‹ Etudes sur le XVIIIe siecle (volume 2)Chapitre 7 sur 9 · ÉVÉNEMENTS SCIENTIFIQUES · texte numérisé non relu

ÉVÉNEMENTS SCIENTIFIQUES

Je n'entreprends pas l'histoire des sciences de cette époque, je ne parle que de quelques faits qui furent des événements et agitèrent l'opinion.

L'Académie des sciences envoie des savants mesurer des degrés terrestres à l'équateur et au pôle, pour déterminer la forme de la terre. La Condamine, Bouguer, Godin vont au Pérou en 1735, Maupertuis, Glairaut, Camus, Lemonnicr vont à Tornéo, en Suède,

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en l'736. Au retour, unanaprès, Maupertuis publiai le récit de son voyage (1738), qui faisait une grande sensation.

En 17b2, Duhamel-Duraonceau devinait Tidentité de l'électricité des nuages et de l'électricité des machines. Dalibard et Lemon nier faisaient dans ce sens les expériences les plus curieuses et les plus hardies.

Je ne fais que rappeler ce que tout le monde sait : le premier aérostat enlevé au moyen de Tair échauffé, à Annonay, le 5 juin 1783, par les frères Montgolfier, l'expérience répétée à Versailles, le 20 novembre, devant la cour, les Montgolfier ennoblis, et la médaille d'or qui leur fut donnée; la Reine, Monsieur, Madame, le comte et la comtesse d'Artois parmi les souscripteurs; rhydrogène substitué par Charles à l'air échauffé, le ballon lancé au Champ de Mars le 27 août; un réchaud et une nacelle adaptés à la machine par Montgolfier ; Pilâtre de Rozier, avec le marquis d'Arlandes, parlant en ballon du bois de Boulogne et passant par-dessus Paris, puis renouvelant son ascension à Lyon avec Montgolfier (23 janvier 1784); la souscription recueillie par M. Faiijas de Saint-Fond pour l'ascension de MM. Charles et Robert, qui, le i*' décembre, partent du Champ de Mars de Paris devant une foule immense, et sont reçus à coup de pierres par les habitants de Gonesse, qui couraient sur le monstre; Blanchard passant le Pas-de-Calais avec l'Anglais Jefferies, et sa mort, lorsqu'il essaya de combiner le réchaud de Montgolfier et l'hydrogène de Charles; tous ces hardis aéronautes pensionnés ; Franklin répon^*

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dant à cet homme qui demande à quoi boa les ballons : « A quoi bon Tenfant qui vient de naître f » n va sans dire que tout cela ne se passa pas sans petits vers. A la première nouvelle^ ce quatrain :

Les Anglais^ nation trop fière, S'arrogent Tempire des mers; Les Français^ nation légère.

S'emparent de celui des airs.

Cela pour les Français ; ceci pour le ballon :

Vous venez de Lyon ; parlez-nous sans mystère ; Le Globe est-il parti? lie fait est-il certain?

— Je l'ai vu. — Dites-nous : allait-il bien grand train ?

— S'il allait ! Ah ! Monsieur! Il allait ventre à terre !

Et sur l'ascension de Blanchard :

Au Champ-de'Mars il s'éleva. Au champ voisin il s'abaissa;' Chargé d'argent il resta là.

Messieurs, sic itur ad oiira.

Ainsi se trouva réalisé le rave du chanoine d*Étampes. Desforges. En i 772, il donna des ailes à un paysan, rempluma de la télé aux pieds, et le transporta au haut d'un clocher , l'invitant à s'élancer dans l'air ;

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le paysan, ami de la routine , refusa ^ et le chanoine se retourna yers les gondoles volantes.

On ne parla plus partout qu'aérostats. Et les aérostats rendirent tout croyable : on parla sérieusement d'un homme qui avait trouvé le moyen d*empècher les traits de vieillir. Le Journal de Paris annonça qu'un homme avait inventé des sabots élastiques, à l'aide desquels il traverserait une rivière, comme un ricochet, cinquante fois dans une heure. 11 ne manquait, comme toujours, que les frais de l'expérience. Monsieur fit une souscription dans sa société, souscription qui fut, comme on pense, parfaitement inutile et appliquée à une œuvre de charité. Une seule l>er8onne avait refusé de croire à la merveille : c'était le roi. Cependant Grimm, qui s'amusait de toutes ces nouveautés , rêvait des progrès infinis : la race des hibous et des vautours perfectionnée pour conduire en l'air les demi - fortunes des philosophes et des médecins , et Târt de se fixer dans l'atmosphère au* dessus de la terre , la regardant tourner, et attendant que la Chine ou tout autre pays passât pour y descendre.

En i775, M. de JoutTroy faisait un essai qui devait avoir d'autres conséquences : il conduisait sur la Saône un bateau mû par la vapeur.

Ces voyages des savants à l'équateur et au pôle, ces expériences sur l'électricité des nuages, ces essais de bateaux à vapeur et d'aérostats, le voyage de la Condamine sur la rivière des Amazones, les Epoques de la naiure , de BulFon , sont de véritables événe-

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inents au xyiii* siècle : ils donnaient une haute idée de la science et de l'esprit humain. Songeons à ce que nous éprouvons encore , nous moins neufs que nos ancêtres à ces prodiges, quand il arrive quelque chose de pareil ; nous retrouvons en nous aussi quelque chose de cet enthousiasme qui saisissait Lucrèce aux leçons d'Empédocle : « Je frémis et je ressens une volupté profonde en voyant^ par ta puissance, les abîmes de la nature ouverts de toutes parts au grand jour. »

Oii va donc la science? où la pousse ce désir insaiisble de connaître , cette fiévreuse ardeur? D'Alembert^ qui en est possédé^ le sait et le dit : tx L'univers ^ pour qui saurait l'embrasser d'un seul point de vue^ ne serait, s'il est permis de le dire , qu'un fait unique et une grande vérité. » U faut donc gagner cette hauteur^ mépriser les fatigues, oublier le repos ; et voilà la forte espérance qui, depuis que le monde existe, meut et soutient tant d'âmes généreuses dans les plus durs travaux. Multi periransibuni ti augebilur scietUiay dit Bacon, beaucoup passeront et la science augmentera. Et Cicéron, avant lui : Opinionutn commenta delet dies, naturœ judicia confirmai , le temps détruit les opinions menteuses et confirme les jugements de la nature. Il fournit à la Place , au bout de deux mille ans, une épigraphe pour son Système du monde.

Et l'ignorant ne reste pas étranger à ces découvertes. 11 voit les éclipses prédites, et aussi la hauteur des marées , le retour des comètes, la venue de quel-

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que astre nouveau^ la foudre désarmée^ des ponts jetés sur les grands fleuves^ des montagnes percées y des rivières canalisées; il entend dire qu'on a mesuré la lerre^ qu'on a pesé la lune et le soleil^ calculé la distance des étoiles; il entend parler d'un messager nouveau plus prompt que la parole^ aussi prompt que la pensée ; lui-même, porté par la vapeur^ il parcourt, en un clin d'oeil , d'énormes espaces. A ces spectacles étonnants, des idées germent dans les âmes les plus incultes : l'homme sent qu'il est fait pour être le maître du monde; il sent remuer en lui cet esprit \ivace qui sommeille dans le pauvre berger, et s'éveille dans Newton ; il imagine, par les progrès accomplis, les progrès à venir, il s'enflamme à la pensée des merveilles inconnues que l'âge suivant verra, et il regrette de mourir.

Saintes émotions de la science! vous avez votre prix inestimable que l'opinion ne fait point. Si quelqu'un ne vous comprend pas, s'il vous raille, ce n'est pas malheur à vous, mais c'est malheur à lui. Si rien ne le louche, Copernic, recevant, sur son lit de mort, le premier exemplaire des RéwjHutioM etlestes ; les Ûères et religieuses paroles de Kepler : « J'écris mon livre : il sera lu par l'âge présent ou par la postérité, peu m'importe; il pourra attendre son lecteur : Dieu n'a-t-il pas attendu six mille ans un contemplateur de ses œuvres ; » le vieux Galilée abjurant à genoux la vérité; Lavoisier écrivant un traité de chimie dans les prisons de la Terreur; notre courageux Dulong, invalide de la science, lui consacran

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jusqu'au dernier jour les restes d'un corps mutilé ; ces hardis vçyageurs qui^ à travers les mers, les tempêtes, les fatigues, les dangers sans nombre, vont étudier la configuration de la terre ou ses productions, ou les phénomènes de la nature ; si , dis-je , rien de cela ne le touche, ce peut être un personnage, ce n'est pas un homme.

Rappelons quelques savants qui occupèrent en ce temps l'attention publique.

L'abbé Terrasson, eicellent géomètre et newtonien dans un temps où l'Académie des sciences était cartésienne, était celui qui disait à propos d'une belle tragédie : « Qu'est-ce que cela prouve? » Il avait pris parti pour les modernes contre les anciens, avec la Motte et Fonteneile. Suivant la comparaison des ftges de l'humanité avec les âges de l'homme, il regardait l'Iliade comme l'ouvrage d'un enfant, Y Enéide comme l'ouvrage d*un jeune homme ,et le Télimaque comme l'ouvrage d'un homme fait. 11 était hardi en religion et même en philosophie. Parlant des philosophes qui admettent un Dieu , il disait : « n leur faut un être à ces messieurs; pour moi je m'en passe. » Lorsqu'on vint pour le confesser : a Monsieur, je suis trop feible pour parler; je vous prie d'interroger madame Luquet, elle sait tout. » Et l'interrogatoire commença des plus amusants.

La Condamine, savant et littérateur, distingué dans les deux genres, et qui fut des deux Académies, après avoir fait le voyage de l'équateur avec Bouguer, pour mesurer les degrés terrestres, et visité pendant

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dix ans l'Amérique du Sud, retiré à Paris ^ le parcou* courait en tout sens , pour observer et noter. On le trouve aux crucifiements jansénistes, dont il a laissé un procès- verbal (1 759) ; il est le curieux. H avait un grand défaut pour un curieux , c'était d'être sourd ; aussi on rappelait le syndic des insupportables. Grimm nous a conservé sur lui cette anecdote. U voulut naturellement. assister au supplice deDamiens. n perça jusqu'au bourreau , et là , tablettes et crayon à la main, à chaque tenaillement , i chaque coup de barre , il demandait à grands cris : « Qu'est-ce qu'il dit? » Les satellites de maître Chariot voulurent l'écarter comme un importun ; mais le bourreau leur dit : « Laissez , Monsieur est un amateur. » Grimm le représente avec Tétourderie et la curiosité d'un enfant, mais d'un enfant bien né, et piquant par son esprit et sa naïveté. Bon style était facile , naïf, et il faisait de très-jolis vers , comme ceux qu'il envoyait à l'abbé Terray, à propos de perdrix, qui, adressées au philosophe, furent mangées par le contrôleur général. 11 soutint ardemment l'inoculation dans ses écrits de 1654 à 1773; son premier Mémoire fit une révolution en France. Voltaire avait parlé de cette pratique dans ses l£Urt$ anglaises, mais sans émouvoir l'opinion que la Condamine passionna.

Laborde donna, en 1773, ses Réflexions sur les comètes. Il avait composé ce mémoire sur les probabilités qu'une comète rencontre la terre, et avait trouvé que si une comète s'approchait de nous de douze ou

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treize mille lieues, elle produirait une marée de trois mille toises ; il avait parlé de ces résultats à quelques amis, qui en parlèrent à d'autres; ce fut une terreur générale, semblable à celle de l'an mille. Lalande dut d^abord donner une explication rassurante dans la Gazette de France, du 7 avril, et publia ensuite son mémoire. Les astronomes de l'Académie, entre autres Cassini, l'attaquèrent comme contenant des assertions très-basardées, et le monde, rassuré par l'Académie, reprit son train accoutumé.

Bailly commença en i775 la publication de son Histoire de Vastronomie; il donna en 1777 ses Lettres sur l*origine des sciences et sur celle des peuples de l'Asie, adressées à M. de VoUaire, un an après ses Lettres sur rAtlatUide. Dans ces trois ouvrages il soutenait, avec plus de force en avançant, que la civifisation était descendue du nord au midi , d'un premier peuple qui aurait existé dans le nord de l'Asie. On sait la part qu'il prit à la querelle du magnétisme animal.

Vaucanson, le célèbre inventeur d'automates, entra à l'Académie des Sciences. Il parait que tous les membres ne le virent pas entrer avec plaisir. Il s'en aperçut et en parla à Buffon qui lui dit : « C'est que vous n'êtes pas plus fort que moi en géométrie, et qu'ici ils ne font cas que de cela. — Eh ! que ne me le disaient-ils? reprit Vaucanson , je leur aurais fait un géomètre. »

A côté de la science avouée, la science occulte.

J'ai raconté ailleurs (1) l'affaire du roesmérisme, Mesmer arrivant en France en i 778^ y publiant son Mémoire sur la découverte du magnétisme animal, la conquête de Deslon , les expériences du baquet, l'enthousiasme public , la brouillerie du maître et du disciple, les fidèles partagés entre les deux, les brochures en sens contraires , l'intervention des corps savants , leur jugement défavorable , la chute du magnétisme à Paris et sa propagation dans les provinces sous la forme nouvelle du somnambulisme.

On sait que le magicien Cagliostro avait fasciné tout son public , même des personnages comme le cardinal de Rohan. Le comte de Saint-Germain était établi dans la plus haute société , à la cour ; il avait à peu près assisté à la création du monde , il avait averti Jésus-Christ qu'il lui arriverait malheur, s'il ne changeait pas de plan de conduite , et reconnaissait sur le clavecin la marche qu'il avait entendu jouer lors de l'entrée d'Alexandre à Babylone. Le maréchal de Richelieu lui-même était plein de superstitions : il ne voulut jamais faire sa cour au dauphin, fils de Louis XVI, sachant qu'il ne devait pas régner; l'opinion publique le faisait figurer dans des scènes terribles de sorcellerie; H. de Lévis, qui raconte ces bruits, en rabat quelque chose, et se borne à croire que le maréchal a sacrifié un cheval blanc à la lune.

(1) Metmer et le magnétieme animal, Blbliotiièqne des chemins de fer, 2* édlt, augmentée d'un chapitre sur les tables tonrnanteB et les esprits.

sa

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QUEBELLE MUSICALE.

Rappelons la grande querelle de la musique au xviii* siècle.

Lulli^ florentin^ avait été le compositeur du xyu* siècle; pour être seul^ il avait chassé Gorelli. On lui doit le récitatif français. Je ne sais s'il était bien goûté de son temps^ mais^ quand Rameau parut^ on lui opposa Lulli; et ses premiers ouvrages (il débuta en il3f, par le Samson de Voltaire) furent mal reçus. Il fut pourtant soutenu par quelques hommes de goût; Casiar et Pollux fut donné avec succès en janvier 1754, et bien des fois repris. Les Italiens arrivèrent au mois d'août 1752. En vingt mois, ils donnèrent douze comédies, parmi lesquelles la Serva padrona de Pergolèse et des pièces de Jomelli et de Léo. On avait opposé Lulli à Rameau, mais devant le danger commun luUistes et ramistes se réconcilièrent, on les opposa tous les deux, surtout le plus nouveau, aux Italiens, avec la même passion. La querelle fut de» plus vives. Les partisans de la musique française et de la musique italienne se séparèrent au théâtre en deux

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gsmxpea, les premiers sous la loge du roi^ les seconds sous la loge de la reine^ d'où on les appela le Coin du roi et le Coin de la reine. Dans le coin de la reine on trouvait Bousseau, Diderot^ d'Alembert, Buffon^ Turgot, dHolbach, Hehétius, plus tard^ Marmontel etMorellet. n n'était pas permis d'être neutre, la nation formait deux camps. U parut, dit-on, une soixantaine de brochures pour et contre. Grimm lança contre la musique française son Petit prophète de Boehr mischbroda, qui étonna Voltaire lui-même : « De quoi s^avise donc ce bohémien d*avoir plus d'esprit que nous? » J.-J. Rousseau acheva la défaite par sa Lettre sur la musique française. On songea à l'exiler, et l'orchestre de l'Opéra le brûla en effigie. D'Alembert était italien et président des assemblées. L'abbé de Voisenon, ennemi, fit imprimer une affiche portant tx que le goût avait été perdu en France ; qu'on disait que deux Allemands (il entendait Grimm et d'Holbach) l'avaient trouvé sur la place du Palais-Ro^^al, et qu'ils étaient priés de le rendre, s On s'y prit d'une curieuse façon pour donner la victoire à la musique française. Mondonvilie avait composé un opéra de Titan et V Aurore; Madame de Pompadour voulut qu'il réussit. Ce fut une dragonnade. « Toute la maison du roi fut commandée. Le jour de la première représentation, MM. les gendarmes de la garde du roi, MM. les chevau-légers et les mousquetaires remplissaient le reste du parterre .Lorsque MM. du coin arrivèrent pour prendre leurs places, ils ne purent en approcher, et furent obligés de se disperser dans les corridors et au

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paradis, où^ sans rien voir, ils furent témoins des applaudissements les plus bruyants qu'on eût jamais prodigués à un^ première représentation. Un courrier fut dépêché à Ghoisy, où était le roi, pour porter la nouvelle du succès. Notre défaite fut complète. »

En mars 1754, l'Opéra bannit la musique italienne, et les auteurs repartirent pour l'Italie.

Grimm caractérise sévèrement la musique française. Ctorame fond, un récitatif lourd et traînant; pour varier ce fond, des fredons, des ports de voix, des cadences ; pour la passionner, un choix de mots tragiques , comme larmes et bonheur , la musique pleurant invariablement sur le mot larmes , et s'exaltant sur le mot bonheur, que le personnage fût d'ailleurs heureux ou malheureux; pour la relever, un choix de mots lyriques : vole, lance , murmure , volHge , enchaine , gloire , victoire , ravage , ramage , triomphe, la musique papillotant sans cesse et jouant sur le mot , le tout enchâssé dans des morceaux exprès de poésie épique, tableaux, comparaisons, sentences, style figuré; pour l'égayer, de beaux décors et des danses, c Arrive-t-il quelque incident heureux ou malheureux? aussitôt il est célébré par des danses, et l'action est suspendue par le ballet; cette partie postiche est même devenue en ces derniers temps la principale du poëme lyrique : chaque acte a besoin d'un divertissement , terme qui n'a jamais été pris dans une acception plus propre et plus stricte. Suivant cet usage , l'opéra français est devenu un spectacle

OÙ tout le bonheur et tout le malheur des personnages se réduit avoir danser autour d'eui. v

Grimm attribuait tous ces défauts à la définition de Topera français : Tépopée mise en action et en specticle. L'âme de l'opéra étant le merveilleux visible, les personnages sont des êtres dont les accents n'ont nul modèle dans la nature ^ leur déclamation est arbitraire et indéterminée. Pour lui^ dès 1752, dans son Prophète, il faisait dire à son Génie : « Et je consacrerai ton opéra , comme celui des Italiens, aux gralnds tableaux et aux passions, et à l'expression de tous les caractères, depuis le pathétique jusqu'au comique. Elt tu ne t'amuseras plus à faire des éclairs et des tonnerres et des orages, car je t'apprendrai à faire parler les Mérope, les Andromaque et les Didon. » Il ne varia jamais là-dessus. Dans sa justice il ne rejeta pas la danse, parce qu'on Tavait mise partout aux dépens de la musique; mais, selon Noverre, il la concevait comme un art d'imitation , propre à exprimer, sans autre langue que celle du geste et des mouvements , tous les sentiments et toutes les passions, et, à ce titre, la jugeait digne de se montrer pour son compte sur la scène.

Toutes les mêmes idées sur le fond de la musique française et les agréments «empruntés se retrouvent dans Rousseau , dans sa Lettre à M. Grimm (1752), et dans sa Lettre mr la musique française , publiée en 1754, lorsqu'il était certain que les Italiens seraient congédiés :

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La langue firançaise est celle des philosophes et des sages ; elle semble être faite pour être Forgane de la Térilé et de la raison ; la langue italienne douce^ sonore, harmonieuse, accentuée plus qu'aucune autre, est la langue de l'Europe la plus propre à la musique. Le vrai récitatif est celui qui, sous la condition nécessaire. de ThannoDie, approche le plus de la parole ; la raison qui assure la supériorité au récitatif italien, c'est le rapport plus grand de celui-ci à la déclamation italienne que du récitatif français à la déclamation française. Proprement les Français n'ont point de vrai récitatif; ce qu'ils appellent ainsi n'est qu'une sorte de plain-chant modulé, une espèce de chant mêlé de cris ; leurs airs ne sont à leur tour qu'une espèce de récitatif mêlé de chants et de cris. Les Italiens ont pour leur mélodie, d'abord la douceur de la langue, ensuite la hardiesse des modulations, qui,, quoique moins servilement préparées que les nôtres, se rendent plus agréables en se rendant plus sensibles, et, sans donner de dureté au chant, ajoutent une vive énergie à l'expression- On ne lui trouve d'abord que des grâces, mais on est bientôt surpris de la force que lui prête l'art des compositeurs dans les grands morceaux de musique. Un autre avantage est la précision de la mesure.En France on la bat, ailleurs on la suit. Enfin, notre mélodie, qui ne dit rien par elle-même, tire toute son expression du mouvement qu'on lui donne : elle est forcément triste sur une mesure lente, furieuse ou gaie sur un mouvement vif, grave sur un mouvement modéré; mais la mélodie italienne trouve sur chaque mouvement des expressions pour tous les caractères, des tableaux pour tous les objets.

Elle est^ quand il plait au musicien^ triste sur un mouvement Tif, gaie sur un mouyement Icnt^ elle change sur le même mouvement de caractère au gré du compositeur.

Rousseau joignait à ces observations le plus vif éloge de Pergolèse, et répétait le mot de Cicéron sur Homère^ que c'est avoir déjà fait beaucoup de progrès dans l'art , de savoir s'y plaire, il y a dans toutes ces observations beaucoup de vérité et de délicatesse ; mais Rousseau ne pouvait se contenter de cela^ il voulait prendre les choses sur un plus haut ton, soutenir une thèse éclatante ; il termina donc sa lettre par ce manifeste :

Je crois avoir fait voir qu'il n^y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce que la langue n'en est pas susceptible; que le chant français n'est qu'un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue; que l'harmonie en est brute, sans expression, et sentant uniquement son remplissage d'écolier ; que les airs français ne sont point des airs ; que le récitatif français n'est point du récitatif. D'où je conclus que les Français n'ont point de musique et n'en peuvent avoir, ou que si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux.

Une fois les Italiens renvoyés , il écrivit la Lettre dTun Syn^honiste de l'Académie royale de musique à ses camarades de rorchesire. Là se trouvaient ces vers :

0 Pergolèse inimitable^ Quand notre orchestre impitoyable Te fait crïer sous son lourd Tiolon^ Je crois qu'au rebours de la fable Marsyas écorche Apollon.

Le symphoniste enivré proposait à ses camarades de faire la loi à tout nouvel arrivant : si la musique était médiocre on en parlerait avec admiration, si elle se trouvait bonne , on en parlerait avec dédain : « Notre jugement séduira les sots, qui ne se rétractent jamais que quand ils ont eu raison; et le plus grand nombre sera pour nous. »

Telle était, selon nos critiques, la musique française avant Rameau.

Rameau, qui succède à Lulli, trouve de beaux récitatifs et de beaux airs , mais ne touche pas au système musical, il ajoute seulement rharmonie, accompagnements et chœurs; ses airs de danse en particulier plurent et plaisent beaucoup. Dans sa Lettre à Grimm, Rousseau loue Rameau et le critique. [1 n'est pas de l'avis deGrimm,qui appelle PygmalUm divin et le chef-d'œuvre de Tari > mais il reconnaît dans Tauteur :

Un très-grand talent, beaucoup de feu, une tète bien sonnante, ube grande connaissance de toutes les choses d'effet, beaucoup d'art pour s'approprier, dénaturer, orner, embellir les idées d'autrui et retourner les siennes; assez peu de facilité pour en inventer de nouvelles ; plus

de sayoir que de génie, ou du moins un génie étouffé par trop de savoir; mais toujours de la force et de Télegance^ et très-souyent du besLu chant; pas d'unité savante^ le seul au monde qui n'ait pu venir à bout de faire un bon ouvrage de plusieurs beaux morceaux fort bien arrangés; le récitatif moins naturel^ mais beaucoup plus varié que celui de Lulli^ admirable dans un petit nombre de scènes, mauvais presque partout ailleurs. On lui a cette obligation d'avoir le premier élevé le théâtre de l'Opéra audessus des tréteaux du Pont-Neuf, tl a franchi hardiment le petit cercle de très-petite musique autour duquel nos petits musiciens tournaient sans cesse depuis la mort de Lulli. U est le premier qui ait fait des symphonies et des accompagnements travaillés. L'orchestre de l'Opéra ressemblait, avant lui, à une troupe de quinze- vingts attaqués de paralysie. Il lésa un peu dégourdis. Mais les ac^ oompagnementà trop travaillés détruisent l'attention du spectateur en la partageant, et prendre l'esprit d'un accompagnement, faire valoir et soutenir des voix, c'est l'art de tous les orchestres du monde, excepté celui de notre Opéra.

Rousseau terminait sur Rameau en disant qu'il faudrait que la nation lui rendit bien des hommages pour lui accorder ce qu'elle lui doit.

Rousseau et Rameau se trouvèrent aux prises plus tard sur un point de théorie musicale. Rameau avait publié des ouvrages théoriques, heureusement abrégés par d'Alembert, dans ses Eléments de musique, et donné un principe à l'art, en sorte que, dit Rousseau :

406 ÉTUDES SUR LE XYIU* 81BCLB.

L'étude de la composition, qui était auttetois une affaire de vingt années^est à présent celle de quelques mois. C'était fort bien^ mais dès qu'on put être musicien à si peu de frais, tout le monde s'en mêla et du premier coup se prétendit maître. La France se trouva inondée de mauvaise musique et de mauvais musiciens, parce que chacun croyant connaître toutes les finesses de l'art , dèa qu'il en a su les éléments, tous se sont mêlés de faire de l'harmonie, avant que l'ore'dle et l'expérience leur eussent appris à discerner la bonne.

La discussion s'éleva entre Rousseau et Rameau, à propos des articles de musique insérés par le premier dans l'Encyclopédie vers 4750, et qui formèrent le Dictionnaire de musique; on peut croire aussi que l'anonyme de la Lettre à Grimm avait été itial gardé. En 4755, Rameau critique les articles de Rousseau, par une brochure intitulée : Erreurs sur la musique dans V Encyclopédie. Dans ces Erreurs sur la musique, Rousseau ne trouvait rien de juste que le titre. Il laissa les points de détail et porta la discussion sur deux principes dont un nous intéresse : a Le principe qui a guidé M. Rameau dans tous ses écrits et qui pis est dans toute sa musique est que l'harmonie est l'unique fondement de l'art, que la mélodie en dérive, et que tous les grands effets de la musique naissent de la seule harmonie. » Rousseau soutient la cause qu'il soutient plus tard encore dans ses Observations sur VAlceste :

Les plus beaux accords, ainsi que les plus belles cou-

ÉTt'DE GÉNÉRALE. GHAP. IX. 407

leurs, peuvent porter aux sens une impression agréable, etf rien de plus; mais les accents de la voix passent jusqu'à Pâme, car ils sont Texpression naturelle des passionS; et en les peignant ils les excitent. C'est par eux que la musique devient oratoire, éloquente, imitative; ils en forment le langage; c'est par eux qu'elle peint à l'imagination les objets, qu'elle porte au cœur les sentiments. La mélodie est dans la musique ce qu'est le dessin dans la peinture; l'harmonie n'y fait que l'eiFet des couleurs. €'est par le chant, non par les accords, que les sons ont de l'expression, du feu et de la vie ; c'est le chant seul qui leur donne les effets moraux qui font toute l'énergie de la musique. En un mot, le seul physique de l'art se réduit à bien peu de chose, et l'harmonie ne passe pas au delà.

Cela est bien spécieux, et pourtant nous n'oserions pas affirmer que Rousseau a complètement raison, et qu'il ne met point l'harmonie un peu bas. Il y a sur une toile un jeu des couleurs portées par les divers personnages qui plaît à Tœil; reculez ces couleurs, vous avez un fond, un ciel qui, non-seulement par son ton relève le ton de la scène, mais par son caractère propre, par l'accord ou le contraste, en augmente l'impression sur nos âmes; même ce fond, ce ciel pourra se détacher et subsister par luimême, et produire pour son compte un effet moral. Ainsi est-il de l'harmonie; elle est, si on le veut, un simple jeu de sons qui ne va qu'à l'oreille; associée à la mélodie, comme fond, elle peut la

faire ressortir à l'oreille plus frappante encore ; mais puissante^ éclatante^ énergique, pressée, âpre on faible, couverte, douce, lente et aimable, elle porte dans rame son impression distincte, soit qu'elle s'associe au chant ou qu'elle vive pour son compte. Elle représente essentiellement cet ordre du monde inanimé sous lequel se meut la vie, ces grandes lois de la nature qui enferment l'homme et contre lesquelles il se débat. Il y a telles harmonies de Gluck qui font sentir, dans sa force, la fatalité antique; ceux qui l'ont entendu ne me démentiront pas. Enfin, l'harmonie est la science, la science du style, l'art d'écrire, de développer une pensée musicale, art géométrique et austère qui donne aux maîtres tant de gravité et d'autorité.

On retrouve plus tard Rousseau avec plaisir admirant et commentant VAlceste et l'Orphie. On voit par une note qu'il donna à Gluck le secret de rendre touchante et déchirante par sa gaité même la fête qui était choquante dans VAUeite italien. Quant à Rameau, il afficha toiyours du mépris pour la musique italienne. Le plus bel air de Léo, de Vinci, ou de Pergolèse, le faisait fuir, dit Marmontel.

Dans l'intervalle de la première à la seconde querelle musicale, on essaie de naturaliser chez nous l'Oratorio (1758). Mondonville, directeur du concert spirituel, à la recherche de paroles convenables , s'adressa tout juste à Yoisenon, à l'auteur de la Coquette fixée, qui lui donna les hraëlitee sur la montagne d'Oreb. Le succès fut très-tranquille.

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En i 763, Mozart, qui n'avait pas encore sept ans, passait à Paris, improvisait et jouait, et transportait ses auditeurs.

Gluck donna chez nous son premier opéra, IpUgénie en ÀtUide, en avril 1774. Cette pièce avait eu le plus grand succès à Vienne, mais les directeurs de l'Académie royale de musique l'avaient refusée un an auparavant, et il avait fallu l'intervention de la daupbine, Marie-Antoinette, pour déterminer l'administration de rOpéra. La première représentation fut froide, la seconde enthousiaste : on demanda une demi-heure l'auteur, qui ne parut point. Orphée fut encore plus goûté en Italie, il fut reçu en France avec transport (août 1774); jamais musique n'avait fait impression si vive et si profonde. Alceste, donnée en avril 1776, tomba d'abord par la gaucherie du poème et surtout la platitude du dénouement; on le rendit un peu moins ridicule et le public fut enchanté; pourtant le succès fut moindre que d'Orphée et d'Iphigénie en Aulide : il déconcertait un peu les oreilles accoutumées à des chants plus doux, il paraissait à plusieurs triste et barbare. Pourtant Alceste remporta un bien grand triomphe, et les amis de Gluck avaient raison d'en être fiers : on y avait inséré un ballet, le public le hua. Gluck était en France, il lui fallut consentir à voir une parodie d' Alceste intitulée La banne femme ou le Phénix. Armide, représentée * en septembre 1777, fut écoutée assez froidement; on applaudit vivement quelques airs du quatrième acte / et la fin du premier acte, qui, peu après, fut l'endroit

4i0 ETUDES SUR LE XVIII* SIÈCLE.

le plus critiqué. Le chœur qui interrompt le récit d'Aronte parut toujours d'un effet admirable. On trouvait que Gluck avait travaillé dans un genre qui n'était pas le sien y on l'avait pris comme un musicien d'une grande énergie, il fallait bien quelque temps pour s'habituer à voir en lui un compositeur charmant.

Gluck occupait seul la scène depuis huit ans, et il semblait que la révolution était assurée. Piccinni, d'abord sollicité de venir en France par la Borde , valet de chambre de Louis XV , puis en i 775 par le marquis de Garaccioli , ambassadeur de Naples à Paris, avec l'autorisation de Marie-Antoinette, vint à Paris en décembre 4776. Marmontel arrangea pour lui le Roland de Quinault ; on eut bien de ]a peine à obtenir la représentation de l'ouvrage. Outre les succès de Gluck , il avait contre lui le souvenir de la protection de M"^ du Barry. Le Roland [donc (février i 778) et la reprise de Castor et Pollux de Rameau emportèrent ailleurs les esprits. Il était visible que le succès de ce dernier ouvrage était un succès d'opposition : le public se battait à la porte du théâtre et bâillait dans la salle. Les gluckistes étaient abattus. Grimm, à l'arrivée de Piccinni , avait raillé les amateurs de la musique existante : « Vouloir sans cesse varier nos plaisirs ! Est-ce qu'on peut changer de système en musique comme en politique ? » Gluck cependant prépare son Iphigénie en Tauride et la donne l'année suivante (mai 1779). Nul ouvrage n'avait fait une impression si forte et si générale. Piccinni répond par son Atys (février 1780), qui gagne à chaque re-

ÉTUDE GÉNÉRALE. CnAP. IX. 41!

présentaticm^ et par une autre Ipkigénie m Tauride (janvier 1781); la scène de ramitié au troisième acte^ surtout Tair de Pelade : Oreste , au nom de la pairie , fut très^oûté , mais en somme , l'accueil du public fut froid.

Gluck part pour Vienne en 1780. En 1785» arrive en France un nouveau personnage , Sacchini; il se forma un tiers parti des sacchinistes, « gluckistes mitigés, qui n'appartenaient parfaitement à cette secte que par leur jalousie contre Piccinni. » Marie-Antoinette encore protégea le nouveau venu , recommandé par son frère Joseph H. Sacchini donne d'abord son JtéMud (février 1783) qui réussit médiocrement; en septembre i7839Piccinni donne sur le théâtre de la cour sa Dîdon ; et en septembre dé la même année Sacchini, sa Chimène. Les gluckistes avaient grande envie de l'adopter pour l'opposer à Piccinni. » Le roi , qui de sa vie n'avait pu entendre un opéra d'un bout à l'autre , ne se lassa point d'entendre l'opéra de Didon : « Il me fait, disait-il, l'impression d'une belle tragédie. » Piccinni eut, outre une pension de 6,000 livres, une gratification de la même somme , et Sacchini eut une pension égale à celle de Piccinni. Didon fut donnée au public deux mois après, et Chimène en février 1784, qui fut écrasée parle succès de Didon; Dardanus (novembre 1784) ne réussit guère, Pénélope (décembre 1785) fut très-goûtée. Sacchini quitta Paris en 17ft1 et y revint à la fin de i 798 ; son Œdipe à Colone , enfin représenté en Janvier 1787, après des difficultés sans

4J2 ETUDES SUR LE XVIU* SIÂCLE.

nombre, transporta le public. La mort de l'auteur ^gouta encore au succès de Touirrage.

Le fond de la querelle est très-clair ; c'est l'éternelle querelle de la poésie et de la prose : ici des mélodies charmantes et variées , mais peu d'émotion et d'unité dramatique , peu de grands morceaux d'ensemble y d'harmonie, une sorte de concert, un charme de l'oreille ; là une profonde unité , une grande vérité y une grande force , de puissants effets d'harmonie, un langage pour l'âme, mais quelque chose de triste et de rude. Suivez ces écoles, non pas dans les maîtres , où le génie corrige et élargit les systèmes (Gluck faisait à la fois VAlceste et l'Armide), mais dans les disciples, vous aurez d'un côté un récitatif, une mélopée appliquée à un poème, de l'autre des chants en l'air, des cadences et des modulations; on perdra l'élégance ou la vérité. Gluck, dans l'histoire, est seul : sa prose, du genre de Pascal et de Bossuet, n'est qu'à lui.

Gluck savait ce qu'il faisait ; il Ta dit bien des fois , notamment dans son épître dédicatoire à!Alct$ie et dans sa lettre au Mercwre de Franct (février 4773) :

Je cherchai à réduire la musique à sa véritable fonction, celle de seconder la poésie pour fortifier l'expression des sentiments et l'intérêt des situations sans interrompre l'action et la refroidir par des ornements superflus ; je crus que la musique devait agouter à la poésie ce qu'ajoute à un dessin correct et bien composé la vivacité des couleurs et l'accord heureux des lumières et des ombres, qui servent à animer les figures sans en altérer les cou-

ÉTUDB GÉNÉRALE. CHAP. IX. 4i3

leurs. L'imitation de la nature est le but reconnu que le poète et le musicien doivent se proposer. Toujours simple et naturel, autant qu'il m'est possible^ ma musique ne tend qu*à la plus grande e^cpression et au renforcement de la poésie.

Gomme dit de lui Wieland^ il a suivi la maxime de Pythagore^ il a préféré les muses aux syrèoes. Mais était-il besoin de le louer ^ comme fit Suard ^ de n'avoir guère employé plus de notes qu'il n'y a de syllabes dans les vers? U a dit jusqu'où il voulait en venir :

Nous aurions peut-être^ M. Rousseau et moi, en cherchant une mélodie noble^ sensible et naturelle^ avec une déclamation exacte selon la prosodie de chaque langue et le caractère de chaque peuple, pu fixer le moyen que j'envisage de produire une musique propre à toutes les nations et de faire disparai tre la ridicule distinction des musiques nationales.

C'était une réaction contre la musique italienne; et, pour être juste, il faut se rappeler ce qu'était devenu l'opéra dans ce pays : pas d'unité dramatique, la scène méprisée^ le récitatif nul, point de grands ensembles, toutes les pièces : l'ouverture, les chants et les airs, détachés les uns des autres et du poème ; des airs sans substance et chargés d'ornements, une sorte de ramage, ce que seraient dans une œuvre de poésie ou d'éloquence des tirades et des concetti, la tragédie en ariettes, comme disait Suard. Gluck

corrigea tout cela: il maintint Tintérêt dramatique, subordonna la musique à la poésie^ rapprocha l'un de l'autre le récitatif et le chant.

Prenant les choses dans l'abstraction, on conçoit la chaleur des passions contraires; heureusement les rivaux au xvni* étaient Gluck et Piccinni, de grands artistes et sincères. Tandis que leurs partie sans allaient s'éloignant de plus, eux ils se rapprochaient : Piccinni donnait sa Didon, Gluck son /pfttgénie en Tauride. Les amis jaloux de Gluck déconcertés en vinrent à dire que Piccinni s'était fait gluckiste; du côté de Piccinni, on eût dit avec autant de vérité que Gluck s'était fait piccinniste. Sacchini offrit un compromis entre les deux écoles: il était italien, il « gluckina; » mais, aussi estimable qu'il fût, il n'était qu'un compromis; au lieu de roitiger Gluck il fallait le compléter. Pendant qu'on disputait et qu'on cherchait en France, Mozart trouvait dcm Juan.

La querelle musicale, au xviii* siècle, naquit à propos de l'opéra d'OmpAo/e de Destouches, repris en 4753. Grimm le critiqua dans sa Lettre sur Omphale, où il fit l'éloge de la musique italienne. Quelqu'un répondit par des Bemarques au sujet de la Lettre de M. Grimm $ur Omphale, et Rousseau fit sa Lettre à M. Grimm au sujet des remarques, etc. La querelle réprit par la lettre du bailli du Rollet à Tadministralion de l'Opéra insérée au Mercure de France en août 1774, pour lui proposer d'engager Gluck à venir à Paris donner son Iphigénie en Aulide, ex-

ETUDE GENERALE. CHAP. IX. 4i5

pliquant le nouveau système de musique. Du Rollet^ était attaché à Vienne à l'ambassade de France. L'abbé Arnaud et Suard se déclarèrent partisans enthousiastes de Gluck^ dans la Gazette de littérature, le second à part dans les Lettres de l'anonyme de Vaugi" rard. Marmontel combattit le système de Gluck dans son Essai sur les révolutions de la musique en France (1777). Il y soutenait que la tragédie ne pourrait pas être introduite à TOpéra; il y défendait le plaisir contre l'émotion^ la mélodie contre l'expression, la musique contre la poésie : « Entre les arts comme entre les hommes, la plus heureuse société est celle où chacun perd le moins qu'il est possible de ses avantages et de sa liberté. » Après des critiques trèsfortes, il écrivait ceci : « M. Gluck a été bien accueilli par les Français, et il a mérité de l'être. 11 a donné à la déclamation musicale plus de rapidité, de force et d'énergie, et, en exagérant l'expression, il l'a dn moins sauvée d'un excès par l'excès contraire. Il a su tirer de grands effets de l'harmonie, engagé les chœurs dans l'action et lié la danse avec la scène. » On trouva de trop ou la critique ou les éloges, et cet écrit, qui voulait être impartial, ne fit qu'envenimer la dispute. A la représentation d'Alceste, quand Alceste chante : Il me déchire et m'arrache le cœur, Marmontel répond qu'on lui arrache les oreilles. La feuille de l'abbé Arnaud répète son propos et igoute qu'un voisin lui a répliqué : « Ah Monsieur! quelle fortune, si c'est pour vous en donner d'autres! x> II compose un' poème sur la guerre de la mueique ;

416 ÉTUDES SUR LB XVIII* 8làCXB.

Suard lui fait dire que s'il s'avise jamais de le publier, il lui coupera le visage (ainsi parlaient les gens de lettres dans cette énieute)^ et, comme Marmontel le lisait partout^ il voulut bien ne lancer contre lui que cette épigramme :

Ce Marmontel^ si long^ si lent^ si lourde Qui ne parle pas^ mais qui beugle^ Juge la peinture en aveugle,

Et la musique comme un 8oiu*d.

Ce pédant à si sotte mine

Et de ridicules bardé^ Dit qu'il a le secret des beaux vers de Racine; Jamais secret ne fut si bien gardé.

On se jouait de bons tours. En voici un dont l'invention appartient aux piccinnistes. A un concert, en 1781, on avait annoncé sur rafûche un air italien de Gluck ; au moment où on se disposait à Texécuter, tous les piccinnistes affectent de sortir ou d'aller au foyer, les gluckistes redoublent d'attention, et, restés seuls maîtres du champ de bataille, ils se tuent d'applaudir ; c'était un air de Jomelli, et sifQé en Italie. Il y avait les boutades. L'abbé Arnaud écrivit que Gluck avait retrouvé la douleur antique; l'ambassadeur de Naples répondit qu'il aimait mieux le plaisir moderne. Il y avait les aménités. Les piccinnistes logeaient Gluck rue du Grand-Hurleur, et les gluckistes Piccinni rue des Petits-Chants.

Quoi que fit Marmontel, il perdit le fond de la

ÉTUDE GÉNÉRAL8. CHAP. IX. 4i7

cause, n avait préteada dans son récent ouTrage, et autrefois dans V Encyclopédie, que la tragédie ne pourrait pas être introduite à l'Opéra, que l'opéra comportait seulement le merveilleux, la féerie et la fable; Gluck prouva le contraire, et Marmontel luimême prétendit faire une tragédie quand il composa sa Didon pour Piccinni. J.-J. Rousseau converti avouait que la langue française pouvait comporter la musique dramatique. Grimm, qui penchait vers la musique italienne, le reconnaissait aussi, et, étonné par VIphigénie m Tauride de Gluck, il disait : « Je ne sais si c'est là du chant, mais peutêtre est-ce beaucoup mieux, v

Tels étaient les principaux champions des deux systèmes de musique. La querelle était régulièrement entre le Journal de la IMtérature pour la musique italienne, et le Journal de Paris pour Gluck. La Harpe, dans son journal, dit quelques mots en faveur de la brochure de Marmontel; il vit plusieurs portes se fermer pour lui, et deux jours après désavoua ses paroles. Mais tout d'un coup il se prit à critiquer Armtde, et, à propos d'Armide, tout le système musical de Gluck, n fallait bien parler de la pièce nouvelle et montrer qu'on se connaissait en musique. Par malheur, il commit une foule de légèretés; Gluck écrivit à Suard pour l'inviter à relever cette attaque, et Suard, qui d'ailleurs y était intéressé personnellement, maltraita son confrère avec autorité. En parlant du duo entre Achille et Agamemnon, la Harpe avait dit : a II n'est pas con-

418 ÉTUDES SUR LB lYlIl* SIÈCLE.

venable à la dignité de ces héros de parler ensem* ble. »

L'Académie était profondément divisée en glucltistes et pîGcinnistes; lescandidab devaient choisir. lyAlembert^ qui désirait la conciliation» y perdit sa diploma* tie. Marmontel» luttant contre Suard pour la place de secrétaire perpétuel, n'avait peut-être pas assez de l'ancienneté de sa réception et de ses travauxlittéraires^ si le succès de Didoa n'eût tout emportée L'abbé Maury^ qui aspirait à l'Académie^ voulut ménager tout le mondeet se brouilla aveetout le monde; il fut repoussé une première fois en 1778, et,- s'il réussit en i 785, c'est que les piccinnistes, à l'exception de la Harpe, lui pardonnèrent.

Que de. bruit autour de deux maîtres ! Eux ils se rendaient justice. A la mort de Gluck (1786), Piccinni écrit dans le Journal de Parié une lettre où il parte de Gluck comme il convenait à Gluck et à lui, et propose de foiider à perpétuité, en son honneur, un concert annuel exécuté le jour de sa mort, uniquement composé de sa musique.

Chose curieuse ! Pendant qu'on se disputait au Grand-Opéra sur les deux musiques, l'Opéra-Gomique faiçait sans tant de bruit sa révolution. Philidor sgoutalt l'harmonie à la langue . agréable de Duni et de Monsigny. Grétry, de Liège, arrivait à Pari» en 1767, sur le conseil de Voltaire ; il doanait en i76i^ Le Tableau parUM, en 1770 Lee deux Avares, en 1171 Zémire et Azor, puis TAmi de la maison, en 17ë4 Richard Cwur de Lion, Chez lui peu de science.

ÉTIDE GÉNÉRALE. CDAP. X. 4i9

mais des chants aimables^ simples et expressifs. Un jour qu'on discutait au foyer de l'Opéra-Comique sur les moyens de produire Témotion, quand chacun eut proposé le sien^ « Messieurs, dit Grétry, je connais quelque chose qui fait plus d'effet que tout cela. — Quoi donc? — Layérité. » Ne dirait-on pas que le mot est de Gluck?

Mais, pour qu'il y eût de la yérité dans la musique, il fallait qu'il y en eût d'abord dans le poërae, que Topéra-comique renonçât à son genre de gaîté cynique, comme Topera à la féerie. Sedaine fit cette révolu tion.

On voit qu^en définitive, la musique n'a rien perdu dans ce tumulte^ et qu'à travers bien des folies le génie national avait profité, ce qui arrive souvent en France.

SOCIÉTÉS BT SALONS.

n faut distinguer ici les sociétés particulières et les salons. Les sociétés particulières sont composées de gens très-distingués, ne sont que pour l'agrément du petit nombre qui en fait partie; les salons, ouverts à plus de monde, donnent le ton. Encore on ne devra

420 ÉTUDES SUR LE XYlIl* SIÂCLB.

compter parmi les salons véritables que ceux qui sont gouvernés; les autres n'étant^ pour ainsi dire^ qu'un endroit public. A ce tilre^ on ne trouve guère de salons que ceux de M"* de Lambert, de M"* de Tencin, de M- Geoffrin, de M»* du Deffand, de d'Holbach, d'Helvétius, de M*** de Lespinasse et de M"* Necker. M"* de Lambert meurt en 1 733, M"*» de Tencin en i 749. M*»* Geoffrin en i777. M»* du Deffand en 1780, d'Holbach en 1789, Hclvétius en 1771, M^^' de Lespinasse en 1776, M""« Necker après la révolution. En décrivant ces diverses réunions, autant que possible, nous suivrons les temps :

Avant les salons, avaient été les cafés, qui durèrent, quelque temps encore. Il fallait là, pour la foule et le bruit, un ton et une voix particulière, ce que Grimm appelait chez Duclos une voix de gourdin. Duclos qui y a brillé nous en parle dans ses Mémoires. En 1726, les deux cafés où se rassemblaient les gens de lettres étaient ceux de Procope , en face de la Comédie, et celui de Gradot, sur le quai de l'Ecole. La Motte, Saurin, Maupertuis étaient les plus distingués de chez Gradot; Boindin, l'abbé Terrasson, Fréret et quelques artistes s'étaient adonnés au café Procope. Piron y venait de temps en temps. Boindin ne montrait jamais plus d'esprit dans une dispute que lorsqu'il avait tort, ce qui lui arrivait assez, quand il ne parlait pas le premier, attendu qu'il était naturellement contradicteur. Fontenelle lui en ayant demandé la cause : « C'est, dit-il, que je vois des raisons contre tout. — Et moi, répondit Fon-

ÉTUDE GÉKÉBALB. GBAP. X. 4«l

tenelle^ j'en vois à tout. » Raisonnable dans le tête-àtête, en public il désirait avec passion les applaudissements. Duclos devint vite son antagoniste. Un jour que Boindin soutenait la pluralité des dieux, Duclos partit d'un éclat de rire et dit : « Il n'est chère que de vilain. » Marmontel, dans sa jeunesse, recherchait le vieux Boindin , qui lui donna un jour rendez-vous au café Procope. On convint, pour parler librement, de se faire un argot : l'âme s'appelait Margot, la religion Javotte , la liberté Jeanneton , et Dieu M. de l'Être. Un homme de mauvaise mine vint à demander à Boindin ce que c'était que ce M. de l'Être qui s'était si mal conduit, et dont il était si mécontent. Boindin, qui sentit son homme, répondit : a Monsieur, c'était un espion de police. »

La marquise de Lambert, élève de Bacbaumont, tint son salon environ vingt-trois années, à partir de I7i0^ salon composé d'un choix de gens de lettres et de gens du monde, et d'où sortirent, à cette époque, la plupart des académiciens. En pleine Régence, ce salon conservait la bienséance exacte , et même, si la maîtresse de la maison faisait dominer son goût, il devait y avoir dans les conversations, avec un peu de précieux, une assez forte teinture de morale. Elle ne connaît, dit d'Argenson, d'autre passion qu'une tendresse presque platonicienne. Le président HénaUlt rapporte qu'après la conférence académique, il y avait une compagnie galante, et qu'elle « prêchait la belle galanterie à des gens qui allaient un peu au delà. Le principal personnage était Fontenelle ; on trouve chez

elle la Motte^ Blairan, le président Hénault^ d'Argenson^ le père BatBer^ Tabbé de Choisy, de Sacy.

M"* Lecouvreur, jusqu'en 1730, voyait Fontenelle^ Voltaire, Dumarsais, d'Argental^ le comte de Caylus, le comte de Saxe.

Chez M"* de Tencin, jusqu'en 1749, on trouve Fonteneile, Bblingbroke, Montesquieu, Marivaux, Pont de Veyle , Mairan , Trublet, Helvétius , alors jeune, et un moment Marmontel. « C'était, dit ce dernier, une fenune d'un esprit et d'un sens profond , mais qui , enveloppée dans son extérieur de bonhomie et de simplicité, avait plutôt l'air de la ménagère que de la maîtresse de la maison. — Je m'aperçus bientôt qu'on y arrivait préparé à jouer son rôle, et que l'envie d'entrer en scène n'y laissait pas toujours à la conversation la' liberté de suivre son cours facile et naturel. — Dans Marivaux , l'impatience de faire preuve de finesse et de sagacité perçait visiblement. Montesquieu, avec plus de calme, attendait que la balle vint à lui , mais il l'attendait. Mairan guettait l'occasion. Fontenelle seul la laissait venir sans la chercher. Helvétius, attentif et discret, recueillait pour semer un jour. » Ajoutons que Mairan, de Béziers, avait l'esprit fin et original, et une vivacité méridionale que l'ftge eut de la peine à tempérer. On dut citer souvent de lui ce mot curieux : « A Béziers , nous avons de l'esprit , mais ils sont fous. » Marivaux, avide de louanges , ménageait l'amour-propre des autres, pour que le sien fût respecté. Il était puni

irUDE GÉNÉRALE. CiUP. X. 4S3

par OÙ il péchait: «Hélait honnête homme^ditGriminj mais d'un caractère ombrageux et d'un commerce difGcile ; il entendait finesse à tout; les mots les plus innocents le blessaient. »

Suard parle de M"** de Tencin comme Marmontel : «Elle avait beaucoup d'esprit, et encore plus de caractère; son esprit avait toujours Tair de la raison, et il s'appliquait à tout. Jamais on n'eut plus de justesse dans le coup d'œil avec plus de simplicité dans le ton, ni plus d'adresse dans la conduite avec des manières plus naturelles. » Il la compare à Marivaux. Marivaux embarrassait souvent la question par des sophismes qui avaient un air simple à force de subtilité, et M"* de Tencin embarrassait à chaque instant Marivaux par des observations dont l'extrême naturel dissimulait la justesse. »

Un jour, en présence de FonteneUe, on Ut cet amphigouri de Collé :

Qu'il est bien de se défendre Quand le cœur ne s'est pas rendu!

Mais qu'il est beau de se rendre Quand le bonheur est suspendu!

Par un discours sans suite et tendre Égarez un cœur éperdu ; Souvent par un malentendu, L'amant adroit se fait entendre.

Fontanelle entend ce couplet et veut le faire recommencer, pour le comitrendre mieux. M"* de Tencin

424 ÉTUDI» SUR LE XVlIt* SIÈCLE.

lui dit : «Eh I grosse bête , ne yois-tu pas que ce couplet n'est que du galimatias. « 11 ressemble si fort , répliqua Fontenelle, à tous les yers que j'entends lire et chanter ici^ qu'il n'est pas étonnant que je me sois mépris. »

M"* de Tencin^ très-habile politique, ne songeait pas uniquement y dans la formation de son salon, au plaisir de la conversation. On le voit par le conseil qu'elle donna à M"^ Geoffrin, et que Walpole rapporte (25 janvier 1766) : a£lle conseilla à M"* Geoffrin de ne rebuter aucun homme. Quand même, disait-elle, neuf sur dix ne se donneraient pas un liard de peine pour vous, le dixième peut vous devenir un ami utile. » Elle tirait parti du sot comme de l'homme d'esprit , a ditSuard,

Je me souviens, dit M armontel, de deux conseils qu'elle me donna; l'un fut de m'assurer une existence indépendante des succès littéraires, et de ne mettre à cette loterie que le superflu de mon temps. « Malheur, me disait-elle, à qui attend tout de sa plume ; rien de plus casuel. L'homme qui fait des souliers est sûr de son salaire ; l'homme qui fait un livre ou une tragédie n'est jamais sûr de rien. » L'autre conseil fut de me faire des amies plutôt que des amis, a Car, au moyen des femmes, disait-elle, on fait tout ce qu'on veut des hommes ; et puis ils sont les uns trop dissipés, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels, pour ne pas négliger les vôtres; au lieu que les fenunee y pensent, ne fûtrHse que par oisiveté. Parlez ce soir à votre amie de quelque affaire qui

ÉTUDE GENERALE. CUAP. X. 4S3

TOUB touche ; demain à son rouet^ à sa tapisserie^ vous la trouverez y rêvant^ cherchant dans sa tète le moyen de vous servir, etc. »

Elle vit bien que madame Geoffrin lui succéderait. Un jour que cette dame lui faisait visite, elle dit a ses convives : « Savez-vous ce que la Geoffrin vient faire ici? Elle vient voir ce qu'elle pourra recueillir de mon inventaire. »

Chez madame Doublet le principal étaient les nouvelles : chacun fournissait ce qu'il savait de plus sûr, et on en faisait des bulletins que les valets copiaient et vendaient à leur profit. Dans cette maison « on n'affichait pas la liberté de peneer philosophique, on s'en servait sans en jamais parler. » Les croyants et les dévots n'y étaient point admis. On y était très-parlementaire. Le plus important personnage de la société était Bachaumont, qui mourut en 1771. Ses notes à partir de 1762, recueillies après sa mort et continuées, forment comme on sait les Mémoires secrets. Grimm ne le connut que « vieux radoteur et automate. » Comme il avait, toute sa vie, mis son esprit au service de son corps, les deux tombèrent à la fois. De cette société était Mirabaud, secrétaire de l'Académie, qu'on nous représente comme médiocre, honnête et doux, incapable de croire ce qu'U ne comprenait point. U mourut en 1760, à plus de 80 ans. C'est sous son nom que d'Holbach a donné le Système de la nature. On y trouve aussi Mairan, littérateur, physicien et matbé-

maticien, secrétaire de rAcadémie des sciences^ qui mourut en 1771 à 93 ans. La maîtresse de la maison le suivit de près.

M"" de Grafigny , morte en 1758, auteur de Cénie et des Lettres péruviennes, qui eurent beaucoup de succès dans leur temps, rassemblait chez elle nombre de gens de lettres. En 1750, on y trouve Turgot, écolier de Sorbonne. « 11 quittait souvent le cercle, dit Morellet, pour aller jouer au volant en soutane avec Minette (depuis M*"* Helvétius), qui était une grande et belle fille de vingt-deux à vingtr trois ans. » « Cette femme, dit Grimm, n'était pas aussi aimable dans le monde que dans ses écrits : elle avait le ton lourd, trivial, commun. »

Aux soupers de M"^ Filleul, la gaité était décente : a Personne, dit Marmontel, ne songeait à avoir de l'esprit, et cependant il y en avait infiniment et du plus naturel et du plus délicat. »

Chez M"*Quinault, morte en 1759, Rousseau, Duclos, Saint-Lambert, un jour M"~ d'Épinay. Les Mémoires de cette dame nous montrent que chez M*^* Quinault on parlait à son aise. Saint-Lambert y parle une fois vilainement de la pudeur et l'autre fois de Dieu. Dans la première conversation, ce qu'on en peut citer est suffisamment édifiant :

Saint' Lambert. La morale universelle est la seule inviolable et sacrée.

Duclos. C'est ridée de l'ordre, c'est la raison même.

Saint-Lambert. C'est la volonté de l'espèce entière.

ÉTl'DE GÉNÉBALE. CHAP. X. Àtl

Dudos. En deux mots , Messieurs , c'est Tédit permanent du plaisir , du besoin et de la douleur.

Dans la seconde , on Tient i parler de religion. SaintrLambert et Duclos s'éYertuent à un tel point , que M"* d'Épinay demande grâce pour la religion naturelle. Pas plus pour celle-là que pour les autres; répond Duclos. Rousseau avoue qu'iL n'est pas si hardi: ego sum patUo m/irmtor ; et comme Saint- Lambert insiste : « Si c'est une lâcheté que de souffrir qu'on dise du mal de son ami absent , c'est un crime que de souffrir qu'on dise du mal de son Dieu qui est présent ; et moi^ Messieurs^ je crois en Dieu. » Les convives veulent passer outre : « Messieurs^ s'écrie-t-il^ je sors si vous dites un mot de plus. »

11 y eut aussi les soupers brillants de M'^ Guimard.

Vers 1730 ou 1740, entre hommes d'esprit il est convenu qu'on pourra se dire toutes ses vérités; c'est à qui dira les plus cruelles. Les adversaires se saisissent corps à corps devant le public, qui juge des coups et donne la victoire au plus vigoureux. L'b6tel de Brancas est l'hôtel de Rambouillet de ce temps. Chez le fermier général Pelletier, on choisit un des convives qu'on déclare malade , et qui doit tenir tête à tout le monde. On y rencontre Crébillon le fils, Collé, Saurin, Bernard, Marmontel, Suard; Duclos y brille. Les tètes les plus folies étaient Collé et Crébillon le fils, a C'était entre eux, dit Marmontel, un assaut continuel d'excellentes plaisanteries. Se mêlait du combat qui voulait Collé y était brillant au delà de toute expression, et Crébillon son adversaire avait

428 ÉTUDES SUR LE XYIIl' SIÈCLE.

surtout l'adresse de ranimer eu Tagaçant. Gentil- Bernard seul se tenait toujours en réserve. »

La Popelinière, à Passy, avait son concert à luî^ et le meilleur du temps. Rameau composait là ses opéras. Il logeait les artistes et invitait en outre à ses soupers des chanteuses et des danseuses des théâtres qui, k un moment, quittaient la table pour exécuter des danses et des chants. 11 avait aussi son théâtre où on ne donnait que des pièces de sa façon, « médiocres, selon Marmontel, d'assez bon goût et assez bien écrites pour qu'il n'y eût pas une excessive complaisance à les applaudir. » Il avait pris contre la critique une précaution que M"** Necker rapporte : < J'ai mis, disait-il, mes amis sur un tel pied, qu'aucun d'entre eux n'oserait me dire une vérité que je ne fusse pas bien aise d'entendre. » Il reçut jusqu'en 1762 l'élite de la société, la plus haute noblesse et les ambassadeurs de l'Europe.

Vers 1740 le salon de madame du Deffand est déjà constitué. On y trouve Hénault, d'Alembert, Chastellux, Turgot, Brienne, le futur cardinal, Tarchevéque d'Aix Boisgelin, l'abbé de Boismont, Formont, etc. 11 se désorganisa lors de la rupture avec M°* de Lespinasse, en 1764. Elle garda quelques-uns d'entre eux. .

Madame du DetTand, qui naquit en 1697 et mourut en 1 780, mariée toute jeune avec le marquis du Deffand, s'en dégoûta vite; on se sépara; quand elle fut restée quelquQ temps éloignée de lui, l'ennui de

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la solitude aidant^ elle le trouva plus supportable, essaya de se remettre ayec lui, se dégoûta encore, et on se quitta de nouveau, celte fois définitivement. Elle n'avait pas eu d'enfants. Elle n'avait jamais aimé et elle en était capable. Elle eut le malheur de perdre les yeux, et fut rejetée au fond d'elle-même , éternellement en vue d'elle-même ainsi trompée, dans

la nuit et le vide.

Elle aimait la raison, l'ordre, la vérité; elle avait, comme elle dit, cet esprit qui fait qu'on ne peut être content de soi ni des autres; elle jugeait de toutes choses par un sentiment rapide et irrésistible; elle n'avait pas eu une éducation qui lui apprit à étendre et à définir ses idées. « Quand on me demande mon avis, je ne sais plus quel il est; toutes mes lumières sont premiers mouvements; je ne juge que par sentiment; si je demande à mon esprit une opération quelconque, je reconnais alors que je n'en ai point du tout, et quand je raisonne, je ne sais ce que je dis.^ De là lui venait un profond dégoût pour les auteurs contemporains, sauf Voltaire, avec leur subtilité et leur emphase, pour le monde qu'elle voyait, monde plein de sottises et de vanités, pour les gens de la cour, qui ôte la fleur du naturel , et pour les beaux esprits, qui la prenaient pour un bel esprit, faisant devant elle leur étalage; de là la crainte d'clre laissée à elle-même, qui n'avait aucune occupation, aucune fantaisie; et aussi son goût pour Horace Walpôle, à qui elle le déclare : « Vos lettres sont la traduction de mes pensées : vous les éclaircissez, vous

430 ÉTUDES SUR LB XYUr SIÈCLE.

les rendez a\ec vérité et avec énergie^ tandis que je ne fais que les ânonner^ les bégayer. » « Je ne suis^ lui dit-elle un autre jour, se comparant à lui, je ne suis qu'une femmelette. »

Elle goûtait Homère, Shakspeare, qui représentait les passions avec leur vérité; elle défendait comme il convient Montaigne contre Walpole; elle aurait voulu entendre Corneille : « Lui seul avait l'énergie et l'élévation qui rendent les grandes passions et la sublimité des grands sentiments, v Athalie était la tragédie qu'elle eût choisi d'avoir faite; Sain(-Simon lui causait des plaisirs infinis. Elle aimait assez M*"* de Lafayette, qui ne pense pas à bien dire, et qui était triste ainsi qu'elle ; les lettres de M"* de Sévigné l'avaient dégoûtée d'écrire. Elle appelait les œuvres de Crébillon les mauvais lieux de la métaphysique. Elle détestait les lettres d'Héloîse et Abailard, pour le mélange de dévotion, de métaphysique et de physique; elle avait une antipathie d'enfance contre les croisades; elle haïssait les diables à la mort, le merveilleux était son antipode, elle lui préférait le plat, ne souffrait pas don Quichotte et les histoires de fous, les romans de chevalerie et les romans métaphysiques, et défendait les romans anglais contre Voltaire, préférant les mémoires et les vies particulières aux histoires générales, pour avoir la peinture des caractères. Amie du naturel, elle n'aimait pas le jeu naturel prêché par Diderot : • 11 a produit le bon effet de faire jouer Àgrippim avec le ton d'une haren-

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gère. » Rousseau lui était antipathique : t II mettrait tout dans le cliaos. » Comment n'aimaitrelle pas la musique de Gluck?

Elle aimait donc en tout la vérité; ce qui n'a jamais été une bonne passion pour être heureux. Si elle n'avait été qu'un esprit^ elle aurait toujours trouvé à se contenter^ sinon avec les vivants , au moins avec les morts , mais la vie de raison lui était fade^ elle eût voulu aimer : « C'est mourir tous les jours que de vivre sans aimer rien. » Walpole à l'air de mépriser le sentiment ; elle le relève là-dessus :

Je crois^ moî^ qu'on n'a de l'esprit qu'autant qu'on a du cœur^ c'est le cœur qui fait tout connaître, tout démêler; tout est de son ressort; j'en excepte l'arithmétique et toutes les sciences que je n'estime pas plus que cellelà. — Sentiment! ce mot vous semble ridicule; eh bien! moi; Je vous soutiens que sans le sentiment l'esprit n'est rien qu'une vapeur, qu'une fumée. — Excepté le sentiment de rame, tout eët vent et néant.

Ëile assuré que son cœur n^a jamais été fait que pour l'amitié; mais elle aime l'amitié à la folie :

Au nom de t)ieU;inon tuteur, finissez vos déclamations' contre l'amitié/ laissons-la^ bannissons-la; mais nlgnorons pas le lieu de soti exil; pour la retrouver s'il ta était Besoin,

EUe avait résisté à son siècle, fada tique' de raison :

Quel bien celte raison nous fait elle î Elle éteint ou amortit tous les sentiments naturels^ et met à la place des idées qui nous sont toujours étrangères^ qui ne s'insinuent jamais véritablement dans notre âme, qui nous font dire en bâillant que nous sommes heureux. — Je ne sais si elle rend estimable^ mais je sais bien que quand elle est dominante elle ne rend pas aimable.

Elle regrettait de n'être pas dévote, pour avoir un objet à qui elle offrît toutes ses peines, à qui elle fit le sacrifice de tous ses désirs.

Elle fut ce qu'avec de telles dispositions elle devait être. « Quand , dit-elle, le cœur n'est pas satisfait, tout cesse d'être agréable; » rien ne lui fut agréable en effet. On n'a pas Tidée d'un plus profond ennui, elle le rend naïvement, avec une éloquence qui pénètre. C'est le ver solitaire qui consomme tout ce qui pourrait la rendre heureuse, c'est le néant senti:

On serait bienheureux si on pouvait s'abandonner soimême comme on peut abandonner les autres ; mais on est forcément avec soi, et fort peu d'accord avec soi : la faiblesse apprécie la valeur des choses, et la raison en est dépendante. Si l'on se soumettait à la raison, on se met-; trait au-dessus de tout événement, on se détacherait de tout, on se passerait de tout; mais il faudrait avoir du tourage, c'est un don qu'on reçoit de la nature et qu'elle ne m'a pas accordé. J'éprouve tous les jours qu'on avait Rrand tort d'être étonné de l'aveu que faisait M"* la duchesse du Maine. Je ne ms point asses heureuse, disait-

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elle, pour pouvoir me passer des choses dont je ne me soucie pas. J'enchérirais sur eJle et j'ajouterais, de celles que je méprise.

Elle se donne mille peines pour rassembler une fastidieuse compagnie qui Tennuie à la mort :

J'eus hier douze personnes, et j'admirais la différence de j;enre8 et des nuances de la sottise : nous étions tous parfaitement sots, mais chacun à sa manière; tous sem* blahles, à la vérité, par le peu d'intelligence, tous fort ennuyeux; tous me quittèrent à une heure, et tous me laissèrent sans regret.

— J'admirais hier au soir la nombreuse compagnie qui était chez moi; hommes et femmes me paraissaient des machines à ressorts qui allaient, venaient, parlaient, riaient sans penser, sans réfléchir, sans sentir; chacun jouait son rôle par habitude, et moi j'étais abîmée dans les réflexions les plus noires : je pensais que j'avais passé ma vie dans les illusions, que je m'étais creusé moimême tous les iabimes dans lesquels j'étais tombée, que tous mes jugements avaient été faux et téméraires, et toujours trop précipités, et qu'enfin je n'avais parfaitement bien connu personne, que je n'en avais pas été connue non plus, et que peut-être je ne méconnaissais pas moimême. On désire un appui, on se laisse charmer par l'espérance de l'avoir trouvé; c'est un songe que les circonstances dissipent et qui font l'effet du réveil.

— L'ancienneté de la connaissance ; une habitude qui a l'air de l'amitié^ voir disparaître ceux avec qui l'on vit;

un retour sur soi-même; sentir que Ton ne tient à rien, que tout fuit^ que tout échappe^ qu'on reste seule dans l'univers, et malgré cela on craint de le quitter. Voilà ce qui m'occupa pendant la musique.

Elle écrit à Voltaire ce triste résumé de sa conditioB :

Des vingt-quatre heures de la journée . celles où Ton dort me paraissent les plus heureuses. Vous ne savez point et vous ne pouvez savoir par vous-même quel est l'état de ceux qui pensent^ qui réfléchissent^ qui ont quelque activité, et qui sont en même temps sans talent, sans passion^ sans occupation^ sans dissipation ; qui ont eu des amis, qui les ont perdus sans pouvoir les remplacer; joignez à cela de la délicatesse dans le goût, un peu de discernement^ beaucoup d'amour pour la vérité ; crevez les yeux à ces gens-là^ et placez-]es au milieu de Paris, de Pékin, enfin où vous voudrez, et je vous soutiendrai qu'il serait heureux pour eux de n'être pas nés.

— Pour moi, je suis absolument brouillée avec le sommeil^ je suis cinq heures de la nuit livrée à mes belles réflexions ; j 'épuise tous les livres pendant quatre ou cinq heures après, et je dors deux ou trois heures sur les onze heures ou midi; je me lève fort tard; sur les six heures les visites arrivent, je sors sur les neuf, je rentre à minuit ou une heure, et je me dis : pourquoi suis-je néeî pourquoi craindrais-je de finir?

— Je passe presque toutes les nuits sans fermer l'œil ; alors c'est un chaos que ma tète : je ne sais à quelle

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pensée m'arrèter; j'en ai de toutes sortes^ elles se croisent^ se contredisent^ s'embrouillent^ je voudrais n'être plus au monde et je voudrais en même temps jouir du plaisir de n'y plus être. Je passe en revue tous les gens que je connais et ceux que j'ai connus qui ne sont plus^ je n'en vois aucun sans défaut, et tout de suite je me crois pire qu'eux. Ensuite il me prend envie de faire des chansons ; je m'impatiente de n'en avoir pas ]e talent.

Bien souvent reviennent dans ses lettres ces tristes paroles : « Je déteste la vie — Il n'y a à vrai dire qu'un malheur 9 qui est d'être née. — Je ne cherche plus le bonheur^ c'est vainement qu'il se cache. »

Il lui arriva de croire qu'elle l'avait rencontré. Elle a écrit : « Je ne sais pas pourquoi Diogène cherchait un homme ; il ne pouvait rien lui arriver de mieux que de ne le pas trouver; s'il avait été forcé de s'en séparer y cet homme unique lui aurait fait prendre tous les autres en aversion. » Pourtant elle fit comme Diogène^ et toute sa vie ce que Diogène avait fait une fois. Elle s'accrochait^ comme elle dit^ où elle pouvait. Elle s'accrocha à Horace Walpole, avec une vivacité qui l'effraya. C'était en 1765^ à soixante-huit ans^ qu'elle se prit ainsi de belle amitié : amitié de vieille femme, elle le dit assez^ mais amitié de femme ^ et qui n'a jamais aimé. Walpole^ qui tenait beaucoup à l'opinion de Paris y avait compté sur le crédit de M"* du Deffand y et certainement aussi il avait apprécié son mérite; il goûtait un tel correspondant^ qui répétât (I)

(l}Volr sur H. Walpole^ M. de Rémnsat, Aeviw det Deux-Mondet .

436 ÉTUDES SUR US XVIIl* SIÈCLE.

son nom et répandit à Toccasion ses lettres dans les salons. Le malheur youlut qu'il reçut plus qu'il n'avait espéré^ quelque chose comme une passion^ qui occupée d'elle-même l'en entretenait perpétuellement^ et, au lieu d appeler un commerce littéraire^ appelait un commerce de sentiment. Le malheur voulut aussi que dans ce temps-là le gouvernement décachetât^ pour son instruction ou son plaisir, les lettres des particuliers. Walpole le savait, et il ne lui convenait pas de prendre les commis de la poste ou leurs maîtres pour confidents d'une correspondance un peu étrange ; il n'écrivait pas à Paris pour être ridicule. Dès qu'il avait cessé d'être jeune, il n'avait plus eu qu'une crainte, c'était d'être un vieillard ridicule]; il sentit le péril. Un jour elle s'égaie de ses craintes*:

Si vous me refusez cette complaisance, aussitôt je dirai à Wiart : partez, prenez vos bottes, allez à tire d'ailes à Londres,^ publiez dans toutes les rues que vous y arrivez de ma part, que vous avez ordre de résider auprès de Horace Walpole, qu'il est mon tuteur, que je suis sa pupille, que j'ai pour lui une passion effrénée, et que peutêtre j'arriverai incessamment moi-même, que je m'établirai à Strawberry-Hill, et qu'il n'y a point de scandale que je ne sois prête à donner.

Malgré tout, dans une occasion, il semble lui avouer quelque tendresse, elle est transportée :

Qu'importe d'être vieille, d'être aveugle ! Qu'importe

ÉTUDE GÉNÉRALE. CUAP. X. 437

le lieu qu'on habite? Qu'importe que tout ce qui environne Boit sot ou extravagant? Quand Târae est fortement occupée, il ne lui manque rien que l'objet qui l'occupe, et quaild cet objet répond à ce qu'on sent pour lui, on n'a plus rien à désirer.

Mais ce n'est pas là le ton ordinaire de la correspondance. 11 lui faut entendre perpétuellement des reproches de ses emportements romanesques, se justifier, promettre de n'y plus retomber, se faire petite fille. Une fois même sa sentence lui est durement signifiée; il la rétracta, mais il Tavait donnée, et la pauvre aveugle lui répondit ces paroles touchantes : « Je suis aussi contente de la lettre que je reçois qu'un condamné le serait d'obtenir sa grâce ; mais la corde m'a fait mal au cou. » Enfin, résignée, elle lui écrivait vers la fin de leur liaison et de sa vie :

Je pensais l'autre jour que j'étais un jardin dont vous étiez le jardinier; que, voyant l'hiver arriver, vous aviez arraché toutes les fleurs que vous jugiez n'être pas de la saison, quoiqu'il y en eût encore qui n'étaient pas entièrement fanées, comme de petites violettes, de petites marguerites, etc., et que vous n'aviez laissé qu'une certaine fleur (qu'on ne connaît peut-être pas chez vous), qui n'a ni odeur ni couleur, que l'on nomme immortelle, parce qu'elle ne se fane jamais.

Ainsi cette amitié, qui pouvait charmer sa vie , fut pour elle là source de bien des chagrins. 11 est certain

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que le ton de sa correspondance est trop Tif , et qu'il y a là un certain feu d'affection , comme d'une âme qui n'a pas été contentée. On a trouvé qu'elle était jiTstement punie de n'avoir pas fait en son temps ce que la nature demande. Eh oui , il faut aimer en son temps; cela est bien dit, mais encore faut-il trouver qui on aime. Elle eut un triste mal : « La privation du sentiment, avec la douleur de ne s'en pouvoir passer. »

Sa raison avait travaillé de bonne heure : entre sa seizième et sa dix-buitième année elle avait conçu des doutes sur la religion. Elle ne se servait de sa liberté d'esprit ni pour adopter une philosophie ni pour s'en faire une^ et sentait seulement comme un malaise que la doctrine admise n'allait pas au fond. De tous les philosophes du temps^ elle ne s'entendait guère qu'avec Voltaire^ qui l'estimait à son prix, et elle lui écrivait toujours de réformer sa livrée. Quand elle fut malade , le curé de Saint-Sulpice vint la voir; elle lui dit : « Monsieur le curé, vous serez fort content de moi ; mais faites-moi la grâce de trois choses : ni questions, ni raisons, ni sermons. » Sa fin caractérise le temps et elle, a Ses excellentes amies, M»* la maréchale de Luxembourg, M"* de Cboiseul, M"^ de Gambise, n'ont pas cessé, dit-on, de jouer tous les soirs au loto dans sa chambre, jusqu'à son dernier soupir inclusivement. i»

Il y a d'elle de jolis mots. On vantait devant elle les philosophes d'avoir abattu une forêt de préjugés. « C'est depuis ce temps, répliqua-t-elle, qu'on nous

ÈTCDB GÊI^RALB. CHAP. X. 439

débite tant de fagots. » Et un jour qae le cardinal de Polignac racontait l'histoire de saint Denys^ qai avait porté sa tête entre ses mains depuis Paris jusqu'au Tiilage de son nom^ elle répondit : a II n'y a que le premier pas qui coûte. » Elle appelait bien durement Mlle de Lespinasse : « la muse de V Encyclopédie, p

On rencontre chez elle deux amis assidus^ Pontde-Veyle et le président Hénault. Pont-de-Veyle^ qui le fut plus de cinquante ans^ peu aimable^ parlant peu y mais excellent à tourner des compliments à queue d'épigramme^ et à faire des parodies qu'il adaptait à des airs de danse. Walpole parle d'une de ces parodies qui était fort indécente ; mais , ajoutet*il ^ « il est si vieux et la chante si bien , qu'on lui permet de la faire entendre dans les meilleures compagnies. B On connaît, sur son intimité avec M"* du Deffand^ l'anecdote qui est précieuse :

Qu'on se représente M** du Defland^ aveugle^ assise au fond de son cabinet^ dans ce fauteuil qui ressemble au tonneau de Diogène, et son vieux ami Pont-de-Veyle couché dans une bergère près de la cheminée^ c'est le lieu de la scène. Voici un de leurs derniers entretiens : Pontde-Vcyle? — Madame. — Où êtes- vous? — Au coin de votre cheminée. — Couché les pieds sur les chenets^ comme on est chez ses amis? — Oui, Madame. — Il faut convenir qu'il est peu de liaisons aussi anciennes que la nôtre. — Cela est vrai. — Il y a cinquante ans? — Oui, cinquante ans passés. — Et dans ce long intervalle aucun nuage> pas même l'apparence d'une brouillerie. — C'est

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ce que j'ai toujours admiré. — Mais Pont-de-Veyle^ cela ne viendrait-il point de ce qu'au fond nous avons toujours été fort indifférents l'un à l'autre? — Cela se pourrait bien. Madame.

Il aurait été édifié là-dessus s'il avait deviné ce qui se passerait à sa mort. Le même jour, on vit son amie arriver chez M*"* de Marchais, où elle soupa en grande compagnie et fort bien. On lui paria d'abord de la perte qu'elle venait de faire. « Hélas! dit-elle, il est mort ce soir à six heures; sans cela vous ne me verriez pas ici. »

Le président Hénault était timide devant elle. Quand il fut mort, elle n'était pas bien sûre qu'il l'eût jamais aimée. Grimm raconte une scène qui dut la faire réfléchir :

Les deux ou trois derniers jours de la vie du président, M*"* du Deffand était dans l'appartement du malade avec plusieurs de ses amis. Pour le tirer de son assoupissement, elle lui cria à l'oreille s'il se rappelait M"** de Castelmoron. Ce nom réveilla le président, qui répondit qu'il se la rappelait fort bien. Elle lui demanda ensuite s'il l'avait plus aimée que M"* du Defiand? Quelle différence! s'écria le pauvre moribond imbécile. Et puis il se mit à faire le panégyrique de M"* de Castelmoron, et toujours en comparant ses qualités aux vices de M"^ du Deffand. Ce radotage dura une demi-heure, en présence de tout le monde, sans qu'il fût possible à M"' du Deffand de faire taire son panégyriste ou de le faire changer de conversa-

ÉTUDE GÉNÉRALK. €HAP. X. 4 il

tion. Ce fut le chant du cygne^ il mourut sans savoir à qui il avait adressé un parallèle si véridique.

Le comte d'Harcourt : « Je l'aime beaucoup, mais à la manière dont on aime son chien : il vient chez moi, se campe dans un fauteuil; nous nous faisons des amitiés, nous ne nous disons rien, nous restons ensemble, et nous sommes contents Tun de Tautre. »

Le chevalier de Listenay : « Je le trouve un bon homme, doux, facile, complaisant; en fait d'esprit, il a à peu près le nécessaire, sans sel, sans sève, sans chaleur, un certain son de voix ennuyeux; quand il ouvre la bouche, on croit qu'il bâille, et qu'il va faire bâiller; on est agréablement surpris que ce qu'il dit n'e^t ni sot, ni long, ni bête; et vu le temps qui court, on convient qu'il est assez aimable. »

M. Necker. Elle lui reconnaît de l'esprit, plus qu'à sa femme; mais il n'aide point à développer ce qu'on pense : on est plus bête avec lui qu'on ne l'est tout seul ou avec d'autres.

La duchesse de Ghoiseul, qui veut être parfaite; c'est son défaut et le seul qu'elle puisse avoir. Il est fâcheux qu'elle soit un ange. Ailleurs on la trouve encore un peu trop métaphysique et abstraite.

Madame de Yilleroy, le tintamarre personnifié, un ouragan sous la figure d'un vent coulis.

La duchesse de Lauzun , un petit oiseau qui n'a encore appris aucun des airs qu'on lui sifQe; elle fait de petits sons qui n'aboutissent à rien; mais comme son plumage est joli, on l'admire, on la loue sans

443 ETDDKS SUll LB XTtll* SIÊCLB.

cesse; sa timidité plaît ^ son petit air effarouché intéresse.

La marquise de Boufflers, toujours troublée ; elle a toiyours Tair d'être surprise en flagrant délit.

Madame de Forcalquier^ honnête personne^ mais béte, entortillée^ obscure^ pleine de galimatias qu'elle prend pour des pensées.

Madame de Jonzac^ raisonnable^ mais froide. et commune; tout est conduite , ses propos y ses attentions.

Madame d'Aubeterre , madame de la Vallière , jabotant comme des pies.

La duchesse d'Aiguillon^ parlant comme une inspirée^ ne sachant presque jamais ce qu'elle dit; tout ce qu'elle veut conclure , c'est qu'elle est un grand esprit^ sa\'ante, brillante, etc.

Madame de Beauyau, passionnée pour la gloire^ et d'un courage indomptable contre le pouvoir arbitraire. Elle a de l'ascendant sur tout ce qui lenvironne , et sa place dans le paradis sera i la tête des dominations.

La maréchale de Broglie : a Elle a du trait, de Téloquence; mais elle a une yéhémence, une force, une autorité qui épouifante, qui atterre; ce sont des ouragans, des tempêtes; elle animerait douze corps comme le mien; enfin, je suis avec elle si frêle, si débile, si imbécile, que je me fais pitié. »

Madame Necker : « Elle a de Fesprit, mais il est d'une sphère trop élevée |K)ur que Ton puisse communiquer avec elle, n

ÉTUDE 6ÂMÉRALE. CHAP. X. 443

Nous voici au principal salon du xrui* siècle.

M"** Geoffrin, née en 1699, morte en 1777, est exactement la contemporaine de Voltaire, de Rousseau, de Buffon et de Montesquieu. Elle avait à la fois beaucoup d'esprit^ de goût, de bonté, de générosité et une grande fortune. En 1766^ les Mi' moires secrets en parlent ainsi : « Sa maison est le rendez-vous des savants, des artistes et des hommes fameux dans tous les genres. Les étrangers surtout croiraient n'avoir rien vu en France, s'ils ne s'étaient fait présenter à cette virtuose célèbre. » On la voit dans la plus grande amitié avec un souverain, avec Stanislas, roi de Pologne, qu'elle avait traité comme un fils et appelé de ce nom, du temps qu'il était à Paris comte de Poniatowski. Elle lui fait en 1766 une longue visite à Varsovie, presque toute la noblesse polonaise va au-devant d'elle; à la cour de Vienne elle est reçue avec la plus grande distinction : on fait trêve d'étiquette en son honneur; çn Russie, Catherine Tinvite à sa table. On en parla tout un été, et Grimm ne manqua pas de remarquer que le succès, qui justifie tout, fit taire les censeurs. Voltaire lui écrivit dans ce moment de grande faveur pour lui recommander ses protégés les opprimés, il en reçut cette réponse : « Soyez persuadé que j'ai la même horreur que vous pour le fanatisme et ses déplorables effets. Votre humanité, votre zèle m'inspirent une aussi grande vénération que la beauté de votre esprit, son étendue, Timmensité de ses connaiih

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sances me causent d'admiration. 0 Sa mise fut toujours discrète. « Toutes les femmes, disait le duc de la R., se mettent comme la veille; il n'y a que M"^ Geoffrin qui se mette comme le lendemain. » M"" Necker dit bien : « Elle fait de la vieillesse le but et non le terme de la vie. » Elle mourut d'un refroidissement auquel elle s'exposa imprudemment, confirmant^ dit Morellet^ par son propre exemple^ l'adage qu'elle avait souvent à la bouche : qu'on ne mourait jamais que de bêtise.

Elle avait bien de l'esprit. On connaît son root sur Trublet, qu'on appelait devant elle un homme d'esprit : « C'est une bête frottée d'esprit; à la vérité on lui a mis de cette écume partout. » Ceci est cruel sur le fermier général Bouret. On lui montrait sa superbe maison : « Avez-vous vu rien de plus magnifique 9 de meilleur goût? » Je n'y trouverais rien à dire répondit-elle^ si Bouret en était le frotteur. i» Elle disait du maréchal de Richelieu et de l'abbé de Voisenon : a Ces deux hommes-là ne sont que les épluchures des grands vices. » Quand on louait devant elle les vertus de quelques femmes dont la jeunesse avait été orageuse, elle se taisait, puis : a Je me tais, disait-elle, car je les ai vues poires; je suis comme ce paysan qui ne pouvait se résoudre à faire sa prière aux pieds de la nouvelle image d'un saint dont le bois portait peu auparavant des poires. i>

C'est elle encore qui, faisant des offres à Rulhièrc, pour qu'il détruisit son manuscrit sur la

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Russie^ comme Rulbière refusait au nom de son honneur, Técouta tranquillement et lui dit : « £n voulez-vous davantage? » Elle avait interrompu plusieurs fois le conteur d'une histoire peu piquante. Pour Tarrêter tout à fait, elle le pria de découper une poularde; et voyant qu'il tirait de sa poche un petit couteau^ elle lui dit : « Monsieur, pour réussir dans ce pays-ci, il faut de grands couteaux et de petites histoires. » Le piquant de son esprit est, comme M"' Necker Ta bien remarqué, à rendre des idées ingénieuses par des images triviales et pour ainsi dire de ménage. Cet esprit avait le ton bourgeois.

Elle avait la prétention qu'on trouve chez madame d'Epinay et facilement chez d'autres femmes, la prétention de deviner : ce qui va bien à la nature de l'instinct, dispense de donner des preuves et prévient les réfutations. Un jour qu'elle avait ainsi rencontré, « N'est-il pas vrai, dit-elle à Fontenelle, que j'ai souvent raison? » — «Oui, réponditril, mais vous l'avez trop tôt; » puis tirant sa montre et la regardant : « Votre raison est comme ma montre ; elle avance. »

Voici du bon sens vif et délicat : Mairan se trouvait embarqué dans une discussion philosophique avec madame la marquise du Châtelet sur les forces vives et mortes, et peu s'en fallut que le sage académicien ne se laissât engager tout de bon dans un combat en forme, lorsque madame Geoffrin lui dit : « Ne voyez-vous pas qu'on se moquera de vous si vous

tirez votre épée contre ua éyentail? » Cette réflexion arrêta tout court notre chevalier de Béziers^ et la dispute se passa en politesses et en galanteries.

Elle ne cédait pas ordinairement à sa malice^ et ses mots partent de son âme. Que ceci est charmant sur M. de Malesherbes ! On parlait un jour chez elle de la simplicité de caractère : « Tant de gens Tafléctent! dit-elle; mais M. de Malesherbes^ voilà un homme simplement simple. » Ceci sur les bavards : € En vérité^ je m'en accommode assez^ pourvu que ce soient de ces bavards tout court qui ne veulent que parler^ et qui ne demandent pas qu'on leur réponde. Mon ami FontenellC; qui leur pardonnait comme moi^ disait qu'ils reposaient sa poitrine ; ils me font encore un autre bien : leur bourdonnement insignifiant est pour moi comme le bruit des cloches^ qui n'empêche point de penser et qui souvent y invite. » Ce qui suit n'appartient qu'à elle et part d'une bonté que son ami n'avait pas au même degré : « Je voudrais^ disait-eUe de l'un d'eux^ que lorsqu'il me parle ^ Dieu me fit la grftce d'être sourde sans qu'il le sût; il parlerait et croirait que je l'écoute, et nous serions contents tous deux. » Elle ne pouvait souffrir, quand elle parlait à un enfant, les gens qui lui suggéraient les réponses : « J'aime bien mieux les sottises qu'il me dira que celles que vous lui dicterez. » C'était mieux chez elle que le plaisir de s'amuser de leurs naïvetés : « Je voudrais qu'on flt une question à tous les mal-

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heureui qui vont subir la mort pour leurs crimes : Avez-Yous aimé les enfants? Je suis sûre qu'ils répondraient que non. » Excellente femme qui^ dans les derniers temps de sa vie^ faisait cette confession à un ami : « Je sens avec plaisir qu'en yieillissant je deviens plus bonne, car je n'ose pas dire meUleurey parce que ma bonté tient peut-être à la faiblesse^ comme la méchanceté de bien d'autres. J'ai fait mon profit de ce que me disait souvent le bon abbé de SaintrPierre, que la charité d'un homme de bien ne devait pas se borner à soulager ceux qui souffrent^ qu'elle devait s'étendre aussi jusqu'à l'indulgence dont leurs fautes ont si souvent besoin; et j'ai pris comme lui pour devise ces deux mots : donner et pardonner, d

« Un peu semblable^ dit Marmonlel^ à cet Anglais vaporeux qui croyait être de verre, elle évitait, comme

autant d'écueils, tout ce qui l'aurait exposée au choc des passions humaines. » Aussi elle respectait les convenances établies, et ses contemporains lui rendent le témoignage qu'elle ne varia jamais sur ce point. Elle ne permettait pas à ses philosophes- de faire du scandale ; quand Helvétius eut donné son livre de YEsprit^ il dit à ses amis : a Voyons comme madame Geoffrin me recevra : ce n'est qu'après avoir consulté ce thermomètre de l'opinion que je pourrai savoir au juste quel est le succès de mon ouvrage. » Quand elle tomba malade^ elle se prépara à mourir selon les convenances, et laissa toute liberté à sa fille, madame de la Ferté-Imbault, qui détestait

les philosophes^ et interdit l'entrée à d'Alembert^ Marmontel, Morellet^ etc. « Ma fille, disait-elle spirituellement, est comme Godefroy de Bouillon ; elle a Youlu défendre mon tombeau contre les infidèles» » Pour éviter un scandale, on la voit faisant à Marmontel une leçon qui aboutit plaisamment. C'est madame Suard qui raconte :

Un jour Marmontel lui dit qu'il allait être parrain de Tenfant d'un de ses amis. Voilà un bel engagement, ditelle; je suis sûre que vous ne savez plus un mot de votre Pater et de votre Credo, qu'on va vous demander, et que vous ignorez aussi bien ce qu'il faudra répondre aux questions qu'on va vous faire. Il convient de son oubli absolu sur les prières, comme de son ignorance sur le reste. Jja crainte qu'il ne donnât un scandale au prêtre lui lit exiger de Marmontel, non-seulement de rapprendre son Pater et son Credd, mais de les lui répéter plusieurs fois, ainsi que sa réponse à toutes les questions qu'on lui ferait. Le jour du baptême arrive ; il part pour l'église, presque fier de l'idée qu'un homme qu*on appelait philosophe allait donner de sa catholicité. La première question que lui fait le prêtre est : Quelle est. Monsieur, votre paroisse? — Marmontel reste interdit et muet; c'était la seule question que M™*' GeofiTrin n'eût pas prévue, et Marmontel ne pouvait y suppléer.

Gomme elle ne voulait pas qu'il fût dit qu'elle avait des amis qui mouraient sans confession, et que la plupart de ceux ({u'elle voyait, dit la Harpe, n'avaient

pas de confesseur en titre, elle avait pour ces circonstances un capucin fort accommodant. Si quelques-uns résistaient, elle se chargeait de les réduire et en venait à bout.

Elle ne réussit pas à éviter entièrement les tracasseries : Palissot Tattaqua comme patronne des encyclopédistes. En 1767, Tabbé de Guasco, pour lui être désagréable, voulut imprimer des lettres de Montesquieu où il y avait des traits contre elle ; elle parvint à taire mettre des cartons aux endroits fâcheux.

D'Alembert , Thomas et Morellet ont fait chacun son éloge :

Elle observait, dit Morellet, tout rameublement des gens de lettres, tâchait de découvrir s'il manquait à Tun une pendule, à l'autre un bureau^ reconnaissait la place d'un meuble utile ; lorsqu'elle avait arrêté ses idées, elle était tourmentée du besoin de faire son présent. Elle a donné, vers i 760 , six cents livres de rente viagère à M. d'Alembert. Elle y a depuis ajouté mille huit cents hvres de rente viagère, dont il ne devrait jouir qu'après la mort de sa bienfaitrice. Enfin elle lui a fait remettre en mourant trois inscriptions formant une rente annuelle de quatre cents livres destinées à des œuvres de bienfaisance qu'elle-même a eu soin d'indiquer. Un grand mal d'yeux rendait Thomas incapable de suivre ses occupations; l'amitié de M"" Geoffrin saisit cette occasion pour le forcer d'accepter une rente viagère de douze cents livres. Elle y a joint depuis une somme de six mille livres.

Elle m'a donné, comme à M. d'Alembert et à M. Thomas, une rente viagère d'environ douze cents livres.

Tous les trois furent fidèles à sa mémoire , et l'honorèrent par un éloge public. Elle faisait une pension de mille écus à M"* de Lespinasse. Sa fille, en visitant ses comptes, après sa mort , trouva qu'elle avait bien dépensé cent mille écus pour soutenir VEncyclcpidie et ses dépendances.

Elle désirait du crédit, pour l'employer au service de ses amis : « Vous croyez , disait-elle à un des hommes qu'elle aimait le plus, que c'est pour moi que je vois des grands et des ministres? Détrompez-vous , je les vois pour vous et pour vos semblables, qui pouvez en avoir besoin/ Si tous ceux que j'aime étaient heureux et sages, ma porte serait tous les jours fermée à neuf heures , excepté pour eux. i» Elle avait fait graver sur des jetons ses deux devises favorites , Tune : « Ne laissez pas croître l'herbe sur le chemin de l'amitié , » l'autre : « L'économie est la mère de la libéralité. i»

Elle n'était pas bonne seulement pour les gens de lettres , elle l^tait pour tout le monde. Quand Fontenelle eut atteint quatre-vingt-dix ans , elle l'emmena chez le notaire faire son testament, pour que ses domestiques ne fussent pas frustrés , acceptant d'être exécutrice testamentaire. Ayant payé 40,000 livres des tableaux de Yanloo , que des étrangers désirèrent pour 50,000, elle envoya le surplus à la veuve. Elle envoya aussi de l'argent i un pauvre ouvrier de

ÉTCDB GÉNÉRALE. CBAP. X. Aol

Boucbardon , pour le consoler d'aToir cassé un des vases qu'elle a^ait commandés à son maître. Sa laitière la servait mal ^ on le lui fit observer. « Je le sais bien^ dit-elle ^ mais je ne puis pas en changer. — Et pourquoi, Madame! — C'est que je lui ai donné deux Taches. » Avec cela, elle avait les remerciements en aversion, disant qu'elle voulait se payer par ses mains , et faisant l'éloge des ingrats.

Un mal de la vieillesse est d'exagérer nos qualités. Un peu avant sa mort elle força Suard de recevoir trois ou quatre casseroles d'argent , et Thomas de recevoir une petite cassette de deux mille écus en or. Thomas dut avoir l'air de céder.

Ms GeofTrin n'était pas un virtuose. Il courait de bonnes histoires sur son compte. Soit malice, soit inattention, un homme qui lui prétait ses livres, lui donna plusieurs fois de suite le premier volume des Voyagea di« père Labbat. M. Geoffrin , dans la meilleure foi du monde, relisait toujours sans s'apercevoir de la méprise. « Gomment trouvez-vous , Monsieur, ces voyages ? — Fort intéressants ; mais il me semble que l'auteur se répète un peu. n II lisait avec beaucoup d'attention le dictionnaire de Bayle , en suivant la ligne des deux colonnes : a Quel excellent ouvrage s'il était moins abstrait! i> « Vous avez été ce soir à la comédie, M. GeofiTrin ? que donnait-on ? — • Je ne vous le dirai pas; je me suis empressé d'entrer , et je n'ai pas eu le temps de regarder l'affiche, p Un étranger , ne le voyant plus aux dîners de M"* Geoffrin , dit : a Qu'avez-vous fait, Madame, de ce pauvre homme

4t$2 ÉTVDE8 SUR LE XVIIl* SIÈCLE.

que je voyais toujours ici ^ et qui ne disait jamais rien? — C'était mon mari y il est mort. » Le marquis d'Argenson, qui lui attribue tous les soins du ménage^ lui prête plus de finesse qu'on ne lui en prêtait, et, parlant des conversations des dtners, je sais de bonne part^ ajoute-t-il , qu'il s'en amusait.

Cette madame de la Ferté-ImbauU, dont nous avons parlé, ne donnait pas dans la société des philosophes : elle avait à diriger l'ordre des LœfUurelm et des lAmpons. L'éditeur de Grimm nous a laissé. là-dessus cette note : a L'ordre des Lanturelus et des Lampons, dont l'idée est due au marquis de Croismare , fut d'abord institué pour se railler du parlement Haupeou. La mode exigea bientôt qu'on en fit partie. Des souverains briguèrent l'honneur d'y être admis. M*"* de la Ferté-lmbault , d'abord grande-maitresse, fut ensuite proclamée reine. Nous avons sous les yeux un brevet de l'ordre délivré en avril 1784, à la marquise de Blangy , par la Souveraine de l'ordre incomparable des LantureluSy protectrice des LamponSy Lampones et LamponelSy scellé d'un sceau à son effigie. Si l'on en croit Chamfort, M^'^Geoffrin disait de la reine sa fille : a Quand je la considère, je suis étonnée comme une poule qui a couvé un œuf de cane. • Il parait que cette dame était très-gaie ; Maupertuis disait de sa gaifé : « Elle durera longtemps, car elle n'est fondée sur rien. »

Ou rencontre chez madame Geofl'rin, d'abord l'ancien fonds de société de madame de Tencin. Fontenelle, là comme partout, ne se pressait jamais.

n'interrompait jamais, disait, à Toccasion, de ces mots qui faisaient fortune, ou, quand il fut, à la fln de sa Vie, devenu trop sourd pour être au courant de la conversation, prenait des histoires étendues, comme les dragonnades, les querelles du jansénisme et du quiétisme, qu'il suivait dans tous leurs détails. 11 se rencontrait avec Réaumur à faire sa cour à madame Geoffrin. A un moment il avait quatre-vingt-quinze ans, Réaumur n'en ayant que quatre-vingts, et il faisait semblant d'être jaloux de ce rival que madame GeofTrin appelait son Monsieur.

Helvétius, ici plus libre, jetant sur le tapis les questions qui l'occupaient, et, quand il les traitait, les traitant avec chaleur et abandon. Il faisait ses ouvrages en société, les écrivant ensuite avec une peine infinie.

Marmontel, familier de la maison, à qui Grimm s'adresse en idée : « Vos plaisanteries dans le monde ne sont pas de la première finesse ; vous riez un peu gros, mais enfin vous riez et vous êtes bon compagnon. »

Puis des personnages nouveaux :

D'Alembert, échappé à ses calculs, ne demandant qu'à se réjouir, faisant ses bons contes, ses facéties, et mimant au naturel.

Grimm, l'air assez haut et les façons assez impérieuses, qui le faisaient appeler M. le marquis, l'ambassadeur, le despote, le tyran, tyran le blanc (par allusion à son fard), mais l'homme d'un goût si

45i ÉTUDES SUR LE X ¥111* SIÈCLE.

éleyé, si délicat et si juste, qui a écrit la Correspondance.

Morellet, sincère, bienveillant, Tesprit actif, étendu et juste, né pour les argumentations de Sorbonne. Il s'est peint lui-même comme ceux qui ont parlé de lui le représentent : « On ne m'appelait que le bon Morellet. J'étais, comme je n'ai pas cessé de l'être, yiolent dans la dispute, mais sans que mon antagoniste eût à me reprocher les moindres injures. Ma cbaleur n'était que pour mon opinion et jamais contre mon adversaire; et je crachais quelquefois le sang après une dispute dans laquelle je n'avais pas laissé échapper une seule personnalité.

Thomas, « d'une gravité douce, mais recueillie et silencieuse, souriant à peine à l'enjouement de la conversation, sans y contribuer jamais. »

Raynal, ami de tous par la bonté de son âme et l'aménité de ses mœurs, mais ne connaissant guère que le monologue et le faisant un peu long. Le prince de Ligne goûtait peu son commerce : a Quel homme pesant que ce Raynal? Il racontait régulièrement deux fois de suite la même anecdote qu'on savait d'ailleurs , et il ne faisait entre ces première et deuxième narrations que frapper de deux doigts bien secs sur une table en disant : Cest joli, je ne sah pas si Van en sent toute la finesse. Il avait été jésuite à Pézenas, et avait quitté la ville et la société pour prêcher à Paris, a Je ne prêchais pas mal, disait-îl> mais j'avais un assent dé tous les diables. »

ÉTUDE GÉIIÉRALB. CHAP. X. 45S

SainULambert^ poli et froide Fair assez dédaigneux, le tour d'esprit élégant.

D'Holbach; se contentant ici d'être un homme du monde^ instruit^ réser^é^ proportionnant sa couTersation à celui à qui il parlait.

Le chevalier de Chastellui^ officier-général dis^ tingué; savant sans morguej estimant au plus haut degré les talents ^ jouissant des succès des autres comme des siens^ assez incertain dans ses opinions, aimant la dispute pour la fixer, et disputant avec grâce, avec de certaines obscurités qui s'illuminaient parfois.

Le comte de Caylus, grand amateur des arts et protecteur des artistes, qui devaient reconnaître s<m autorité.

Une seule femme. M"* de Lespinasse, sachant également parler et écouter.

L'abbé de Saint-Pierre y vint un jour et s'y établit. Madame Geoffrin fut frappée de terreur; mais sTarmant de courage, elle finit par tirer parti de sa conversation.

On voyait aussi passer dans ce monde Gentil- Bernard et Voisenon. Buffon y parut; Morellet nous a conservé heureusement une de ces rencontres. Buffon, surtout en commençant, semait sa conversation de formes trivrales et populaires. Un jour, pour procurer à M"* de Lespinasse un bonheur qu'elle désirait vivement, madame GeoJEhrin invita Buffon à passer la soirée chez elle. « La conversation ayant commencé de la part de M^^* de Lespi-

456 ÉTUDES SUB LE XVIlt* SIÈCLE.

nasse, par des compliments flatteurs et fins, comme elle savait les faire, on vient à parler de Tari d'écrire, et quelqu'un remarque avec éloge combien M. de BufTon avait su réunir la clarté à Télévalion du style, réunion difficile et rare. Oh! diable! dit M. Buffon, la tête baute, les yeux à demi fermés, et avec un air moitié niais et moitié inspiré, oh! diable ! quand il est question de clarifier son style, c'est une autre paire de manches. Elle n'en revint pas, dit Morellet, de toute la soirée, v

Pour entendre Buffon, il fallait le laisser parler sur ses travaux, surtout lorsqu'il essayait l'effet de certains développements qui devaient paraître plus tard dans ses livres, comme la puissance de l'homme sur la nature et le tableau de la nature inculte ; alors se retrouvait l'enct^ntement du grand écrivain.

On voit paraître chez M"* Geoffrin, sans qu'il fût de la société privée, Rulhière, avec de la réserve, rapportée de sa profession de diplomate; redouté pour son ironie, il passait dans le monde comme un ayteur qui a déjà fait ses preuves sans avoir voulu donner toute sa mesure, quelque chose comme un grand homme en portefeuille.

Parmi les artistes. Carie Vanloo, sans culture intellectuelle; Vernet, assez gai, mais homme du commun; Soufflot, enfermé dans son art; Boucher, dont le langage rappelait les mœurs de son atelier; Lemoine, timide et modeste, parlant peu, même sur son art, le regard tout esprit et tout âme; Latour enthousiaste, « le cerveau déjà brouillé de politique et

ÉTUDB GÉNÉHALB. CHAP. \, 4S^7

de morale^ dont il croyait raisonner savamment^ et se trouvant humilié quand on lui parlait de peinture. »

Gomme société ordinaire d'étrangers : L'abbé Galiani^ avec ses jugements imprévus et ses contes. « Son rôle joué , il n'était plus de rien dans la société^ jusqu'à ce que son tour revint^ concluant à ^n aise 9 sans souffrir qu'on l'interrompit^ et si on voulait lui répliquer, s'échappant doucement dans la foule. » M""* Geoffrin rappelait sa petite chose.

Le marquis de Carraccioli, à un moment ambassadeur de Naples, avec sa physionomie épaisse qui, lorsqu'il parlait, s'illuminait de finesse, de gatté, d'originalité; au défaut du français, attrapant de son italien les expressions les plus pittoresques , très-bon dans les contes comme Galiani , et les animant du geste méridional. 11 avait été précédé en France par un homonyme de mauvaise renommée : les premières fois que ses amis le présentaient dans une maison, ils criaient de la porte : « Ce n'est pas lui, ce n'est pas lui. d II avait, dit M. de Lévis, de l'esprit •comme quatre, faisait des gestes comme huit et du bruit comme vingt; mais sa galté était si naturelle qu'elle n'incommodait personne, i» Gomme Galiani, il aimait beaucoup Paris. Quand il fut nommé viceroi de Sicile, le roi lui dit : a M. l'ambassadeur, je vous fais mon compUment, vous allez occuper une des plus belles places de l'Europe. — Ah ! Sire , répondit-il , la plus belle place de l'Europe est la place Vendôme. »

458 ÂTCDBS SUR LE XVIll* SIÈCLE.

Le comte de Creutz , ministre de Suède , parlant le français comme mi Français, sans compter les autres langues de TËurope et les langues savantes , doué de Tamour du beau dans tous les genres , de la passion du génie et de la vertu, et du don de peindre en traits de feu tout ce qui Tayait frappé.

Le baron de Gleichen^ envoyé extraordinaire du roi de Danemarck, parlant peu, habituellement, avait des mots fort heureux. Un jour qu'il entendait et qu'on lui vantait un morceau de musique difficile. » Ah ditil, je voudrais bien qu'elle fût impossible. « Lors du passage du roi de Danemarck à Paris, comme le baron entrait dans un salon nombreux , une dame lui

dit : « Monsieur le baron , votre roi est une tête

couronnée. Madame^ » répondit-il en Tinterrompant.

Parmi les étrangers de passage, tout ce qui avait un nom. David Hume mérite une mention à part nvint une première fois en France en 1734, et y resta jusqu'en 1737, un instant à Paris, plus longtemps à Reims et à la Flèche. C'est dans ces deux villes, surtout dans la dernière, qu'il prépara son Traité de la nature humaine. Les miracles du diacre Paris étaient encore dans toutes les bouches , et les jésuites de la Flèche cherchèrent à le convaincre de la vérité de plusieurs miracles qui s'étaient passés dans leur couvent; ce qui lui suggéra des réflexions sur les miracles en général. Ses ouvrages, lus ou traduits, à mesure qu'ik paraissaient, lui faisaient en France la plus grande réputation. On voit en 1761 la comtesse de Boufflers, l'amie du prince de Gonti , se

ttVWi GÉKÊBjUJS. CHAP. X. 459

prendre pour rhistorien inconnu d'une admiration passionnée et lui écrire sur le ton de l'enthousiasme :

* le ne sais point de termes qui puissent vous rendre ce que j'éprouve en lisant cet ouvrage. Je me suis attendrie, transportée, et l'émotion qu'il me cause est en quelque façon pénible par sa continuité. Il élève l'àme, il remplit le cœur de sentiments d'humanité et de bienfaisance. Il éclaire l'esprit, et en lui montrant la véritable félicité intimement liée à la vertu, il lui découvre parle même rayon le seul et unique but de tout être raisonnable. — 11 anime d'une noble émulation, il inspire l'amour de la liberté et instruit en même temps à la soumettre au gouvernement sous lequel on est obligé de vivre. — Vous êtes vraiment im peintre admirable. — Je crois avoir devant les yeux l'ouvrage de quelque substance céleste, dégagé des passions, qui, pour l'utilité, a daigné écrire les événements de ces derniers temps.— Vous montrez un philosophe parfait, un homme d'État , un historien plein de génie, un politique éclairé, un vrai patriote, etc.

La comtesse Tinvilait en même temps à venir en France. Il recevait de tous c&tés témoignages flatteurs et invitations pressantes ; il s'y rendit et arriva en France en 1763. Il y eut une réception au delà de tout ce qu'il avait pu rêver. La cour et l'aristocratie fêtaient l'auteur de l'iErfs^otre d'Angleterre, celui qui avait osé plaindre Charles 1*', et leur avait fait verser des larmes sur la mort de ce roi; les philosophes fêtaient l'auteur des Observations sur les miracles , de

460 ÉTUDES SUR LB XVIlf* SIÈCUS.

V Histoire naturelle de la religion , celui qui dans son histoire parlait durement de la superstition , et proposait à la morale et à la politique^ comme unique fin , Futilité de tous ; les économistes , ses Discours politiques, etc. Tout ce qu'il y a\ait de plus haut placé à la cour rivalisait de compliments et d'attention pour lui ; mais les femmes l'emportaient. M"^ de Pompadour. M"* de Ghoiseul à l'en^i donnaient le ton. M"** du Deffand résista à l'entraînement. Elle reportait un peu sur lui du mauvais vouloir qu'elle avait pour M*"* de Bouffiers. « 11 m'a déplu. Haïssant les idoles ; je déteste leurs prêtres et leurs adorateurs, p 11 fut tout de suite en pied chez les gens de lettres, n vit Buffon, Malesherbes^ Diderot, Crébillon^ Morellet, Helvétius, d'Holbach^ Hénault^ Raynal, Suard, la Gondamine , de Brosses , le plus intimement d'Alembert. cG'est^ ditGrimm^un excellent homme que David Hume; il est naturellement serein ; il entend finement^ il dit quelquefois avec sel^ quoiqu'il parle peu ; mais il est lourde il n'a ni chaleur^ ni grâce , ni agrément dans l'esprit^ ni rien qui soit propre à s'allier au ramage de ces charmantes petites machines qu'on appelle jolies femmes. Oh ! que nous sommes un drôle de peuple ! »

M"** d'Épinay raconte une bonne anecdote dont notre philosophe est le héros :

On lui avait destiné le rôle d'un sultan assis entre deux esclaves^ employant toute son éloquence pour s'en faire aimer; les trouvant inexorables^ il devait chercher le su-

ÉTl'Dfi GÉNÉRALE. fJlAP. X. 461

jet de leurs peines et de leur résistance; on le place sur un sopha entre les deux plus jolies femmes de Paris; .il les regarde attentiTement, il se frappe le ventre et les genoux à plusieurs reprises et ne trouve jamais autre chose à leur dire que : Eh hien ! Mesdemoiselles... Eh bieni vous voilà donc... Eh bienl vous voilà... vous voilà ici ?... Cette phrase dura un quart d'heure sans qu'il pût en sortir. Une d'elles se leva d'impatience : Ah ! ditelle^ je m'en étais bien doutée^ cet homme n'est bon qu'à manger du veau I Depuis ce temps il est relégué au rôle de spectateur et n'en est pas moins fêté et cajolé.

Horace Walpole était à Paris dans le même tenapsque Hume^ et parait avoir été un peu offusqué de la faveur de son compatriote. Il trouvait alors aux Français un goût détestable y témoin leur goût pour Hume et Richardson, le style de leur conversation solennel, pédantesque^ rarement animé, sinon par des disputes, il trouvait même qu'on ne riait plus; il leur disait à eux-mêmes qu'ils avaient emprunté à l'Angleterre ses deux choses les plus ennuyeuses, le Whist et Richardson. Il les trouva beaucoup mieux , quand il fut venu lui-même à la mode, lors de la lettre supposée du roi de Prusse à J.-J. Rousseau. U estimait fort M"* Geoffrin; il écrit en 1765 : « La première fois que je la verrai , je compte bien lui dire : a 0 sens commun, assieds-toi là. d

Gibbon vint une première fois à Paris en 1763, et vit beaucoup d'Alembert et Diderot. U n'était connu alors q le par des extraits de ses E$m$ mr Véludè de la

462 ÉTUMH SUB LB XVUl* SIÂCLB.

littérature. 11 retrouva là IP* Curchod (alors M"*' Née* ker)^ qu'il avait connue et aimée à Lausanne, et à laquelle il avait renoncé, craignant que M. Gibbon ne refusât son consentement. Elle le reçut avec beaucoup d'amitié, et M. Necker, sans crainte de cette ancienne passion , soupait avec eux , les laissait seuls et allait se coucher. Il dînait alternativement chez M"*Geoffrin, M"* du Boccage, Helvétius, qui lui fit beaucoup d'accueil, et d'Holbach. Dans son enchantement , il écrivait à sa belle^mère :

Ces connaissances dont je parle sont de celles chez qui, après avoir mangé, on passe la soirée. Quant aux soupers, j'y suis presque étranger, et je crois que je persisterai. Paris est divisé en deux classes, qui n'ont que peu de communication l'une avec l'autre. L'une, liée surtout avec les hommes de lettres , dine habituellement chez elle, aime à recevoir ses amis, et passe les soirées jusqu'à neuf heures environ, dans des conversations agréables et ins* tructives. L'autre, composée de ce qu'il y a de plus distingué, soupe en grandes sociétés et s'amuse à jouer, ou plutôt joue avec fureur, soit avant, soit après souper. Vous pouvez deviner aisément quelle est celle que je préfère. Certes, Madame, vous direz tout ce qu'il vous plaira de la frivolité des Français; mais je vous assure qu'en quinze jours passés à Paris> j'ai assisté à plus de conversations bonnes à retenir^ et vu plus d'hommes de lettres parmi les gens comme il faut, qu'il ne m'est arrivé à Londres dans deux ou trois hivers.

II revint à Paris en 1777, sur les pressantes invita-

ÈTUDB GÉENÈRALB. CHAP. X. 463

lions de M.^et de M"" Necker^ chez qui il était comme établi, et qui l'introduisirent dans la meilleure compagnie. Il écrivait encore : « Plus je vois Paris, plus je Taime. Le cours habituel de la société dans lequel je vis est facile, poli et agréable. » Walpole le présenta chez M""* du Deffand; il fut heureux de voir Buffon, et se disputa avec Mably, qui dans un grand dîner, vanta devant lui. Anglais, Texcellence de la république ; il discuta, Mably s'emporta.

Pour achever de se faire français , il voulut être galant, et un jour, dit M"* de Genlis, se jeta aux genoux de M"* de Grouzas (depuis M""* de Montolieu). La dame le repoussa , il restait à genoux, «t Mais , Monsieur , relevez- vous donc. — Hélas, Madame, je ne peux pas. » Le pauvre homme était trop gros. M"** de Crouzas sonne et dit au domestique : « Relevez M. Gibbon. »

Sterne est venu en France^ comme on sait, en 1767. Quelle étrange anecdote Garât a racontée de lui : « Arrêté un jour devant la statue de Henri IV , et en- Yironné bientôt de la foule rassemblée autour de lui par ses mouvements, il se retourne et leur crie : « Qu'avez-vous tous à me regarder? Imitez-moi tons. Et tous se mettent à genoux, comme lui, devant la statue. »

Garrick était reçu chez M""' Geoffrin.

L'apparition de Beccaria en France, en 1766, fut singulière : a Je l'invitai, dit Morellet, au nom de M. d'Alembert, de Diderot, d'Helvétius, du baron d'Holbach, de M. de Malesherbes, à venir passer quel-

464 BTUDBB SUR LE XVIll* SIÈCLE.

que temps avec des philosophes dignes de l'entendre et qui savaient l'apprécier. Il fut reçu avec tout Tempressentent imaginable dans toutes nos sociétés. Le baron d'Holbach^ Helvétius^ M"« Geoffrin, M"" Necker, M. de Malesberbes^ etc.^ l'accueillirent^ et nous ne savions d'abord quelle fête lui faire. Beccaria s'était arraché d'auprès d'une jeune femme dont il était jaloux. Il arrive sombre^ décontenancé^ concentré^ et on n'en peut pas tirer quatre paroles. Après avoir passé trois semaines ou un mois à Paris^ il s'en retourna seul. Revenu à Milan^ il a fait peu de chose et sa fin n'a pas répondu à son début ; phénomène commun parmi les gens de lettres d'Italie, qui ont un premier feu bien vif, mais qui, à vingt-cinq et trente ans^ se désabusent comme Salomon et reconnaissent que la science est vanité, sans avoir attendu d'être aussi savants que lui. »

Véri, l'ami intime de Beccaria, s'était partagé avec lui les questions qui intéressent le bien-être de l'humanité. Il fit meilleure mine en France que Beccaria, et garda des relations avec nos philosophes.

Gatti, médecin toscan, propagateur de l'inoculation, dicta à l'abbé Morellet les notes que celui-ci mit en œuvre dans 3on Mémoire. Trouvant la classification de Sauvages trop multipliée, il divisait simplement les maladies en deux classes : celles dont on ne meurt pas et celles dont on meurt.

Le salon de M""* GeofFrin fut ouvert depuis 1 748 au moins jusqu'en i 773, un espace de vingt-cinq ans. M"** Geoffrin né sortait jamais; elle avait deux diners

par semaine, un le lundi, l'autre le mercredi. Ledîner dn lundi était surtout pour les artistes qu'elle aimait, celui du mercredi pour les gens de lettres. Ce n'était pas la bonne chère qui attirait à ses dtners; c'était communément, dit un convive : a un poulet, des épinards, une omelette. Après nos dîners chez elle, dit Morellet, nous nous rendions souvent aux Tuileries, d'Alembert, Raynal, Helvétius, Galiani, Marmontel, Thomas, etc., pour y trouver d'autres amis, apprendre d'autres nouvelles, fronder le gouvernement et philosopher tout à notre aise. Nous faisions cercle, assis au pied d'un arbre de la grande allée, et nous abandonnant à une conversation animée et libre comme l'air que nous respirions. x>

Comment Madame GeolETrin tenait-elle son salon ? Grimm en i770 s'amuse à faire passer la circulaire suivante :

Mère Geoffrin fait savoir qu'elle renouvelle les défenses et lois prohibitives des années précédentes, et qu'il ne sera pas plus permis que par le passé de parler chez elle, ni d'affaires intérieures, ni d'athires extérieures, ni d'affaires de la cour, ni d'affaires de la ville ; ni d'affaires du Nord, ni d'affaires du Midi; ni d'affaires d'Orient, ni d'affaires d'Occident; ni de politique, ni de finances ; ni de paix, ni de guerre; ni de religion, ni de gouvernement; ni de théologie, ni de métaphysique; ni de grammaire, ni de musique; ni, en général, d'aucune matière quelconque ; et qu'elle commet dom Burigny, bénédictin de robe courte, pour faire taire tout le monde

466 ÉTUIIES tfDR LB XVIU* BlâCLB*

à eaufie de sa dextérité connue et du grand crédit dont il jouit^ et pour être grondé par elle, en particulier^ de toutes les contraventions à ces défenses. L'Église^ considérant que le silence^ et notamment sur les matières dont est question n'est pas son fort^ promet d'obéir autani qu'elle y sera contrainte par forme de violence.

U parait^ en effet ^ que ce salon était gouverné des* potiquement. Marmontel le confesse : a Avec son doux^ voilà quiêst 6ten^eUe ne laissait pas détenir nos esprits comme à la lisière. » Il était plus à Taise chez M^ Navarre qui, dit-il en son langage, savait tenir d'une main légère les rênes de la liberté. » Montesquieu , pour consoler l'abbé de Guasco renvoyé de cette so^ ciété, lui parle des tours qu'il a essuyés lui-même plus d'une fois.

Mais alors de quoi parlait-on? On causait; on disait comme on savait : « Un peu de chaque chose (1) et rien du tout, à la française ; » on y avait de l'esprit, on ne professait pas, personne n'y tenait la parole, chacun y avait son mot, et^ vu la prudence de la maîtresse de la maison, il fallait que le mot fût fin pour passer. Lorsque la conversation menaçait de dégénérer 9 M** Geoffrin disait doucemeni : a Voilà qui est bien, » et tout rentrait dans l'ordre. La conversation n'est ni une dissertation ni une discussion; c'est un art. De l'esprit et de la présence d'esprit, du tact, pour sentir ce qui peut et ce qui ne peut pas se

{\) Montaigne, Essais, i, 25.

ÉTUDE eÉKÉRALE. GBAP. X. 467

dire, de rabandon, comme d'honnêtes genfl qui s^amusent et mettent bonnement leur part dans un plaisir public. On ne vient pas dans un salon pour exposer sa science ou produire son éloquence : une chaise n^est pas une chaire ou une tribune; on n'est pas là dans son cabinet, pour suivre logiquement son idée; la conversation se meut autour de vous, il faut y être. On ne vient pas dans un salon pour disputer. Si quelqu'un a< cette manie, qu'il s'enferme avec un partner, et là s'escrime à son aise, mais avec cette agréable obligation de ne pas laisser passer un terme sans le définir et une opinion sans remonter à son principe et descendre à ses conséquences, on ne sortirait pas de l'école. Le monde n'est ni pour un seul ni pour deux, il est pour lui-même, et il a raison. La rudesse n'est pas de ce pays : il a ses lois, sans qu'il y paraisse, ses lois qui ne sont pas écrites, mais certaines du moins et sévères; elles exigent que dans cette petite société, comme dans la grande, chacun sacrifie quelque chose pour le bien de tous, qu'il sacrifie, non pas ses sentiments, mais l'expression trop dure de ces sentiments, par crainte de blesser des sentiments contraires. C'est la politesse. Enfin l'envie de briller est moins ennemie du monde, mais elle lui est ennemie : la conversation est un jeu aimable, et vous en faites une. étude; la conversation est un concert, et vous voulez qu'on n'entende que vous; la conversation vit comme l'amitié.

468 ÉTUDES SUR LB lYIU' SIÈCLE.

d'égalité; et tous dominez tout. On Ta bien dit, r«sprit consiste à en donner aux autres.

D'Holbacb ^ qu'on appelait le baron ^ parce qu'il était originaire d'Allemagne et avait eu une petite terre en ce pays^ n'était pas l'homme que ferait croire la réputation de ses livres. Tous ceux qui l'ont connu le représentent comme bon^ simple^ d'un commerce facile ; malgré quelques inconstances dans ses goûts et quelque humeur capricieuse ^ généreux, prévenant les besoins de ses amis avec la plus grande délicatesse, enfin faisant le plus noble usage des^ soixante mille livres de rente (|u'il possédait. Au milieu des hommes distingués qu'il recevait , il était lui-même un des plus instruits , sachant plusieurs langues de l'Europe, un peu les anciennes, connaissant les sciences physiques , ayant une excellente et nombreuse bibliothèque , une riche collection de dessins des meilleurs maîtres , d'excellents tableaux dont il était bon juge, un cabinet d'histoire naturelle qui contenait des morceaux précieux.

Cette maison et plus taid celle d'Helvétius étaient le rendez-vous de cette société, « composée en partie de la fleur des convives de madame Geoffrin et en partie de quelques têtes que madame Geoffrin avait trouvées trop hardies pour être admbes à ses dîners. » D'Alembert s'en tint éloigné ; à la fin il ne voyait presque plus Diderot. J.'J. Rousseau , d'abord de cette société, rompit ouvertement et avec bruit, lançant un trait cruel à Diderot; Buffon se retira avec plus de discrétion. Marmontel explique sa retraite

ÉTUDR GÉNÉRALE. CttAP. X* 469

par la crainte de se compromettre aTOC l'école encyclopédique , mal vue du roi , et peut-être aussi par l'impatience d'être traité là d'égal à égal, lui habitué ailleurs à une sorte de culte.

On trouve ici encore , avec les maîtres de maison, Raynal, Grimm» Morellet, Marmontel, ChasteUux, Galiani, Caraccioli, le comte de Creutz, Garrick, quelques-uns de plus que cbez madame Geoifrin. Dideroi était là chez lui. Garrick, qui y était assidu, observait au profit de son art. Quand il voyait Morellet disputer avec Diderot ou Marmontel, il se croisait les bras et les contemplait. Il faisait de la propagande pour Shakspeare, le louant et le commentant, voulait qu'on admirât, et s'il apercevait sur la figure de MoreUet, par exemple, un signe d'improbation , courait sur lui comme un furieux en l'appelant ficeneh dog, et s'obstinant à le convaincre.

Duclos, après dîner, la tête un peu échauffée par le vin, et l'esprit singulièrement excité, se donnait alors toute liberté de hardis propos. Senac de Meilhan l'a entendu dire un jour, en parlant du lieutenant de pblice : « Je tirerai ce drôle-là de la fange pour le pendre dans l'histoire. » D'Alembert disait de lui que, dans un temps donné, personne n'avait plus d'esprit. Duclos disait de lui-même, comme on sait : Mon talent à moi c'est l'esprit. A la fin de sa vie, il remplaçait les traits par les anecdotes, dont il avait un grand fonds.

Le mar({uis de Groismare, l'aimable marquis. 11 raillait agréablement Diderot, qui disait de cette rail-

lerie qu'elle \ol(îgeait sur sa toison^ comme une flamme légère, sans la brûler. Madame d'Epinay disait de lui : « Il est aux riens de la société ce que l'abbé (Galiani) est à la philosophie et à Fadministration. »

La Gondamine, Boulanger, Saurin, Suard, Condiliac, Turgot, Colardeau, Tair timide et triste ; DamilayiHe, qui en 1767 avait fait son chef-d'œuvre YHofinéteté théologique, pour venger Marmontel de Riballier et de Cogé. D'Holbach l'appelait le gobe» mouche de la philosophie ; des savants dans les sciences naturelles : Barthës, Rouelle, Venelle, Roux, Darcet.

Parmi les étrangers de passage. Hume, Sterne, Wilkes, lord Shelburne, Beccaria, Veri, Gatti, Franklin, Priestley,

Wilkes, réfugié en France de 1764 à 1768, y fit une très-grande sensation. Son éloquence de publiciste et fa lutte contre le ministère attiraient sur lui tous les regards. Une aventure romanesque que Diderot raconte {]" décembre 1763), servait à le mettre sur up très-bon pied.

Dans le salon de d'Holbach toutes les opinions se produisaient librement : beaucoup de discussion, point de dispute. Quelquefois un seul exposait sans interruption ses idées; d'autres fois c'était un combat singulier en forme. En philosophie, en religion, en politique, chacun avait son avis; on ne s'entendait guère que sur une liberté générale de penser et de dire, par un amour commun des exercices d'esprit

ttVDt GiNÉRALC. CHAP. X. 471

et par une matueHe tolérance. Horellet, théiste fer- ▼ent^ discntant avec son opiniâtreté contre un des hommes de cette société^ lui écrivait : < Monsieur et cher athée^ etc. » Quant à la liberté d'indécence^ Morellet atteste qu'il n'y en avait point; mais il est probable qu'à la campagne, entre soi, on était plus à son aise. Là Diderot, un jour de pluie, improvisait son article Sarrcwm de TEncyclopédie (5 octobre 1759], au milieu des causeries de salon et des propos étranges de M"^ d'Atne, la belle-mère de d'Holbach. Le maître de la maison, a un satjTe gai, piquant, indécent, « donnait le ton, et si la conversation, échauffée par Diderot, s'élevait un peu, on entendait dans ce concert, « le mot dissonnant du baron, p

D'Holbach recevait régulièrement le dimanche et le jeudi. Au Grand-Val (à deux lieues et demie de Charenton], dans les beaux jours, on entremêlait les dtners de promenades philosophiques en pique* nique sur les bords de la Seine, le plus souvent à Saint-GIoud, à la recherche du meilleur poisson; car le régal de ces jours-là était une matelote. On allait en bateau, et on revenait le soir à pied par le bois de Boulogne.

n faut tout dire. Pour ces dtners philosophiques, d'Holbach avait grande chère et un excellent cuisinier. On l'appelait a le maître d'hôtel de la philosophie. D Lorsque le maître d'hôtel, pour établir ses entants, eut réformé sa cuisine, il parait que plusieurs philosophes désertèrent. Ainsi le voulait la nature.

Alt ÉTUDB8 «OE LB XVUl* ftlÉGIil.

Helvétius ayait ses mardis. Ce terrible HeWétius; qui a fait rhomme si peu aimable, était ^ à ce que disent tous les contemporains, l'homme le plus facile à \iTre et excellent « H avait^ dit entre autres H** Suard^ l'abandon de la jeunesse, la filtre à la fois belle et charmante par l'expression de la plus aimable bienveillance. » Quoique composées environ des mêmes personnes^ la maison de d'Holbach et celle d'Helvétius n'avaient pas la même physionomie. Morellet en dit les raisons. D'Holbach était tout à tout le monde, et sa femme qui n'aimait pas la philosophie, se tenant dans un coin sans rien dire, ou causant avec quelqu'un de ses familiers, n'empêchait rien; tandis que madame Heivétius, avec les mêmes sentiments, t belle, d'un esprit original et d'un naturel piquant, dérangeant fort les discussions philosophiques en attirant auprès d'elle les gens qui lui plaisaient le plus, et ce n'étaient pas les pires, brisait un peu la société. » Helvétius, de son c6té, préoccupé de quelque question, prenait à part im de ses convives, et le mel^ tait sur cette question même.

On s'amusait chez les ^ihilosophes. On appelait la sortie des évêques contre les philosophes le point d'orgue des évêques. On racontait des anecdotes comme celle-ci :

Quand Tarchevèque de Paris eut donné son mandement contre Béliioire et la tolérance, un bon bourgeois de Paris l'ayant entendu lire au prône, en parla à sa femme

*TVDB GÉNÉRALE. CHAP. X. 473

et à BM enfonts à dîner. On a lu^ leur dit-il, un mandement de Mgr rarchevèque. — Et, qu'est-ce que dit Mgr l'archevêque f — Mais, autant que j'ai pu comprendre, il dit que toutes les religions sont également bonnes.

^ On sentait bien qu*on abusait de certains mots, mais on se défendait ingénieusement :

Le curé d'un pelit Tillagelisait l'évangile du jour avec un missel tout vermoulu : à chaque mot que lui dérobait un trou de vermoulure, il substituait le mot Jésus. Après la messe, le seigneur du village lui dit : M. le curé, il me parait qu'il est plus parlé de Jésus dans l'Evangile d'aujourd'hui que dans celui des autres jours; du moins le mot de Jésus s'y trouve bien souvent. — Monsieur, lui répond le bon curé, en tout cas, ce mot-là en vaut bien un autre. Lecteur, {e suis ce bon curé, et ce conte est mou histoire. On trouvera peut-être les mots d'humanité, de bienfaisance, de justice, de vertu, d'honnêteté, trop prodigués dans ce recueil : lecteur, ces-mots là en valent bien d'à unes.

Chez d'Holbach et chez Helvétius, un personnage fêté, adoré, était Galiani. Il avait des idées rares. Il disait :

Il y a trois sortes de raisonnements ou plutôt de résonnements : raisonnements de cruches, ce sont les plus ordinaires; raisonnements de cloches, comme ceux de Jacques -Bénigne Bossuet, évèque de Heaux, ou de

474 ÉTUDBS SUR LE XVIU* SIÈCUS.

J.-J. Rousseau; enfin raifionnements dlioinmes, comme oeux de Voltaire, de Buffon, de Diderot. Il prétend, rapporte Diderot, que l'histoire n'est qu'une répétition périodique des mêmes faits, sous d'autres formules ou ma-» nières de parler. Vous souvenez-vous du jour où nous entretenant d'Orphée, il disait que ce missicmnaire d'Egypte avait reçu la couronne du martyre par les mains des femmes thraces, et, à l'occasion du voyage des trois philosophes grecs à Rome, que ce fut alors que le jésuite Carnéade prêcha le probabilisme devant l'archevêque Caton, janséniste.

Son traité d'éducation mérite bien d'être cité:

Mon traité d'éducation est tout fait; je prouve que l'éducation est la même pour l'homme et pour les bêtes; elle se réduit toute à ces deux points : apprendre à supporter l'injustice, apprendre à souffrir l'ennui. Que faiton faire dans un manège à un cheval? Le cheval lait naturellement l'amble, le trot, le galop, le pas, mais il le fait quand bon lui semble et selon son plaisir; on lui apprend à prendre ces allures malgré lui, contre sa raison (voilà l'injustice), et à les continuer deux heures (voilà l'ennui). Ainsi, qu'on fasse apprendre ou le latin, ou le grec, ou le français à un enfant; ce n'est pas l'utilité de la chose qui intéresse ; c'est qu'il faut qu'il s'accoutume à faire la volonté d'autrui (et s'ennuyer), et à être battu par un être né sou égal (et souffrir). Lorsqu'il est accoutumé à cela, il est dressé, il est sociable; il va dans le monde, il respecte les magistrats, les giinistres,

BTCDE GÉNÉRALE. CHAP. X. 475

Iqs rois (et ue s'en plaint pas); il exerce les fonctions de sa charge, et il est à son bureau ou à Taudience, ou au corps-de-garde^ ou dans rœil-de-bœuf, et bâille et reste là, et gagne sa vie. S'il ne fait pas cela il n'est bon à rien dans Tordre social. Donc l'éducation n'est que l'élaguement des talents naturels pour donner place aux devoirs soeiaia.

U avait de jolis mots, comme celui-ci sur Dorai, qui ornait toutes ses petites productions d'estampes et de vignettes en taille-douce: « U se sauve du naufrage de [dancbe en ^planche. » Mais où il excellait c'était dans l'apologue. Nous en avons déjà rapporté un ; en voici un autre des plus piquants que Diderot nous a heureusement conservé :

Il s'agissait entre Grirom et M. le Roi du génie qui crée et de la méthode qui ordonne , Grimm détestait la méthode ; Galiani les interrompit comme ceci :

0 Un jour au fond d'une forêt , il s'éleva une contestatation sur le chant entre le rossignol et le coucou. Chacun prise son talent. Quel oiseau, disait le coucou, a le chant aussi facile , aussi simple , aussi naturel et aussi mesuré que moi? — Quel oiseau, disait le rossignol, l'a plus doux, plus varié, plus éclatant, plus léger, plus touchant que moi ?

Le coucou. — Je dis peu de choses , mais elles ont du poids , de l'ordre et on les retient.

Le rossignol. — J'aime à parler, mais je suis toujours nouveau et je ne fatigue jamais; j'enchante les forêts, le

476 ÉTI;DE8 SUR LE XVIII* «ItCLE.

COUCOU les attriste. Il est tellement attaché à la leçon de sa mère , qu'il n'oserait hasarder un ton qu'il n'a point appris d'elle. Moi , je ne connais point de maître , je me joue des règles ; c'est surtout lorsque je les enfreins qu'on m'admire. Quelle comparaison de sa fastidieuse métliode avec mes beaui écarts!

Le coucou essaya plusieurs fois d'interrompre le rossignol; mais les rossignols chantent toujours et n'écoutent point, c'est un peu leur défaut. Le nôtre, entraîné par ses idées, les suivait a\ec rapidité, sans se soucier desréponses de son rival. Cependant, après quelques dits et contredits, ils convinrent de s'en rapporter au jugement d'un tiers animal. Mais où trouver ce tiers également instruit et impartial qui les jugera? Ce n'est pas sans peine qu'on trouve un bon juge. Il vont en cherchant un partout.

Us traversaient une prairie, lorsqu'ils aperçurent un âne des plus graves et des plus solennels; depuis la création de l'espèce, aucun n'avait porté d'aussi longues oreilles : Âh ! dit le coucou en le voyant , nous sommes trop heureux ; notre querelle est une affaire d'oreilles , voilà notre juge , Dieu le fit pour nous tout exprès.

L'âne broutait, il n'imaginait guère qu'un jour il jugerait de musique, mais la providence s'amuse à beaucoup d'autres choses. Nos deux oiseaux s'abattent devant lui, le eomplimentent sur sa gravité et sur son jugement, lui exposent le sujet de leur dispute, et le supplient trèshumblement de les entendre et de décider; mais Tàne détournant à peine sa lourde tète, et n'en perdant pas un coup de dent, leur fait signe de ses oreilles qu'il a faim, et qu'il ne tient pas au|ourd'hui son lit de justice. Les oi»

ifODB OÉNiftALB. GBAP. X. 477

•Mux iiwifttiit, Tàne continue de brouter; en broutant , ion appétit s'apaiae. 11 y avait quelques arbres plantés sur la lisière du {«é; eh hmi, leur dit-il y allez là, je m'y rendrai ; vous chantetei, je digérerai , je vous écouterai , et puis je vous en dirai mon avis. Les oiseaux vont à tire d'ailes et se perchent. f/Ane lessuit^ de Tair et du pas d'un président à mortier qui traverse les salles du palais; il arrive, il s'étend à terre, et dit : G)mmenoez,laC!ourvotts écoute.

Le oouoou dit : Monseigneur, il n'y pas un mot à perdre de mes raisons. Saisisseï bien le caractère de mon chant, et surtout daignez en observer l'artifice et la méthode ; puis se rengorgeant et battant chaque fois des ailes, il chanta coucou , coucoucou, coucou , coucoucoucou, coucoucou, coucou ; et, après avoir combiné cela de toutes les manières possibles , il se tut.

Et le rossignol, sans préambule, déploie sa voix , s'élance daus les modulations les plus hardies, suit les chants les plus neufs et les plus recherchés ; ce sont des cadences ou des tenues & perte d'haleine : tantôt on en» tendait le son descendre et murmurer au fond de sa gorge, comme l'onde d'un ruisseau qui se perd sourdement entre des cailloux; tantôt on l'eatendait s'élever, se renfler peu à peu , remplir l'étendue des airs et y demeurer comme suqwndu; il était successivement doux, léger, brillant, pathétique, et quelque caractère qu'il prit, il peignait ; mais son chant n'était pas lait pour tout le monde.

Emporté par son enthousiasme, il chanterait encore ; mais l'âne, qui avait d^à bAillé plusieurs fois, l'arrêta et lui dit : Je me doute que tout ce que vous avez chanté

478 ÈTuen sim lb .xnir siicuc.

là e»t fort beau; mais je n'y entends rien; cela me parait bisairre. brouillé > décousu ; vous êtes peut-être plus savant que votre rivale mais il est plus méthodique que vons^ et j'en suis moi pour la méthode.

Et F abbé ^ s'adressant à M. le Roi ^ et montrant Grîmm du doigt : Yoilà, lui dit-il , le iDfisignol ; vous êtes le eouoou; et moi je suis T&ne qui vous donne gain de cause; bonsoir.

lies contes de l'abbé sont bons^ mais il les joue supérieurement. On n'y tient pas. Vous auriez ^op ri de lui voir tendre le cou en l'air et foire la petite voix pour le rossignol, se rengorger et piBudre le ton rauque pour le coucou , redresser ses oreilles et imiter la gravité bête de l'âne j et tout cela naturellement et saos y toucher. C'est ce qui est pantomime depuis la tête jusqu'aux pieds.

M. le Roi prit le parti de louer la faible et d'en rire.

Galkni avait pour Paris une passion véritable :

Oui , Paris est ma patrie; on a beau m'en exiler^ j'y retonBJ^erai. 11 ne s'agit pas de mon plaisir seul, il s'agit de ma vie Je sens et j'éprouve tous les jours davaoti^ qu'il m'est impossible de vivre hors de Paris. Ici (il parie ds Naples), on ne dispute de rien, pas même de religion* Ah 1 mon cher Paris l que je te regrette! — Les plantes se dénaturent en changeant de sol, et moi j'étais une plante parisienne. Lire tout seul, saos avoir à qui parler, avec qui disputer, ou briller, ou écouter, ou se faire écouter, c'est impossible. L'Europe est morte pour moi. On m'a mis à la Bastille. J'appartiens au régne végétal.

BTiniB GÀNâRALB. OHAP. X. 479

La fleule i«ute que j'aie commise , c'est celle que je n'ai pas faite ^ de naître Napolitain.

U appellait Paris le café de rEurope. Il rappelle le mot de Sterne :

il vaut mieux mourir à Paris que vivre à Naples.

Aussi les Français lui rendaient justice ; Grimm dit de lui :

Ce petit ètre^ né au pied du mont Vésuve^ est un vrai phénomène. U joint à un coup d'oeil lumineux et profond une vaste et solide érudition^ aux vues d'un homme de génie Tei^ouement et les agréments d'un homme qui ne cherche qu'à amuser et à plaire. C'est Plalon avec la verve et les gestes d'Arlequin.

Et à un moment, il s'écrie, dans an transport d'affection :

Pardonne-moi, 6 charmant et lumineux NapoUHn, de favoir qualifié d'étranger 1 non, tu ne seras jamais étranger parmi nous ; j'espère, pour l'honneur de la philosophie et du Uen sacré de l'amitié, qu'il ne se fera jamais un bon dîner parmi les frères sans que nous nous rappelions, en sanglotant, tes contes et leur sens philosophique et profond.

Ces gens d'esprit ne se croyaient pas obligés d*en avoir toujours. BnfTon s'amusait a raconter qu'une

i80 BTLDBS tUB LK IVIIl* SltGLB.

dame désirant yoir une assemblée de beaux esprits, rayait prié de lui procurer ce bonheur. Il TinTila i diner. On parla de ce qui se présenta^ du vin et de la chère. Au second service, la dame déconcertée s'adresse à son hôte : « Quand donc ces messieurs comitienceront-ils? »

Mademoiselle de Lespinasse a tenu un salon considérable au xvin* siècle. Elle était fllle naturelle de madame d'Albon, qui ne voulut jamais la recoor

naître , et de qui elle ne voulait jamais recevoir au-

cun bienfait. Par testament^ elle se trouva en poasession d*une rente viagère de 300 francs. Madame d'Albon, mourante, lui confia la clef d'un bureau où elle avait une somme d'argent assez considérable, lui ordonnant de la garder pour elle. Cette fllle , qui avait passé sa jeunesse avec M. d'Albon, n'hésita pas un seul instant; elle mena M. d'Albon au bureau, lui en donna la clef, et lui remit tout l'argent qui y était. » Madame Geoffrin lui fit plus tard une rente de mille écus.

EI|^ s'éprit d'abord pour M. de Mora , un jeune gentilhomme espagnol du plus haut mérite, qui mourut en l'aimant et croyant encore être aimé d'elle, puis pour Guibert, d'une passion qui la consuma. Elle habitait avec d'Alembert, qui était son fidèle ami et serviteur :

Il n'y a point, dit Grimin, de malheureux savoyard à Paris, qui fasse autant de courses, autant de commissions fatigantes, que le premier géomètre de l'Europe, le chef

ÈTtTBB GÉlfÈBALE. CHAP. X. 481

de la secte encycIopMique^ le dictateur de nos académies, le philosophe qui eut Thonneur de refuser la gloire d^élever l'héritier du plus vaste empire, n'en faisait tous les matins pour le service de M"* de Lespinasse; et ce n'est pas encore tout ce qu'elle en osait exiger. Réduit à être le confident de la belle passion qu'elle avait prise pour un Jeune espagnol, M. de Mora, il était chargé de tpus les arrangements qui pouvaient favoriser cette intrigue ; et, lorsque son heureux rival eut quitté la France, c'était lui qu'on obligeait d'aller attendre, au bureau de la grande poste, l'arrivée du courrier, pour assurer à la demoiselle le plaiinr de recevoir ses lettres un quart d'heuro plus tôt, etc.

Il la regretta sincèrement; il confiait à madame Suard que depuis la perte de son amie, il lui avait écrit plusieurs fois, et lui avait parlé comme si elle |K>uvail l'entendre encore.

Elle était entrée en 4754, comme dame de compagnie chez madame du Deffand, où elle resta dix années. La séparation fut orageuse : depui^ longtemps elle avait l'imprudence de recevoir les amis de sa maîtresse avant l'heure où ils descendaient au salon; madame du Deffand le sut un jour, en fut extrêmement irritée, et congédia durement mademoiselle de Lespinasse, que les amis accompagnèrent. Elle recevait tous les jours de cinq à neuf heures; une irrégularité était un événement; elle avait subordonné tout le reste de sa vie à cette réception. On lit dans la circulaire de Grimm : « Sœur de

48S irUDES SUR LE IVlll* SIECLE.

Lespinasse fait saToir que sa fortune ne lui permet pas d'offirir ni à dîner ni à souper, et qu'elle n'en a pas moins envie de recevoir chez elle les frères qui voudraient y venir digérer. » « On était sûr de trouver chez elle^ rapporte Grimm, des hommes choisis de tous les ordres de TEtat, de TËglise, de la r«our^ des militaires, des étrangers et les gens de lettres les plus distingués. »

Grimm lui a rendu ce témoignage :

Sans fortune y sans naissance , sans beauté , elle était parvenue à rassembler chez elle une société très-nombreuse y très-variée et très-assidue. On n'eut jamais plus de talent pour la société ; elle possédait dans le degré le plus éminent cet art si difficile et si précieinc de faire valoir l'esprit des autres , de Tintéresser et de le mettre en jeu sans aucune apparence de contrainte ni d'effort. Elle savait réunir les genres d'esprit les plus différents y quelquefois même les plus opposés ; sans qu'elle y pvût prendre la moindre peine, d'un mot jeté adroitement, die soutenait la conversation, la ranimait et la variait à son gré. 11 n'était rien qui ne parût à sa portée, rien qui ne parût lui plaire et qu'elle ne sût rendre agréable aux autres ; politique , religion , philosophie, contes, nouvellefi, rien n'était exclu de ses entretiens, et gr&ce à ses talents, la plus petite anecdote y trouvait le plus naturellement du monde la place et l'attention qu'elle pouvait mériter. On y recueillait les nouveautés de tout genre et dans leur primeur, la conversation générale n'y languissait jamais « et , sans rien exiger , on faisait <les à parft a«and on le

ÉTODE GÉNÉRALE. CHAP. X. 4S3

Jugeait à propos ; mais le génie de M^ de Lespinasee était présent partout , et on eût dit que le charme de quelque puissance invisible ramenait sans cesse tous les intérêts particuliers yers le centre commun.

Marnpiontel , la Harpe , en parlent de même.

Gbez M^ de Lespinasse^ avec son ami d'Alembert^ ce sontGrimm^ Ghastellux, Morellei, Saint-Lambert^ Marmontel, CSondillac, Turgot, etc. Ce cercle était, en général ^ formé de gens qui n'étaient |)oint liés ensemble; « elle les avait pris çà et là dans le monde, mais si bien assortis, que lors(iu'ils étaient là, ils s'y tronnraient en harmonie, comme les cordes d'un in* strument monté par une habile main ; je pourrais dire qu^elle )ouait de cet instrument avec un art qui tenait du génie. » Elle savait animer et modérer la conversation , jeter des questions à débattre , varier Tentretien ; elle-même discutait quelquefois dans un langage où passait un peu de sa passion intérieure; on badinait aussi, et d'Alembert donnait le ton. Ce prodige se répétait tous les jours durant quatre heures de conversation , sans langueur et sans vide. Tous ceux qui parlent d'elle, parlent avec admiration de sa bienséance parfaite , des grâces de son esprit et de celte chaleur d'âme qui, perçant par intervalles, lui attachait tous ceux que son esprit charmait.

Madame d'Epinay, fille d'un homme de condition, mais de fortune médiocre , tué au service du roi , mariée, en récompense des services de son père, avec un homme très-riche> à qui elle apportait une

484 KTUDC8 SOR iZ XTUI^ SriffiUE.

place de fermier général , eut d'abord l'existence la plus brillante; mais sa fortune et son bonheur furent promptement compromis par le caractère de son mari. Comme le lui écrivait une aroie^ « elle était attachée à Taile d'un moulin à \ent. » Son beau-père lui- même ) voulant assurer son existence, exigea (|u'elle se fit séparer de lui. Elle connut Rousseau dans ses premiers temps, et plus tard s'attacha à Grimm , qui lui resta attaché vingt-sept ans, et après sa mort lut rendit témoignage. « Un des traits les plus marqués de son caractère, c'était une constance, une énergie de résolution qui l'emportait sur toutes les faiblesses de IHiaUtude, sur tous les emportements de la plus vive sensibilité, et suppléait même, pour ainsi dire, aux forces et au courage épuisés par une longue suite de chagrins et de souffrances, a D'une santé déplorable, dans les dix dernières années, elle ne soutenait sa vie qu'à force d'opium; ni son activité ni son humeur ne changèrent, rien ne paraissait au dehors.

Ce qui distinguait particulièrement son esprit, c'était une droiture de sens fine et profonde. Elle avait peu d'imagination ; moins sensible à rélégance qu'à l'originalité , son goût n'était pas toiyours assez sûr, assez difficile ; mais on ne pouvait guère avoir plus de pénétration , un tact plus juste, de meilleures vues, avec un esprit de conduite plus ferme et plus adroit. Sa conversation se ressentait un peu de la lenteur et de la timidité naturelle de ses idées; elle avait même une sorte de réserve et de sèche-

ÉTIDK GàKÈBALE. GIIAP. X. 185

resBe^ mais qui ne pouvait éloigner ni l'intérêt ni la confiance. Jamais on ne posséda si bien peut-être l'art de faire dire aux autres sans effort^ sans indiscrétion , ce qu'il importe ou ce qu'on désire de savoir. Rien de ce qui se disait en sa présence n'était perdu y et souvent il lui suffisait d'un seul mot pour donner à la conversation le tour qui pouvait l'intéresser davantage. Sa sensibilité était extrême^ mais intérieure et profonde; à.force d'avoir été réprimée^ elle n'éclatait plus que faiblement. Au-dessus de tous les préjugés ^ personne n'avait mieux appris qu'elle ce qu'une femme doit d'égards à l'opinion publique y même la plus vaine. Elle ne manqua Jamais de recevoir les sacrements de la meilleure grâce du monde.

Elle fut en relation avec Voltaire, Rousseau, Buffon, d'Alembert, Diderot, Griram, Saint-Lambert, RîcliardsoD, et l'abbé Galiani, avec qui elle eut une longue correspondance.

A l'âge de trente ans, en 17S6, elle fit son portrait, dont nous donnons ici quelques traits avec les remarques de Grimm :

Je ne suis point jolie. Je ne suis cependant pas laide. (Elle avait de très-beaux yeux et des cheveux parfaitement bien plantés qui donnaient à son front une physionomie fort piquante.) Je suis petite , maigre , très-bien faite , j'ai l'air {eune, sans fraîcheur, noble , doux, vif, spirituel et intéressant. Mon imagination est tranquille, mon esprit est lent. Juste , réfléchi, sans suite. J'ai dans l'âme de la vivacité, du courage, de la fermeté, de l'élévation et une

i8(> ÉTUDES SUR LE XVlIt* SIÈCLE.

excessive timidité. — Je suis vraie sans être franche. J'ai de la finesse pour arriver à mon but; mais je n'en ai aucune pour pénétrer les projets des autres. (Elle en avait donc beaucoup acquis.) Je suis née tendre et sensible , constante et point coquette. La facilité avec laquelle on m'a vue former des liaisons et les rompre m'a fait passer pour inconstante' et capricieuse. L'un a attribué à. la légèreté et à l'inconséquence une conduite souvent forcée , dictée par une prudence tardive et quelquefois par l'honneur. Il n'y a qu'un an que je commence à bien me connaître. Mon amour-pro^n'e , sans me faire concevoir la folle espérance d'être parfaitement sage , me fait prétendre ' à devenir un jour une femme d'un grand mérite.

n y a quelques lignes que j'effacerais de bon cœur dans M** d'Epinay , celles-ci, par exemple : c Tout engagement libre et volontaire est plus sacré qu'un autre, et celui qui le rompt est coupable et bien coupable. » Est-ce à dire que, si on ne le rompt pas, on est vertueux? 11 faut laisser la vertu où elle esL Ailleurs elle écrit à Grimm : «i 0 mon ami, ô vous , chargé sans doute par le ciel de répandre la lumière dans mon âme et le charme sur ma vie, nous u'avons point de semblables révolutions à craindre. Vous tiendrez à votre ouvrage; j'adorerai, je révérerai toujours la source de mes progrès. y> J'avoue que je suis toujours mal à l'aise, toutes les fois que je trouve cette sorte de sentiment et d'aveu. Avaitelle choisi Grimm pour taire sa philosophie et se mettre à l'école? L'unisson est une bonne chose.

ÉTIDB GÉNÉBALE. CHAP. %. 487

mais rhannonie vaut mieux. Les femmes ont en in»* tinct ce que nous avons en raisonnement; quand elles font un échange avec nous, elles perdent certainement beaucoup sans être sûres de gagner suffisamment : elles cessent d'être femmes et ne deviennent guères que des hommes imparfaits. C'est dépouiller maladroitement son mystère et sa divinité.

Enfin^ puisque Grimm est son maître , veut-on savoir de ses leçons? a Je m'étonne^ lui disais-je, que les hommes soient en général si peu indulgents. — Mais non^ reprit-il; le manque d'indulgence vient de l'erreur où l'on est de se croire libre : c'est que la morale établie est mauvaise et fausse, en ce qu'elle part de ce faux principe de liberté. » Elle ajoute : « La vérité et la bonté de cette morale m'ont persuadée sans retour. » J'aime mieux ceci, qui est absurde, mais qui est du genre : « Lire ! moi lire ! ai-je dit. Jamais. Des faits tant qu'on voudra ; mais en fait de raisonnement je ne lis que dans ma tête. J'ai deviné tout ce que je sais, et je devinerai ce que je ne sais pas. — En vérité, l'abbé, il y a des moments ou je suis assez folle, assez vaine pour croire que j'ai deviné le monde. » ( Lettre à l'abbé Galiani.)

11 faut avouer que c'était ime nature d'esprit trèssérieuse. Voltaire le vit d'abord, aussi, quand elle lui fit visite à Femey, il l'appela sa philosophe, et, corrigeant tout de suite le mol par le compliment le plus aimable : une aigle dans une cage de gaze.

488 BTL1»S SUR LB XVIU' 8IÈGLK.

Il lui marqua les plus grands égards, sans les compliments et les vers dont il payait ses visiteuses. A Genève^ elle observe, et marque assez fermement ce qu'elle a observé :

La vertu, l'honnêteté et surtout la simplicité sont la base de leur politique ; tout cela est cependant sanpoudfé d'un petit vernis de pédantisme qui, autant que J'en puis Juger, est nécessaire chez eux pour maintenir leur simplicité y en quoi consiste toute la force de leur état : rien ne s'accorde qu'au mérite personnel , et tout se reAise à qui n'a pas l'estime publique. Malgré cela, à vue de pays. J'aimerais mieux vivre habituellement avec M. Diderot.

Mais je ne connais guère de page d'un sens politique plus droit et plus profond que celle-ci , qui est de 1771:

Cette indécision (elle parle de la contestation de pouvoir entre la royauté et le parlement) , cette indécision même lait partie de la constitution monarchique. On met en question des thèses auxquelles on n'aurait jamais os^ penser : or voilà un mai irréparable. Comme Je vous l'ai dit, mon cher abbé, ces questions sont la théologie de l'administration. Pour qu'elles soient eclaircies sans danger, il fout que, par le résultat de ses recherches, on se trouve aussi bien traité et aussi heureux qu'un homme raisonnable puisse le prétendre; sans quoi, les lumières qu'acquièrent les peuples doivent un peu plus I6t, un peu

ÈTUDS GlntlALB. GHAP. X. iS9

plug tard , opérer des révolutions. Le goût du martyre gagne ^ et il est maladroit de le laire germer.

Lorsque Necker réforma les fermes^ sa fortune en soutTrit extrêmement; le dédommagement dû étant mal consolidé lors du départ de ce ministre^ elle se Crouva dans une grande géne^ où Timpéralrice de Russie la secourut avec beaucoup de grâce. Elle mourut en avril 1783. Ses ConûtruAUmê t Emilie, publiées en 4 77i^ sous un autre titre [Camctnatiom eiUre une mire $t $a ffUe), et en 1784^ sous celui qui leur est restée reçurent de l'Académie le prix Monthyon, trois mois avant sa mort. EUes avaient déjà été traduites en plusieurs langues^ et Catherine U les avait mises au nombre des livres élémentaires destinés à l'instruction des jeunes filles élevées par ses ordres. La duchesse de Grammont, renommée pour sa franchise^ dit à l'occasion de ce prix : « qu'elle est ravie que M"* d'Epinay l'ait eu, d'abord parce qu'elle espère que M*' de Genlis en mourra de dépit, ce qui serait une excellente affaire, ou qu'elle se vengera par une bonne satire contre les philosophes, ce qui •serait encore assez gai; ensuite parce qu'elle est bien aise que tout le mondé voie ce qu'elle soupçonnait de» puis longtemps, que l'Académie tombe en enfance, a

M"* d'Epinay n'avait pas de maison montée. Elle réunissait quelques amis : Grimm, Diderot, Galiani^ M*' d'Houdetot, Saint-Lambert» d'Holbach, le mar^ quis de Croismare, Desmahis, Margency, un moment Rousseau et Duclos.

490 ÉTUDES SUR LB XVI!1« SliCLB.

M«* Necker, fille d'un ministre protestant du pays de Vaiid, Curchod, restée pauvre après Tavoir perdu^ avait donné des cours à Lausanne^ au moyen 4es(|uels elle se soutint et sa mère. Elle fut amenée à Paris par une belle veuve. M"* de Vermenou, qui, courtisée par Necker, et ne voulant pas répouser, se substitua adroitement M"« Curchod (1764). « Ils s'ennuieront tant ensemble, dîtelle, que cela leur fera une occupation. » Elle se trompait.

M- Necker avait les vendredis. Elle fonda son salon vers 1765, et s'adressa pour cela à Morellet, Marmontel et Raynal. Un Jour de l'année 1770, qu'on se réunit chez elle pour concerter le projet d'une statue à Voltaire, les personnages présents sont Diderot, Suard, le chevalier de Chastellux, Grimm, le comte de Schomberg, Marmontel, d'Alembert, Thomas, Saint-Lambert, Saurin, l'abbé Raynal^ Helvétius, Bernard, l'abbé Arnaud et l'abbé Morellet. Elle recevait aussi Malesherbes, Buffon, qui y était divinisé. M- de Marchais, Guibert, dont les lectures faisaient toujours un grand effet, que l'impression ne soutenait pas, Suard et sa femme. Watelet, Gibbon, Caraccioli, le comte de Creutz! Thomas était son idéal, et elle était l'idéal de Thomas; quand, dans un discours d'académie, il dépeignit la femme parfaite telle qu'il l'entendait, il fit le portrait de M- Necker, où tout le monde la reconnut, et on l'appela la femme à Thomas. Quand il mourut, elle fut affiigée, mai»

ÉTUDE GÉNÉRALE. CBAP. X. 40 i

elle trouva une phrase qu'elle envoya à Buffon^ et qui la consola beaucoup : elle appelait Thomas rhomme de ce siècle^ et Buffon Tbomme de tous les siècles.

M*"' Necker avait beaucoup d'intelligence et de vertus^ mais elle ne parvint jamais à être fran* çaise. On sentait la méthode dans sa vertu, dans son amabilité, dans sa conversation; il lui manquait cette chose exquise, la grâce, qu'on n'apprend [»as, et sans laquelle il est malaisé de tenir un salon chez nous. Aussi ses dîners languissaient; elle en souffrait et même s'en plaignait naïvement. « M. Necker, dit Morellet, y était seul, ne sortant de son silence que pour lâcher quelque Irait piquant et quelque persifflage fin des philosophes et des gens de lettres, dont sa femme, disait-il, était un peu engouée. » Voltaire trouvait de l'entortillement dans ses ouvrages; on le désignait entre soi sous le nom de M. de l'Enveloppe»

Voici , rapporte M"*' de Genlis , une anecdote curieuse sur M"^ Necker, que je tiens de l'homme le plus incapable de former un mensonge, le marquis de Chastellux :

Dtnant chez M"^ Necker, il arriva le premier et de si bonne heure que la maltresse de la maison n'était pas encore dans le salon. En se promenant tout seul, il aperçut à terre, sous le fauteuil de M"** Necker, un petit livre; il le ramassa et l'ouvrit : c'était un petit livre blanc qui contenait quelques pages de l'écriture de M"* Necker. 11

4M ÉTIDES SUR LE XVIIl* SIÈCLE.

n'aurait certainemeiit pas lu une lettre ; mais croyant ne trouver que quelques pensées spirituelles , il lut sans scrupule; c'était la préparation du dîner de ce jour, au* quel il était invité; M"^ Necker ] 'avait écrite la veille ; il y trouva tout ce qu'elle devait dire aux personnes invitées les plus remarquables. Son article y était, et conçu en ces termes : Je parlerai au chevalier de Chastellux de la Félicité publique et d'Agathe. M "^ Necker disait ensuite qu'elle parlerait à M"* d'Angeviller sur Y Amour ^ et qu'elle élèverait une dUtcuuion littéraire entre MM. liarmontel et de Guibert. II y avait encore d'autres prépa* rations que j'ai oubliées. Après avoir lu ce petit livre , M. de Chastellux s'empressa de le remettre sur le fauteuil. Un instant après, un valet de chambre vint dire que M"^ Necker avait oublié dans le salon ses tablettes; il les chercha et les lui porta. Le diner fût charmant pour M. de Chastellux j parce qu'il eut le plaisir d'entendre M"^ Necker dire mot à mot tout ce qu'elle avait écrit sur ses tablettes.

M. Necker a publié les Pensées de sa femme. U y a là certainement des réflexions qui attestent une femme de mérile, mais on y trouve l'éternelle préoccupatioQ du style, du style étudié à l'école de Buffon et de Thomas, le fond métaphysique et l'imagination de parti pris. Il y a de cela dans M*« de Staël, sa fille, chez qui on ne l'a pas, ce ma semble, assez noté.

On allait aussi à Aubonne chez Saint-Lamberi, ou à Sannois chez M- d'Houdetot. M. et M-' Suard et Marmontel étaient des habitués; on trouve un

iTlDB GÉNÉRALE. CHAP. T. 493

jour Franklin à Sannois. On ne se brouilla un moment qu'à propos de musique. Vers la fin du repas^ quand l'odeur des mets ne platt plus. Saint- Lambert fiiisait couvrir la table de fleurs. Dans le monde, en général, il avait avec les indifférents une |ioIitesse froide, qui aTait un air de dédain. « C'est un homme d'esprit, dit Diderot, mais son commerce est triste et d'une sécheresse singulière. • « Ck)mme homme de lettres, ajoute Grimm, une des peaux les plus sensibles. » Et tous parlent ainsi, liais à Aubonne c'était autre chose : il y faisait des frais d'esprit et de bonne grftce, qui rendaient sa société charmante. « H ne plaisait, dit M"* Suard^ qu'à ceux qui lui plaisaient à lui-même. » Il avait trouvé dans M"^ d'Houdetot ce qu'il cherchait, non-seulement, une amie, mais quelqu'un qui l'admirftt. « C'est i ce degré sublime qu'elle monta, dit de la Clos, pour n'en jamais descendre. » M"* d'Houdetot, avec son esprit, avait pour la conversation un déCaut que la vicomtesse d'AUard remarque : « Il était rare, lorsqu'il s'élevait une discussion, qu'elle ne la terminât par un aperçu juste et .fin qui ne laissait plus rien à dire. J'ai vu des gens qui étaient blessés de cette qualité de son esprit. Elle nous réduit au silence, disaient-ils. » M"^ Suard a dit d'elle :

Elle louchait horriblement, et il était diffidle d'apercevoir la personne sur laquelle s'arrêtaient ses regards. Ses traits étaient Irè^forts et désagréables dans leur ensemble. Mais l'habitude de la voir triomphait bientôt de ces pr^

mières impressions, en Tentendant produire dans la conversation l'imagination la plus vive, l'esprit le plus aimable et l'àme la plus douce et la plus bienveillante. Je disais quelquefois en l'écoutant : mon Dieu qu'un joli visage irait bien à cet esprit-là ! Elle n'était d'abord irappée que de ce qu'il y avait de bon et de beau dans les objets de l'art, comme delà nature : elle découvrait le mérite des cboses et des hommes avec une promptitude et une sagacité qui semblait appartenir à l'instinct. On sait qu'elle faisait des vers aussi naturels que faciles et aimables. Us sortaient de sa tète aussi promptement que sa prose; et je l'ai entendue, à la suite d'une fête, en adresser de charmants à ceux qui la lui donnaient et qui en faisaient par* tie. Je ne citerai que les quatre vers qu'elleftt suMe-champ pour la duchesse de la Vallièrej qui conservait, dit-on, le plus beau visage à l'âge de quatre-vingts ans :

La nature prudente et sage Força le temps à respecter Les charmes de ce beau visage Qu'elle ne pouvait répéter.

Une chose m'étonnait dans son esprit, c'est que ne paraissant pas manquer de fécondité dans l'Ame, elle ne jHirlait jamais d'un auteur, d'un tableau ou d'une statue, qu'en reproduisant toujours les mêmes expressions. C'était un jugement formé pour toujours ; et, en lui citant un auteur, on savait à l'avance ce qu'on allait entendre.

Mme d'Houdetot, en citant quelquefois le mot de Fontanelle à la fin de sa vie : a Je suis français, j'ai cent ans, et je n'ai pas à me reprocher d'avoir jamais donne le plus

ÂTUDB GÈIftRAUB. GHAP. X. 49S

petit ridicule à la plus petite vertu,» faisait aussi une con* fession aimable quoique moins glorieuse. Elle disait qu'en mourant elle n'aurait pas à se reprocher d'avoir jamais donné le plus petit ridicule au plus petit plaisir.

Ce témoignage est conflrmé par les autres contemporains qui parlent d'elle. M"* d'Épinay la représente vive, enfant, gaie, distraite, bonne , enthousiaste , malgré cela constante ; la vicomtesse d'Al* lard : n'ayant jamais dit'de mal de personne, sachant plaire sans avoir recours à la méchanceté ; quoique laide , n'ayant jamais éprouvé la moindre envie contre les belles femmes, les louant avec plaisir et bonne toi , tendre et point vaine , étant aimée , ne désirant rien de plus; Ghanderlos de la Clos : vivant avec du monde de tous caractères, sans rien sacrifier du sien et sans que personne eût à se plaindre d'elle. Les anecdotes inédites rapportent d'elle un joli mot sur M. de JuUy, qui^ étant devenu veuf, voyagea, se remaria, et mourut jeune encore, n'ayant jamais pu rétablir sa santé altérée par les regrets que lui avait causés la perte de sa première femme : « Mon frère , est mort des suites d'un chagrin dont il était consolé. s>

A un souper où se trouvait Diderot, elle disait: « Je me mariai pour aller dans le monde et voir le bal, la promenade, l'opéra et la comédie; et je n'allai point dans le monde, et je ne vis rien^ et j'en fus pour mes frais. »

M. d'Houdetot parait comme un homme d'bon*

496 ÉTUDES SUR US XVlll' SIBGLB.

neur. Pour payer une dette de jeu , il pria sa femme d'engager son bien; après quelque hésitation , elle y consentit, à condition qu'il lui donneraitsa parole de ne plus jouer; il la donna et la tint. Lorsque, la liai* son de Saint-Lambert avec sa femme étant devenue certaine, on l'en avertit, il répondit : «Je n'ai droit d'exiger de M"* d'Houdetot que dé la décence. » En effet, il avait de son côté une liaison qui fut également durable, et il disait : « M»* d'Houdetot et moi avions la vocation de la fidélité, mais il y a eu un malentendu. »

On se rassemblait chez l'abbé Morellet le dimanche. C'était M"* Suard, M— Saurin, M"* Pourat, M** Broutin, Saurin, Suard, l'abbé Arnaud, d'Alembert, le chevalier de Chastellux, Marmontel, la Harpe, Delille. On déjeûnait, puis on lisait de la prose ou des vers, on faisait de la musique, Grétry y venait. Quand Morellet donna sa nièce à Marmontel en 1777, et qu'on se décida à vivre sous le même toit, la société fut rompue. La querelle des piccinnistes et des gluckistes avait divisé les esprits, et justement Morellet se trouvait avoir pour amis Suard et Arnaud et pour neveu Marmontel, le reste du monde prenant parti pour l'un ou (K>ur l'autre.

Chei M~« Suard, à Paris ou à Fontenay-aux*Roses, c'était environ le même monde. Quand Dugald* Stewart vint en France, c'est chez elle qu'il était fixé.

Wateiet recevait à Moulin-Joli. Franklin y allait une fois Fan.

irCOB GfaNiRALB. CHAP. X. 497

Bi^* Htelvétius, Notre-Dame d'AuteuiU comme Fraoklitt l'appelait^ avait acheté une campagne à Auteuil , après b mort de son mari, en 1771^ et s'était bientôt déterminée à y passer l'année entière. La société se composait de Morellet, de l'abbé de la Roche, de Cabanis, qui habitaient là dans la saison, et de Cbamfort qui y venait. L'abbé de la Roche était un bénédictin sécularisé par le crédit d'Hélvétius à Rome. Il était en Hollande avec le manuscrit de tHammê pour l'impression, quand Helvétius mourut. M** Helvétius le rappela, et il lui rendit les plus grands services. Cabanis, autrefois mourant d'une maladie de langueur, avait été guéri par le bon air d'Auteuil.

L'esprit de Cbamfort était tout en raillerie, et celte raillerie, de premier ordre par le piquant et l'originalité, portait toujours sur les personnes, là intarissable. Au soriir de ces conversations où Cbamfort accumulait épigrammes sur épigrammes contre tous les personnages dont le nom s'était présenté , M** Helvétius était triste pour tout le jour, et il semblait à l'abbé Morellet qu'il sortait du si^ectacle d'une exécution.

Lorsque Franklin fut en France, il fut l'ftme de

cette société; M"* HehéUus, avec Morellet, la Roche et Cabanis, se transportait chez lui à Passy une fois la semaine, et les réunions étaient fort gaies. Franklin disait ses mots justes et fins, faisait les contes philosophiques où il excellait, ac-. compagnait sur l'harmonica, de son invention,

498 ÉTUDES SUR LE ITIII* SIÉCLB.

quelque romance écossaise qu'il afTectionnait et que Morellet chantait. II abandonna la France en 1786, regrettant beaucoup sa chère société , et écrivit à M*"* Helvétius des lettres charmantes. Outre cette société, il avait ses familiers, Turgot, le duc de la Rochefoucanlt, Lavoisier. Peu après, la Révolution qui troublait l'univers, troublait aussi ce petit monde. L'abbé de la Roche avançait toujours, tandis que Morellet s'arrêtait ou .reculait. A propos d'un Mémoire de celui-ci, on se piqua, et cette liaison de Morellet et de M"* Helvétius, qui avait duré trente ans (de 1760 à 1790), se rompit.

On dînait aussi chez M""* du Boccage, mais ennuyeusement. « Elle est bonne femme, dit Grimm; elle est riche; elle pourrait fixer chez elle les gens d'esprit et de bonne compagnie, sans les mettre dans l'embarras de leur parler avec peu de sincérité de sa Colambiade ou de ses Amazones. »

M'^ Quinault, la cadette, voyait, disent les Mé* moires secrets, très-bonne compagnie, surtout en hommes. M. d'Alembert, après la mort de M^ Lespinasse et de M"* Geoffriii , allait habituellement chez elle.

Les hommes qui faisaient partie des soupers de M*^ Saurin, étaient, avec Snard, son intime ami, l'abbé Uelille, la Harpe, Cbamfort, l'abbé Arnaud, et quelquefois Collé, Tabbé Morellet et des hommes du monde, sans parler des étrangers qui venaient à Paris. L*abl)c Morellet chantait, dit M"* Suard,

ÉTUDB GÉNÉRALE. GHAP. X. 409

des cliansons pleines d'esprit et d'aimables plal^ santeries.

Chez M"' BroutiD; à Cernay^ dans la vallée de Montmorency^ an moment de la révolution^ étaient Morellet après sa rupture avec Auteuil^ Lacretelle^ de Tracy, Dureau^ le Roi et André Chénier. La démocratie y était constitutionnelle. La maltresse de la maison était une femme de mérite : « A sa dou^ cenr, dit Morellet, elle joignait beaucoup de grftce; sans instruction, quoique moins ignorante que M"* Hehétius, elle avait comme celle-ci Tesprit fin et prompt et le sentiment juste du beau. » Elle s'enfuit en Normandie, au 10 août 1792.

M « Vigée-Lebrun avait à ses soupers DelîHe, qu'on appelait « chose légère, » aimable conteur, heureux d'un bonheur d'enfant, Lebrun le poète, ïe chevalier de BoutQers, le vicomte de Ségur. Lors de la fureur pour la Grèce, à rapparition du livre de Tabbé Barthélémy, un jour elle habilla ses con* vives à la grecque, et on soupa à la grecque*

M. de Vaine réunissait chez lui diverses classes de la société; la naissance, les places, la fortune, les talents s'y rencontraient dans une harmonie que lui seul rompait, lorsque, avec un reste de ton familier, il appelait quelque grand seigneur par son nom tout court. C'était alors un silence et un embarras dont il fallait quelque temps pour se remettre. Il avait en particulier des entretiens littéraires avec Suard, Saurin, l'abbé Arnaud, Roucher et Delille.

M*** de Marchais est représentée par Marmontel

500 ÈtVOn WML U IVlll SliCLB.

wmme douée de toutes les qualités de Tftme^ de Tinlelligenoe, et de toute sorte de t)eauté, ayant les deux aortes d'esprit, le léger et le grave^ et ne se servant, en ohaque circonstance, que de celui qu'il fallait. EUeétait trop désireuse d'être polie, comme lorsqu'il lui arriva de dire pour complimenta un homme bien laid : « En Tenté, Monsieur Je vous trouve embelli. » Près d'elle, son jeune ami, qu'elle devait épouser plus tard, le doux et timide d'Angeviller, interdit sous le charme. Cette société était composée de ce qu'il y avait de mieux à la cour et dans les lettres. Ducis, la Clos, Ghastellux et le marquis de Bièvre y paraissaient.

Ches le comte de Ghoiseul-Goutfier , Delille, Rulhière, Saint-Lambert, Ghamtort, la Harpe, Biarmontel, Raynal , l'abbé de Périgord, depuis prince de Tftlleyrand, le comte et le vicomte de Ségur, le prince de Ligne. Les ducs de la Rochefoucauld, de Nivernais, le prince de Beauvau et plusieurs autres exerçaient une grande influence sur le ton de ce que l'on appelait la bonne compagnie; ils y introduis saient le goût des lettres et l'estime pour les sciences.

Deux femmes suriout, dans ce siècle, maintiennent le bon ton , la maréchale de Luxembourg et la maréchale de Mirepoix. La duchesse de BoutDers, depuis maréchale de^uxembourg (distincte , comme on sait , de la comtesse de Boufflers , amie du prince de Gonti , et de la'marquise, amie de Stanislas , et mère de l'aimable chevalier), étaitj le modèle| et la maîtresse du bon ton ; quand on y manquait , elle avait desapostrophesoriginales.et cruelles. Elle pous-

ÉTDDB GÉNÉRALE. CHAP. X. 501

sait cet amour un peu loin. Un jour^ elle s'arrêta sur deux ou trois prières, qu'elle trouva du plus mauvais goût. M"** de Genlis insinua que Dieu ne prenait pas garde à ce que noua appelons bon ou raauTais ton. «Eh bien! Madame, répondit la duchesse, ne croyez pas cela. » Quel fin jugement on nous a consen-é d'elle I En lui montrant les portraits de Molière et de la Fontaine , on lui demanda quel était le plus grand des deux : « Celui-ci , dit-elle en montrant la Fon* taine, est pins parfait dans un genre moins parfait. » Elle régnait par la terreur; la maréchale de Mire* poix exerçait , dit M. de Léris, un empire plus doux : on craignait de lui déplaire , et il était impossible d'être plus aimable. « C'est celle-ci , dit le prince de Ligne, qui a^ait cet esprit doux, enchanteur, parce qu'il lui fournissait pour plaire à chacun, sans (kdeur ni compliment, mais avec une manière cachée de Cure valoir et d'attacher. Vous auriez juré qu'elle n'arait pensé qu'à vous toute sa vie. »

Pour achever de se représenter les salons que nous venons de parcourir, il faudrait y faire passer divers personnages qui n'étaient attachés à aucun : Gresset, caustique, le coup de patte serré; Florian excellent à railler et à contrefaire ; Cahusac qui lit chez M"* GeotTrin une de ses tragédies. J'ai tâché, ditil, d'éviter le gigantesque de Corneille et la fadeur de Racine. « Cela s'appelle, lui dit un homme de la cour, s'asseoir par terre entre deux chaises. » Barthe, quand il avait lancé un trait plaisant, mettait une lorgnette sur son gros œil blanc et la |»ro-

502 ÉTUDES SUK LB XVIU* SIÈCLE.

menait autour de l'assemblée. M. de Monticour aiasi lorgné lui dit une fois d'un air très-tranquille : « Monsieur Barthe, je ne ris pas. »

Puis les médecins qui circulaient dans tout ce monde.

Le docteur Malouin^ yrai médecin de la tête aux pieds, dit Grimm, et dont M"** de Grafigny disait plaisamment que Molière, en travaillant à ses rôles de Diafoirus et de Purgon, l'avait vu en esprit, comme les prophètes le Messie. Il fit un jour à Marmontel une ordonnance qui ne produisit rien; mais le mal, au bout de son période accoutumé, s'en alla :

Eh bien , mon ami, me dit-il , croirez-vous désormais à la médecine et au savoir des médecins? — Je l'assurai que j'y croyais très-fort. — Non, reprit-il, vous vous permettez quelquefois d'en parler un peu légèrement. Cela vous tait tort dans le monde. Voyez parmi les gens de lettres et les savants, les plus illustres ont toujours respecté notre art; et il me cita de grands hommes. Voltaire lui-même ^ 2jouta-tril , lui qui respecte si peu de choses, a toujours parlé avec respect de la médecine et des médecins. — Oui, lui dis-je, docteur, mais un certain Molière I — Aussi , me ditril , en me regardant d'un œil fuce, et en me serrant le poignet, aussi , comment est-il mort?

Le médecin Bouvart a dit un des jolis mots de ce siècle. Le grand aumônier de France, attaqué par la goutte, le fait appeler et se plaint de souffrir comme

ÉTUDE Gé!«(ÉRALE. CHAP. X. 503

un damné. — Quoi^ déjà! répondit-il. Au temps où récorce d'orme pyramidal était en \ogiie^ une dame lui demanda si elle devait en prendre : « Prenez Madame, répondit-il, et dcpéchez-Tous pendant qu'elle guérit. »

Tronctiin vint de Genève, en 1756, inoculer les enfants du duc d'Orléans, et réussit à merveille ; il fut rhomme à la mode du moment; toutes les femmes le consultaient. On inventa des bonnets à Tinoculation et des robes du matin appelées tronchines, parce que, Tronchin ayant recommandé aux femmes les promenades du matin, il fallut des robes faciles à mettre et commodes. Il devint en i 756 premier médecin du duc d'Orléans. Il resta simple, sévère pour lui-même, affable, désintéressé, consultant la nature, et variant son traitement à l'infini selon les cas, agissant toujours par le moral sur le physique. «La plupart de nos médecins ne traitent que les maladies : H. Tronchin traitait le malade* Il n'avait que deux prétentions auxquelles on lui reconnaissait peu de titres, celle de bien jouer au whist et celle de bien voir en politique. Il gagnait rarement et se trompait presque toujours. »

£n 1786, on ne cause plus à un moment, on compose : c'est M"' de Staël, l'ambassadrice de Suède, qui introduit les Synonymes. Us étaient eh pleine fleur : franchise et véracité, trait et saillie, avaient eu le plus grand succès, et c'était à qui trouverai! les nuances les plus délicates, quand un mécontent choisit les mots naturelle et pre-

50 i ÉTUDES 8|}R LE XVIir SlACLB.

cieuie ; le comte de Thiard flt un synonyme im* payable sur les mots dtieMe et howniquê. Les synonymes ne s'en relevcrenl pas; on les quitta ^ mais M"* de Staël composa ses Fallu, et ce fut la mode des FoUts. 11 s^agissait de faire eitravaguer avec éloquence des créatures privées de raison. Mieui valait les synonymes. Deux ans après^ Grimm se plaignait tristement des formes tourmentées et bizarres de la conversation : « On ne dit plus de choses neuves; on nû^unit comme l'on peut par lexpression ce qui a été dit mille fois. »

Le théâtre fait tort aux salons. Les dîners i l'anglaise, vers quatre ou cinq heures, remplacent les soupers ; dès que le dîner est fini, on s'échappe au théâtre. « U y a vingt-cinq ans, disait M"* Clairon (elle disait cela en 1786), qu'une femme qui aurait paru plus de deux ou trois fois par mois au spectacle se serait affichée de la manière du monde la plus indécente. Grâce à l'invebtion des petites loges, elles y vont impunément tous les jours. » Les relations des hommes et des femmes cliangent. Le désir de jouir remplace celui de plaire. « U n'y a plus d'hommes à bonnes fortunes, disait une femme d'es|tfit. » La galanterie ne demandant plus beauccTup de temps, les cercles d'hommes remplacent les salons : » Cette note est de 1786.

Les hommes , dit la Correspondance, se sont accoutumés à vivre beaucoup plus entre eux. l)e là le prodigieux succès qu'a eu rétablissement des clubs à l'anglaise ; on

ÈTl'Uli: GK.NÉUALE. CilAI\ \. S05

en voit éclore tous les jours de nouveaux , le club patriotique, le club militaire, le salon de la comédie italienne, le salon des arts , le club des échecs , celui des Américains, «te., etc. Ce sont des assemblées très-nombreuses, composées de gens qui ne se connaissent presque pas , mais qui ont consenti à se rencontrer dans le même lieu sans s'obliger à faire les uns pour les autres aucuns frais ni d'esprit, ni d'attention, ni de complaisance ; ne point se gêner mutuellement est , pour ainsi dire , la seule politesse qui dans ces sociétés soit de rigueur.

À l'étranger, les Français étaient lés Français. Le bon personnage que faisait à Naples Basquiai de la House, secrétaire d'ambassade attaché à M. d'Ossune. L'ambassadeur recevait par bonté d'âme un M. de Turbilly, un de ceux que les Italiens appellent, dit Morellet, un ennuyeux de grand chemin. Lorsquie Basquiat s'apercevait que son ambassadeur commençait à se lasser, « il s'approchait de Turbilly et le rencoignait bientôt dans la croisée la plus voisine de la porte. Là, le prenant à la boutonnière, il lui entamait un conte qui ne finissait pas^ ou une discussion vague qui ne marchait pas, ou des raisonnements à perte de vue, enchevêtrés les uns dans les autres avec un art vraiment prodigieux ; assaisonnant son discours de bâillements si naturels qu'ils gagnaient bien vite le pauvre patient. Quand il commençait à tourner à la mort, Basquiat ouvrant la porte, le pauvre homme s'échappait, et nous laissait riant aux éclats du succès d'un ennuyeur qui ennuyait un ennuyeux. »

J'aime le xviii* siècle : il avait deux qualités françaises, les deux qualités de la jeunesse : il était aimable et généreux. 11 avait , il est \rai y les défauts français , défauts aussi de la jeunesse , rinexpériencc et rimpatience. Pour nous , nous avons la sagesse , mais la triste sagesse qui vient des déceptions y non la sagesse sereine qui sait que l'avenir viendra et attend avec courage. Nos pères étaient bien jeunes ; mais ne sommes-nous pas bien vieux? Puis se trompet-on tovûoura en espérant? N'est-ce pas à force d'espérer que nos pères ont obtenu pour nous la liberté politique, civile et religieuse, les deux dernières hors d'atteinte, la première, qu'on néglige quelquefois , mais à laquelle on revient toujoun ?

Après cela. J'avoue que j'admire la France de notre temps; elle a en effet des endroits incomparables. Le xvur siècle, dans ses préoccupations, ne voyait guère les choses comme elles étaient, mais comme il désirait qu'elles fussent , \\ forçait la science et l'art pour servir sa politique; nous leur avons rendu leur liberté. Une fbis le charme rompu , les objets ont repris leur

CONCLUSION. dU I

vraie forme , les pays, les temps ^ les événemeots^ les hommes, les doctrines, ont paru avec leur vraie physionomie. Nous avons ie sentiment historique.

L'histoire proprement dite a été renouvelée. On a vu l'érudition la plus étendue et la plus exacte y la critique la plus sûre, le talent s'appUquant , non à inventer le passé, mais à le faire revivre comme il a vécu; la variété des éléments dont est fait le monde nous a été , à la lettre , révélée. L'histoire des religions et des systèmes philosophiques est maintenant faite ou se fait définitivement, par l'examen et l'intelligence des monuments mêmes sincèrement interprétés ; la philosophie, qui n'a plus d'autre parti que celui de la vérité , étudiant l'homme à la fois dans l'homme et dans les langues , les arts , les grandes doctrines philosophiques et religieuses , connaît chaque jour un peu mieux les idées et les sentiments qu'il renferme, et les lois de son développement. L'éloquence, appliquée aux plus grands intérêts, n'a plus été ce (fu'elle était , une forme vide , mais ce que nous avogs entendu pendant plus de trente ans , et dont quelques-uns se souviennent encore. Le roman, le roman sérieux, avec ses fantaisies, porte, au fond, sur la réalité des choses ou la vérité du cœur humain. En poésie , à la place des conventions de genres, une inspiration libre et vraie , et , jusque dans la poésie légère , si on excepte Voltaire du der> nier siècle, rien à lui envier. La critique littéraire et artistique, instruite, large, impartiale, pénétrante , sympathique, comprenant tout, mais maintenant

tes rangs; à la suite^ un système de traductions et d'éditions (1)^ qui laisse paraître les auteurs dans leur beauté nafve. Enfin , depuis qu'a disparu cette UUirature facile, qu'un critique a si bien nommée et si bien combattue, presque partout une langue saine, poinf subtile et point déclamatoire.

Et je suis fier de rappeler que l'Université, nourrie de l'étude des maîtres , a une bonne part dans ces révolutions.

Voilà ce que nous avons fait dans à peu près un demi-siècle. En attendant la nouvelle génération ^ qui sera, si on réussit , une génération positive, les lettres en France sont estimées , l'éloquence et la poésie sont encore fort belles. Disons dès maintenant ce qu'on dira plus tard. Lorsque la politique, après avoir pris aux lettres les hommes les plus distingués, les leur a rendus, ils n'ont pas tu là un exil , mais un retour, et par les plus sérieux ouvrages, ils ont maintenu la dignité inviolable de l'esprit. Un jour, le pays les remerciera , comme les Komains ce jjénéral , de n'avoir pas désespéré. ♦

Nos mœurs valent-elles mieux que les mœurs du xviii" siècle? Je ne demande pas mieux que de le croire. Si le sentiment religieux et le culte de la famille ne sont pas tout-puissants, au moins ils luttent, et c'est quelque chose; de [)lus, si la licence est éternelle, la mode, au moins, n'est pas de ce côté. Après cela, il est bon de ne pas être dupe cl de ne trop croire

îi; Voir réilUion de Pascal, par M. Havet.

personne sur parole: nos pères affectaient la légèreté,, nous, peut-être, nous affectons la gravité. Le dixhuitième siècle était bien imprudent : il disait franchement tout le mal qu'il pensait de lui-même; comme s'il eût été très-riche, il rejetait tout ce qui, en fait d'honnêteté, n'avait pas exactement le poids. A propos d'une dame de haute réputation, l'archevêque d'Aix disait : Elle a tous les talents de la vertu.

T a-t-il maintenant plus d'esprit ou moins qu'alors? Le dix-huitième siècle a eu du bonheur: on n'a pas tous les jours Fontenelle, Voltaire, Piron, Sophie Arnould, et des salons comme ceux de M-* Geoffrin, de M"- du Deffand, de M** d'Épinay et de M"* de Lespinasse, où l'esprit était en vue. Un bon mot, en ce temps, était l'événement du jour, il faisait le tour de la France et le tour du monde ; aujourd'hui, y eût-il dans tous les hommes et dans tous les salons ensemble autant d'esprit qu'il y en avait alors dans quelques hommes et dans quelques valons, il ne ferait plus le môme effet. Quand tout le monde parle, on n'entend personne. Ajoutons que personne n'écoute: on aime ailleurs; il y a encoi^ dés artistes, mais le public manque. J'espère quelquefois, selon la fantaisie de Rat)elais, que ce ne sont pas paroles perdues, mais seuleihent gelées, et qu'au dégel on entendra un beau tapage, nos enfants admirant (|ue leurs pères aient eu tant d'esprit

Nous sommes une génération triste. René Tétait, sans savoir pourquoi ; nous, nous le savons. 11 n'était vraiment pas besoin d'inventer des malheurs

iuiaginaires : il y avait assez des véritables; il su f lisait d'aimer et de voir mourir ceux qu'on aime. Or^ ce u'esi pas d'aujourd'hui que. l'on meurt ; mais c'esl peut-être d'aijyourd'hui que l'ou aime si passionnément la famille. Nous avons été rejetés là par bien des orages, et nous avons éprouvé que tous ces orages n'étaient rien auprès de ces grands ébranlements qui remuent l'âme dans son dernier fend. Nous faisons les braves ; le cœur esta vif. Plus d'un entre nous esty on l'a bien dit (l)^ comme cet enfant Spartiate qui cachait un jeune renard sous sa robe : il ne crie pas, mais il est dévoré. Il faudrait, pour se distraire, quelque passion. Quelle est notre passion? Le douzième siècle avait les croisades, le seizième les luttes raligieuses, le dix-septième le goût du grand, et contenté, le dix-huitième l'amour de la raison; puis vint la gloire, puis les luttes |K)liUques ; ajoutez, dans tous les temps, la passion française de Tesprit. Je ne vois aucun goût de cette sorte bien prononcé chez nous. L'industrie, qui fait merveille en notre âge, et, plus tard, le marquera, l'industrie supprime la gène du corps et laisse l'âme tout entière à elle-même.

Comme récréation , la société n'est plus toujours ce qu'elle était autrefois. La |K)litique a écarté les hommes; les tèmnies ont choisi une autre politique, laoharité, celle-là exquise , et qui les honore, mais qui les isole aussi. Elles sont charitables dans tous les pays; il serait bien étrange que nos françaises ,

(1^ M. Alloury. Déba(s,

avec leur vivacité de cœur, ne le fusseni pas. Rousseau, qui maltraite assez celles de son temps, leur rend cette justice. « Elles sont (1) le reooars des malheureux; elles ne ferment point Toreille à leurs plaintes; elles les écoutent, les consolent et les servent. — Des milliers s'occupent tous les jours à secourir les pauvres de leur bourse, et l'opprimé de leur crédit. — U est certain qu'elles ont du penchant au bien, qu'elles en font beaucoup, qu'elles le Dont de bon cœur, que ce sont elles seules qui conservent dans Paris le peu d'humanité qu'on y voit régner encore. » Depuis, par la nécessité des choses, la bienfaisance s'est organisée; ce qui était un élan est devenu une institution. U y a , Dieu merci, en bon nombre, des âmes brûlées de ce feu que rien n'éteint, ni )a* conscience du peu que profitent tant d'efforts, ni les scrupules que donnent quelques manières de la charité, ni le dégoût qu'inspire souvent la dureté des pauvres; il y a aussi des ftmes moins ardentes, où la bonté s'aide de quelques faiblesses : l'attention à faire œ qui se fait, le désir d'un peu de mouvement dans leur calme, d'un peu d'éclat dans leur obscurité , l'entrée dans un monde envié. Madame de Montespan disait (2) à madame de Maintenon, en voyant dans son antichambre ce monde charitable qu'elle organisa la première, et qu'elle aimait à gouverner : A Savezvous, Madame, comme votre antichambre est merveilleusement parée pour voti-e oraison fu-

[\] Souvelk HiHotse. (2i Souxenirs de Caylus,

nèbre? » Il ne faudrait pas s'étonner si^ depuis cette transformation^ la conversation avait changé: était devenue plus grave, si on y donnait plus de place aux inflrniités humaines.

La nation en corps est-elle devenue plus conséquente ? Après avoir réfléchi, il m'a semblé saisir le nœud de bien des contradictions. L'esprit du Français est philosophe et républicain, ses mœurs cathollques et monarchiques. En idée il va très-loin, jusqu'à la religion naturelle et au gouvernement naturel; dans la pratique c'est autre chose. Quand vous recevez votre loi, si vous y manquez, c'est l'affaire de la loi, mais quand vous la faites vous-même, si vous y mancjuez c'est votre affaire, et vous êtes lâche, traître et ridicule : lâche à vos yeux, traître à la communauté jalouse, ridicule pour les ennemis. Or nos Français ne sont pas d'humeur à se lier ainsi, et plutôt qu'un régime de liberté générale qui oblige les individus, ils tolèrent un régime d'auto* rite générale où la liberté particulière ne répondant que d'elle-même sail toujours se retrouver. Le lort des réformes politiques ou religieuses est de transformer rhomme en citoyen ou en fidèle, et les vices prives en torts publics, en sorte qu'on n'a presque plus rien à soi; d'où résulte l'unité dans la vie, mais aussi de l'uniformité, de la gêne et de la raideur.

Nos Français sentent cela. Us ont|touclié plusieurs fois In liberté politique, mais ils l'ont vite laissée périr ; quant ù la liberté religieuse, ils se sont contentés de la prcndir rliacun pour son usage, sans former de

communauté. La Réforme, ailleurs si envahissante^ n'a jamais été ici qu'une petite minorité. Sa discipline sévère, son langage biblique, sa tristesse, n'attiraient point notre génie léger; et quand on vit cette petite société s'administrant elle-même, punir de mort ce t|u'on appelle galanterie ailleurs, matière des bons contins et des gais propos, quand on vit aussi ce qu'était la liberté à Genève sous la main de Calvin, on eut peur et on s'arrêta. Avec plus de passion religieuse on passait outre, mais le mot de M. de Narbonne (1) à Napoléon est bien profond et bien juste. « Il n'y a pas assez de religion en France pour en faire deux. »

Si cette opposition entre l'esprit et les mœurs des Français est vraie, on a le secret d'une foule de contradictions qu'on voit dans leur histoire, et il n'y a pas à espérer qu'elles cessent avant que ce divorce soit détruit; ce qui ne parait pas devoir être encore.

(I) M. Villeinain, Souvent» contemporains, 1. 1.

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