'agrément, et assure qu'on pourra apprendre cette logique en huit jours. Bossuet (1670), par son traité de la Cannais9ance de Dieu et de toi-même, Fénelon (1713), par sa Démonttratian de l'existence de Dieu, vulgarisent la philosophie , que Fénelon veut « sensible et populaire; » Pascal la théologie et la morale par ses Provinciales (1657) ; Fénelon encore la politique par son Télémaque (1699). Fontenelle présente un sujet plus difficile à des lecteurs plus faibles. En i686, il écrit une astronomie pour les femmes, et
iUi ÈTfJDflB Mm LE XVIII< SltCLB.
introduit la critique philosophique dans Thistoire des religions; de 1696 à i699^ rencontrant^ dans son Histoire de l'Àeaiimie et dans les Éloges des aeadémieienSf des savants de toute espèce^ il les exjdique an monde^ qui ne connaissait d'eux que leur nom, prenant les auditeurs comme par la main, pour les conduire des idées les plus fomllières, par une suite d'évidences, à Tintelligence de forte écrits et d'ingénieuses applications.
Désormais, chex nous, on n'a plus écrit pour un public, mais pour le public. Le xvin* siècle tout entier par ses milliers d'ouvrages, notamment par l'Encyclopédie (1751-1772), entreprend la grande prédication; un homme de ce siècle se fiait universel pour mettre toutes les connaissances à la portée de tous les esprits, pour être l'instituteur univers sel. Près de nous, la Plaecy l'auteur de la Mécanique célesU, écrit pour les profanes son Exposition du système du Monde (i796), l'auteur de la I%éorie anàtytiqim des Probabilitis, VBssai philosophique sur les ProbabUOis (i8l4); et Cuvier, à part de ses Beeherches sur les ossemetUs fossiles, son Discours sur te$ Révolulùms du ghbe liMi-iSU).
Personne ne nie que Fontenelle ait de l'esprit : mais on l'accuse partout de manquer de sensibilité. Je n'ai pas de raison pour lui en prêter, mais encore est-il bon de séparer le vrai des exagérations injustes. D'aboi'd il avait pleuré au moins une fois, à la mort de son ami Brunel; ensuite, si on avait raconté seulement qu^à son lit de mort, il se serra lui-même
ÉTUDB «BNÈaALB. CBAT. VI. 243
dans ses bras en dîsanl : < Ah ! mon cher ami^ toi que J'ai aimé seul^ il faut donc nous quitter; » ce serait une inirention plaisante, et Fontenelle en eût ri; mais on est allé plus loin. Quand on n'a pas la vue assez fine pour distinguer ce qui est délicat^ on le grossit : du mot discret que nous avons cité : « Si j'avais la main pleine de vérités, je me garderais bien de rouvrir, » on a fait le mot odieux : « Si la vérité était un oiseau et que je le tinsse dans ma main, je ^étoufferais; » de même on a mis sur son compte cette belle histoire que l'on connaît ; ayant invité à dtner un ami^ qui aimait les asperges à la sauce^ lui les aimant à l'huile^ il commanda les denx assaisonneuMuits ; cet ami tout à coup se trouva mal et tomba en apoplexie; lui^ du premier mouvement , il courut à la cuisine en criant : Toutes à Thuile. Vraiment cela n'est qu'atroce et sauvage, et, à défont de cœur, Fontenelle avait asseï d'esprit pour ne pas en avoir et de tel dans de tdles circonstances. 11 a eu de son vivant cette sorte de réputation, et il le savait, et il ne s'en émouvait point. Madame du Boccage s'étonnait un jour devant lui de ce qu'on avait pu soupçonner l'homme le plus aimable de manquer de sensibilité : c (7cst, répondit-il tranquillement, que je n'en suis pas encore mori. ^ On ne sait guère ce qu'on doit tirer de ses aveux, tant l'esprit y a de part, et l'occasioa l'y invite. Diderot, qui disait de lui-même : c Vous savez que si la nature a fait un homme sensible, c'est moi, » Diderot, la première fois qu'il va voir Fontenelle, débute par verser des
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larmes^ et avoue qu'il éprouve un sentiment singulier; Fontenelle l'arrête et lui dit : «Monsieur^ il y a quatre-vingt-quatre ans que j'ai relégué le sentiment dans l'églogue. » Le mot est sec, mais aussi quelle idée à Diderot d'aller chez Fontenelle pour verser des larmes ! Je donne^ tel que Grimm le rapporte^ le trait suivant : « Madame Geoffrin allait chez son ami^ et lui peignait avec intérêt et sentiment l'état des malheureux qu'elle voulait soulager; « ils sont bien à plaindre^ » disait le philosophe, et il sgoutait quelques mots sur le malheur de la condition humaine, et puis il parlait d'autre chose. Madame Geoffrin le laissait aller, et quand elle le quittait : « Donnez-moi, lui disait-elle, cinquante louis pour ces pauvres gens. » « Vous avez raison, » disait Fontenelle, et il allait chercher les cinquante louis, les lui donnait et ne lui en parlait jamais, tout prêt à recommencer le lendemain, pourvu qu'on l'en avertit encore. M. de Tressan rapporte, dans son Etoge, qu'il avait toujours pareille somme en réserve pour des actes de bienfaisance.
On a pensé, et je ne m'y oppose pas, que Fontenelle, pour ménager une constitution frêle, réprima sa sensibilité; le principal est qu'il était un bel esprit. Chez un homme d'esprit, il y a temps et place pour toutes choses. Un bel esprit aime uniquement à parler d'une façon ingénieuse; les événements de sa vie sont les bonnes fortunes d'expressions, et le bruit qu'elles font dans le monde. Fontenelle eut par là de quoi se contenter amplement. D ne lui fallait pas tant d'esprit pour voir que l'hooime qui montre du
irura GiN&RALB. CBAP. VI. S4S
sentiment et de la chaleur risque le ridicule. Je remarque aussi que dans divers écrits il revient sur le contact des hommes « toujours redoutable. » S'il ne iroolait pas s'attacher à eux et se prêter à eui ^ eut-il tout à bit tort? II lui suffisait^ pour s'acquitter envers eiii; d'éclairer insensiblement les esprits en ménageant la lumière et cachant l'intention de les éclairer. Puis, l'homme sensible^ que chacun ambitionne d'être à ce moment^ est une invention du xviii* siècle , le xvn* siècle ne la connaissait pas. Amour à part^ le xvir siècle est un siècle de raison. On ne connaissait pas encore tout ce qu'il y a d'excellent et de digne de l'homme dans l'humanité et la pitié; dans les choses d'art, le raisonnement avait peut-être trop de place; mais on n'en était pas encore à se vanter d'être sensible, la libéralité et l'émotion du beau n'étaient pas encore ce qu'ils devinrent chez M*** Geoffrin et chez Diderot, la libéralité une manie, l'émotion du beau une crise. Si Fontenelle n'était que le contemporain de Boileau, de la Fontaine, de Corneille, on ne songerait pas à son insensibilité ; mais il a vécu toute une moitié du xvni* siècle sans changer, ne tenant à la nouvelle génération que par le goût de Tesprit, qui est de tous les temps en France, et par la liberté de penser, qu'il menait sans bruit.
Piron, parti de la Bourgogne, vient à Paris; il commence par composer pour les spectacles de la foire, et compromet Polichinelle avec la police, qui lui ferme la bouche, le réduisant à la pantomime. En
i738, il donne sa Mitromank, qui permet de le citer
MG ÉTUDES SUA LS Xf 1II< SIÈCLE.
honorablement^ mais on ne la ecnnatt guère^ et ses bons mots sont connus partout.
C'était y dit Grimm, une machine à saillies^ à épigran^ mes» à traits. En l'examinant de près, on voyait que ces traits s'entrechoquaient dans sa tête . partaient in?e^ loQtairement , se poussaient pèle-mèle sur ses lèvres , et qu'il ne lui était pas plus possible de ne pas dire de booB motS;i de ne pas faire des épigrammes par douuines» que de ne pas respirer. 11 avait la repartie terrassante^ prompte comme l'éclair et plus terrible que l'attaque. Il n'avait point de conversation » il n'avait que des traits. Dans les dix ou douze derniers mois , il avait à peu près perdu la vtie. Son air aveugle lui donnait la physionomie d'un inspiré qui débite des oracles satyriques^ non de son ccû^ mais par quelque suggestion étrangère.
Lorsqu'il était quelque part^ tout était fini pour les antres. On sait comment il tua la Cléopdtre de ce pauvre Harmontel. Taucanson avait composé » pour son ami, un aspic mécanique, qui, au moment voulu, se précipita sur la reine en sifflant; Piron cria du parterre : Je suis de Favis de Taspic.
Il eut affaire avec l'Académie. En 1753, rAcadémie songea à lui ; Louis XY, pour des vers de jeunesse, défendit cette nomination, et, eu échange, lui accorda nne pension, à la prière de madame de Pompadour. Boffon fnt élu à sa place ; c'est à cette occasion qu'il lit son épitaphe si connue. Ce n'était pas bien. Un an après, à propos de Félection de Nivelle de la Chaussée, U M les vers qui se terminent ainsi :
ÉTÇDB GÉFiiBALB. CHAP. VI. iit
Au diable soit la pétaudière Où Ton dit à Nivelle : entrez.
Et nescio tm à Molière.
Ce n'était pas bien encore, car d'elle-même TAcademie lui avait dU : Entrez. Il avait trouvé quelque chose de beaucoup plus joli, qu'on se rappelle involontairement toutes les fois qu'on assiste à une réception académique : « Un discours de réception à l'Académie française ne doit pas s'étendre au delà de trois mots. Le récipiendaire doit dire : Messieurs, grand merci ; et le directeur lui répondra : Il n'y a pas de quoi. »
Tout le monde sait sa réponse à l'archevêque qui lui demandait sll avait lu son mandement; on ne sait pas aussi bien que Piron était alors une ouaille Qdèledu prélat : il était devenu dévot; la grâce fait de ces coups. On a de lui une paraphrase du De profundis, en vers français, insérée au Mercure de France. Dans une autre pièce de 1766, Feu M' le dauphin à la nation en deuU depuis $ix mm, on trouve ces vers :
Et purges vos contrées
Des contempteurs de l'ordre- eC des choses sacitefT, Esprits perturbateurs , dont l'orgueil impuni Sèmerait daaa vos champs Fiviaie à l'infini. Fréquentez mes autels , et respectes mes prêtres , Crojex, pensez, vives, comme ont iût vos ancêtres.
248 ÉTUDBS SUA US XVIU* 81ÊCLB.
Une coQtersioQ alors consistait à dire du mal des philosophes.
Sa mort ne fut pas si édifiante que cela le promettait, n n'aurait pas été mal de corriger son épitaphe:
J'achète ici-bas ma route ; C'était un Trai casse-cou.
J'y vis dair, je n'y vis goutte j Je fus sage ^ je fusfou« A la fin j'arrive au trou Que n'échappe fou ni sage y Pour aUer je ne sais où.
Adieu y Piron ^ bon voyage.
Il n*aimait point Voltaire ; il voulait ne voir on lui qu'un bel esprit très-médiocre « et mourut désolé que son adversaire lui survécût. Il passa sa vie à faire des épigrammes contre lui^ et en laissa, dit-on, plusieurs pour répondre à celles que Voltaire pourrait faire contre lui-même après sa mort. Une fois il le rencontra au foyer de la Comédie-Française et le mordit. Après la première représentation de Sèmravm, Voltaire lui demande ce qu'il en pense ; Piron lui répond : « Vous voudriez bien que je l'eusse faite I » Dusaulx raconte une anecdote curieuse :
La nouvelle de la mort de Voltaire paraissait confirmée : je cours l'apprendre à Piron , bien sûr qu'il n'en sera pas n^>is8 touché que moi. Cette fois Piron dormait. Je m'approche de son oreille , ei lui dis : Voltaire a vécu. Il jette
inn» GfeiteAU. CBAr. ^i. 249
un grand cri^ marche au hasard : c Quoi, le grand Pan est mort! quand retrouverai -on son pareil? C'était assurément le plus bel esprit qui jamais ait existé. Qu'ai-je dit? C'était encore un homme de génie. » A oes mots, échappés par mégarde du fond de sa conscience , ils'ar* rète, et, me saisissant le bras : « Il est bien mort au moins ?» Voltaire cependant n'était point mort : plusieurs années après je lui racontai cette facétie de Piron , qui ne yiyait plus alors.
On ne s'attendait pas à la scène qu'il fit à Rousseau, lorsque celui-ci Talla voir aveugle et vieilli. On lui annonce sa visite :
A ces mots, rapporte Dusaulx, qui le font bondir sur son siège , il cherche en tâtonnant la main de Jean- Jacques, la saisit , entr'ouvre sa robe de chambre, la glisse sur son cœur, et, d'une voix de Stentor, entonne le Nunc dimxtixs servum tuum, domine. Retenant toujours dans la même place , sur son cœur palpitant , la main de celui qu'il estimait être le plus éloquent de son siècle : a Je ne mourrai donc pas , mon cher Rousseau , sans que mes vœux soient exaucés. Le voilà! m'a dit Nanette; j'ai pressenti que c'était vous. » Puis il l'embrasse, puisilTétreint de toutes ses forces. Je regardais Rousseau : quel contraste! il calculait de sang-froid ces douces étreintes, et paraissait n'y rien comprendre.
Il maltraita U Harpe, qu'il appelait « bt Harpie, » et d'Olivet, « juré piqueur de diphtongue, » dans l'épîgramme qui se termine ainsi :
aso Èfonn soa le xtui* siicus.
Du TtËkt il n'aima personne.
Personne aussi ne Tainia.
L'abbé DesfoDtaiaes, qai avait déjà à supporter les traits de Voltaire, aurait dû se ménager Taniitié de PiroB ; au contraire il Tirrila et eut tort. Celui-ci lui promit, en reconnaissance, de lui enToyer pendant cinquante jours de suite, tous les matins, une épigramme pour §on déjeûner. Il lui tint parole. Au bout de quinze jours et de quinze épigrammes, l'abbé Desfontaines tomba malade ; alors Piron se contenta de faire tous les matins son épigramrae, mais ne l'envoya plus. Le vingt-cinquième jour, Tabbé Desfontaines mourut, et Piron s'arrêta au nombre de vingt-cinq.
Voltaire a été vraiment le prince des gens de lettres. Quand il mourut. Collé dit : « Nous rentrons en république. « On connaît sa vie. U naquit à Cbâtenay, près de Sceaux, en 1694. Il étudia au collège Louis-le-Grand, sous les jésuites. Présenté à Ninon par l'abbé de Cbâteauneuf, il lui plut, et elle lui légua 2,000 fr. pour acbeter des livres. Cet abbé l'introduisit encore dans la société des beaux esprits, où régnait une grande liberté de penser. U fut mis un an à la Bastille (1715) pour une satire, qu'il n'avait pas faite^ contre Louis XIV. Insulté par un chevalier de Rohan, il lui demanda réparation ; le grand seigneur le fit battre par ses valets et mettre à la Bastille (t7M). Il en sortit au bout de six mois, oiaîa avec l'ordre de quitter la France, et se rencKt en ABgleterrs, où il
BTDPB frifliftALB. CHAF. VI. 2S1
admira une nation qui Yîvaii libre tons la nyyauié constitutionnelle > et une philosophie hardie qui substituait à la rdigion et à la morale révélée la religion et la morale naturelle. 11 se lia avec T<dand^ Tindal, GoUins^ BoUngbroke* Il revint clandestinement en France; en I73S(, il putdia ses LMreê mr le$ ilti^iaw. Le clergé demanda la suppression de ces lettres^ et Tobtint par un arrêt du (Conseil ; le parlement brûla le livre^ le garde des sceaux fit exiler Tauteur. Voltaire, l'orage passé, revint à Paris^ et peu après se réfugia au château de Cirey (en Lorraine)^ chez la marquise du Châtelet, son amie (1735-40). En 1740, pressé par Frédéric de Prusse, il se rendK près de lui, à Vesei, et trois ans après, lui fût renvoyé avec une mission, qui réussit. Deux fois refasé à TAcadémie, il y entra en 1746. Recueilli k Sceaux par la duchesse du Maine, chez qui il composait plusieurs de ses plus jolis contes et romans, et jouait la comédie, ensuite, à Lnnéville par Stanislas, il perdit, en i749,M"" du Chfttelet, et, en 1750, se rendit près de Frédéric, qui lui offrit une grande position. Des mésintelligences survinrent entre Im et Maupertuis, et, à la suite, entre lui et Frédéric; il quitta la Prusse (1753) ; il s^ourna, près de deux ans, dans TAUemagne, la Suisse et TAlsace, habita quelque temps les Délices, aux portes de Genève, et se fixa enfin i Ferney, dans le pays de Gex (1758), pays presque indépendant On rappela le patriarche de Ferney. En 1778, il fit un voyage à Paris, y fut accueilli avec un enthousiasme prodigieux , et y mourut trois mois
252 ÉTUDBS SUR Ll XTIII* SltGLE.
après (30 mai). Sa profession de foi était dans ces lignes écrites quelque temps avant sa mort : < Je meurs en adorant Dieu, en aimant mes amis, en ne haïssant pas mes ennemis, et en détestant la superstition. » Gomme il lui avait échappé à ses derniers moments, le clergé rebisa de Tenterrer à Paris : son corps errant fut reçu à l'abbaye de Scellières par l'abbé Mignot, son neveu, et, en 47di, solennellement transporté au Panthéon.
Voyons d'abord Voltaire dans ses relations àiec quelques écrivains du temps.
Lui et Rousseau ne s'aimaient pas; c'étaient bien aussi les deux hommes les moins faits pour s'aimer : il y a longtemps que la raison et le sentiment ne s'accordent pas dans ce monde. Leur correspondance dura peu, et sufBt pour leur démontrer, ce qu'ils savaient déjà, qu'ils ne s'entendaient point. 11 n'y avait pas de place dans l'Europe pour deux maîtres; d'ailleurs l'un était fou, l'autre poète, très-irritables tous les deux; ils furent durs réciproquement. On est fâché que Voltaire n'ait pas eu pitié du malade, et qu'il soit intervenu dans l'affaire de Hume pour l'accabler. Heureusement pour lui, il avait des moments meilleurs. On a conservé ce récit de quelqu'un qui était présent à Femey, le jour que Voltaire reçut les lettres de la Montagne, et qu'il y lut l'apostrophe qui le regarde :
Voilà son regard qui s'enflamme, ses yeux qui étin-
ÈTUDS 6ÉNÉBALE, CHAP. VI. 253
celleot de fureur, tout son corps qui frémit, et lui qui s'écrie avec une voix terrible : a Ah! le scélérat 1 Ah! le monstre! il faut que je le fasse assommer Oui, j'enverrai le faire assommer dans ses montagnes aux genoux de sa gouvernante. » Calmez-vous, lui dit notre homme, je sais que Rousseau se propose de vous faire une visite , et qu'il viendra dans peu à Femey . — Ah ! qu'il y vienne, répond M. de Voltaire. — Mais comment le recevrez- vous?
— > Comment je le recevrai? Je lui donnerai à souper,
je le mettrai dans mon lit, je lui dirai : voilà un bon souper; ce lit est le meilleur de la maison; faites-moi le plaisir d'accepter l'un et l'autre, et d'être heureux chez moi.
Gela confirme ce que Rousseau disait de Voltaire : « Je ne sache point d'homme sur la terre dont les premiers mouvements aient été plus beaux que les siens. »
Voltaire et Buffon se brouillèrent, puis se réconcilièrent durablement. Voltaire, par parti pris contre le déluge, mais sans être dupe de son explication, avait dit que les coquilles qu'on trouve sur les montagnes y avaient été apportées par des pèlerins. Buffon se moqua de lui, et Voltaire à son tour se moqua de BufTon dans la personne de de Maillet. Après qu'on se fut piqué réciproquement, à un jeu où personne ne gagnait, Buffon désira une réconciliation et fit les premières avances: il écrivit à Voltaire (1775) une lettreaimableoù il annonçaiU'intention de retrancher,
ib
9tt4 BTUDB6 SUR LE XVIll' fSŒOX.
dans sa nouvelle édition de l'Histoire naturelle, ce qui avait pu lui déplaire. Voltaire y fut très^sensible. Il lui écriirit à son tour : « Votre prédécesseur Archimède premier ; w Buffon répliqua : « On ne dira jamais Voltaire second » et la paix fut faite. « Nous aurions tort^ dit Voltaire^ M. de BuJQTon et moi, de rester brouillés pour des coquilles. » Mais il ne se convertit pas. A son dernier voyage à Paris, il alla v(Hr k cabinet d'histoire naturelle. On avait, dit Mallet du Pan, rangé sur une table, à son intention, des fossiles pétrifiés; il évita toujours de s'en approcher.
Il semble qu'il devait s'entendre avec Montesquieu, car ils avaient une foule d'idées communes ; mais c'est justement pour cela qu'ils tinrent à maintenir aux yeux du public les différences. Ce fut Voltaire qui s'y montra le plus attaché. Il y eut de justes reproches, que nous rappelons ailleurs; il y eut aussi du mauvais vouloir et des critiques légères, faute de se donner la peine d'entendre; nous rappelons aussi la plainte qu'en fait Montesquieu. Après la rupture avec Frédéric, Montesquieu écrivait : « Voilà donc Voltaire qui ne sait où reposer sa tête! Le bon esprit vaut mieux que bel esprit. 1»
On sait comment il traita Lefranc de Pompignan. Un frère du poète maltraité voulut le venger; il menaça Voltaire, qui écrivit au duc de Choiseul :
Je ne sais, monsieur le Duc, ce que j'ai fait à MM. Le-
ÉTUDE GÉNÉRALE. CHAP. Iff. 25S
franc: rim m'écorehe tous les jours les oreilles, l'autre me menace de les couper. Je me charge du rimailleur. Je TOUS abandoxme le spadassin, car j'ai besoin de mes oreilles pour entendre ce que la renommée publie de vous.
On connaît ses querelles avec Fréron , sa vengeance de VEcotsaise. n assurait qu'à la première représentation de cette pièce, le diable était dans une loge sous la figure de Fréron, et qu'il l'avait reconnu à une larme qui, en tombant sur son nez, avait fait : phhf n avait aussi trouvé l'utilité de Fréron, et écrivait à la Harpe : « Il y a eu de tout temps des Frérons dans la littérature : mais on dit qu'il faut qu'il y ait des chenilles, parce que lès rossignols les mangent pour mieux chanter. »
Qnant à Palissot, qui Tavait ménagé, il écrivait à d'Ârgental : « Palissot est un brave homme, n imprime : Françaii^ aurait, ferait, par un a ; et les encyclopédistes n'en ont pas tant fait. Ce drôle-là ne manque pas d'esprit, et a même quelque talent. Hais c'est un calomniateur que mon cher Palissot, un misérable, et j'ai eu l'honneur de l'en avertir assez gatment. »
L'abbé Trublet , ennemi des philosophes , auteur d'fsMtis de littératwrt et de morale , que Suard estime beaucoup et qu'on estime encore aujourd'hui, collaborateur du Journal chrétien, ce qui le servit mieux pour arriver à TAcadémie, qui était sa grande ambition, se mit sur les rangs en 1736, et fut reçu en 1761 , après vingt-cinq ans de persévérance, grftceau
mouvement que se donna le président Hénault^ sollicité par la piété de la reine. Il avait beaucoup vécu avec Fontenelle qu'il admirait passionnément; c'est probablement là qu'il se frotta d'esprit^ comme disait M"'* Geoffrin; en tout cas il avait une prétention extrême à la finesse. Il eut affaire à Voltaire qui l'immorlalisa dans le Pauvre diable, et par un joli mot ; l'abbé, qui était archidiacre , s'étant plaint que Voltaire l'appelait diacre : « Je lui demande pardon , j'ai tort , je le croyais dans les moindres, m Lors de sa réception à l'Académie, il envoya son discours à Voltaire, et la paix fut faite.
La Beaumelle attaque Voltaire dans ses Pemiei (1751); Voltaire le fait chasser de Berlin; il se venge en annotant le Siècle de Jjmis XIV (ntiA); et, pour quelques traits contre le duc d'Orléans, il est mis à la Bastille. De 1755 à 1756, il donne des Lettrée de jf»* de Maintenon, avec des Mémoires sur sa vie, que Grimm juge ainsi. « M. de Voltaire a dit que pour écrire l'histoire il fallait consulter les rois et les valets de chambre ; on dirait que la Beaumelle n'a consulté que ces derniers , mais du moins a-t-il rapporté souvent leurs propos avec beaucoup de finesse et d'esprit. 0 Protégé par M"* du Barry , il fut nommé parmi les gens de lettres attachés à la bibliothèque du roi et eut une pension. 11 avait entrepris, avec l'aide de Fréron , une critique de tous les ouvrages de Voltaire et une refonte de la Henriade ; il mourut à la peine en 1773.
11 y eut un littérateur, Guyot de Merville qui, bahi-
iTKJDB 6ÉHÉIIAUI. CHAP. Vf. 257
tant sur les bords du lac de Genève ^ et informé que Voltaire , qu'il avait attaqué autrefois , devenait son voisin y lui écrivit pour rentrer en grâce, fut refusé et se tua.
L'abbé de la Bletterie , auteur d'une Vie de Julien (1748) y trës-vaiitée d'abord et ensuite trës-méprisée, traducteur d'une partie des Annales de Tacite (1768), aUait entrer à l'Académie en 17S5, quand le roi, suivant le système du cardinal de Fleury , l'exclut comme janséniste ( il signa la bulle plus tard), n se vit comblé d'honneurs, pour sa traduction. Le duc de Choiseul la fit imprimer magnifiquement à l'imprimerie royale et fit cadeau à l'auteur de toute l'édition, de trois ou quatre mille exemplaires; M"** de Grammont vendit trois cents exemplaires à ses amis. L'imprudent dit du mal de beaucoup de gens dans sa préface , entre autres de Voltaire, qui reconnut cette attention :
Mais que t'a fait Tacite, hélas !
Pour le traduire en ridicule.
Un pédant dont Je tais le nom.
En illisible caractère
Imprime un auteur qu'on révère.
Tandis que sa traduction
Aux yeux du moins a de quoi plaire ;
Le public est d'opinion
958 trimu 8UB u xTur mèglb.
Qu'il eût dû faire Tout le oontraire.
Clément de Genèye^ Voltaire l'appelait Clément Maraud, pour k distinguer de Clément Harot^ reçoit des senrices de Voltaire , le consulte sur une tragédie qu'il vient de faire , et renvoyé à la Harpe qui le reçoit mal , se prend d'humeur contre le maître et ses amis. Sa Métope ne fut jamais jouée. Un jour^ un laquais se présente chez Voltaire qui s'informe où il a servi ; le laquais nomme Clément de Genève : « Co* quin y lui dit Voltaire ^ en le regardant entre les deux yeux , tu m'as bien l'air d'avoir fait les trois premiers actes de sa Mirope. » Clément passe à Londres où il rédige cinq ans une Année litléraire, très-satirique et avec assez d'esprit ; on en attribuait le meilleur à la collaboration secrète de Buffon, qui avait quelque liaison avec lui. De retour en France il devint fou , fut enfermé aux petites-maisons^ au bout de quelques années relâché, sa folie étant innocente, et publia les Poésies po$thume$ de M. Clément (1766).
Nonotte , ex-jésuite , offrait à Voltaire d'acheter le manuscrit des Erreurs de Voltaire pour mille écus , et, sur son refus , publiait l'ouvrage en 1763.
Sabatier de Castres publia en 1771 , sous l'anonyme, le Tableau philosophique de refpnf de M. de Voltaire, pour servir de suite à ses ouvrages et de mémoires à l'histoire de sa vie. Il y faisait le récit de toutes les querelles que Voltaire avait eues. L'année suivante il donna Les trois siècles de la littérature , où il décbi-
ÈTTOB «SMiEAJLE. GflAP. Yl. 99t
rait la plupart des écrivains vivants en renom et louait beaucoup de gens médiocres.
L'abbé Desfontaines est celui à qui d'Argenson ^ ministre de la guerre , dit le mot si dur , lorsque Tabbé tâchait de se justifier d'un libelle : « Mais, Monseigneur, il faut bien que je vive. — Je n'en vois pas la nécessité. » Voltaire le tira de Bicêtre , et le protégea après sa sortie. Il ne fut point reconnaissant, et fut puni comme on sait , par les vers du poète.
L'abbé Ck)7er, frivole censeur de la frivolité du jour, dans ses Bagatelles morales, un moment à la Bastille pour quelques hardiesses , auteur de la Prédicaiion , où il annonce que le meilleur prédicateur est le gouvernement, et lui enseigne que, pour édifier le peuple, il faut qu'il institue des censeurs et donne aux chefs de famille une autorité absolue , l'abbé Goyer s'imagina être un homme de lettres considérable, et alla , en 1771 , faire à Voltaire , à Ferney , une visite qufil comptait prolonger quatre mois. Or sa con<versation n'était pas légère, comme ses livres l'avaient été quelquefois. Au milieu d'un récit. Voltaire lui dit tout à coup : « Savese-vous bien , monsieur l'abbé , la différence qu'il y a entre don Quichotte et vous ? C'est que don Quichotte prenait toutes les auberges pour des châteaux , et vous, vous prenez tous les châteaux pour des auberges. »
Il y a quelqu'un qui tient une assez grande ptace dans la vie littéraire de Voltaire , c'est d'Argental. On sait qu'il appelait M. et M°" d'Argental ses anges, et invariablement finissait ses lettres en se mettant à l'ombre
160 ÉTUDES %VK LE XVIU* SIÈCLE.
de leurs ailes. 11 paraît que d'Argental n'avait pas le physique de remploi; mais il avait une très-ancienne pratique du théâtre , et était très-utile à Voltaire dans les affaires de ce genre. Il était probablement assez indécis dans ses conseils^ si on en croit la parodie de la fameuse scène de Cinna , que Marmontel et plusieurs firent contre le duc d'Aumont. D'Argental hésite^ se contredit; Lekain l'interrompt :
Vous ne savez que dire. — Ah ! c'est en dire assez. Vous en dites toujours plus que vous ne pensez.
Suivons maintenant Voltaire dans sa vie privée. 11 habita toujours la campagne. Il écrivait à M"^ du Deffand (1774) :
La ville de Paris éparpille toutes les idées; on oublie touty on s'amuse un moment de tout dans cette grande lanterne magique^ où toutes les figures passent rapidement comme des ombres; mais dans la solitude^ on s'acharne sur ses sentiments.
" Sa première retraite fut à Cirey. U vécutquatorze ans dans la société de M** du Châtelet , à la fois ardente pour le monde et pour l'étude , qu'elle savait associer. Emilie était ^ comme on sait y géomètre et distinguée. Tout le monde n'en convenait pas. M"" du Deffand^ qui a fait d'elle le portrait si connu^ y mettait: « Certain ouvrage donné au public sous son nom , et revendiqué par un cuistre , a semé quelques soup-
irtmt 6B5ÊEALE. CHAP. V7. 261
çons : on est venu à dire qu'elle étudiait la géométrie pour panrenir à entendre son livre. » Voltaire la chanta sur tous les tons^ et ce qu'il a fait de plus mal ne sont pas les vers suivants :
Sans doute vous serez célèbre Par les grands calculs de l'algèbre Où votre esprit est absorbé ; J'oserais m'y livrer moi-même^ Mais, hélas! A plus D , moins B N'est pas égal à Je vous aime.
Us dissertaient ensemble physique et métaphysique ; lui maintenait les droits de la poésie : « Ma foi , lui disait-il un jour, laissez-là Newton , ce sont des rêves. Vivent les vers. » Une nuit d'hiver, leur chaise de poste se casse; une fois qu'ils se furent dépêtrés , en attendant qu'on la réparât , ils se mirent à philosopher :
Ravis, dit f iongchamp, du magnifique spectacle déployé au-dessus et autour d'eux, ils dissertaient , en grelottant, sur la nature et le cours des astres, sur la destination de tant de globes immenses répandus dans l'espace. 11 ne leur manquait que des télescopes pour être parfaitement heureux. Leur esprit égaré dans la profondeur des cieux, ils ne s'apercevaient plus de leur triste position sur la terre , ou plutôt sur la neige et au milieu des glaçons.
£lle connut Saint- Lambert à Lunéville, chez
26i ÈTIIDB8 SUR LB IVUl* SlACLB.
Stanislas;, Voltaire fut oublié. Il le vit de ses yeux, s'emporta contre son rival; à peine sa phrase acheyée, il le serra entre ses deux mains^ l'embrassa et lui dit : « Mon enfant, j'ai tout oublié, et c'est moi qui ai eu tort. Vous êtes dans Tftge heureux où l'on aime, où l'on platt; jouissez de ces instants trop courts : un vieillard, un malade comme je suis, n'est plus fait pour les plaisirs. » On sait ce qui suivit, comment M. du Chfttelet fut séduit pour couvrir une faute. Voltaire, quand on était embarrassé à qui attribuer l'enfant dit : « Qu'à cela ne tienne, nous le mettrons au nombre des œuvres mêlées de M"* du Châtelet.» n raconta plaisamment sa naissance; mais lorsque la mère fut en danger et mourut, il montra qu'il l'avait véritablement aimée ; on trouve dans Longchamp cette page touchante :
A sou arrivée à Paris, M. de Voltaire était malade; sa faiblesse ne diminuait point; il était toijours sombre, triste, rêveur. 11 ne voulait voir personne, ne sortait point de chez lui, et ne pouvait se consoler de la mort de M"* du Ch&telet. Pendant les nuits, il se relevait plein d'agitation; son esprit ficappé croyait voir cette dame, il l'appelait et se tndnait avec peine de chambre en chambre comme pour la chercher. C'était à la fin du mois d'octo* bre, et le froid se faisait déjà sentir d'une manière assex rude. Au milieu d'une certaine nuit où il n'avait pu trouver le sommeil, il était sorti de son Ut, et après avoir fait quelques pas à tâtons dans sa chambre, il se sentit si faible qu'il dût s'appuyer contre ime console pour ne pas
irCDB GÈinÉRALB. CfiAP. VI. 263
tomber. Il resta là debout assez longtemps, souffrant du froid et craignant de me réveiller en m'a^q^elant. 11 s'efforça ensuite de passer dans la salle voisine^ où presque tous ses livres se trouvaient encore amoncelés sur le parquet; mais il était loin de s'en ressouvenir^ et^ la tète toujours remplie du même objets il croyait traverser cette salle^ lorsque^ s'étant heurté contre une pile d'in-folios, il trébucha^ et, ne pouvant se relever, il m'appela alors à plusieurs reprises; mais il avait la voix si faible, que les premières fois je ne l'entendis point, quoique je fusse couché assez près de là.
U avait une belle fortune, qui était à sa mort de centsoixante mille livres de rente, et sa maison était sur un grand pied. II nourrissait bien à Ferney soixante personnes par jour. L'abbé Terray, à un moment, rogna sa fortune, il ne lui pardonna pas. Longtemps après entendant qu'une dame. M"* Paulze, était nièce de l'abbé, «Dites à M"* Paulze, écrivit-il, que je n'ai qu'une dent, et que je la garde contre son oncle(i 777). »
11 créa véritablement Ferney ; il y bfttit une soixantaine de maisons; de cinquante habitants, la population s'éleva à itOO. A côté de son lit était le portrait de M"* du Ghâtelet ; dans l'intérieur du lit, les deux gravures de la famille Calas. Toute l'Europe passa là; on craignait de mourir avant d'avoir fait le pèlerinage de Ferney.
Un personnage important de la maison fut, dans les dernières années. H"* Denis. M"*" d'Épinay Ta dépeinte de bonne façon :
164 ÉTUDES SUR LE XVIIl* SIÈCLB.
La nièce de Voltaire est à mourir de rire ; c'est un petite grosse femme^ toute ronde^ d'environ cinquante ansy femme comme on ne l'est point, laide et bonne^ menteuse sans le vouloir et sans méchanceté ; n'ayant pas d'esprit et en paraissant avoir; criant^ décidant, politiquant^ versifiant^ raisonnant^ déraisonnant ; et tout cela sans trop de prétentions^ et surtout sans choquer personne; ayant par-dessus tout un petit vernis d'amour masculin^ qui perce à travers la retenue qu'elle s'est imposée. Elle adore son oncle en tant qu'oncle et en tant qu'homme; Voltaire la chérit, s'en moque et la révère : en un mot cette maison est le refuge et l'assemblage des contraires^ et un spectacle charmant pour les spectateurs.
11 lui arriva un jour une petite mésaventure ^ d'autant plus pénible qu'elle en rappelait une autre. C'est le prince de Ligne qui la rapporte; l'oncle et la nièce sont bien en scène :
Je racontai à M. de Voltaire^ devant M"* Denis^ un trait qui lui était arrivé, croyant que c'était à M"* de Grafigny . M. de Ximénès l'avait défiée de lui dire un vers dont il ne nommât pas tout de suite l'auteur. 11 n'en manqua pas un. M"* Denys, pour le prendre en défaut, lui en dit quatre, qu'elle fit sur-le-champ. « Eh bien ! monsieur le marquis, de qui cela est-il î » — De la 'chercheuse d'esprit. Madame. — Ah ! ah ! bravo ! bravo ! dit M. de Voltaire : pardi, je crois qu'elle fut bien bète. Riez en donc, ma nièce. ,
ÉTUDE GÈNÂRAUE. CHAP. VI. i65
Là était le père Adam ^ qui n'était pas , disait-il , le premier homme du monde , un jésuite recueilli de la dispersion. Il l'avait pris pour faire sa partie d'é* checs^ souvent lui faisant des contes pendant la partie pour le distraire et le gagner. On a calomnié le père Adam, on a prétendu qu'il se laissait gagner exprès. Longchamp nie, et assure qu'il n'était pas assez jésuite pour cela. Il faisait à Ferney une étrange figure ; quelqu'un le lui dit un jour : a Que faites- Tous ici? Ne voyez-vous pas que vous n'allez pas à tout ce monde-là? — Je patiente, répondit-il, je guette le moment de la grâce. »
Le prince de Ligne, qui alla voir Voltaire, nous montre le seigneur de village :
II était comique lorsqu'il faisait le seigneur du village; il parlait à ses manans comme à des ambassadeurs de Rome ou des princes de la guerre de Troie. Il ennoblissait tout.
Il était toujours en souliers gris^bas gris de fer, roulés, grande veste de basin, longue jusqu'aux genoux, grande et longue perruque, et petit bonnet de velours noir. Le dimanche, il mettait quelquefois un bel habit mordoré uni, veste et culotte de même, mais la veste à grandes basques et galonnée en or, à la bourgogne, galons festonnés et à lames, avec de grandes manchettes à dentelles jusqu'au bout des doigts : a Car, avec cela, disait-il, on a l'air noble. »
Tout cela parait ridicule à rapporter, et fait pour le rendre ridicule ; mais il fallait le voir, animé py sa belle
Mê ÈTDBEft SUR Ut XVlll* SliCLB.
et brilteate imagination^ distribuant^ jetant Tesprit^ la saillie à plemes mains^ en prêtant à tout le monde ; porté avoir et à creire le beau et le bi«i, abondant dans son sans, j faisant aboiider les autres; rapportant tout à oe quHl écrivait, à ce qu'il pensait ; faisant parler et penser ceux qui en étaient capables ; donnant des secours à tous les malheureux, bâtissant pour de pauvres familles, et bonhomme dans la sienne ; bonhomme dans son village, bonhomme et grand homme tout à la fois : réunion sans laquelle Ton n'est jamais complètement ni l'un ni l'autre, car le génie donne plus d'étendue à la bonté, et la bonté plus de naturel au génie.
11 bâtissait une église (1761 ), dont je n'aime pas l'inscription; et ce qu'on aime encore moins est sa communion. Une année , en effet , il communie à Pâques; en pleine église il fait un sermon commençant par ces mots : « La loi naturelle est la plus ancienne, » puis il fixe les yeux sur un paysan qu'il soupçonne de Tavoir volé, disant que les voleurs sont obligés à restitution. Il demande au curé un certificat du tout et retourne processionnellement à son château. Cette communion, dit Grimm, n'a point réussi du tout à Paris, et les dévots et les philo- M>phes et les gens du monde en ont été également scandalisés. Madame la marquise du Deffand lui a écrit : « Mandez-moi comme vous vous en trouvez , et si, après avoir réformé votre table, vous comptez vous en tenir à celle-là? » La dernière confession
ÈtVM OiRÉIULB. CHAP. VI. ^7
donna matière à une bonne épigramme qui amusa les deux Tictimes :
Voltaire et rAltaîgnant, d'humeur encore gentille. Au même confesseur ont fait le même aveu;
En tel cas il importe peu Que ce soit à Gauthier, que ce soit à Garguille. MoDsieur Gauthier pourtant me parait bien trouvé.
Llionneur de deux cures semblables,
A bon droit était réservé
Au chapelain des incurables.
Il passant la [dus grande partie de sa vie dans son lit, i travailler; la plupart du temps, dit Wagrriëre, nous tnivaiUioDS de dix-huit à vingt heures par jour. Quasd il composadt une pièce de théâtre, il était en flèfie. On sait qu'il continua jusqu'à quatre-vingtdeux ans à dire tous les jours qu'il mourait ; cela ne lui porta pas malheur. Aussi bien , son médecin lui disait dans ks dernières années qu'il ne devait pas craindre la mort, parce qu'il n'avait pas de quoi laourir. Comme on sait, il promettait invariablement sa siiecesaîon littéraire à tous les écrivains qui lui adressaient un comidiment. Ainsi, visité par Lemierre et de Belloy, il l^ir dit : « Messieurs, ce qui me console de quitter la vie, c'est que je laisse après moi MM. Lemierre et de Belloy. » Lemierre racontait souvent cette anecdote et ne manquait jamais d'ajouter : «I Ce pauvre de Belloy ne se doutait pas que Voltaire se moquait de
t68 irUDBS SLR LE XVlll* SIÈCLE.
L'aîmable esprit I Un soir on racontait des histoires de voleurs. Chacun dit la sienne , vint le tour de Voltaire ; il commença : « Mesdames, il était une fois un fermier général.... ma foi j'ai oublié le reste. »
Et ceci :
Un Anglais, dit Grimm, étant venu le voir à Ferney, il lui demanda d'où il venait. Le voyageur lui dit qu'il avait passé quelque temps avec M. de Haller. Aussitôt le patriarche s'écrie : « C'est un grand homme que M. de Haller ! grand poète, grand naturahste, grand philosophe, homme presque universel! — Ce que vous dites là. Monsieur, lui répond le voyageur, est d'autant plus beau, que M. de Haller ne vous rend pas la même justice. — Hélas I réplique H. de Voltaire, nous nous trompons peutêtre tous les deux.
Mais on ne peut citer tous ses mots charmants.
fl s'amusait. U formait un tragédien pour jouer ses pièces, Paulin , « un tyran qu'il élevait à la brochette; » une nuit il réveille son laquais à trois heures du matin et lui donne une correction à porter à Paulin. Le domestique représente que Pauhn dort à cette heure; «Vas, cours, dit^il, les tyrans ne dorment jamais.» Au besoin, il s'amusait tout seul. Une fois qu'il était en colère contre le parlement , rencontrant son fine à la porte du jardin, il se reculait en lui disant : a Passez , je vous prie , monsieur le premier prési-
ÉTUDE 6ÉNÉBALE. CHAP. ¥1. 269
dent. )o Quelle idée avait cet Anglais de le prendre au sérieux. Un M. Milles^ allant en Italie^ par Ferney^ va lui rendre hommage , et lui demande , en partant , s'il n'avait pas d'ordres à lui donner pour Rome. Non, répondit-il, mais si par hasard vous rencontriez le grand inquisiteur, je vous prie de me rapporter ses oreilles dans un papier de musique. L'Anglais n'entendit point la plaisanterie, et prit la chose au pied de la lettre. Arrivé à Rome , il parla de la commission que lui avait donnée M. de Voltaire. Ces discours furent sus du pape Ganganelli ; et lorsque M. Milles vint à son audience. Sa Sainteté lui dit: aMonsiou de Voltere, à ce que j'ai appris, vous a donné des ordres pour ce pays ; je vous prie, quand vous le reverrez, de lui dire que sa commission n'est pas fesable, parce qu'aujourd'hui le grand-inquisitour n'a piou ni oreilles ni youx. »
Rien de ce qui se disait à Ferney n'était perdu; les mots recueillis par les hôtes couraient immédiatement. Ces jours-là , le premier président était mal à son aise ou les fermiers généraux.
On a maltraité Voltaire parce qu'il a raillé nos échecs; et ce n'est pas aussi ce qu'il a fait de mieux; quoiqu'il fût parfois très-irrité contre les défauts de notre nation , et qu'il eût dans des moments à s'en plaindre; mais il a dit et fait des choses qu'il faudrait aussi rappeler :
On ignore peut-être, dit Wagnière, que dès l'instant qu'on apprit à Genève la nouvelle de la perte de la bataille
270 ÉTI}INBS SUR Ut XVIll* SdCLB.
deRoabacb^ M. de Voltaire écrivit à son banquier à Berlin de donner de sa part aux officiers français blessés et prisonniers Targent dont ils pourraient avoir besoin, et de leur rendre tous les services qui dépendraient de lui. Il prit même aussi la liberté d'en recommander quelquesuns particulièrement aux bontés du roi de Prusse.
Et Longehamp :
On raconte que ces jours derniers M. de Voltaire étant chez H"^ la maréchale de Luxembourg, il fut question de la guerre. Cette dame en déplora les calamités, et souhaitait que les Anglais et nous entendissions assez nos intérêts et ceux de l'humanité pour la terminer sans effusion de sang, par un bon traité de paix : Madame, dit le philosophe, en montrant Tépée du maréchal de Broglie, qui était présent : a Voilà la plume avec laquelle il faut signer ce traité. » Ce propos est vrai et on le tient de ceux qui l'ont entendu.
11 n'était pas homme à s'enfermer dans une étude ; il écriyait : « Je vous avoue que je serais fort aise d'avoir courtisé avec succès une fois en ma vie le muse de l'opéra ; je les aime toutes les neuf. » C'est sans doute par ce principe, et aussi un peu pour se divertir, qu'il composa un sermon, le panégyrique de Saint-Louis, que cet abbé prononça en présence de l'Académie française. Arrivé aux croisades , il représente les objections qu'on a faites contre ces expéditions , et se cite lui-même : n Je sais qu'un célèbre et
tWM GiNteALE. CHAP. Vf. 271
MYant antenr, etc. m n ambitionna même la gloire militaire. 11 ressmcila les chars babyloniens^ armés de faux , qui devaient faire un eflèt roerveilleui. Le duc de Richelieu et Frédéric en plaisantèrent , il se tooma du c6té de Catherine. Il n'y avait qu'une difficulté : il aurait fdln dans une plaine très-unie des ennemis très-serrés. Ce n'était pas une difficulté pour lui^ et il écrivait à Catherine (1777) cette lettre charmante:
Nous sommes dans la plus belle saison du monde^ voilà un temps charmant pour battre les Turcs. Est-ce que ces barbares-là attaqueront toujours comme des hussards? Ne se présenteront-ils jamais bien serrés^ pour être enfilés par quelques-uns de mes chars babyloniques ? Je voudrais au moins avoir contribué à vous tuer quelques Turcs ; on dit que^ pour un chrétien, c'est une œuvre agréable à Dieu. Cela ne va pas à mes maximes de tolérance ; mais les hommes sont pétris de contradictions et, d'ailleurs, Votre Majesté me tourne la tète.
n a fait son portrait dans une lettre à d'Argenlal
Je n'ai point cette raideur d'esprit des vieillards^ mon cher ange; je suis flexible comme une anguille et vif eomme un lézard, et travaillant toiqours comme un écureuil. Dès qu'on me JEait apercevoir d'une sottise, j'en mets vite une autre à la place.
S72 ÉTUDES SUR LE XYHl* SIÈCLE.
M"** du Deffand lui écmait : a Je tous trouve le seul hoofiDie vivant qui soit sur terre. » Il.a été le plus français des français.
Rousseau^ né en 1712, à Genève, successivement clerc de greffier , apprenti graveur, laquais , maître de musique , précepteur , secrétaire d'un ambassadeur de Rome à Venise , commis d'un fermier général, abjurant puis reprenant le protestantisme, copiant de la musique pour vivre, recueilli d'abord aux Chàrmettes , près de Ghambéry , par M"' de Warens , à V Ermitage par W^ d'Épinay , chez M"** de Luxembourg dans la vallée de Montmorency , décrété de prise de corps pour ses ouvrages., errant en Suisse , puis passant en Angleterre sous la protection de Hume, reçu un moment par le prince de Conti , s'arrête enfin à Ermenonville , chez M. de Girardin , où il meurt en i 778.
11 s'est brouillé à peu près avec tous ses protecteurs et amis. Je ne veux pas le suivre dans ces querelles misérables où il était la dupe et la victime de sa mé-* lancolie, ce qu'il appelait lui-même, lorsqu'il croyait en être délivré, aun% délicatesse excessive qui le rendait quelquefois incommode et presque toujours inécontent. »
11 gâtait les meilleures fêtes. Leur bon destin envoya à ces gens d'esprit, pour leurs menus plaisirs, un imbécille qui arrivait de sa Basse-Normandie, du Mont-Cbauvet, avec une tragédie. La poétique du curé Petit était simple :
11 distinguait, dit Grimm, la comédie et la tragédie de
&TUDB GéNÉRALB. GHAP. YI. 279
cette manière : dans la comédie^ il s'agit d'un mariage ; dans la tragédie, d'un meurtre. Toute l'intrigue dans l'une et dans Tautre roule sur cette péripétie : épouserat-on, n'épouaera-t-on pas? tuera*t-on, ne tuera-t-on pas? On épousera, on tuera, voilà le premier acte. On n'épousera pas, on ne tuera pas, voilà le second acte. Un nouveau moyen d'épouser et de tuer se présente, et voilà le troisième acte. Une difliculté nouvelle survient à ce qu'on épouse et qu'on tue, et voilà le quatrième acte. Enfin de guerre lasse on épouse et on tue, c'est le dernier acte.... Par exemple, ajoutait-il dans mon Balthazard, tout consiste à savoir s'il soupera ou non, au cinquième acte ; car, s'il ne soupe pas, la main ne peut écrire sur la muraille et adieu la pièce. Or, puisque je veux qu'il soupe, je dirai au premier acte, il'soupera; au second il ne soupera pas; au troisième il soupera ; au quatrième il ne soupera pas; vous voyez bien qu'il faut qu'il soupe au cinquième, et que cela va sans dire. Et si je ne voulais pas qu'il soupàt, je commencerais mon premier acte par dire : il ne soupera pas.
Sa pièce était à l'avenant, on le berna; Margeney, qu'on lui présenta comme poète de profession, l'accabla d'éloges; on se défia, et Margeney composa une tragédie impayable, où les deux amants étaient Nabucbodonosor et Isabelle. Nabuchodonosor métamor^ phosé, et qui se sentait a l'estomac tout farci de foin et de verdure, » faisait les plus galantes déclarations à Isabelle, qui y répondait selon les convenances. La petite société eut de bons moments; mais Rousseau
874 &TUDB8 SVm LB XVIII* OÈCLB.
ne prit pas ainsi les choses, et il apostropha rodement
notre homme : « Votre pièce ne vaut rien, votre discours est une extravagance^ tous ces messieurs se moquent de vous; sortez d^ci et retournez vicarier dans votre village. »
n a écrit à M"' d'Epinay (i) un programme de l'amitié telle qu'il l'entendait, les droits pour lui, les devoirs pour les autres, avec des aveux qui touchaient, au milieu de ces inconséquences :
Premièrement, je veux que mes amis soient mes amis, et non pas mes maîtres; qu'ils me conseillent sans prétendre me gouverner ; qu'ils aient toutes sortes de droits sur mon cœur, aucun sur ma liberté.
Qu'ils me parient toujours librement et franchement, ils peuvent tout me dire : hors le mépris, je leur permets tout.
Leurs grands empressements à me rendre mille services dont je ne me soucie point, me sont à charge ; j'y trouve un certain air de supériorité qui me déplaît; d'ailleurs, tout le monde en peut faire autant; j'aime mieux qu'ils m'aiment et se laissent aimer : voilà ce que les amis seuls peuvent faire.
Si je reçois mal sa censure, si je m'aigris sans sujet, si je me mets en colère mal à propos, il ne doit pas s'y mettre à mon exemple, ou bien il ne m'arme pas. Au contraire, je veux qu'il me caresse bien, qu'il me baise bien, enlendez-vous, Hadameî en un mot, qu'il corn*
(1) Mémoirei de Mme d'Eptnay, ii, 112.
ÉTUDE GéNÉRALB. CHAP. VI. S75
mence par m'apaiser, ce qui sûrement ne sera pas long ; car il n'y eut jamais d'incendie au fond de mon cœur qu'une larme ne pût éteindre. Alors, quand je serai attendri, calmé, honteux, confus, qu'il me gourmande bien, qu'il me dise mon fait, et sûrement il sera content de moi.
J'exige d'un ami bien plus encore que tout ce que je Tiens de vous dire; plus même qu'il ne doit exiger de moi, et que je n'exigerais de lui, s'il était à ma place et que je fusse à la sienne. En qualité de solitaire, je suis plus sensible qu'un autre; si j'ai quelque tort avec un ami qui vive dans le monde, il y songe un moment , et mille distractions le lui font oublier le reste de la journée; mais rien ne me distrait sur les siens ; privé de sommeil, je m'en occupe durant la nuit entière ; seul, à la promenade, je m'en occupe depuis que le soleil se lève jusqu'à ce qu'il se couche ; mon cœur n'a pas un instant de reUche, et les duretés d'un ami me donnent dans un seul jour des années de douleur. En qualité de malade, j'ai droit aux ménagements que l'humanité doit à la faiblesse et à l'humeur d'un homme qui souifre. Quel est l'ami, quel est l'honnête homme qui ne doit pas craindre d'affliger un malheureux tourmenté d'une maladie incurable et douloureuse.
Dans la ofiulUtude de jugements portés sur Rousseau par ses contem(ft)rains, j'en trouve deux qui méritent d'être conservés. Celui-ci très -spirituel de Cerutti :
276 ÉTUDES SUR LE XVrii* SIÈCLE.
Les ouvrages de Jean-Jacques pourraient être comparés à des pendules détraquées, mais enrichies d'un carillon magnifique et juste. Il ne faut pas écouter l'heure qu'elles sonnent^ mais l'air qu'elles jouent.
Et celui-ci de d'AIembert, quand il répondait aux \ioIences de Voltaire :
Jean-Jacques (1) est un malade de beaucoup d'esprit, et qui n'a d'esprit que quand il a la fièvre. Il ne faut ni le guérir ni l'outrager.
Son parti était chez les femmes. U a raconté luimême Tenthousiasme dont elles se prirent pour la Nouvelle Héloïse, Il demandait un jour à la comtesse de Boufflers pourquoi les Françaises qu'il avait décriées l'aimaient; elle répondit : « Nous vous aimons^ parce que nous savons que, malgré vos railleries, au fond, vous nous adorez. » M""* de Pompadour dit un jour à M""* de Mirepoix : c'est un hibou; « J'en conviens, répondit la maréchale, mais c'est celui de Minerve. » M""* Roland apprenait de lui à goûter le bonheur domestique, s'enflammait pour la vertu à la lecture de la Nouvelle Hiloîse, et s'écriait : « Gomme on aime Rousseau, comme on le trouve sage et vrai, quand on le met en tiers seulement avec la nature et soi. » M"* Necker l'appelait a ce père de la vertu. » La femme de Marmontel résistai{, nous l'avons dit, à son
(1) Lettre à VolUire, 1762.
ÉTVDI GÉNÉBALB. GHAP. VK 277
mari sur ce point : a il nous a appris à être mères. » Buffon notait la différence entre les autres philosophes et Rousseau, parlant du fonds commun d'idées qu'ils avaient sur l'éducation : « Nous avions dit tout cela, mais M. Rousseau le commande et se fait obéir.» C'est qu'il parlait au sentiment, sans lequel les plus belles idées ne touchent point les jeunes gens et les femmes, et ne peuvent rien sur le monde.
Buffon voyagea en Angleterre et en Italie. En i 739 il est nommé intendant du jardin du roi, et partage désormais son temps entre ce jardin et la tour solitaire de Montbar, dans ce cabinet dont Rousseau baisa le seuil.
Très-épris de la forme, il disait dédaigneusement : « Le style du président de Montesquieu! Mais Montesquieu a-t-il un style? )> A quoi Grimm répondait : a lia le style du génie, et vous le génie du style. » Pour cette raison en partie il ne goûtait point les économistes. Il écrivait à Necker : a Je n'ai jamais rien compris à ce jargon d'hôpital de ces demandeurs d'aumônes que nous appelons économistes. »
S'il parlait mal du style des autres , les autres parlaient mal de son style. D'Alembert l'appelait le grand phrasier et s'amusait à le contrefaire. D'Alembert, Diderot, Condillac, etc., l'appelaient charlatan, déclamateur, lui reprochaient, dit Moreliet, <x de n'avoir pas le style de la chose ; ses descriptions d'animaux leur paraissaient des amplifications de collège, et ses discours généraux sur la nature , des déclamations vagues , fausses et inutiles. » On disait plus heureu-
278 ATUDBS 6IIB LE XVlll* Sl6CLE.
sèment qu'il mettait le matin les substantifs et les adjectifs le soir.
Sa lettre à madame de Genlîs est curieuse :
Je ne suis plus amant de la nature, je la quitte pour vous^ Madame, qui faites plus et qui méritez mieiuc. Elle ne sait que former des corps, et tous créez des âmes. Que la mienne n'est-elle de cette heureuse création! J'aurais ce qui me manque pour plaire, et vous jouiriez avec plaisir de mon infidélité. Pardonnez^moi, Madame, ce moment de délire et d'amour. Je vais maintenant parler raison.
Madame Necker a bien dit : M. de ButTon ne pouvait écrire sur des wieis de peu d'importance ; quand il voulait mettre sa grande robe sur de petits objets , elle faisait des plis partout. Sa lettre (1781) à Timpératrice de Bnsne, qui lui avait envoyé des fourrures et lui demandait son buste, n'est pas des plus dégagées. La réponse de Catherine est d'un autre style.
Tous ceux qui l'ont approché ont été témoins de sa constante préoccupation du style, qu'il regardait comme la cbose la plus difficile à apprendre, du plaisir qu'il avait à en parler, à en développer les règles, comme l'emploi des termes généraux, l'usage des tableaux , son grand principe de toujours rapporter à rhorame , par un mot , par une phrase , les choses inanimées ou philosophiques. Quand il entra à l'Académie , il lut le discours que l'on sait , et on dit en ce temps que l'Académie avait pris un
ÈnjW 6ÉNÉBAIJB. GBAF. VI. S79
maître à écrire. Il est certain qu'il a réussi à écrire comme il le voulait; mais enfin c'est l'éloquence par procédés^ l'imagination de parti pris^ le style à secret, et il y a quelque chose par le monde qui est plus vrai et autrement puissant que cela.
On ne voit pas qu'il ait beaucoup vécu de la vie de sentiment. Il aurait voulu ne laisser subsister de rtiomme que la raison. 11 a écrit : « Dans un état d'illusions et de ténèbres > nous voudrions changer la nature même de notre âme ; elle ne nous a été donnée que pour connaître^ nous ne voudrions l'employer qu'à sentir. » On connaît son jugement sur l'amour. En tout, il se montrait le même, préoccupé de garder la santé de l'esprit et la défendant contre les faiblesses qui chez nous la compromettent. « M. de BufTon , dit M"** de Necker, brûle toutes les lettres; il croit que le besoin de les relire , et de revenir ainsi sur les petites habitudes du passé, est une perte de temps, et la cause du radotage des vieillards. »
Gomme Voltaire avait chez lui un jésuite, le père Adam, Buffon avait un capucin, le frère Ignace: « Ignace , dit Hérault de Séchelles , est le confesseur de M. de Buffon. Il est tout chez lui : il s'intitule capucin de M. de Buffon. M. de Buffon l'a cité comme son ami dans l'article du serin. Il est aussi son laquais. » Il le confessa un jour : a Ignace me contait que M. de Buffon , en se soumettant à cette cérémonie , avait reculé un moment, effet de la faiblesse humaine, ajoutailril, et (]u'il avait voulu faire confesser son valet de chambre avant lai. o
t80 ÉTUDES SLR LE XYIU* SIÈCLE.
n mourut en 1788, au seuil de la révolution. Les idées qui fermentaient avant ce grand événement et le préparèrent semblent ravoir ému ; il écrivait à Necker : « Cest un grand spectacle d'idées, et tout nouveau pour moi. » Quelques années après, il passait sur réchafaud un jeune homme qui dit avec calme et dignité : o Citoyens , je me nomme Buffon , )> et cela ne le sauva pas.
Montesquieu vivait assez à pari , dans la société de M. deTrudaine, de M"« d'Aiguillon. Quand V Esprit des lois parut, on Tadmira comme une protestation hardie contre le despotisme, et une tentative, hardie aussi , de traiter les plus hautes questions d'intérêt pu blic, mais sa doctrine de gouvernement représentatif ne fit pas école. Personne ne voulait de ce gouvernement. Le roi n'entendait pas partager avec personne , la noblesse avec la bourgeoisie ; la bourgeoisie visait plus loin ; Siéyes dit son secret. L'héritier de Montesquieu fut Mirabeau, tel qu'il parait dans la correspondance avec le comte de Lamarck; mais il fallait d'abord ne pas faire la nuit du 4 août. On lit dans la Correspondance de Grimm cette note étrange, à la date, de février 1755 : « Charles de Secondât, baron de Montesquieu, est mort à Paris , le 10 de ce mois. Il a quitté la vie sans que le public s'en soit, pour ainsi dire, aperçu. Son convoi funéraire s'est fait sans personne; et Diderot est, de tous les gens de lettres, le seul qui s'y soit trouvé. »
Nous voici à cette seconde classe de gens de lettres
BTUDI 6ÉN&RALE. GHAP. VI. 281
quiy sans avoir le génie^ a le talent ou le caractère ou les deux à la fois.
Grimm, d'abord chargé d'affaires de la ville de Francfort^ puis ministre plénipotentiaire du prince de Saxe-Gotba; prend la correspondance que Rajnal entretenait avec plusieurs cours du nord et du midi de TÂllemagne; correspondance que nous avons^ où il se montre^ cerne semble^ un esprit des plus distingués, et le premier critique du tem ps par la profondeur^ la délicatesse^ la liberté. Homme du monde aussi, il charma Catherine, et Frédéric luLrendait ce beau témoignage : «Peu d'hommes connaissent les hommes aussi bien que Grimm, et moins d'hommes possèdent encore au même degré que lui le talent de vivre avec les grands et de s'en faire aimer, sans compromettre jamais ni la franchise ni l'indépendance de leur caractère. »
Il a sur la nature des langues des idées justes et délicates :
Je soupçonne qu'il en est de l'autorité d'une langue comme de l'autorité du gouvernement politique : elle ne se soutient pas uniquement par l'opinion ; mais elle ne saurait subsister sans elle. 11 y a un génie original auquel elle est foncièrement soumise. Des esprits audacieux peuvent le dompter quelquefois, mais on ne saïuait le subjuguer tout à fait qu'en détruisant la puissance même dont il est réme et le principe.
Sur la grande question que les ouvrages de Shak-
282 ÉTUDES 8CR IB XTIII* fliftCLB.
speare et les pièces de Sedaine soulevaient , il a prononcé avec un rare bon sens :
Il est certain qu'on peut rire et pleurer en même temps, et il ne s'agit plus que de savoir jusqu'à quel point le poète peut user ou abuser de notre facilité à cet égard. Je «rois que lorsqu'un effet nuit à l'autre, lorsque l'effet subordonné efface ou étouffe l'effet principal, le poète a manqué son coup, et peut être justement blâmé. La nature mêle le comique et le tragique, mais le bon goût doit les séparer.
L'innovation de Sedaine l'étonnait ; mais il ne se fiait pas à son premier mouvement. « Lorsque je vois tenter à Sedaine une chose qui n'est pas de mou goût^ je commence par suspendre mon jugement pour six mois. »
11 disait (1 758) : « 11 y a peu d'ouvrages modernes où il y ait autant de génie que dans Paméla, Clarisse et Grandisson. » Il faisait (17^3) un très-bel éloge de Fielding , a auteur original, grand peintre, toujours vrai, quelquefois aussi sublime que Molière , » et ajoutait :
Les Anglais ont une e^èce de roman domestique qui est tout à fait inconnue aux Français. Il parait d'abord étonnant que les Français^ qui ont beaucoup de bons romans dans leur langue, n'en aient point qui peignent leurs mœurs domestiques ; mais quand on réfléchit un peu, on trouve que s'ils n'ont point de tableaux dans ce
tJVrn OtlfiBALB. CHA». Tl. 183
genre^ ce n'est pas iaate de pdntre, c'est faute d'originaux. Quand on a peint nos petits-maîtres et nos petitesmaitresses> on a à peu près épuisé la matière^ et mis tout le national qu'il est possible de mettre dans un roman français.
n caractérise les grands esprits de son temps : « Pour la raison , la philosophie et le bel esprit yentable , il faut les chercher dans Voltaire ^ et les traits de lumière dans Montesquieu^ et les Tues profondes et l'éloquence dans Diderot , et le nerf et l'énergie dans J.-J. Rousseau y et l'élévation et la noblesse du style dans Buflbn. » U n'aime pas Rousseau et il est souyent Juste à son égard. Ceci n'est pas d'un ennemi , mais seulement d'un homme de sens : « On peut chercher la source de tous les égarements de M. Rousseau dans le caractère de cet homme idéal et chimérique qu'il s'est créé^ et qu'il a substitué partout à l'homme de la nature y tel qu'il existe depuis cinq ou six mille ans que nous avons quelques notions du genre humain. » Nous dirions encore ce qu'il disait en 1776: « Son ouvrage le mieux fait, le plus fini dans toutes ses parties, c'est la réponse à l'archevêque de Paris ; c'est de tout point un chef-d'œuvre. »
Lorsque paraissent les Confessions, il répond au mépris avec lequel plusieurs littérateurs les accueillirent :
S'il en faut en croire les gens de lettres, surtout messieurs nos philosophes, ce qui eût été plus sage, c'eût été
de supprimer le livre en entier. Tout leur en parait pitoyable. La manière dont un homme comme Rousseau se rend compte à lui*mème de ses plus secrets sentiments, de la première origine de toutes ses pensées et de toutes ses affections, quelque défectueuse qu'elle soit et quelques préventions qui puissent s'y mêler, offrira toujours une instruction assez utile sur Tai't de nous observer nousmêmes, et de pénétrer jusqu'aux ressorts les plus cachés de notre conduite et de nos actions. Malgré la différence qu'il peut y avoir entre les hommes h certains égards, ils ressemblent si fort à tant d'autres, que Ton peut bien assurer que Thomme qui s'est le mieux observé lui-même est sans doute aussi celui qui connaît le mieux les autres.
Ce philosophe du temps de l'encyclopédie se laissait charmer parles Idylles de Gesmer (4773). a Ce poëte, dil-il, a une fraîcheur et une douceur de coloris enchanteresses, une touche spirituelle et délicate, une sensibilité exquise.» Les Études de la nature (1788) lui semblent un délicieux ou vrage] (elles flrent même sur son esprit une profonde impression); il disait de Paul et Virginie et de la Chaumière indienne, qui ne relevaient pas de VEncyclopidie assurément : a On trouve dans les Etudes de la nature deux petits romans poétiques, pleins de grâce et d'imagination; le premier surtout respire la sensibilité la plus pure et la plus touchante. »
Sur la foule des petits auteurs du temps, sur la multitude des ouvrages qui passent par sa plume et
BTUDS GÉlfÉRAUI. GHAP. VI. 285
que souvent il fallait apprécier au moment méme^ il a des jugements d'une sûreté et d'une liberté admirables. Le malheur est que ia plupart de ces ouvrages sont morts^ et que le public ne demande pas pourquoi.
Sur les écrivains passés, il a des jugements eicellents, comme celui-ci sur les Essais de Montaigne, qu'il appelle le divin Montaigne, l'homme unique :
C'est un commentaire que Montaigne fit sur lui-même en méditant les écrits de Plutarque. Ce n'est point de ces maîtres que l'on redoute sous le nom de philosophes ou de sages, c'est un enfant à qui l'on permet de tout dire, et dont on applaudit même les saillies, au lieu de s'en fâcher. Cela est si vrai, que, lorsque Charron voulut mettre en système ce que son ami Montaigne avait osé dire avec une si grande liberté, il essuya, malgré toutes ses réserves et toute sa prudence, les tracasseries et les persécutions les plus odieuses.
Il reconnaît dans les Mémoires de M*^ de Staal (1755) une rapidité étonnante, une touche fine et légère, des traits de pinceau sans nombre, des ré* flexions neuves, fines et vraies, un naturel et une chaleur toujours également soutenus. Quand Saint- Simon parait, il écrit : « 11 étincelle quelquefois d'expressions infiniment énergiques, de traits que n'eût point désavoués le génie de Tacite et de Montesquieu, s
386 ÉTCDES Sun LE XVIIi* SIÈCLE.
Mais hèlas! qu'il est difficile d'avoir toujours raison. S'il s'agissait seulement de la nouveauté du jour^ une erreur était excusable. Lorsque parut la traduction des Nuiii d'Ymng par Le Tourneur , il la jugea sévèrement, fut réprimandé par Diderot, vit le grand succès de l'ouvrage, et volontiers écrivit une rélrac* tation dans la feuille suivante : « Pour réparation (]^ l'ii^ustice par moi commise sans méchanceté, mais par suite de la profession détestable que j'ai eu le malheur d'embrasser. » Mais il a écrit, et il n'était pas jeune en i772, et il avait eu le temps de réfléchir avant de récrire : « Bossuet est sans doute un homme à citer parmi les écrivains qui ont illustré le règne de Louis XIV; mais sa gloire périra et ne pourra résister aux efforts des siècles. »
Je transcris en entier cette page excellente :
Celui qui a pétri l'espèce humaine l'a partagée en deux divisions bien inégales : Tune petite est distinguée par la finesse, par la délicatesse, par une mobilité d'organes qui la rend capable de saisir la beauté, l'accord, l'harmonie qui existe dans la nature : poètes, peintres, musiciens, c'est là que vous habitez et que vous trouvez ceux qui vous admirent avec transport ; c'est encore là que se tiennent les CŒurssensibles etles mauvaises tètes. L'autre division, infiniment nombreuse, est celle des esprits raides, secs, méthodiques, dont les fibres n'ont point d'élasticité; c'est aussi où se tiennent les hommes de bois et de pierre, qui ne sentent rien, et qu'on ne peut cependant haïr s'ils observent d'ailleurs les lois de la justice et de l'équité natu-
ÉTUDE OiHÉRALB. CHAP. VI. S87
relie. J'oublie une troisième classe, qui est celle des singes ; ils ne sayent que contredire, et dégradent tout ; c'est en tout point une mauvaise engeance.
Comment dans cette diversité d'opinions et de jugements aussi différents chez les hommes que la modification de leurs organes, trouver une règle sûre pour juger des ouvrages de goût? Les chrétiens ont établi entre eux une communion qu'ils appellent l'Église invisible. Elle est composée de tous les fidèles répandus sur la terre qui, sans se connaître, sans être liés entre eux, sont unis par le même esprit, par les mêmes espérances, et forment le petit troupeau des élus, il en est des gens de goût comme de ces élus, ils forment une nation rare et éparse qui se perpétue de siècle en siècle, et qui conserve sans tache la pureté de son origine. C'est elle qui met le prix snix ouvrages; c'est pour elle que tous les grands hommes de tous les sièdes ont travaillé, il est peu de bons juges. Pour sentir et apprécier un ouvrage de génie, il faut un discernement profond, une finesse de' tact, une délicatesse d'organes que la nature accorde à un très-petit nombre, et dont la multitude est entièrement privée. C'est ce petit nombre d'élus qui forment le jugement étemel, lequel, confirmé de siècle en siècle par cette Église invisible, devient bientôt universel. On voit d'abord qu'il faut un certain temps pour apposer aux ouvrages du géiiie le sceau de l'immortalité. Le mal qu'on en dit dans leur nouveauté, ou bien la vogue passagère qu'ils peuvent avoir, ne saurait décider de leur mérite. Ils sont jugés par la multitude; comment le seraient-ils irrévocablement? Mais lorsque les vains cris de la multitude se sont perdus^ alors le juge-
f88 ÉTCDBS SUR LE XVIII' SIÈCLE.
ment de l'Église invisible se fait entendre et se perfectionne insensiblement; alors on entend sortir un cri d'admiration d'un coin de la terre^ et à mille lieues de là il est répété sans avoir été entendu^ et l'homme de génie, dit : Voilà ma récompense, c'est pour eux que j'ai travaillé. Insensiblement Homère est regardé comme divin par toutes les nations; le poème de Milton, oublié dès son origine dans la poussière, reparaît et obtient les honneurs qui lui sont dus. Ce n'est point qu'il y ait aujourd'hui plus de gens capables de sentir le prix de l'Iliade ou du Paradis perdu. Il ne faut point s'y tromper : le grand nombre n'estime que sur parole. L'autorité des juges lui en impose ; il respecte ce qu'il ne saurait reconnaître. ^- On a donc eu raison de dire que le vrai goût est aussi rare que le génie.
Marmootel représente la littérature honnête et rangée qui a peur de la fantaisie comme d'un excès. Dans la critique, elle distingue scrupuleusement les genres et en empêche la promiscuité, les distinguant par les formes, pour qu'ils soient plus reconnaissabies, et ajoute à chacun d'eux sa législation, qui juge ensuite d'elle-même tous les ouvrages. De là sont sortis la Poétique française, les Eléments de littérature et beaucoup de traités estimables de cette sorte, ma* niëre de gfuides qui promènent un étranger dans la littérature, lui signalant au passage les choses qu'on admire généralement, par des recommandations générales de majesté, d'élégance, de grâce, etc.; traités utiles qui apprennent à beaucoup d'hommes, qui l'ignoreraient sans eux, qu'il y a de belles choses eii
ÉnmB «éMeralb* chap. yu S89
œ inonde. Pourtant ils ne disent pas tout, et après çax il y a encore à chercher pourquoi ce qui est beau est beau, les raisons profondes des grandes beautés, les ra^ns fines des beautés délicates, Torigine des éléments qui entrent dans un ouvrage, et l'esprit secret qui en a formé un tout vivant, enfin, à mesu- . rer l'admiration. Quelques-uns, qu'on appelle ou qui s'appellent connaisseurs, amateurs, soutiennent que le vrai goût commence où Tautre finit.
Il fit les paroles d'un grand nombre d'opérjsts-comi^ ques et d'opéras , pour Rameau , Grétry, Piccinni , Cherubini. On ne goAtait pas au même degré la musique et le poëme. Marmontel était ordinairement maltraité. Â propos de Ciphale, Sophie Arnould dit que la musique lui paraissait beaucoup plus française que les paroles ; et, malgré le succès de Zémire et AxoTy on trouva encore à dire, on prétendit que c'était simplement le conte de M""* Lepfince de Beau*mont, intitulé la Belle et la Béte, que la Belle était la musique , et la Béte les pîairoies. Ses tragédies réussi-> rent mal : dés i754 il quitta le théâtre, et y reparut après une trentaine d'années, sans plus de succès. Il avait du mérite à faire l'apologie du tbéfttre, qu'il fit contre Rousseau. Ses Contes nuMrauXy surtout la Ber* gère des Alpes, très-goûtée des femmes, furent si bien reçus quele genre fut en vogue. C'est ce qu'il appelait « les petites scènes touchantes, où je faisais gémir la nature ou l'amour. « Grimni protestait : « n faut dans ce genre, outre le plus heureux naturel, tant de grâce, tant de délicatesse, tant de finesse,
290 àTVDES SUR 13 XYIil* siàaE.
tant de naïveté! M. Marmontel a beaucoup d'esprit, assurément, et n'a rien de tout cela ; ou, quand il veut montrer quelques-unes de ces qualités, elles prennent un air si factice et si pmntu, que j'en ai rame froissée. » Lorsque d'Ëon était censeur, il eut la malice d'écrire dans son approbation : a J'ai lu, par ordre de Mgr le chancelier, les Contes moraux de Marmontel, et je n'y ai rien trouvé, » faisant semblant d'oublier qui en empêche i'tmpresston. » 8e8 Incas (1 777), que l'on s'obstinait à prendre pour un poëeie épique en prose, furent jugés avec une sévè* rite extrême par les critiques, mais firent leur che-* min. L'ouvrage qui marqua le plus dans sa vie fut BiUêoire (i768), avec le fameux chapitre de la tolérance, n fut tiré, en quelques mois, à neuf mille exemplaires, loué par tous les philosophes, censuré par la Sorbonne, avec un recueil de propositions dangereuses, qu*elle appela Indieuius, à quoi Turgot lûouta Ridiculia, condamné par un mandement de l'archevêque de Paris, publié à Vienne par ordre de Marie-Thérèse, traduit^ même en russe, le neuvième chapitre par Catherine. La princesse de Brunswick voulut que l'auteur de Bélimre et des ConUs fnoraux lui fût présenté ; le prince royal de Suède, alors en voyage à Paris, se prit d'affection pour lui et coni-< mença avec lui son commerce de lettres. Sa Poétiqitê française n'eut point de succès :
On n'en a point dit de mal précisément ; mais on n'en a pas parlé du tout, et c'est bien pis. Ou la lit sans iuté-
âKQW «ftlfiRAl.E. CHAT. VI. Mî
lèl; on a'A «nm de rieD oonlmler, paroe qu'elle ne fait rien penaeri If. Mannontel eet un homme de teauooup d'ei{iri,t, il « mirtout Veeprit de dteouaBioiiy en eorte que son talent pour les ouvrages polémiques me parait décidé; mais il manque^ i mon gié, de sensibilité, de goût et de délicatesse; et le moyen d'éoouter un homme dépourvu de ces qoaliiés^ et qui veut parler poésie, peinture et musique ! On a reproche aoK ouYfages poétiques de H. Marmontel la dureté, le boursouflé, le défaut d'harmonie et de naturel^, et Ton ae^ti en lisant ses ouvrages didactiques, qu'il a tous ces défautA-U« C'est un homme de bois, mais qui a vécu avec des philosophes, avec des enthouetasies de U belle poésie, et qui a. appris à parler leur langage aws le sentir; l'accent étranger perce toujours. Aussi un lecteur qui a de la finesse ne trouvera point d'accord dans son coloriet quoique les idées se tiennent, et il lui désirera cette propriété de dletion et d'idées qui appKitient à l'écrivain qui dit o» qu'U sent, et non ce qu'il a appris, et ce qu'U répèle d'après d'autres. Souvent je n'entends pa&son ramage* Ce n'est pas que je ne conçoive très-bien ce qu'il dit; maia oe n'est pas ainsi que je sens. Je le supporte encore plutôt lorsqu'il raisonne sur les choses pathétiques et fortes» que quand il touche aux choses délicates et légères ; on les fane si aisément, et ses gros doigts, lorsqu'ileen «ppfochent,ine font venir la chair de poule. {Grtmrn.)
En somme, critique on auteur, il est par-deseos tout estioiable; c'est celte sagesse désespérée que railla le vers final de la pièce suivante :
992 BTODB 61TB Ll XYUT UÈOM.
QuinauU^ par la douceur de ses aimables yenj Suspendait le tourment des ombres malbeureuses. Cherchons, pour l'en punir, des peines rigoureuses.
S'écria le dieu des enfers I n invente aussitôt le mal le plus horrible. Dont au Tartare même on se lût avisé ; Je veux faire, dit-il, un exemple terrible : J'ordonne que Qulnault soit mannontrtisé.
Les ennemis de Marmontel avaient du bonheur dans leurs épignunmes :
Qu'ils me sont doux ces champêtres concerts. Où rossignols , pinsons, merles, buvettes. Sur leur théâtre, entre des rameaux verts^ Viennent gratis m'offirir leurs chansonnettes. Quels opéras me seraient aussi chersf Là n'est point l'art d'ennui scientifique; Gluck, Piccinni, n'ont point noté les ûrs, ' Nature seule en a fait la musique.
Et Marmontel n'en a point tait les vers.
Un i>oët6 a dit très-joliment :
Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes.
C'est justement ce qu'on ne peut pas dire de Marmontel.
II faut le dire à sa louange, Marmontel était du parti des philosophes, mais non de la secte. Il combattit le
tmaiisuie dans les iticiu, soutint Ui toléfaace dans Bili$aire, et s'emporta jusqu'à mettre Marc-Aurèle au paradis, d'où la Sorbonne le tira aussitôt. L'exoetteot homme fréquentait la société de d'Holbach et lui a rendu ce témoignage solennel : « Dieu, la vertu, les saintes lois de la morale naturelle n'y forent jamais mis en doute, du moins en ma présence; c'est ce que je puis attester.» A*t-il menti! Je ne pense pas; mais dans toute société il y a un secret, et il y a ceux qui ont le secret et ceux qui ne l'ont pas. Marmontel ne l'avait pas; en sa présence, on ne mettait pas en doute Dieu et les saintes lois de la morale naturelle^ je croirais même qu'on s'amusait de cette sagesse et de l'effet qu'elle produisait sur Marmontel; mais en son absence, on se donnait carrière. Diderot eu sait là^dessus pius que MarmonteL
Suard, homme d u monde, forme en 1 754, avec l'abbé Arnaud, Grimm, l'abbé Prévost, etc., etc., un Journal étranger destiné à insérer les meilleures productions des autres pays. H passe en 4702 avec Arnaud à la Gazette de France^ qui lui est enlevée par Marin, que M''* de Lespinasse appelait le monstre marin, et donne, avec son ami encore, la Gazette littéraire de* VEurope, qui faisait suite au Journal étranger, et mourut en i 760, Grimm dit, à cause de la protection du gouvernement. En 1779, le roi lui donna l'exclusion à TAcadémie; il n'y entra que deux ans plus tard.en est difficile, (jiit Grimm, d'avoir l'esprit plus un, le goût plus délicat; » son discours fut à l'honneur de la philosophie et des philosophes. U défendit Gluok^
tii ÉTUDES son LB XVin* 0tÈGtK.
puiiiut^ Bpéoiriement dam les lettrée de Vwiumsme de Ymiyirard, 1777, insérées dans la Gazette du mit; il eul aflbiire avec la Harpe et Marmontel.
Il V a dans sa vie des traits qui honorent llioiniiie, les lettres et le temps. Lorsque le ministère, mécontent du Jmmial de Paris, voulut le lui donner, et c'était un joli don, car, dès la première année, il avait rapporté cent mille francs à ceux qui en avaient eu l'idée, Suard, ne voulant pas dépouiller le possesseur actuel, reftisa. Maisle roi le veut, dit M. de Miroménll. «Le roi, dit Suard, ne peut avoir que le besoin d*étre rassuré |K)ur revenir contre une nouvelle imprudence. Je m'offre de l'en garantir en me chargeant seul de la censure. »
Après l'atsassimit da duc d'Enghien, Haret lui demanda des articles pour le PMiciite. Voici sa réponse :
« Vous me demandez , Monsieur, deux articles de joarnal, propres à redresser l'opinion publique; cela me paraît très-diffidle > surtout quand les journaux sont absolument discrédités.
» L'un de ces actes est ce qu'on appelle un coup d^tat, et perm6tte»-moi de vous dire qu'il m'a pro* fondement affligé, comme un acte de violence qui blesse toutes mes idées d'équité naturelle et de justice politique , acte dont il m'est impossible de con-* cevoir la nécessité et même l'utilité.
» Le second motif de mécontentement public porte Éùr l'intervention notoire du gouvernement dans une procédure judiciaire , soumise à une^ oour de
ÉTODR GËNÈRALB. CHAP. VI. S95
jaslice. J'avoue encore que je ne connais aucun acte du pouvoir qui doive exciter plus naturellement finquiétude de chaque citoyen sur sa sûreté personnelle. L'indépendance parfaite des tribunaux, dans l'administration de la justice, est la première base et la plus solide de l'ordre social et de la liberté civile. »
L'abbé Arnaud a les mêmes commencements que Suard. 11 entre à l'Académie en 1771, avec peu de titres, par la protection de son ami. Il fut avec lui un des principaux détenseurs de Gluck. Il avait aussi le mérite d'aimer les anciens, Homère, Platon, etc.; son suprême éloge était : « Gela est antique. * Daos ses admirations il s'engouait. Grimm l'appelait un iaux Diderot, qui n'avait du vrai que la fumée sans les grand jets de lumière. H a donné une fois le singulier exemple d'un homme qui cherche à se faire condamner en justice dans un débat d'intérêt, et y parvient, par bonté pour son adversaire, et n'en parie pas. Les philosophes l'eurent d'abord pour adversaire , et ne le comptèrent jamais tout à fait comme un des leurs. M"^ Suard , son amie , nous le représente grand, bien fait, la physionomie trèsexpressive , passionné pour les arts, surtout pour la musique; ne connaissant, comme il disait, que deux tyrans, le génie et la beauté, (elle y ajoute le plaisir], avec un ton excellent, vif, animé , portant partout où il paraissait le mouvement et la vie, aussi trèsaimé partout.
Thomas est couronné par l'Académie en 1796. Son Éloge de SuUif (1769) , le quatrième couronné , eut
296 i;rtiDivS SUR lb xyiii* sièglb.
un succès inouï, pour la hardiesse des opinions. En 1765, c'était le tour de son Éloge de Deseartes. B avait partagé le prix aTec Gaillard ; le public le donna à lui seul. Il entre en i767 à l'Académie; son discours sur l'homme de lettres citoyen est très-applaudi. De la même plume il composa son E$sai sur les femmes , (qui nous a valu quelques belles pages de Diderot) et une Ode (sujet lyrique) sur les devoirs de la société.
Diderot comparant Thomas et la Harpe, disait : « Ils sont les revers Tnn de l'autre : le premier met tout en montagnes , celui-ci met tout en plaine. » Thomas est l'inventeur de ce style métaphysique et enflé que Voltaire appelait du galithomas. A force de sincérité et d'honnêteté, il atteignit parfois l'éloquence.
La bonne leçon que cette française, Sophie Arnould lui donna un jour! Elle avait, rapporte Grimm, je ne sais quelle affaire de cheminée à discuter avec le ministre qui a le département de Paris. Thomas lui dit : Mademoiselle, j'ai eu l'occasion de voir M. le duc de la Vrillière et de lui parler de votre cheminée; je lui en al parlé d'abord en citoyen , ensuite en philosophe. — Eh! Monsieur, ce n'était ni en citoyen ni en philosophe , mais en ramoneur qu'il fallait en parler.
On ne cite de lui aucun trait qui lui fasse tort, et on en cite qui l'honorent; par exemple, au moment où la philosophie était le plus discréditée, en 1765, il en Ut fièrement l'apologie. Lorsqu'un de ses amis se présenta à l'Académie , le duc de Praslîn ^ chez qui
était Thomas» exigea de lui qu'il se présentât aussi , pour empêcher le succès de cette candidature; il refusa. Le duc , mécontent de lui , mais forcé de r^stimer, ne voulut plus le garder dans sa maison, lui retira les promesses qu'il avait faites de l'avancer, et créa en même temps pour lui une cbaige de secrétaire-interprète des suisses, qui n'exigeait aucune fonction et qui rapportait cent louis d'appointements.
GoUé, auteur de la Partie de chasse de Henri I V, qui ne pu t être représentée au théâtre français qu'en i 774, dix ans après qu'elle avait été composée, auteur aussi de JDupuis et DesTOMù qu'on estime beaucoup , et de la VérUé dans le tnn, était lecteur du duc d'Orléans; il avait le sentiment de la dignité des lettres : après avoir rapporté le trait de fierté de Lesage^ il ajoute : « Si les auteurs étaient moins bas, les protecteurs ne seraient point insolents; on n'écrase que les bêtes qui rampent. » N'est-il pas curieux de retrouver ici le mot de Kant : « Celui qui se fiait ver n'a pas à se plaindre si on l'écrase. »
Le président Hénault, bientAt le surintendant de la maison de la reine, fit V Abrégé ehrùnohgique auquel Voltaire donna une grande réputation, parce qu'il était du président Hénault et qu'il n'était que VAbrégé, Hénault la prit pour bonne ; il entendait bien que ce fût une histoire politique et morale^ et se trouvait blessé quand on avait l'air d'y aller chercher des dates.
Quand Voltaire lui adressa l'épitre qui commence
ainsi :
SM iruiM 8u» u xHntr siàttJK.
Hénault, fiimeux par iroB «mpefs.
Et par Totre chronologie ;
quoiqu'il estimât ses soupers bous^ il se tâcha qu'on les mit sur le même rang que son Abrégé^ comme titre à la gloire ; le poète dut corriger ce début. Voltaire, à son tour, ne lui pardonna pas d'appeler la tolérance le tolérantisme.
n faisait des chansons qu'on trouvait aimables, de jolis vers comme ceux-ci, un jour que la reine, trouvant la duchesse de ^^ occupée à écrire au président, l^oiita quelques lignes de la main gauche :
Ces mots, écrits par ime main divine.
Ne m'ont causé que trouble et qu'embarras; C'est trop oser si mon cœur la devine. C'est être iugrat, s'il ne devine pas.
Et ceci au duc de Nivernais :
Vous oélébrez les chimères :
Elles sont de tous les temps ; EUes nous sont nécesBaires.
Nous sommes de vrais enCants :
Nos enreurs sont nos lisières.
Et les vanités légèies Nous bercent en cheveux blancs.
On ne i^arle pas de son François II, ni en général
#rODB 6ÉN6IIALB. CHAP. vt. 299
àtsom théâtre. Dans son François H, il suivait fidèlement l'hisioke, il embrassait tout un rè;^ne de dix-hnit mois, double innovation. Il entra à Tftge de cinquante ans dans la dévotion, fit une confession générale, et dit le joli mot que l'on sait : « On n'es t jamais si ricfae que quand on déménage. » Il avoue qnil avait toujours beaucoup désiré de plaire. Né, dit Grimm , avec des qualités estimables, mais pas assez remarquables pour exciter l'envie et la jalousie de personne, il jouissait du privilège et du bonheur des gens médiocres, d'être ami de tout le monde, tians avoir un seul ennemi. H était très-frivole ; il n'y avait en lui que la superficie, mais cette superficie était agréable.
Ajoutons de Brosses et Court de Gébelin, tous les deux érudits et philologues, le premier qui, par ses Lettres sur Vltalie, répandit le goût des arts. Dans un de ses voyages à Paris (17K4], il se fit présenter à Diderot par Buffon. Diderot a dit de lui : « C'est un gentil garçon, bien doux, bien aimable, grand pliflosophe, fort raisonneur, mais faiseur de digressions perpétuelles. » L'abbé Barthélémy publiait en i788 son Voyage d'AnncharsiSy qui passionnait les esprits pour la Grèce, même à la veille de la révohition. Les Parisiens prenaient pour eux ce qui était dit des Athéniens.
Saint -Lambert, gentilhomme et pauvre, servit longtemps dans Tinfanierie. Ce fut à la mort de la marquise du Châtelet, en 4749, qu'on entendit parler de lui |H>ur la première fois. Peu après, il vint à
300 ÉTUDES SUB LE XYIII* SliCUL
Parts et se fit une réputation de salon par les poésies fugitives qu'il y lisait. En i753, il est le poète le plus à la mode. Il donna en i 769 les Saisons, annoncées depuis vingt ans. Sa préface (sous le nom de Duclos) au poème Du bonheur, d'Helvétius (1771), préface qui est un essai sur la vie et les ouvrages de ce philosophe, fut très-admirée et fit une grande sensatioui. Nos deux critiques ne sont pas émerveillés du poème des Saisons. Diderot : « Trop de vers, trop de phénoinènes ébauchés et indécis; le vice originel, irremèdiable, le manque de verve et d'invention; il y a du nombre, de l'tiarmonie, du sentiment, m«s c'est partout la même touche, le même nombre, une monotonie qui vous berce, un froid qui vous gagne, une obscurité qui vous dépite, des tournures prosaïques. — Ceci est Vamplification d'un écolier de rhétorique, doué, supérieurement, du talent de la versification. » Grimm à son tour : « On ne sait ce que le poète a vu, ni ce qu'il veut vous montrer, et cependant il a la fureur de peindre. » 11 lui reconnaît de l'instruction, de la pensée et du sentiment, une grande connais* sance de la langue et du technique du vers, de l'oreille, de l'harmonie. « Que lui manque-t-il donc pour être un poète? Ce qui lui manque, c est une âme qui se tourmente, un esprit violent, une imagination forte et brillante, une lyre qui ait plus de cordes; la sienne n'en a pas assez. » Il préférait l'automne aux trois autres saisons*
Il était difficile que l'ouvrage passât sans une épigramme ; Clément (de Dijon) la fit :
ÈtVm GBKiRALB. CHAF. VI. SM
Saint-Lambert s'enroue à nous dire :
Mon pcfime doit être bon.
Car j\ii mis trente ans à récrire ; Trente ans, vous dis-je. -<~ Et pourquoi non? Il en faut autant pour le lire.
Ce Clément^ qui attaqua plusienrs poëtea du siècle, entre autres Voltaire , avait lu les maîtres du siëele passé, et ce commerce perçait à travers la grossièreté de son ton. Baint-Lambert commit la faute de le faire enfermer an Fort-Lévéque , où il resta vingt-quatre heures, pour en sortir plus fier que jamais. H y employa ces vingt«quatre heures à faire une antre épigramme :
Pour avoir dit que tes vers sans génie M'assoupissaient par leur monotonie, Froid Saint-Lambert, je me vois séquestré ; Si tu voulais me punir à ton gré.
Point ne fallait me laisser ton poème. Lui seul me rend mes chagrins moins amers. Car de nos maux le remède suprême C'est le sommeil... Je le dois à tes vers.
Rulbière , d'abord aide de camp du maréchal de Richelieu, puis secrétaire du baron de Breteuil, auteur des Anecdotes sur la révoluiion de Russie en Vannie i 762 , chargé de faire VHieUrire de Vanarchie de Pologne, qui, commencée en i 768, fut publiée aprëâ j^ inort en Ig06 , donna aussi , sur Tinvitation du
dOâ kniDis 8im ti xtiii* siàcue.
gouvernement de Louis XYI (1788) , les Eclaircissements historiqtAes swr les c0tuus de la révocation de ridit de NanteSy et sur Fétmt des protestants en FrancSy quand on youlut revenir à des principes de tolérance à regard des disddents. II avait lu dans quelques maisons des passages des Anecdotes; Catherine rapprit; on sait les démarches qu'elle fit faire auprès de Tauleur pour que le manuscrit fût supprimé , la né* gociation de madame Geoflrin , et l'honorable résistaoce de Rulhière. llfoisait bien les vers. Voltaire > dans son Dictionnaire philosophique , lui fit Thonnear d'insérer tout son Discours en vers sur les disputes. On a anssi retenu de lui VA-propos. Il maniait vivement l'épigramme. Quand Dorât eut publié son Ode sur le
nouveau règne, à l'avènement de Louis XVI , Rulhière lui répondit :
Puiamtt; mon eher Dorât, les jours du nouveau règne. Plus heureux que tes vers, être plus longs encor.
Il maltraita la Harpe, qui lui répondit comme on sait, et madame du Deflànd.
Le comte de Guibert , maréchal de camp, n'était pas un simple écrivain. Son Essai sur la tactique y combattu par M. de Mesnil-Durand , fil l'effet que nous avons déjà dit : la France se partagea entre les deux. Nous avons vu ailleurs de quel genre était la préface et aussi son Eloge de l'BospilaL La Mort des Grscques(n8Q), «drame plus historique qu'aucun drame de Shakspeare, d annonçait toujours dans
l'aiitear le» aiémes préoccupations. Reço à l'Acadé* mie «n f7M, il fit, l'année saivinto» V Eloge du rm de Prusse, n fut loué à son tour en f 7fM par son amie madame de Staël , qal le regrettait bien viremmit. Grimm ne lui passe pas les négligences et les inégalités de son style , mais il signale dans tous ses ou- Trages une force ^ une franchise, une éléTation , qui couvrent bien des tintes. Personne^ disait-fl^ n'est hardi plus naïvement. « H aimait, dit madame Necker, tout ceqai est grand comme grand, et même la vertu plus sons ce rapport que sous tout autre. » Madame de Staël le représente impétueux avec un fond de bonté constante , ^ns envie et charmé d'admirer; d'un amour-propre extrême , mais qui n'était chez lui c que la confiance prolongée de la jeunesse dans les autres eonnne dans soî« »
L'abbé Maury , pour son Eloge de Finélon , reçoit un accessit de l'Académie en i 771 ; en 1 77S, prononce aoii Panégffvpie de SointrLoms, qui est applaudi, àla lettre, dans la chapelle du Louvre. Il admirait Bossoet et le dit. 11 prêcha le carême de 1 78i devant le roi : « Cesl dommage , disait Louis XVI; si l'abbé Maury «oQs avait parlé on peu de religion, il nous aurait parié de toni, » Q veut concilier les gluckistes et les piccinnisles et met tout le monde contre lui, arrive à l'Académie (17«5) par l'influence des piccinnistes qui lui pardonnent, sauf la Harpe, et prononce son discours avec l'exorde que l'on sait. A une réception d'Académie, il déplot à l'Empereur; aussi, le lendemain , on fit courir un bulletin en ces termes ^ « Le 6 mai,* vers
304 ÉTonn scB tB xviir srtau.
les quatre heures de raprès-midi , un grand perwm* nage s'est noyé près le pont des Arts. » Son JSsiat lur eUofuence de la chaire est resté.
Le Brun fit contre Tabbé Haury cette cruelle épî^ gramme à l'air innocent :
L'abbé Maury n'a prâii l'air impudent ; L'abbé Maury n'a point le Ion pédant; L'abbé Mauiy n'est point honune d'intrigue; L'abbé Mauiy n'aime l'or ni la brigue; L'abbé Maury n'est point un envieux ; L'abbé Maury n'est point un ennuyeux; L'abbé Maury n'est cauteleux ni traître; L'abbé Maury n'est point un mauvais prêtre ; L'abbé Maury, du mal n'a jamais ri; Dieu soit en aide au bon abbé Maury !
La Harpe n'a guère eu de considération au xviir siècle: il se remuait trop; mais enfin il avait une place, qu'il devait à son talent.
M. de la Harpe, émi Diderot, a du nombre dans le style, de la clarté, de la pureté dans l'eipression, de la hardiesse dans les idées, de la gravité, dû jugement, delà force, de la sagesse ; mais il n'est point éloquent et ne le sera jamais. C'est une tète froide, il a des pensées; il a de l'oreille, mais point d'emraiUes, point d'àme. Il coule, mais il ne bouillonne point; il n'arrache point sa rive et n'entntne avec lui ni les arbres ni les hommes, ni leurs habitations. Il ne trouble, n'abat> ne renverse, ne confond point. Il
BTO0B GÉnÉRALV. C0AF. TI. Mtf
me laifise aussi tranquille que lui : je vais où il me mène, comme dans un Jour serein, lorsque le lit de la rivièn est calme, j'arrive k Saint-Qoud en batelet ou sur la galiote — Son ton est partout celui de Texorde. — La femme de Marc-Antoine n'aurait point coupé la langue et les mains à celui-ci.
Son Ehge de Racine, qui était une critique de Corneille , toute en exclamations sur les beautés du premier, ne fut pas reçu du public comme des salons. On remarqua beaucoup la note dans laquelle il attaque la chaleur comme une invention moderne , dont Racine et Boileau n'avaient pas l'idée.
Il ne fut pas constamment heureux dans ses pièces de théâtre. Warmck (1763) eut un grand succès, Ttmoléon (1764) échoua. « M. de la Harpe, disait Grimm« est notre soleil du mois de novembre, i» Pharamond (1765) comptait sur les applaudissements dus aux pièces nationales, comme le Siège de Calais, et fut trompé. GvMave FaMi(i776) eut une représentation. Milanie, ou la religieuse, en 1770, lue d'abord dans une vingtaine de cercles et accueillie là avec enthousiasme, une fois imprimée, désenchanta son monde. Quoi ! ce n'est que cela ! disait-on. Toujours estril que les trois premiers jours deux mille exemplaires furent enlevés, et que le duc de Choiseul donna à l'auteur sept mille livres avec beaucoup de grâce. De la déception on passa au déchaînement. Les admirateurs du poète ne purent soutenir les Barméeides (1778), et comme « ils reparaissaient , à chaque représenta
309 ÈT€DB8 SUR US rVIII* SIÈCLE.
tion 9 au parterre , et s'y trouvaient toujours également à leur aise, on les appela les Pères du désert. » En revanche , la Cowplainte des Barmiddes amusa longtemps ; il y eut des cannes à la Barmécidê , qui renfermaient un sifflet. Un jour que la Harpe était dans les voitures du comte du Nord, un marchand vint lui en offrir. Il donna Virginie (i786) sous l'anonyme, et provoqua ce jugement fâcheux : « La pièce est trop bien pour n'être pas de M« de la Harpe , mais elle est encore (dus sûrement de lui , parce qu'elle n'est pas mieux. » A propos des Bamnéddes, Voltaire mourant lui dit : « Mon ami, cela ne vaut rien ; c'est un conte déplorable où l'on trouve par-ci paMà quelques beaux vers, mais qu'il feut ôter parce qu'ils sont déplacés, parce qu'ils détruisent tout le reste. Jamais la tragédie ne passera parce chemin-là, etc. » Dès i765, après avoir attiré et reçu pendant quelque temps l'auteur de Warmck , il avait dit : € C'est un four qui chauflè toujours et ne cuit jamais. » Et Grimm à ce même moment : « Je lui conseille de ne plus parler d'amour de sa vie. H lui a fait tomber deux tragédies et lui a foil flaire un sot mariage, v Son PhiloctéU (1780) , traduit, pensait-on, exactement de Sophocle, fut très-bien reçu par le public de l'Académie , et même obtint un succès d'estime au théâtre français (1783). Tous les amateurs de Tantiquité n'étaient pourtant pas entièrement contents : a Ce n'est pas là, disait quelqu'un , du Sophocle tout pur , c'est du Sophocle tout sec. » En 1 781 , on vit toutes les puissances coalisées contre Jeanne 4e Nofles , qui menaçait de
inniv ^toKkBALE. coAr* vi. 307
foire une révidution polttktue; le public fat trèscalme. Les BrmMs ^i7S3) « sont le premier exemple d'une tragédie jouée tranquillement jusqu'à la fin de la première représeotatioa et tombée dès la seconde , dans les règles. » Cariolm (1784) et Virginie (1786) réussireoft.
Le mot de Sophie Amould est dur à supporter , quand on lui annonçait que la Harpe ayait une maladie de peau : « Oui, dit-elle , c'est la lèpre, et c'est tout ce qu'il a des anciens. »
Quant au critique , il était peu aimable. Grimm relevait le zèle presque inquisiteur avec lequel il soutenait la cause du bon goût , et rappelait un souper où il se pavanait en empereur de rhétorique. Sur l'Iionune ^ fépigramme de Cbamfort dépasse tout : « C'est un homme qui se sert de ses défouts pour cacher ses viœs. »
La Harpe et I>orat ne -pouvaient se souArir. La Harpe, à s<m retour de Ferney (1768), dwna cette épigramme sous le nom de Voltaire :
fions dieuxl queeet auteur est triste en sa galle! Bons dieux ! qu'il est pesant dans sa légèreté 1 Que ses petits écrits ont de lourdes préfaces ! Ses fleurs sont des pavots» ses ris sont des grimaces, Que renoens qu'il prodigue est plat et sans odeur! C'est, ai je veux l'en ccoîre, un heureux petit-iaaltre. Hais M j'en cfois ses ven» ah 1 qu'il est triste d'être Ou sa inaStiesse ou son lecteur!
Dorât répondit aimablement :
908 ÉCTUDBS SUR U XTIII* UtCU.
Gràoe, gF&ce, mon oher oenseur^ Je m'exécute^ et livre à ta maia vengenfiee Mes vers, ma proie et mon brevet d'auteur. Je puis fort bien vivre heureux sans lecteur ; Ifetis par pitié, laisse-moi ma maîtresse, l^aisse en paix les amours, épargne au moins les miens; Je n'ai point, il est vrai, le feu de ta saillie. Tes agréments ; mais chacun a les siens; On peut s'arranger dans la vie :
Si de mes vers Eglé s'ennuie.
Pour l'amuser, je lui lirai les tiens.
On voit qu'en i 771 ils se réconcilient. Des femmes illustres s'y emploient avec ardeur; madame de Cas^ sini joue chez elle la Milanie de la Harpe ; Dorai assiste à la représentation ; à la fin ils s'embrassent, «en se jurant amitié éternelle. » Aussi on lesToitaux prises et très-sérieusement en i777. La Harpe critique durement le Malheureux imaginaire de Dorât; celai -ci répond fièrement, et finit par menacer la Harpe d'une chiquenaude; la Harpe fait semblant de n'avoir pas entendu, et lance une seconde critique « plus approfondie, plus rigoureuse, mais en même temps plus modérée.» On l'admoneste dans une séance particulière de l'Académie : « Nous aimons tous infiniment M. de la Harpe, dit l'abbé de Boismont, mais on soulbre en vérité de le voir arriver sans cesse l'oreille déchirée. » En 1779, la Harpe, possesseur de papiers compromettants pour Dorât, les lui livre, et la paix est faite désormais.
Toutes ces mauvaises affaires que la Harpe s'attirait donnaient cours à des anecdotes craelles comme celle que la Carrupûndance turq^ raconte avec tant de plaisir :
M. de Saint-^ge est le proVkgi de M. de la Harpe; mais il n'a pas le bonheur de plaire à son épouse. On raconte que s'étant présenté dernièrement chei cette daime, il n'en reçut pas un accueil très-flatteor. — Pourrais-Je parlor à M. de la Harpe? — Non^ Monsieur. — Puis-je l'attendre ici? — Non, Monsieur. -^ Mais Je sais un de ses amis? — Vous vous trompez : M. de Ja Harpe n*a pas d'amis.
En 1774, il eut idraire à filin de Sainmore qui, auteur, comme la Harpe, d'un Eloge de Maeine, trouvait naturellement le sien infiniment meilleur que celui de la Harpe et le disait Lorsque Blin donna son OrphaniSy la Harpe le critiqua avec animosité,iûoutant aux critiques littéraires des personnalités blessantes. Le poète outragé se fit justice par ses mains. «H attend la Harpe qui, dans son plus beau costume, allait à un dîner de jolies tînmes et de beau esprits, n l'aborde poliment, lui donne quelques coups de poing, et le sauce un peu dans le ruisseau, sans respect pour sa parure et puis s'en va. La Harpe alla tout de même au dtner et raconta cette lutte à l'avantage de son courage et de sa présence d'esprit. •
Il s'attira du président de Rosset le quatrain suivant:
atO ÈTiriM» BOB LB XTin* mÈOM.
Si TOUS voiUes fair» bieiMt fine fortune immeoM et pourtant légîtfiM, Il vous faut acheter Cythare ce qu^il vaut
£t le vendre ce qu'il s'estime.
Gilbert dans son apologie le maltraite :
C'est un petit rimeur de tant de prix enflé. Qui, sifflé pour ses vers, pour sa prose sifflé. Tout meurtri des taux pas de sa muse tragique. Tond», de chute en chute, au tr6ne académique. '
Biais il y a peu d'épigrammes plus emelles que celle-ci de Lebrun sur la Harpe, « qui venait de parler du grand Corneille avec irrévérence : »
Ce petit homme à son petit compas, Veut sans pudeur asservir le génie, ilu bas du Pinde, il trotte à petits pas, fil croit franchir les sommets d'Aonie.
Au grand Corneille il a fait avanie; Mais, à vrai dire, on riait aux éclata De voir ce nain mesurer un Atlas; Et redoublant ses eflbrts de pygmée, Durlesquemeat raidir ses petits bras Pour étouibr si haute renommée.
En 1776, il est reçu à TAfladéniie. Bon discours esl écouté froidement, et on ne sait pas trop si dans ses éloges, très-applaudis de Colardeau, Marmonlel ne
ÉTUDI CliMÉBALB. CHAF. VI. SI I
fait pas la satire de la Harpe. En im, il ptéseiite une requête au garde des sceaux pour le supplier d'ordonner à tous les faiseurs de feuilles de ne parler des nouveautés dramatiques qu'après un certain nombre de représentations. La requête fut signée par tous les auteurs dramatiques sauf Lemierre, et M moquée par le public. En 1790, on le trouve a la tète des auteurs dramatiques présentant une adresse à TAssemblée nationale contre les prétentions dea oo« médiens.
Est-ce défaut ou vice dans sa conduite à l^égard de Voltaire? Dès que ce grand homme, qui avait tout fût pour lui, mais qui avait mal jugé les J?aniiéctdM, fut mort, il se répandit en propos contre lui, et choisit son plus faible ouvrage, Ztitfme, pour Taccablerdans )e Mercwre. Ce n'était pas du moins pêcher par impr»* dence : Voltaire n'était plus là pour répondre, et le garde des sceaux venait de défendre très-expressément à tous les journalistes de rendre aucun hommage à sa mémoire. Le marquis de Villevieille le corrigea dans une lettre adressée i Panckoucke, pro^ priétaire du privilège du Mercure. U se défendit dans son journal : « S'il avait, disait^il, manqué de respect et de sensibilité pour la mémoire de Voltaire, c'était une imprudence et non pas un crime. » Dans la péroraison il se comparait à Hippotyte :
J'ai poussé la vertu jusques à la rudesse.
L'anné suivante, il ût plus honnêtement: il publia
3it ÉTUDES 90t LS XVIIt* SliCLI.
les Mmes ritakê, pièce en un acte et en vers libres^ dans laquelle on voyait les Muses attendant Voltaire au sacré vallon. Plus tard, il composa un dithyrambe aux mânes de Voltaire, couronné par TAcadémie^ En i 780, il donna son Eloge de Voltaire , qui fut bien reçu.
Correspondant littéraire du comte du Nord, on l'avait vu fort empressé auprès du prince, lors de son voyage à Paris en ilU. J'ai eu, disaii-il à madame de Luxembourg, «j'ai eu deux conversations avec M. le comte du Nord sur l'art de régner, et j'en ai été, je vous assure, parfaitement satisfait. » U était en assez mauvaise position dans le grand monde, où il croyait se relever enrabaissant tousses confrères. M** d'Ober^ kirch, qui ne peut lesouffirir, raconte des humiliations qui font peine. La maréchale de Luxembouiig avait fait de la Harpe son chevalier. On lui en demanda un jour la raison : « Que voulez- vous, il donne si bien le bras. »
Lorsque, après la Révolution, le gouvernement de Bonaparte s'appliqua à restaurer le pouvoir et la re^ ligion, la Harpe lui apporta son concours, il professa les meilleurs principes, découvrit, dans une note de laoi, que les peines éternelles sont susceptibles de démonstration métaphysique, et maltraita les philosophes ses contemporains. Morellet, toujours mo^ déré, mais toujours fidèle, avait par malheur conservé un certain nombre de plirases de la Harpe que celui-ci avait oubliées entièrement, et il les rappelle dans ses Mimmreg.
AtCDB GÉNteALB. GHAI». Vf. 343
Ceci était itéjà un peu vif (c'est de 1793) :
J'atteste tous ceux qui m'ont connu ou fréquenté ': s'il en est un seul qui m'ait jamais entendu parler de notre ancien gouvernement qu'avec l'expression de l'horreur ou du mépris, qu'il se montre et qu'il me démente. — Quand les charlatans à sceptres et à couronnes sont tombés, les charlatans à étoles et à mitres ont pris le parti de descendre de leurs tréteaux et de jeter leur masque.
Mais que penser de ce qui suit? Morellet affirme que pendant la Révolution, dans leurs entretiens, la Harpe tenait les propos les plus cruels, triomphait des décrets les plus atroces, et il poursuit :
J'affirme que, le 3 décembre 1 792, la Harpe avait dé* clamé en plein lycée, le bonnet rouge sur la tête, un hymne en l'honneur de la révolution, où se trouvaient ces deux vers aussi atroces que de mauvais goût :
Le fer, il boit le sang ; le sang^ nourrit la rage. Et la rage donne la mort.
Que dans le Mercure du 15 février 179i, lorsque les assassinats juridiques se. multipliaient, torsqu'on égorgeait M"* de Marbœuf, pour avoir semé en luieme un champ de blé, il a imprimé que lee deftiniee de la République ^embellissaient tous les jours.
Que dans le Merture du i** mars, il a dit que c'était de la messe qv^ étaient vernis tous nos malheurs.
Qu'en parlant de la Commune de 1793, il Ta désignée par cet éJoge : Cette mémorable Commune^ si constamment
314 Errais IDE UK XTIU* SJÈlCUL
a ri éminemmmt révolutionnaire; et que dans le Mer^ cure du 8 mars 1794^ il a appelé les Comités de salut public et de sûrelé générale, souillés de tant de crimes, cette autorité réooluiimÊmirf qui a pndmU terni de mertmllee.
Que répondre à celaT Qu'on a changé, qu'on répare le tort qu'on a causé î Oui, sans doute ; mais il n'est pas juste, quand on a fait le mal, de finire faire pénitence aux autres; quand on a eu le malheur d'être violent, il faut étr« modeste, se cacher et se taire, ou ne parler que pour confesser sa faute, et avec l'autorité du repentir prêcher la douceur.
Voici les gens de lettres qui se servaient de leur esprit comme d'une épée pour se faire faire place.
Duclos d'abord. Madame de Lafayeite avait dit : « L'esprit est une dignité dans le monde ; * il alla plus loin : « L'esprit égalise toutes les conditions. » On a de loi bien des mois qui marquent ce senti* ment : « Les grands nous craignent comme les voleurs craignent les réverbères* n Lorsque le maréchal de Belle-Ide , aspirant à l'Académie , Toului se dispenser des visites accoutumées , il s'y opposa et l'emporta, il répondit aux complaisants : « Les tyraos ne font pas les esclaves , mais les esclaves font les tyrans» »
n avait beaucoup de considération ; les États de Bretagne demandèrent et obtinrent pour lui des lettres de noblesse. Louis XV disait de lui : « Celui-là est un honnête homme. » Chez Quesnay, dans l'entresol
ÉTVDB CÈIARALB. CIAP. VI. 3tS
de madame de Pompadour, on le vit soutenaot har*diment que la maison de Bourbon est celle où il y a le plas d'esprit. Il ne cherchait point à gagner beau*^ coup, mais il ne dépensait guère : se contentant de peu pour vivre, de peu en amour. U avait la forme brusque ; tout le monde le dit; Louis XV lui-même : « Pour Dudos , il a son franc*parler. is> On sait moins si cette forme cachait la sincérité ou la politique. Il se relftchait quelquefois de sa brusquerie : dînant tous les jours en ville et aimant fort à se faire rame* ner, il fallait bien payer en éloges. Madame d'Epinay lui a fait beaucoup de tort dans ses Mémoirti. Il y parait comme un faux bon homme qui, trouvant une jeune femme inexpérimentée, se fut son tuteur» pour devenir de là son amant, en déplaçant Grimm, son ami ; le tout peut-être pour avoir un salon où il soit le principal personnage; et , après des brusque** ries impardonnables, des coups d'autorité sans prétexte , se faiie chasser. Pendant ce temps, il se peint lui-même par quelques propos : « Je suis , dit^il j rhomme du monde le plus aisé à vivre; » il ajoute^ il est vrai : « U ne fait pas bon, en général, s'attacher un petit chat comme moi aux jambes ; » et ceci qui est charmant avec son air na!f : « Mais, que diable I que ne pensesE^vous comme moi? je n'aurai rien à vous reprocher. » Il est certain qu'il n'y a que cela pour être d'accord.
On a infirmé le témoignage des Mimoirt$ ; on a dit qu'annoncés par Grimm comme t'ébauche d'un long roman, à la mort de madame d'Epinay, en 1783, ils
3i6 BTUDSS SUA LB XVHI* SliCLB.
ne lurent publiés qu'en 1818, lorsque les personnes qui pouvaient réclamer étaient mortes > et on fait entendre qu'ils ont pu être arrangés, qui sait? par Grimm. L'auteur des AnecdoUi inédites oppose , par exemple, aux récits des Mimoirti, les jugements fatorables portés sur Duclos par des contemporains. Je ne suis sûr de rien ; mais je fais une réflexion. Si Duclos n'a pas tenté d'enleyer madame d'Epinay à Grimm , je ne vois nulle part ailleurs quel sujet particulier de mauvais vouloir Grimm avait contre Duclos ; et si Duclos a tenté cela , c'est ce que disent les Mémoires. Puis, on voudra bien convenir que le personnage qu'on montre dans les salons n'est pas toujours le personnage qu'on montre dans l'intimité, surtout lorsqu'il y va d'une affaire importante, comme ici pour Duclos , d'un établissement Qu'on ajoute que l'amour de Grimm pour madame d'Epinay commençait , et que l'amitié des deux hommes tt'était rien de déclaré et de vif; enfin» que pour justifier Duclos d'un délit, on prête à Grimm un crime.
Glnmfort parait en 1764 , avec la Jeune indienne. Dans la même année , l'Académie lui donne le prix de poésie , qu'il obtint encore plusieurs fois. Dans son Marchand de Smyme, en 1770, on remarquait les éloges outrés à la nation française, ce que Turgot appelait du patriotisme d'antichambre. Il n'était pas mal alors avec les puissances : il faisait des vers au roi de Danemarck, à son passage à Paris, en 1768. Quand il donna Mudapha et Zeangir (1 776) , on y vit
Ènmt «ÉNÉBALB. CflAP. Vt. 3i7
une alluaîon à la tendresse qui unissait le roi et ses frères ; la reine le fit venir dans sa loge , lui annonça la première que le roi venait de lui accorder une pension de i^200 livres, ajoutant toutes sortes de paroles flatteuses. « Je ne pourrai jamais , disait-il , ni les oublier ni les répéter. » Il lui dédia cette pièce, à rimpression. Le prince de Gondé le nomma secrétaire de ses commandements , avec 2,000 livres de pension. Refusé à TAcadémie en 1780, il s'en vengea par une épigramme. Diderot, dès 1767, avait dit de lui : « G*est un petit ballon dont une piqûre d'épingle fait sortir un vent violent. » La Harpe, blessé par lui (1784) et par Rulhière, fit Tépigramme que l'on sait:
ConnatBse^vous Chamfort, ce maigre bel esprit. Et ce pesant Rulhière à face rebondie?
Tous deux sont pleins de jalousie ;
Mais l'un en meurt et l'autre en vit
Je ne sais pas si Rulhière en vivait, on n'en vit guère , mais il est vrai que Chamfort en mourait.
En 1788, il semble d'opinions religieuses bien avancées. « Ne croit-on pas, disait un bon homme, en parlant de l'ouvrage de M. Necker , sur Vitnpor tance de$ opinions religie^ises , ne croit-on pas, à voir un si gros volume employé à prouver l'existeuce de Dieu, qu'il y a vingt-quatre millions d'athées en France? — Eh! plût à Dieu, reprit d'un air contrit
M. do Gbamfori; eh! plut à Dîeu^ Monsieur^ qu'il y en eût vingl-quatre millions en France. »
Ghamfort détestait les riches et les grands^ mais dînait volontiers chez les riches et se servait des grands pour obtenir des récompenses littéraires de la Ck>ur : u Ces gens-là, disait-il à Florian, doivent me procurer 20,000 livres de rentes. » Il n'avait pas tout à fait cela ; mais enfin, outre la pension du roi , les honoraires du prince de Ck>ndé, il était lecteur du «omte d'Artois et bibliothécaire de Madame ; ce qui , avec une pension de i ,000 fr. que Chabanon lui avait fait accepter, etc., lui donnait, avant l'ftge de trente* cinq ans, un revenu de 7 à 8,000 livres. C'est lui , l'hôte et le favori des plus grandes maisons , qui devait trouver plus tard le fameux mot : guerre aux châteaux , paix aux chaumières. Quand la révolution mit les grandes fortunes en péril , il les déserta et se rangea du côté du peuple. A ce moment, il est curieux de voir cet acre personnage dans une conversation avec le doux Marmontel , à qui il semble se donner le plaisir de faire peur :
Excellent pour édifier, vous ne valez rien pour détruire. — Vous m'eflfrayez en parlant de détruire; il me semblait à moi qu'on ne voulait que réparer. — Oui ; mais les réparations entraînent souvent des ruines : en attaquant im vieux mur, on ne peut pas répondre qu'il n écroule sous le marteau ; et franchement ici l'édifice est 81 délabré que je ne serais pas étonné qu'il fallût le démolir de fond en comble. — De fond en comble ! m'é-
ÉTUDB GÉniRALB. CBAP. VI. 319
criai-je? Pourquoi pas, ot soi un autre plan moins gothique et plus régulier? Serail-oe^ par exemploj un si grand mal qu'il n'y ei^t pas d'étages et que tout fût de plaikipied? — 11 me semble, i^outai-je^ qu'on va plus loin que la nation ne l'entend^ et plus loin qu'elle ne le demande.
— Bon, reprit-il, la nation sait-elle ce qu'dle Teut?... La nation est un g^and troupeau qui ne songe qu'à paltie, et qu'avec de bons chiens les bergers mènent à leur gré^ Après tout, «'est son bien que l'on veut &iie à son insu.
— Pour tracer un nouveau plan, on a toute raison de faire place nette. -— Place nette t insistai-Je, et le trône t et l'autel ? — Et le trône et Tautel tomberont ensemble : ce sont deux arca-boutants appuyés l'un par l'autre ; et que l'un des deux soit brisé» l'autre va fléchir.
Ce n'était pas i lui certaineiiienti damtndef comme il le fit , dans son Mémoire à TAsGemblée nationale , qu'on supprimât l'Académie. Et il avait bien tort aussi de présenter dans cet écrit d'Alenit>ert comme le flatteur du despotisme , d'Alembert qui , poar ié« moigner sa reconnaissance à d'Argenson et à Tui^^ot, avait, dit Suard , attendu leur disgrftce.
On devine dans ses Pemia une vanité farouche qui a été blessée à mort : c En vivant et en voyant les hommes, il faut que le cœur se brise ou se bromee. o M. de Lassay (entendez Chamfort), homme très-doux, mais qui avait une grande connaissance des hommes, disait qu'il fiaudrait avaler un crapaud tous les matins (Hiur ne trouver plus rien de dégoûtant le reste de la journée, quand on devait la passer dans te monde. »
3i0 tnntts SUE îM xTur siiCLi.
n ne prévoyait pas ce que lui apporterait le nouTeaii régime* Il est vrai qu'il eut d'abord une place à la bibliottièque du roi^ pour prix de patriotisme^ mais c'était peu : comme dit Morellet, il ne fût dans la révolution que révolutionnaire; ce peu il ne le garda pas longtemps : suspect^ probablement comme ayant de l'esprit, dénoncé par les jacobins, dont il était associé, il reste quelques mois en prison, parvient à en sortir, est de nouveau décrété, et, craignant les supplices de la prison qu'il connaissait, il se tire un coup de pistolet dans le nez, se donne un coup de couteau dans le c6té, tâche de se couper les veines avec un rasoir, et survit plusieurs mois à ces horribles blessures. 11 avait trouvé contre le nouveau régime des mots comme ceux qu'il trouvait contre l'ancien : « La fraternité de ces gens*là est cdle d'Abel et de Gain. » U avait traduit ainsi la devise, fraternité ou la mort : « Sois mon frère, ou je te tue. »
On ne croirait pas, si on ne le lisait dans Mirabeau lui-ffléme, quelle estime ce grand homme faisait de Gbamfort :
Mais il est si doux de s'entendre répéter qu'on est aimé de l'homme du monde qu'on aime, estime et respecte le plus.
Mais je ne puis pas me refuser au plaisir de irottor la tète la plus électrique que j'aie jamais connue. Vous qui avez l'Ame et le génie de Tacite, avez l'esprit de Lucien et la muse de Voltaire quand 11 rit et ne grimace pas.
Tel que je suis, mon ami, je ne suis point indigne de
ÉTimi GÉNÊilALS. CBAP. VI. 3tl
quelque esiitne, puisque je sais, noa f9B vous aûner, car c'est chose trop facile pour être méritoire, mais vous apprécier, et qu'à votre avis, je suis un des hommes qui vous ai le mieux deviné. J'ai beaucoup gagné dans votre commerce ; j'y gagnerai davantage : il est peu de jours, et surtout il n'est point de circonstance un peu sérieuse où je ne me surprenne à dire : Chamfort froncerait le sourcil. Ne faisons pas, n'écrivons pas cela; ou Chamfort sera content; et alors la jouissance est double et centuple. — Je sens qu'en vous perdant je perds une partie de mes forces; On m'a ravi mes flèches.
Rivaroi, longtemps appelé de Parcieui, et forcé d'abandonner ce nom qu'il ne put justifier, se fait connaître en i782 par une critique très-spirituelle des Jardins de Delille. Pendant qu'il publie des brochures sur les éTénements du jour, il néglige sa femme, dont ta Tie est soutenue par une servante, qui reçoit pour cela le prix de vertu; on le maltraite un peu à cette occasion; il donne en 1784 son discours de V Universalité de la langue française, couronné à Berlin; Tannée suivante, la traduction de l'Enfer du Dante, maltraite Mirabeau, parodie avec Ghampcenetz le Songe d'Athalie contre M"« de Gealis, le récit de Théramène contre Beaumarchais, sans conter les épigrammes dont Rulhière a sa part, publie, en 1788, le Petit atmanach de nos grands hommes, dont le titre permettait d'attaquer beaucoup de gens à la fois; réfute le livre de Necker sur l'Importance des idées religieuses, ei, en 1790, reprend l'idée de son aima*
nacli dans le Petit dietionnaire des grands hommes de la réoo/iKton.
Champcenetî est le contemporain de Beaumarchais . cl de Rivarol^ Tami de Rivarol, qui l'appelait son
clair de lune. Il ne reste de lui que des épigrammes
amères et des satires. Il allait soYivent à la Bastille et
n'en sortait que plus fier.
Enfin viennent les deux hommes de lettres qui ont travaillé pour la communauté.
D'Alembert avait pour lui-même tout ce qu'il pouvait désirer; son caractère lui avait attiré une considération personnelle que tous les témoignages de ce temps attestaient. Le caractère de l'homme n'est pas indifférent à la doctrine. Honorable^ il l'honore, il lui donne des amis, il la défend contre les ennemis^ il l'entoure d'un tel respect que les hommes, en la frappant, croiraient frapper la vertu ; méprisable, il la rend méprisable comme lui devant le public, qui , peu au fait de^ principes impalpables , personnifie chacun d'eux dans un homme, et les juge par ce représentant. En quelque façon, c'est justice; car la bonté d'un principe se mesure par le bien qu'il fait, et si, à sa source même, il est déjà sans vigueur, on ne voit pas où est pour la société l'intérêt à le répandre. Que ceux donc qui veulent défendre une croyance la soutiennent par la pureté de leur vie; qu'ils l'appuient sur le crédit qu'obtient toujours une conduite sans reproche. S'ils aiment vraiment la vérité, qu'ils osent mettre leur caractère
ÉTUDE GÉrafeRAiE. CHAP. Yl. AtZ
à sa hauteur, et qu'ils Taiment jusqu'à la vertu. D'Alembert leur sera un excellent modèle.
Il nous a laissé son portrait, et ce portrait est fidèle ; l'homme qu'il nous représente est bien celui que nous montrent ses écrits et sa vie. Né avec quelques talents et peu de passions (i) , il ne doit rien qu'à lui* même et à la nature; il ignore la bassesse, le manège, l'art si nécessaire de faire sa cour pour arriver à la fortune. Son amour pour l'indépendance va jusqu'au fanatisme; ce qui a fait dire avec raison à un de ses amis , qu'il était esclave de sa liberté. Il tenait peu à la fortune , et tenait, avant tout, à sa chère liberté. D'une complexion faible, d'une fortune au-dessous du médiocre , d'un goût très-vif pour l'élude, il vivait de régime et retiré; il savait vivre de peu (3) et se passer de tout, excepté d'amis. U avait commencé comme les autres hommes (3) , par désirer les places et les richesses; il avait flni par y renoncer absolument, et de jour en jour il s'en trouvait mieux. Il se fût contenté que la postérité lût sur son tombeau : Il fut estimé des hounétes gens , il est mort pauvre parce qu'il Ta voulu. Le roi de Prusse l'appelle auprès de lui; il écrit à une amie : « Je resterai (4) à Paris , j'y mangerai du pain et des noix, j'y mourrai pauvre, mais aussi j'y serai libre. » L'Académie sem-
(I } Portrait de d'Alembert, fait par lui-même, et adressé, en 1760, è Mme r ".
(2) LettK au marquis d'Argens, 30 octobre 17&3. — (3) Ibid. (4) Lettre k Mme du Dcffiind, 4 décembre I7&2.
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ble-i^Ue loi échappe^ ^ il écrit flèrement : « On n'est point (i) de l'Académie > maison est quaker, et on passe y le chapeau sur la tête ^ devant l'Académie et devant ceux qui en font être. — La place que je tiens dans le monde n'est pas grande , et je travaille tous les jours à la rétrécir ; le moyen d'être heureux est de ne se trouver sur le chemin de personne. » A l'égard de ses ennemis, sa maxime de conduite est aussi nette et le peint bien : « Je ne veux (2) ni braver ni aussi flatter les gens qui m'ont fait du mal , ou qui sont dans la disposition de m'en faire; mais je me conduirai de manière que je les réduirai seulement à ne me pas faire de bien. »
On sait quelles offres brillantes il refusa. Il préféra i tout l'indépendance , la retraite et l'amitié. Gomme on voit, c'était un stoïcien ; c'était mieux qu'un stoïcien, c'était un sage. Il a écrit un Essai sur les gens de terres. Ce droit appartenait à l'homme qui fut fêté par une foule de princes , et reçut de la main de Catherine la fameuse lettre que l'Académie inscrivit dans ses registres. Je recueille avec respect quelques-unes de ces maximes qui contribuèrent à élever les esprits et les caractères de ceux à qui il s'adressait, et à créer la noble indépendance de l'esprit vi&4-vis de la fortune et delà puissance. € Liberté , vérité ei pauvreté (car, quand on craint cette dernière, on est bien loin des deux autres) , voilà trois mots que les gens de lettres
(1) LeUre à Mme du DelBuid, 3 septembre ; 11 novembre 17&3. (3) LeUre à Mme duDcflOmd, 22 décembre 1762.
irUDB GiKÉBALB. CflAPw Vlw 3^S
devraient toujoars avoir devant les yeux^ comme les aonyeraios celai de la postérité. » « Ecrivez comme si vous aimiez la gloire ; conduisez-vous comme si vous la méprisiez. » « Dans un État despotique , les vertus de citoyen sont des vertus de dupe ; mais il faut savoir être dupe quelquefois, et il se trouve toujours des gens assez bien nés pour Tètre. » « Qu'ils cessent de rechercher la société des grands malgré les dégoûts visibles ou liecrets qu'ils y rencontrent > d'ignorer les avantages que la supériorité du génie donne sur les autres hommes, de se prosterner enfin aui genoux de ceux qui devraient être à leurs pieds^ » « S'il faut qu'il y ait à la cour des philosophes» c'est tout au plus comme il faut qu'il y ait dans la république des lettres des professeurs en arahe pour y enseigner une langue que presque personne n'étudie. » On reconnaît là l'homme qui écrivait à Voltaire : « Votre protégé , M. de Choiseul. »
Enfin, il donne à certains journalistes de son temps une rude leçon : a D'une main ils élèvent à la ttié^ diocrité puissante des statues d'argile, et de l'autre , ils font de vains efforts pour mutiler les statues d'or des grands hommes sans protection et sans crédit* On pourrait les comparer à ces mercenaires subalternes établis pour lever les droits aux portes des grandes villes , qui visitent sévèrement le peuple ) laissent passer avec respect les grands seigneurs , permettent la contrebande à leurs amis, la font très^ souvent eux-mêmes, et saisissent en revanche pour
contrebande ce qui n'en est pas. »
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11 était^ ce semble, convenable et juste de rappeler quelques-anes des belles pensées de cet Euai sur les gens de lettres, qui est comme la déclaration des droits de l'esprit. Les gens de lettres traitent maintenant d'égal à égal avec toutes les puissances, et ne relèvent plus que d'eux-mêmes; mais il n'en a pas été toujours ainsi, et ils ne doivent pas oublier les hommes qui leur ont donné la conscience de leur dignité, et les ont faits ce qu'ils sont.
il est vrai que beaucoup d'entre eux ont seulement changé de sen itude. Quand les grands donnaient la fortune, ils servaient les grands; depuis qu'il n'y a plus de grands , et que le public les paye , ils ont servi le public , portant leur même âme rampante et avide aux ordres de ce maitre nouveau. On les a vus, oubliant la vérité et la beauté, courtiser la multitude, flatter ses humeurs , caresser ses vices , exciter ses appétits , disputer de bassesse et de corruption, arriver, par ce triste chemin , à la renommée et à la fortune. Ce sont les hommes que Platon flétrissait il y a deux mille ans.
Ces gens de lettres nouveaux se donnent des airs d'être indépendants : ils prennent en pitié profonde ce pauvre la Fontaine qui est à Fouquet, et ce (lauvre Corneille qui est à Montauron. Et vous, vous êtes à quelqu'un aussi : vous, à l'envie, vous, à la cupidité , vous , à l'ambition , vous , à la passion de jouir. Maîtres pour maîtres, j'aime mieux les autres. Mais non, il n'est pas nécessaire d'en avoir un. Vous tous qui travaillez d'intelligence , vous êtes de droit et de
ttVm OiRÈBALB. CBAP. Yl. 327
ludssaiice à la vérité; il ne Tmis est pas fiermla de T0Q8 aliéner ainsi; et si vons approchez les puissances terrestres , et cette souTeraine puissance qui se nomme te peuple^ c'est pour être auprès d'elle ce que tarent Aristote auprès d'Aleiiandre ^ et Descartes près de Christine : ses précepteurs.
I^Alembert n'a-t-il pas poussé trop loin Tamour de la liberté, jusqu'au détachement de foutes choses, même les meilleures, jusqu'à Tindiflérencet S'il avait seulement dit : « Digérer un peu et rire beaucoup, voilà à quoi je borne mes prétenUons ; » s'il se contentait de rappeler avec complaisance Tabbé de Dangeau qui disait, dans le temps de nos malheurs à Hochstedt et à Ramillies : « Il en arrivera ce qu'il pourra; j'ai là-dedans (en montrant son bureau) trois milles verbes bien conjugués ; » ce seraient des boutades spirituelles et pardonnables ; mais il prenait pour maxime favorite qu'il n'y a de bon que de se moquer de tout, et méritait que le moqueur par excellence. Voltaire lui-même, le réprimandât.
D'Alembert se calomnie : une ftme comme la sienne ne se plonge pas dans cette brutale indifférence; son histoire est l'histoire d'autres hommes nés, pour leur malheur, sensibles à la justice dans des temps injustes. D'abord on se jette dans le monde, on s'intéresse aux mouvements qui l'agitent, on prend parti dans les événements, on se passionne, on s'échauffe pour une cause, on en suit avec anxiété les TÎciâsiludes, on triomphe de ses victoires, on est
iTDDBfl 8UB LE XVIIl* SUkOB.
abattu par ses défiâtes, on n'a plus qu'une pensée, qu'un sentiment. Adieu, patientes études, pure science, longs et paisibles travaux ! regrets passagers, remords inutiles? le tourbillon tous emporte; on ne respire plus, on ne Tit plus. Mais un jour, brisé par la fatigue, on s'arrête, on se demande |M>urquoi ces émotions yaines qui épuisent; on résout de n'être plus la proie des éyénements, on recueille son ftme dispersée dans les mill^ aTentures du monde, et on l'établit dans cette bonne solitude où, tout entier à la contemplation des principes éternels et à la jouissance des affections Traies, les bruits lointains de la teite ne peuTent plus tous troubler, et tous donnent seulement une plusTiTe conscience du repos enfin obtenu. De là, on Toit aTec plus de calme les préjugés tenaces, les abus persistants^ la lutte opiniâtre de la routine contre le génie réformateur, les prétentions des sophismes, l'impuissance de la raison, les folies de l'opinion avec ses colères puériles et ses engouements fantasques, la nullité dans les hauts emplois ou l'intrigue, l'extravagance des éTénements humains, et la pauvreté des hommes qui adorent cela conmie la grandeur, la justice et la vérité. Oui, on voit ce spectacle sans en être si violemment ému, même on le raille; mais cette raillerie est la dernière forme de l'indignation épuisée.
Beaumarchais n'eut jaûiais un moment de découragement , il fut toute sa vie sur pied. Si d'Alembert relevait les gens de lettres, lui les organisa en société militante. Avant lui» quand une pièce de tlicâtrc
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n'atteignait pas une fois une certaine recette ^ elle tombait dans la possession des acteurs^ quî^ même en cas de saccës^ rendaient de singuliers comptes. II lutta contre cette prétention , créa la société des artistes dramatiques ; après des procès toujours renaissants , SOQS la Révolution enfin y le droit des auteurs fut reconnu , leurs ouvrages furent leur vraie propriété.
11 n'est pas nécessaire d'entendre la dignité d'homme de lettres , comme Crébillon le père , dont Collé raconte unelnmne anecdote, n obtint le 21 mars 1749^ un arrêt du conseil d'État du roi^ qui déclarait sa part d'auteur insaisissable, « parce que les productions de l'esprit ne sont point au rang des effets saisissablés. » U refusa ainsi de payer le maître de pension de son fils, auquel il devait depuis trente-deux ans : « Je ne paie pas les anciennes dettes. — En obtenant cet arrêt 9 disait«il^ j'ai rendu un grand service aux gens de lettres. »
Un littérateur^ Saint-Foix^ appuyait ses mérites par une grande décision de caractère. H déclara aux journalistes qu'il couperait les oreilles au premier d'entre eux qui oserait l'attaquer , et on savait qu'il n'y manquerait pas. U fut un des auteurs du temps les plus loués. Il importa au théitre français la féerie par son Orade (17S^S)^ qui eut beaucoup de succès. C'est lui qui se battit avec un chevalier de Saint-Louis pour une bavaroise; quand il eut reçu un grand coup d'épée, il se reprit à dire : « C'est égal, une bavaroise est un fichu dîner. » C'était , dit Grimm y le mortel le plus sec et le plus bourru, n avait pris Henri IV en
330 trCWB SU! LB XYUr SifaU,
grippe , il pensait fort librement sur la religion , dé* testait les prêtres , mais n'aimait pas mieux les philosophes. Il se souvint toute sa vie de la leçon que lui donna son père. Ce vieillard apprenant qu'il méditait une impiété, le fit venir, et, après l'avoir longtemps écouté , lui dit : « Mon fils, regardez ce crucifix : cet homme fut un justo; voyez comme on le traita; rentrez en vous-même. » Il était exclusif dans ses jugements, n'aimait que les ouvrages d'une touche mâle ; Corneille était son idole. Pour lui , Grimm lui reconnut, quand il fut mort, une imagination facile et gracieuse , un style simple, pur , naturel et précis. On lisait son Eisai tur Paru.
Dans la vie de ce temps , les lettres n'étaient déplacées nulle part. Necker, en i773, écrivait un badinage sur le Bonheur des sots; l'année suivante, au temps de la mode du parfilage , en 1 774 , il fit une chanson sur le parfilage. Le grave Turgol faisait des vers, que M''" de Lespinasse appelle « ses vers métriques ; » une fois il imitait le Paufcre diabk de VaUaire, et saisissait assez bien sa manière pour que le public s'y trompftt , dans sa satire de Michel et Michau :
On distinguait dans la cohorte noire.
Un homme au teint de couleur d'écriloire. Qui pérorait, anonani, anonant.
Gesticulait, dandinant, dandinant.
Et raisonnait toujours déraisonnant.
Ce qui relevait singulièrement la condition des
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gens de lettres, en ce iemps, c'est qae {lersonne ne méprisait les lettres, qu'en s'y livrant on ne déro< geait pas. Nous avons rencontré et rencontrerons encore |)armi les écrivains, bien des noms aristocratiques.
Le comle de Lauraguais, depuis duc de firancas, se déclare (1763) le champion de l'inoculation , condamnée par le parlement. Son Mémoire occasionne une correspondance à la saite de laquelle une lettre de cachet l'envoie à la citadelle de Metz. Il voyage pendant onze ou douze ans , rapporte d'Angleterre celte observation profonde « que les Anglais n'ont de fruits mûrs que les pommes cuites, et de poli que l'acier, » et l'usage des courses de chevaux, dont il donna le spectacle aux parisiens dans la plaine des Sablons. H •fait au prince d'Hénin la plaisanterie burlesque que tout le monde connaît : il consulte la Faculté de médecine si on peut tuer quelqu'un par ennui , obtient une réponse affirmative , et, muni de cette pièce, force un commissaire de recevoir sa plainte contre le prince d'Hénin comme homicide de Sophie Arnould , depuis cinq mois et plus qu'il n'a bougé de chez elle. C'est à lui que Sophie Arnould a dit le joli mot : a Nous étions bien malheureux alors, c'était là le bon temps. » Il compose une comédie, les Originaux ^ et une tragédie, Joccute, où, disait-on, ce qu'il y avait de plus clair était Ténigmc du sphinx. Collé raconte de lui qu'il alla lire la Colère d'AcM/e au comte du Luc et lui demanda son avis : « Convenez que j'ai bien suivi Homère dans mon caractère d'Achille; je
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l'ai fajl bien colère. Oui vraiment, répliqua le comte^ TOUS l'avez fait colère comme un dindon. » Bien entendu qu'à chaque occasion il dit son mot :
Lorsque, dit Grimm, quelque question, grave ou frivole, occupe les esprits et fait une forte sensation, on peutcompter queM. le comte de Lauraguais composera une brochure, ou peut compter aussi que dans cette brochure, il ne sera de l'avis de personne, et qu'il aura trouvé lui tout seul la pie au nid ; mais ce qu'il y a de pis, c'est qu'on peut être sûr de ne lire dans ses compositions qu'un déraisonnement continue] et inintelligible^ U ressemble à un homme endormi et rêvant tout haut : à tout moment on croit que le bon sens va lui revenir, on est tenté de l'écouter encore un instant, mais il n'a approché de la raison que pour tromper l'espérance de celui qui récoute, et pour battre la campagne, de plus belle.
n avait la prétention d'entendre Saint-Martin et de faire comprendre riUuminisme au chevalier de Boutflers. Quelquefois le chaos se débrouillait et il sortait de là quelque chose. Il écrivait en i763 à M. de Sainl- Plorentin : « Je "connais tous les quinze-vingts du monde, mais, parce que leur routine leur a fait trouver des sentiers, je ne crois pas que ce soit un bonheur d'avoir les yeux au bout d'un bâton , et j'aime mieux contempler le jour de la place ou je reste immobile, que de marcher dans une nuit éternelle. » Dans une brochure de 1 788, on lit ces lignes qui sont d'un maître : « Les hommes qui paraissent créer les événements sont ceux qui se trouvent égaux aux cir-
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constances^ et qui les trouTent égales à eux. Le prince de Gondé était plus grand qu'elles^ il ne le sentit pas^ il voulut les mesurer à lui , et cette comparaison, ainsi que cette méprise, les rendirent ridicules tous les deux. » *
Quelle Taoité fabuleuse! il aborde Diderot : « Eh bien ! que dites-yous de ma C^tomneHre T — Qu'il y a de beaux yen. — Voltaire m'a écrit que son Oftil^ n'était qu'une troide déclamation, une plate machine en comparaison. -^ Il vous a dit cela ? — Dix fois au lieu d'une. -« Oh ! je tous proteste que le perfide n'en croit pas un mot -^ Et bien ! il a tort. »
Marmontei le regarde comme un chariatan, et Diderot raconte une étrange anecdote qui aurait confirmé Marmontei dans son opinion. Il s'était attaché deux jeunes chimistes; un jour il les enlève dans sa voiture, les conduit à Sèvres dans un laboratoire, les enterme , leur annonce qu'il reviendra dans huit jours , qu'il lui but une découverte. « Il revient, la découverte est faite, on la lui communique, et au même instant le voilà convaincu qu'elle est de lui; il s'en vante; il est tout fier, même vis-à-vis de ces deux pauvres diablesà qui elle appartient; qu'il traite avec mépris comme des sots , et qu'il bit mourir de faim. V Diderot donne à entendre quelque chose de pareil. A propos de sa ClytenmêUrê : «Mais, monsieur le comte, c'est une langue que cela; où l'avez-voos apprise? • Puis il cjoute : « On dit qu'il a à c6ié de lui un nommé Oinchant qui la sait » Dumarsafe vivait d'une pension que le comte lui faisait
334 iTUDBS SUi LB XVUI* 8liOtB.
Le comte deCaylin, fils de la marquise de Gaylus^ des Souvenirs, était passionné pour les arts, écrîTait sur cet objet, et mit au service des artistes une grande fortune, dont il ne prenait presque rien pour lui-même. Il aimait et recommandait Fantique, quoiqu'il ait fondé un prix d'expression. Au rapport de Grimm , on disait de lui , avec assez de vérité , qu'il était le protecteur des arts et le fléau des artistes, parce qu'en les encourageant , en les aidant de sa bourse, il exigeait une déférence aveugle pour ses conseils ; et , après avoir commencé par le rôle de bienfaiteur, il finissait souvent par celui de tyran.
Marmontel fit son épitaphe :
Ci-^t un antiquaire acariâtre et bnisque*
Ah! qu'il est bien logé dans cette cruche étrusque !
Grimm l'observait en 178S : « On ne vit peut-être jamais autant de ducs et pairs occupés d'arts et de connaissances utiles que nous pourrions en compter dans ce moment, et le bon abbé de Saint -Pierre aurait fort mauvaise grâce à dire aujourd'hui qu'il était encore à chercher quel usage on pourrait tirer en France des ducs et des marrons d'Inde. »
Monsieur était aussi un homme de lettres à sa façon. Il jouait un jeu caché. U écrivait sous l'anonyme, dans la Gaxeiie de France , ou dans le Journal de Pam, des articles où il attaquait quelque personnage, comme à l'occasion du Mariage de Figaro , il prêta sa plume à Suard; puis, si la réponse lui dé|4aisait ,
injin «BMiBALB. CBAP. VI. 335
il poursuivait Taffaire en prince : ce fut lui qui anima Louis XV( contre Beaumarchais, et le poussa à une imprudence. Quelquefois il s'exerçait plus innocemment aux dépens de la crédulité parisienne : il inventa en 1784 V Animal fatUaslique du Chili, et provoqua la souscription |)our l'homme qui marche sur l'eau.
Le Lycée s'ouvre en 1786 sous le patnmage de Monsieur et du comte d'Artois. Le marquis de Montesqoiou l'organise et en bit le prospectus , où respire , ditGrimm,ia philosophie la plus aimable, le patriotisme le plus sage et le plus éclairé. Au bout d'un mois, le Lycée comptait déjà plus de sept cents souscripteurs, et, dans ce nombre, les femmes tes plus distinguées de la ville et de la cour. Parmi les professeurs on trouve Marmontel, Garât, la Harpe, Condorcet, la Croix, Fourcroy, de Parcleux.
Madame de Pompadour, à un moment, recevait tous les dimanches Duclos , l'abbé de Bemis et Marmontel, qui nous raconte la réception : « A l'un elle disait d'un air léger et d'un parler bref , bonjour, Duclos; à l'autre , d'un air et d'un ton plus amical , bonjour, abbé , en lui donnant parfois un petit soufflet sur la joue; et à moi, plus sérieusement et plus bas, Bonjour, Marmontel. » Nous l'avons vue ailleurs descendant chez Quesnay, et y trouvant tout un monde qu'elle n'aurait pas osé recevoir. Elle n'était pas libre d'introduire à la cour les gens de lettres qu'elle eât voulu.
Louis XV se raidissait contre celte faveur uni-
336 ÉtDOBS SUR LE XYlll* SlftCLB.
yerselle des gens de lettres. Il n'entendait pas imiter Frédéric dans sa façon de vivre avec eox. Madame du Hausset nous a conservé la conversation suivante :
Comme il y a un peu plus de beaux esprits et plus de grands seigneurs qu'en Prusse, il me faudrait une bien plus grande table pour les réunir tous. Et puis il compta sur ses doigts : Maupertuis, Pontenelle, la Motte, Voltaire, Piron, Destouches, Montesquieu, le cardinal de Polignac. Votre Mojesté oublie, lui dit-on, d'Alembert et Clairaut.
Et Crébillon, diUl, et la Chaussée. Et Crébillon le fils, dit quelqu'im, il doit être plus aimable que son père; et il y a encore l'abbé Prévost, Tabbé d'Olivet. Hé bien ! dit le roi, depuis vingt-cinq ans tout cela aurait dîné ou soupe avec moi«
Dans les cours étrangles la figure qu'y faisaient les gens de lettres était selon leur personne.
On connaît tou» les détails de la brouillerie de Voltaire et de Frédéric , et du raccommodement. M. de Ségur a bien dit : « Nul ne sut jamais aussi bien que lui tour à tour flatter, tourmenter, caresser, et pineer l'amour-propre de son prochain. Voltaire en avait fait la double épreuve^ il avait senti alternativement la patte de velours du chat et la griSé du lion. » Voltaire et d'Alembert, chacun à leur façon, lâchaient de l'humaniser. Lors de son second voyage en Prusse, après le partage de la Pologne , d'Alem-
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bert lui parla sur cet acte avec franchiBe ; et Voltaire lai écrivait en 1742, au sortir d'une de ses maladies mortelles : « Je n'ai mis qu'un pied sur le bord du Styx; mais je suis très-fiché, Sire, du nombre de pauvres malheureux que j'ai vus passer. Ne cesserezvous point, vous et les rois vos confrères, de ravager cette terre que vous avez, dites-vous, tant d'envie de rendre heureuse 1 »
Il eut afTaire à Rousseau , et n'eut pas. envie de re* commencer, n lui écrivit : « Venez, mon cher Rousseau , je vous otTre maison , pension et liberté. » Peu de temps après vint la réponse conçue en ces termes : « .... Votre Majesté m'offre un asile, et me (mtomet la liberté I mais vous avez une épée, et vous êtes roiJ Vous m'offrez une pension, à moi qui n'ai rien fait, pour vous ; mais en avez-vous donné à tous ceux qui ont perdu bras ou jambes à vous servir? » Aussi Frédéric, quand on parlait.de Rousseau devant lui, ne manquait pas de dire : Oh ! pour celui-là , c^est «n fou.
Raynal ne lui (àisait pas l'effet qu'il croyait : .
J'ai vu, écrit le roi de Prusse à d'^embert (1782), j'ai vu l'abbé Raynal. A la manière dont il m'a parlé de la puissance, des ressources ei des richesses de tous les peuples du globe, j'ai cru m'entretenir avec la Providence. Je me suis bien gardé de révoquer en doute l'exactitude du moindre de ses calculs ; j'ai compris qu'il n'entendrait pas raillerie, même sur un écu.
Maupertuis , le président de l'Académie , achetait
3d8 ÉTUDES WM MM XVUr S^LB.
asaez cher cet honneur. La querelle avec Voltaire lui ayait foit un mal irréparable. « On ne lui manquait pas d'égards, dit Tbiébault, mais on ne le recherchait |)as; on n'était pas malhonnête, mais on était froid. Je parle ici de la société ordinaire, car Frédéric le ménageait moins, et avait quelquefois de cruels souvenirs. »
La Mettrie en usait librement ayec le roi. « 11 entriUt cbex lui, dit Thiébault, comme chez un ami. 11 se couchait sur les canapés. Quand il faisait chaud il ôlait son col, déboutonnait sa veste, et jetait sa perruque sur le parquet. On conçoit bien qu'il usait d'autant de liberté dans ses idées, ses propos et son ton. En un mot, La Mettrie agissait en tout envers Frédéric comme envers un camarade. Frédéric, encore enthousiasmé de tout ce qui était philosophique > ne voyait aucun inconvénient dans cette sorte d'aisance dont il s'est guéri par la suite. »
D'Argens était sur un autre pied, n aimait le roi, à qui même il écrivit une lettre pressante et touchante pour le détourner de se tuer après les désastres qu'il essuya. Puis il se tenait dans une extrême réserve, qui gardait sa dignité. Frédéric lui joue une fois un tour un peu fort. En i766^ il obtient un congé pour aller en Provence voir sa famille ; Frédéric trouve un moyen nouveau pour hâter son retour : il compose un mandement de Monseigneur l'évêque d'Âix, portant condamnation contre les ouvrages imprimés du nommé marquis d'Argens, et concluant à sa proscription du royaume. Il envoie au valet de chambre du marquis
iriJDB GÈNÉIALB. GBAP. VI. 339
plttsteurs exemplaires de cette pièce imprimée^ avec ordre d'en ftecer un sar la cheminée de son maître^ et de lui en fidre remettre a chaque couchée un aemplaire par l'aubergiste comme pièce du jour. lyArgens, d'abord effrayé^ réfléchit ensuite qu'il y avait à Aix un archevêque non un éTéque, et se ras* sura; mais il fallut avoir Tair de s'être trompé et revenir.
Frédéric s'amusait ici ; une autre fois il fut injuste et crod. D'argens, quand il s'était engagé à rester près de lui, avait tait la condition qu'au bout de trente ans, il serait libre, et retournerait vivre javec les siens dans son pays. Ce terme arrivé, il réussit à obtenir an congé et tomba sérieusement malade en Provence. Le roi se crut trompé et envoya immédiatement ordre à tous les caissiers qui avaient à payer des pensions au marquis d'effacer son nom. n sut plus tard la vérité, mais le coup était porté, et d'Argens fit ses réflexions sur les amitiés des grands. Malgré tout, il y avait progrès du fils sur le |>ère. Frédéric- Guillaume, quand il était mécontent de ses académiciens, les recevait à coups de pieds : il les traitait, dit M. Despois, comme ses enfants.
D'Argens et la Mettrie, ces deux matérialistes, avaient peur de tout. D'Argens ne pouvait tenir à une table où se trouvaient treize convives. « Je l'ai vu, dit Thtébault, à un repas où j'étais à côté de lui, prendre mon couteau et ma fourchette, qui par hasard étaient croisés, et les remettre sur des lignes parallèles. » Quand vint la mort, il la supporta courageusement.
940 iTiTMs flim UL xviii 8iifxi:
A cette cour de Potsdam^ rhypocrisie était en sens coBtraire, elle était selon le maître. Toussaint, à sa mort, au moment de communier, fiait à haute Toix cette déclaration : « J'atteste le Dieu que je vais rece- Toir, et devant qui je vais paraître, que si j'ai paru peu chrétien dans mes actions, dans mes discours et dans mes écrits, ce n'a jamais été par conviction : que ce n'a été que par respect humain, par vanité et pour plaire à telles ou telles personnes.»
Thiébault rapporte que dans un petit voyage où Maupertuis et d'Argens n'aTaienl pour eux deux qu'une seule chambre à coucher, le président de l'Académie s'étant mis à genoux devant son lit pour dire ses prières du soir avant de se coucher, son compagnon, surpris, s'écria : « Blaupertuis, que faitesvous? — Mon ami, nous sommes seuls. »
Catherine essaie, comme elle disait, les gens d'esprit en Ute$, et n'en est pas contente. Lorsqu'elle demande un de nos politiques trançais pour travailler avec elle à son code futur. Mercier de la Rivière part avec des idées fantastiques sur sa mission :
Il s'était mis, dit-elle, dans la tète que je l'avais appelé pour m'aider à gouverner l'empire, et pour nous tirer des ténèbres de la barbarie par l'expansion de ses lumières. Il avait écrit en gros caractères sur les portes de sea nombreux appartements : Département de l'intérieur» département du commerce, département de la justice., département des finances, biureaux des impositions, etc.
ÉTVDK GÉNÉRALE. CHAP. Vt. 341
Elle écriTait spirituellement à Voltaire :
M. de la Rivière est venu ici pour nous législater. 11 nous supposait marcher à quatre pattes^ et très-poliment il s'était donné la peine de venir de la Martinique pour nous dresser sur nos pieds de derrière.
D'Alembert avait bien eu aussi quelques mécomptes dans ses relations avec Catherine. « Il ne se souvenait plus que de la liberté qu'elle avait prise^ en sa qualité d'autocratrice^ de se moquer très-gatment de la lettre apostolique qu'il eut l'indiscrétion de lui écrire en faveur des officiers français qui furent faits prisonniers en Pologne, et des superbes remontrances qu'il lui avait adressées avec le même zèle, sur le danger de recueillir dans ses états les tristes restes du célèbre institut d'Ignace de Loyola; c'était là ce qui restait alia mente reposium. » On le trouve par cette même raison, les dernières années, ami enthousiaste des Turcs.
Catherine et Diderot n'étaient [ms toujours d'accord. Le philosophe ne voulait pas moins que remanier la Russie de fpnd en comble : « Si je l'avais cru, disait Catherine au comte de Ségur, tout aurait été boule* versé dans mon empire, n Elle lui disait à lui-même:
Vous, vous ne travaillez que sur le papier qui souffre tout ; il est tout uni, simple, et n'bppose d*obstacles ni à votre imagination ni à votre plume; tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine, qui est bien autrement irritable et chatouilleuse.
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M"* de Lespinasse nous a conservé une curieuse conversation entre eux :
Ils disputaient souvent; un jour que la dispute s'anima plus fort^ la Czarine s'arrêta^ en disant : Nous voilà trop échauffés pour avoir raison ; vous avez la tète vive^ moi je Tai chaude^ nous ne saurions plus ce que nous dirions. — Avec cette différence^ dit Diderot, que vous pourriez dire tout ce qu'il vous plairait, sans inoonvénient^et que moi je pourrais manquer... — Eh! fi donc! reprit la Czarine, est* ce quMl j a quelque différence entre les hommes?
LBTTBBS.
Je ne me propose ici que de parcourir les principaux genres de littérature, et de noter les révolutions qui y survinrent. La tragédie d'abord.
La tragédie est la représentation de quelque chose
de grand; elle met en jeu quelqu'une des puissances
' du monde moral, admirable ou terrible, mais grande
toujours. Corneille pensait qu'il n'y a rien de plus
I grand que la vertu , et il en fit l'âme de ses tragé-
\ dies : Chimène, Emilie, mettent avant leur amour la
iTUSa CUfcriiKALE. CHAP. VII. 3i3
Teogdaiice paternelle^ Polyeucte la foi; lesHoraces préfèrent l'honneur et la patrie à leurs femmes et à leurs fils; Pauline d'abord son époux à son amant ^ puis aux dignités et aux félicités humaines le Dieu de cet époux égorgé ; Sévère supplie pour sauTer soa rival; Auguste pardonne à ses assassins. Même, afin de ne pas troubler par la pitié la haute émotion de ce spectacle , Ck>rneille rdère le malheur : on prévoit que plus tard Hodrigue pardonné épousera Ghimène; Horace est absous, Pauline et Sévère survivent, et Ginna reçoit Emilie de la main même d'Auguste. Les dissertations morales qui se rencontrent dans ses pièces « et les plaidoyers, un peu étranges, qui les terminent, renouyelés A'Orêite, montrent assez qu'il n'a jamais eu qu'un seul héros, le devoir. Il s'est oublié à retracer Camille, et c'est par là que Racine tient à lui. Laisses de côté AthaUe et Eithêr, commandées exprès pour 8aint-Gyr, Racine aime à peindre la passion : dans Phèdre , Hermione et Roxane l'amour sauvage, dans Néron le monstre naissant. Cbex Corneille le devoir menait tout : ici il ne parait pas, ou il ne paraît que pour exciter les tempêtes ; et ce qui nous touche d'une secrète horreur, est cette fatalité de la passion qui la fait naître, puis la saisissant dans un tourbillon sans repos, d'é* garement en égarement, de crime en crime , l'emporte jusqu'aux derniers crimes et à la mort : Phèdre, Hermione, Roxane jusqu'au suicide, Néron jusqu'au meurtre de sa mère. Avec Racine, la tragédie a, pour aîmi dire, une autre âme; an lieu de la loi morale
944 ±Tmm SUR îm xviii* siécli.
qui commande aux passions et se fait obéir^ la loi de la nature, la loi terrible qui les frappe de vertige et les ensanglante par leurs propres^mains.
Corneille et Racine nous donnent un grand spectacle , et une émotion morale et religieuse : on ne voit pas cette belle discipline et cet excès redoutable, ces puissants efforts et cette course abandonnée vers les abtmes, sans sentir qu'il y a au-dessus de la volonté humaine une règle , que la vie humaine est enveloppée dans un ordre inflexible, et que les deux plus grands événements de cette existence, agitée par tant de vents contraires, sont le vice et la vertu.
Otez le devoir et la fatalité de la passion , mettez à leur place le malheur; qu'il frappe quelque noble créature jusqu'au fond de l'ftme , et fasse sortir de cette ftme remuée les sentiments que le calme y endormait, vous aurez une autre tragédie, mais une tragédie encore , une impression moins sévère mais plus tendre , en. tout une matière digne de l'art. Corneille ne connaît pas ces personnages ; dans Racine ils paraissent à <^té de ses personnages tavoris, mais uniquement pour exciter leur fureur : ce sont Andromaque, Junie et Britannicus, Bajazet et Atalide, Hippolyte et Aricie, excepté Bérénice, qui lui était donnée. Après lui, ces Ames sensibles et malheureuses sortiront du second rang et comme de l'ombre de la scène.
Et ce n'est là que le fond sur lequel la poésie s'exerce, prenant une langue à part pour des choses à part, pour des événements hors du coiQroan une
tnSW 6HIÉRAJLB. €HAF. VII. 345
langue siirhamaine, éclatante de lumière et d'harmonie^ pleine et forte, qui est comme le son de rame émue , Taccent des puissances immortelles qui respirent dans notre sein, y soufflent les pensées célestes et les pensées d'enfer, non pas aflàiblies par l'usage de la vie vulgaire, mais dans leur vérité. Ici on ne tait rien et on ne dit rien comme d'ordinaire ; qui en doute ? Mais je ne viens pas pour voir de l'ordinaire , j'en trouve assez tous les jours i je viens à une fête, rien n'est trop magnifique iiQur moi, et je suis satistdt quand je me retire saisi de quelque vive peinture de l'ftme humaine et l'oreille remplie de beaux vers.
Je me trompe peut-être; mais je place le style, la poésie, bien avant l'action, non pas la poésie lyrique, qui vole et n'est pas ici de mise, mais cette poésie drfr> matique qui marche sur terre, et se meut et se trans* forme avec l'action; l'action l'introduit, et la tragédie me semble comme la fêle populaire de la poésie. L'action intéresse une fois , parce qu'elle surprend une fois, mais le charme de la poésie est toujours nouveau, d'autant plus aimable qu'il est plus attendu. On peut même dire que des excellentes tragédies de Corneille et de Racine l'action n'a jamais été nouvelle : qui a jamais cherché de l'imprévu dans l'histoire des Horaces, de Cinna, de Phèdre et d'iphigénie? NousavoBS été élevés avec ces personns^es, bercés de leurs aventures; et dans chaque pays l'auteur choint de préférence les traditions vulgaires : les Grecs n'avaient pas grand'chose à apprendre sur le compte de Promé-
146 ÉTODBS SUR LB XTIH* SltCLB.
tMe , de PhilOGlète, et d'Oreste. Mais le$ southrances de Forgueil dans Prométhée, le ressentiment de la trahison dans Philociète , les remords d'Oreste , la rigidité do patriotisme romain, Auguste partagé entre la vengeanee et le pardon, Tamour furieui de Phèdre, la résignation touehante d'Iphigénie, les grandes attitudes, les grands mouvements de cette ftpe de rhomme capable des joies les plus vives et des plus vives douleurs , prête à toute extrémité du bien et du mal, agitée par le monde et par elle-même, cet abtme où on découvre chaque jour de Tinaperçu , sans jamais toucher le fond , puis cette peinture et cette musique de la parole, qui répand là-dessus ses tfésors, tout cela compose un spectacle magique, un accès d'ivresse, un moment de vie enchantée qu'on ne peut pas oublier quand on Ta goûté et qu'on rappelle obstinément, conune une trêve à la vie commune.
J'entends dire souvent que les Français ne sont pas nés pour la tragédie ; et ceux qui prétendent garder intacte la tradition du vieil esprit français, atTectent pen d'estîme pour ce genre. Je consens à tout, mais je veux qu'on donne des raisons. Paiie-t-on du public? Il court aux tragédies dès qu'il se trouve un adeur digne de les interpréter : il se passionne pour une douzaine de pièces qui auront tantôt deux cent» aas, malgré la fiail>les6e des acteurs ou des rôles secondaires, malgré tout ce qui a vieilli dans ces monuments. Parle-t-on des auteurs! On oublie Corneille et Racine. Mais, dit-on, ce ne sont guère que des tragi<|ues, ce sont d'admirables poêles lyriques ou
JBTCDB fiiiliBAU. CBAf. VII. M7
élégiaques; ils ne font pas trenabler. On a riison^ s'il ne s'agit que de faire trembler; alors, |rias nne pièce fera trembler, plus elle sera tragique, et on sait les mojens de faire trembler; mais la tragédie qui va jusque-là s'oublie : la véritable ne vise pas à panh lyser d'effroi les spectateurs, en sorte qu'ils u'aient plus ni sentiment ni pensée, à les jeter hors d'eux*mêmes, mais à les troubler profondément et les élever au-dessus d'eux-mêmes, pour les initier aux mystères de l'art
Oe là je m'explique pourquoi la tragédie française n'a japiais admis l'introduction du comique, et j'ose prédire qu'elle ne l'admettra pas. Si on veut seulement émouvoir le spectateur, on a peut-^tre raison : il est certain que le passage des larmes au rire et du rire aui^ larmes nous jette dans un état Tiolent qui nous met à la discrétion du poète et nous dispose aux convulsions de la terreur. Mais si on veut qu'au milieu de son émotion le spectateur reste maître de lui-même, que, pendant que les entrailles s'émeu-* vent, la téta reste libre pour recevoir l'impression sereine de la beauté, alors il faut mener le spectateur moins rudement, et, quand on l'a monté à son point, ne pas le déranger, car c'est un équilibre délicat, qui ne se forme que par degrés, se rompt tout à coup et ne se rétablit qu'à grand'peine.
U fallait profiter de Sbakspeare, quand on le con«* nut, introduire dans la tragédie française, contrainte et abstraite, un peu de la liberté.ct de la vie anglaise, sacrifier ces moyens innocents : les confidents et les
34S ÉTUDI8 SM U XYlir SltCUS.
songtB, le» confidents qui vous Uppten&ient le passé, les songes qui vous apprenaient Vavenir, permettant à votre sagacité de deviner le reste ; laisser gémir les respectables défenseurs dès trois unités, qui mettent •u même rang l'unité de temps et de lieu et l'unité d^actipn» n'accordent à la tragédie ni une heufe ni un pied de plus, ne voyant pas que la durée et Te»* pace sont indifférents, et que le poëte en peut prendre ce qu'il lui platt^ pourvu que l'action garde son unité, les personnages leur même être, et que l'esprit des règles, dont la lettre est si sévère, est de rappeler aux auteurs qu'ils doivent se resserrer, non se répandre, qu'ils ne doivent pas effleurer vingt situations, mais en creuser une» 11 fallait, tandis que la vie se retirait de plus en plus de la tragédie classique, un homme devenant une idée, une situation devenant une thèse, retrouver la variété et le mouvement, non pas les accidents insignifiants, les détails grossiers de l'existence, non pas cette diversité qui efface toutes les impressions les unes par les autres, mais la vérité des caractères, taire ressortir la passion principale, mais sur un fond humain qui se montre nu par in«> tervalles, et en conservant cette teinte particulière des pays et des époques^ qui aide à l'illusion, quand elle n'est pas sottement le premier objet du poète. Othello est la jalousie, mais dans ce jaloux il y a du maure, et l'homme y est aussi, celui qui par mo ments a confiance, est si heureux dans ces courts moments, pleure en tuant Desdémone imr qui il souffre , comme s'il tuait son bonheur. Macbeth est
. ÈTVDB GBllteAU. C0AP« VII. 349
l'ambition^ mais en lui c'est Tbomme qni n'ose assassiner Duncan ressemblant à son père ; Bnitus est le républicain romain^ mais ce républicain est on homme : il hésite, dans une longue nuit, les idées, les sentiments les plus contraires se partagent sa raison et son cœur; et celui qui ne peut se décider sur sa propre foi, se décide sur la foi d'un billet tombé du dehors, celui qui va venger la liberté, et, pour la venger tuer Césat et peut-être son père, jette son manteau sur un pauvre esclave endormi. U fallait que l'action, qui peu à peu s'allanguissait, marchât; elle doit porter les personnages et non s'arrêter respectueusement pour les laisser discourir. Sans copier de Shakspeare son excès, on pouvait lui laisser le tumulte et emprunter le mouvement. Enfin, il fallait se moquer des honnêtes gens qui prennent les phra* ses et les périphrases pour de la poésie et rapprendre de Shakspeare comme de Corneille et de Racine la vérité, la grâce et la vigueur. De cette manière , la tragédie française gardait son génie et ne rejetait que ses défauts et ses entraves. Mais nos Français ne vont pas ainsi. Dès que Voltaire leur montra sous un beau jour le tragique anglais, ils commencèrent sagement par mépriser tous leurs tragiques, et il fallut que le même Voltaire, effrayé pour le bon goût et pour sa pro[ire gloire, accusât celui qu'il avait vanté :
J'ai crié trente ou quarante ans, qu'on nous donnât du spectacle dans nos convenations en vers, appelées tragédies; mais je erierais bien davantage si l'on changeait la
ÎO
3M) tniDIS 8UI IM XVlll* SnkGLE*
seèae ea plaee de Grève. (Lettre â M^' Clairon.) J'aime fort le spectacle^ toutes les pompes du démou ; mats pour la potence, je suis son serviteur. (Lettre â Af** du Deffand,)
Grimm disait bien justement , dès i 776 :
lie plus grand mal que pourrait produire en France la traduction de Shakspeare, ce serait de détourner nos jeunes gens de Tétude des seuls modèles dont Timitation soit sans danger; ce serait de les inviter à s'essayer vainement dans un genre qui ne pourra jamais convenir ni aux mœurs ni à Tesprit de la nation. 11 est sans doute beaucoup plus aisé de violer toutes les règles de l'art que d'en observer une seule. Il n'est pas difficile sans doute d'entasser une foule d'événements les uns sur les autres , de mêler le grotesque et le terrible, de passer d'un cabaret à un champ de bataille, et d'un cimetière à un trâne. Il y a bien moins de difficulté à rendre la nature telle qu'elle se présente aux yeux, qu'à la choisir toujours avec ce discernement heureux qui suppose le goût le plus sûr et le plus délicat. Enfin l'on parvient avec bien moins de peine à exagérer la nature qu'à l'embellir.
Au xvin* siècle, la grande tragédie se brise; l'action et la poésie vont chacune de leur côfë ; il en natt la tragédie classique , qui est la poésie sans l'action , et le drame, qui est l'action sans poésie. La tragédie classique, avec ses personnages parleurs , semblables à des amplifications qui s'entretiennent , à des odes qui se rencontrent , va ainsi , à travers le César de
BTVIMI GÉMÉBALE CHAF. Vil. 35f
Voltaire , et les Barmécides de la Harpe , jusqu'à la tragédie de l'Empire , tragédie organisée, à qui il ne manque que le mouvement ^ et qui meurt , comme Fontenidle, par une certaine difficulté d'être. Le drame 9 sanglant, larmoyant, buiiant ou gémissant, se précipite de plus en plus , par une fièvre d'agir, et tombe dans les convulsions qu'on peut voir. Voltaire en 1 774 appelle son siècle :
Un siècle dégoûlé qui ne veut plus que des drames et des doubles croches, et qui au fond ne sait ce qu'il veut. Le public est à table depuis quatre-vingts ans; il boit enfin de mauvaise eau*de-vie sur la fin du repas.
Où sommefhnous donc maintenant?
Voltaire n'était pas dupe de ses pièces, et il jugeait comme il fallait le système dramatique imposé par le goût du jour. U faisait tous ses héros amoureux , mais il écrivait à d'Argental : o Mon cher ange, puis^ qu'il faut toujours de l'amour, je leur en ai donné une bonne dose , avec ma barbe grise. J'en suis honteux ; mais j'avais ce reste de confitures , et je l'ai abandonné aux enfants de Paris. » Il n'avait pas de courage contre les sifflets.
Le représentant de la pure tragédie classique est Grébillon , qui définissait la tragédie une action funeste [préface â^Atrie et TAyeale), et savait, disait-on, exciter l'horreur tragique. U avait l'avantage de courir la même carrière que Voltaire, et d'être exalté par tous ceux qui n'aimaient pas son rival. H"** de Ppm-
359 6TDDB8 8tm LB XVHI* MÉCU.
padour le favorisait. « On Tantait continueUement , dit Grimin, les tragédies de Crébillon et on jouait sans cesse celles de Voltaire. » CatUina réussit; Aîrée et ThjfesU, d'abord mal reçus , se relevèrent; mais repris en 1780^ après trente années ,| ne purent se soutenir On lui appliqua, dans le temps, ce vers de son Catilina :
Il sera toujours gijKnd, s'il est impénétrable.
Poinsinetde Siyry, auteur de Bri$ii$ (t7K9) et d'Ajax, deux pièces maltraitées par le jugement public , condamné comme Ajax, entra comme lui en fureur et se vengea de ses juges dans V Appel au petit nombre au proeêi de la rmdHtudê. J'omets une foule de tragiques.
Voltaire cgoute à la tragédie de mœurs la tragédie philosophique ; heureusement pour lui, il a fait mieux que cela. Les dissertations sont bien dans les livres, au théâtre, l'action. On ne devait pas se contenter de faire prêcher la tragédie ; il fallut aussi taire prêcher les personnages; on n'y manqua pas. A propos de Vldmnénie de Leroierre, Grimm, qui était philosophe, mais d'abord homme de goût, a porté ce jugement excellent :
Cette Érigone a surtout une teinture de philosophie qui m'impatiente. Elle a sûrement lu les Pemées philoBopki^ que$ et YEsprit et plusieurs morceaux de Voltaire. — Hjrpermnestre est aussi une Jeune personne tièe-mal élevée, qui se moque de son catéchisme le plus mal à {«opos
iTUra QÈlinALB. GHAP. Vil. 353
Un monde, qai parle des dieux et des prêtres avec une licenoe tfèsHrépréhensible. Je vous assure que cette philosophie ne convient point du tout à ces temps religieux où vous prenez vos sujets.
«Le bon, Thonnête Lemierre, dit-il ailleurs, ne connaît jamais qu'une seule façon de triompher des cabales et de captiver les suffrages en sa faveur, c'est de dire de lui-même tout le bien qu'il en pense, et de le dire avec toute la verve et toute la chaleur dont il est capable. Moi , je n'ai pas de prônears, il faut que je fasse mes affaires tout seul.... J'ose le dire, tout le monde le sait, le plus beau vers du siècle est de moi :
Le trident de Neptune est le sceptre du monde.
n a tait un autre vers heureux; il est vrai qu'il se rappliquait :
Même quand l'oiseau marche, on voit qu'il a des ailes.
Un soir, assistant à une de ses pièces dans la nouvelle salle, le parterre à peu près vide : « N'est-il pas vrai, ditAl à un de ses amis, que ce parterre est le double de l'autre T
De Belloy a fait une révolution au théâtre : il a créé la tragédie nationale. Le SUge de Calais est de février i76tt. U eut un suecès inoui. Grimm dit :
354 ÉTUDES SUB ÎM XVlll* SIÉCLB.
Cette pièce a fait réellement un événement dans TÉtat. Ceux qiii ont osé^ je ne dis pas la critiquer, mais en parler froidement et sans admiration, ont été regardés comme mauvais citoyens, ou, ce qui pis est, comme philosophes; car les philosophes ont passé pour n'être pas convaincus de la sublimité de la pièce. Après dix-neuf représentations suivies en foule, elle fut jouée gratis pour le peuple et représentée trois fois à Versailles. Le roi en a accepté la dédicace et a accordé à Tauteur ime gratification de mille écus, outre une médaille d'or. On lui a recommandé en même temps de ne traiter désormais que des sujets nationaux. — Qu'est-ce qu'il faut pour faire le plus bel ouvrage du siècle? Il faut dire en dix-huit cents vers, dont dix-sept cent soixante-dix-sept durs et plats^ de dix-huit cents manières diflTérentes, qu'un roi doit aimer ses sujets, et que les sujets doivent aimer leur roi.
Et Grimm a bien raison. La préface est incroyable; elle nftrite d'être rapportée :
Sire, de tous les peuples de la terre, le vôtre est celui qui sait le mieux aimer; et vous êtes le roi qu'il a jugé le plus digne de son amour. Père de la patrie, daignez agréer un ouvrage entrepris pour elle. Ce drame, tout faible qu'il doit paraître, a été l'occasion des nouveaux témoi* gnages de tendresse mutuelle que la France et son maître viennent de se donner. Dès que l'on parle à ma nation de ce zèle ardent qui Ta toujours enflammée pour ses souverains, avec quel secret plaisir, avec quels doux transporte tous les cœurs se tournent vers Votre Mi|{esté. Calais a
ÉTUDB GÈZfÈlALI. CHAP. YJI. 355
rappelé Metz : époque à jamais attendrifisante, devenne réloge immortel du monarque et de son peu]^. Ab ! Sire» que vous sentez vivement tout ce que méritent de tels sigets. Mais aussi que ne doit pas attendre d'eux un prince qui leur fait adorer sur le trtoe Tàme la plus vertueuse de son empire. I^e cri public ajoute la plus modeste : et ce mot m'avertit que le silence est mon devoir.
La pièce éveilla des susceptibilités auxquelles de Belloy n'avait pas songé sans doute. «Les gens de qualité, dit Collé dans ses Mémaireê, ont été révoltés de ce que les béros de cette tragédie étaient de plats boui^eois. Ils ont trouvé insolent que des wlams fussent des béros, et que le seul traître de la pièce fût un seigneur de la plus grande maison.
Ce fut un triomphe, de quinze jours, après, on Toublia, il tomba dans le besoin, et fut obligé, pour yivre, de publier (1770) deux pièces, Gaston et Boyard et Gabrielle de Vergy, avant qu'elles fussent jouées, ce qui leur fit grand tort; il foUut Lelsain pour sauver la première, quand elle fut représentée Tannée suivante. Pierre le cruel, bué en i 772, fut porté aux nues en 1780. L'auteur était mort. En 1775, un peu avant sa mort, on donnait le Siige de Calais, à Versailles, le roi s'informa de l'auteur; on répondit qu'il était malade, il lui envoya cinquante louis par M. de Duras avec beaucoup de bonnes paroles. Le Siige de Calaie amena le Siige de Beauvais; et la Harpe prenant l'amour des Français pour leurs rois à son origine^ choisit Pharanumd.
356 ÉTUDES Sro LE XVIir SIÈCLE.
Saurio hasarde la Tragédie b&urgeaiie; il intitulait ainsi son Beverîey ( 1768 ). Pour plaire à tout le monde^ il en donna en 1771 une nouTelle édition aTec un cinquième acte en double ^ « Tun fond noir, Tautre couleur de rose. » Grimm le jugeait ainsi : « C'est un très-honnête homme, un peu de sapin, mais plein de sens, et doué d'un esprit et d'un cœur également droits. «
Ducis renouTelie la tragédie par Tintroduction de Shakspeare. Il donne Hamlet en 1 769 , Roméo ei Miette en 1772, le Roi Léar en 1783, Mad)eth en 178^. Le public fut étonné par ce qui restait de Sbalupeare dans ses pièces, mais aussi transporté ; JlbÊ^mth, ftit protégé par le succès des autres. V Œdipe €he% ÀdmiUy imUé de Sophocle , était dans le même système dramatique, et fit aussi de reffef.
Hénault avait com|K)sé un François H qui était hardi pour le temps : la pièce embrassait tout un règne, dix«buit mois.
Voltaire s'amusait de ce goût de changement qui tourmentait nos tragiques.
Il me semble, éorii-il à d'Argentai(1756), qu'il &udiait faire maintenant quelque tragédie maritime : on n'a encore représenté de héros que sur terre; Je ne toîs pas pourquoi la mer a été oubliée. La scène serait sur un Taisseau de cent pièces de canon. Vous m'avouecex que l'unité de lieu y serait exactement obserfée, à moins que les héros ne se jetanent dans la mer.
ÉTUDE GàNÈRALB. CHAP. VU. 357
Il y eut dans la salle même du théâtre des cliangements matériels d'une très*grande importance. Crébillon^ dans sa Lettre sur les spectacles , a critiqué la mise en scène de ce temps. Tout le monde portait des paniers^ même les paysannes, les héros et les danseurs; Tbabil tragique était un chapeau à trois cornes avec de très-hautes plumes , perruque frisée , gants blancs, culottes bouclées et jarretées à la française. Les décorations pauvres et pauvres, les iUuminations. Il y avait des rangées de bancs sur la scène.
On attendait Pyrrhus, on vit paraître un fat.
C'était, on le sait, l'indignation perpétuelle de Voltaire. Pour la première fois, à V Orphelin de la Chine, de Voltaire, en 1 75S, les actrices parurent sans paniers. Les bancs aussi disparurent en 1759 par la générosité du comte de Lauraguais, qui les supprima,à ses frais, moyennant une somme de 42,000 fr.
A partir de 1754 environ, le goût public se modifia par une cause étrangère. La boui^eoisie lettrée, habituée du parterre, où les pièces se jugent, se laissa gagner par le luxe et s'ensevelit dans les secondes loges. C'était abdiquer. Le parterre se peupla de barbares; on ne distingua plus, et un contemporain le remarque avec amertume : « Presque tout réussit , rien n'est délicatement senti. »
Pour la déclamation , le public était i)artagé , à un moment , entre M"* Dumesnil et M"* Clairon , la première qui jouait d'inspiration , la seconde par mé-
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thode. Les deux procédés ont été souvent comparés ; Diderot et Talma ont dit là-dessus des choses très-délicates. M'^ Clairon^ enthousiaste de son art^ eut une inspiration heureuse. Après avoir obtenu les plus grands succès par un jeu de convention, elle changea tout à coup. Ce fut dans son voyage à Bordeaux de 1752. Elle joua d'abord selon sa coutume, puis une fantaisie lui vint : « Je pris le rôle d'Agrippine , et je jouai pour mol, depuis le premier vers jusqu'au der* nier. Ce genre simple, posé, d'accord, étonna d'abord. J'entendis distinctement, au milieu de ma première scène : Mcds cria esi beaul eda nt beaul Le couplet suivant fut généralement applaudi, et je pus me flatter , dans le reste du rôle , du succès le plus complet. Je donnai trente-deux représentations de rôles différents, toujours à ma nouvelle manière. »
Dans la comédie , la tradition se maintient par des auteurs de différents ordres , sans qu'aucun soit du premier , ni même du second. Destouches fait le PMlosaphe marié (1727) et le Gl&ritux (1732). Grimm a dit justement de lui : « 11 ne manquait point de talent; il était surtout fécond et facile; mais il était froid , et cela tue la comédie, sans compter les mauvaises plaisanteries qui régnent dans ses pièces. »
Gresset, connu de nous tous par son Vert^Yert, mais qui avait fait aussi des comédies, entre autres le Michani, tourna en 1759 à la dévotion. Il s'était perfnis, dans une séance de l'Académie, de tancer les évèques non-résidants ; même l'Académie avait supprimé un passage de ce discours dans sou Recueil ;
ÂTDDE GÉNtRALE. CIIAP. VU. 359
lorsqu'il alla à Versailles présenter son discours y le roi lui tourna le dos comme à un esprit fort. Désespéré 9 il se jeta dans les bras de Tévéque d'Amiens et publia une Lttire sur la comédie, dans laquelle, nonseulement il renonçait au théâtre, mais encore demandait pardon à Dieu et au public du scandale qu*il avait donné en travaillant pour les spectacles. U s'attira les vers charmants de Voltaire dans le Pauvre diable :
Gnvset se trompe, il n'est pas si coupable : Un vers heureux et d'un tour agréable Ne suffit pas; il faut une action, r)e l'intérêt, du comique» une fable, Des mœurs du temps un portrait véritable. Pour couronner cette œuvre du démon.
Et répigramme de Piron :
Dieu veuille au ciel oublier tes péchés Comme ici-bas on les oublie !
Bartbe de Marseille, auteur des Fautes infidiUtiê, et de la Mère jalouse , où M. Villemain trouve du talent, de V Homme personnel, «ouvrage très-curieux, écrit avec art , semé de traits éneipques , » était difficile, violent, point méchant, mais personnel. Il mit, par exemple, la dot de sa femme en rente viagère sur sa propre tète, et corrigea cela, quand on le lui eût
360 ÀTIDES SDR LE IVIII* SIÈCLE.
fait aperceToir. C'est loi qui alla lire son HomiM personnel à son ami Colardeau mourant. « Il manque à votre caractère un trait bien précieux^ lui dit Colardeau, c'est de forcer un ami qui se meurt à entendre la lecture d'une tragédie en cinq actes. » On dit à propos de cette pièce : «Comment s'étonner qu'il n'ait pas mieux saisi ce personnage ? Pour le Yoir dans son véritable jour^ le modèle était trop près du peintre. « 11 montrait naïvement sa vanité. M. de Choisy vint lui lire un poëme où il l'appelait vainqueur de Bernard et d'Ovide, il avait composé, comme on sait, un Art d'aimer. Ab ! vainqueur, lui dit Bartbe, cela ^st trop fort, beaucoup trop fort; j'exige que vous changiez cela. Eh bien, puis(|ue vousle voulez absolument, je mettrai rtiHi{. On parle d'autre choses Barttie, après quelques moments de recueillement, se rapproche de lui et lui dit affectueusement : « Vainqueur est plus harmonieux. » Grimm lui reconnaissait de l'esprit, du talent, de la finesse, du bon ton, point de verve. « Or, disait-il, la verve est en poésie ce que la charité est dans la morale chrétienne, elle couvre une multitude de fautes. »
Il faut, puisque M. Villemain la cite, mentionner la Coquette corrigée de Lanoue, « un ingénieux crayon du monde, » où il voit « l'influence de l'esprit d'analyse sur les mœurs même les plus frivoles ; » les Dehore trompeurs de Boissy « des scènes écrites avec un goût exquis d'aisance et de persifflage. >
Bret a fait le Faux généreux. Une femme d'esprit dit en sortant de la première représentation : «Cette
ÉTUDE 0£N£RALB. CBAP. Tll. 364*
pauvre pièce l elle fait tout ce qu'elle peut pour n'être pas mauvaise. »
Le fécond italien Goldoni , très-entendu dans l'imbroglio , avec beaucoup de naturel , réussissait à écrire en français, et pour le théâtre, des pièces qui n'étaient pas mal écrites.
Favart; Grimm lui accorde le talent des couplets et des madrigaux. Il a composé en commun avec sa femme et l'abbé de Voisenoo un grand nombre d'où* vrages. L'Anglais à Bordeaux [\ 763) eut un succès prodigieux ; les Français y étaient loués et les Anglais critiqués comme il convient en France.
Poinsinet le jeune , cousin de Poinsinet de Sivrv auteur de comédies, d'opéras, d'opéras comiques, etc. Quand il donna la soirée à la mode au le cercle, M"« de Rochefort dit : a Cet auteur n'a vu le monde qu'à la porte, h II écrivait à l'abbé de Breteuil : « Monsieur, les engagements que j'ai pris avec mon siècle ne me permettant pas de songer à des affaires d'intérêt , je vous supplie, etc. » C'est le fameux Poinsinet des mystifications. 11 faisait le bonheur d'une petite socité composée de Palissot , Fréron, et de deux comédiens Préville etBellecour. Entre autres choses, on lui persuada un jour qu'il y avait une place d'écran du roi , et, pour l'y exercer, on le fit tenir debout devant un feu énorme qui lui griUait les mollets. Une autre fois on lui annonça qu'il est nommé gouverneur des enfants du roi de Prusse, mais à la condition d'abjurer; il se décora sur-le-champ du cordon de l'aigle noir et abjura la religion catholique avec les
36f ÂTUDKS SfJB LE XVIII* SIÈCLE.
blasphèmes les plus terribles entre les mains de deux prétendus ministres protestants. On peut voir chez les contemporains le détail d'autres mystifications.
Maritaux, trop fin, mais très-fin, a créé le marivaudage. Chez lui tout le monde a trop d'esprit , de celui qu'on avait dans les salons les plus précieux du temps. Voltaire l'avait en vue , quand parlant des auteurs du temps de sa jeunesse, lui compris, par politesse, il les appelle : «Grands compositeurs de riens, pesant gravement des œufs de mouche dans des balances de toile d'araignée. » Il n'aimait pas Molière.
Florian, de l'école de Marivaux <^ donne ses Deux bittetê, en 1770; ses Jumeaux de Bergaime, en 1782 , charmèrent le difficile Grimm : « C'est un charmant petit imbroglio, relevé de toutes les grâces du dialogue de Marivaux , avec moins d'esprit peut-être, mais aussi avec moins de recherche, plus de naturel et plus de vérité. Ce qui caractérise le plus sa manière, c'est l'extrême facilité avec laquelle il fait de l'esprit avec du sentiment, et du sentiment avec de l'esprit ; c'était aussi le grand art de Marivaux. » Il ajouta au genre de Marivaux le genre bourgeois , un nouvel arlequin, bon père, naïf, sensible, bourgeois, un arlequin un peu d'après Greuze , dit M. de Sainte- Beuve. Gaiatée est une bergerie de 1 783, et qui eut un grand succès. Numa (1786) fut jugé bien finement par la reine : « En lisant l'autre jour Numa, disaitelle , il m'a semblé que je mangeais de la soupe au lait. »
irCJU CÉRÉIALI. CBAP. VII. 363
SedaîM a ii^ dasf k comédie nne réyolntion pareille à celle que Docis a faite dans la tragédie y en y ramenant le naturel^ d'après Shakspeare. 11 débuta en i752, comme tout le monde^ par des Piéees fugitives. n fat depuis Sedaine. Quand parut la traduction de Shakspeare ^ il fut pendant plusieurs jours dans rifresse. « Vos transports , lui dit notre critique , ne m'étonnent point : c'est la joie d'un fils qui retrouif e un père qu'il n'a jamais tu. » II fit l'éducation du public^ qui ne sentait pas du premier coup le naturel et la touche délicate de son talent. « Le sort de M. Sedaine^ dit Grimm , est de tomber à la première représentation , et puis y de se relever peu à peu aux suivantes , et puis de tourner les tètes à la sixième ou septième, et puis d'être joué vingt fois de suite avec un concours de monde prodigieux. «
Au Vaudeville, qu'ils fondèrr:nt ensemble, Piis, de* imls 1776, et Barré, depuis ilW, enchantaient le pnblk.
Garmontelle, lecteur du duc de Chartres, publia le premier, des Proverbes dramatiques (1769). Grimm lui reccmnait de la vérité dans les caractères , du naturel dans le dialogue , le don éminent de saisir les superficies ridicules de la société, assez de causticité dans l'esprit pour les bien rendre :
Ses pièces n'ont d'autre défiiut que d'être plates ; si vous leur pouvez passer la platitude, vous en serez contents d'ailleurs. 11 croit qu'on n'a qu'à transporter les ridicules sur la scène comme on les a remarqués dans le monde, et
ce n'est pas cela ; il faut encore cette pointe de poésie et de yerve qui fait que ce qui est insipide en nature devient exquis et piquant dans Timitation. Vous copieriez tout le dictionnaire de nos élégants à faux airs, et toutes les minauderies de nos femmes les plus à la mode avec la dernière exactitude, que vous ne produiriez point d'effet; Tair, le ridicule qui vous a choqué ou amusé dans le monde ne vous paraîtra que fastidieux sur la scène, quand il n'est pas renforcé par le génie du poète.
Vient le drame. La Chaussée invente le larmoyant comique ; on disait : les sermons du père la Chaussée (1 792) ; Diderot le pathétique à outrance, tout en exclamations et en sanglots dans le FU$ naturel ei le Père de famiUe (1757 et 1758), avec la théorie à l'appui. Fenouillot de Falbaire rendit le genre dramatique très-sombre ; son Honnête criminel (1768) servit à faire sortir des galères le personnage (|ui en était le sujet. Mercier, auteur de Jean Hennuyer, drame politique, vit sa pièce sévèrement interdite par la police. Baculard d'Arnaud faisait les drames les plus noirs, avec des tombeaux, des inscriptions, des tètes de mort et des crucifix. La princesse de Beauvau disait de son Comte de Comminges (1764), égayé de pareils ornements, « que les inscriptions dégoûtaient du caveau. » On voit que ce procédé dramatique est plus vieux que nous ; avant nous aussi, Collé avait dit:
Pour émouvoir le cœur d'abord.
ÉTCDI GBNillALfi. CBAP. TU. 368
Ah ! que c'est un puissant ressort Qu'une belle tète de mort !
Mercier attaquait Tîgoureusement Boileau , Corneille, Racine, et leur école; c'est un ancêtre du romantisme; personnellement, il surchargeait ses drames d'une déclamation prolixe, qui est, dit la Harpe, le genre d'éloquence de l'auteur, et qu'il appelle dans une de ses préfaces Ytmhonpoint du sentiment.
Prenez, dit Grimm, deux personnages vertueux et un méchant, soit tyran, soit traître et scélérat; que ce dernier brouille les deux premiers, qu'il les rende malheureux pendant quatre actes, durant lesquels il débitera un recueil de maximes effroyables, enrichi de poisons, de poignards, d'oracles, etc., tandis que les personnar ges vertueux réciteront leur catéchisme de maximes morales ; qu'au cinquième acte, la puissance du tyran soit anéantie par quelque émeute, ou la trahison du scélérat découverte par quelque personnage épisodique et secourable; que le méchant périsse, et que les honnêtes gens de la pièce soient sauvés. N'oubliez pas surtout, si la France a des différends avec l'Angleterre ou qu'il y ait des querelles entre les parlements et le clergé, de faire des allusions dans vos vers à ces circonstances, et de mettre dans la bouche de vos acteurs des maximes sur la paix et sur la guerre, sur les ministres des autels, sur les dépositaires des lois, etc., et vous aurez fabriqué une pièce
3M tniDBs 8Uii îM xviir aÈCLÊ.
qui Bera applaudie pendant plus de troia semaines^ trois fois la semaine, à la Comédie française.
Collé, un vieux français , était ennemi passionné du drame larmoyant; il écrivait en 1780 : < Admirateur passionné de Molière et partisan de la bonne comédie, je mourrai dans ces sentiments» et, toute ma vie, je les soutiendrai jusqu'au feu exclusivement. »
Dans le roman , Tinfluence des Lettres penanes a été considérable et très- longue. Beaucoup de persifflage et un peu de licence ne déplaisaient pas aux Français. La grâce légère de Voltaire ne se prenait ims. Crébillon le fils, peintre de la société artificielle du temps, excellent dans ce genre, compose dans le feu de la jeunesse les EgaremefUi de fetprii et du cœur, et le Sopha (1745) qui lui fit une grande réputation en France et à l'étranger. Une jeune anglaise, riche et de distinction , séduite par ce livre , fit le voyage de Paris pour voir l'auteur et l'épousa secrètement. Il fit la faute d'écrire encore après le Sopha; à partir de là il ne réussit plus , et choqua même par le contraste entre son ftge et l'indécence de ses écrits. Cet auteur léger faisait, dans l'intimité, de grandes phrases prétentieuses, et jusque dans les plus folles orgies, n'abandonnait jamais un grand air de décence et de dignité dont Collé ne prit jamais son parti. Il fut censeur royal.
Ses romans sont immoraux, et par les peintures
ÉTl'DB GÉNÉRALE. CHAP. Vil. 367
et par une raison plus secrète. Quelle chose étrange que le bien et le mal ! Voyez-vous celte iigne 1 U est facile de la franchir : l'instinct m'y pousse^ une ivresse et un vertige me la cachent^ passer par-dessus n'est rien; eh bien ! c'est ce que je puis faire de plus. Avant de faire cela, je combats comme pour la vie^ je sens qu'au delà j'entre dans un autre monde^ je prends un autre êlre^ troublé et violent, dont j'ai peur; si je cède, jusque dans le plaisir cette pensée m'oppresse^ j'exige qu'il me paie ma peine^ et l'irrite sans me contenter. Or^ ce qui est immoral^ ce n'est pas de montrer quelqu'un qui passe cette ligne, c'est d'insinuer que^ dans l'habitude du monde, on marche dessus sans y prendre garde, et qu'en y marchant on l'efface. C'est l'immoralité des romans de Crébillon et d'un bon nombre des nôtres.
Marivaux, dans Marianne et dans le Paysan parvenu, avec l'abus, inévitable chez lui, de l'analyse, faisait des études plus profondes du cœur humain.
Madame de Graflgny donne en 1746, les LeUres d'une Péruvienne, revue critique de la société du temps et qui réussit. Cénie, un drame représenté en i7K0, et repris quatre ans plus tard, eut toigours un trèsgrand succès. La Fille d'Aristide échoua complètement, et la |)auvre femme mourut de chagrin.
Le roman, par l'heureux génie d'un homme et sous l'influence anglaise, changea complètement. L'abbé Prévost qui a fait 170 volumes est resté pour nous l'auteur de Manon Lescaut. Par quelques-uns de ses romans et ses traductions de Richardson, il ouvrait
une excellente veine^ naturelle et profonde. Il aurait fait une révolution durable^ si le besoin continuel d'argent pour suffire aux dérèglements de sa conduite ne l'avait pas poussé à la production facile où le talent se perd.
M"* Riccoboni, actrice de la comédie italienne, composait des romans qui se rapprochaient du genre anglais, et obtenaient un succès véritable. Grimm a dit d'elle (1765) : « Cette femme a beaucoup de talent. Un ton distingué^ un style élégant^ léger et rapide^ la mettront toujours au-dessus de toutes les femmes qui ont jugé à propos de se faire imprimer dans ces derniers temps. » ftP^ de Lespinasse moins favorable, la comparant à Richardson : « Richardson a connu les hommes; Tamour et les passions; M** Riccoboni ne connaît guère que Tamour-propre^ la fierté, et quelquefois la sensibilité^ voilà tout, v
Rousseau , avec sa déclamation passionnée, fit ausn école de roman. Rétif de la Bretonne , auteur du Paysan perverti (1776) et d'ouvrages sans nombre oh régnait une verve spirituelle, sentimentale, cynique et prêcheuse , qui le fit appeler a le Rousseau du ruisseau , » se regardait comme le premier homme . du siècle.
Le genre dramatique pénétrait aussi là. Les romans de Baculard d'Arnaud étaient lugubres ; il les intitulait : Épreuves du sentiment (4772-1781) , et ne se faisait pas faute de mettre le sentiment à l'épreuve. Grimm disait que le secret de ce pathétique était dans Tusage des points d'imprimerie.
irCDB GÉNÉRALE. OHAP. VU. 369
Baculard d'Arnaud fit école : il eut pour disciple M*' de Saint-€halnoiid, auteur des Lettres de deux amanis passionnés et vertueux.
Dans la poésie lyrique ^ ce siècle a Lebrun ^ qui^ possédé du besoin de chanter, chanta tous les régimes , fut compté en son temps surtout pour ses épigrammes y qui frappèrent et lui aliénèrent bien du monde. Nous en rapportons plusieurs. 11 disait de lui même : mon génie. Gilbert en avait un vrai , et aussi André Ghénier.
Malfllàtre avec ses élégies^ mourut en effet ignoré. Dans l'épopée ; outre la Henriadey il y a au moins un poëme de M"* du Boccage. Déjà auteur d'Amazones, qui eurent quelques représentations en 1 749 , d'un i'arodts perdu ; imité de Milton^ en 1748, elle fit un poëme pour son compte^ la Colombiade (1757), qui eut trois éditions, quoique^ dit-on, personne certainement ne l'eût achetée. Le livre était orné du portrait de l'auteur, avec l'inscription modeste : Forma Venus, arte Minerva. Elle fil un voyage aux Délices; Grimm qui s'y trouvait présent raconte la fête que lui donna Voltaire. Voltaire essaie toute la journée de faire un quatrain pour elle sans en venir à bout; en désespoir de cause, le souper venu, il fait apporter du laurier qu'il tresse en couronne et pose sur la tête de la muse , en lui faisant les cornes de l'autre main , et tirant sa langue d'une aune aux yeux de vingt personnes qui étaient à table.
Dans le genre descriptif, Watelet, receveur général des finances , membre honoraire de l'Académie
370 ÈTUBB8 SUR LB XTUr 8I*GLI.
de sculpture^ homme aimable et aimé ^ lui en 17S5 son poëme sur VArt de pemire* Diderot le critique i regret, mais il le critique el termine son examen d'une façon peu flatteuse : a Je trouve que dans son poème il n'y a rien pour les artistes ni pour les gens de goût, et que les gens du monde feront bien de lire ses notes. Pour les artistes, le plus mince d'entre eux sait bien au delà. »
Les Saiwns de SaintrLambert, que nous ayons trouyées ailleurs.
Les Géorgiqueê de Delille obtinrent (1769) un trèsgrand succès; les Jardmè eurent dès l'abord plusieurs éditions, mais furent très-critiqués. Les lectures du Poëme sur Vimaginaiion à l'Académie (1790) faisaient un effet extraordinaire.
VHiroide fit un temps fureur; la mode durait encore en 1765. Colardeau, qui avait le talent de la versification, imite en vers successivement Pope, YEpUre d'Héloïseà Abeilard (1758), unemia d'Young, et U Temple de Cnide, de Montesquieu. Il écrivit à M. Duhamel de Denainvilliers une épttre; dans le discours en prose qui précède , il dit ceci qui est à conserver : « Depuis quelques années , on a répandu beaucoup de fleurs sur les tombeaux des hommes illustres ou bienfaisants qui ont honoré la nation et servi l'humanité. U faut aussi attacher quelques guirlandes aux portes des personnes vertueuses qui vivent parmi nous. »
Dorât mérite une mention à pari. D^abord mousi, il renonça à cette carrière par complaisance
iriJDK GSNÉKALB. CHAP. VU. 371
pour une vieille tante janséniste^ qui ne croyait pas que dans cet étal on pût faire aisément son salut. Sa personne au premier coup d'ceil avait de la noblesse, de Tagrément et de la vivacité, mais sa grâce n'éiait pas sans manière et sa légèreté sans apprêt. D'abord lacile et doux dans la société, il cherchait moins à briller qu^à plaire, il ne supportait pas Tidée d'être mal avec ses mattres ou ses rivaux; sa colère et sa vengeance n'avaient pas plus de suite que toutes les autres habitudes de son cœur et de son esprit. 11 donna des héroïdes. C'était, dit Grimm, bien choisir son genre: a car l'héroïde comporte, plus qu'aucune autre espèce de poésie, ce je ne sais quoi de froid et de faux qu'on sent dans ses ouvrages, et qui s'associe volontiers au vers français alexandrin. » Il fit des tragédies qui tombèrent, il résolut de renoncer à ce genre et de se livrer désormais à la poésie légère. Tout lui fut un sujet, il chanta tout ce qui brilla un instant. Grimm lui accorde un air d'élégance, un« tournure galante et légère, le rhythme facile et sonore^ « Il n'a peint qu'une nature factice et maniérée, mais il l'a peinte quelquefois avec les crayons d'Ovide et de Boucher. Il n'a guère fait que des esquisses, et s'est presque toujours flatté qu'il suffisait, pour les finir, de les colorer et de les couvrir d'un vernis brillant. » A propos des Tourterelles de Zelmù (1765), poème en trois chants : « c'est un ramage plein de grâce, un sifflement de serin on ne peut plus agréable; mais, autant en emporte le vent. Cette volière de jeunes poètes que nous voyons se peupler depuis quelques
373 ETUDES SUR LE XVHl* S^CLB.
années, deviendra importune à la longue. » Quand ils se permettaient des romans philosophiques^ notre critique les appelait des Socrates de toilette. Dorât fit école : il donna le ton à YAlmanach des MuseSy et à d'autres recueils qui étaient encore de mode en 1780. L'amour des succès de théâtre lui reTÎnt. Il fit un Régulus (Dorât un Régulus!) qui réussit^ et la Feinte par amour; mais ses tragédies ne réussirent pas toutes; sa Iulika, tombée sous ce titre, tomba vingt ans après (1779) sous le titre de Pierre-le-Grand, qu'on appela PinreAe-Long, Il roulut le succès à tout prix et acheta les applaudissements ; aussi on lui prêtait^ à chaque succès, le mot des Hollandais, après la bataille de Malplaquet : « Encore une pareille victoire, et nous sommes ruinés. » Quand il publia son livre Mes nouveaux torts, on demanda dans une société : « Où trouve-t-on les torts de M. Dorai ? » Quelqu'un répondit : « Chez tous les libraires qui vendent ses ouvrages. »
Il est curieux que Dorât eut a un moment tout le monde contre lui , philosophes , économistes , antiéconomistes, jansénistes, molinistes; et Grimm, qui s'étonne de tant de haines accumulées contre le chantre de Flore, de Zéphyre et de l'Amour, explique le fait par la multitude de ses prétentions, de ses longues préfaces et de ses petits succès. D avait la manie d'adresser des épltres à tous les gens célèbres ou à la mode , sans les connaître , et , dans des vers à leur louange, trouvait le secret de les offenser. N'imprimait-il pas un Àrisa%ix deux sages du siècle, à
Voltaire et à Rousseau! Il lança ses Prânevrs contre les philosophes^ qui ne le prônaient pas asse£. Son caractère s'aigrit dans sa lutte contre le public et les gens de lettres, pour soutenir ses pièces de tliéfttre, et contre ses libraires qu'il avait ruinés par le luxe de ses éditions. 11 mourut comme il ayait vécu, légèrement et dictant de petits vers; deux heures avant sa mort, il voulut faire encore sa toilette comme de coutume; et c'est dans son fauteuil, bien coiffé, bien poudré, qu'il rendit le dernier soupir.
De cette école sort Mason de Pezay, capitaine de dragons , auteur de Zélis au bain , a gazouillage de zéphyrs, d'oiseaux, de fleurs, de ruisseaux et d'autres mots réputés lyriques; mais, au milieu de ces pauvretés, on trouve partout une tournure de vers assez élégante. » D a donné lieu à l'épigramme suivante :
Ce jeune homme a beaucoup acquis.
Beaucoup acquis, je vous l'assure ; En deux ans, malgré la nature, 41 s'est fait poète et marquis.
U était en très grand crédit près de M. de Maurepas. Bertrand de MoUeville pensait avec tout le monde qu'il vendait ce crédit fort cher aux personnes qui s'adressaient à lui.
Madame de Beauharnais, auteur de romans et de pièces de théâtre ; on attribuait même à Dorât une (>art plus directe dans certaines pièces de cette dame.
374 iTtDRS SUR LE XVIU* SUÈCiM.
Lebrun disait qu'à la mort de Dorât , elle avait perdu Fesprit. Sujets libres et léger babil.
Dans la chaàson^ Moncrif , de rAcadémie française, lecteur de la reine, avec une pension du roi de quarante mille livres, bomme de plaisir à Paris, dévot à Versailles, auteur d'opéras dans le genre galant et fade , mais à qui Grimm accorde d'avoir fait « plusieurs chansons et romances dans le vieux langage naïf et tendre, d'un goût si délicat, si exquis, qu'on peut les regarder comme autant de chefs-d'œuvre. » D'Argenson a écrit de lui : « Il est naturellement doux, toiyours de votre avis, et y ajoutant encore. Vous ne lui feriez pas dire de mal de la lune , crainte de s'attirer des affaires. » Eh bien , cet bomme prudent, à l'âge de soixante-neuf ans, lorsque son bienfaiteur d'Argenson fut disgracié , demanda à M"*' de Pompadour la permission de le suivre dans l'exil. On fut touché, et, sans rien perdre , il eut la permission d'aller passer chaque année quelques mois aux Ormes.
L'abbé de TAttaignant a fait de très-jolies chansons pleines de verve et d'un tour bien facile. En voici une :
J'aurai bientôt quatre-vingts ans.
Je crois qu'à cet âge 11 est temps
De dédaigner la vie :
Aussi je la perds sans regret.
Et je fais gaiment mou paquet :
Bonsoir la compagnie.
ÉTDM «ÉHiBAU. CBAP. TH. 375
Lonqne d'ici je partirai.
Je ne sais pas trop où jlrai,
Mais en Dieu je me fie :
Il ne peut me mener que bien.
Aussi je n'appréhende rien :
Bonsoir la compagnie.
J'ai goûté de tous les plaisirs.
J'ai perdu jusques aux désira.
A présent |e m'ennuie.
Lorsque l'on n'est plus bon à rien, On se retire, et Ton fait bien :
Bonsoir la compagnie.
Panard , sans-souci , laissant à ses amis le soin de sa personne, ne parlait du vin que les larmes aux yeux, le pratiquait avec amour, et faisait entre deux irins des couplets « pleins de facilité, de fineeee et de grflce. » Lorsque Uarmontel avait besoin de quelques jolis yen pour son Mercure, il allait chez Panard, qui lui disait : « Fouillez dans la boite à perruque. » liarmontei fouillait et en tirait des feuilles tachées de vin, et se récriait sur ces taches : « Prenez, prenez, disait Panard, c'est le cachet du génie. » Ces vers sont de bonne fiiçon et de bon goût :
L'esprit, suivant le bon système.
Ne doit jamais être forcé; S'il ne se place de lui-même, H parait toi\jours déplacé.
376 ÈTUDB8 SUR LB XVIII* SIÉCLB.
Marmoniel raconte de lui une bonne histoire :
Après la mort de son ami Gallet, l'ayant trouvé sur mon chemin^ je voulais lui marquer la part que je prenais à son affliction. Ahl Moosieur^ me dit-il^ elle est bien vive et bien profonde! Un ami de trente ans^ avec qui je passais toute ma vie ! A la promenade^ au spectacle^ au cabaret^ toujours ensemble ! Je l'ai perdu. Je ne chanterai plus^ je ne boirai plus avec lui. Il est mort^ je suis seul au monde. Je ne sais plus que devenir. En se plaignant ainsi^ le bonhomme fondait en larmes. Vous savez qu'il est mort au Temple. J'y suis allé pleurer et gémir sur sa tombe. Quelle tombe 1 Ah I Monsieur ! ils me l'ont mis sous une gouttière, lui qui^ depuis l'Âge de raison, n'avait pas bu un verre d'eau.
Collé, l'ami des deux, mais qui avait de la tenue, va vers Gallet, qui avait failli mourir, et l'excite à sortir de la misère : « Vous mouriez ferme, vous n'étiez pas embarrassé de mourir; vous allez être bien plus embarrassé de vivre. ^ Ah! parbleu, répond Gallet , ce que vous dites là est bien bon ; vous devriez le mettre en couplets. »
Dans la poésie légère, il n'y a guère qu'un homme, Voltaire, mais, il est vrai, là incomparable.
Quand on a rap|)elé tous les genres classés de poésie, il y en a un qui reste et qui tient la plus grande place au xviii* siècle, les poètes de société.
Bernard, le gentil Bernard de Voltaire, dont le prince de Ligne dit : « il n'y a jamais eu rien de
ferUDB GÉNBIIALB. CHAP. VU. 377
moios gentil qae ce gentil-Bernard. C'était un gros borame qui aurait eu plutAt Tair d'un poète allemand^ et qui mangeait sans rien dire; » passionné pour le plaisir^ « le premier homnie^ dit Grimm, pour jouir de tout sans rien afficher. » Épuisé par là, il tomba en enfance avant le temps; de 1771 à 1775 il vécut ainsi. Ancien ami de M"" d'Étiolés, quand elle était sous-fermière^ et qui n'accepta d'elle que la place peu fatigante de bibliothécaire du roi, à Chois;. Sans amis et sans ennemis, homme de salon, où il apportait son esprit de galanterie et ses vers aimables. Auteur d'un Àrl d'aimer, qu'il lisait vers 1740, et d'une multitude de petites pièces légères, il eut l'excellent esprit de ne rien imprimer de sa vie [Castor et Pollux ne comptent pas). « C'était, dit (irimm, un Anacréon frisé, poudré, fanfreluche, que Baudouin aurait pu peindre étalé sur un sopha, dans un boudoir, en robe de chambre et caleçon de taffetas, et en pantoufles de maroquin jaune. » Lorsque son esto* mac s'affaiblit, il disait : « Je suis tombé d'un dindon. »
L'abbé de Bernis, ambassadeur à Venise, puis cardinal, par l'influence de M"** de Pompadour, qu'il avait connue avant son élévation, auteur des Quatre parties du jour et des Quatre saisons, poète de société très-vanté, tant qu'il ne publia rien , et qui à l'impression perdit touf (1763). Frédéric a dit :
Évitez lie Bernis l'abondance stérile.
37S 6TVM8 SUR LS XVIir UÈGLB.
11 dit au cardinal de Fleury^ à qui il demandait une place^ et qui lui opposait ses vers légers, le mot célèbre .-j'attendrai. Il cessa de faire des vers à trentecinq ans, ne voulant pas en faire de médiocres. U entra sérieusement dans les ordres, occupa de grands emplois, et s'honora en s'ol)6tinant à présenter au roi Louis XIV un mémoire de l)on conseil qui le perdit.
Robl)é avait mal commencé. Comme Piron, cynique et pensionné par la cour, il fut aussi touché par la grâce vers l'âge de cinquante-deux ans, en 1776, devint janséniste et convulsionnaire, et expia les écarts de sa jeunesse en écrivant contre les philoso phes. Payé pour brûler de sales poésies, il les brûla ; mais, comme il les savait par cœur, il les récitait à qui voulait les entendre. U est curieux que le comte d'Autre, qui convertit Robbé, cessa d'être dévot après cette conversion : « J'ai fait, disait-il, pour mon salut ce qu'on fait pour la milice : j'ai mis un homme à ma place. »
L'abbé de Voisenon arriva en 1 762 à l'Académie avec un mince bagage : des pièces, des petits vers, des opéras comiques; ses écrits n'étaient pas suffisants, et il ne les présenta pas tons. Le duc de Saint-Aignan, qui le recevait, lui dit que l'Académie se flattait que désormais les fruits l'emporteraient sur les fleurs. L'abbé s'en tint aux fleurs. Des ouvrages faits en commun avec Pavart et sa femme, on ne savait pas trop, dit la Harpe, ce qui devait demeurer à chacun, maison lui faisait toujours la meilleure part. Quand,
irVDB 6É1IÉRALK. CBAP. tU. 379
une fois qu'on le croyait à la mork^ on obtint de lui le sacrifice de ses manuscrits^ qu'il fit jeter au feu> un de ses amis le lui reprochait : « Ne \ou8 tftches pas, dit-il, Fayart a une copie. » En ilM, son amie M** de Turpin publia bramement, sans reculer deyant aucune pièce, les œuyres de Tabbé en cinq gros yolumes. La Harpe dit spirituellement : « n me semble yoir un papillon écrasé dans un in-folio. » On disait de lui qu'il était totyours très-bon chrétien, quand il était alité. L'épitaphe fut selon rhomme :
L'académicien Voisenon, A rendu son Ame légère.
Et ya dans le sacré yallon Composer un nouyeau bréviaire
A l'usage de 1 opéra.
Près de l'amour il obtiendra L'emploi de premier secrétaire, Et Vénus le pensionnera Pour être aumônier de Cythère.
M. l'abbé de Voisanon est incontestablement une des plus aimables créatures qu'on puisse rencontrer dans la société. Le peu de consistance qu'on a reproché à son earactèie et à ses sentiments ijoute infiniment à l'agrément de son esprit. Alternativement libertin et dévot, mais tom'ours aimable^ il a passé sa vie entre son confesseur^ le P. SainWean, jésuite, et M^ Favart, de la Comédie italienne, et il a tait avec remords beaucoup d'ouvrages
380 ÉTUDES SUH LB XVIir SIÈCLE.
remplis de sottises. Cette faiblesse et vacillation d'organes qui Tempéchent d'avoir un avis^ et surtout de suivre ses résolutions, lui donnent aussi cette légèreté d'esprit, cette fouie de saillies et d'épigrammes, peu recommandable dans les ouvrages, mais trës-séduisante dans la conversation. Il a passé sa vie à être mourant d'un asthme et à se rétablir un moment après. C'est un fait, qu'un jour à la campagne, se trouvant à l'article de la mort, ses domestiques l'abandonnèrent pour alJer chercher les sacrements à la paroisse. Dans l'intervalle, le mourant se trouve mieux, se lève, prend une redingote et son fusil, et sort par la porte de derrière. Chemin faisant, il rencontre la procession; il se met à genoux comme les autres passans, et poursuit son chemin. Le bon Dieu arrive chez lui avec les prêtres et ses domestiques ; on ne trouve plus le malade, qui, pendant qu'on le cherchait dans toute la maison, tirait des lapins dans la plaine. [Grimm.)
Le comte de Tressan, lieutenant-général des armées du roi. Encore un poëte léger et facile. Grimm , qui n'aime pas autant sa prose , où il trouve trop de dissertations sur l'esprit , dit de ses vers : a C'est la fleur d'un esprit fin et délicat. » Sa traduction de Roland furieux fut jugée différemment par les gens de lettres et par les gens du monde; les premiers y reprirent les infidélités, les négligences, de la manière; les autres la recherchèrent pour sa facilité et sa grfice. Grimm les concilie : « Cette traduction peut se comparer, ce me semble, à ces portraits dont le dessin manque , à la vérité , d'exactitude et de correction ,
AtODB GtoÉHALB. GflAP. VII. 381
mais que Ton troure cependant ressemblants, parce qu'il expriment assez vivement Tair et la physionomie du modèle. » C'est lui qui fit ce quatrain si connu :
Quand Boufflers parut à la conr.
On crut voir la mère d'amour.
Chacun s'empressa de lui plaire.
Et chacun lui plut à son tour.
Un jour la comtesse de Boufflers, devenue maréchale de Luxembourg, le rencontra. Selon le prince de Ligne , elle demanda qui avait fait ce quatrain , le trouvant si bien fait qu'elle pardonnerait à l'auteur et l'embrasserait. Tressan alléché avoua , et la maré^ chale lui appliqua une paire de soufflets. Selon Grimm, elle le remercia d'avoir fait de jolis vers pour elle , et cita les deux premiers, ajoulant : J'ai oublié le reste. C'est lui encore, qui apercevant M"' de Bassompierre, femme à la fois très-belle et fort désagréable, s'écria : « Fi ! qu'elle est belle! o On disait de lui que c'était une guêpe dans du miel.
Le duc de Nivernais faisait des vers belles, et lisait dans les séances de l'Académie des fables toujours trèsgoûtées de ce public. Il applaudirait encore ces vers :
la naïve innocence est l'esprit des enfants. Et l'amitié tranquille est l'amour des vieux ans.
Lorsque Marie-Antoinette fonda le Chapitre de la reine avec les chanoinesses du diocèse de Saint-Omer,
3M ftTDDBft SUR LE XVIU' SOtGLI.
le duc de MiTernais fit la légende de la médaille; on lisait autour du portrait de la Vierge : Ave Mmria , ti autour du portrait de la reine : Graiià pimui. « Son style, dit Tjrimm, est un peu trop rempli d'antî* thèses j et en cela il ne me p1a!t point, mais, au milieu de ces antithèses, yous trouvez des pensées pures et délicates, et la grftce avec laquelle M. de Nivernais prononce ses discours lyoute infiniment k leur valeur. »
Le chevalier de HoutQers, destiné à Tépiscopat, entre à Saint -Sulpice; il en sort avec plusieurs chansons, plus que libres dans tous les sens, et avec le conle de la Reine de GtAeonde. Pour conserver des bénéfices que le roi Stanislas avait mis sur sa tète, il se fût chevalier de Malte. Avec un sang bouillant, nn esprit inconsidéré et une humeur indépendante, qui formaient, disaii-il, les trois premiers traits de son caractère, c'était foire prudemment de renoncer à rétat ecclésiastique. Il était plein de verve et de foHe^ de la race des entants aimables, qui ne mûrissent jamais. Saint-Lambert l'appelait Ycieenon le grand. Le prince de Ligne qui l'aimait beaucoup l'a peint :
II a de l'eafiance dans le rire et de la gaucherie ilans le maintien ; la tète un peu baissée, les pouces qu'il tourne devant lui comme Arlequin^ ou les mains derrière le dos, comme s'il se chaufTait ; des yeux petits et agréables^ qui ont l'air de sourire; quelque chose de bon dans la physionomie ; du simple, du gai, du naïf dans sa grAee ; une pesanteur apparente dans la tournure, et du mal -tenu
ÉTUM eillilJlUl. CHAP. vif. S93
dans fonte sa penonne. Il a quelquefois Pair bête de la Fontaine. La base de son caractère est une bonté sans mesure : il ne saurait supporter l'idée d'un être souffrant^ et donnerait Jusqu'à son plus strict nécessaire pour s'en délivrer. 11 se priverait de pain pour nourrir même un méchant^ et surtout son ennemi. Ce pauvre méchant! dirait-il. Il avait dans une terre une servante que tout le monde lui dénonçait comme voleuse; malgré cela^ il la gardait toi^ours, et quand on lui demanda pourquoi^ il répondit : o Qui la prendrait? n
Ajoutons qu'il ne tenait point en pkce^ il était toujours sur les grands chemins. Un jour quelqu'un qui le rencontra ainsi lui dit : «Ah I Monsieur Je suis bien charmé de vous trouver cheE vous. »
De Lille ^ colonel et chevalier, par la gr&ce du prince de Ligne. « C'était, dît son protecteur, le dieu du couplet et du style épi«tolahre. Il n'a jamais fait un mauvais vers , ni écrit une lettre qui ne fût piquante et remplie de bon goût. 11 n'en avait pas, ni de ton , ni de tact dans la société, où il était humoriste et familier. i» Ses amis , MM. de Goigny, l'introduisirent dans la société de la docliesse de Polignac.
Le comte de Ségur, qui débuta vers f 780, auteur de petites pièces de théâtre, de chansons, de contes, et de fables qui ont de l'agrément. Le prince de Ligne le représente avec des façons de la Fontaine, distrait, bon,* naïf, insouciant. Ambassadeur en
38i iTDDBS SVSi LB XVIlt' SIÂCLK.
Russie^ il fut trè9-estiiné de Joseph II, et ami de Catherine.
Le vicomte de Ségur, plus négligé que son frère et plus aimable; il faisait des vers de circonstance charmants. Il joua la comédie avec les acteurs, nommément sur le théâtre de M"' Guimard.
Parny débutait en i787 par une complainte imitée de ranglaiSy qui annonçait sa plume facile.
Le marquis de Maugiron, de commerce aimable, mais de mœurs perdues, faisait facilement les vers; il fit ceux-ci une heure avant sa mort :
Tout meurt, je m'en aperçois bien.
Tronchin, tant fêté dans le monde. Ne saurait prolonger mes jours d'une seconde.
Ni Daumart en retrancher rien.
Voici donc mon heure dernière;
Venez, bergères et bergers.
Venez me fermer la paupière.
Qu'au murmure de vos baisers, Tout doucement mon âme soit éteinte.
Finir ainsi dans les bras de l'amour.
C'est du trépas ne point sentir l'atteinte. C'est s'endormir sur la fin d'un beau jour.
Les vers de la marquise de Cassini, intitulés VÀnmmce du printemps, ont quelque charme :
L'hiver a peine à fuir, mais il combat en vain ; Bientôt il va céder à la toute-puissance
iTUDB GiNÉRALI. CHAP. TH. 385
l)e cet astre brillant dont la doaoe influence Console la nature et réchauflè son sein. Elle languit encor sans aucune parure; L'arbuste dépouillé n'offre point de verdure. Tout repose et tout dort^ mais malgré ce sommeil Tout semble pressentir le moment du réveil. L'oiseau vole incertain^ traverse la campagne^ Revient, chante, se tait, cherche et fuit sa compagne; Rien ne s'anime encor, mais tout va s'animer; Tout parait sans amour, mais tout est près d'aimer.
De M- d'Houdetot :
Oh 1 le bon temps que la vieillesse ! Ce qui fut plaisir est tristesse.
Ce qui fut rond devient pointu :
L'esprit même est cogne-fétu.
On entend mal, on n'y voit guère; On a cent moyens de déplaire.
Ce qui charma nous semble laid; On voit le monde comme il est.
Qui vous cherchait vous abandonne ; Le bon sens, la froide vertu Chez vous n'attirent plus personne.
. On se plaint d'avoir trop vécu.
Mais, dans ma retraite profonde, Qu'un seul ami me reste au monde.
Je croirai n'avoir rien perdu.
Et ceux-ci :
Jeune, j'aimais le temps de mon bel âge ;
îî
3M ÈÎWËè SCK IX xviir siAglb.
Ce temps si eomrl, Famour 6eal le remplit. Quand j'atteignis ht saison d'être sage^ Toujours j'aimai, la raison me le dit.
Mais l'âge vient et le plaisir s'envole ; Mais mon bonheur ne s'envole aujourd'hui. Car j'aime encore et Famour me console; Rien n'aurait pu me conscder de lui.
Madame d'Autremont terminait une faUe par la morale suivante :
Le moineau^ dit-on, fit rage :
C'est là le train d'un amant.
Aimez bien, il se dégage; N'aimez pas, il est constant.
L'imiter, c'est être sage :
Aimons et changeons souvent.
Madame de Boufflers chantait avec plus de tendresse (air : je suis Undor) :
De plaire un jour, sans aimer, j'eus l'envie ; Je n'y cherchais qu'un simple amusement : L'amusement devint un sentiment; Ce sentiment le charme de ma vie.
En étudiant le xvui* siècle, je me suis demandé si la littérature est en effet l'expression de la société. Il me semble d'abord (fu'il faudrait distinguer la société
ÈTUDB GBNÉRALE. CHAP. VII. 387
qui Teille et la société qui rèie, Tétai de mœurs et des idées, et l'état de rimaginalion, deux existences souvent diflérentes ou étrangères; puis les lois propres de la création littéraire, qui suscitent à un moment des formes nouvelles à la place des formes vieillies, la littérature ne représentant alors qu'elle-même, les révolutions de l'art; enfin, par intervalles, un homme échappé à son temps, va chercher dans l'âme humaine quelque élément oublié, et le présente à ses contemporains^ qui s'en éprennent. Alors tout change, et par lui : il donne au siècle sa propre forme. 11 suffit qu'il ait pris son heure pour parler, qu'il ait commencé un mouvement lorsqu'un autre s'épuisait. Si on ne distingue pas ces choses, il est à craindre qu'on ne se trompe profondément. Ainsi, entre Voltaire qui représente la France de son temps et Rousseau qui fait une autre France, se place la foule des auteurs qui suivent une mode de l'art, comme Dorât, Colardeau, etc., etc., de ceux qui répondent à l'imagination contemporaine, envenimée ou innocente, Crébillon ou Florian.
Au XVIII* siècle les proportions se rapetissent : dans l'opéra on taille l'opéra-comique , dans la tragédie le drame, dans la comédie le vaudeville, dans la poésie solennelle la poésie légère , dans la Théodicée de Leibnitz Y Histoire de Jenny, dans les toiles de Poussin les dessus de porte de Watteau, dans la sculpture de Goujon les femmes et les enfants de Coustou , dans le palais et le parc de Versailles Trianon. Je ne m'en plains pas, car s'il n'a plus la grâce
3B9 ÈTUDB6 SUR LB XVIll* MÈCLB.
austère de Taulre siècle^ il a la grâce encore, et charmante : il tient au dix-septième siècle par Tari délicat et réduit de la Fontaine; en plusieurs parties, ce n'est pas la corruption d'un genre , mais un genre nouveau. Où les choses elles-mêmes demandent une plus faible mesure il est à son point : il excelle dans la poésie légère ; si rarchitecture, qui veut de la grandeur, est moindre chez lui, en revanche les meubles, qui ne sont pas des monuments , les plafonds, les panneaux, les glaces, les menus objets de fantaisie , au moment où le goût est encore pur, sont exquis; c'est le siècle des éventails.