‹ Etudes sur le XVIIIe siecleChapitre 5 sur 10 · I.-l. Rouasuv · texte numérisé non relu

I.-l. Rouasuv

le cours de l'eau sans penser, ou livrant au courant des pensées comme lui fugitives ! Encbantement des courses errantes ! Transports des beautés soudaines; attendrissement où plonge l'&me la fixité des spectacles ! Enivrement d'une simple mélodie, passion inexplicable pour une fleur sauvage, douceur d'exister sans soutenir le poids de l'existence, endormi aux bras de la nature ; (daisir de vivre de In vie des plantes pour des êtres que Dieu fit réfléchissante, ou de vivre dans un corps de la vie des esprits, alors que Yims s'échappe de sa prison sur l'aile de la fantaisie! Que le monde vous ignore, qu'il vous raille, il ne vous fite point votre prix. Vous vous cachez de lui, et vous visitez les humbles amants de la rêverie et de la solitude, ceux qu'a touchés l'invisible poésie.

Aimable nature, lu nous consoles des folies et des atrocités des hommes, et tu rends meilleur celui qui t'approche, soit que suspendu à ton sein, mollement pénétré par la vie universelle, il dépose les fatigues de la méditation, les tristesses du cœur, le dégoût du monde, les efi'orts de la volonté, le mécontentement de lui-'mème, et retrouve les heures innocentes de l'enfance; soit qu'il admire l'ordre constant de l'univers, et apprenne la sagesse, à l'école de celui qui met l'extrême grandeur dans les desseins , dans les moyens la simplicité extrême ; soit enfin que contemplant une tempête, agité par ses bruits et ses mouvements, au contact de ces puissances révoltées, l'esprit se reconnaisse comme

I, „-,-,.. i.GoogIc

94 ÉTUDES SUR LE XVItt' SIÈCLE.

une des formel) de la création, un dea éléments du monde, seid indompté encore, lêar m^tre à tous.

Voilà la philosophie de Rousseau; connaissons riiomme, et arec lui une des formes les plus curieuses de l'esprit humain.

Il était né avec un cœur sensible; son père passa des nuits à lui lire des romans. Cela dura juscpi'à sept ans. "Je n'avais, dit-il, aucune (t) idée des choses, que tous les sentiments m'étaient déjà connus. Je n'avais rien conçu, j'avais tout senti. « 11 quitta les romans pour Plutarque : mauvaise nourrilure pour une âme telle que la sienne. Dans ce livre les hommes sont plus hauts que nature. Plularque a choisi les plus grands et les a grandis enccre, élaguant de leur vie tous les détails vu^ires, recueillant seulement les actes illustres, que son art embellit. Celui qui s'est pénétré d'une telle lecture mesure ses contemporains à la taille de ces géants et les trouve hideusement petits ; il demande à tout guerrier le courage désintéressé de Philopémen, à tout père l'énergie de Brutus, à toute femme la fermeté de Porcia, à tout homme d'État la simplicité incorruptible de Caton. Devant ces gens-là l'humanité est pauvre à Eaire pitié et on la méprise. losen-

0) CanfesiionB, 1. 1.

J.-I. ROII88BAI'. 9S

siblement on prend les idées et les pastioDs de ce» grands morts : on ne rêve qu'actions éclatantes, sublimes renoncements, sacrifices terribles. Mais le mouvement de la vie commune n'est pas si violent; elle est tout unie, elle veut une activité tranquille et continue, snffîsant aux mille petits devoirs de la société et de la famille. Vcùlà donc toute cette belle provision de force devenue vaine. EMe était pour s'employer tout d'un coup tout entière, pour foire explosion , au lieu de se dissiper misérablement dans des chocs insensibles. Alors on la retire au dedans de soi, on se renferme dans la contemplation de ce trésor ; lorsque la lace humaine est pauvre et pauvre aussi la vie humaine, il n'y a de grand que l'âme qui mesure et dédaigne l'une et l'autre ; elle seule est digne d'elle-même, et si elle veut se sauver, elle doit se retirer du contact des choses vulgaires, habiter en soi, s'entretenant de pensées supérieures et de magnifiques sentiments.

Près de sa tante, il prenait la passion de la musique, un art de sentiment, qui n'était pas pour corriger les impressions premières, mais pour les exalter. Mis en apprentissage et maltraité par son maître, pour échapper aux ennuis de sa condition, il prit le |>arti que son imagination lui suggéra :

Ce fut (1) de se nourrir des situations qui m'avaient le plus intËressé dans mes lectures, de les rappeler, de les

i.GoogIc

90 ËTtDES sutt Le sviii' siècle.

varier, de les combiner, de nie les approprier tellement que je devinsse un des perBonu^es que j'imaginais, que je me visse toujours dans les positions les plus agréables selon mon goût ; enfin que l'état fictif oii je venais à bout de me mettre me fit oublier mon état réel, dont j'éuIb si mécontent. Cet aïoour des objets imaginaires et cette focilité de m'en occuper achevèrent de me dégoûter de tout ce qui m'eutourait, et déterminèrent ce goilt pour la solitude qui m'est toujours resté depuis ce tefflp6-ljl. J'atteignis ainsi ma seizième année, inquiet, mécontent de tout et de moi, sans goilt de mon état, sans plaisJrs de mon âge, dévoré de déairs dont j'ignorais l'objet, pleurant sans sujet de larmes, soupirant sans savoir de quoi ; enfin caressant tendrement mes chimères, faute de rien voir autour de moi qui les valût.

Il écrivait encore plus tard :

C'est une chose bien singulière (I) que mon iniagination ne se monte jamais plus agréablement que qUaiid mon état est le moine agréable, et qu'au contraire elle est moins riante lorsque tout rit autour de moi. Ma aauvaise tête ne peut s'assujettir auK choses : elle ne saurait embellir, elle veut créer. Les objets réels s'y peignent tout au plus tels qu'ils sont ", elle ne sait parer que les objets imaginaires. Si je veux peindre le printemps, il faut que je sois en hiver; si je veux décrire un beau paysage, il

J.-l. ROOSSEAf. «7

Sàui que je sois dans des murs ; et j'ai dit cent fols que ai jamais j'étais mis à la Baetille, j'; ferais le lablean de

ta liberté.

Le premier arriour le jeta dans la première extase où se pressèrent en qudques inslanls des années d'un bonheur inefl^le. Charmé par la beauté de la nature, ému par le son des cloche», sensible au chant des oiseaux, prolecteur des hiroodelles qui se réfu^ giaient chez lui, goûtant les plaisirsinDOcents de la vie rustique, aimant la marche en plein air qui avivait ses idées, il fuyait la société; il n'avait pas le mouvement rapide qu'elle demande, il n'avait d'esprit qu'au bas dâ l'escalier, se sentant capable de foire une fort jolie conversation (1) par la poste, comme on dit que les Espagnols jouenf aux échecs; lent à rendre les idées, il les recevait même difficilement; la société ne lui donnait aucune impression nelte^ il ne saisissait que le signe extérieur, et il faUait qu'il fût rendu à lui-même pour l'interpréter, pour deviner i)ar les actes, les pensées.

Il n'estimait pas non plus le monde : < Dans leâ états les plus élevés (2), les sentiments de la nature sont étouffés absolument, et, sous le masque du sentiment, il n'y a jamais que l'intérêt et (a vanité qui |)arlent. » N'ayant ni l'assurance , ni la sagesse du monde, il résolut de se mettre au-dessus de lui, en s'affranctiissant de la politesse et de l'opiiiioQ. Sur le

(I) Cou fessiers, I. ni. ~ (5) I. lv.

I, irr. I.GoOgIc

W ETUDES SUR LE XVlll* SIECLE.

premier point, il a fait ud aveu qui devrait lui valoir quelque indulgence.

Jeté malgré moi dans le monde, sans en avoir le ton, sans être en état de le prendre et de m'y pouvoir assujettir, je m'avisai d'en prendre un à moi qui m'en dispensât. Ha Botte et maussade timidité, que je ng pouvais vaincre, ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris, pour m'enbardir, le parti de les fouler aux pieds. Je me fis cynique et caustique par honte ; j'essayai de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer. Il est vrai que cette Â]ffeté, conforme à mes nouveaux principes, s'ennoblissait dans mon âme, y prenait l'intrépidité de la vertu ; et c'est. Je l'ose dire, sur cette auguste base qu'elle s'est soutenue mieux et plus longtemps qu'on n'aurait dû l'attendre d'un effort si conbaire à mon naturel.

En même temps, c'était vers 1 7S0, il brisait les fers de l'opinion, et se préparait ainsi aux maximes singulières qu'il devait bientôt soutenir, avec les chances d'un semblable parti, attaquant ensemble l'opinion du jour et l'opinion de tous les siècles, rencontrant quelquefois des paradoxes contre le bon sens, quel quefois des vérités oalurelles étouffées par la mode. Il était tout prêt pour le discours sur les sciences et les arts, et le discours sur l'origiiie de l'inégalité. Dans le premier, il était romain, il était Fabricius, dans le second, il remonta plus haut.

l.-i. KUIJSSEAL. 99

Tout le r4Bledujour(l)eatoacé dans la forêt, j'y chercfaais, j'y trouvas l'image des premiers temps, dont je traçais fièrement l'histoire ; je faisais main basée but les petite mensonges des hommes; j'osais dévoiler k nu leur nature, Buivre les progrès du temps et des choses qui l'ont défigurée, et comparant l'homme de l'homme avec l'homme naturel, leur montrer dans son perfectionnement prétendu la véritable aource de ses misères. Mon àme, exaltée par ces coiitemplationg sublimes, s'élevait auprès de la Divinité; et voyant de là mes sembldiles suivre, dans l'aveugle route de leurs préjugés, celle de leurs erreurs, de leurs malheurs, de leurs crimes, je leur criais, d'une faible voix qu'ils ne pouvaient entendre ; Insensés qui vous plaignez sans cesse de la nature, apprenez que tous vos maux viennent de vous.

he succès de cette attaque et l'indignation des spectacles que lui ofiïait la vie de Paris tnontèreot son imaginalioa. U ne vit partout qu'oppression et vices dans l'ordre social, et se crut fait pour dissiper tous c«8 prestiges.

Jusque-là, dit-il, j'avais (2) été bon, dès lors je devins vertueux, ou du moins enivré de la vertu. Cette ivresse avait commencé dans ma tète, mais elle avait passé dans mon cœur. Le plus noble orgueil y germa sur les débris de la vanité déracinée.

Ainsi, du caractère tendre et fier <|u'il s'était formé,

\ (i) ConfEMions, (. vu:, — (î) 1. ix. ■

.1, M-..i,G(Hl^lc

100 ÉTtlBEe BtlD LE SVilf SIÈCLE.

la flerlé était cootentée, mais la tendresse oe l'était pas. Celait an printemps de nnG, il avait plus de quarante ans :

Dévoré (1) du besoin d'aimer, sans jamais l'avoir pu bien satisfaire, je me voyais atteindre aux portes de la vieillesse, et mourant sans avoir t6cu. Que fi8~jeen cette occasion? Déjà mon lecteur l'a deviné, pour peu qu'il m'ait suivi jusqu'ici. L'impossibilité d'atteindre aux êtres réels me jela dans le pays des diimèies, et ne voyant rien d'existant qui fût digne de mon délire, je le nourris dans un monde idéal, que mon imagination créatrice eût bientôt peuplé d'étree selon mon cœur. Jamais cette ressource ne vint plus à propos et ne se trouva si féconde. Dans mes continuelles extases, je m'enivrais à torrents des plus dé • licieux sentiments qui jamais soient entrés dans un cœiud'homme. Oubliant tout à fait la race humaine, Je me fis des sociétés de créatures parfaites, aussi célestes par leurs vertus que par leurs beautés, d'amis sfirs, tendres, fidèles, tels que je n'en trouvai jamais ici-bas. Je pris un tel goût à planer ainsi dans l'empyrée, au milieu des objets cbarmante dont je m'étais entouré, que j'y passais les heures, les jours, sans compter, et perdant le souvenir de toute autre chose, à peine avais-je mangé un morceau à la hâte, que je brûlais de m'échapper pour courir retrouver mes bosquets. Quand, prêt à partir pour le monde enchanté, je voyais arriver les malheureux mortels qui venaient me retenir sur la terre, je ne pouvais modérer ni

(1) Cuifeuioiu, 1. IX.

i; „-,-,.. i.GoOgIc-

l.-J. ROUSSEAU. 101

«aeher uittntlépit; el n'élaiit plus maitie île moi, je leur faùus un accueil si brusque, qu'il pouvait porter Jq nom de brutal.

llcherchaii une dryade, M™ d'Houdetot survint qui donna un corps à ses rêves; il s'enivra près d'ellâ. a C'était de l'amour cette fois, et l'amour dans toute son énergie et dans toutes ses fureurs. » il en résulta la Pfouvelle Héloîse. Un critique impitoyable a réduit ainsi le romaQ de Bousseau, à cette jiartic de sa vie,

M"" dlioudetot (I), pleine de son ainour pour Saint- Lambert, en parlait volontiers à lout le inonde; elle en a parié à Rousseau, qu'elle a pris pour confident. I* confident a voulu devenir un amant, et il a commencé par prêdier k M"' d'Houdetot de renoncer à Saint-Lambert au nom de la vertu. M™ d'Houdetot a résisté; peu à peu le moraliste s'est changé en amoureux passionné, et même il a avoué son amour : c'est à peine si M"' d'Houdetot e'en est aperçue. Ce n'est qu'à la fin qu'elle a com- ■ pris que Rousseau l'aimait; sans se fâcher, elle a tâché de le guérir de cet amour, elle n'en a même point parlé à Saint- Lambert par discrétion ou par insouciance.

Rousseau s'est bien counu, il n'a ignoré (|ue son nom; il était un mystique. U se trompait fort quand il écrivait: sJe oe suis fait (3) comme aucun de ceux

(1) H. Sainl-Marc Girardin , J. J. Rmaieau, elcj RtTii£-ilet-JkuX' Moitdet, » partir du 1" Janvier 185Î. — (î) Confessions, 1. 1. Lettre i NoiiUou, 16 juin 1162.

i.GoogIc

lui ÉTt'DKS SUR LB XVIIl* SIÈCLE.

que j'ai vus; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existeat. Si je ne vaux pas mieux, au mtoins je suis aulre. Si la nature a bien ou mal' fait de briser le moule dans lequel elle m'a jeté, c'est ce dont on ne peut juger qu'après m'avoir lu.» Il faut qu'il eu prenne son parti, avant lui plusieurs ont été jetés dans ce moule, et après lui plusieurs y seront jetés encore; il est vrai seulement qu^l est une des épreuves les plus nettes qui soient sorties de là. Aussi les Confessions, les Sêveries, et plusieurs lettres qui s'y rattachent, sont des études bien précieuses sur cette nature d'esprit. Elles nous révèlent quelque chose de mieux, l'homme tel qu'il a été et tel qu'il sera toujours, vivant d'une double vie, de la vie de la terre et de la vie de l'âme, sollicité par l'idéal et par la réalité, et bien empêché pour les accorder, lui aussi toujours trop haut ou trop bas, surtout dans la jeunesse, qui est le temps des crises.

Voilà Rousseau, homme de sentiment et d'imagination, là de premier ordre, mais point habitant de ce monde, et le moins propre à y vivre.

Voyez quel intérieur il se fait : il épouse Thérèse, une fille bornée, il dit même stupide, qui ne sut jamais bien lire, ni distinguer les heures sur un cadran ; il prit avec elle sa mère, la vieille Levasseur, une commère cupide.

Je croyais autrefois que Rousseau poète poétisait cette femme, et ne la voyait que transfigurée par son imagination; j'admirais ces jeux d'une faculté puissante capable de tels miracles ; je me trompais. Il la

J.-i. RtHiaSEAL'. 143

1 coDDut du premier coup d'œil etla choisit. Je croyais aussi qu'il ne s'était séparé de ses enfouis que forcé par une insurmontable misère; je me trompais encore. RoQsseau n'était point foi! pour goûter le bonheur égal de la vie domestique, pour enchaJner sel [lensées et ses affections dans le cercle de la fomiUe ; une société où il faut mettreen commun ses pensées, ses sentiments, tout son être, chacun dévouantà l'autre son temps. Bon affection, son génie et sa force, et se consacrant, pour sa pari, à l'humble éducation des enfants, n'était point pour lui convenir. Il garda pour lui son espiit et son cœur, et céda en éctiange le soin de la vie matérielle, non pas à nne compagne, mais à une gouvernante ou à une gouverneuse, comme souvent il l'appelait. On connaît le sort des cinq enfants qui survinrent : il les mit tous à l'hôpital.

Il assure qu'il s'est amèrement reproché ce crime. Je le crois; mais je crois aussi qu'il t'aurait recommencé toute sa vie. U l'explique plus d'une fois, et chaque fois c'est une raison nouvelle, en l'absence de bonnes raisons. Un jour, c'est l'influence d'une société perverse, de conversations attrayantes, sur le thème perpétuel de filles séduites, d'enfants al>aodonnés ; un autre jour, la crainte pour ses enCinIs d'une destinée mille Ims pire et presque inévitable par toute autre voie. Hors d'état de les élever luimême, il aurait fallu, dans sa situation, les laisser élever par leur mère qui les aurait gâtés, et par sa famille qui en aurait fait des monstres. Enfin, une autre fois, c'est le résultat d'une délibération philoso-

; .i.GoogIc

104 KTLiDBS BUB LE XVIll* SIÈtXB.

pbique. En livrant ses enfants à l'éducation publique. bute de pouvoir les élever lui-même, en les destinant à devenir ouvrière et paysans, plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortunes, il crut foire un acte de citoyen et de père. « Je me regardai (1), dit-il, comme un membre de la république de Platon. » Indifférence, terreur, patriotisme, explications imf^inaires d'un crime b^réel 1 La vraie cause est la cause de toutes ses fautes dans le monde : l'inaptitude qu'il eut toujours pour la vie positive et dont il fait ainsi l'aveu. «Vingt ans (2) de méditations profondes, à part moi, m'auraient moins coûté que sis mois d'une vie active, au milieu des bommes et des affaires, et certaia d'y mal réussir. « Celui qui fut une année précepteur et précepteur détestable, ne voulut pas s'astreindre à être précepteur vingt ans : le premier des hommes pour comprendre les devoirs de cette charge, le dernier pour les remplir. U mit ses enfants à l'hôpital, et Qt Enàle. Citoyen du monde des esprits, étranger sur la terre, il ne voulut jamais y jeter des racines, et, par malheur, une femme et des enfants sont des racines bien profondes. Quel iiersonnagc pour élever une faille, que celui qui a écrit ces lignes adorables. • J'aime (3) à m'occuper h faire des riens, à ccnumencer cent choses et n'en achever aucune, à aller et venir comme la tête me chante, à changer à cliaque instant de projet, à suivre une mouche dans toutes ses allures, à vouloir déraciner

(1) CootmtMi, l. vtii. - j}) L m. ^ (3) Ibid.

I, irr. I.GoOgIc

S.-l. ROVGSVAr. 105

un roetier pour Toir ce qui eal dessous, à eplreprendreavec ardeur u» travail de dix ans, et !(i l'abandonner sans regrets au bout de dix minutes\ à muser enfin toute la journée sans ordre eteans suite, et à ne eui-vre en toute chose que le caprice du moment {!). »

Voyez-le aussi près de ses protecteurs ^t de ses amis; il se brouille avec tous. Pour ses protecteurs, il ne réfléchit pas qu'il payerait leur hospitalité de sa liberté, il le fientit à l'épreuve ; de là des efforts maladroite pour rompre sa chaîne et se délivrer de la recoonaissance en même temps. Pour ses amis, il ne pouvait guère les garder, comme il était et comme il s'est découvert à iioas, ne connaissant pas de milieu entre loul et rien, demandant tout, parce qu'il donnait toflt, mettant eon bonheur dans une affection, et craignant, en la perdant, de tout perdre, jaloux et difficile, joignant à cela cette ttabitude que noue avons vue, d'interpréter après coup les paroles et les actes; de re^re, de tête, dans la solitude, dans l'insomnie, les «cènes dont il avait été témoin ; il fatigua le» meilleures amitiés par ses brouilleries^t ses raccommodements, jusqu'à la rupture llnale.

Hume, qui l'a pratiqué, écrivait de lui ; • Dane toute «a vie (2) il n'a fait que sentir, et, à cet égard, sa sensibilité va au delà de tout ce quej'ai jamais vu; mais elle lui donne un sentiment plus vif de la peine que du i^aisîr. est comme us homme dé|>ouilté non-

U; Bume.UlUek Rlalr, îû mars nCG The. LifeotD.îluatc,a,3lt.

106 ÉXtlDES SliB LE XVIIl' SIÈCLE.

seulement de ses habits, maie aussi de sa peau, et, dans cet état, eipoaé à la violence des éléments qui se disputent perpétuellement ce bas-monde. »

La vie de Rousseau est absurde; et pourtant quel orgueil il afSclie. Comment aussi n'en pas être tenté quand on s'isole du commun des hommes, quand, leur laissant les soins vulgaires de la vie matérielle, les mesquines rivaUtés, les douleurs puériles et les médiocres plaisirs, on se pose sur les hauteurs de l'esprit, recueDIi dans le sentiment superbe de sa grandeur? C'wt le piège de la vertu et le dernier écueil des sages : écueil en effet redoutable, si on n'est bien convaincu par avance que nous n'avons rien de nous-mêmes, que toute notre intelligence et notre force viennent de Dieu, de Dieu qui leur a ménagé les événements favorables ou contraires, comme il ménage aui plantes l'air et les tempêtes, et tient dans sa main la santé de notre raison et l'efficace de notre liberté. Fier de ses bons sentiments qu'il n'oubliait (t) jamais, de ses pensées généreuses, d'une passion sans relâche pour la vertu, oubliant, dans sa vie, la foi- Messe des œuvres qu'il comptait pour rien, il osa écrire en tête du hvre qui est son plaidoyer devant la postérité : « Que la trompette (S) du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, devant le souverain juge. Je dirai hautement : Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus.. . J'ai dévoilé mon intérieur tel que lu l'as vu toi-

dlConfPMton», !. vu.— ;2)l.i.

i.GoogIc

même, Être éternel. Rassemble auloiiv de moi l'innombrable (ouïe de mes semblables ;(iii'ils écoulent mes confessions, qu'ils gémissent de mes indignités, qu'ils rougissent de mes misères. Que cbacun d'eux découvre à son tour sou cœur au pied de ton trône ' avec la même sincérité, et puis qu'un seul te dise, s'il l'ose : Je (us meilleur (pie cet homme-là. »

Rousseau étant cela, que devait-il arriver de luiT Ce qui arriva et que l'on connaît, ce qui arrivera à tou3 ceux qui auront la même nature. Il semble qu'il y ait dans les profondeurs de l'unie un cbaos endormi de sentiments et de pensées. Un rayon de lumière tombe-t-il sur l'un de ces germes, aussitôt ce germe se meut, fermente, grandit pour tout envahir : apparitions cbarmanles quelquefois, quelquefois appariions terribles, fantômes toujours et ombres vaines dont l'esprit est le père et le jouet. C'est pour ces ombres que leur cœur bat d'espérance et de crainte; c'est par elles qu'il bat de plaisir et de douleur. Ils sont là épiant leur venue, les évoquant, les conjurant, épuisant leurs forces dans leur commerce avec des chimères ; ils mettent leur science à les compter, à en déterminer l'ordre; ils mettent leur vertu à les produire et à les détruire. Cependant la vraie science, qui s'exerce sur des objets réels leur échappe, et aussi leur échappe la vraie vertu qui est tout agissante et exercée contre les maux réels de ce monde et ses iniquités. La vie méditative et la vie pratique vont ainsi se séparant. L'une se décolore, l'autre s'illumine; l'une se peuple de visions émouvantes, l'autre

f08 i^rrcWJ? sur le svnr siècle,

(ienifure avec la Uistc réalité; le divorce éclate, le dégoût du mouTement devient intolérable, tout ps' rail fade auprès de ce poison qui eicite et qui énerve, qui tait vivre et qui lue; on résout d'en finir avec le monde, de lui enlever tout d'un coup le bien qu'on lui a jusque'là disputé, et on se précipite tète baissée dans l'abîme des songes étemels^

El si on est Bousseau, si, forcé d'habiler ce monde, on y a fait des fautes et on s'y est (ait des ennemis, sî on a voulu le réformer elqa'il ait résisté, si on a irrite contre soi des intérêts, des principes et des puiS' saoces, si on a un orgueil pareil à son génie, à la fo* lie etiarmante se joint ane sombre mmie, celle de Rousseau encore. Il se vit l'objet d'une conjuraiioa fabuleuse, seul contre le genre bumain, contre la desimée, contre IHeu même, et se crut asïez fort pour résistera la terre et au ciel. Enfermé enlui-'mêmey dans la jouissance de plaisirs passés, dans l'évocation d'un bonheur factice, il déâa ses ennemis. Le monde imaginaire lui était un .asile inviolable, mais c'était aussi son tombedfu. Désormais il n'appartenait plus à la terre ; il était habitant du monde fantastique que peuplent les vaines pensées et les rêves insensés. <•

Nous n'inventons rien , nous n'exagérons rien- Rousseau, dans ses Confessions, a décrit, sans les nommer, plusieurs extases; plus tard, Dusaulx, qui le vit assez longtemps (1) de près, fut témoin de scènes pareilles, et Hume l'a vti rester quelquefois (3) de»

(i) De met rappnrlt arec J,-J. Bousseau, — 12] I^Ure ft Blair,

S8 dÉremiite 1105. fhc Li[f, eUs.; Ii, Ï08-SOI.

. .i.GoogIc

J.-J. ROl'SSBAt. 109

heures entière» immobile, en extase, sans s'aperc«Toir du froid, qui pour les autres est intolérable.

Par malheur, quand il vieillit, l'imagination se re' froidîssant, les extases devinrent plus rares, il ne s'envolait plus si aisément dans son monde encbantéi et l'humeur noire l'envahissait de plus en plus. Les deux folies se succèdent dans les Conftmons ci se mêlent brusquement dans les Rêveries. Au début des Confessions, ce n'est que lumière, fraîcheur, ravissements, comme lui, on marche légèrement dans la vie; mais les nuages créés par sa noire humeur s'élèvent, s'amoncèlent, et nous enveloppent de &ntastiques ténèbres où le cœur se serre et la raison s'égare. Dans ses Rêveries, le pauvre homme écrivait de la même plume cette ciniptième promenade, du charme le plus pénétrant, la septième encore, et ces tristes pages qui font mal à voir.

Étrange destinée d'un homme qui erra toute sa vie à la recherche du repos qu'il ne devait point trouver^ La mort même ne le lui donna pas, et son cadavre voyagea d'Ermenonville au Panthéon. U ne foUait pas l'emprisonner dans une cave froide et sombre, dans le tumulte d'une grande ville; il fallait le laisser dans sa solitude chérie, au sein de la nature, parmi les Seurs qu'il aima, bercé par le bruit des ouragans de l'hiver ou le bourdonnement des insectes d'été.

Pour être équitable envers Rousseau, on devrait faire attention à quelque chose qu'on oublie. S'il parait partout absolu, c'est qu'il va partout en idée au plus loin, et on pourrait se rappeler ce qu'il a dit de

110 ÉTtPES S|iR I^ XVIIl* SIÈCLE.

l'Emile : « Je montre le but qu'il fout qu'on se propose, je ne dis pus qu'on puisse y arriver; mais je dis que celui qui en approchera davantage aura le mieux réussi, n — Il n'est [tas assez simple, assez désintéressé de l'effet, et force souvent son expression, il aime mieux le mot fort' que lemotjusl.e, à son péril, si le.mot est mal sonnant. — Il csl artiste, il n'est pas toujours maître de lui : comme dit Voltaire, la roue tourne et emporte son homme. — Il écrivait dans la iiolitude, presque toujours la nuit ou dans les bois, et ceux qui ont composé ainsi savent combien ces inspiraLions sont perfides. — Il aimait la polémique, où il semble qu'on saisit la certitude, et qui applique tout l'homme, plaisir dangereux qui ôte la juste mesure de la vérité. — U se plaît à aborder son lecteur brutalement, il commence par prendre sa plus grosse vois, il TOUS choque et l'on se hérisse ; beaucoup commencent ses livres qui ne veulent pas continuer, et le jugent, c'est sa faute comme s'ils avaient tu. Hais vraiment il n« faudrait pas le prendre au mot, et alors on tronverait mieux que ce qu'on attendait. H écrit, dans la préfoce de sa Nouvelie Bétoîse : ■ Celle qui en osera lire une seule page est une fille perdue, » au début de ses Confessions, sa propre apothéose que l'on sait; on lit la Nouvelle Hêloïse, et on trouve qu'il a surfait le danger; on lit les Confessions, et on trouve en définitive un jugement sévère sur lui-même. Combien d'hommes modestes diraient d'eux ce qu'il a dit de lui dans ses Dialogues^

Il y a peu de smte (1) dans ses acticois, parce que ses mouTemeats aaturels et ses projets réfléchis ne le menant Jamais sur la même ligne, \ea pmmen le détonment à chaque instant de la route qu'il s'est tracée, et qu'en agissant beaucoup il n'avance point. D n'y a rien de grand, de beau, de généreux dont par élana il ne eoit capable; ma» il se lasse bien vite, et retombe auuiUt dans son inertie : c'est en vain que les actions nobles et belles sont quelques instants dans son courage ; la paresse et la timidité qni sucoëdeut bientAt le retiennent, l'anéantissent; et Toilà comment, avec des sentiments quelquefois élevés et grands, il fut toitiours petit et nul par sa conduite.

Pour ses ouvrages mêmes, il a l'air bien assuré, bien âer, et duis l'intimité, il faisait d'étranges avem:' Quand (S) ^ai imprimé mes livres, je ne puis Jamais les rouvrir, ni en lire une page sans dégoût. » Et celui-ci qui est plus grave, car il ne marque pas un scrupule d'artiste et porte sur l'essentiel : • Je crains toiijourB de pécher par le fond, et que tous mes systèmes ne (3) soient que des extravagances. ■ Pourquoi n'avoir pas pitié de lui? On aurait pitié d'an autre. Sa conduite et son ot^eil sont déplorables; mais enfin il était bon, il était sensftle, Q était désintéressé et fier; et ses débuts tenaient i une qualité excessive, à la puissance d'imagination et de sentiment. C'était un de ces grands malades à

(l)IHaiogaM, u, Boiuaean, Juge ée lein-JKquM. — (1) Lettre daHniiMà Blalr, 36 mm lUS. Ae Jif«, etc., n,Stt-3ie^l) Aid.

i.GoogIc

112 6TUDIS SUR IM XVlll* SIÈCLE.

la tàçoa de Pascal , où la ProTideoce se plaît à montrer dans toute sa tor(x, sans mesar«, sans contrepoids quelqu'un des éléments qu'elle associe et tempère dans la constitution de l'ftme bamaine. Il ne faut point les imiter : on les imite mal, et on souffre comme eux, qui n'ont pas connu la paix; mais il faut les considérer curieusement comme des prodiges qui ne paraissent qu'à de grands intervalles, étudier dans ces êtres solitaires l'énergie naturelle dont ils sont faits, et resitecter leur folie mystérieuse. On admire ceux qui marchent avec assurance sur celte terre, qui, sachant à fond les hommes et les choses, tes traitent comme il couïient, et acquièrent fortune, grands établissements et considération qu'ils cherchent; mais enfin il y a toujours eu quelques hommes qui aiment ailleurs, qui construisent pour eux dans les nuages un monde où ils placent ces choses ailleurs inutiles, la poésie, la liberté, l'amitié et l'amour. Si Rousseau est leur maître, qu'il leur soit aussi un avertissement. Il leur est permis de mépriser les biens positifs de ce monde ^ ils ont le droit de renoncer à tout, sauf au devoir. Dieu nous a donné l'imagination, non pour nous dégoûter de la vie, mais pour l'embellir ; il nous a donné le sentiment, non pour absorber, mais pour mouvoir notre volonté. La vive Oamme du foyer intérieur doit pénétrer tout notre être, se répandre en force et en courage; si par malheur nous la retenons captive, elle nous dévore, et c'est ^t de nous.

i:,,n-H. i.GoOgIc

i.-J. ROUSSEAU. 113

Je n'ai pas l'intention d'examiner tous les ouvrages de Rousseau : car ce n'est pas moins que la critique de la société, et, sur un plan nouveau, La politique, l'éducation et la vie. 11 y faudrait un volume, etil est fait (l). Je ne puis dire, à propos de chacune de ces choses qu'un mot, sur le fond. Le Discours sur tes sciences et tes arts, le Discours *wr rorigine de l'inégalité, la Lettre à d'Alembert atr les spectacles, sont en l'honneur de l'homme de la nature. On reconnaît aisément ce que c'est. Ce que Rousseau appelle l'homme de la nature est l'homme sauvage, qui n'a que le tort de n'avoir jamais existé, et promet moins que jamais d'exister un jour. L'homme primitif, le seul dont il faut parler, est celui que la nature fait, non celui qu'elle veut; s'il n'est pas civilisé, il devra l'être, et, quand il sera aussi civilisé qu'il faut l'être, il sera vraiment l'homme de la nature, comme l'arbre de la nature est l'arbre qui a poussé. L'homme primitif n'était pas littérateur, savant, artiste, politique, mais il portait en lui le germe des lettres, des sciences, des arts et de la société ; il l'a développé, et n'a pas eu tort. Hais il n'était pas si utile que la corruption de l'esprit, des mœurs et des institutions vînt à la suite. Rousseau ne fit pas à demi : il supprima le

(1) J.~J. RouBieui, *ai>i«etf«t(mrH,parll. Salpi-HarcGirardln.

114 ÊT0DK8 Boi u xfur siteu.

bon avec le mauvais, et contre Tbomme corrompu il inventa L'homme sauvage.

n ne put pas tout inventer. Dans cette solitude et ces forêts de son imagination il plaça un être qui, en définitive, était un homme, qui avait une intelligence et une &me, seulement une intelligence plus droite et une &me plus innocente que la nôtre, et une liberté encore entière, qui portait frichement empreints les grands traits de sa race perdus depuis. Rousseau, amoureux de la simplicité primitive, par haine de la corruption qu'il voyait, plaça dans un temps et dans un lieu chimériques l'idéal qu'il avait conçu, l'idéal qu'il fallait au temps et au lieu où il vivait.

Le Discmirs sur l'origine et les fondements de l'iné~ galité parmi les hommes a prêté à une étrange méprise. On a fait de Rousseau un cœur évangélique, embrasé de l'amour de l'humanité, insensible à ses propres souffrances, saignant des maux de ses semblables, mandissant une société qui a déshérité les plus jeunes de ses enfants, et les condamne à un Iravail sans repos, à une misère sans terme, Vincent de Paule entrant dans la politique, proclamant la communauté des biens par charité. N'a-t-il pas, en effet, écrit ; «Le premier (1) qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croir», fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meur-

(I) DiMMun lor l'ortglDB de l'inégalitë, eto., V part

t.-t. KOltSSBAU. IIS

très, que de misères et d'horreurs n'eût point épart^és au genre bamain celui qui, arracbaot les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d'écouter cet imposteur; tous êtes perdus si TOUS oubliez que les fruits sont à tous et que la lerre n'est à persoDoe 1 ■

C'est le malheur des grands hommes de n'être ni blâmés de leurs vices ni loués de leurs vertus. Nous transportons aux hommes du passé nos sentimeols et nos pensées avec leurs nuances inlinîes, travail dé< licat du temps et des évéuemenls. Pascal devient ainsi une première incarnation de René; on range Rousseau dans le communisme, la Boélie à l'extrême gauche ; on voit dans le sentiment sombre d'un jaoséuiste ennemi de la raison la mélancolie moderne, '^ dans des exercices de collège des acies d'opposition, dans la boutade d'un misanthrope monté au (on académique la charité dévorante qui étreint dans ses embrassements la grande fkmille humaine, proscrit l'inégalité de frère à frère et la misère avec la propriété. Si ou prend au sérieux ces saillies d'une plume oratoire, pourquoi donc les vrais ennemis des lumières nediviniseoUls pas l'auteur des plaidoyers contre les iciences, les lettres et let tpeetactes'i Mais non. Us ne s'y trompent point; ils ne prennent point pour un des leurs ce puissant ouvrier de la civilisation : ils le laissent se déchaîner contre les raffinements de l'esprit dans un langage étudié, tout propre à envenimer ce goût, et le voient se délassant de son com-

h.Goqgle

416 ËTtlDES SUR LB SVMI* SIÈCLE.

bat contre les théâtres à une représentation de soq cher Devin.

Ceux qui s'obstinent à trouver dans la pbrase célèbre RoQsseau tout entier et la prophétie du socialisme présent, feront bien de fermer un moment ie Discount ntr l'inégalité pour lire l'£mi7e et le Contrat social. Si des traités spéciaux sur l'éducation et la politique, des livres où Rousseau vieilli a mis tout le sérieux de m pensée, tout ce que la méditation lui a fourni de principes élevés, tout ce que l'expérience lui a suggéré d'observations pratiques ; si des discours adressés a l'Europe attentive leur paraissent de moindre autorité qu'une déclamation brillante couronnée en séance solennelle de l'Académie de Dijon, fantaisie d'un esprit qui essaye ses ailes, on n'a plus rien à leur dire : ils sont libres de chercher Racine dans le? Frère» ennemis. S'ils pensent comme tout le monde, et trouvent la perfection de l'homme dans sa maturité, qu'ils observent donc le précepteur d'Emile enseignant à son élève, par une leçon frappante, le respect de la propriété, droit du premier occupant consacré par le travail, et le législateur du Contre aociai plaçant la propriété encore à la base de la société qu'il fonde.

Rousseau a de l'humeur contre la propriété, parce qu'il a de l'humeur contre la société, et qu'il les reconnaît inséparables. Il maudit le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire : Ceci est à moi, parce qu'il voit en lui le vrai fondateur de la société civile ; parce que cet enclos eçt la Umile fatale entre \^

J.-J. KOUSSBiC. 117

vie ianocente qui disparait et la vie citilîsée qui commence; parce qu'il voit déjà s'aller autour de cet euclos les malheureux mortels dans un terriUe travail cootre leurs semblables et contre eux-mêmes, à la poursuite du bonheur; parce qu'il voit eoûa, sur les débris de la vraie sagesse, s'élever celle bienséance ettérieure « qui a l'apparence de toutes les vertus sans en avoir aucune. > Et on lui prèle l'idéD étrange que l'existence de la propriété n'est pas essentiellement liée à l'existence de la société ! 11 supprimerait, s'il pouvait, l'une avec l'autre ; mais même il sait qu'il ne le peal pas, et que la douUe institution est une nécessité totale. 11 la maudit en slnclinant.

C'est l'honneur de notre temps que celte préoccupation universelle du sort des classes pauvres, comme ce sera le crime des hommes qui o»l tenu le pouvoir de s'être enfermés dans la Jouissance de ce pouvoir même, au lieu de le mettre au service du bien, provoquant la pensée de toute une nation à ce teirible problème du travail, éclairant les méditations particulières, concentrant les efforls isolés, communiquant au peuple et la résignation aux maux présents par la conâance dans ses chefs, et l'espérance d'un "meilleur avenir. Mais est-ce donc aussi servir le peuple et avancer la question d'où sou sort dépend, que de creuser tes défiances, d'aigrir les haines et d'irriter les douleurs? Autant notre sympathie est profonde pour les idées libérales, autant notre antipaUiie est décidée contre les doctrines duigereuses

118 ftlODIt 8UI U XVIII' aiÂCLK.

qui, coiTompant le Trai par le foux, oatrant la jasUce, bat douter de la Justice même et en dégoûteat.

Qu'oD nous pardonne notre Tivacilé. Hais vraiment, on rougit de voir Rousseau sur l'autel du communisme, c<mime on rougissait de TOir Fénelon sur les autels d'une Église avortée : ces grands hommes, airactiés de la région sereine des sages, êapientum tempta urtna, dépaysés et fourvoyés parmi nos petitesses et nos folies. Délivrons-les : qu'ils remontent au séjour de paii et de lumière; qu'ils regagnent les hauteurs, pour éclairer la grande fomille; enlevooj»^ les aux sectes, et rendons-les à l'humanité.

Les hardiesses du Contrat tocial n'ont rien qui nou& scandalise; mais quel étoonement devaient produire,^ en pleine royauté de Louis XV, des maximes comma celles que renferment le Contrat social, l'Emile et le». Lettres de la montagne. « L'homme (1) est né libre et partout il est dans les fers. » « Renoncer (2) à sa liberté, c'est renoncer à sa qualité d'homme, aux droits, de l'humanité, même i ses devoirs. Il n'y a nul dédommagement possible pour quiconque renonce à tout. <

Quel est donc le fondement du pouvoir qui pèsft ainsi sur les hommes? Selon les publicistes, c'est le

(OGMitntMMte], Li,cbip,i. — (1)L r,diip.4.

J.-l. ROUSSBAV. 119

droit du plus fort, le droit divÎD ou le droit pateroel.

Ëst-ce, en effet, le droit du pIusforlT * La force (l) est une puissance physique ; je ne vois point qnelle nioraliti^ peut résulter de ses effets. Sitôt qu'on peut désobéir impunément, on le peut lé^timeinent ; et, imisqiie le plus fort a toujours raison, il ne s'agit que de bire en sorte qu'on soit le plus fort. »

Le droit divin T ■ Toute puissance (2) vient de Dieu, je l'avoue ; mais toute maladie en vient aussi : esirce à dire qu'il soit d^ndu d'appeler le médecin ? Qu'un brigand me surprenne au coin d'un bois, non-seulement il faut par fbrce donner la bourse ; mais quand je pourrais la soustraire, suis-je en conscience obligé de la donner 1 Car enfin le pistolet qu'il tient est aussi une puissance. »

Le droit patemi^T ■ Cette autorité [3] n'a d'autre raison que l'utilité de l'enfant, sa faiblesse. Si donc la faiblesse de l'entïnl vjeut à cesser, et sa raison à mûrir, il devient seal juge naturel de ce qui convient à sa conservation. *

En l'absence du droit de la force, du droit divin et du droit paternel, où trouver le fondement de la société, sinon dans un contrat exprès ou tacite par lequel les hommes cèdent une portion de leur liberté ^ pour sauver le reste ï Ce qu'on appelle un corps poli- J tique est • une forme d'association qui défend et pro;;^ lége de toute la force commnne U) la personne et

1) Conlrat fooial, I. t, thap, 3. - (2) 1. 1, «hap. 3. - % Eiciile, 1,T.— .;4'ConUat iadtii,T.i,rJiap. (i.

129 ÉTUDES Sun LE XVIII* SIÈCLE.

les biens de chaque associé, et par laquelle chacun^ s'unissantâ tous, n'obéit pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. »

Le seul souverain est te peuple; à lui seul il appartient de foire les lois; hi souveraineté est inaliénable, indivisible, absolue, sacrée, indestructible, iaviola- We. En ce sens « tout (1) gouTerneraent légitime est républicain ; » les cUeb du peuple, o sous quelque nom (2) qu'ils soient élus, ne peuvent jamais être au-^ tre chose que les officiers du peuple. > Il est bien entendu que cette souveraineté ne se délègue point : a Toute loi (3) que le peuple en personne n'a pas ra» tiâée est nulle. Le peuple anglais pense être libre, il se trompe fort; il ne l'est que pendant l'élection des membres du parlement; sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien. » Voilà donc la (orme représentative exclue, et la souverainelé assez difficile à exercer.

Quel sera le gouvernement, le pouvoir esécutif! La monarchieî

a S'il n-'y a point de gouvenvemeot qui ait plus de vigueur, il n'y en a point où la volonté particulière ait plus d'empire et domine plus aisément les autres; tout marche au même but (4), il est vrai, maiscebut n'est point celui de la félicité pubUque, et la force même de l'administration tourne au préjudice de l'État, Un d.^ faut essentiel et inévitable, qui mettra toujours le gou-

(1) Contrat »cial,L ii. «hsp. 6. — (2) Émiie, 1. t. — (3) Contrat lociil, 1. IQ, chap. 15, 16. — (i) 1. m, ebap. 6.

j.-j. nomsKAD. 121

v«nieineat monarchique au-dessous du républicain, est que daos cetui-ci la voix publique n'élève presque jamais aux premières plaoes que des bommee éclairés et capables, qui les remplissent avec honneur ; au lieu que ceux qui parviennent dans les monarchies ne sont le plus souvent que de petits brouillons, de petils fripons, de petits intrigants, à qui les petits latents, qui font dans les cours parvenir aux grandes places, ne servent qu'à montrer au puMic leur ineptie aussitôt qu'ils y sont parvenus. — C'est bien vouloir s'abuse^que de confondre le gouvernement royal avec celui d'un bon roi. Pour voir ce qu'est ce gouvernement en lui-mémt, il but le considérer sous des princes bomés ou méchants; car ils arriveront tels au trône, ou te trône les rendra tels.

Cboiàra-t-on le gouvernenient démocratiqueî

Il n'est pas bon (1) que celui qui fait les kis les exécute; on ne peut imaginer que le peuple reste ince»samment assemblé pour vaquer aux affaires pubhques. — Il est contre l'ordre naturel que le grand nombre gouverne el que le petit soit gouverné. — Auctm gouvernement ne demande plus de vigilance et de courage pour être maintenu dans sa forme. — S'il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouyei> ment si parMt ne convient pas à des hommes.

Reste le gouvernement aristocratique:

(I) Ccntrat (octal, I. m, chap. 1.

iit ETUDES SUR L8 XVtll* SIÈCLE.

Il y a (1) bois sortes d'arwtocratie ; naturelle, élective, béréditaire. La piemièra ne convieiit qu'à des peuples simples, la troisi^ne est la pire de tous les gouvernements. La deuxième est la meilleure; c'est l'aristocratie proprement dite.

11 foudra donc choisir ce gouvernement. Mais Rousseau dit ailleurs : o La monarchie (3) ne convient qu'aux nations opulentes; l'aristocratie aux États médiocres en richesse ainsi qu'en grandeur; la démocratie aux États petits et pauvres. » Voilà donc, pour la France, celte forme exclue par cette raison, tandis que les autres le sont par d'autres. El il ne reste rien.

Jusqu'où va, selon Rousseau, le pouvoir du contrat^ de la loi, du souverain? n dit bieD,dans ses Lettres de la montagne, que le contrat doit convenir à des hommes, qu'il D« doit avoir rien de contraire aux lois naturelles, ■ car il D'est (3) pas plus permis d'enfreindre les lois naturelles par le contrat social, qu'il n'est permis d'enfreindre les lois positives par le contrat des particuliers. ■ Il dit bien encore « que le pouvoir spuveraia (4) ne peut passer les bornes des conventions générales; » mais dans l'établissement du contrat primitif oa craint de trouver une abdication trop entière de chacun en laveur de tous, et que la liberté naturelle ne revienne plus à chacun que comme une concession d'en haut

0]Coittnita>ciat,l.iu, chap.&. - [3] ). iii.chap. S. — (3) Uttrei de !■ monUgne,!, G. — (t) Contrat eoclal, 1. it, eh. 5.

i.GoogIc

J.-J, ROUaSKAU. 1X3

Ces claïuu bien enleoduee {1), ie réduisent toutes k une seule, savoir l'aliénation totale do diaqne associé avec tous ses droits à toute la communauté. — Si du pacte \ social on écarte ce qui n'est pas de son essence, on trou- ) Tara qu'il se réduit aui termes suivants : chacun de nous / met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la vt^onté gàiérale.

Cest cela même qui n'est pas rassuranl; encore ce passage : ■ Le droit (S) que le pacte social donne aui souTerains sur les sujets ne passe point les bornes de l'utilité publigue. » Avec cette maxime on va loin. H j dit, et dit vrai, en un sens, que c'est (3) par la volonté '' générale qu'on est citoyen et libre, et que les Génois ont raison d'écrire au-devant des prisons et sur len fersdesgalériensle mot Ii&er(tu,- mais à condition que ces prisons^renferment des voleurs, que ces fers encb^nent des assassins et non d'honnêtes gens qui, sons la tyrannie de la majorité, maintiennent leur conscience libre.

En somme, Rousseau, quoiqu'il semble admettre que la volonté générale, qui va naturellement au bien de tons, peut être égarée et se tromper, n'est pas assez cat^oriquesurce point: il esttaxipj^éduilparlenom- Jbre. ne donne pas d'assez fermes garanties au droit, à la liberté contre le nombre ; or, à quoi servent les gouveraements' s'il ne servent pas à cela T On atten-

(1) CaaXM «dal, I. i, cbap. B. - (î) I. iv, dwp. ». - W 1. 1», cliap.3.

m È1UDES SDB Ut XVItl' SIÈCLE.

j doit d'un pfailoso|>he spiritualJete, comme Rousseau, 1 une autre politique, et on D'atleDdait |tas une décla- ; ratioa comme celle-ci :

Toute ctuise (t) d'ailleurs égale, le gouvernement aous lequel, sans moyena étrangers, eans naturalisations, sans colonies, les citoyens peuplent et multiplieol davantage, est iniaiUiblemeat te meiUeur. Celui sous lequel le peuple diminue et diipérit est le pire. Calealateurs, c'est maintenant votre affaire; comptez, mesurez, compaiei.

Autrefois, du temps qu'il méditait des tnsttfuttoni poliliquet, cherchant le meilleur gouvernement possible, il pensait mieux; il cherchait o quelle est la nature du gouvernement propre à former le peuple le plus vertueux, le plus éclairé, le plus s^e, le meilleur enfin, à prendre ce mol dans son plus grandsens [S).b

Au surplus, pour savoir quel cas il fait de la liberté naturelle, il suffit d'aller jusqu'à la fin de son livre:

n 7 a (3) une profession de foi purement civile dont i] appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité sana lesquels il est impossible d'être bon citoyen ni sujet fidèle. Les dogmes de la religion civile doivent être simples, en petit nombre, énoncés

(OOntrattoeUl,]. in, dMp. a. — (3)C(nree8Hu, 1.8.— [3] Cou- Uat «Kilt, 1. 1*, chip. I.

J.-J. RODSSBAU, ISS

avec précision, sans explication ni commentaire. L'exi-'^ stence de la Divinité puissante, intelligente, bienfaisante, \ prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, }e bonheur des justes, le ch&timent des méetiants, la sainteté du contrat social et des lois. — Sans pouvoir obliger personne à les oFoire, il peut bannir de l'État quiconque ne les croit pas ; il peut le bannir, non comme impie, mais comme insDciable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la Justice, et d'immoler au besoin sa vie à son devoir. Que si quelqu'un, après avoir reconnu publiquement ces mêmes dogmes, se conduit comme ne les croyant pas, qu'il soit puni de mort; il a commis le plus grand des crimes, il a menti devant les lois.

Certainement, il y a peu de plus grandes absurdités. Et c'est lui encore qui, dans sa réponse à l'arcbevêque de Pftris, écrit ces propres paroles:

Je ne cnns pas qu'on puisse légitimement introduire dans un pays deg religion^ étrangèrea sans la permissioa du souverain; car si oe n'est pas directement désobéir à Dieu, c'est désobéir ius, lois, et qui désobéit aux lois déso^ béit k Dieu.

11 dit cela, sauf à se tirer d'affaire (t) par dee subti* Utés bizarres, quand on le lui reproche, pour retrout ver la liberté.

(t) Lettre i H, A, A., i juin 1763.

126 ^UDES eUB LE XVIll' &IËCLE.

Le mérite de Rousseau est d'avoir posé deux questions : quelle est l'origine de la société mile, et où réside la souveraiaeté; c'est aussi d'avoir fondé la société civile sur un contrat, quoiqu'il dût le représenter davantage comme naturel et tacite ^ et le rédiger autrement; c'est enfin d'avoir placé la souveraineté dans la nation, quoiqu'il lallût discuter phis à fond la question du nombre et bonier plus fermement sa puissance. Quant au reste de sa politique, il y a beaucoup à dire. Il est très-français par sou amour de l'absolu, de la lo^^ique, de l'unité, de l'égalité, très-français par son médiocre sentiment de la lij berté, de la réalité et de la pralique.Q. prendre le I Contrat social comme manuel politique, on devait i être bien embarrassa L'Assemblée constituante fut nommée sous une influence autre que la sienne, et pM d'autres principes que les siens : les citoyens ne crurent pas que, du moment qu'on est représenté, on est esclave; ils déléguèrent leurs pouvoirs â une assemblée, et créèrent ainsi cette aristocratie mobile, qui, tirée du néant par la volonté du peuple, rentre par la volonté du peuple dans le néant, et ne peut porter ombra^ à une puissance dont elle est la pen> sée et de laquelle elle tient tout son être. Mais peu à peu l'esprit de Rousseau remporta ; le peuple voulut légiférer par lui-même, et essaya, dans les clubs et dans les sections, le gouvernement démocratique. - '"^ « Vous serez comme des dieux » est le mot éternel de la tentation; la France y succomba. La première assemblée avait reconnu et déâui avec luxe les droits

t.-t. lOUSBBAU. ItT

de l'hoiBiDe; dans les assemblées suivantes, la doctrine de l'utilité publique aux temps de crise, la doctrine du salut public prévalut de plus ea plus. Oa sait ce qui en est sorti.

On pourra oublier plus d'une page du Contrat tociai, mais on fera bien de ne pas oublier celle-ci, des Comiâératùmt mr U gouvernement de Potogne .■

La liberté est un aliment de bun eue, mais de forte digeetion; il !aut des estomacs bien sains pour la supporter. Je ris de ces peuples avilis qui, se laissant ameuter par des ligueurs, osent parler de liberté sans même en avoir l'idée, et, le cœur plein de tous les vices des esclaves, s'imaginent que, pour être libres, il suffit d'être mutins. Fière et sainte liberté ! Si ces pauvres gens pouvaient te connaître, s'ils savaient à quel prix on t'acquiert et te conserve, s'ils sentaient comiien tes lois sont plus austères que n'estjUttle^^ joug des tyrans, leurs iaibles âmes, esclaves de passions -^ qu'il faudrait étouffer, te craindraient plus cent fois que la servitude; ils te fuiraient avec efltoi comme un fardeau prêt à les écraser.

VEmite est trop génénlement jngé par quelques propositions étranges qu'il renferme; avec de l'attention, on trouve des idées très-s<dides, et d'abord

ISA ÉTUDES 8im US XVIII* SUÏCLE.

l'idée prÎDcipale, sur te but de l'éducation. Port- Royal, qui est le grand siècle enseignant, a dit sur ce poiDt toute la vérité :

La principale application (1 ) qu'on devrait avoir aérait de fonner son Jugement et de le rendre aussi exact qu'il peut l'être, et c'est à quoi devrait tendre la plus grande partie de nos études. On ee sert de la raison comme d'im instrument pour acquérir les sciences, et on déviait se eervii, au contraire, des sciences comme d'un instrument pour perfectionner sa raison. — L'esprit des hommes est trop grand, leur vie trop courte, leur temps trop précieux pour s'occuper de si petits objets : mais ils sont obligés d'être justes, équitables, Judicieux dans tous leurs discours, dans toutes leurs actions et dans toutes les affres qu'ils manient ; et c'est à quoi ils doivent particulièrenient s'exercer et se

Admirable page que tout instituteur doit garder perpétuellement sous les yeux. Rousseau a eu le bonheur de la comprendre, et c'est là, au milieu des paradoxes inévitables, le sens profond, la portée et la vertu de l'Emile. Port-Royal se serait reconnu dans cette vive sentence contre une éducation toute mécanique. ■ Pour armer (2) l'enfant de quelques vains instruments dont il ne fera peut-être jamais d'usage, TOUS lui ôtez l'instrument le plus universel de l'bomme, qui est le bon sens. ■ Le même sentiment

(t) tfigi^M, ftHaet. — [3) Emile, 1. in.

J -J. BOU98BAU. It9

de la grandeur de l'irae humaine a dicté la préface de la Logique et les lignes suivaDies de l'Étoile :

Emile (1) a un esprit univenel, non par les lumières, mais par la faculté d'en acquérir; lu esprit ouvert, intelligent, prât à tout, et, comme dit Montaigne, sinon instruit, du moins instruiB^e. Il me suflit qu'il sache trouver l'a ^01* bon sur tout ce qu'il fait et le pourquoi sur tout ce qu'il croit. Car, encore une fois, mon objet n'est point de lui donner la scieooe, mais de )ui ap[ffendre à l'acquérir au besoin, de la lui faire estimer exactement ce qu'die vaut, et de lui liùre aimer la vérité pai^essus tout.

Le but de l'éducation, c'est ouvrir et nourrir l'esprit, élever et assurer l'âme; c'est donner le goût d'apprendre et de bien faire, en apprenant et en faisaiït bien. S'il allait choisir , je choisirais conune Rousseau et Montaigne; j'aini«rais mieui pour un jeane homme uu esprit plus ouvert que nourri. Ce qu'il sait est peu de çboee, ce qu'il y a à savoir est infini ; il taxtl que cet enfant te sente, qu'il ait grande ambition el grand courage, et qu'il voie dans l'achèvement de ses études classiques, non pas le repos, mais ta liberté d'étudier selon son goût, de poursuivre toutes les connaissances ou de se donner à une seule. L'éducation est un mouvement. Nos pères du vnar siècle avaient cette passion de s'ins-

130 ÉTUDES Sm LB XTnr SIÈCLE.

Iniire : fls lisaient, ils écrivaient prodigieusement; les derniers bommes de ce temps que nous avons vus étudiaient eaeore.

Qu'on se rassure d'abord : noirt Ëraile peut être à la fois instruisaMe et insh*uit; la capacité d'apprendre n'exclut pas la science apprise. On convient qu'il faut essayer l'instrument, mais, en l'essayant, il peut làire ceuvre utile ou de nul profit : on exerce également la mémoire à retenir des phrases sans suite ou les meilleurs morceaux des grands mattres et les événements de l'histoire; la perspicacité sur des problèmes ou sur des énigmes; la vigueur de raisonnement sur la géométrie ou sur la l(^ique des Arabes, le jugement sur le Code civil ou sur les Pandectes; comme on exerce égidement sa force physique à battre la mer ou à pou^er la charrue, s tailler des pierres et à équarrîr des arbres.

Qu'on se rassure encore ; l'éducation ainsi entaidoe n'est pas seulement une aptitude à mourir de faim. Si on parti^eaitla société comme en divers étages et qu'on examinât ce qu'il faut de connaissances à chacun ; si on partageait la jeunesse en autant d'âges et qu'on examioAt ce que chacun peut savoir, on trouverait une singulière correspcmdance, et on aurait un plan d'in^ruction tout lait, p(«rvu qu'on n'appliqu&t les acuités que quand elles sont nées, et qu'au lieu d'aller d'une science plus facile a une science plus difficile, on all&t, dans la même science, de la surface à diverses profondeurs. Dans ce plan entreraient en harmonie futilité, et la bewité, le

J.-J. ROtBUAU. 131

nécessaire et le luxe; cette éducation déposerait le long de sa route, à diverses distances, un grand nombre de sujets, et continuerait jusqu'au bout avec quekpies-uns qu'elle préparerait à loisir.

Je ne voudrais pas être dést^réable à la jeimesBe, qne j'aime; mab vraiment notre jeunesse est-elle bien couteote d'elle-même ! a-t-elle l'ardeur du savoir? II arrive une chose étrange, c'est que cette ai^ deur s'éteint dans le coUége; et cela n'est pas naturel On a en la bonne intention en France de maintenir élevé le niveau des études; pour cela on a créé un plan d'études et un grade final. Tant que l'enseignement a été donné par l'État, le plan d'études, suivi d'année en année jusqu'au bout, garantissait le grade ou le remplaçait; mais quand l'État a abandonné son privil^, le plan n'étant plus unifonne, il n'y a plus eu d'autre preuve d'instruction que le grade. Puisqu'il était inventé, on a trouvé commode de s'en servir comme d'une bairière à l'entrée d'un grand ncnnbre de professions, et on a tantôt élevé ' tanl6t abaissé cette barrière, suivant qu'on voulait laisser entrer ou écarter plus ou moins de monde. La barrière posée devant eux, les jeunes gens ont voulu la franchir; c'est à cela qu'ils s'eiercent. D'où une nouvelle classification dans les connaissances humaines : celles qui mènent là, celles qui n'y mènent point, l'utile et l'inutile : l'utile, mesuré au programme, l'inutile, comme l'imt^nation, le goût, la justesse, l'esprit d'analyse, etc.

En outre, selon une idée française, l'État, qui tient

13S fcniDES Bini LB XVIIl* BlÈCLB^

les services publies, oi^nise des écoles en vue de ces services publics, et l'enseignement en vue de ces écoles. Pour se procurer des sujets capables, il a fallu readre l'admission aux écoles très-difficile, exiger de très-fortes connaissances, et par suite préparer les jeunes gens longtemf», de bonne heure et exclusivement.

Nous ne discutons pas ici le mérite de ces grades, nous ne discutons pas non plus le mérite des écoles .qui existent, mais la nécessité de subordonner à ces grades et à ces écoles l'enseignement public. Pendant une vingtaine d'années de pratique et de réflexion^ nous nous étions formé trois ou quatre principes dont nous ne sommes pas encore désabusé. — Les écoles sont faites pour la société, non la société pour les écoles. — L'État n'est pas la société : l'État a ses vues, la société a les siennes ; l'un veut administrer, il a besoin d'agents habiles, l'autre a besoin d'bommeSj car elle veut vivre et honorablement. — Pour former un agent, il faut développer une faculté particulière, pour former un homme, il fout développer toutes les facultés en harmonie. Le meilleur moyen de développer une f&culté n'est pas de n'exercer qu'elle, mais de faire que l'esprit soit bon; comme le meilleur moyen d'avoir le bras fort n'est pas de ne faire usage que du bras, mais de faire que le corps entier soit sain et fort; une fois que l'esprit et le corps ont cette vigueur universelle, ils la portent où il leur pl^t, suffisant à tous les ouvrages. — Il serait sage d'attendre, pour appliquer les diverses facultés,

l.-J. ftOtSSIAV. 133

qu'elles fussent éveillées, et de proportionner le travail qu'on leur demande à celui qu'elles peuvent donner. — Le choix ne devrait pas veuir avant la vocation : une vocation de treize ou «(uatone ans, par exemple, risque, pour la plupart du temps, d'être bien douteuse; et quand même elle serait vraie, les circonstances peuvent décider de vous autrement. Dans la direction des enfonts, qu'on ne connaît pas et qui De se connaissent pas, il est humain d'éviter les vœux éternels et l'irréparable. Il serait bon, il serait moral de ménager à la jeunesse un long temps où elle se formerait insensiblement, dans des études communes, générales et désintéressées, en attendant le moment des études spéciales, qui est aussi l'âge de la puissance. A ce moment, l'Etat choisirait les siens : ou il éprouverait par un apprentissage sur lien ceux qui ont la capacité et le courage, ou il ferait pour ses écoles ce que fkit une école de bonne renommée, qui fournit des ingénieurs civils, demandant peu à ceux qui entrent, beaucoup à ceux qui sont entrés. — Il semble enfla que l'édncation en France devrait être française. On ne trouve décidément en France que la passion des choses d'esprit, une perfection de bon sens élevé et délicat, le besoin de s'entendre avec soi-même et avec les autres, par l'analyse de la pensée et le soin du style. On ne voit pas que jusqu'ici ces qualités nous aient mal servi, et qu'il y ait profit i les changer pour d'autres. Quand on le voudra, l'éducation nationale s'y appliquera, et elle trouvera encore des esprits disposés à la suivre, si elle se présente hantt-

134 6tvDes sua u xviii* sitax.

ment comme une éducation libérale, et si, appelant à elle toutes les études diverses habilement distribuées, elle toit sentir chaque jour aui élèves un progrès ot>tenu : à tout fige, les sciences naturelles, en ménageant les détails; de bonne heure, la pratique des sciences exactes, proportionnant le raisonnement aux âges; l'histoire animée, intelligente, point surchai^ée de bits; la philosophie, dans sa plus grande simplicité et sa plus grande clarté, rendant compte des vérités essentielles, excitant la curiosité, donnant l'habitude de la réflexion et de l'ordre ; ta littérature, renonçant à qudques exercices scolastiques, où quelques-uns seulement réussissent, pour se proportionner aux fttcaliéscommnne6,^santconnatire,respecteretaimer le génie de notre belle langue française et ses grands monuments, faisant connaître aux jeunes gens les admirables choses de la pure antiquité grecque et laUne, s'il le faut, dans des traductions qui donnent le désir de savoir les langues de ces cheb-d'ceuvre, d'ailleurs lisant dans la langue même ce qni est le plus excellent. N'ajouteraitron pas h ces connaissances quelques études discrètes des beaux-arts et de leur histoire, en les éclùrant par des visites en divers lieux d'é* tndel J'imagine que des jeunes gens ainsi formés ne seraient pas ennuyés dans le monde, se pressant d'oublier ce qu'ils ont appris et se proposant bien de ne plus rien apprendre; mais toutes choses leur seraient intéfessaaies, parce qn'ils auraient des connaissances et des goûts.

Une idée contestable de Hoasseau est qu'il ne bille

i.-J, ROUBSEAD. 13S

pas parler de Dieu aux jeune? gens avant l'Âge où ils arriTeraient par eui-mêmes à le connaître, âge que Rousseau recule jusqu'après quinze ans. D'abord, ce n'est pas assez que tous ne lai en parliez pas, il faut que riea de vous ne lui en parle : que penserait-il, s'il vous Toyait prierî Et, comme ce principe doit naturellement s'étendre à toutes les opiuions et à tous les sentiments, il mène loin: il faudra que vous vous at>steaiez de toute parole, de tout geste qui trahirait en vous ce que votre élève ne doit pas connaître encore, de peur de lui donner un préjugé ; il faudra que vous soyez muet et immobile. Enfin, comme les préjugés viennent de tous côtés et que l'exemple de quelques personoes ou de tout le monde pourrait l'influencer, il sera bon de créer à votre élève un monde artjflciel où il ne verra rien que ce qu'A trouve en lui-même, un monde qui sera assez complaisant, qui se surveillera d'assez près, qui aura assez d'empire sur soi pour ne jamais laisser paraître une pensée ou une passion que notre enfant n'eût pas encore. Quand il ne connaît pas encore la justice, l'affection de la patrie et de l'humanité, un mot, unç attitude, un cri perdraient tout. Rousseau cherche l'éducation naturelle; est-ce là l'éducation naturelle^ L'éducation ue consiste pas à philosopher avec l'enfant, mais à déposer dans son âme le germe des principes, qui ensuite grandit. Elle commence donc de très-bonne heure; et le devoir des parents qui veulent leurs enfants honnêtes et heureux est d'introduire par toutes I«e> voie», dans le cœur de ces enkmt^, par

136 ÈtCtaS EUB Lg xviir SrÈCLB.

eDseignement formel, par pénétration insensible, par autorité, par exemple surtout, les principes qui, médités plus tard , développés par la raison et par l'expérience, conduiront toute leur vie. Je sais qu'ils De devraient choisir dans leurs idées que oa qu'il y a de plus solide, dans leurs sentiments que ce qu'il y a de plus excellent ; je sais qu'ils mêlent souvent à cette part essentielle leurs préjugés ; mais je sais aussi qu'après l'éducatioa de la famille, il y en a une autre ; que l'esprit d'examen, éveillé par les années et par la société où l'on entre, révise les croyances reçues; que la pratique de la vie les réforme perpétuellement. Les ^générations se suivent et ne se ressemblent pas : les pères voient leurs fils changer sous leurs yeux, et les suivent, par atTeclion, dans un nouveau inonde que leur raison repoussait.

Voici la Ifouvelle Héloïse, voici enfin un roman où il n'y a d'autres personnages que le cœur humain , ni d'autres accidents que les accidents de la passion, ses élans, ses apaisements et ses retours. Ce n'est pas moins qu'une révolution. H semble que le grand siècle soit impassible : nous ne le voyons que ■ dans sa haute et pleine majesté. • Dans les romans qu'il nous a laissés, la passion la plus tendre est encore une affoire d'esprit. Aimer n'est plus chose simple et nalu-

i.GoogIc

relie : il en a fait un art au-deseus dii vulgaire, il l'a réduit en science subtile et aiguë à l'usage des beaux esprits; etce serait à croire que util n'a aimé dans ce siècle, si, à travers ce groupe sévère des grands génies et cette foule bruyante des précieux, on ne voyait passer les ombres attristées de Molière et de la Vallière, les tourments de l'iunour coupable et les en- ■ nuis de l'amour méconnu. Viennent ensuite les romaus licencieux de Crébillon et de la Clos. La passion a enfin son tour : la Nouveile SUéise et Manon Lef caut succèdent à l'Â^lrée et au Sopha. Noire roman, au XIX' siècle» sort de la même veine. Nous nous plaisons auK surprises de la mise en scène, aux combinaisons ingénieuses des événements; mais sur ce théâtre babilement préparé, nous cbercbons l'bomme, toujours l'homme, la nature et la vérité- Rousseau donne à L'amour un beau rôle, il le représente comme inspirant la vertu. L'amour inspiret-il, en efTet, la vertuT Oui, le véritable amour. D'abord une vertu que personne ne lui conteste, le dévouement à l'égard de l'objet aimé, dévouement juequ'aus plus grands sacrifices et à la mort même ; de plus, celui qui porte un grand sentiment de cette sorte le respecte, craint de faire quelc^ue chose qui en soit indigne. Quand une partie de notre corps prend une attitude, le reste se situe de même; ainsi de l'Éune : il y a une conspiration naturelle de mouvements qui fait que tout notre être à la fois s'élève ou s'abaisse, se retient ou s'abandonne ; l'émotion que produisent en nous les merveilles de la nature, de l'art, de U

13S ÂTDOK SUR Lt XVIII* BIËCLS.

liberté liunuine, nous redisse : devant ces q)ectacles, la ba^esse nom fait horreur, et rien alors n'est trop haut pour nous ; il y a deç douleurs qui nous graudistent : celui qui vient de perdre un des siens qu'il aimait est incapable de commettre une infomie. Nous avons vu cela en nous-mêmes, et quel est notre étonnement quand nous ne le retrouvons pas autour de nous! Un mi^tstrat sans mœurs nous étonne, etquoi-i qne l'usage de la vie nous habitue à croire bien des choses possibles, il y en a qui n'entrent pas dans notre esprit. Nous comprenons qu'un homme vulgaire $e vende, il ne vend que lui-même; mais qu'uu homme d'élite se vende comme celui-là, qu'on soit un grand savant ou un grand artiste et qu'on se vende, comme ei on ne portait pas en soi une chose sans prix; que ce' ministère de la science et de l'art ne contraigne pas celui qui en est revêtu k se respecter, qu^l les vende avec sa personne, pour un peu d'çr ou de dignités ; que le feu céleste lui-même, descendant dans une âme, ne soit pas asetz puissant pour la parifier, qu'on soit un génie et un misérable, cela est scanda-i leux. Nous sommes de faibles créatures, mais du fond de notre nature inconnue il sort parfois des forces admirables qui nous soulèvent au-dessus de nousmèmes : une de ces forces est l'amour. L'hooune qui croit aimer et ne sent pas en lui quelque chose de respectable, qu'il faut honorer par les sentiments et les actions conformes, n'aime pas. Oîi l'amour est vrai, U est une ambition infinie de paraître sans défauts devant l'objet qu'on aime, et un singulier effort pou^

i.'4. 1IOI1S8BAU, 1»

atteindre à toute perfection, il donne aux deux l'e»pril, la délicatesse, l'hoaneur, la générosité, ici toutea les grâces, là tous les courages. Tel est l'amour du Cid et de dnimène, de Sévère et de Pauline, l'amour que Corneille n'a pas inTenté, mais trouTé dans les meilleures parties de l'&me humaine en ses meilleurs jours, à part de la fièvre des sens et du délire du cœur, non point une foiblesse, mais une force, et cette force qui foit les héros. Les Grecs l'entendaient ainsi, ils l'appelaient le grand initiateur, le maître de vertu. Lorsque, dominant le devoir, il est la passion, il exalte chaque nature jusqu'à l'idéal, la femme jus^ qu'au dévouement dlléloïse , l'homme jusqu'à la grandeur de Pétrarque etde Dante, qui «'immortalisent pour être dignes de celle qu'ils aiment.

U y a de cela dans le roman de Rousseau, mais gâté par une invention malheureuse : il foUait lais-. ser parler l'amour et il 'ait prêcher Julie; il fallait laisser à ses discours la pudeur ; it est permis aussi, sans fausse subtilité, de demander un sentiment plus délicat que celui qui est ici. On a justement signalé la parenté de Julie avec madame de Warens : * Il 7 a (1) dans tous les amours de Rousseau, soit les siens, soit ceux de ses héros, un coin d'histoire naturelle qui me rebute.» Enfin il n'est pas bien sûr que ce soit ici l'amour, et qu'on n'en puiue dire ce qu'il disait de son enUiousiusme vertueux : « Cette ivresse avait commencé dans ma tête, mais elle avait

(I) H. SalBMIuuGlttrdla, J.-J. Itoiui«*q.

lift ÉTUDES SUR LB XVIll* BIÈCLB.

|>aesé dans mon cœur. ■ Ce n'est pas là lu chemin (le l'amour : il naît dans le cœur même qu'aussitôt il remplit.

Il sera toujours peu prudent de lui remettre sa vie. D'abord , dans la durée de l'existence, il D'est guère qu'une crise; puis combien de fois ce qu'on nomme ainsi n'est qu'une fureur, un désir ou une vanité ! Et même en le prenant sérieux, combien de fois deux amants sont l'un à l'autre tout l'uoiTers, heureux encore, quand ils ne sont pas prêts à mettre le monde en feu pour satisfaire leur propre passion ou un caprice de ce qu'ils aiment. Pascal a bien dit : a Dans les grandes âmes tout est grand; » de même dans les petites &mes tout est petit, et dans les âmes insensées tout est insensé. L'amour surtout se façonne suivant celui qui le ressent et celui qui Finspire. Pour porier quelqu'un à la vertu, il ne suffit donc pas de lui dire, aimez; et si on ajoute : aimez comme Rodrigue et Cbimène , c'est leur dire : soyez Rodrigue et Chimène, ce qui est simplement la vertu.

Ce que Rousseau appelle la ^ertu est l'amour de la -vertu, ce qui n'est pas précisément la même chose : au lieu de devoirs définis, une exaltation morale, au lieu d'actes, des sentiments, ce qui est plus commode. Cette vertu se contemple beaucoup elle-même et parle beaucoup d'elle-même ; elle n'a guère à foire que cela. Le mot revient perpétuellement jusqu'à la fatigue, dans les discours et les écrits du temps. Ces hommes parlent d'eux-mêmes

Page 1