‹ Etudes sur le XVIIIe siecleChapitre 6 sur 10 · I.'J. RODSSBAU · texte numérisé non relu

I.'J. RODSSBAU

tous les jours comme les trois cents Spartiates aux Tbermopyles : « Passaot, vas dire t]ue tu as rencontré l'homme vertueux. » J.-J. Rousseau assure qu'il ne trouvera au jugement dernier aucun mortel meilleur que lui, et le brave Roland, fugitif, menacé de mort, dans un écrit exprès, qu'il porte sur lui , prévient celui qui trouvera son corps qu'il a trouvé le corps d'un homme vertueux. Julie catéchise régulièrement Saint-Preux sur ce texte.

II ne nous semble pas que ce soit le plus grand effort de la morale. Pourtant au dix-huitième siècle ce n'était pas méprisable. La vertu était tellement discréditée que la chose et le nom étaient tombés eu oubli; Rousseau rappela le nom, et si ce mot ne disait pas exactement ce qu'il veut dire, du moins il sonnait autrement que le plaisir.

Cela dit, à la louange de Rousseau, il îaul rétablir les choses comme elles sont. La vertu n'est pas la force que donne la flèvre ou l'excitation des nerfs, pas plus que l'habileté un hasard, et l'éloquence une exclamation; c'est une vigueur solide, une habitude, un état, la constance d'une âme qui s'attache au bien; comme le bien n'est pas \ague, mais tout en devoirs déterminés : se respecter soi-même et se perfectionner, être juste et ensuite dévoué à l'égard de ses semblables, de sa patrie, de sa famille et de ses amis, devant Dieu, humble et reconnaissant, une fois les devoirs Qxés et la raison mise à sa place, à la première.

Ht BTUDE» SUB Ll XVIII' SIÈCLE.

l'enthousiasme moral vient bien, il rend tous les devoirs plus faciles, il donne du feu à la raison, des ailes à la volonté, et de la grâce à la verta.

Pour èlre juste envers Rousseau, il faut recoo- Baitre qu'il n'a pa» toujours substitué l'amour à la raison, ni l'exaltation morale au devoir. Julie devenue madame de Wolmar se soutient par l'attachement à ses devoirs d'épouse, et combat par là un timour mal éteint-

La génération qui a commencé ce siècle vient de lui. Comme les dents du dragon qui se changent en hommes, chacun des ouvrages de Rousseau enbnte un écrivain. René procède des Confessiims et des Révems; Werther, de la Nouvelle jffiloâe ; lAmennais, du Vicaire Savoyard et des Lettres d» ta montagne ; enfin, son ftme passe tout entière dans une femme ; spiritualisme hardi, enthousiasme des libres élans du cœur, haine de la civilisation qui les cMnprime, mépris de la vie positive, culte d'uo idé^ nulle part réalisé, amour exalté et délicat des arts et de la nature, sentiment religieux pnn fond et indéfini, puissante harmonie du langage, passion dans le paradoxe, Rousseau enfin, avec une autre manie, d'une raison moins originale, mais doué de la fantaisie créatrice qui va par le monde,

te posant sur ses personnages divers, ou, au dedans de l'âme, touchant de son aile enchantée une espéraoce, un regret, mi caprice, leur donne un corps et cetl« vie iminortelle que les enfants du génie possèdent seuls ici-bas.

U tout relire Rousseau, il faut relire Voltaire, et PascEd et Bossuet, tous ces grands hommes (fui ont eu foi dans un principe, une foi entière, vigoureuse, même intolérante. L.e monde énerve toutes les croyances, il nous force à compter avec toutes les opinions, à retrancher quelque chose de toutes nos convictioos. Avons - nous rapporté de la réfleiion quelque principe vrai, nous vou" loDs l'appliquer auBeilôt.; mais d'autres principes rivaux se dre^ent devant nous, avec la même vérité) et aussi avec les mêmes prétentions. Que foire? Les recueillir et les associer sans doute. Dieu, créateur de toutes les forces qui animent l'univers, les a contraintes de vivre ensemble; il n'a livré le monde ni au mouvement sans frein ni au repos sans ternie; il laace et retient les globes dans leur orbite; sous la main de ce mai- \re, toutes les puissances se tempèrent, nulle ne périt. Mais nous, dans notre courte sagesse, nous ne connaissons point la mesure, nous affaibUgsons les princiftes par des dérogations sans nombre, nous les poral^as le^ uns par ks autres, nous annulons les forces par le contrepoids; nous formons des alUances menteuses et impossibles. La raison et l'autorité, le sentiment et la logique.

i H ËTUDBS Sm LK ITIFI* SIÈGLK.

la liberté et l'ordre, le devoir et te bonheur, la terre et le ciel se confondent dans des compromis monstrueux. 11 tant enfin sortir de ce chaos; il fout rendre cbaipie principe à lui-même, à sa véritable nature, à sa vertu originelle. On les re* trouve dispersés dans ces monuments que leur éleva le génie. Là Bossuet, défenseur ombrageux et jaloux, garde l'autorité. Voltaire la raison, Machiavel l'ordre, Milton la liberté, Sénèque le devoir, Épicure le bonheur, Spinosa la lexique, Rousseau le sentiment. C'est là, c'est dans ces grandes âmes que les principes habitent solitaires dans leur éternelle jeunesse et leur sauvage vigueur.

Rousseau et Voltaire ne sont pas seulement deux éminents génies; à eux deux ils représentent, mûris par la raison moderne, les deux sortes d'esprits qui se partagent en tout temps le gouvernement du monde, les politiques et les rêveurs. Les politiques tiennent compte de ce qui est, pour le maintenir ou le corriger, les rêveurs abandonnent ta réalité et se jettent dans l'idéal; les uns conservent pour réformer, les autres détruisent pour transformer. Les politiques ne voient dans un gland que le gland même, un corps immobile et achevé qui se défend contre la mort; les rêveurs y voient un chêne vigoureux^ déployant hardiment ses branches, yi abritant de nombreuses fomilles d'oiseaux, et ils se reposent à son ombre. Aristote observe les diverses constitutions de la Grèce, et donne à chacune d'elles le secret de

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i;-J. ROUSSIlAIIi US

durer, il trouve autour de lui l'esclavage, et l'accepte; Julien soutient et répare le paganiEme chaacelaot; Bossuet préserve le catholicisme menacé par l'esprit DouTeau> V<dtaire poursuit les abus, défend la monarchie et ne s'aventure que justja'au gouTernement représentatif; plus hardi. Fiaton, dans une société païenne, affiranchit Teeprît du corps, l'esclave du maître, et devine le pénitentiaire; saint Paul bâtit la cité chrétienne et émancipe la foi; Fénelon émancipe l'amour divin; Rousseau prédit le gouvernement de tous par tous et va dnrït jusqu'à la république.

Qui a raison et qui a tort des politiques et des rêveurs? Chacun en quelque mesure, aucun entièrement. L'univers des âmes, comme l'univers des corps, est. régi par une double force, celle qui précipite et celle qui retient. Ëternellement ennemies, elles sont éternellement nécessaires à l'ordre, et leur concours forcé constitue l'harmonie même de b création, n faut au mouvement un but et un f^in. Le bonheur ne réside ni dans les étangs de glace de VEnftr, ni dans le tourbillon qui jamais ne s'arrête. Tant qiie les sociétés aurimt peur de l'anarchie, elles feront une place aux politiques; tant qu'elles craindront l'engourdissement de la mort, elles seront douces aux rêveurs. S'il y a des songes trompeurs qui s'échappent par la porte de corne, il en est aussi qui s'échappent par la porte d'ivoire pour nous visiter, pour animer notre lourd sommeil ou calmer nos i:,in-,. i.GooyIe

, H6 ÉTUDBS SUH LE XTIII* SrÉCLE.

agitations. Souvent l'idéal n'ttsl que la réalité mûrie, et les iUiisions du présent les fantômes de l'aTeair.

L'esprit de Voltaire est avec les politiques, l'esprit de Rousseau a^ec les rêveurs : heureu}! hommes à qui il a été donné par privilège de représenter on instant les deux formes étemelles de la pensée divine qui conserve et renouvelle toutes choses.

ils nous tiennent de plus près encore, à nous dont ils ont paiié la langue. Nous ne descendons ni de l'un ni de l'autre uniquement; notre génie est formé et, pour ainsi dire, mélangé de leurs génies : c'est l'ironie de Voltaire sanctijSée par la passion de Rousseau, et la passion de Rousseau modérée par l'ironie de Voltaire; ce bon sens qui surveille nos emportements; cette verve de raillerie qui suit le héros dans les combats, le martyr sur récha&iud, qui est le voile dont se couvre devant le public une âme ardente, et comme la pudeur de l'enUiousiasme. Nm , la nation qui a produit ces deux hommes ne peut pas périr; elle a encore quelque chose à faire dans le monde; elle vivra, il faut le croire, alors même que le sol tremble ou s'affaisse, aux jours sombres, où il semble qu'il n'y a plus rien à espérer.

» Un 91 beau génie à qui la nature a donné de si grandes ailes, » disait Voltaire; ■ un génie transcendant comme je n'en connais pas dans ce siècle, » disait J.-J. Rousseau. Je choisis mes autorités. Voltaire et Rousseau n'étaient pas seuls de leur avis, et Diderot ne fut pas méconnu : parmi tous les philosophes, on l'appelait le PMlosophe. C'était justice. La philosophie recherche l'évldeace et l'unité, elle est l'ardeur inquiète de l'intelligence qui ne se paie ni d'apparence, ni de mots, ni de conventioas, ni de causes secondaires, et pousse partout hardiment jusqu'aux premiers principes; elle est aussi convaincue que l'univers est un, qu'il n'y a pas autant de causes premières différentes que d'ordres de choses, mais une cause unique, naturelle, universelle, d'où sort l'infinie variété, comme dans l'astronomie, les mouvements sans nombre des astres se réduisent à l'attraction newtonienoe. La philosophie sera foite quand l'unité et l'évidence seront accomplies.

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i4il ÉTUDES SUK LB XTIU' BltCLt.

Au xvrii* siècle, l'auleur de Jmny et l'auteur de la Profession de foi du Vietàre laxioyard Teulent surtout l'éTideuce, et, de peur de la perdre, ils renoncent à l'unité : ils admettant toutes les grandes Tentés sans en poursuivre l'accord, et affecteut le plus profond mépris pour la métaphysique. Diderot veut l'unité, et se contente d'une évidence plus bible. A des hommes épris d'observation et d'analyse, il rappelle que l'observation et l'analyse ne sont pas tout, et qu'il n'y a point de science sans vue d'ensemble; autour de lui on réduit les objets en poussière : il organise cette poussière et la ranime; esprit vivant, il voit partout la vie, qui est convenance, relation, nnité ; il est né pour saisir des rapports, et n'y manque pas , il saisit également les rapporta délicats et les rapports immenses: c'est, comme l'appelait Grimm dans son élonnement, un putb d'idées, source Jaillissante qui se prête à tout le monde, sans se plaindre et saos s'épuiser ; enfin, par cette rare puissance de synthèse, il bit contrepoids à l'esprit de ce temps et de ce pays. G<ethe l'appelle (1) le plus allemand des Français. La finesse de ses vues délecte, leur hauteur transporte ; mais, chose merveilleuse 1 tandis que les philosophes, charmés par un système, y demeurent asservis, esclaves qui se sont enchaînés eux-mêmes, lui, il ne veut ni être enchaîné, ni s'enchatner, et marche dans sa pleine indépendance; s'il conclut courageusement, il ot>serve scrupuleusement; son

(I) Ha Tte, I. ï:.

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système n'est point quelque chose de raide, d'immuable, d'exclusif, qui s'impose à la réalité ; ce n'est point un joug, c'est le lien flexible dont il lie les bits recueillis; si la gerbe grossit, le lien prèle et s'étend. 11 y a des philosophies aussi vastes, il n'y en a pas où on soit plus à l'aise : ce n'est, à vrai dire, que l'ialelligeDce humaîne s'organisant naturellement en toute liberté.

Nous pouTOns gagner quelque chose â nous approcher de lui. L'œuvre la plus sérieuse de la philosophie de nos jours a été la création d'un grand enseignement classique,fGrmeetsobre, comme il convient à l'enseignement de la jeunesse; nous tous qui y avous coopéré y devons mettre notre honneur, et la destinée d'un homme, occupée à cet emploi, est bien remplie; mais la destinée d'un homme n'est pas la destinée de la science : c'est bien là de la philosophie, et excellente, ce n'est pas toute la philosophie. Il est bon d'exposer les grandes vérités du sens commun, et la plus belle forme dont on les revêt n'est que la forme qui leur convient; mais le sens commun n'est quelepointdedépartetle contrôle de la philosophie, qui va au delà. Qu'elle se borne tant qu'elle le jugera nécessaire, pourvu qu'elle n'oublie pas, qu'elle ne laisse pas oublier qu'elle est essentiellement sans limites, et qu'elle ne laisse pas prescrire son droit pour le jour où il lui conviendra de s'en servir.

Ce jour est-il venu* Peut-être. Si elle veut agréer au monde, il faut qu'elle s'occupe des choses auxquelles le monde s'intéresse: l'art, la morale, la

ISO ÈIVBta SUR LB mil* SIÈCLB.

science. Déjà elle s'occupe davantage de l'art, et veut bien le regarder, non comme un amusement, mais comme une forme de l'intelligence humaine, une manifestation de la vie de l'&itie; que lui faut-il en* core* Avertie par les événements récents, appliquer hardiment ses principes à la morale sociale, à la haute politique : dire la fin et la loi des sociétés, les causes et le remède des révolutions; puis s'enquérir davantage des prc^ès des sciences naturelles; tirer de son isolement ce mm solitaire, de son abstractioa ce pur esprit, le replacer au sein de l'humanité et de la nature où il se développe; ajouter à la perfection de l'individu qui se transforme, la perfection de l'homme qui transforme la matière-et la société; étendre sa destinée pour cette œuvre, s'associer à ses victoires et à ses espérances; en un mot, vivre de la vie universelle et en expliquer, à qui l'ignore, le secret.

Diderot l'entendait ainsi: il aime les grands horizons. Embrassons d'abord avec lui, tel qu'il le voit, l'ensemble des choses; puis, avec lui, nous descendrons dans le monde privilégié de l'art : il y est chez lui, il le connaît, il l'aime et nous le fera aimer.

Je demande la permission de citer beaucoup. S'il s'agissait seulement de déterminer à quelle école appartient Diderot, je serais plus sobre de textes et prierais qu'on me crût sur parole; mais traiter ainsi notre philosophe serait vraiment lui faire tort. Une idée appartient à tout le inonde, le tour d'esprit qui l'amène est à un seul, et ce qui esl le plus original chez Diderot, ce qui est lui davantage, c'est le mou-

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vement. Les savants font de belles collections, où chaque objet est soigneusement classé : chaque plante I est avec l'indication précise du genre et de l'espèce auiqtiels elle appartient; mais où sont ces autres choses précieuses aussi, la vie, le port, la couleur?

Diderot est un disciple de Leibnitz, je dis disciple et non point écolier : il a pris dans le maître l'idée la plus originale, la plus forte, et l'a hardiment étendue. Leibnitz appartient à la fois au xvii* et au xvur siècle par son âge, autant par sa doctrine. Il y a deux hommes en lui, l'auteur de l'Harmome préétablie etrinventenr de ]a Monade, le dernier philosophe de l'école cartésienne, le premier philosophe du monde nouveau. Le xyii" siècle va au panthéisme, le xviu* à l'athéisme, non point au hasard, mais par' raison. Pour Descartes, le principe des choses, la substance, l'être, est une nature morte, inerte, qui reçoitdu dehors son mouvementet ses déterminations : elle est si voisine du néant, que, pour l'èmpècherd'y tomber. Dieu la crée à chaque instant de rechef. Autant valait dire que Dieu la fait à chaque instant ce qu'elle est, et Malebranche n'y manque pas. Selon l'auteur de la Vision en Dieu et des Causes occasionneUes, Dieu retire à lui l'essentiel de la pensée et de l'action, il présente à notre esprit les idées, et meut

ISS Atudbs sur lb xviii' siècle.

notre cotps, ne nous laissant en propre que la sensation confuse et le désir. Mais Malebraache à son tour ne va pas assez loin. Puisqu'il reste à t'homme si pen de cbose, et que Dieu agit si puissamment en lui, aijtant vaut dire que l'homme n'est pas, que Dieu seul est ; Spinosa le dit

Leiboitz voit le mal et la cause du mal. Suivant lui, le panthéiste Spinosa > n'a fait que cultiver certaines semences de la philosophie de Descartes, » tirer de la définition cartésienne de la substance ce qu'elle renfermait. Cest donc cela qu'il faut réformer, et il le réforme comme il suit.

Le principe de toute recherche portant sur la réalité, est le principe de la raison suffisante : tout Eait dépend d'une cause qu'il faut chercher, et cette cause 4'une autre plus relevée, qu'il faut chercher encore, remontant ainsi jusqu'à une première cause qui ne dépende de rien, Mais il n'est pas permis de supposer plusieurs causes premières : tout doit s'expliquer le plus simplement possible, comme tout doit se faire le plus simplement possible, avec la moindre dépense de temps, d'espace, de force : selon le principe de Iq moindre action, qui domine et règle le principe de H 'raison suffisante, et gouverne toute la science.

Ces principes établis, Leibnitz essaie de les appliquer dan^ son système.

L'élément des choses, la substance est simple, une [monadologie); — cette substance est une force, portant en elle même le principe de son mouvement, changeant, comme toute chose créée, et tendant à uq

BIDEaOT. 193

but(diriMmûiM); toutes sont différentes, sans quoi il n'y aurait plus de raison pmir que Dieu eût placé celle-ci plutôt que celle-là en un point de l'espace: les unes pensent, les autres ne pensent pas, les unes ont une conscÎMice oliecure, comme les bêtes, les antres la claire conscience et la raison bumaine ( principe des ùidùcemo&tei ] ; elles s'associent et forment des corps compf^és inorganiques ou organiques dans lesquels une unité centrale gouverne le reste; la Tje n'eit qu'un développement, la mort qu'un enveloppement, l'existence de l'univers qu'une perpétuelle métamorphose; tout cbangement dérive d'un changement antérieur, toute forme dérive d'une forme qui précède, et engendre une forme qui suit; rien ne se fait par sauts, par bonds; point d'biatus, point de vide, une parfaite conliDuité dans la nature (principe de conltnuité].

Telle est la première partie du système de Leibnitz ; voici la seconde :

lâ raison suffisante de toute existence et de tout ordre, la cause qui produit tout et n'est produite par rien, c'est Dieu. — lia choisi un monde- plutôt qu'un autre, non point par caprice, mais parce que ce monde était le plus t>eau,le plus un (optimitme]; — le monde des corps et le monde des âmes vont chacun de leur côté : dans le monde matériel, un mouvement produit un mouvement, dans le monde spirituel, une pensée produit une pensée, par un enchaînement ininterrompu (de'f ermtnûnw) ; et, chose admirable! pendant que chacun suit son cours sans pénétrer l'aahre et

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1S4 tmon 8UH IX xviii* sibcu.

sans eo Stre pénétré, ils se rencontrent, ils se corrwpondent fidèlement ; une pensée d'une fttne répond à un monvement d'un corps, et un mouvement d'an corps à une peusée d'une flme : ces deux séries se soivent parallèlement Jusque dans l'inâni sans se ton* cher [harmonie prééUàtlie).

Comme on le voit, ces deux parties du système de Leibnitz se superpt^ent, eUes ne se supposent pas. Diderot retranche la seconde, et garde la première, qu'il ét«nd à proportion, poussé au delà de Leiboits . par l'esprit de Letbnibt lui-même.

Ce philosophe avait dit: «J'aime les maximes (1) qui se soutiennent, et où il y a le moins d'exceptions qu'il est possible. * L'esprit de la science est là dans sa rigueur: elle veut un seul principe, une seule cause, la paribite unité. Diderot prend la règle du maître et l'applique inflexiblement. Si on admet l'existence des monades , l'élément des choses , comme une force simple se mouvant par une vertu interne vers un certain but, il fout se renfermer dans cette idée, en tirer tout ce qu'elle contient, sans recourir à des inventions étrangères, et fonder une explication qui se soutienne. Or, l'explication de Leibnitz ne se soutient pas.

Pour rendre compte de la diversité des substances» il a recours à Dieu; et quelle raison donne-t-il? Glarke (2) déjà ne s'en contentait pas. Diderot y sub*

II) TbéoAkée, port, i, g 90. — (î) Vojei Correspondance entre LelbnlUelCIarke.et, dansl'li^DCïdopàlJe, le proToDd article £«tImiUi de Diderot,

stitue une explicalion naturelle : quelle que soit la nature primitive des éléments, <)uancl même ils seraient tousj à l'origine, identiques, pour expliquer l'infinie variété des choses, il suffit bien de l'inBuie variété des combinaisons des causes connues et inconnues.

LeibnitE encore, expliquant l'origine des âmes humaines, n'ose pas affirmer qu'elles soient un développement des âmes inférieures ; < il a de la peine (i ) à concevoir qu'il y ait an moyen naturel d'élever une âme sensitive au degré d'âme raimnnable, et accepte au besoin l'intervention parUculière de Dieu pour opérer cela, une sorte de Iranscréation. t C'est manquer de courage, et Diderot n'en manquera point.

Enfin, pourquoi chercher en un Dieu la raison suffisante de l'existence des monades? Pourquoi ne seraient-elles pas éternelles? et puisqu'il est nécessaire d'admettre un premier être qui ail toujours été, être pour être, pourquoi ne seraient-ce pas aussi bien tes monades que Dieu? Une force qui va à l'infini es^ tout ce qu'il Util pour expliquer le monde. Voilà du moins, pour parler le langage de Leibnitz, une maxime qui se soutient.

Cest le fond, l'âme de la doctrine de Diderot et de la science du xviii* siècle. Grimm le constatait avec bonheur: «Le pfinci|>e de Leibnilx, renouvelé par Maupertuis (2), de faire opérer la nature avec le moins de dépense possible, nous gagne de toutes parts. • La

[I) Théodicée, part. i,t9i.— (I) Correspondance, i7C5,if, isii.

l!(fl ÉTUDES SUB LE IVIIl' SIÈCLE.

science prenait sa revanche. Au sortir de la complication des causes visibles, occultes et surnaturelles du moyen âge, elle exigeait l'unité et se tenait obstinément dans l'ordre des causes naturelles. C'était bien d'économiser les causes; mais, d'écoaomie en économie, op supprima Dieu.

Diderot critique avec un suprême dédain toute la théologie populaire.

D'abord le Dieu, cause première. Personne ne se méprit à ces paroles qu'il prête à l'aveugle Saunder-

lln pbéflomène (1) est-il, k notre aria, au-dessus de l'homme î nous disons aussitôt : c'est towrage d'un Dieu ; noU% vanité ne se contrite pas à moins. Ne pourrionsnous pas mettre dans nos discours un peu moins d'or- ■ gueil et un peu plus de philosophie? Si la nature nous offre un nœud difficile à délier, laissons-le pour ce qu'il est, et n'employons pas à le couper la main d'un être qui devient ensuite pour nous un nouveau nœud plus indissoluble que le premier. Demandez à un Indien pourquoile monde reste suspendu dans les airs, il vous répondra qu'il est porté sur le dos d'un éléphant; et l'éléphant, sur quoi l'appuiera-t-il? Bur une tortue; et la tortue, qui la soutiendra?... Cet Indien vous fait pitié; et l'on pourrait vous dire comme à lui : n H. Holmes, mon ami, confessez d'abord votre ignorance, et faites-moi grâce de l'éléphant et de la tortue. »

(1] Lettre uiT letaven^es.

MDHOT. 19?

Puis le Dieu artisan, l'ouvrier qui UavaiUe sur un dessein :

Qui Bommes-Qous {1} pour expliquer les fins de la nature? Ne nous apercevrons -nous point que c'est presque toujours aux dépens de sa puissance que nous préconisons sa sagesse, et gue nous ôtons à ses ressources plus que nous ne pouvons Jamais accorder k ses vues? — Le physicien, dont la profession est d'instruire et non d'édifier, abandonnera donc le pourquoi, et ne s'occupera que du commenl. Le comment se tire des êtres, le pourquoi, de notre entendement; il tient k nos systèmes, il dépend du progrès de nos connaissances. — Cette manière d'interpréter la nature est mauvaise même en théologie naturelle. C'est attacher la plus importante des vérités théologiques au sort d'une hypothèse. Combien d'idées absurdes, de suppositions fausses, de notions chimériques, dans ces hymnes que quelques défenseurs téméraires des causes finales ont osé composer à l'honneur du Créateur? Au lieu de partager les transports de l'admiration du ]m)i^ète, et de s'écrier pendant la nuit, k la vue des étoiles sans nomhre dont les cieux sont éclairés : Cali enammt glortam Dei, ils se sont abandonnés à la superstition de leurs corgectures. Au lieu d'adorer le Tout-Puissant dans les êtres mêmes de la nature, ils se sont prosternés devant les lantâmes de leur imagination. —L'homme fait un mérite à l'Ëlemel de ses petites vues; et l'Étemel, qui l'entend du haut de son trône et qui connut son intention, accepte sa louange imbécile, et sourit de sa vanité, a

(1) De llntarpiëtatlf» de la uaton, lti.

i S8 ÉTUDES SUR tf XVHl* SIÈCLE

EdQd le Dieu moteur, qui secoue la prétendue inertie de la matière :

Je tte sais en quel sens les philosophes ont supposé (I) qu'elle était indifférente au mouvemenl et au repos? Ce qu'il y a de bien certain, c'est que tous les corps gravitent les nns sur les autres; c'est que toutes les particules des corps gravitent les unes sur les autres; c'est que, dans cet univers, tout est en translation on in nisu. ou en translation et in nisu à la fois. Cette supposition des philosophes ressemble peut-être à celle des géomètres, qui admettent des points sans aucune dimension, des lignes sang largeur ni profondeur, des surfaces sans épaisseur. Pour mus représenter le mouvement, disent-ils, outre ta matière exii' tante, il vous faut imaginer une force qui agisse sur elle. Ce n'est pas cela : la molécule, douée d'une qualité propre à sa nature, par elle-même est une force active. Elle s'exerce sur une autre molécule qui s'exerce sur elle.

Ce n'est pas tout de détruire, il faut édifier. Si Dieu est retranché, qui le remplacera? Gomment expliquer cette prodigieuse diversité des vues de la nature, qui produit tant de faits difTérents et tant de formes différentes? On se trompe : il n'y a gu'uç fait, qu'une forme. La science consiste précisément à réduire, à feire disparaître la diversité. L'astronomie en a donné un éclatant exemple, et depuis, la géologie, la physique et la chimie. La marche de la science, avant Di-

(1) Principes philosophiques de la matlèn et du momcment.

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derot et sous ses yeiû> lui fit augurer le sens de ses progrès futurs, et il ne vit, comme d'Alembert, daas l'immeuBité des faite qu'uu seul foit :

L'élonnement vient souvent (1) de ce qu'où suppose plusieurs prodiges où il n'y en a qu'un, de ce qu'on imagine dans la nature autant d'actes particuliers qu'on nombre de i^énomènes, tandis qu'elle n'a peut-être jamais produit qu'un seul acte. II semble même que, si elle avait été dans la nécessité d'en produire plusieurs, les différents résultats de ces actes seraient isolés; qu'il ; aurait des collectious de phénomènes indépendantes les unes des autres; et que cette chaîne générale, dont la philosophie suppose la continuité, se romprait en plusieurs endroits. L'indépendance absolue d'un seul ^t incompatible avec l'idée de tout; et sans l'idée de tout, plus de philosophie.

De même (S) qu'en mathématiques , en eiaminani toutes les propriétés d'une courbe, on trouve que ce n'est que la même propriété présentée sous des laces différentes; dans ]a nature, on reconnaîtra, lorsque la physique expérimentale sera plus avancée, que tous les phénomènes, ou de la pesanteur, ou de l'élasticité, ou de l'attraction, ou du magnétisme, ou de l'électricité, ne sont que des faces différentes de la même affection. Hais, entre les phénomènes connus que l'on rapporte ^ l'une de ces causes, combien y a-t-il de phénomènes intermé*

(I) interprétatiODdelanature,!]. -(l)(HJ.,uv.

i60 ftTDDIk Sim LK Xvni* BièCLB.

diairee à trouver, pour former les liaiHons, remplir les TideB et démontrer l'ideatilét C'est ce qui ne peut se délermioer. Il j a peut-être un phénomène eentral qui Jetterait des rayons, noo-Beulement à ceux ,qu'on a, mais encore à tous ceux que le temps ferait découTrir, qui les unirait et qui en formerait un ^tème.

Cela Ta loin, et Diderot n'était pas homme à rester en roule. Oatre l'unité des faits, il Ini fallait l'unilé des formes vivantes pour achever cette idée de tout, sans laquelle il n'y a plus de philosophie. Justement Slaupertuis avait apporté d'Erlangen en France, en 1753, la thèse du docteur Baumann, qui considérait tous les animaus comme des copies différentes d'un même type. Le docteur Baumann était Maupertuis lui-même; la thèse parut en latin en 1751; la traduction française, donnée en 1753, était simplement l'original. Ce livre fil 6ur Diderot une vive impression : une vaste synthèse allait à son esprit lai^ et audacieux. C'était la même séduction que le système de Geoffroy Saint-Hilaire a exercée sur nous par des conceptions pareilles, la séduction de l'unité sur l'homme, toutes les fois qu'il eu aperçoit la réalité ou l'ombre :

Il semble que la nature (1) se soit plue à varier le même mécanisme d'une infinité de manières différentes. Elle n'abandonne un genre de productions qu'après en

(0 lobapfitUioa de ta Dtture, m.

I, irr. I.GoOgIc

DIDUOT. 1 61

avoir multiplié les indiTidus sous toutes les faces possililes. Quand on coiisi<lère le règne animal et qu'on s'aperçoit que, parmi les quadrupèdes, il n'; en a pas un qui n'ait les fonctions et les parties, surtout intérieures, entièrement semblables à un aub« quadrupède; ne croirait-on pas volontiers qu'il n'y a Jamais eu qu'un premier animal, prototype de tous les animaux, dont la nature n'a fait qu'allonger, raccourcir, tran^rmer, multiplier, oblitérer certains ot^nesî Imagineu les doigts de la main réunis, et la matière des ongles si abondante, que, venant à s'étendre et à se gonfler, elle enveloppe et couvre le tout; au lieu de la main d'un homme, vous aurez le {ùed d'un cheval. Quand on voit les métamorphoses successives de l'enveloppe du prototype , quel qu'il ait été, approcher un règne d'un autre règne par des degrés insensibles, et peupler les confins des deui règnes (s'il est permis de se servir de ce terme de confin, où il n'y a aucune division réelle) ; et peupler, dis-Je, les confins des deux règnes d'Êtres incertains, ambigus, dépouillés en grande partie des formes, des qualités et des fonctions de l'un, et revêtus des formes, des qualités, des fonctions de l'autre ; qui ne se sentirait porté à croire qu'il n'y a Jamais eu qu'un premier ètie prototype de tous les êtres T Mais que cette conjecture philosophique soit admise, avec le docteur Baumann, comme vraie, ou rejetée, avec H. de Buffon, comme busse, on ne niera pas qu'il ne foille l'embrasser comme nne hypothèse essentielle au progrès de la physique expérintentale, à celui de la philosophie rationnelle, à la découverte et à l'explication des phénomènes qui dépendent de l'oi^ianisation.

I, irr. I.GoOgIc

m &TUDBB SDR LB XVni' flIÈCLE.

Et quel sera l'agent qui fera passer ce prototype d'une forme à l'autre, les variant ainsi à l'infini î ' 1^ tmnps :

On dit : Une se poste rien de nouveau sous le ciel, et C«Ia (1) eBt vrai pour celui qui s'en tient aux ajtparences I grossières. Mais qu'est-c« que cette sentence pour le pbi- ' iosopbe, dont l'occupatioii journalière est de saisir les différences les plus insensibles? Qu'en devait penser celui qui assura que sur tout un arbre il n'y aurait pas deux feuilles sensiblement du même vert? Qu'en penserait celui qui, réfléchissant sur le grand nombre des causes, même connues, qui doivent concourir à la production d'une nuance de couleur précisément telle, prétendrait, sans croire outrer l'opinion de Leibnitz, qu'il est démontré par la différence de^ points de l'espace où les corps sont placés, combinée avec ce nombre prodigieux de causes, qu'il n'y a peut-èlre jamais eu et qu'il n'y aura peut-être jamais dans la nature deux brins d'herbe absolument du même vert? Si les êtres s'altèrent successivement, en passant par les quances les plus inqterceptibles, le temps, qui ne s'arrête poinl, doit mettre, à la longue, entre les foiînes qui ont existé très-anciennement, celles qui existent aiqourd'hui, celles qui existeront dans les i siècles reculés, la différence la plus grande; et le nil sub j sole novum n'est qu'un préjugé fondé sur la faiblesse de nos organes, l'imperfeetion de nos instruments et la : brièveté de notre vie. — la philosophie examine sévèrement ces axiomes de la sagesse populaire?

{I) InterprétalioD de la nature, ltii.

. .i.GoogIc

Mais la vie et le sentiment! Où en est l'ori^net

Coacevez'Vous (1) bien qu'ua être puisse jamais passer de l'état de non Tivant à l'état de vivant* Supposez qu'en mettant à càté d'une particule morte une, deux ou trois particules mortes, on eu fera un système de corps vivant, c'est avancer, ce me semble, une absurdité trèsforte, ou Je ne m'; connais pas. Quoi ! la particule A placée à gauche de la particule B n'avait point la conscience de son existence, ne sentait point, était inerte ou morte, et voilà que celle qui était à gauche mise h droite, et celle qui était à droite mise à gauche, le tout vit, se connaît, se sent. Cela ne se peut. Que âiit ici la droite ou la gauche? Y a-t-il un cdté ou un autre dans l'^paceî Cela serait, que le sentiment et la vie n'en dépendraient pas. Ce qui a ces qualités, les a toujours eues et les aura toujours. Le sentiment et la vie sont éternels. Ce qui vit a toujours vécu et vivra sans fin. La seule différence que je connaisse entre la mort et la vie, c'est qu'à présent vovs vivez en masse, et que dissous, épars en molécules, dans vingt ans d'ici vous vivrez eu détail.

Il corrige complaisamment rhjiiolhèse du docteur d'Erlangen,qui prêtait un sentiment trop vitaux molécules organiques :

Il &llait se contenter (î) d'y supposer une sensibilité mille fois moindre que celle que le Tout-Puissant a

(1) Lettre ù Wle Votand, i&octotHre nS9.— Voir Mémoires, t.iï; Entretien entre d'Alembert et Diderot ; Rive de d'Alemberl. — (3) interpTéUlioii de la nature, Li.

164 ÉTUDES SUl LK IVIII* SitCU.

accordée aux aaim&ux les plua voisins de la matière morte. £a conséqueDce de cette sensibilité sourde et de la difiîirenoe des coDfigurations, il n'j aurait eu pour une molécule organique quelconque qu'une situation, la plus commode de toutes, qu'elle aurait sans cesse cherchée par une inquiétude automate, comme il arrlTe aux animaux de s'agiter dans le sommeil, lorsque l'usage de presque toutes leurs facultés est suspendu, jusqu'à ce qu'ils aient trouvé la disposition la plus convenable au repos. Ce seul principe eût satisfait d'une manière assez simple, et sans aucune conséquence dangereuse, aux phénomènes qu'il ae proposait d'expliquer, et à ces mei^ veilles sans nomlure qui tiennent si stupéfaits tous nos observateurs d'insectes.

Enfla il s'échappe, et avec un souverain mépris pour la révélation qui arrête la pensée, il écrit :

De même (1) que dans les règnes animal et végétal, un individu commence, pour ainsi dire, s'accrott, dure, dépérit et passe, n'en serait-il pas de même des espèces entièresT Si la foi ne nous apprenait que les animaux sont sortis des mains du Créateur tels que nous les voyons, et s'il était permis d'avoir la moindre incertitude sur leur commencement et sur leur fin, le philosophe, ahandonné à ses conjectures, ne pourrait-il pas soupçonner que l'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers, épars et confondus dans la masse

[I) Intsrprétatloii de la nature, l* lu.

I, „-,-,.. i.GoogIc

DIDHOT. 16S

de la matière; qu'il est arriyé à ces él^ente de ee réunir, parce qu'il était possible que cela se fit; que l'embrroa formé de ces éléments a passé par une infinité d'oi^anisationB et de développements; qu'il a eu, par succession, du mouvement, de la sensation, des idées, de la pensée, de la réflexion, de la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des sons, des Bons articulés, une langue, des lois, des sciences et des arts; qu'il s'est écoulé des millions d'années entre cbacun de ces développements; qu'il a peut-être encore d'autres développements à subir et d'autres accroissements à prendre, qui nous sont inconnus; qu'il a eu ou qu'il aura un état stationnaire; qu'il s'éloigne ou qu'il s'éloignera de cet état par un dépérissement étemel, pendant lequel ses facultés sortiront de lui comme elles y étaient entrées; qu'il disparaîtra pour jamais de la natiue, ou plutAt qu'il continuera d'y exister, mais sous une forme et avec des facultés tout autres que celles qu'on lui remarque dans cet instant de la duréet La religion nous épargne bien des écarts et bien des travaux.

Grâce à l'idée qu'il a des éléments et des développenaents du monde, Diderot se passe de Dieu. Mais cela n'esl-il pas dangereux t Si par hasard Dieu existait! Si Dieu existe, il est indulgent, il ne demande à l'homme que d'être sincère avec soi-même, il ne lui fait pas un crime de manquer d'esprit, et Diderot se rassure par un conte : un jeune Mexi-

16C ÉTUDES SUR LB XTIII* SièCUE.

cain (1), assis sur une iilsucbe au bord de l'océan, s'affli-niait à lui-mènw qu'il n'y avait pas de terre ao d^ des mers, ni d'habitaots :

Ne Tois-je pas la mer confiner avec le âtil Et puig-ie croire, contre les EécQoignages de mes sens, une vieilte fable dont ou ignore la date, que chacun ansi^ à sa manière, et qui n'est qu'un tissu de circonstaoees absurdes, sur lesquelles ils se mangent le cœur et s'arrachent le blanc des yeux.

ËQ raisonnant, il s'endort, le flot soulève la planche, porte notre raisonneur en pleine mer, puis le dépose sur une rive inconnue, aux pieds d'un vieillard vénérable, qui lui dit :

Je suis le souverain de la contrée. Vous avez nié moD existence et celle de mon empire. Je vous le pardonne, parce que je suis celui qui voit le fond des cœurs, et que j'ai lu au fond du vôtre que vous étiez de bonne foi; mais le fond de vos pensées et de vos actions n'est pas également innocent. Alors le vieillard, qui le tenait par l'oreille, lui rappelait toutes les eneurs de sa vie; et, à chaque article, le jeune Mexicain s'inclinait, se frappait la poitrine et demandait pardon. Là, madame la maréchale, mettez-vous pour un moment à la place du vieillard, et dites-moi ce que vous auriez fait. Auriez-vous pris ce jeune insensé par les cheveux, et vous seriez-vous complue à le traîner ï toute éternité sur le rivageî

(I) Entretien d'un philosophe avec la maréduUe de"* (BrogUe).

MDKROT. iKT

£1 la maréchale répondit : « Ed vérité, noo. d

Les ouvrages de Diderot, publiés par Naigeoa, montraient déjà clairemeot son naturalisme, mais il faut le snivre dans les ouvrages publiés par sa fille, l'EiUretien avec d'Alen^rt, le Rêve de d'Àltmberl. A voir cet esprit fermentant, ces idées qui du plus loin s'appellent et s'organisent en un système gigantesque, il semble qu'on assiste à la fermentation du chaos, et qu'on sent dans son propre sein travailler sourdement l'antique et infatigable énerve. C'est la fièvre d'idées, le délire de la raison.

Diderot s'est jugé lui-même : « C'est de la plus Euute extravagance (1), et tout à la fois de la philo- «phie la plus profonde; il faut souvent donner à la agesse l'air de la folie, afin de lui procurer ses mirées. » Le prétexte est excellent, mais ce n'est ju'un préieite, et Diderot ne demandait pas mieux lue de suivre une bonne fois sa fougue.

En deçà des systèmes, Diderot rendit un grand ierïice à la philosophie naturelle : il fit le premier wonaitre à ses compatriotes tout le mérite de Bacon. Il disait qu'il faudrait (3] peut-être plusieurs siècles tour rendre le novum orgatmm tout à fait intelli- ,ible.

Voici sa pensée sur la morale.

Il n'y a pas une loi morale antérieure à l'homme, 'Ubsiskant dans la raison divine, mais une loi con-

(I) Lettres à Mlle VolaiM],tt septembre 1769.— (î)Voir Grinun, n.«,r.

f68 iTIiDSS SUB LE XVIIl* SIÈCLE.

temporaine de rbuniaDilé qu'elle l'égit. L'homme a une nature certaine; il doit donc (Etire ce qui eon- Tient à cette nature : ce qui lui conyient, c'est le bien; ce qui ne lui couvieut pas, le mal. H ne penl pas plus changer le bien que changer la nature humaine; aussi la justice est absolue. Or, telle est la nature humaine, que nul ne saurait être heureui tout seul, que son bonheur est lié au bonheur de ses semblables; la justice commande donc à l'indi' vidu de travailler au bonheur des autres hommefi, et d'écouter le penchant de son cœur à la bienfaisance.

Telle est la morale de Diderot. A tort ou à raison, elle conserve le devoir et le désintéressement :

C'est profK^meat (1) de la nature de l'homme qim' résulleat les propriétés de nos actions, lesquelles, en te sens, ne souffrent point de variation, et c'est cette immutabilité des essences qui forme la raison et la vérité éternelle. — Une action qui convient ou ne convient pas i la nature de l'être qui la produit est moralement bonne ou mauvaise, parce qu'dle s'accorde avec l'essence de l'être qui la produit ou qu'elle y répugne. Si l'on Buppose (î) des êtres créés de tâçoQ qu'ils ne puissent subsister qu'en se soutenant les uns les autres, il est clair que leurï actions sont convenables ou ne le sont ps à proportion qu'elles s'approchent ou qu'elles s'éloignenl de ce but, et que ce rapport avec notre conservation fonde

(OEocyd., art/twle. ■ («iWd.

I, irr. I.GoOgIc

les qualité de tua et de droit, de mauvait et de perven, ^ui ne dépendent, par eoiuéquenl, d'aoeune diapoûtion arbitraire, et exietent non-ieolemeat avant la loi, mais même quand la loi n'eiieterait point.

La morale commande donc à l'homme de Taira du bien à ses semblables^ et en pratiquant la vertu il rencontre le bonheur. Diderot l'écrit dans son incorrecte éloquence, et, avant de l'écrire, ce qui vaut mieux, il l'avait éprouvé :

Si nous voulons (1) remplir tous nos devoirs envers les autres hommes, soyons iustes et bienfaisants, la morale l'ordoune, la théorie des sentiments nous y invite; l'injustice, ce principe fatal des maux du genre humain, n'afflige pas seulement ceux qui en sont les victimes, c'est une sorte de serpent qui commence par déchirer le sein de celui qui le porte. EUe prend naissance dans l'avidité des richesses ou dans celle des honneurs, et en ^t sortir avec elle un germe d'inquiétude et de chagrin. L'hahitude de la justice et de la bienveillance, qui nous rend heureux principalement par les mouvement» de notre cœur, nous le rend aussi par les sentiments qu'elle inspire à ceux qui nous approchent; un homme juste , et bienfaisant, qui ne vit que pour les mouvements de bienveillance, est aimé et estimé de tous ceux qui l'approchent. Si l'on a dit de la louai^e qu'elle était pour celui à qui elle s'adressait la plua agréable des musiques, on peut dire de même qu'il n'est point de spectacle plus (I) Eocycl., art. plaitir.

i.GoogIc

170 ÉTUDBS SUR LB XVIII' SIËCLB.

doux que celui du se soir aimé. Tous les objets qui B'of&iront lui seront agréables, tous les mouvements qui s'élèveront dans son cœur serout des plaisirs.

Il entendait la vertu comme nous, c'est-à-dire désintéressée , et il avait à cela quelque mérite dans la société où il vivait. Il écoutait autour de lui décrier le désinléreBSement, puis il en revenait toujours à son idée : «Nous avons [)) une Dotion, UD goût de l'ordre auquel nous ne pouvons résister, qui nous entraîne malgré nous. » Et dans une ebaude discussion avec Saurin et Helvétîus, discussion dans laquelle o ils s'arrachèrent le blanc des yeux, n ces messieurs prétendant que certains bommes n'avaienl aucune idée d'honnêtelé, «j'avouais, dit-il, que la (S) crainte du ressentiment était bien la plus forte digue de la méchanceté, mais je voulais qu'à ce motif on en joignît un autre qui naissait de l'essence même de la vertu, si la vertu n'était pas un mot. Je voulais que le caractère ne s'en effaçât jamais entièremenl, même dans les âmes les plus dégradées; je voulais qu'un homme qui préférait son intérêt propre au bien public, sentit plus ou moins qu'on pourrait foire mieux, et qu'il s'estimât moins de n'avoir pas la force de se sacrifier; ' que si l'ordre était quelque chose, on ne réussît Jamais à l'ignorer, comme si de rien n'était, que quelque mépris que l'on fît de la poslérilé, il n'y eiit

(!) Lettre i Hlle V<iUnd,4 oct. iTST. — (!) Wd., I iie. nS9.

DIDIROT. I7i

personne qai ne souffrit un peu si on l'assarait que ceux qu'il n'entendrait pas diraient de lui qu'il était un scélérat, n On ne peut mieux que ceci : » Tout ce (1) qui porte un caractère de Térité, de grandeur, de fermeté, rl'boDnêleté , me touche et me transporte. B Et TOici une belle maxime : « Celui (2) qui blesse l'espèce humaine me blesse. »

Diderot a sa théorie du beau. Esprit large, mais conséquent, il admet sur le bean, comme sur le bien, tout ce qu'on peut admettre sans avouer l'existence de Dieu, et n'admet que cela. Nous voici loin de Condillac et de Locke : a Si le goût (3) est une chose de caprice, s'il n'y a aucune règle du beau, d'où viennent donc ces émotions d^icieuses qui s'élèvent si subitement, si involontairement, si tumultueusement au tond de nos âmes, qui les dilatent on qui les serrent, et qui forcent de nos yeux les pleurs de la joie, de la douleur, de l'admiration, soit à ra&(iect de quelque grand phénomène physique, soit au récit de quelque grand trait moral? Apage, sopkista/ tu ne persuaderas jamais à mon cœur qu'il a tort de frémir, à mes entrailles qu'elles ont tort de s'émouvoir. »

Qu'est-ce donc que le beau 1 Nous naissons a^ec la faculté de penser (4) : la première démarche de la faculté de penser, c'est d'examiner ses perceptioas, de les unir, de les comparer, de les combiner, d'a-

(I) Uttni BOIeVoland, 5«ept. ITM.— (2)INd., 30 «ept. 1760.— (3)EuaiBarlapdDtuie, ch.vii. - (t) Voir Enrjclopédle; art. batu.

17S iTLDIS SCft IX IVIU* SiiCLE.

{HiiceTMr eatr'eUes des rapports de convenance ou de disconreDance. Nous naissons avec des besoins qui nous contraignent de reoonrir à différeals expédients, un outil, ime machine, ou quelque autre ÙTentioD de ce genre, où nous retrouvons les idées d'ordre, d'amusement, de symétrie, de mécanisme, de proportion, d'unité. Une fois ces idées ébauchées dam notre entendement, nous nous trouvons environnés d'êtres où ces mêmes notions sont, pour ainsi dire, répétées à l'infini : nous ne pouvons Caire un pas dans l'univers sans que quelque prodaction ne les réveille ; elles entrent dans notre &me à tout instant et de tous c6tés. Qu'est-ce que celai Des rapports. Le beau, hors de nous, est tout ce qui contient en soi de quoi réveiller dans notre enteDdement des rappi^ts; et le beau, par rapport à DOus, tout ce qui réveille cette idée.

Ainsi est-il de toutes les clioses où se trouve qu<^ne beauté : elles sont expressives, la ligne droite (1) est le symbole de l'inertie ou de l'immobilité; ta ligne ondoyante, symbole du mouvement et de la vie; la ligne perpendiculaire, image de la stabilité, mesure de la profondeur. La proportion produit l'idée de force et de solidité. lies êtres inanimés ne sont pas sans caractère. Les métaux e( les pierres ont les leurs. Entre les arbres, qui n'a pas observé la flexibilité du saule, l'originalité du peuplier, la raideur du sapin, la mtgesté du

(I) POMtM.

BIBEROT. 173

chêae ? entre les fleurs, la coquetterie de la rose, la pudeur du bouton, l'orgueil du Us, l'humilité de la violette, la ooncbalance du pavot? Les grâces du corps humaÏD sont comme un voile transparent à travers lequel l'esprit se montre. Toutes les parties du corps ont leur expression. Une antique et protonde forêt ramène l'homme à l'origine du monde; un rocher est pour lui l'image de la constance et de la durée, de la grandeur, de la puissance. Quelles grandes idées réveillent en toi les ruines, comme elles lui parient de la vie humaine ! On sait ce que c'est en architecture que le grand, le simple, le noble, le lourd, le léger, le svelle, le grave, l'él^ant, le sérieux. Le peintre répand son âme sur la toile, et son art est l'art d'aller à l'âme par l'entremise des yeux. La musique et la i>oésie, par la puissance de l'image et du rhjthme, rendent les mouvements de l'âme et de la nature.

Le beau, qiui résulte de la perception d'un seul rapport, est moindre ordinairement que celui qui résulte de la perception de plusieurs rapports. La vue d'un beau visage ou d'un beau tableau affecte plus que celle d'une seule couleur, un ciel étoile qu'un rideau d'azur, un paysage qu'une campagne ouverte, un édifice qu'un terrain uni, une pièce de musique qu'un son. Pourtant il ne fitut pas multiplier le nombre des rapports à l'infini, et la beauté ne suit pas cette progression : nous n'admettons de rapports dans les belles choses,

m ËTDDES BUR LB XVIIl' SIÈCLE.

que ce qu'an bon esprit en peut saisir nettement et facilement.

Selon la nature d'an être, selon qu'il eicile en ' nous la perception d'un plus grand nombre de rapports, et selon la nature des rapports qu'il eicite, il est joli, beau, plus beau, très-beau, ou laid, lias, petit, grand, éle\é, sublime, outré, burlesque ou plaisant.

Et maintenant spécifiez les rapports, vous aurez les diverses espèces de beautés. Dans l'architecture et la sculpture, symétrie et proportioa; dans une machine, dans une montre, la conTenance des moyens avec la &n ; dans un théorème mathématique, les rapports cachés qult donne entre diverses lignes. Les grâces du corps consistent dans un juste rapport des mouvements à la fin qu'on se propose. Voulez-vous voir le beau, paraissant (1), disparaissant, changesat avec les rapports mêmes, prononcez le qu'il mourût devant un homme qui ignore Corneille, ou mettez-le dans la bouche du vieil Horace, ou que Scapin, fuyant, le dise de son maître attaqué par des brigands ; vous avez l'insigniflanl, le sublime, le burlesque. L'âme veut vivre. Tout ce qui (î) l'élève, tout ce qui l'étend, tout ce qui l'exerce sans la fatiguer, lui plaît. L'esprit aime la symétrie, les proportions, la convenance, qui agrandisseat et soulagent l'attention; ce lui est un dous exercice de pénétrer les pensées fines

1 1) Voir EdcjcI., ut. 6«a«. — (!) Voii Encycl., art. piatnr.

I, irr. I.GoOgIc

qui, « de même que la bergère de Virgile, se cachent autant qu'il le fout pour qu'on ait le plaisir de les trouver, d 11 y a aussi une douceur secrète attachée à toute émotion de l'âme. Dans la peinture que la poésie tait des passions, ce qui en lait le principal agrément, c'est que telle est leur contagion, qu'on ne peut guère les voir sans les ressentir. 1^ tragédie divertit d'autant mieux qu'elle fait conler plus de larmes; tout mouvement de tendresse, d'amitié, de reconnaissance, de générosité, de bienveillance est un sentiment de [Saisir.

Au fond, le beau n'est rien de nouveau pour nous. «Ajoutez (I) au vrai et au bon quelque circonstance rare, éclatante, et le vrai sera beau elle bon sera beau. Si la solution du problème des trois corps n'est que le mouvement de trois points donnés sur un chirfon de papierj ce n'est rien, c'est une vérité purement spéculative. Uaissil'un de ces trois corps est l'astre qui nous éclaire pendant le jour; l'autre, l'astre qui nous luit pendant la nuit, et le troisième, le globe que nous habitons : tout a coup la vérité de* vient grande et belle, n

Diderot, on le voit, a retrouvé la pensée platonicienne : le beau est la splendeur du vrai; mais voici où il déserte Platon. La beauté de la nature est-elle nécessairement le produit de l'intelligence î Platon l'aftîniie, Diderot doute d'abord et nie enfin :

'^1) Pensées détarhéeK Bur la peinture, etc. ; delà beauté.

176 ETUDES SUS U XVUI* 81BCLK.

Le beau (1) n'eet pas toujours l'ouvrage d'une cause iatelUgente: le mouTemeat établit souvent, soit dans un être solitaire, soit entre plusieurs êtres comparés entre eux, une multitude de rapporte surprenants. — La nature imite, en se jouant, dans cent occasions, les productions de Tart ; et l'on pourrait demander combien il laudrait remarquer de rapports dans un être pour avoir une certitude complète qu'il est l'ouvra^ d'un artiste ; comment sont entre eux le temps de l'action de la cause fortuite et les rapp<Hrt8 observés dans les êtres produits, et si, à l'exception des œuvres du Tout-Puissant, il y a des cas oti le nombre des rapports ne puisse jamais être compensé par celui desjetsl

On sait ce que signifie, dans un article de VEncyelopidie, le nom du Tout-Puissant prononcé par Diderot. Dans ses Siàont où il est plus à l'aise, il nous livre sa pensée tout entière; il faut l'y voir :

Si voue aviez (2) un peu plus fréquenté l'artiste , combien de choses vous trouverieE k reprendre dans la naturel Combien l'art en supprimerait qui gAtent l'ensemble et nuisent à l'effet; combien il en rapprocherait qui doubleraient notre enchantement 1 — Quoi l vous croyez sérieusement que Vemet aurait mieux à 6ûre que d'être le copiste rigoureux de cette scène? — Je le crois. — Mais Vemet ne sera toujours que Vemet, un homme. — Et, par cette raison, d'autant plus étonnant,

(l)EiKjd., ut. btau. — (3)SaloD(le 1767, srt. Vtrnti.

DiDBBOT. i^^

et BOQ ouvrage d'autant plus cUgne d'admiration; c'est sans oontredit une grande chose que cet univers ; mais quand je le compare avec l'énergie de la came produo (rice, si j'avais à m'émerreiUer, c'est que son œuvre ne s(»t pas plus belle et plus pu^ite encore. C'est tout le contraire lorsque je pense à la faiblesse de l'homme. L'artiste dit: Que la lumière se fasse, et la lumière est faite; que la nuit succède au jour et le jour aux téndires, etilEut nuit et il fait jour; ses compositions prêchent plus justement la grandem-, la puissance, la majesté de la nature, que la. nature même. Il est écrit: Cœli emrrant glorùna Dei. Mais ce sont les cieux de Vcmet; c'est la gluie de Vemet.

L'abbé lit avec élonoement dans un manuscrit de Diderot la pensée suivante : l'ouvrage de l'homme est quelquefois plus admirable que l'ouvrage d'un dieu :

Monsieur l'fttd)é, avez-vous vu l'Antinofls, la Vénus de Uédicis et quelques autres antiques? — Oui. — Avez-vous jamais rencontré dans la nature des figures aussi belles, aussi parfaites que celles-là? — Non, je l'avoue. — Vos petits élèves ne vous ont-ils jamais dit un mot qui vous ait causé plus d'admiration et de plaisir que la sentence la plus profonde de TaciieT — Cela est quehjuefois arrivé. — Et pourquoi cela? — C'est que j'y prends un grand intérêt ; c'est qu'ils m'annonçaient par ce mot une grande sensibilité d'âme, une sorte de pénétration, une justesse d'esprit au-dessus de leur ège. — L'abbé, à l't^idication.

i.GoogIc

178 ÉTUDBS sm LE KVill' 6IÈCLE.

Si J'avaiB lèi un boisaeau de dés, que je renversasse ce boisseau et qu'ils se tournassent tous sur le même point, ce phénomène vous étoanerail-tl beaucoup? — Beaucoup.

— Et si tous ces dés étaient pipés, le phénomène vous étonnerait-il encore? — Non. — L'aUié, à l'application. Ce monde n'est qu'un amas de molécules ^ûpées en une infinité de manières diverses. Il ; a une loi de néoessité qui s'exécute sans dessein, sans effort, sans intelligence, sans progrès, sans résistance dans toutes les œuvres de la nature. Si l'on inventait une machine qui produieil des tableaux tels que ceux de Raphaél, ces taUeaux con^ tiuueraient-ils d'ètte beauxt — Non. — Et la machine?

— Lorsqu'elle serait commune, elle ne serait pas plus belle que les tableaux. — Mais d'après vos principes, Raphaël n'est-il pas lui-même cette machine à tableaux T — Il est vrai. — Mais la machine fiaphaél n'a jamais été commune ; mai^ les ouvrages de cette machine ne sont pas aussi communs que les feuilles de chêne; mais par une pente naturelle et presque invincible, nous supposons à cette machine une volonté, une intelligence, un dessein, une liberté. Supposez Raphaël éternel, immobile devant la toile, peignant nécessairement et sans cesse. Multipliez de toutes paris ces machines imitatives. Faites naître les tableaux dans la nature, comme les plantes, les arbres et les fruits qui leur serviraient de modèles; et dites-moi ce que deviendrait votre admiration. Ce bel ordre qui vous enchante dans l'univers ne peut être autre qu'il est. Vous n'en connaissez qu'un, et c'est celui que vous habitez; vous le trouvez alternativement beau et laid, selon que vous coexistez avec lui d'une manière

ogréalile ou pénible, il serait tout autre, qu'il aérait égàlement beau ou laid pour ceux qui coexisteraient d'une manière agréable ou pénible avec lui. Un habitant de Saturne, transporté sur la terre, sentirait ses poumons déchirés, et périraiten maudissant la nature. Uq habitant de la terre, transporté dans Saturne, se sentirait étouffé, suffoqué, et périrait maudissant la nature. J'en étais là lorsque un vent d'ouest, balayant la campagne, nous enveloppa d'un épais tourbillon de poussière. I.'abbé en demeura quelque temps aveuglé ; tandis qu'il se frottait les paupières, j'ajoutais : ce tourbillon qui ne vous semble qu'un chaos de molécules éparses au hasard ; eh bien, cher abbé, ce tourbillon est tout aussi parfaitement ordonné que le monde...

Telle est la doctrine de Diderot. Il admet une vérité certaine, une justice, une beauté certaines, qui ne dépendent point du caprice de nos sensations et de nos jugements; mais il n'affirme pas 'Un Être éternel dans lequel la vérité soit toujours entendue, la jii.stic(! et la beauté achevées. Le vrai est la convenance de la pensée avec les objets ; le bon, la convenance des actes de l'homme avec sa fin ; le beau, la splendeur du vrai et du bon. En résumé, un monde d'êtres vi~ vants et sentants, et des rapports.

Il n'a pas publié de doctrine politique ; mais il s'est donné bien des licences dans sa Politique à l'vatige des souverains et dans son Parente des régne» de Claude et de Néron, Il entendait largement ta liberté :

180 ETIiDES SUR LE XVIII* SIÈCLE.

Lï liberté <Je publier ses penséei n'admet aucun privilège exclusif; l'art de penser appartient de droit à tonle la classe bipède dee bomnieB; c'est au tempe à ezterminer toutes les producticos ridicules, et il s'acquitte de ce devoir sans que personne s'en mêle.

Voici une page de ee qu'il appelait ses pensées philosophiques et politiques, qui a sod prii :

Convenir avec un souverain qu'il (I) est le mdtre absolu pour le bien, c'est convenir qu'il est le maître absolu pour le mal, tandis qu'il ne l'est ni pour l'un ni pour l'autre. 11 me semble que l'on a. confondu les idées de père avec celles de roi. Peuples, ne permettez paa k vos prétendus maîtres de faire même le bien contre votre volonté générale.

redoutable notion de l'utilité publique '. Parcourei les temps et les nations, etcette grande et belle idéed'utilité publique se présentera à votre imagination sous l'image symbolique d'un Hercule qui assomme une partie du peuple aux cris de joie et aux acclamations de l'antre partie, qui ne sent pas qu'incessamment elle tombera écrasée sous la même massue aux cris de joie et aux acclamations des individus actuellement vexés. Les uns rient quand les autres pleur^at ; mais la véritable notion de la I»o[a'iété entraînant le droit d'us et d'abus, jamais un homme ne peut être la propriété d'un souverain, un enfant la propriété d'un père, une femme la propriété d'un

(l]VolTGi)[niii,iv,101.

mari, un domestique la propriété d'un maître, un nègre la propriété d'un colon.... La police obvie à la licenr«, l'administration assure la liberté.

Le système de Diderot n'est point, ce semble, méprisable. U a le malbeur de douter de Dieu ; mais, comme on n'est pas un philosopbe uniquement parce qu'on croit à l'existence de Dieu; parce qu'on en doute, on ne cesse pas d'être un philosophe. Atbée ou tbéiste, on peut être ite la famille de Platon, d'Aristote et de Leibnitz, quand on poursuit opiniâtrement ta vérité, quand oa a le sentiment des problèmes, quand on se rend compte, quand on ne se paie pas d'apparences et qu'on remonte aux premiers principes. A ce titre Diderot est de la famille, il est bien, comme de son temps on l'appelait, le PhUoso, pke. Si je ne me trompe, il vient immédiatement après les premiers, n n'a pas, comme quelqueit-ims, mis au monde un de ces grands principes qui font réyolutioa et gouTernent pendant des siècles l'esprit humain, mais il a interprété un des maîtres, i) a saisi un de ces principes, l'a organisé et en a fait quelque chose d'une singulièrt; puissance : un nouveau naturalisme, profond et vaste, un univers sans Dieu, il est vrai, mais un univers vivant, se suffisant à lui-même.

IHS ÉTUDES SUK LE XVIll' SIÈCLE.

|ierpétueUemei)t renouvelé, et, au centre de long ce? chaogemeiiU, ta |4u8 forte unité. Si cela ne suffît \m pour figurer dans t'bistoire de la philosophie, que faut-il donc?

Diderot ne nie pas Dieu, il l'ignore. De l'un à l'autre la distance est énorme. Quelle différence entre Vlnlerprélation de lanature et le Système de la naturel D'Holbach a un parti pris : ennemi de l'intolérance, des prêtres, du catholicisme, de la révélation, et de Dieu, qu'il confond avec ces choses, il est décidé à ne reconnaître dans le monde et dans l'homme que ce qui s'accorde arec son antipathie, et ne risque pat de ramener ce qu'il déteste. Or, comme la spiritualité da l'âme, la liberté, le devoir, le désintéresse' ment, en nn mot toutesles i;raodes vérités natareUes enbalnent la croyance à Dieu, il les nie résolument; entêté d'athéisme, il est sourd et aveugle, et son système, le plus arbitrnre, le plus absurde, le plus étroit qui ait jamais été. Sous prétexte de science, on n'a pas idée d'an pareil mépris de la science. Diderot est Un autre tiomme et ne procède pas ai^ITll ob-""* serre, prêt à reconnaître ingiounetirtous les Esil» que l't^servatioa lui donnera, puis il lie ces fkits par les lois qu'il trouve et par les causes que les taiti mêmes permettent de supposer. Comme il ne ^t pas la ecieuce arbitrairement, - il ne la fait pas nos plus à demi : la science étant unité, il poursuit l'unité sapréme, et le premier principe naturel d'où sort la variété infinie. H n'y a point pour lui des vérités amies on ennemies de Dieu, qu'il Itii foille re-

jeter ou admettre, il j a des choses qui sont «t des choses cfoi ae soat paa. Aussi, ohMrvatQur aineôrott profond, il a reconnu la raiwn, l'aetiTité propre de l'âme, la devoir, U déeiot'ireweni^Dt, ia, besutft; rtiomme et le monde ae retrouvent daaq w doctrine : Dieu seul e»t absent; la constructioa est lavge, Itartement U^e, portée sur de «cdidw tondatiooa; wulement il tnaoque le rajou d'en baut. la eiérite wt au pbilos(^be, la Ibuteau temps.

Au moyen âge, l'ea[«it humain s'applique tout entier à la cause ivemiàre et oublie \m cause» secondes; au dix- huitième siècle, ils'apidique tout «At)«r aux causes secondes et oublie la cause premièn); avan^ Dieu sans la science ; après» et «a punition, la science sans Dieu- Csderot eat la pensée de caUe dernière époque : nul ne repràseate mieux la sciemcr l'ambitioB indomptable de l'espcit, l'inrestigatim sans an, la recherche uniTerselle de» piwoiers principes, l'impatience du mystère. Répondre à toute question : Dieu le veut, ce n'est paa savoir* c'etl se dispenser de savoir, et s'imaginer qu'on sait- La ecteuce est l'exidicaiion naturelle de la Mtore. EO0 n'est pas pour ou contre Dieu, ^le^ est, la science : elle rcmoule H chaîne des causes, à Ja. poursuite du premier anoeau. Arrivée li, elje &'arr«le, iqb râle est Qni. La main surnaturelle qui tient «e premier anneau IkU échappe ; cacbée à la science, elle se découvre d'elte-mâme à la aimple raison qù nous éclaire tous tant que bous sommes. U i a dane chacun de nous l'homme et le savant, et plus d'une (aie

I, „-,-,.. i.GoogIc

ISi ÉTIJDBS SUR LB XVIir SIÈCLE.

un terrible duel entre ces deux personnages : l'un tenant obstinément à la terre, l'autre tendant obstinément plus haut; et l'histoire intellectnelle de l'humanité n'est que l'histoire de cette lutte interne. Elle est impie et doit finir; mais comment y mettre fin. La science est en chemin, et elle marchera tant qu'il y aura d'espace, tant que le sol là portera ; eUe ne s'arrêtera que lorsqu'elle aura trouvé, dans l'ordre même des faits, la première vérité d'où dépendent toutes les vérités. Certainement, et c'est ma ferme confiance, elle ne pourra saisir la sublime harmonie de l'univers sans adorer profondément l'intelligence qui l'a conçue; mais il faut qu'elle saisisse cette harmonie d'abord, c'est-à-dire qu'elle soit elle-même dans toute sa puissance. Laissez-la donc hire, laissez-la suivre son mouvement; vous voulez qu'elle aille à Dieu : elle y va à sa manière, comme te veut la nature souveraine des choses, sur laquelle nous ne pouvons rien. Une fois le premier problème posé, l'innocence de l'esprit perdue, le premier {tas foit hors du paradis terrestre, il tant, une inflexible loi l'ordonne, marcher devant soi sans détourner la tête, et on n'y rentre qu'après avoir achevé le tour du monde. Diderot ne parle pas de Dieu; qu'en disent aussi la Place et Humboldt? Dans leurs savantes explications ils ne prononcent pas ce nom une seule fois; mais, qu'ils se taisent sur ce Dieu, leurs livres parlent; je le sens à l'impression que j'emporte : le Système du monde, le Cosmot, sont religieux, de cette religion dont le livre est la nature , tes docteurs, Co-

DIDEROT. f8S

[ternie. Newton, etc., les fidèles, tous les hommes de tous les temps et de tous les lieux, qu'a jamais toucliés, que toucliera jamais le désir de conoaitre.

Tandis que la science moderne écarte l'idée. de Dieu, la société moderne veut la réformer. C'est toujours le même Dieu qui gouverne le monde, mais les hommes, qui changent, le voient toujours sous des aspects nouveaux. A toutes les époques jl est le maître de la destinée humaine, celui qui donne les secours pour la remplir; mais, à mesure que la conception de la destinée humaine varie, on cherche en lui d'autres secours. Quand on méprise la terre, la prière seule est bonne. Dieu n'est que dans le temple; quand on estime la terre, quand on prend la vie actuelle au sérieux, tout travail est bon, tout lieu est saint où s'accomplit ce travail, et Dieu partout nécessaire pour l'eucourager. Le xviu* siècle entendait ainsi la vie; l'homme alors se réconciliait avec le monde, il fallait donc que le monde fût réconcilié avec Dieu, car l'homme devait l'aimer ou béni ou maudit. Ces) le grave conseil que Diderot exprimait dans l'excès de son langage extraordinaire: «Leshommes(l) ont banni la divinité d'entre eux ; ils l'ont reléguée dans un sanctuaire; les murs d'un temple bornent sa vue; elle n'existe point au delà. Insensés que vous êtes ! détruisez ces enceintes qui rétrécissent vos idées; élargissez Dieu ; voyez-le partout où il est, ou dites qu'il n'est point. ■ Si on eût tenu compte de ce conseil, tottt était

(1] PensA» plilbMophiqma, ixti.

I, irr. I.GoOgIc

1^6 ÉTUDES SUR LE XVlll* SIÈCIC.

saitvÂ; mais les puissances intervinrenl, oabîlemeDt comme ellei intervtennent toujours dans les aft^ires de l'esprit : le livre de Diderot fut brûlé, le Diea du moyen âge vengé, le siècle froissé, et, pat son injuste colère, le Dieu vivant déserté. C'est l'étemelle histoire : on ne voulu! pas une réforme, on eut une révolution.

Elle dure encore, et si nous voulons fenner la révolution, il fout faire la réforme. Nos pères sont morts, leur esprit vit en nous; nous sommes travaillés par leurs pensées, agités par leurs.désirs avec une bien autre force : ils ne savaient pas comme nous l'histoire de ce globe, et notre histoire de ces soixante années; ils ne connaissaient jias ces formidables agitations de la terre et des sociétés humaines^ et le progrès accompli dans ces secousse; ils n'avaient pas assisté aux découvertes de la science, aux prodiges de l'industrie, accomplis dans ce demi siècle; ils n'avaient pas ressenti les âers mouvements qu'excite dans l'homme chacune de ces grandes conquêtes, l'oi^ueil du pouvoir, les espérances inHnies, le besoin d'espace, de durée, de force, pour suffire à son œuvre. Si Diderot revenait parmi nous, il nous répéterait ce qu'il disait à nos pères : « Élargissez Dieu. ■ Faites-nous un vaste monde qui ne soit pas d'hier, et ne périsse pas demain ; donnez & l'activité divine du temps et de l'espace ; que ce monde n'ait pas la beauté immobile de la statue, mais la mouvante énergie qui tire du gland le chêne, de l'œuf l'animal, renouv^e sans cesse les coinlitioDs et les formes de

DIDBkOT. 187

l'enstence, et rajeunit perpétndlement le vieil univers; que la création spirituelle, que l'humanité se meuve à son tour dans une vaste carrière : donnealai aussi la force féconde qui tire de l'ignorance la science, de l'apathie la vertu, du malaise l'industrie, la barbarie de la civilisation ; qu'elle transforme la terre par ses mains, la société par sa pensée; faites l'âme de l'homme à l'image de l'humaDîté et du monde : qu'elle se meuve cmnme toutes choses, et qu'elle mux:he du néant à finfini, dans une condition tm dans une autre poursuivant toujoun le même objet, accomplissant sous le doigt de Dieu des épreuves multipliées, « dans on progrès perpétuel à de nonveaux plaish^ et de nouvelles perfections (l). »

U est Irës-vrai que Diderot ignore Dieu ; nous qui croyons, rejouissons-noos, ^daignODs-le, et soyons comme lui sincères. Si, an moment où nous parlons, nous sommes assurés, l'avons-nous toujours été aussi fermement? Dans toute une vie de réflexion, notre «onfiance n'a-t-elle pas une seule fois faibli ? Si le coeur des mystiques a ses sécheresses, l'esprit des croyants n'a-t-il pas aussi ses aveuglements? Sans doute le monde qui nous environne et le monde que nous portons en nous-mêmes, nous entretiennent incessamment de Dieu ; de toutes parts la lumière nous inonde et nous presse ; mais il y a aussi des heures ingrates où la vision s'évanouit, et le démon de la science nous surprend et nous tente.

(l]Lelbnlli. Principes de la nature el de ta grAcc.

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188 ÉTUDES SUR LB SVIIt' SI&CU.

G'est la notre taiUesse, notre bonté, qoe nous cachons soigneusement auK autres et à nous-mêmes, b plaie toujours en danger de se rouvrir. Pascal y porte hardiment la main et la découvre par un mouvement sublime ; et Rousseau, le religieux Rousseau, l'auteur de la Profemon de foi, l'bomme qui, dans un dîner d'athées, avait dit : « Je crois en Dieu ; t> et avait arrêté les convives par celte brusque déclaration : « Je sors (I) si vous dites un mot de plus; » Rousseau, dans réptmchement d'une confidence intime, avouait ses défoillances j et quand on a connu cet aveu, on ne l'onUie plus : « Quelquefois (2) au fond de mon cabinet, mes deux poings dans les yeux, ou au miUeu des. ténèbres de la nuit, je suis de l'avis de Saint- Lambert. Mais voyez cela (diUil, en montrant d'une main le ciel, la tète élevée, el avec le regard d'un inspiré); le Uver du soleil, en dissipant la vapeur qui couvre la terre et en m'exposant la scène brillante et merveilleuse de la nature, dissipe en même temps les brouillards de mon esprit. Je retrouve ma foi, mon Dieu, ma croyance en lui ; je l'admire, je l'adore et je me prosterne en sa présence. »

Kant Egoulait à ce témoignage du firmament audessus de notre tête, le témoignage de la loi n>orale dans notre cœur, et c'était sagesse. Le soleil se cache, la nuit éloilée se voile, non jamais la loi morale. Elle ne nous est point dérobée par les nuages, elle porte avec elle sa lumière sans ombre; irréfutable ai^u-

(I) Hémoires de H~d'ÉpEnay.- {Z) Ibid.

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DlDnOT. 18»

ment de l'existence de Dieu, elle crée dans nos esprits non point une conviction mobile, où entrent nos humeurs, mais une conviction permanente, absolue, mathématique. Si vraiment il y a du bien et du mal, du mérite et du démérite, de L'estime et du mépris, un remords cuisant et un contentement suprême; si nous sommes foits pour la perfection maraie, et si nous le savons à n'en pouvoir douter; si seidement nous sommes plus près ou plus loin du but, par le malheur du temps ou par notre vice, il faut, entendez ce mot, il faut un être excellent en connaissance, en sagesse, en bonté, en justice, en puissance, qui distingue en nous le bien du mat, dans l'espèce les bons des méchants, et, suivant la rigoureuse équité, dispense à chacun les récompoi»- &es,lc8 punitions, les épreuves, nous ménage l'accomplissement de notre destinée; sinon la vie humaine est renversée, il n'y a plus rien de sûr, il n'y a plus de raison. L'ordre physique du monde adotet les hypothèses : une nuit profonde couvre les origines; le premier et unique ressort qui produit tant de beaux mouvements n'a pas été montré encore; la vérité moralo emporte ses conséquences inflexibles : elle ne présume pas ce qui a été ni ce qui est, elle commande ce qui doit être, avec l'infaillible autorité de la logique, comme la géométrie. Nous ignorons ce que devient, sous la fatalité des lois naturelles, un élément de matière, par quelles vicissitudes il peut passer, si la chance ne le fait pas monter et descendre dans l'onire des êtres, lui donnant arbitraire-

I, irr. I.GoOgIc

100 ÈTUDSt im LB XVlll' SIÈCLE.

ment sa place; il est permis à Hamlet de i-èver au bord d'une fosse sur le sort des éléments qui composèrent autrefois le corps d'Alexandre, et de s'imapioer, par amusement, que ce qui fut Alexandre est, à cette heure, la bonde d'un tonneau; mais la morale ne cDDnatl point ces choses : chance, fortune^ arbitraire ; elle ne réye point ; l'âme humaine, cette &me «fui n*a pas senlement vécu , mais qui a fait le bien et le mal, ne se perd pas dans funivers, poussée par lœe force brutale; elle a le Bort qu'elle s'est fait elle-même, elle est au lieu où elle s'est placée ellemême, selon qu'elle a avancé dans la perfection ; cela doit être ainsi, cela ne peut être autrement ; il y a de la Justice, il y ft donc un élre protecteur de cette justice; le devoir existe. Dieu existe donc. Et quand ce bel ordre de la création s'abîmerait, quand l'univers tomberait en mines, Dieu serait encore préaeAtdtins l'espétance des justes et la terreur des RïècbEints. Ce n'est pas là conjecture, système, indttcttwi, c^st vérité , DU îl n*y a pas de vérité.

Cemme il n'j a pas ite composition sur un pareil objet, j'achève. Je ne cherche plus ce que l'e^iistence de Dieu est à la sdence, à te pratique morale ; je chercbesielleeat certaine ou non. Selon Diderot, et bien d'isntres avec loi, il ne ftmt pas admettre de prime^bord l'existence de Dieu, mais tenter, par toDs tes moyens possibles, de s'en passer, et ne l'admettre qa'en désespoir de cause. Il se peut qu'en fin 'décompte on y croie, il se peut qu'on n'y croie

i.GoogIc

A cela je réponds. Exisle-t-il ou non iin6 règle des jagements bumainsî Si elle n'euste pas, ne disputons point, et il n'y a point de science ; si tdle eiiste, quelle est-elle, sinon celle que, niême à notre insu, nous reconnaissons tous, quand nous disons : ceci «t raisonnable, cela est déraisonnable; ceci est sensé, cela est absurde; c'est-à-dire, la raison uailerselle, le bon sens, le sens commua. Tout relère de lui, il ne relève de rien, et on ne règle pas la rè< gle. Or, \oici «ntre autres des jugements du sens çommus : moi qui pense, j'existe; je suis libre; il y ades corps; U y a de l'ordre dans te monde ; il y a ud être (tai^it, un Dieu. Toute opinion qui de près oa de loin eombi^ le sens conunun, est busse, et il n'en fout plus parler ; on ne le trouve pas, on le possède depuis qu'on est faomme; on n'y arrive pas, on y est, et le {dus vifdeiit«ffort que puisse faire un homme est d'en sortir. Ënfln, il n'est pas permis de choisir parmi les vérités du sens commun, de prendre l'une, de rejeter l'autre, de croire un peu plus à celle-ci, ud peu mmns à celle-là; il faut tout prendre ou tout r^eler, tout croire avec ane même couflance ou iont suspecter, également, car l'évidence est égale, et le seotiment ^reiUemeiil. irrésistible, que ce scôt le Gentiment de notre liberté, le s^itiment moral ou religieta. Aussi le vrai {^lilosopbe, respectant la raison uaivertelle, et au même degré les divers jugements de la raison universelle, pose ainsi le problème de la science : trouver un système des choses dans lequel entrent l'homme, la nature et Dieu, la liberté

iM ÉTUDES SUK LB XVlll* SIÈCLE.

l'ordre, la bonté et la justice ; il met les^ grandes vérités dans les données mêmes, dans les eoDditiooB du problème.

Une certaine science entend autrement les choses: elle prétend jager le juge universel, prendre et laisser dans ce corps absolu de dogmes, ajourner le sens commun ; elle fait de la réalité entière deux parts : dans l'une, elle met ce qui lui parait le plus sensible : l'être, le phénomène, la cause, la loi; dans l'autre, le reste : Dieu, la liberté, la justice ; puis la première court après la seconde, et la ressaisit ou ne ta ressai-' sit pas. Comme si un naturaliste, voyant le règne organique et inorganique, décidait que le règne inorganique est la seule réalité palpable, et partait de là pour retrouver le régne inorganique, prêt à l'admettre ou à te nier selon que le mèneraient ses idées. Ce sont jeux de philosophes, de philosophes très-sérieux, et qui seraient ridicules si l'enjeu n'élait si gros, quelque chose comme le libre arbitre, la Providence et la morale.

Notez qu'une fois l'évidence universelle désertée, chacun a son évidence, et ils vont chacun de son c6té, celui-ci croyant d'entrée à l'âme et cherchant la nature, celui-là croyant à la nature et cherchant l'âme; l'un s'établissant dans la foi en Dieii et de là essayant d'atteindre le monde, l'autre s'établissant dans la foi au monde et de là essayant d'atteindre Dieu. Ils ont, suivant cette belle méthode, excellente pour se tromper, égaré par les chemins toutes les

DIDBROT. 193

vérités premières, ta créatioD el te Créateur. Il a'y a de sage (|ue de se placer en plein dans la réalité.

Leur procédé est détestable, et, si ce procédé alwutit à nier ou ignorer Dieu, une formelle contradiclioD. De quel droite en effet, sacrifier Dieu à la science? et quelle est l'autorité de la science à laquelle on sacrifie un si grand objet? Le savant poursuiTraït-il l'unité du monde, si la raison universelle ne lui apprenait que cette unité existe? et n'est-ce pas justement la même raison universelle qui lui apprend que Dieu est? 11 faut admettre les deux choses, ou les rejeter toutes deux^ car elles ont même auloritë : on n'a pas le droit de choisir, ou alors on l'accorde pareil à »!» adversaires qui, au nom de Dieu, à leur tour^ détruiront l'unité de l'univers et la science même.

Ktais je vois s'élever une objection, n est difficile de croire à Dieu, parce qu'il faut, pour arriver jusqu'à lui, s'élever au-dessus de la nature. Assurément, si ou entend par nature la ctidne des faits, des causes et des lois. Mais alors la liberté est-elle davantage dans l'ordre de la nature? Quelle conclusion des causes physiques aveugles et fatales à cette cause intelligente et libre, qui suspend l'action des autres causes? Et la loi morale! Quelle conclusion des lois qui expriment seulement la marche constante des faits, à cette loi qui commande la volonté même et se fait reconnaître par le remords? Que si on croit à la hberlé et à la justice, si on appelle nature à la fois la chaîne des faits el le libre arbitre et la rèKle morale, quelle {jIus grande difficulté de reconnaître Dieu 1 Oo a déjà,

194 àTUDBS SUR LS SVIIl* SIÈCLE.

au-deseus des canses physiques, la cause libre , audessus des lois physiques, la loi morale; on aura, andauDS des êtres imparraits, l'être parfait. Quand la aatnre n'est plus seulement ce qui est visible, expérimentât, le système des phénomènes, elle est tout ce qBi«6t, Dieu tni-méme, s'il est vrai qull soit.

Tout ceci est coQb« Diderot et va plus loin, jusqu'à la philosophie allemande, qui marche avec une ineomparcble vigneur sur un chemin sans issue. On ne dispute foiat impunément avec le sens commun. Une fois qu'on l'alMuidoBne, il vous abandonne, et vous livre à yw erreurs risibles et à vos -iferités impuissantes. Pour moi, je m'y attache obstinément, et je n'en fcie pas à demi : ou DieU est la vérité absolue, essentielle, primordiale, ou il est une supposition plus OH moins ki^nieuse; si je ne crois pas à lui corame Ptaten, Fénelon et Bossuet, je m'en tiens an mot de Lagraoge àTlapoléon qui lui demandait (l) ce qu'il pensait de Dieu : « Zolie hypothèse! elle explique bien des soses. ■

Voilà, Taiblement exposées, quelques unes des raisons qu'on anrait pu proposer à Di<Ierot, ponr l'amener i croire décidément en Dieu; et vraiment il méritait d'y croire. Son esprit curieux ne pouvait souffrir ta borne; mais la nature humaine, (jue son auteur fit pour toute vérité, parlait en lui avec véhémence. Contre les philosophes qui nieraieni quelqu'une des grandes vérités, à l'occasion contre

(I) Souvenin d'uo seiuigàiaire, pu Arnault, t. iv, p. 317.

DIDIROT. J9S

lui-même, il n\ a rien de mieux à apporter que sa toudrojante aposlrophe à ceux qui nient le Iieau at>- Bolu; lorsque le sculpteur Fakonei mépriBait l'immortalité par raison démonstrative, il lui a envoyé ces lign«& excellentes : « Les vérités (i) du sentiment eont plus inébranlables dans mon âme que les vérités de démonstration rigoureuse, quoiqu'il soit souvent impossiMe de satisfaire pleinement Tesprit tsar les liremiëres. Toutes les preuves qu'on apporte, prises séparément, peuvent être contestées, mais le foisceau esl plus difficile à rompre. Quand vous aurez brisé tous mes bâtonnets, je n'en soupirerai pas moins après l'immor^ité. Je n'en respecterai pas moins la postérité. >

Oui, sans doute, et ces croyances ne sont pas seulement aimables, elles s'allient à tout ce qu'il y a d'excellftut en nous, elles fortifient le courage nécessaire à la vertu. Diderot, pour en parler, a retrouvé la langue du xvir siècle, la langue des nobles pensées, a Le sentiment de l'immortalité et le respect de la postérité émeuvent le cœur et élèvent Vamejce sont deux germes de grandes choses, deux promesses aussi solides qu'aucune autre, et deux jouissances aussi réelles que la plupart des jouissances de la vie, mais pins solides, (Aus avantageuses et plus hon- Dètes. «Quand tm pense, quand on parle ainsi, on était d^ne de ■croire à Dieu, on devait y croire, sur la fei de la raison et sur la foi du sentiment reli-

(1) Correspondance avev P*1cod«I, [évr. 1166.

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196 ETUDES suit LE XVIIl* HÈ€LB.

gieux, qui est bien aussi évident que les autres, et sans lequel toute promesse est faible, tout germe avorté. ■ | Je veux prendre ce long plaidoyer (I) de Diderot en 1 bveur du sentiment de l'immortalité et du respect de ia postérité, jn veux substituer partout à ces deux noms le sentiment religieux, et en faire, sans autre peine, une des plus éloquentes défenses de l'existeDce de Dieu ; tellement l'âme de Diderot était prête pour ' tout ce qui est généreux, a Plus les hommes ont été grauds, plus ils s'en sont enivrés, et plus ils s'en sont enivrés, plus ils ont été grands; le sentiment de l'immortalité et le respect de la postérité ne s'est jamais développé avec plus de force que dans les beaux siècles des nations, et elles se sont dégradées à mesure quelesdeuxgrandsfanlômesg'éloignaient.» Dequelle j chose dit-il ce qui suit : « Cet appel, c'est le cri de la ' vertu qui succombe sous l'oppression ; c'est le cri du génie transporté de son propre ouvrage; c'est le cri de l'héroïsme ; c'estle cri de la conscience après une action sublime.— Pourquoi m'amuserais-je à briser un des principaux ressorts de l'âmeî Pourquoi larirws-je ia source des actions héroïquesî Pourquoi attacheraisje l'homme à lui-même, qu'il n'aime déjà que tropt Pourquoi ôterais-je au talent méconnu ou persécuté, à l'innocence opprimée, a la vertu malheureuse, son unique consolation, son dernier appel? — Soutien du malheureux qu'on opprime, toi qui esjuste, loi qu'on ne corrompt point, qui venges l'homme de bien, qui

;0'^''iwp*)fidaiKG tivecFalcouïljfévr. 176G,cU.

i:,in-,. i.GoOgIc

UDUCtT. 1S7

ilémasques l'hypocrite, qui traîoes le tyran, idée sûre, idée consolante, ne m'abaotloiuie jamais. — Si c'est une chimère, si c'est une folie, j'aime mieux une belle chimère qui fait mépriser le repos et la vie, une illustre folie qui (ait tenter de grandes choses, qu'une réalilé stérile, une prétendue sagesse qui jette et retient l'homme rare dans une stupide inertie. »

Eloquent philosophe, allez plus loin encore, ne disputez pas contre votre instinct qui est excellent. Vous mettez la postérité, l'immortalité devant la vertu écla< tante, et la voilà affermie ; mius que faites-vous pour la vertu obscure? Il n'est pas donné à tout le monde, il n'est donné qu'à un petit nombre d'tiommes de paraître sur la grande scène, qui se voit de loin; il ne suffit pas de vouloir pour être un personnage historique; il oe suffit pas de crier àla postérité pour qu'elle voue entende. De tant de millions d'hommesquiviventdans un instant, deux ou (rois noms surnagent, et le reste s'engloutit à jamais. J'ai reconnu la morale du génie, de Diderot et de ses pareils : elle s'adresse bien à un artiste, qui peut prétendre à l'immortalité ; mais où est notre morale, à nous tous qui travaillons dans l'ombre, qui combattons dans l'ombre, qui, entre notre conscience et nous, essayons de nous rendre meilleurs, .y parvenons quelquefois au prix de rudes sacriflcesT Oh est notre appui, notre consolation, notre ressource? Ce n'est pas l'éclat de la vertu qui en lait le mérite ; il ne peut que l'illustrer ; ce c'est pas la grandeur du théâtre qui fait la grandeur de l'action. Et le monde moral ne vit pas de rares €t brillants

IIS JETDDKS SUR LS XVIII* SltCLB.

ex|4oit8 : il t'eiitraUent par ce courant insensible de Tertus igtionées, qui s'accomplnsent dans le mifstère de rame, de la fBiiniliQ et d« l'amitié. C'est 1& la brame solide sur laqoelle d'intervalle ji intervalle le génie altiKhe sa splendide fenlaisie. Que noas sert (tonc le seatinieal de rimm(KrtBlité, le respect de la postérité, à nous «lui n'avons à prétendre qu'une post^ité de quelques hommes, et une immortalité de quelques anoées T Si cette imioortatiié nous manque , il noos en font une autre. Laquelle! Diderot écrit au sculpteur Palconet : « L'bomme qui trarùUe snppose le monde et son ouTrage élemels. » C'est bien dit, et J'ajoute: L'bomme qui travaille à la Tertn suppose la vie et son ouvrage étemels. S'il soupçonnait que ses oenvres périront, qu'il périra, il ne se donnerait pas tant de mal : il s'abandonnerait à son caprice et jouirait du repos. Ce qui, an contraire, le soutient dans ses pénibles exercices, c'esi la certitade qoe dans le monde moral rien neseperd, e'est la certitude que la mort ne brisera entre ses mains ni l'œuvre, ni l'inslrument,et qu'il l'emportera ailleurs, pônr rappliqaer plus parfait à de plus partûts ouvrages. L'homme de génie qui ne rêve qae l'immortalité de son nom, se leurre lui-même, il s'enchante d'un rêve charmant; mais il ne se peut pas que parfois il ne s'éveïHe, qa'il ne reconnaisse la grande tromperie, qu'il ne cherche quelque chose de pins vrai ; et alors il réclame l'immortalité de rétre. Notre Did»^ songeant à la mort, oublie ce qu'il a dît avec tant d'assurance." « la postérité , pou» le philosophe j c'est l'autre monde àc

DIDinoT. 19d

niotn^e reH^ttnt, d et il laisse échapper ce redoutable avea : « Au dernier instant t1)> peut-âtre achèlerais-je le bonhear d'exister encore une fois, de mille ans, de dii mille ans d'enfer. ■ Le \oilà devenu semblable à nous.

Pascal et Diderot nous donnent un étrange spectacle et une forte Instruction. L'un se tient à Dieu, pour secouer la raison, Vautre à la raison, pour secouer la croyance à Dieu; tous deux se combattent eux-flîèmes a\ec nne merveilleuse énergie; tous deux croiewt avoir vaincu, mais leur victoire est inquiète, et l'ennemi abattu leur donne de cruels assauts. 11 n'7 a de paix que dans la sagesse. La sagesse n'entend point nos querelles ; elle ne prend ni.le parti de Dieu contre l'intelligence humaine , ni de l'intelligence humaine contre Dieu : amie de toute vérité, plus lai^e que nos s^tèmes, plus haaie que les plus hauts génies, elie n'est pas pour Diderot ou pour Pascal ; c'était à Pascal et Diderot d'être pour elle.

Quelle qoe soH la morale de Diderot, il a la ])rétention d'avoir une morale, tandis qu'il n'admet pas «n Dieu, et qu'il est très-dur fî) sur l'article delà liberté; mais il ne but pas qu'il y compte. Si les philosopties sont inconséquents, l'homme ne l'est pas, et prendra bien vite la morale que ses crcfvances lui fferont. Si je ne crois pas à Dieu , et qu'il me plaise d'être méchant, qui m'arrêterat La raison? Je la brave. Le remords » Je Vétouffe : H y a dans les joies des sens, de

(1) Uttie>FalcoDet, lo oct. 1760. — (!) Letlie Ji U^ulora, Grbimi.

100 ËTUDBB SUR LE XVIIl* SIBCLB.

la fortune , du pouvoir, au moins de quoi m'étourdir. La crainte des maux qu'enlraloe le désordre} Si un jour la vie me pèse, elle est en mes maios, «t il a'; a pas d'autre vie. Une grande autorité que Diderot compta toujours, un homme qui n'était pas suspect de fonatisme. Voltaire lui dit rudement et éloquemment quelle sera la morale de l'athée. « Je suis mon Dieu (1} à moi-même, je suis ma loi, je ne regarde que moi. Si tes autres sont moutons, je me fais loup, s'ils sont poules, je me fais renard.* Diderot écrit quelque part : ■ J'aime la philosophie qui relève l'humanité : la dégrader, c'est encourager les hommes au vice. » C'est bien, mais que fail-il donc ici t Et tandis qu'il encourage les méchants, il décourage les bons : il ôte à l'homme qui veut faire le bien, tout ce qui donne la force de le foire : l'espoir du bonheur futur, l'idée du maître, du juge, du père qui assiste à nos combats. Diderot pratiquant la justice, a met (t) à fonds perdu ; » c'est bien pour lui : il avait à soutenir l'honneur de sa doctrine ; mais tout le monde n'est pas chef d'école comme lui, et il nous faut d'aU' très secours. Diderot nous le dit, et on ne saurait mieux dire : « Il nous est doux (3) d'imaginer à côté de nous, au-dessus de notre tète, un être grand et puissant, qui nous voit marcher sur la terre, et cette idée affermit nos pas. >

Oui, et cette croyance confirme toutes nos autres croyances, consacre la distinction éternelle du vice et de la vertu. Iaî philosophe qui veut nous l'enlever,

(1) nislolre de Jennl. — (!) EntreUen, ele. — (3>JJriiJ.

gmiit, au fond du cœur, de l'avoir perdue; un jour, réSéchissant à l'étendue du mal que font certains hommes, par exemple, les lâches précepteurs des princes, il éclate : «Je regrette (1) l'enfer pour les abominables corrupteurs de ces enfent»-là. Il n'est donc que trop vrai qu'il n'y a pas un lieu de supplice pour eux après cette vie souillée de leurs lorfoits et trempée de nos larmes) Ils nous auront foit pleurer, et ils ne pleureront point! Je souffre mortellement de ne pouvoir croire en Dieu. • Abltre, est-ce là la paix que tous nous avez promise?

Permettons à Diderot d'avoir une morale; la Toici en deux mots : la vie intérieure n'est rien, la vie sociale est tout; par réaction contre la morale du moyen âge. Au moyen èige, en effet, et encore dans les trois siècles qui luivent, la grande affaire est le salut. Cette œuvre peut s'opérer dans le monde, mais elle s'opère bien autrement et s'achève dans le cloitre. La loi du cloître est le combat contre la nature, combat conb« foutes les passions du corps et de l'âme, à outrance contre la volupté. C'est là que les vertus, ébauchées ailleurs, s'accomplissent; c'est là que l'homme, rompant d'un coup toutes les attaches du monde, affranchi de ses exigences et de ses tolérances, resté seul sous l'œil de Dieu, entreprend ce terrible travail contre lui-même, ce duel sanglant d'où swtent les saints. Le cloitre est l'exemplaire du monde : il lui laisse les faibles et en

irte salonde 1769.

i.GbogIc

lOS tWOm 8II« lA XVIII* SIÈCLB.

retire les forts, coe âios vigourevaea qui, ioeapables de compter «vec le devoir, en8Bmraée8 du ùit de U pflrfectiOD, gra\ias«nt 4puiAée« h» aomraets austères da la vertu, à. ta «onEoston de notre lâcheté. Le moDda esB&yait da loin d'imité la clcûtre. (Miligé de vivre dana la aociiMy on s'iaolait aa eeprit, db se coaflnait daos l'œuvre solaire da saint, et, tandia •.Tu'on se perfectionnait dai» la vertu individuelle et r^- ^euse, la vertu sociale a'avilûsait Uœ seule ebose importa : le salut» et, pour le salut, le cathoUciaine; il n'y a que deux claaaes d'booirae» : ceux qui aimeol le catlioliclame et ceux qui ne l'aimeot pas, les fldàles et U» hérétiques; le bien est ce qui est bon au catholicisRiQ, le mal cq qui lui est mauvais. Âusai le marï^ie des disadeata en France sera déclaré par la loi coQCul)ina;e; ou leur enlèvera leurs enfants, ils seront exclus des places, ils swont cbasaés; les livres des libres penseurs «eroot censurés, arrêtée à la frontière ou brûlés, leurs auteurs emprisonnés; et, dana des ntoaMuts de colère, cbes lea peuples les plus dous, on égorgera lea béréti(|ues, tendis que chei d'autres peuples plus sélés, l'iaquisitiOQ sera un pouvoir public, et l'autOHla^é uue institutioD nationale. Les pbiloaophes du xvw siècle, pour remettre la morale sociale en hoimeur. procèdent hardimenL Le catholicisme comprimait U nature, Hs s'allient avec la natare contre le caUlolicifune ; ils lâchent la raison et les passions sur l« monde. Ce premier réveil de la nature est terrible : elle abat le dogme, ébranle l'existence de Dieu, démolit les églises et les cloîtres,

BtDBBOT. 903

honoit la chasteté comme une lutte impie, comme un Tol au genre bumaia; pour tarir à jamais la source des saints du calh(^îame, quelques bommei conspirent avec la vidupté, ils proToquent par des tableaux laBcifa la sensualité, apprivoisent timsgination^ émoussent la délicatesse de la conscience, at, ployant l'art à ce triste service, pénètrent jusqu'au fond des fimes pour y luer la chasteté; ils la tuent en effet, non pas seulement cette chasteté héroïque et inuUle qui fleurit an déi«:t, mais cette chasteté précieuM qui relève les joies du corps et entoure la famille de pudeur et de respect. C'en est fait de la vie intérieure. Cependant la vertu sociale s'élève sur ces ruines; on u'uileod pfais que cette prédication : houte et mallHur à l'égoïsme : entants de la grande Ëunille humaine, aidons-nous les uns les autres; soyons bienveillants, bjenlatsants, mettons notre bonheur 9 &ire le bonheur de tous. Et cette morale passe de la philosoplue dans la littérature, dans l'art, dans la politique; goûtée (tensles romans, applaudie sur les Ihé&tres, admirée dans les tableaux, elle devient populaire, elle introduit dans la société, à tous lee rangs, depuis les derniers jusqu'aux {dus hauts, la généreuse pbilantluvpie qui est la passion du xviir siècle et sa foriune.

Dans une pièce de Didoot, alors fort applaudie, le drame s'arrête pour laisser parier un philosof^, qui parle longuement et doctement ; et ce philosophe est une femme, une fille amoureuse, qui, après avoir (ait à celui qu'elle aime une déclaration

I, irr. I.GoOgIc

va ÉTUDES eiB U XVIII' SlàCLS.

de ses sentiments pour lui, lui lUit une déclaration île ses principes et, plus heureuse cette fois, le séduit par t'admiration de ses doctrines. C'est une tirade contre les cruautés du fanatisme, une pièce d'éloquence philanthropique, un prêche sur la bienveillance universelle, sur un texte de Voltaire. Assurément cela est fort respectable et assez ridicule ; moi» ce qui est ridicule pour nous aujourd'hui, ne l'était point pour les ^>ectateurs et les lecteurs d'alors, pour des esprits prévenus, si préoccupés < d'une certaine pensée qae, la portant partout, ils voulaient la trouver partout. Combien avons-nous TU de pareils anactironismes, pour pen que nous ayons vécu soixante ans et assisté à six ou sept révolutions. Le peuple, qui ne comprend pas l'indifférence pour les choses qui lui tiennent au cœnr, impose sa passion à tout personnage qui l'approche; les tiéros de l'antiquité et de la tïible nous ont chaôté sur la scène nos chants patriotiques, et ne semblaient pas plus absurdes aux amis de la liberté et de la gloire que la Cotutanee de Diderot aux amis de la philosophie. L'absurde n'est guère souvent que ce qui choque notre passion dominante , et on est toujours assez raisonnable quand on entre dans nos ' préventions. On ferait l'histoire des sentiments d'un peuple, une histoire curieuse e( vraie, en recueillant dans les ouvrages de théâtre et les romans de chaque génération ces invraisemblances. Ce qui dé- ' route ainsi la raison, ce qui traverse ainsi la logique , est sans doute une puissance réelle. Cet

1, 1,-r... ivGoo^lc

DdlBKOT. 105

océan hiUMin a ses couranls, et le coarant du dixhuitième siècle était philaothropique.

Eh bien ! la maxime est belle : chacun pour tous; il ne reste qu'à l'appliquer. Mais ce n'est point chose focite. Tout est perdu si chacun n'est en souci et en travail pour procurer la félicité unirerselle. Personne donc n'est plus chez soi : il fout bien garder la maison du voisin, pour qu'il garde la vûtre; jamais on n'a tu république plus laborieuse : au prix de ce travail sans trêve, le travail des saints n'est qu'un repos. Je ne serai plus forcé d'être continent, mais je serai forcé d'être à tout moment un Dédus, un Vincent de Paule ; on me soulage du devoir, et on me mri au régime de l'héroisme.

Soyons héros! Hais il me reste encore une ancienne Êiiblesse : j'ai besoin d'être soutenn dans mon dévouement par la reconnaissance qu'il mérite. Si je rencontrais des ingrats? Diderot a éprouvé ce qui en est, il a été mal récompensé de sa bienfaisance ; mais il se console : ■ J'ai fait un ingrat : que n'en puis-je foire cent par jour ! » Cela est sublime, et ce qui condamne fo morale de Diderot, c'est justement que cela est sublime, trop beau pour la vie de tous les jours. Nous aimons ce qui est grand; mais on se fatigue à la fin d'un dévouement stérile, on se lasse de se dévouer tout seul; à la fin on proSte de l'expwience, et reconnaissant un beau jour que le genre humain se divise en deux cfosses, les habiles et les simples, on se place bravement parmi les gens

M0 ETUDES SUB tB XVlll' SIÈCLE.

d'esprit; et mv» voilà tout douceuieiit r«nlrép Aaiioi l'égoïsme.

C4\i «st tristf^ a'feMl pas vrajl II j 9 quelque cbi>3e dç plu« trisia encore. Qu'importe, dit-on, l'eipériencei le principe n'en est pas qiojaa vKii : tous sont pour tout ; le« égoïstes, les méebaat« ne proH- TCBt rien contre lui ; voici seulement ce qu'ils prouyent : il y a de» gens qui tiennent lo Ifonheor des autres entre leurs nfaios, et ne veulttol pas les ouvrir; il faut les y contraindre. Nows n'avons p« convertir les hommes, changeons les çbœes; créooe une société telle que la méchanceté et l'égoïsme y soient im|)03sibLes ; créons uq état tout-puissant qui asùgoe à chacun «a loncUon dans la loncttoo générale i une machine dont chaque pièce soit fliée par une main souveraine au lieu ou eUe est utile, et {orcée de coo- Iribuer au mouvement de l'en^mble; si dans l'individu quelque puissance nous contrarie, «uiiprimonsla; si la propriété, si l'héritage, si le- choix des Tocahons, si l'éducation paternelle nous gênent supprimons la p^-ppriété, l'héritage, le choix des vocaiiOQs, l'éducation de la fajiiille ; si la liberté nous gêne, supprinKMis la liberté. Çt c'est' la conséqueuce fatale où va, non point Diderot, mab son principe, appliqué par des hommes moins doux que lui. un débute par nous dire que notre bOPbeur n'est pas dans la vie intérieure, mais au dehors; que là nous ae pouvons être heurem tout seuls, et qu'il nom revient seulement une portion du bonheur universel; AU ncHis montre «otre portion on celle de nos frères

btHROr. 207

trop taibl«, et on aous proposé de «l-éer Htt pouTOîr ^»solu (fut &£6e les part«, de la^s parts; et nous, nous admirons d'abord, nous sommes d'abord tentés, puis, qnand on nous invite à détruire la société étemelle, à briser de nos mains notre foyer, à retrancher nos plus tendres affections, noire chère li berté, nous reculons devant ce bonheur qui (ait p&lir les supplices et la mort.

Diderot se trompe : notre devoir n'est pas de faire le bonheur des autres, mais de faire le bien. S'il dis^t Trai, il faudrait croire que, jetés dans unetle déserte, ou isolés parmi nos semblables, dénués de tout, ne pouvant contribuer au bien-être de personne, nous n'aurions aucun devoir à remplir; et qui le croira? Puis, faut-il procurer aux autres tout bonheur indistinctement, on n'y a-t-il pas des services fôcheux pour celui à qui On les rend ; et celui qui les rend ne doit-i! pas, ayant tout, consulter la justice* 11 y a donc une justice pour l'individu hors de la société, an milieu de la société, pour régler sa bienRiisance; ainsi la Justice est plus étendue et plus haute que la bienfaisance, avec laipielle Diderot la Confond. Tous, tant que nous sommes, êtres intelligents, sensibles et libres, mais ignorants, grossiers, capricieux et lâches, nous portons en nous un homme meilleur que nous, raisonnable, généreux, courageux, type parfait de la nature. En le voyant, nom rougissons de nous-mêmes et nous résolvons de l'imiler. Pour reproduire ce modèle, nous cherchons la vérité dans les livres, dans le monde, dans

K» ftTUWB BOB LB XVIU' HIÈGLB.

nos pensées, par un travail sans relâche ; nous répri- ' mons en noas les passions basses et développons les nobles instincts, nous nous exerçons à mettre l'ordre dans notre âme, et nous essayons aussi de le mettre in dehors, soldats de la bonne cause. Les plus tièdes, les plue foibles ne retracent que quelques traits incei^ lains du modèle; les &mes bien nées, ardentes et fortes, l'expriment vivement en caractères de feu; et tous, aussi avancés que nous soyons, imparfoits encore, nous sommes cloués à la lâche, effaçant, retouchant, mutilant, rencontrant parfois, désespérés, reconfortés, jusqu'à l'heure suprême, où la mort y met encore sa main. L'homme de génie, l'homme vertueux est un grand artiste. Diderot aurait compris cela assurément; il le comprenait, quand il vantait comme le plaisir le plus touchant, celui que fait oai- Ire en nous l'idée de perfection, ■ objet de notre (i) culte, à qui on sacrifie tons les jours les plus grands établissements, et sa personne même. ■

En suivant cette pensée, il aurait senti que nos héros De sont pas que des instruments du bonheur public, s'usant à ce service , mais une énergie immortelle, qui s'essaie, dans un point du temps et de l'espace, à une œuvre de longue haleine.

Et puisqu'il tenait si fort à la vertu sociale, il aurait vu qu'il en tenait là le secret. Le zèle de la perfection ne nous enferme pas dans la vie intérieure : il inspire de cultiver les instincts généreux, ceux

(I) Encïd., art. plaiiir.

qui, détachant l'homme de lui-même, lui font sacriâer son plaisir au plaisir d'autrui; il pousse au sacrifice , il est la charité : non pas la charité intempérente et débordée, satisfaction d'un besoin maladif, mais la charité discrète, (|ui se règle sur la justice^ et se propose pour Un d'aider les hommes à l'accomplir. Celui que ce zèle de la perfection anime ne' cmiat pas le sacrifice : exercé à la TÎe intérieure., il sait ce que c'estde sacrifier le plaisir au devoir; et si; pourprixde son dévouement, il rencontre l'infpiatitude et la méchancelé, cette âme saignante s'honore devant Dieu de sa blessure.

Cela dit contre Diderot, qui -absorbe toute morale dans la morale sociale, nous devons arrêter aussi ceux qui, par un excès contraire, reprocheraient au dix-huitième siècle la préoccupation du bonheur public, et nous interdiraient cette préoccupation. Il est beau à un individu de mépriser Les biens de ce monde, mais une société n'a pas le droit de les mépriser; le chrétien dédaigne le bonheur terrestre, la société chrétienne le partage aussi également que possible entre les hommes, défend ceux qui ne se défendent pas, relève ceux qui s'humilient, à qui cherche uniquemeat la perfection intérieure, distribue sa part d'air et de soleil. Qu'on s'en souvienne bien, une société n'est pas chrétienne à la façon d'un individu. A ce titre, le dixrbuiUème siècle en France est le plus chrétien qui ail jamais été : il a pensé que les mauvaises institutions créent des douleurs gratuites, que les bonnes institutions û|»argnent ou guélî.

I, ir.l.GcHl'^lc

211) iJVVES SUB Li XVIll' SIÈCLE.

rissent ces doul&ârB; qu'il D'est pbs t^rmiis à rhumme (l'ajoutât mx misères de la nature, qu'il lui est permis d'en retrancher ce qu'il peut, soub la réserve de la justice, que les sociétés sont faites pour cela, et qu'il laut les organiser en sorte qu'elles remidisseat le tnieiix possible leur destinée ; en un mol, il a posé ce terrible [Hxtbième de la misère sociale> qui est, à cette beure, notr« mal, hélas ! et notre honneur.

Des hommes que le problème épouvante le supprimeraient votonUers, et, tandis que l'esprit humain se travaille, pour le résoudre, ils tentent de l'en détourner, ils lui prêchent le retonr à la vie intérieure, à l'affaire du salut. Us le connaissent atal.

Voyez-vous cette belle Heur qui orne nos jardins: la nature ne l'a pas faite telle d'un coup, elle s'y est reprise à plusieurs fois : elle l^ doublée, elle l'a arrondie, elle l'a iaU>ri()uée, elle l'a Veiontée et panachée; et, chaque loisqu'elie lui adonné une qualité, elle toi «n a repiis une autre, qu'elle lui a rendu* ensuite par nn don nouveau > et ainsi, de travail en travail, gagnant d'un côté, perdant de l'autre, ressaisissant ce qu'elle a perdu, elle perfectionne, jusqu'à ce que, par uâ dernier effort, elle achève. Elle fait biaa ce qu'elle fait, mais elle ne bit qu'une chose à la fois.

Ainsi va l'esprit humain. Lui aussi, duM un instant, et ses instants sont des sièdes, il ne foit jamais qu'une chose. Depuis l'avènement du christianisme, il levait les yeux vers le ciel; au dix-huitième siècle, il les abaisse vers la terre ; il la travaille, la trans-

DIDKROT. 211

fomie, I*<»Keiiieiice, lui demande ses Tmita. Absorbé dans cette {>enaé&, il ne songe plus aux choses d'en haut. Vous lui criez qu'il s'avilit, qu'il méconnaît sa nature, sa haute origine, ses grandes destinées ; il ne TOUS entend pas. 11 a, seize siècles durant, nourri un même désir; apprenez par là combien de siècles encore il peut nourrir son âééx nouveau, et, par le temps qull a oublié la terre, calculez le temps qu'il peut oublier Dieu : conrbé sur stm outrage, il ne relërera la tête que lorsqu'il sera fini, lorsque ta moisson attendue aura levé, pour remercier la I^ridence qui a t>éni son courage. En attendant, au lieu de le prêcher vainement, aidez-le dans sa tâche, et ne tous ménagée pas ; plus d'ouvriers s'; mettront, plus de tmnne volonté sera dépensée, plus vite se fera le re. our à Dieu.

Voici l'art maintenant. Après avoir longtemps c»>uté Diderot, je répète au m^tre sa leçon ; seuleraent j'y mêle parfois an peu du mien, pour essayer e le surprendre,

Cbaque art a son élément, et cet élément a sa loi. ''élément de l'archileeture , de la sculpture et du «3?sîn est la ligne , de la peinture, la couleur , de B. musique , le son , du dessin, la ligne superficielle, ^ la sculpture et de l'architecture, la ligne en relief.

<ia irVÛtS SUR LB XVUI' SIÈCLB.

La loi des lignes de l'architecture ^t, avec la proportion, essentiellement la symétrie , la loi des lignes de la sculpture et du dessin, la proportion, des couleurs, l'harmonie , et des sons, l'harmonie encore. Il est irè»-ïrai qa'une couleur appelle une couleur, une ligne une ligne, un son un son. Le bit, fûl^il inexpliqué et inexplicable, n'en est pas moins réel, H y a telles alliances de lignes, telles alliances de couleurs qui charment l'œil, d'autres qui l'oCTensent ; telles combinaisons de sons qui flattent l'onnlle, d'autres qui la blessent; il est des objets qui se marient, il en est de discordants; il y a pour l'ouïe et pour la vue une harmonie modèle , l'accord parfait, l'arc-en-ciel. Où donc est le jugç délicat qui prononce ainn ? Ce n'est pas l'organe, te nerf, sans doute : l'oeil et l'oreille ne sont rien, c'est l'esprit qui voit et qui entend ; mais sur quelle règle l'esprit juget-ilî Chose étrange! la raison de ces Jugements, en apparence arbitraires, esl une profonde mathématique. Quand l'oreille a dit: ceci me plaît, cela ne me plaît pas, la science observe, calcule; elle reconnaît d'abord, dans la marche des ^ns, un retour constant de mouvement et de repos, un certain rhythme, la régularité où l'esprit, à son insu, se repose; puis, distiaguaut les sons, comptant les vibrations qu'ils impriment à l'oigne, elle dit lesquels ont entr'eux un rapport exact, lesquels uii rapport inexact, et trouvant un rapport facile à saisiij entre les tntis sons qui forment l'accord parfait, elltj apprend à l'oreille étonnée qu'elle faisait des malhé' matiques sans le savoir.

DIDBHOT. 11 S

Et ainsi des jugements de l'œiL 11 vibre à la fois sous l'impression de plusieurs couleurs. Seton que les mouvements s'accordent ou se contrarient, l'esprit reçoit une impression d'ordre ou de désordre. De là l'agrément de l'arc-en-ciel, où toutes les couleurs sont lellement fondues, que toutes ensemble elles donnent à l'oeil des mouvemeots sensiblement uniformes, sans secousse, sans brusque choc ; de là, eo partie, le charme incomparable du printemps et de l'aurore. L'esprit, ami de l'ordre, aime encore la simplicité de la ligne droite et ses plus régulières combinaisons ; la ligne témérairement tvisée le fatigue, et, dans les combinaisons des courbes, il lui faut le progrès et la continuité qui le conduisent sans effort Enfin la sjmétrie, impérieusement eiigée de l'architecture, la proportion essentielle à la sculpture, sont-elles autre chose que le rapport exact, la règle, l'ordre, en un mot?

Ainsij comme nous le disions, chaque art a son élément , chaque élément sa loi ; et sous le savons, la loi générale de toutes ces lois particulières, c'est que ces divers arts communiquent à l'esprit par diverses voies une même impression d'ordre ; car la raison n'aime que la raison.

Dans le plaisir de l'odorat, du goût et souvent du tact, la tnatière seule jouit; dans le plaisir de la vue, de l'ouïe et du tact, juge de la forme, la matière et l'esprit jouissent à la fois ; et il ne faut pas médire de ce plaisir. Ce sool les sens intellectuels, artistes.

Arckitteture. — L'architecture n'est ni la symétrie.

m, ÉTliDES SUR LE SVIII* SIÈCLE. I

ni la proportion, (jilOiqu'eUes ne soient pas sans elles. La symétrie est «ne répétition, et suppose TtoBJef répété ; la proportion «et «fi rapport entre deux choses qu'il a fallu trouver d'Abord. Il y a la proportion de la colonne k l'entablement, du pilier au cintre, dn torse à la tète et Au bas du corps humain, etc. Symétrie et proportion sont des règles ; ôr la règle e^ différente de l'objet réglé, le suppose et ne rei|>ltque point. J'apprerlds pareœur Vîtruve et Vignole, et je demande ensuite d'où sont nés la colonne, l'entablement, le T>llier» le cintt«, l'ogive, la tour et la Sèche. A moins qu(! les pierres Ne se soient arrangées tontes seules, il tïliidra bien convenir que le génie particulier de l'ftrchitccte y est pour quelque chose ; et si tel ou lel genre de construction se rencontre de [«référence dana tel OU tel peuplé, tel on tel temps, qiie le génie de ce peuple OU de ce temps y est pour ! quelque chose encore. Le slyle, c'est l'homme même, . disait Buffon de l'art d'écrire ; ajoutons : le style de ' l'arohitâcture d'Un peuple est ce peuple même. Quoi ! il n'y a rien de gtec dans un temple grec t Cette élévation mesurée de l'édifice au-dessus du sol , ces ligDâS droites qui -se marient si simplement, ces entre-colonnements où se jouent l'air et la lumière, annonceraient aussi bien un génie mystique, tourmenté, vaporeux ? Non certes, et ces pierres me le disent AUssi cîairemenl qu'Homère et Sophocle : c'est ici un génie lumineux, une libre et harmonieuse na- \ tur« ; si baUt que cette âme aspire, elle ne perd point lateçw.

DIDEROT. îiS

\ienaeai les Homain? ; eux qui ont tantcmprunlé auK GrACâ, Us oe leuf prendront pas leur architecture, pas plus que leur langue. Dana cet arc solide et borné réside bien l'esprit inflexible, l'esprit de bIchcien et de jurisconsulte, qui se borne pour être fort et à ta flo enserra le nwnd4 dans ses formules. Il convint au catholicisme, avec son instinct d'or)i;aniEation et d'empire : c'était la monarcbie universelle du dogme remplaçant la monarchie universelle du droit

Mais un jour l'autorité catholique devient pesante, l'antique esprit chrétien emprisonné se dégage : mépris de la terre, soif de l'invisible, indomptable aspiration en haut, libre vie de l'àme, abattue sous la grandeur et l'éternité, transportée par l'amour infini; et constamment devant les yeux l'im^e du maitre. De là naissent deux monument; immortels : un petit livre, l'/miiad'on, et la cathédrale chrétienne, qui n'est que \'Imitalion en pierre. Voici le Christ matériel : la croix, et même la tête inclinée; voici nnieus ; l'esprit même du Christ : la parole qu'il a dite un jour, elle la répèle éternellement, l'édifice immense qui se meut en haut, pour s'achever loin au-dessas de la terre, nous pénètre de notre néant et nous emporte avec lui vers le ciel, nous inspire l'humilité et la prière.

Diderot n'a guère parlé de l'architecture; mais il a compris l'effet des ruines :

Quand on a (1) du génie, c'est là qu'on le sent. Il s'é-

(1] Observât, «nr la sculpture.

i.GoogIc

tffi BTL'DBS SUK LB IVIll' SliCLE.

veille &u milieu des ruineB. Je crois que de grandes mines doivent phia frapper que ne feraient des monuments entiers et conservés. Les ruines sont loin des villes; elles menacent, et la main du temps a semé parmi la mousse qui lee couvre une foule de grandes idées et de sentiments mélancoliques et dotu. J'admire l'édifice entier; la ruine me fait frissonner, mon ccBur est ému, mon imagination a plus de jeu. C'est comme la statue que la main défaillante de l'artiste a laissée imparfaite ; que n'y vois-je pasî...

Voilà l'artiste; le philosophe aussi se donne carrière. 11 ressuscite le passé; il voit la multitude d'hommes qui vivaient, s'agitaient, s'armaient, se haïssaient, projetaient autour de ces monuments : parmi eux un César, un Démosthène, un Cicéron, un Brutus, on Calon.

Puis il se livre à des impressions plus profondes :

Nous attachons (1) nos regarda sur les débris d'un arc de triomphe, d'un portique, d'une pyramide, d'un temple, d'un palais, et nous revenons sur nous-mêmes. Nous anticipons sur Içs ravages du temps; et notre imagination disperse sur la terre les édifices mêmes qus nous habitons. A l'instant la soUtude et le silence régnent autour de nous; nous restons seuls de toute une nation qui n'est plus. — Tout s'anéantit, tout périt,

(!) Salon de ne7, Robert.

tout paiise; il n'y a que le temps qui dure. Qu'il est vieux, ce mondel Je marclie entre deux éternités. I>e quelque part que je jette les yeux, les objets qui m'entourent m'annoncent une fin el me résignent à celle qui m'attend. Qu'est-ce que mïin existence éphémère, en comparaison de celle de ce rocher qui s'affaisse, de ce vallon qui se creuse, de cette iorèt qui chancelle, de ces masses suspendues sur ma tète et qui s'ébranlentT Je vois le marbre des tombeaux tomber en poussière, et je ne veux pas mourir! et j'envie un faible tissu de fibre et de chair à une loi générale qui s'exécute sur le bronze! Un torrent entraîne les nations les unes sur les au très au fond d'un abtme commun ; moi seul je prétends m'arrèter sur le bord et fendre le flot qui coule à m«8 cAtés.

Et cette Qne remarque :

Les ruines (1) sont plus belles au soleil couchant que le matin. Le matin, c'est le moment où la scène du monde va devenir tumultueuse et bruy^te. Le soir, c'est le moment où elle va devenir silendeuse et tranquille^

L'architecture ne rend de l'âme que ses attributs abstraits et métaphysiques, peu de l'âme émue. Chez elle l'ampleur exprime la grandeur ou la médiocrité; la liauteur : l'élévation ou l'humilité; te mouvement horizontal ou vertical : la mesure ou la sublimité ; la masse : la solidité, l'éternité, la légèreté; la proportion : la liberté ou la rectitude ; le travail : la simpli*

[I] Salon de 176&, Servandoni.

SIS ÉTDPBS SUR LE KTlll' SIECLE.

cité, rél^ance, la richesse, la rudesse ou la grtce. Comme le règne inorganique, doat elle emprunte principalement ta ligne, elle ne vit pas, ne sent pas, ne se pussionne pas; elle communique de fortes impressions sans les éprouver, et remue profoodément l'homme, parce qu'elle n'est pas humaine , parce qu'elle propose la raison immuable à notre mobilité, ou l'espace immense et le temps infini à notre pauvre être que l'espace et le temps engloutissent.

Sculpture. — l^s naturalistes nous apprennent qu'une loi fixe assemble dans les divers êtres les divers organes. L'homme étant regardé comme l'ani mal le plus parfait, si on altère un de ses oignes, les autres s'altèrent à proportion, par une secrète correspondance, en sorte que les types innombrables des animaux ne sont que des dévialions plus ou moins profondes de ce type primitif. Une nécessité inllexible déduit d'un seul changement tous les cliangements ; et le corps est un vivant théorème.

Tout de même dans l'espèce humaine il n'y a qu'un homme : le reste sont des déviations de ce type. La fonction, la passion individuelle l'allèrent d'une manière si frappante, qu'elles se lisent dans ces altérations ; et l'altération de la masse se transmet logifiucment à chacune des parties, par une rigoureuse conséquence. L'artiste qui voit cela et le rend, fait le portrait.

Mqjs où est le modèle premier?

I, irr. I.GoOgIc

WniROT. tt9

ConmnBz (l ) qu'il n'y a et qu'il ne peut y avoir ni un animal entier subsistant, ni aucune partie de l'animal subsistant, que TOUS puissiez prendre à la rigueur pour modèle premier. C'est un vieux conte que, pour former cette statue vraie on imaginaire, que les anciens appelaient la règle et que j'appelle le modèle idéal ou la ligne vraie, ils ont parcouru la nature, empruntant d'elle, dans une infinité d'individus, les plus belles parties, dont ilscomposèrent un tout. Gomment est-ce qu'ils auraient reconnu la beauté de ces parties, de celles surtout qui, rarement exposées à nos yeux, telles que le ventre, le haut des reins, l'articulation des cuisses ou des bras, où le poco p& et le poea meliKont sentis par un si petit nombre d'artistes, ne tiennent pas le nom de belles de l'opinion populaire, que l'artiste trouve établie en naissant et qui décide son jugement? Entre la beauté d'une forme et sa difformité, iJ n'y a que l'^HÙsseur d'un cheveu. Comment avaient-ils acquis ce lact qu'il laMt avoir avant que de rechercher les formes les plus belles éparses, pour en composer nn toutî Voilà ce dont il s'agit. El quand ils eurent rencontré ces formes, par quel moyen incompréhensible les réunirentilsî Qu'est-ce qui leur inspiralavérilableéchelle à laquelle il failai t les réduire 1 — Je vais tâcher d'expliquer comment les anciens, qui n'avaient pas d'antiques, s'y sont pris. Le modèle le plus beau, le plus parfait d'un homme ou d'une femme ser^t un homme ou une femme supérieurement propre à toutes les fonctions de la vie, et parvenu à l'âge du plus entier développement sans en avoir exercé aucune.

{)) SAlon de 1847, Lellre A Grlmm.

I, irr. I.GoOgIc

SIO £TUD£g SUR LE XTllI* SIÈCLE.

Nais comme la nature ne nouB moabre nulle part ce graod modèle, ni totd, ni partiel; comme «lie produit tous ces oorrages viciés; comme les plus parfaits qui Bortent de son atelier ont été asaïqettis à des conditions, des fonctions, des besoins qui les ont encore déformés; comme, par la seule nécessité sauTage de se conserver et de se reproduire, ils se sont éloignés de plus en plus de la vérité, du modèle premier, de l'image intellectuelle, en sorte qu'il n'y a point, qu'il n'y eut jamais et qu'il ne peut jamais y avoir ni ua tout, ni, par conséquent, luie seule partie d'un tout qui n'ait souffert; sais-tu, mon ami, ce que tes plus anciens prédéceœeurg ont fait? Par une longue observation, par une expérience consommée, |fer la comparaison des organes avec leurs fonctions naturelle^ par un tact eiquis, par un goût, un instinct, une sorte d'inspiration donnée h quelques raies génies, peutrétre par uQ projet naturel à un idolâtre, d'élever l'homme audessus de sa condition et de lui imprimer un caractère divin, un caractère exclusif de toutes les servitudes de notre vie chétive, pauvre, mesquine et misérable, ils ont commencé par sentir les gtEUides altérations, les diffcffmités les plus grossières, les grandes Eouflrances. Voilà le premier pas, qui n'a proprement réformé que la masse générale du système animal ou quelques-unes de ses portions principales. Avec le temps, parune marche lente et pusillanime, par un long et pénible tâtonnement, par une notion sourde, secrète d'andogie, le résultat d'une infinité d'observations successives dont la mémoire s'éteint et dont l'effet reste, la réforme s'est étendue à de moindres parties, de celles-ci à de moindres encore, et de

I, irr. I.GOO^IC

ces dernières aux plus petites, à t'ongle, à la paupiôre, aux sourcils, aux cheveux, effaçant sans relâche et avec une circonspection étonnante les altérations et difformités de nature viciée ou dans son origine ou par les nécessités de sa condition, s'éloignant sans c«s6e du portrait, de la ligne fausse, pour s'élever au vrai modèle idéal de la besuté, à la li^e vraie; ligne vraie, modèle idéal de la beauté, qui n'existe nulle part que dans la tète des Agasias, des Raphaél, des Poussin, des Pujet, des Pigale, des F^conet; modèle idéal de la beauté, ligne vraie, dont les artistes subalternes ne puisent des notiouB incorrectes, plus ou moins approchées, que dans l'antique ou dans les ouvrages incorrects de la nature; modèle idéal de la beauté, ligne vraie, que c^ grands maîtres ne peuvent inspirer à leurs élèves aussi rigoureusement qu'ils le conçoivent; modèle idéal de la beauté, ligne vraie, au-dessus de laquelle ils peuvent s'élancer en se jouant, pom- produire le chimérique, le sphinx, le centaure, l'hippogr)phe, le faune et toutes les natures mêlées, au-dessous de laquelle ils peuvent descendre pour produire les différents portraits de la vie, la charge, le monstre, le grotesque, selon la dose de mensonge qu'exige leur composition et l'effet qu'ils ont à produire ; en sorte que c'est presque une question vide de sens, que de chercher jusqu'où il faut se tenir approché ou éloigné du modèle idéal de la beauté, de la ligne vraie ; modèle idéal delà beauté, ligne vraie non traditionnelle, qui s'évanouit fffesque avec l'homme de génie, qui forme pendant un temps l'esprit, le caractère, le goût des ouvrages d'un peuple, d'un siècle, d'une école; modèle idéal de la

233 ËTLDE8 SUR LE SVIir SIKCLE.

beauté, ligne vraie, 4ont l'homme de génie aura la notkm plus ou moins rigoureuse, selon le dimat, le gouvernement, les lois, les àrconfrtances qui l'auroat tu naître; modèle idéal de la beauté, ligne vraie, qui se comHUpt, qui se perd et qui oe se retrouverait peut-être parfaitement chez un peuple que par le retour k l'état de barbarie; car c'est la seule condition où les hommes, wa^ vaincus de leur ignorance, puieeent se résoudre à la lenteur du tâtonnement.

Il ji a des gens qui parlent sans cesse de l'imitation de la belle nature, et qui croient de bonne foi qu'il y s une belle nature subsistante; qu'elle est, qu'on la voit quand on veut, et qu'il n'y a qu'à la copier. Si vous leur disiez que c'est un être tout à fait idéal, ils ouvriraient de grands yeux ou ils vous riraient au nez.— Je demanderai à un de ces artistes : Si vous aviez choisi pour mor dèle la plus belle femme que vous connussiez, et que T(Ht8 eus»ei rendu avec le plus ^nd scrupule tous ses diar^ mes, croiriez-vouB avoir représenté la beauté? Si vous me répondez qu'oui, le dernier de vos élèves vous démentira, et vous dira que vous avez fait tm portrait. — Mais vous n'osiez pas m'asaurer, depuis le moment où vous prîtes le pinceau jusqu'à ce jour, de vous être asst^etti à l'imitatiou rigoureuse d'un cheveu. Vous y avez ajouté, vous en avez supprimé, sans quoi vous n'eussiez point fait une image première, une copie de la vérité, mais un portrait ou une copie de copie, fnrràtiitaM •Ax HrMat, le fanlAme et non ta ehote; et vous n'auriez été qu'au troisième rang, puisqu'entre la vérité et votre ouvn^ il y aurait eu la vérité ou le proto^pe, son fontome subsistant qui vous

I, irr. I.GoOgIc

sert de modèle, et la copie que voik utiles de cette ombre mal terminée de c« fontôme. Votre ligne n'eût pas été la véritd)le ligne, la ligne de beauté, la ligne idéale, mais une ligne quelconque altérée, déformée, portraitique, individuelle; et Phidias aurait dit de voua : ipiminl ini Tilt xsàii iinaiMi loi iXiUtlvt. Vout Ti'êtes qu'œi troisième rang après la belle femme et la btauté; et il aurait dit Tiai. — Le célèbre Garrick disait au (^evalier de Cfaaetetlux : Quelque sensible que la nature ait pu tous former, si vous ne jouez que d'après vous-même, ou la nature subsistante la plus parfoite que vous connaissiez, vous ne serez que médiocre. — Médiocre ! et pourquoi cela? — C'est qu'il y a pour voira, pour moi, pour le spectateur, tel homme idéal possible qui, dans la position donnée, serait bien autrement affecté que voua. Voilà l'être imaginaire que vous devez prendre pour modèle. Plus fortement voua l'aurez conçu, plus vous serez grand, rare, merveitleus et sublime. — Vous n'êtes donc jamais vousî — Je m'en garde bien. Ni moi, monsieur te chevalier, ni rien que je connaisse précisément autour de moi. Loi'aque je m'arracbe les entrailles, lorsque je pousse des cris inhumains, ce ne sont pas mes entrailles, ce ne sont pas mes cris, ce sont les entrailles, les cris d'un autre que j'ai conçu et qui n'existe pas. Or, il n'y a, mon ami, aucune espèce de poète à qui la leçon de Gairick ne convienne. Son propos bien réfléchi, bien approfondi, contient le tectmati» à naturâ et le tertius ab ideâ de Platon, le germe et la preuve de tout ce que j'ai dit.

Cet homme, dont parle Diderot, supérieurement jiro-

m ÈTLDES SUR LE XVlll' BIÈCLE.

])re à toutes les fonctions de la vie et parvenu à l'âge du plus entier dévelopiiement sans en avoir exercé aucune, cet homme est abstrait, idéal, et ne peut être âguré : noue ne comprenons la vie que manifestée; elle ne nous est sensible que sous quelqu'une de ses formes, dans quelqu'un de ses actes. Le problème pour la statuaire est donc de choisir panni les conditions humaines celles qui laissent le mieux paraître l'homme idéal, celles qui laissent le mieux deviner, sous une fonction particulière de la vie, la puissance éminente propre il toute fonction. Ainsi l'ont compris les anciens. Parcourez les beaux ouvrages qu'ils nous ont laissés : les formes sont diverses, mais à travers chacune de ces formes le type idéal rayonne; de l'une à l'antre, c'est un autre corps humain, mais c'est toujours le corps humain. Voici la plénitude parfaite de la vie physique, sans que rien la trouble, ni travail physique, ni travail intellectuel, ni agitation morale ; l'âme est noyée dans une douce ivresse : c'est Qacchus au repos- Que l'âme se dégage du corps, qu'elle prenne sa place et agisse pour se faire reconnaître : c'est l'Apollon du Belvédère ; le mouvement plus rapide du corps, la fière intelligence de cette tête le disent. Au contraire, que l'âme soit étouffée par la matière, que la puissance physique domine, la physioooroic s'annule, les muscles, les veines se prononcent: c'est le Discobole, l'Hercule Pamèse, le Gladiateur mourant, ta force physique en acte, reposée ou défaillante. Voulez-vous la force sans l'effort, achevée,

DIDEBOT. SS9

immortalisée, diviniséet l'Hercule Furiièse cède à un Hercule plus beau encore, au Torse foineus. Cesi bien ici le héros : sa puissante poitrine, que le travail a sillonnée, l'atteste; mais les veines ont disparu, et la vie immortelle circule égale dans les membres du dieu. Et après l'Hercule et l'Apollon, il y a place pour le Jupiter Olympien : au-dessus de là force qui latigue et de la force qui se mesure sans fotigtier, est la puissance sûre d'elle-même, la puissance incomparable, celle qui se possède pleinement, celle qui réside dans le front du dieu assis et immobile.

Voici Vénus, la Vénus de Médicis, la femme dans sa plus universelle fonction. Cesse-t-elle d'être uniquement cela pour prendre d'autres qualités, elle devient la Diane chasseresse, l'Amazone, Tliétis, la* nympbe de Milo, ou la matrone romaine; la sculpture donne à la Vénus des formes plus légères ou plus mâles, substitue à la pudeur la grâce ou la fierté.

Enfin, après avoir rendu dans leur précision les formes réelles, un jour la statuaire rêve, elle s'envole dans la vague région où flottent les [ormes indécises des deux sexes, et elle les mêle dans une œuvre prodigieuse, l'Hermaphrodite : là, sur ce corps déjà incertain de la jeunesse, les contours de l'homme et de la femme se fondent dans la langueur voluptueuse d'un adolescent efféminé.

Préoccupée de la beauté, la statuaire ne reproduit que les formes où celle beauté se rencontre, et quand elle exprime les senlimenis qui agitent

iS26 ËTdDES SUR LE XVllI' SIÈCLE.

l'bomiue, elle les arrête au Oegré que la beauté commande. Estait une plus grande douleur que celle de Laocoon et de Niobc? Laissez cette douleur maltresse, elle va tordre, abattre, déformer le corps, et un artiste vulgaire ne manquerait pas de la décbaîner. Le sculpteur antique la réprime, et, jusque dans ces afTreux tourments, l'âme panUt, portant avec elle la mesure, qui n'est qu'à l'homme. Je me trompe peut-être , mais Agésandre et Praxitèle , quand ils sculptaient le Laocoon et Niobé, n'avaient pas pour but de retracer la souffrance et «le nous émouvoir, ils visaient plus baut. On avait montré la beauté paisible , librement répandue dans le corps humain, il restait à la montrer luttante et triom[ihante, pour en imprimer un sentiment plus vif. profondeur de l'art antique ! Homère va nous apprendre quelle était Hélène. 11 introduit cette femme funeste aux Troyens dans l'assemblée des vieillards; à sa vue leur colère tombe, ils se lèvent ea disant : Qu'elle est belle t

Voilà le triomphe de la beauté et aussi le triomphe de l'art. Ainsi le sculpteur grec, amant de la forme, la met aux prises avec rextrèine douleur; la forme l'emporte : elle vainc la douleur sur le marbre, la pitié dans notre âme, et ne nous laisse que l'impression profonde de la toute - puissante beauté.

Limitée par le soin de l'art, la sculpture est aussi limitée dans ses ressources : elle est fatalement abstraite. Elle rend une foBction générale, la senâation

DIDSBOT. Si7

générale de |>laîsir ou de douleur; mais si ellt: veul raconter nn trait, rendre une aVeclion avec son objet précis, une sensation avec sa caiiBC déterminée, la ligne De lui suffit plus, elle appelle à son secours l'attribut ou le groupe, qui parlent ix)ur elle et expliquent au spectateur ce qu'elle a laissé d'obscur; elle compose le groupe de l^ocoon et de Niobé, pour spécifier la douleur physique ou morale, le groupe d'Electre et d'Oreste, de Silène et de Bacchus, pour exprimer la tendresse ; elle donne à chacune des neuf Muses son attribut distinclif; ou enfin, si elle raconte, elle a pour interprète la légende populaire. Voilà la leçon que nous donnent les Grecs : ils sa* valent ce que la ligne peut et ne peut pas, et ils se sentaient assez riches pour avouer leur pauvreté. Il y a eu des sculpteurs qui se sont crus plus habiles que les anciens, et qui ont trouvé dans la ligne une étendue d'expression que ceux-ci ne lui avaient pas soupçonnée ; ils ont rivalisé avec la peinture et la parole. Parmalheurl on ne gagne rien à forcer son génie, et la sculpture n'a pas profilé à ces exercices périlleux. Laissez-la comme les anciens nous l'ont faite : ils s'y entendaient. Elle est assez puissante dans ses limites, pour ne pas tenter de les passer; ce qu'elle dit, elle le dit d'une manière incomparable , mais si elle veut tout dire, elle tombe de la statuaire dans l'hiéroglyphe; et cet homme avait raison : n Tout ce qui n'est pas de la sculpture est de la sculpterie. »

S'il y a des sculpteurs égarés, Diderot n'en portera

I, irr. I.GoOgIc

S28 ÉTUDES SUR LB SVlll' SIECLE.

pas la faute : il a admirablement compris cel art, et, quand on en parlera, voici comme il en faut parler :

La. sévère (1), grave et chaste sculpture choisit. Elle joue quelquefois autour d'une urne ou d'un vase, même dans les compositions les plus grandes et les plus pathétiques: on voit en ba»-reUef des enfants qui folAtrent sur un bassin qui va recevoir le sang humain; mais c'est encore avec une sorte de dignité qu'elle joue. Elle est sérieuse, même quand elle badine. Elle exagère sans doute; peut-être même l'exagération lui convienlr-elle mieux qu'à la peinture. Le peintre et le sculpteur sont deux poSteSj mais celui-ci ne charge jamais. La sculpture ne soufire ni ie boulTon, ni le burlesque, ni le plaisant, rarement même le comique. I.e mait)re ne rit pas. Elle s'enivre pourtant avec les faunes et les sylvains; elle a très bonne grâce à aider les salyres à remettre le vieux Silène sur sa monture ou à soutenir les pas chancelants de son disciple. Elle est voluptueuse, mais jamais ordurière. Elle garde encore dans la volupté je ne sais quoi de recherché, de rare, d'exquis, qui m'annonce que son travail est long, pénible, difficile, et que, s'il est permis de prendre le pinceau pour attacher h la toile une idée frivole qu'on peut créer en un instant et effacer d'un souffle, il n'en est pas ainsi du ciseau, qui, déposant la pensée de l'artiste sur une matière dure, rebelle et d'une étemelle durée, doit avoir fait un choix original et peu commun. Le

(1) Salsn de ITCa. Sculpture.

DIlffiROT. 399

crayon est plus libertin que te pinceau, et le pinceau est plus libertin que le ciseau. La sculpture suppose un enthousiasme plus opiniàb^e et plus profond, plus de cette Terre forte et tranquille en apparence, plus de ce feu couvert et cacbé qui bout au dedans. Cest une muse violeale, mais sitencieuse et discrète.

Si la sculpture ne sout&e point une idée commune, elle ne eonf&e pas davantage une exécution médiocre. Une légère incorrection de dessin, qu'on daignerait à peine apercevoir dans un tableau, est impardonnaMe dans une statue. Le maniéré, toujours (1) insipide, l'est beaucoup plus en marbre ou en bronze qu'en couleur. -Obi la chose ridicule qu'une statue maniérée I

Peinture. — Le peintre a d'abord la liuiiière, cette intelligence de l'univers. Qu'il la prodigue ou qu'il l'amortisse, qu'il la distribue unifornténicnt ou inégalement, il répand à son gré la joie et la douleur : il a dans son pinceau les Heures du Guide ou le Déluge de Poussin, les Moissonneurs ou les Pécheurs de Léopold Robert; le soleil lui prête sa lumière triomphante, la lune sa lumière tempérée et douteuse, les objets enflammés leur lumière mouvante et fantastique, selon qu'il veut rendre l'expansion de la vie, le vague et les délicatesses du sentiment, ou les terreurs du monde surnaturel, avec ses visions étranges. C'est une juste remarque de Diderot:

Toutes les (S) lumières artificielles, en général, celles

(î)Obsef*aUon8«ur la sculpture. — (!) Salon (le (765. l'eshays.

330 ETUDES SUR LB XVIII' St&CLE

dea feux des lampes, des torebes, des flambeaux, sombres et FougeAtres, liées avec les idées de nuit, de moits, de revenants, de sorciers, de s^ulcree, de cimetières, de cavernes, de temples, de tombeaux, de scènes secrèles, de factions, de complote, de crimes, d'exécutions, d'enterrements, d'atffiassinats, portent avec elles de la tristesse. Elles BOBt incertaines, ondulantes, et semblent par ees ondulations continues sur les visages, annoncer l'inconstance des passions douces, et ajouter à l'expression des passions funestes :

Et voici encore notre lia artiste :

Caries Vanloo n'a pas craint de représenter les Grâces en plein soleil ; Diderot le reprend avec vivacité *

Ce n'est pas ainsi (i) que le po6te les a vues. C'était au printemps. Il faisait un beau clair de lune. La verdure nouvelle couvrait les montagnes. Les ruisseaux murmuraient. On entendait, on voyait jaillir leur eaux argentées. L'éclat de l'astre de la nuit ondulait à leur surface. I,e lieu était solitaire et tranquille. C'était sur l'berbe molle de la prairie, au voisinage d'une forêt, qu'elles chantaient et qu'elles dansaient. Je les vois, je les entends aussi. Que leurs chants sont doux! qu'elles sont belles! que leurs chairs sont fermes! la lumière tendre de la lune adoucit encore la blancheur de leur peau.

(tjSalonde 1106. Cules Vuiloo.

niDEROT. 131

Après la lumière, la couleur. Chaque couleur a son »eD8 propre, que l'insUnct vulgaire lui a judicieusement allaché. Ce n'est |ias par hasard que la pourpre éclatante s'associe à l'éclat du pouvoir et de la justice ; la blancheur, aisément ternie, à la candeur ; le noir sombre, au sombre deuil. Il y a des coideurs qui provoquent l'ceîl, d'autres qui le reposent, des couleurs qui se font voir, d'autres qui s'effacent ; et aussi tout ce qui provoque ou repose l'esprit, qualités douces ou fortes, humbles ou brillantes, elles le rendent.

Outre le sens que lui donne la vivacité de son impression sur l'oeil, la couleur en a un autre : elle exprime l'état intérieur du corps et de l'àme, la vie et la mort et tes mille accidents de la vie. Chaque passion a sa couleur sur la figure humaine : la colère, la bonté, l'envie, l'eflroi, etc.; et selon qu'elle est distribuée, elle marque la fièvre Intestine ou le calmo profond. On l'avait dit avant Diderot, et il le répète : « La plus belle couleur qu'il y ait an inonde est cette rougeur aimable dont l'innocence, la jeunesse, la sauté, la modestie et ta pudeur colorent les joues d'une jeune fille, s

Heureux le coloriste, s'il a le sentiment de l'harmonie : il sait marier les couleurs, charmer l'œil par cet accord ou le réveiller par de piquants contrastes. S'il entend ce que lui dit chaque ton de la lumière, chaque nuance de la couleur, sa toile s'anime : il y répand la douceur ou la force, la joie, la tristesse, la terreur ; s'il a observé la figure humaine.

IZi ÉTUDES SUH LE XVIll* BfÈGLE.

s'il a BQ lire sar ce mouvant tableau, et y reeoDoaltre la (race du travail secret de l'organisation ou de rftme, alors sa langue s'enrichit et se passionne, elle raconte la scène intérieure, le caltne qui la remplit ou les émotions qui la bouleversent

Diderot est entbousi^te du grand coloriste, il le décrit avec feu :

Sa palette est (1) l'ima^ du cbaos. Cest dans oe chaos qu'il trempe son pinceau, et il en tire l'œuvre de la création, et les oiseaux et les nuances dont leur plumage est teint, et les fleurs et leur velouté, et les arbres et leurs différentes verdures, et l'azur du ciel et la vapeur des eaux qui le ternit, et les animaux, et les longs poils et les taches variées de leur peau, et le feu dont leurs yeux étincellent. — Mais c'est la chair qu'il est difficile de rendre : c'est ce blanc onctueux, égal, sans être ni pAle ni mat, c'est ce mélange de ronge et de bleu qui transpire imperceptiblement; c'est le sang, la vie qui font le désespoir du coloriste. Et ce qui achève de le rendre fou, c'est la vicissitude de cette chair, c'est qu'elle s'anime et qu'elle se Qétrit d'un clin d'œil à l'autre, c'est que tandis que l'œil de l'artiste est attaché à la toile et que son pinceau s'occupe à me rendre, je passe, et que, lorsqu'il retourne la tète, il ne me retrouve plus. Les fruits, les fleurs changent sous le regard attentif de La Tour et de Bachelier. Quel supplice n'est donc pas pour eux le visage de l'homme, cette toile qui s'agite, se meut, s'étend, se

<l) EsMi BOX to peinture.

I, irr. I.GoOgIc

détend, se colore^ se ternit, selon la multitude infinie des altematiTesde ce soufQe léger et mobile qu'on appelle l'âme. Mille peintres sont morts et mille peintres mourront sans avoir senti la chair.

Aussi, lorsque dans un tableau, la vérité des lumières se joint à celle de la couleur, tout est pardonné, du moins dans le premier instant. Incorrection de dessin, manque d'expression, pauvreté de caractère, vice d'ordonnance, on oublie tout ; on demeure extasié, surpris, enchaîné, enchanté.

C'est le dessin qui donne la forme aux êtres ; c'est la couleur qui leur donne la vie. — On ne manque pas d'excellents dessinateurs; il y a peu de grands coloristes. Il en est de même en littérature : cent froids logiciens pour un grand orateur ; dix grands orateurs pour un poète sublime. Va grand intérêt fait éclore subitement un homme éloquent; quoi qu'en dise Helvétius, on ne ferait pas dix bon vers, même sous peine de mort.

Nous rcti-ouvons dans la peinture la ligne de la sculpture, mais dans de nouvelles conditions. Ici la loi expresse n'est plus la beauté, mais la conséquence dans les lignes :

La nature ne lait rien d'incorrect. Toute forme, belle ou laide, a sa cause, et, de tous les êu^s qui existent, il n'y en a pas un qui ne soit comme il doit être. Voyez cette femme qui a perdu les jeux dans sa jeunesse. Les paupières se sont rapetissées; celles d'en haut ont entraîné les soiurdls, céOes d'«n bas les loues et la lèvre supérieure, etc.

i:,in-,. i.GooyIe

S34 Ënn>Es SCI) LB xviir siècle.

Appelez la nature, présentez-lai ce cou, ces épaules, cette gorge, et la nature dira : Cela, c'est le cou, ce sont les épaules, c'est la goi^ d'une femme qui a perdu les yeux dans sa jeunesse. (Ja bossu est bossu de la tête aui pieds. >ou6 disons d'un homme qui passe dans la rue, qu'il est mal fait. Oui, selon nos pauvres règles; mais selon la nature, c'est autre cboee. Nous disons d'une statue, qu'elle est dans les proportions les plus belles. Oui, d'après nos pauvres règles ; mais selon la nature ! Si, sur l'extrémité du pied de la Vénus de Médicis, la nature, évoquée de recbef, se chargeait d'achever la figure, vous seriez peut-être suipris de ne voir naître sous ses crayons que quelque monstre hideux et contrefait. Hais fii une chose me surprenait, moi, c'est qu'il en arrivât autrem«)t. Une figure humaine est un système trop composé, pour que les suites d'une inconséquence insensible dans son principe, n'eussent pas jeté la production de l'art la plus parlaitc à mille lieues de l'œuvre de la nature.

L'objet de la sculptore es) l'exactitude des propor Uoqb; il suffit à la peinture de reproduire « un système de difformités bien liées et bien nécessaires. »

Le peintre doit aussi connaître et retracer la vérité des expressions, follût-il encore déroger à la beauté :

L'expression est l'image d'un sentiment. Dans chaque partie du mcnde, chaque contrée ; dans une même contrée, chaque province; dans une province, chaque ville ; dans une ville, chaque Eunille ; dans une famiUe, chaque m- i

LJnniPrhGoOglc j

dividu ; il&D8 un individu, chaque instant a Ba physionomie, 800 exprMBiOD. L'hconme entre en colère, il est attentif, il est eurieux, il aime, il hait, il méjuiee, il dédaigne, il admire, et chacun des mouvements de son àme vient se peindre sur. son visage ea caractères clairs, évidents, auxquels nous ne nous méprenons jamais. Le sauva^ n'a pas la même expression que l'homme civilisé ; et duns la société, chaque ordre de citoyens a son caractère et son expression ; l'artisao, le noble, le roturier, l'homme de lettres, l'ecclésiastique, le magistrat, le militaire. Parmi les arliBauB il y a des habitudes de corps, des physionomies de boutiques et d'ateliers. L'expression est aussi différente sous les diffirents gouvememenis; on n'a point le même air dans la république, sous la monarchie et sous le despotisme. Une grande im^aation de peintre est un recueil immense de toutes les expres«ons.

Qae maintenant ce personnage beau ou laid d'expression et de forme se meuve, il y a :

Une conspiration générale des mouvements, conspi. ration qui se sent, qui se voit, qui s'étend et serpente de la lète aux pieds. Qu'une femme laisse tomber sa tèle en devant, tous ses membres obéissent k ce poids; qu'Ole la relève et la tienne droite, même obéissance du reste de la machine. Voulei-vous peindre une partie d'un objet, tâchez de supposer toute la figure transparente et de placer votre <Bil au centre; de là vous observerez tout le Jeu extérieur de la machine; vous verrez comment certaines parties du owps s'étendent, tandis que d'autres se raecour-

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93ft ÉTUDES 8UH LB XVIU* SIÉGLB.

«issenl; comme celles-là s'affaissent, tandis queceltes-ci se gonflent; et, perpéluellemenl occupés d'un ensemble et d'un tout, vous réussirez à montrer dans la partie de l'objet que voire dessin présente, toutfi la correspond^ice convenable avec celle qu'on ne voit pas.

Infaviduisez dans le tableau plusieurs personnages, il y aura une conspiration de tous ces personnages : cliacuD, selon ce qu'il esl, recevra pour sa part et rendra l'impression commune. Bi tous voulez savoir ce que c'est que ce consentemenl, regardez les œuvres de Poussin, regardez ï'Area^e.

Pour les oisifs, à moins que le contraste n'en soit sublnne, cas rare, je n'en veux point. Encore lorsque ce contraste est sublime, la scène cbai^, et l'oisif ilevieut le sujet principal.

Lors donc qu'on prend le pinceau, il faudrait, ce semble, avoir qu^ue idée forte, ingénieuse, délicate ou piquante^ et se proposer quelque effet, quelque impression.

Diderot Jugeait bien certains artistes :

Si leurs tableaux sont muets, c'est qu'ils ne se sont pas dit un mot.

Et le sculpteur Le Moine, pauvre dans les grandes machines :

Il a beau se frapper le front, il n'y x personne.

Voilà l'arUsIe, tel que le veut notre philosophe, et il le forme à sa manière. U dit au peintre de la nature :

Vaoonsuller (1) la nature; habile les champs avec elle r va Toir le soleil ae lever et se coucher ; promène-toi dans la prairie autour des troupeaux; vois les herbes brillantes des gouttes de rosée; vois le brouillard s'étendre, rougir le disque du soleU, puis, en s'abaissant, découvrir les montagnes, le haut des clochers, le faite des maisons et la scène entière, et vois l'orage se former, éclater et finir. Ija nature 1 la nature I quelle différence entre celui qui l'a vue chez elle et celui qui ne l'a vue qu'en visite chez son voi-

L'arUste qui veut peindre rhomine, il l'envoie devant l'homme, et il est charmant dans sa colère contre le modèle et le maître de grâces, contre tout ce qui détruit le mouvement réel, cet ench^nement si précieux des parties qui se commandent et s'obéissent réciproquement les unes aux autres : tout ce qui écarte l'animal des actions simples, réelles de la nature, pour y substituer des attitudes de convention :

Toutes ces positions (2) académiques, contraintes, apprêtées, arrangées; toutes ces actions froidement imitées par un pauvre diable, et toi^oure par le même pauvre diable, gagé pour venir trois fois la semaine se déshabiller

[Il Salon de 1105. Loutherbourg. — Salon de n«T. la Grenée. — (3} EsMl SOT la pelDture.

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S38 ÈTl'DKS SUR LE XTIll* SIÈCLE.

et se foire mannequiner par un profeBseur, qu'ost-ellee de commuD avec les poctniite et tes actions de ia nature* Qu'ont de commun l'homme qui tire de l'eau dans le puits de Totre cour et celui qui, n'ayant pas le m£me fardeau à tirer, simule gauchement cette action avec ses deux bras en haut sur l'estrade de l'école? Qu'a de common celui qui fait semblant de se mourir h avec celui qui expire dans son lit ou qu'on aseomme dans la rue? Qu'a de commun ce lutteur d'école avec celui de mon carrefour? Cet homme qui implore, qui prie, qui réfléchit^ qui s'évanouit à discrétion, qu'a-t-il de couminn avec le paysan étendu de Mgue sur la terre, avec le philosophe qui médite au coin de son feu, avec l'homme étouffé qui s'évanouit dans la foule? Bien, mon ami, rien.

Cependant ta vérité de nature s'oubUe j l'imagination se remplit d'actions, de positions et de 6gureB fausses, appi'ètees, ridicules et froides. EUesy sont emmagasinées; elles n'en sortiront plus que pour aller s'attacher but la toile. Toutes les fois que l'artiste prendra ses crayons ou son pinceau, ces maussades lïtnlâmes se réveilleront, se présenteront à lui ; il ne pourra s'en distraire; et ce sera un prodige s'il réussit à les exorciser. J'ai connu un jeune homme plein de goât, qui, avant de jeter le moindre trait sur sa toile, se mettait à genoux et disait : Mon Dieu, délivrez-moi du modèle.

Cent fois j'ai été tenté de dire aux jeunes élèves que je trouvais sur le chemin du Louvre avec leur portefeuille sous le braa : Mes amis, combien y a-t-il que vous dessinez là? — Deux ans. — Eh bien : c'est plus qu'il ne faut. LaisBex-moi cette bouUque de manière. Allei-voiu-en aux

DiRBitor. S39

Cbartretu, et voue ; verrez la véritable attitude de la piété et de la componction. C'est aujourd'hui veille de grande Kte : allez à la paroisse; r6dez autour des confes- Hoonaux, et vous y verrez la véritable attitude du recueillement et du repentir. Demain, allez à la guinguette, el TouB verrez l'action vraie de l'homme en colère. Cherchez les scènes publiques; eo;ez observateur dans les rues, dans les jardins, dans les marchés, dans les maisons; et TOUS y prendrez des idées justes du vrai mouvement dans les actions de la vie. Tenez, regardez vos deux camarades qui disputent ; voyez comme c'est la dispute même qui dispose à leur insu de la position de leurs membres. Examinez-les bien, et vous aurez pitié de la leçon de votre insipide professeur, et de l'imitation de votre insipide modèle. Que je vous plains, mes amis, s'il feut qu'un jour vous mettiez k la place de toutes les faussetés que vous avez apprises, la simplicité et la vérité de Le Sueur ! Et il le faudra bien, si vous voulez être quelque chose.

Et mainteuanl au maitre de grâces, à Marcel. Il lui donne, par un tour original, l'Antinous à marceliser :

Si Marcel rencontrait un homme placé comme l'Anti^ noQs, lui portant une main sous le menton et l'autre sur lea épaules : Allons donc, grand dadais, lui dirait-il, estce qu'on se tient comme cela? Puis lui repoussant les genoux avec les siens, et le relevant par-dessous les bras, il ajouterait : On dirait que vous êtes de cire, et que vous liiez fondre. Allons, nigaud, tendez-moi ce jairet; dé-

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a40 ÉTUDES Bi;il LB IVIII' SIÈCLE.

ployeMuoi cette figuie, ce nei un peu au veut. £t quaiil ' il en aurait fait le pluH iuBipide petit-mEÛtre, il mmmeacerait à lui sourire, et à s'applaudir de sou ouvrage.

Il faut que la peinture connaît son essence, et qu'elle n'aille p^ se perdre dans la statuaire. U statuaire provoque l'admiration et ne reproduit que la beauté; la peinture provoque l'émotion et reproduit la vérité. Dans le choix d'un personnage isolé, tandis que la sculpture le prend pour la perfection de ses formes, et arrête l'expression où la beauté cesse, la peinture le prend pour l'impression qu'il doit produire, et sacrifie, au besoin, la beauté physique à cette impression. Dans un groupe de sculpture, la beauté des lignes dans chaque personnage et dans l'ensemble est le principal : l'action la met eo œuvre, l'introduit et s'y subordonne; dans les scènes que la peinture représente, chaque personnage est pour l'ensemble, concourt pour une part à l'impression générale, revêt la forme et l'expression nécessaire à l'effet de tout; la laideur est-elle utile à cet objet, elle est admise parce qu'elle est la laideur.

Tontes les fois donc que dans une scène, dans uoe action représentée sur la toile, un personnage détourne l'attention sur la beauté de ses formes, il fait statue dans un tableau. Voyez le serment des Horaces : l'auteur nous invite à contempler une grande action, l'héroïsme qui sauva Rome; il nous expose trois beaux corps de jeunesse dans l'attitude où ils brillent ; statuaire; nous nous attendions à être

SIDEKOT. 341

émDS, nous avons été trompéa. Voici une scène dramatique : no général, nn empereur qui distribue les drapeaux à ses soldats : nous sommes prêts à partager l'enthousiasme universel; mais que fait donc sur le premier plan ce soldat aux formes magnifiques, dans une attitude théâtraleT il se fait voir, et il nous refroidit. Poussin eût froncé le sourcil, et l'eût durement renvoyé à son rang. Une statue colorée n'est pas de la peinture; an groupe porté sur la toile n'est pas un tableau. Que le peintre contemple les chefsd'œuvre de la statuaire antique, qu'il les médite, qu'il s'en inspire, mais pour les transformer comme son art le veut. La Vénus pudique, entre ses mains, devient Suzanne effrayée par les vieillards, Diane irritée par Actéon ; la Niobé, la mère du Christ expiré. L'objet du statuaire qui représente Niobé, est la beauté, du peintre qui représente la Vierge, la douleur; il la rend sur un lieau visage pour la mieux faire paraître : sur ce froat pur se dessine mieux le tourment de l'âme; et la beauté Ûétrie raconte avec une suprême énei^ie le travail intérieur qui l'a dévorée.

Sans doute le peintre peut renoncer à une partie de sa puissance, et tenter de rendre simplement la t>eauté de la lumière ou de la couleur ou des lignes; mais alors il faut qu'il le dise franchement, que l'actioa soil frivole, sans intérêt, saus prétention à nous toucher. Et même alors la peinture procédera à sa manière, et se distinguera de la sculpture. Comme elle possède la couleur, la vie, ses personnages de-

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m ÉTtDES SUR IX SVIir SIÈCLE.

sToal élre plus vivants, occupés à quelque action plus réelle. La Vénus Due et puditfue de la slatuxire est sur la toile un double non-sens ; il faut, en peinture, un prêtante à la nudité et à la pudeur. Le Sueur a feulé de rendre et la beauté et le sentimeul, et il a excellé dans l'un et dans l'antre; mais il puisait à une double source, à la légende chrétienne et à la légende mythologique.

Miaique. ~ La vie intérieure c'est, sur la scène mobile de l'âme, la succession et le combat des sentiments divers, qui par là s'affaiblissent ou se fortifient et s'exaspèrent. Or, tous les sentiments de l'âme ont leur mode : ils sont m&les ou efTéminés; ils ont leur ton ; ils sont graves ou éclatants; ils ont leur mouvement : lent ou pressé, saccadé ou uniforme. Et il y a un élément matériel, qui se ment de tous les mouvements, qui est éclatant ou grave, mâle ou efféminé, le son ; un art de le mettre en œuvre, la mu* sique. Elle saisit le mode, le Ion, le rhytbme de chaque passion, et y appliquant le mode, le ton et le rbylbme correspondant des sons, qu'elle fait se soccéder, elle exprime, dans sou langage matériel les choses immatérielles , amour, haine, plaisir, douleur, effroi, et le mélange de tous ces sentiments, la vie.

Voilà la puissance du son abstrait; mais le son réel sort d'un objet déterminé et en retient la nature. Différent dans différents corps, et dans le même corps qui change, il marque leur constitution in- . terne, distingue l'or, l'argent, le cuivre, le bronze, le

bois, etc., est sourd, rauque, clair, retentissant; et, dans les êtres animés, dans l'Iiomme te plus parfait d'entre eus, il marque les &ges de la vie et les variatioDS de l'oi^anisme; il est le timbre de rbomme et de la femme, le timbre de l'enfance, de la jeunesse, de la maturité, de la vieillesse, le timbre de la maladie et de la santé ; puissant, délicat, frais, pur, plein, ferme , cassé, voilé, vibrant, avec les mille nuances de toutes ces qualités , il exprime et les étals du corps et les sentiments de l'&me qui y correspondent.

Lorsque l'Âge est arrivé et qu'il nous a apporté tes soins sévères de la vie et la vérité sur le monde, ai par hasard, au milieu de quelque grave préoccupation, nous entendons raisonner le timbre frais de l'aimable jeunesse, il nous frappe, nous remue jusqu'an fond de rftme; il y réveille nos belles années, nos espérances, dos illusions, nos premières atTectiotts, si ferventes; nous sommes suspendus au son insouciant qui s'envole, notre oreille te suit, tandis qu'il s'éloigne, et s'attache à ses derniers échos; mais il s'éteint et du même coup s'éteint dans notre cœur la flamme un instant ranimée.

Déjà le son exprime une foule de choses de l'âme, mais indirectement, par analogie, par allusion, pour ainsi dire; voici que l'âme elle-même s'exprime directement : pressée par la passion, elle crie, el ce cri, c'est la passion même; l'art s'en saisit et il en fait l'accent. L'accent, ce sont les inflexions du cri, c'est le cri sauvage devenu humain, se tempérant pour

341 ETUDES SIR LE XVUf SIÈCLE.

se Tarier, pour ménager sa puissance, s'imposant la mesure pour convenir à un être doué de la raison, qui u'eet que mesure. Oui, l'animal crie, lliomme a l'accent, |>arce que seul il est raisonnable. Rien de plus puissant qae te cri : il fait tressaillir, il bouleverse, il déchire; c'est lui qui, caché sous l'accent, nous remue avec une force irrésistible. Oeluî qui possède l'accent vrai de chaque jession et qui sait le rendre, celui-là (ait de nous ce qu'il veut : il commande en maUre à notre cœur, il le soulève, il t'apaise, il le tire en tous sens. Celui qui n'a pas ces dons-là peut avoir tons les autres au plus haut degré, et charmer par eux ; c'est un oiseau, ce n'est pas un homme; il manque chez lui le souverain élément , la passion , et l'on dit bien : il n'a pas d'âme.

Déjà la musique est assez puissante; eh bienl elle l'est encore davantage, par un autre secret qui en foit ■ le plus violent des beaux arts. » L'âme s'imprime dans le corps el l'agite (1) de tous ses mouvements : abattue, elle l'abat, relevée, elle le relève; paralysée par la crainte, elle le paralyse, animée par l'audace, elle le pousse et le précipite ; le cœur s'épanouit ou se resserre, le sang court ou se glace dans les veines, la poitrine est oppressée ou se dilate. Le flux et le reflux de la mer ne sont pas plus constants, et nous connaissons tous, à tout âge, ces signes infaillibles des agitations de l'âme. Peu d'hommes li

(i) Lettre enr Ira aveugles, nouv. add.

sent dans leur conscience, ou ils ne Teulent pas s'avouer ce qu'ils y lisent; mais le corps parie à tous clairtiment, et tel qui volontiers nierait qu'il a peur, est contraint par le ^emUement de ses membres de convenir qu'il a peur.

Ces mouvements sont contagieux, et contagieux aassi le sentiment qu'ils expriment. Nous ne pou vons voir un homme agité extérieuremeDt, ses membres, son visage remués par une passion, sans partager son agitation extérieure et sans entrer doits sa passiijfl. 'Combien plus, si, au lieu de ce trouhle superâciel, nous saisissons le trouble des organes intérieurs de la vie,si nous sentons le cœur d'une puu< vre oréature battre en désordre , ou sa respiration convulsive. Combien plus enfin, etquella ne serait pas notre émotion s'il noua était donné de pénétrer dans ses entrailles, et de ressentir les profonds ébranlements que les grandes secousses de l'âme leur impriment

Or la musiigue fait cela. Elle a et elle donne tous les mouvements passionnés qui agitent lu corps jusque dans son centre; aussi, si elle frappe juste, rien ne lui résiste : elle subjugue, elle irrite, elle apaise, elle charme, elle tourmente, elle nous ouvre le ciel ou l'enfer, nous énerve ou nous souffle le courage, déchiûne dans notre sein les tempêtes ou les endort, et y verse l'harmonie. Elle exprime la gaieté et la tristesse avec toutes leurs nuances, depuis le rire de Itossini jusqu'aux marches funèbres de Beethoven et de Chopin; elle exprime l'amour et la haine, et

246 BTLDES suit LE XVIII" SIÈCLE.

combien de sortes d'umourî le pur et le terrestre, le mélancolique et l'impétueus; elle est guerrière s'il y a quelque chose de guerrier dans la Marseillaise , dans le Chant du Départ, dans la Conjuration de Guillaume Tell, dans ces chants qui font les révolutions et gagnent les batailles; elle est religieuse et variée comme les cultes : elie est le chant catholicjue, le choral de Luther, l'hymne anabaptiste; vaste comme la religion même, elle dit les angoisses, les terreurs, les prières, la confiance de l'âme devant Dieu dans les Sept Paroles de Haydn, dans le Stabal de Pergolèse, dans le Requiem de Mozart; elle triomphe dans le fameux psaume de Marcello; elle mêle le sentiment religieux aux guerres de secte et de liberté dans la Bénédiction des Poignards et le célèbre chœur de Judas Machahée ; infernale dans la fin de Don Juan et des parties de Ao&erf; spirituelle et moqueuse, autant que Beaumarchais, dans le Barbier de Sévilfe; morale comme une page de Xénophon ou de saint Augustin, comme la fable d'HereuIe entre la Vertu et la Volupté, ou la scène du Figuier des Confessions, dans la symphonie en ut mineur. Fontenelle disait bien à une sonate insipide : « Sonate, que me veuxtuT» Mais, que voulait aux auditeurs la symphonie de Beethoven, lorsque, à un instant, une salle entière, électrisée, se levait d'un même mouvement? Ce qu'elle leur voulait, la plupart n'auraient pu le dire, mais ils avaient senti passer quelque chose de grand, ils saluaient ce qu'ils avaient salué tant de fois sur tes Ihéâlres, dans les livres, dans le monde, et aussi

DIDEKOT. m

dans eux-mêiBes : après les longs cl douloureux combats conlre les forces rebelles de l'âme, le triomphe de ta vertu; ils se dressaient pour combattre et triompher avec elle.

Elle exprime aussi la nature, soit qu'elle en imite les bruits, soit qu'elle nous en rappelle les secrètes impressions. Elle est champêtre dans la Symphonie pastorale , elle nous fait entendre les mugissements de I» tempête, les danses des bergers, le coucou, la caille, le rossignol; puis, par la mollesse de sa cadence, par la grâce naïve de ses mélodies, par ses harinonies aimables elle nous promène dans les prairies et nous berce sur l'eau. Voici la poésie des forêts : les chasses qui les éveillent, la merveilleuse population, formidable ou gracieuse que leurs ombres renferment : Euryanthe, Freyschùtz, Oberou, Quoi plusl la mystérieuse et solennelle impression que suscite en nous la grande voix de la nature ou son vaste silence , ce vague, ce mélancolique sentiment de l'inSni où, dans la stupeur des sens, la (lensée se recueille, se perd et grandit; ce que l'œil n'a jamais vu, ce que l'oreille n'a jamais entendu, un homme l'a su rendre par des sous matériels. Beethoven, le pareil de Rousseau par le seatiinenl, son maître par la simplicité sublime de la parole, Beethoven, c'est l'union de la nature et de l'esprit célébrée dans une grande âme.

Et Haydn ¥11 est à part. Ce n'est i>as un de ces esprits exclusifs et singuliers, qui, possédés d'une passion, l'impoKDi à tous les objets, et les tordent, pour

248 ifliDBS SUR LB SVIII* SifcCLE. 1

ainsi dire, par une merveilleuse vigueur, de ceux i qui ne rendent qu'un son, mais original el puissant; lui, il reçoit et rend inaltérées loutes les impressions; il est le retentissement naît des choses, l'écho de la création, l'éveil de l'âme aux premiers jours, la pure I source qui réfléchit la pure lumière ; il est naïf, sim pie, facile, primitif: il n'est pas telle on telle nature, il est la nature.

Diderot n'a connu qu'un petit nombre des person- j nflgesetdes œuvres dont nous avons parlé; mais il nous pardonnerait de l'avoir abandonné un instant : il s'entendait en musique, il a écrit le Neveu de Hameau.

Dame. — Art des jardins. — La danse et l'art des jardins sont des arts composés des autres arts. La danse a la ligne et le rfaylhme; l'art des jardins la ligne. La condition générale de la danse est l'élé- , gance du dessin et du mouvement; la danse de fantaisie la poursuit uniquement, et la danse de caractère la modifie selon les diverses passions.

Diderot n'a dit qu'un mot de l'art des jardins; el on l'y reconnaît. Esprit vivant et libre, le spectacle de l'inflexible régularité, de la contrainte, le gène. En fait d'éducation il a pour maxime : ne [Mts trop élever; en fait de jardins: ne pas trop aligner, ne pas trop élaguer. Il veut reconnaître la main de la nature. «Le sauvage (l) des lieux que la nature n plantés, est d'un sublime que la main des hommes '

'.i;LctUeilIlteVidBDé,13«oât 1750. — ISaept. ne;.

niDllHDT. 249

rend joli qtiaod elle y touche. * il y a dH vrnl dans sa peiisét; mais enOn un jardin n'est pas une forêt, pas {dus qu'un tempte n'«st une caverne d'un ro> cher, c'est œuvpe de la main des hommes; et il l'a compris parfaitement dans sa description de Marly. Sans dout« le dessinateur de jardins doit se wuiWDir qu'il a affaire à quelque chose de vivant, et, tandis que l'architecte fait vivre les pierres, il serait curieux qu'il dût pétoifler les arbres. Il travaille de eon-' cert avec la nature : celle-ci apporte la liberté, lui, il apporte, au nom de l'art, l'harmonie. Une fois les parts faites ainsi justement, le reste est une ohose de convenance entre l'éditloe et le jardin qui en dé< pend et le continue. Cette convenance est admirable dans le parc d« Versailles et du PeUt-Trianon. Là, la droite et le cercle, les grandes lignes, les hautes et sombres voûtes, les lointaines perspectives, les lu~ mières larges et crues, les vastes eaux dormantes ; ici la courbe seule aisec tous ses caprices, les lignes gracieuses, les perspectives coupées, des échappées de vue, des accidents, des surprises, les petits I»:b, les petits ruisseaux, qui coulent et murmurent nudlement, des échappées de lumière pour colorer des paysi^s à la Watteau. Et les deux jardins, de caracièresi opposé, sont des merveilles.

Eloquence. —C'est aussi un art. On lui refuse souvent ce titre, parce qu'elle se propose, non de produire le beau, mais d'opérer la croyance.. On aurait raison, si elle ne voulait que convaincre : elle serait alors quelque chose comme la dialec*

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230 ÉTUDES SUR LB XVIir SIÈCLE.

tique, mais elle veut persuader, et persuade par la beauté. Elle se sert de la parole pour agir sur l'àme, pour lui donner une forte impression des choses, pour y exciter de puissants mouvements. Après que le dialecticien a composé sa matière et ordonné ses preuves, l'orateur vient ; il anime ces pensées mortes et leur donne la voix et le geste qui commandent BU dedans de nous; il fait naître dans notre cœur le courte, la fierté, la pitié, l'humilité, le mépris, la haine etc., soit qu'il s'y insinue ou y entre d'autorité, soit qu'il le remplisse d'nne seule passion, ou qu'il le tourmente i»ar des passions ' contraires. Les choses parient, mais la plupart des hommes ne les entendent pas, ou confusément; l'éloquence entend leur langage et le rend dans son énergie. Devant le cercueil de Louis XIV, l'orateur chrétien dit ces mots : « Dieu seul est grand ■ ; c'est aussi ce que disaient le spectacle et le cercueil muet du roi, c'est le sentiment confus qui touchait les sfieclateurs; l'orateur n'a fait qu'interpréter les choses aux hommes et les hommes à eux-mêmes, pour les humilier. De là son impuissance, quand les choses parlent trop haut.

L'éloquence n'est pas la (toésie. La poésie est désintéressée et se contente de l'admiration que le beau excite, l'éloquence a toujours sa fin, qui est ftiction. Virgile peint la Kenommée, pour peindre; quand Homère peint les Prières, dans le discoars de Phoenix à Achille, c'est pour désarmer Achille. L'éloquence qui s'amuse aux charmes de la poésie,

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s'oublie et s'arrèle en chemin; l'éloquence n'est pas un feu qui brille , c'est un feu qui brûle.

A dire vrai, elle n'est que l'art de persuader. Quand On ajoute de persuader le bien , et qu'on demande à l'orateur lui-même d'être un homme de bien , on dit simplement les conditions auxquelles elle reste ce qu'elle est. L'orateur doit toujours ]iaraltre homme de bien ; s'il ne l'est pas , il est besoin qu'il le joue, et ici l'artiQce ne \audra pas le naturel : il aura beau faire, à une oreille exercée le ton sera faux. Puis, quand on se propose de persuader le mal, on s'adresse aux basses parties de l'àme, qu'on irrite par le désir. L'orateur puise plus haut ses inspirations : l'âme émue devant la vérité et la vertu qu'il aime, et qu'il voudrait faire aimer par toute la terre, il trouve des accents inconnus de cette langue m&le et touchante qui force les coeurs.

Poésie. — La poésie c'est, par excellence, l'idéal. Le poëtti observe les hommes : dans la confusion de leurs actes et de leurs paroles, quelques paroles, quelques actes saillants lui révèlent un sentiment caché ^ il saisit ces traits de la passion, en achève l'image, et retrouve dans son esprit la passion idéale, partout présente, partout défigurée, partout efTacée dans k réalité : il en retrouve les vrais mouvements, les vrais accents, et la place ensuite dans une action où ces mouvemeuts, ces actions prendront toute leur énergie. Cette action elle-même est idéale. Les diverses scènes de la vie font chacune

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SSS ÉTl'DES Sl'l LB XTIII* SIËCLB.

quelque impression d'une certaine nature, mais dans ces scènes il y a des événements indifféreDls on cfiii contrarient l'impression générale; le poète les retranche, et conçoit une scène plus expressive que celle-là, telle qu'une même émotion sorte de tous les accid^ts. Cette passion idéale dans une action idéale, c'est la tragédie, la comédie ; l'épopée n'est que l'idéal sur un grand théâtre, un moment de la vie d'un peuple, de l'humanité; la M>te, un |)etit drame; la poésie lyrique, une impression déalisée de l'âme, soit qu'emportée par l'enthousiasme ou recueillie dans un sentiment triste, elle devienne le dithyrambe ou l'élégie.

L'homme ne comprend que ce qui est général, abstrait : il rapporte toutes choses particulières à des classes et à des lois; mais il ne sent que ce qui est individuel, réel; il comprend et il sent à la fois, il est complètement satisfait, quand il rencontra un être vivant dans lequel éclate avec énergie un sentiment général. Le poète lui donne cette jouissancelà il personniâe les instincts. Le Cid est l'honneur, Phèdre l'amour dévorant. Tartuffe l'ypocrisie, Alceste la misanthropie; ce sont, comme dit Voltaire, les passions parlantes; et, désormais, la passion ne fait qu'un avec ces personnages, le monde ne la connaît plus que sous ces traits, ne l'appelle plus que de ce nom. On ne dit pas, dans la force de l'impression, c'est un avare, c'est un hypocrite, mais c'est un Harpagon, c'est un Tartuffe.

Ces êtres, a part ont une langue à part; la nature

DIDEBOT. 2S3

|ilus forte veut de plus forts accents. Ce qui est sensible surtout dans la tragédie. Ces grauds atomes ne peuTent s'eiprimer comme l'un de nous, et Diderot a raison : en ce sens, le vrai ne serait que le commun. Ils seraient ridicules dans le monde, et nous miséraUes sur la scène. Le comédien, qui sent cette convenance, sort de lui-même, se revêt de ce personnage fantastique, e( exagérant son attitude, 8(hi geste, sa physionomie, son cri, pour traduire la passion exagérée, se grandissant par son artifice, rend sensibles aux spectateurs les tiautes proportions de ces êtres plus grands que nature. Hais laissons parler Diderot.

« Il ; a (1) trois modèles, l'homme de la uatare, l'homme du po^, l'homme de l'acteur. Celui de la nature est moins grand que celui du poète, et celuirci moins grand encore qa» celui du grand comédien, le plus exagéré de tous. Le dernier moùte sur les épaules du précédeut, et se renferme dans un grand mannequin d'osier, dont il est l'&me; il meut ce mannequin d'une manière effrayante, même pour le poète qui ne se reconnaît plus, et il nous épouvante, ainsi que les enfants s'épouvantent les uns les autres, en tenant leurs petits pourpoints courts élevés au-dessus de leur tête en s'agitant, et en imitant de leur mieux la voix rauque et lugubre d'un fantôme qu'ils contrefont. »

Comme on voit, le secret de la poésie n'est pas

S94 ÉTUDES SUR LE XVlll' SISCLE.

nouveau; c'est le seo-et de la sculpture, de la peinture, de la musique : l'idéal découvert daos la création divine, rendu dans une création humaine. C'est là le fond de tous les arts.

La poésie a sa langue. Cette tangue a d'abord la couleur, qui est l'image. Sans image il n'y a pas plus de langue poétique que de peinture sans couleurs. Dans la foule des caractères d'un objet, j'en saisis un dominant, j'oublie le reste; ce caractère me rappelle l'objet de la nature où il est pour ainsi dire seul, où il se rencontre au plus haut degré, et je nomme k première chose du nom de celle-ci : je l'idéalise. L'homme courageux devient un lion, l'homme féroce UD tigre , l'oi^eilleux un cèdre dans le pays des cèdres, un chêne dans le pajs des chênes; l'inconsistance de la vie humaine, une ombre ou le rêve d'une ombre; le temps un fleuve; les générations humaines, les feuilles des arbres d'automne ; l'âge de l'homme, jeunesse, maturité, vieillesse, les saisons de la terre: printemps, été, automne, hiver; par un emprunt, tantôt au monde matériel, tantôt au monde de l'âme, comme- quand on appelle orgueil cet instrument qui lève la tête; toujours saisissant des analogies frappantes, toujours l'impression exagérée, l'objet lé plus faible marqué du signe du plus fort et l'idéal montré.

Le monde des corps et des âmes, œuvre d'une même pensée, est un; les éléments du tout et de cha<)ue partie, à l'infini, sont liés par des sympathies secrètes; les phénomènes divers innombrables qui

I, irr. I.GoOgIc

DIDBBOT. iSS

compostitiL sa vie obcîsseiit à une même loi; une harmonie suprêmij r^t la création, une immense analogie la pénètre, insensible pour les esprits (grossiers ou distraits, sensible pour les esprits attentifs et délicats , qui reçoivent la vive impression des choses, puis, éteodaut cette impression par les impressioQS analogues que celle-là réreiUe, se dilatent dans une jouissance délicieuse. Selon qu'ils ont le sens du vrai ou le sens du beau, ce sont les savants ou les poêles.

La langue a la couleuc ; elle a aussi la ligne. L'idée travaille à se faire un corps. Ce sont d'abord quelques faibles linéaments, quelques traits grossiers; puis, d'ébauche en ébauche, die prend une forme distincte* et atteint enfin la forme parfaite où elle paraît dans sa pure et pleine énergie. C'est vraiment un corps vivant, créé par un principe invisible. La ligne du style a le caractère de l'écrit , le grand caractère d'an grand esprit; elle est comme l'attitude, comme la démarche de l'ârae: fière et impérieux ou flexible et gracieuse, la ligne de Corneille ou de Racine.

Avec la conteur et la ligne, la langue a l'harmonie, l'harmonie des sons q^ui plfût à l'oreille et l'barmoDte imifative, édio des bruits de la nature:

... L'essieu orie et se rompt...

Pour qui sout ces serpents qui sifflent sur vos tètesT

Elle possède une harmonie plus profonde : elle

256 ÉTUDSS SUR LB XVIIl' SIÈCLE.

frappe l'oreille comme eUe veut frapper l'esprit, : avertit la raison par le sens; elle a le rhytiime. Qu'est-ce donc que le rhythme ?

C'est (1> im choix particulier d'expressions; c'est une | certaine distribution de syllabes longues ou brèves, dures ou douces, sourdes ou aigres, légères ou pesantes, lentes ou rapides, plaintives ou gaies, ou un encbalnement de petites <momatopéeB analogues aux idées qu'on a et dont | on est fortement occupé; aux sensations qu'on ressent et qu'on veut exciter; aux pfa^omènes dont on cheiebe à rendre les accidents; aux passions qu'on é[vonve et au en animal qu'elles arcaeberairait à la nature, au caractère, an mouvement des actions qu'on se propose de rendre; — c'est l'ima^ même de l'Ame rendue par les inflexions de la voix, les nuances suoceasives, les passages, les tons d'un j discours accéléré, ralenti, éclatant, étouffé, tempéré en ! cent manières diverses. — Sons la fàdlilé de trouver ee ' chant, cette espèce de musique, on n'écrit ni en vers ni en prose; je doute mgme qu'on parle bien. Sans l'habitude de la saisir ou de la rendre, on ne sait pas lire, et qui est-ce qui sait lireT Partout où cette musique se fait entendre, elle est d'un charme si puissant, qu'elle entraîne, et le musicien qui compose au sacrifice du terme propre, et l'homme sensible qui écoute a l'oubli de ce sacrifice. C'est elle qui prête aux écrits une grâce toujours ' nouvelle. Ce n'est pas à l'weille seulement, c'est à l'âme, i d'où elle est émanée, que la véritaMe harmonie s'adresse.

[t) Sakm de 1787, LontliertNnirg.

Ecoutez les poètes :

Soupire, étend les bras, ferme l'œil el s'endort.

Autant des immortels les coursiers intrépides

En franchissent d'un saut

iVcc brackia longo

Margine lerrarum porrexerat Ampkilrite.

Cette distribution des syllabes Itmgues et brèves, des voyelles et des consonnes, des mots dans la phrase, constitue, selon Diderot, autant d'emblèmes déliés (1), d'Iiiéroglypbes subtils, qui peignent la pensée : le poète les trouve, l'homme de goiît les sent. Dans le vers d'Ovide,

Quelle image! quels bras! quels prodigieux mouvements! quelle terrible étendue', quelle figure! Ce porrexerat ne finit point. Tous s'écrient sur le vers do Boileau : Que cela est beau ! Mais celui qui s'assure du nombre des syllabes par ses doigts sentira-t-il combien il est heureux pour un poSte qui a le Eoupir à peindre, d'avoir dans sa langue un mot dont la première syllabe est sourde, la seconde tenue et la dernière muettel On bt élead les brat, mais on ne soupçonne guère la longueur et la lassitude des bras d'être représentés dans ce monosyllabe [Muriel; ces bras étendus retombent si doucement avec le premiw hémistiche du vers, que personne ne s'en aperçoit, non

H) Lettre sur les sourds et muets. — Salon de nST, Benou.

tau ÊTUDBS SUR LB XTUr SIÈCU.

plus que du mouTement Bubit de la paupière dans ferme l'œil, et dit passage imperceptible de la veille au gomoieil danfi U chute du setxmd hémirtiebe ferme Cœit et a'mdort.

U foat lire dans Diderot l'analyse des vers où VirgSe raconte la mort d'Euryale; du morceau de l'Iliade <hi Jupiter confirme à Thélis la promesse qu'il lui a M(e, et de cet autre passage où Homère décrit la Renommée; cela est exquis.

Si tout ce qu'on vient de dire est vrai, la langue de la poésie possède à la fois, par privilège, l'harmonie , la couleur et la ligne , concentre en elle seule les ressources de tous les autres arls.

Etendu* des diven arU. — Et c'est ici le lieu de comparer l'étendue de la poésie avec l'étendue des autres arts. L'architecture est solitaire et immobile; la statuaire, scditaire encore, exprime déjà le mouvement; seulement c'est le mouvement immobilisé, un instant éternel de la vie. Avec la peinture, nous entrons plus avant dans la vie : ses persouBages sont groupés; l'action et la réaction des uns sur les autres circule sur la toile, et le mouvement unique qu'elle exprime retrace, au gré du peintre, celui qui précède et annonce celui qui va suivre. La musique est plus vivante encore : elle se meut dans le temps, elle rend la succession des phénomènes de la nature et de r&me. Euûn, la poésie est sans limites, dispose souvenûnement du temps et de l'espace, du réel et du possible; dit ce qui était avant que tiH le monde,

DIDEBOT. Ï5S

ce qui est au-dessus et ce qui sera par delà; évoqae, anime à volonté des personnages sans nombre; dans un seul personnage, montre toute une génératioo, et dans une pensée, le poids du passé et de l'avenir; «Ile est la vie. Bien entendu que ces frontières entre les divers arts ne sont point, dans la réalité, aussi exactes. Comme les règnes de la nature, les règnta de l'art se rapprochent et se continuent par des intermédiaires : l'architecture s'approche de la sculpture par les constructions vivantes du style chrétien; la sculpture de la peinture, par le groupe et le bas-relief; la peinture de la musique, par les scènes dramatiqties, où la succession des mouvements est ferraenaent indiquée; la musique de la poésne par la sympboute, qui est un monde en action. Mais, pour distinguer les choses, il faut absolument les prendre dans la rigueur de leur définition, dans leur type le plus haut, le plus fort et aussi le plus exclusif.

Les ditFérenls arts se distinguent encore par la vadélé des iiBpcessioQS dont ils disposent en un m^e instanL

La vie est diverse, mêlée «n un moment, de toutes sortes d'événements, de toutes sortes d'impressions, qui se contrarient et s'afTaiMissenl. L'art, d'ordinaire, choisit les impressions de même «ens, qui frappent uniformément l'esprit, et néglige les autres. Mais parfois se rencontrent dans la vie des contrastes d'une iorce 'singulière, qui donnent à l'âme des coups contraires et la jettent hors d'elle-même; l'art

S60 ÉTUDES SUR LB XVlll* 2IÈCLB.

les saisit encore. Au début des événemeufs et des hoiames, la nature est là, qui partage ou heurte nos sentimeute : elle est sensible comme nous, elle a de nous la gatté, le sourire, la sérénité, la mélancolie, l'agitation, l'orage; aussi nous voulons qu'elle partage nos afTectione, nous voulons qu'elle brille sur notre bonbeur, qu'elle se voile pour nos douleurs; i et, conforme ou contraire à nos émotions, elle les comble ou les exaspère. Beaux jours du printemps, vous êtes la joie, le réveil de l'espérance au foad des âmes ; vous êtes la tristesse amère, le souvenir des morts bien-aimés, lorsque tout renaît dans la nature, et qu'eux seuls ne renaissent pas.

L'architecture ne connaît point ce contraste; la sculpture semble quelquefois s'y essayer dans le groupe , mais sa vue est ailleurs, son contraste est entre b dureté du marbre et ta mollesse de la vie, entre la douleur et la beauté; la peinture en use plus largement : ce lui est même un écueil, l'écueQ du procédé, qui est à la hauteur de tons les génies; dans la musique, il est sublime ou intolérable, rare par conséquent. Le plus souvent elle donne une seule impression, et l'accompagnement prend la couleur du chant; parfois l'accompagnement contraste, et de cette opposition, maniée par un m^tre, naissent des effets merveilleux. Tandis qu'un refrain de danse sort du palais, Alceste pleure la vie; sur un accompagnement sourdement agité, Oreste chante le calme qui rentre dans son cœur. « 11 ment, il a tué sa mère, » disait Gluck; il ment, dit l'accompagnemeDl

cnniPrh.GoO^le

moqueur, lorsque don Juan cbante, sons la fenêtre d'Elvire, une romance amoureuse. Qai n'a pas reçu le choc de ces contrastes, qui n'a pas entendu ces deux scènes d'Alceste et d'Iphigénie m Tauride, ne connaît pas ce que peut la mu»que. Shakespeare a créé de ces contrastes frappants quand il lui a plu : dans Roméo et Jviiette, à la scène où Juliette s'empoisonne, tandis que dans ta salle voisine on se réjouit, et à la fameuse scène du tomtieau, où la mort et l'amour luttent si cruellement; dans Hamltt, à la scène des fossoyeurs, à la mort d'Ophèlia, partout avec une force souveraine. Quand il lui a plu aussi, il a enfoncé dans l'âme du spectateur une même impression, comme dans ce sombre drame de Macbeth, où jamais le jour ne se lève. Depuis que Shakespeare est rentré chez nous en honneur, on a prétendu lui voler son secret, et notre jeunesse littéraire a joué au contraste. Cependant le grand art en est sobre, et se réjouit aux harmonies de l'âme et de l'univers ; c'est par elles que commence, par elles que finit notre merveilleux poëte George Sand, depuis le roman orageux d'fndtona qui s'ouvre par une triste soirée d'hiver, au bruit de la pluie glacée sur les vitres, jusqu'au Ckampi, où se renconb%nt la nature engourdie d'automne, et l'âme engourdie aussi, à la vie sourde, lentement développée du paysan.

Harmonie. — L'artiste rencontre dons la nature

une langue toute faite, et y observe une harmonie

nécessaire; il respecte cette harmonie et se sert de

cette langue pour ejtprimer la vie, ses mouvement»,

ses ftTtIDES SUH LB XYIII* SIÈCLE.

les troubles de la 3cène intérieure, les comtois des passions; cela est bien, mais il y a mieux encore : il peut rendre sensible la paix même des passions, le calme profond de l'ftme ; bit dire à cette tangue humaine et matérielle ces choses divines, insaisissables : la sagesse, la béatitude, la verbi.

Qui de nous n'a parfois échappé aux agitations de te vie? 11 est des moments où, senls devantla nature, pu un jour serein, l'harmonie, qui de toutes parts nous environne, entre insensiblement dans notre cœur, 7 apaise les orales, adoucit les regrets, élève im pensées et les désirs, nous réconcilie avec nousmêmes ^ns le dessein d'une nouvelle existence. Qui 9 éprouvé ce charme bienfaisant, sait combien il l'a regretté, combien ce spectacle décolore les spectacles du monde, avec leurs scènes changeantes et agitées. Il est aussi des moments où nous venons d'accomplir quelque grand sacrifice ; l'effort a cessé, un sentiment délicieux repose alors notre âme : la m&le conscience de notre force morale, et la douceur d'aimer. En paix avec nous-mêmes, avec tonte la création, nons goûtons une joie à &ire pâlir toutes les autres joies. Qui a connu ce moment, l^ voulu étemel.

Harmonie 1 beauté de l'univers vivant des corps et des esprits, c'est toi qui es k vérité, le bonheur suprême. Hors de toi il n'y a que mensonge, ou plaisir passager, ou longue peine. Tu enchantes le savant qui t'a entrevue, tu combles le coeur de l'homme vertueux, dans l'âme qui aime tu es l'amour, et c'est

i.GoogIc

DIDBHOT. 463

toi qu'adorent, loin de la foule, les plus grands d'entre les grands artistes, nos maîtres éternels.

La sculpture, la statuaire antique se recueille dans l'idéal, pour y contempler les nobles attitudes de l'âme, empreintes sur la forme visible, l'immortelle beauté de l'homme ; dédaigneuse des émotions faciles, du consentement des sens et des surprises de la pitié, elle provoque l'admiration, ^e s'adresse, à l'esprit, à la raison même, et lui parle une langue trop forte pour les mollesses du cœur et que les sens n'entendent pas.

Raphaël sort de cette école : le sentiment antique de l'barmonie se rebnuve en lui, étendu par le clirïstianisme; c''est Praxitèle touché par la grâce. Il choisit dans ta nature l'être le plus excellent, l'homme, et dans l'homme le divin ; il laisse les autres peintres retnioer la laideur morale ou quelque trait accidentel de qodque vertu particulière, effort momentané, et fait voir ce que les yeux ne "voient pas, la beauté même de l'àme, la beauté -constante et universelle, la pureté morale, la chaste tendresse; il e:q>rime non pas la puissance bumaiite, non pas un havail de cette puissance, ni enRn le mouvement tumultueux de toutes ces puissances à la fois, mais leur inexprimable accord ; parmi les agitations et les bruits de la vie, il médite, il contemple, dans le ravissement, la calme et silencieuse harmonie, il tente fièrement de nous loucher sans le drame des passions, de nous émouvoir par l'image même de la paix intérieure, et il y réussit, il nous emporte avec lui dans son

I, irr. I.GoOgIc

itii ËTVDES suit LB XVIII* SIÈCLE.

monde céleele : il est le peintre du Parnasse, de \'EetAe d'Athènes, de la HUotogie, des Vierges et de la Tramfiguration. 1

Parmi leB musiciens il y a une place réservée pour 1 Moiart, la place de Raphaël parmi les peintres. Comme lui il adore l'harmonie, il a de lui le mouvement idéal, d'exquise pureté, (pie l'esprit sent avec i amour. Il déroute un peu l'oreille sensuelle des Ita- j liens, il ne lente pas les rudes et dramatiques efforts de Glucli ; la muse qui l'inspire, trop fière pour faire appel à la volupté physique, trop réservée pour admettre les mouvements violents, relève et tempère toutes les émoUons par l'émotion sereine de la beauté; son nom est la Grâce.

Elle habitait l'âme de Sophocle, lorsqu'il créait son Antigène, de charme immortel ; elle visitait Rousseau, lorsqu'après les orages des premières années, Julie, devenue madame de Wolmar, répandait partout la paix autour d'elle et jusque dans le cœur de son ancien amant ; elle a retracé l'entànce de Paul et Virginie ; elle suivait Jeanne d'Arc dans les batiùlles, dans la prison, et elle est apparue à l'historien de l'aimable fille; effarouchée par la violence de l'art contemporain, elle vient de reparaître au milieu de nous, rappelée par une femme, par ce grand artiste qui, après tant d'autres créations énergiques, nous a donné ces fraîches créations.; André, Consuelo, Jeanne, ta Mare au diaUe, Fadette, François le Ckampi.

L'art, qui exprime, est beau ; s'il eïprlme la beauté, il est beau une seconde fois, et joint à sa force la

DIDEROT. MB

force de la beauté; et l'art su|>rêine est celai c|ui exprime la beauté aupréme, l'iaeibble harmonie. . Poésie et proie. — L'art, sous diverses coéditions, est prose ou poésie. Ceux qui, pénétrés d'ua seatimeat ou d'une idée, veuleot uniquemeot les rendre dans leur force, dans leur vérité, et y pervienaent, sont les maîtres de la prose. La prose est la forme exacte que se créent à elles-mêmes nos pensées. Elles trouvent la ligne, Je rhytbme et la couleur du style qui leur convienneot exactement. C'est le vêtement ample ou étroit, éclatant ou sombre, tlotfant ou relevé, que nous nous fiûsons, suivant nos hameura, et qui marque les ditCérenls caractères d0S individus, des professions et des peuples. C'est la marcbe, lente ou rapide, uniforme ou capricieuse, où se montre, à notre insu, notre nature.

La poésie aussi cherche la ligne, le rhythme, la couleur propres aux choses qu'elle exprime : elle prend tous les caractères âas pensées qu'elle rcnil; mais, tandis que la prose poursuit uniquement cela, elle a une autre vue. Avant que l'homme invente cette harmonie intelligente, qui répond à ses sentimenls, et n'en est, pour ainsi dire, que l'écho, il y a une autre harmonie, indéterminée, absolue, un certain accord de lignes, comme les lignes des chaînes de montagnes et des fteuves; de couleurs, comme les couleurs de l'aurore ou du couchant, du printemps ou de l'automne ; de sons, comme les murmures des eaux et les chants des oiseaux : un accord qui plait à nos sens. Si l'un de nous a été touché de

Ï66 ÉtUDBS SUR Ll XVIlT SlACLB.

ee charme, il ne peut plus l'oublier, et veat le retrouver partout. Si la vérité de l'expression ne le contente pas, lorsque ce premier attrait y manque ; s'il parle une langue qui plaise à la fois au sens et à l'esprit ; si celte langue n'est que la vaste harmonie naturelle se foçoonant à la variété des objets, comme la lumière k colore suivant tes corps qu'elle touche, comme l'eau prend la forme du vase oîi elle tombe; celui-là est miittre de poésie. Ici encore la pensée ee bit son vêtement, mais elle le taille dans une riche étoffe; on retrouve encore l'allure de l'homme, mais au lieu de la marche, c'est la danse artîsUque, la marche pliée à certaines règles de beauté.

Hais tout drat, et l'armée, et les vents, et Neptune.

Et la rame inutile

Fatiguait vainement une mer immobile.

Cet éclat emprunta.

Dont elle eut soin dépeindre et d'orner son visage. Pour réparer des ans l'irréparable outrage.

La poésie compose son charme de tons les charmes éparsdans la nature : elle emprunte à l'arc-en^ciel ses teintes, à la fleur son coloris, au del et aui eaux leur transparence, à l'oiseau là ligne de son vol, à la création mouv'ante ses harmonies ; comme le petit chien du pèlerin, que Diderot se rappelle, chaque fois qu'il secoue la patte, en feil tomber des pertes, c'est la

cnniPrh.GoO^le

DIDBROT. S67

grande magicienne, 1% puissante encbintereste, qui métamorphose tout ce qu'elle louche. La prose ronipl l'enchantement et rend aux choses leur être. Tout ce qui Toile la splendeur naturelle de la forme, pom- foire paraître la pensée, est prose; tout ce qui voile cette pensée par les splendeurs de l'art est poésie. Poésie : la langue de Bacine, de Rubens, de Rossioi, l'architecture ionienne et corinthienne, et par exceitence, la sculpture antique. Prose: les pyramides, une colonne brisée; l'architecture chrétienne, le Milonàu Piùet dont une reine disait : Le fiauvre homme, comme il soufTrel la vie de saint Bruno de Le Soeur; les chants catholiques, le Dia ira, les dissonnances, qui maltraitent l'oreille, pour redresser l'esprit; bien des scènes de Gluck ; el, dans les cérémonies (Unébres. ces cruelles pulsations de l'bni;tie, cri étouffé, vain et terrible effort d'une âme qui se débat dans sa prison; prose enfin la langue de fiossuet et de PasoaL

A la rigueur, la prose suffit pour se foire entendre ; mais elle ne suffit pas à ce sens délicat du beau qni bïi l'art et les artistes. La poésie est le luie de la nature, la fleur du monde : à côté de l'aigle, le paon , à c6lé de l'homme, la femme, parmi les épis de b)é, lebluetetlepavot.

£t la prose n'est ni plus ni moins qne la poésie, quand elte est tool ce qu'elle peut et doit être ; elle est elle-même, une langue à part pour des choses à pari Voltaire a raison : « la poésie dit plus et mieux que la proee, » pourvu qu'il «joute : dans les sujets

36ti ÉTUDES SUn LE XVIIl' SI&CLE.

qui admettent la poésie. Hais il y a des sujets qui ne l'admettent pas. Imagioez-vous les sennons, les orai&oDs funèbres chrétiennes en vers; imaginezvous Pascal tournant en vers ses pensées T Q y a dans la vie des lencontres si sévères, qu'il serait hooleux | d'y mêler le moindre souvenir des plaisirs sensibles : une mère qui a perdu son enfant ne se pare point, et ne va point au spectacle ; et nous tous, quand nous venons d'éprouver une perte de cette sorte, nous i écartons, dans la piété de notre douleur, les poètes, les artistes chéris, et nous cherchons quelqu'un de ces livres, simptes, sans ornement, sans art, qui neus entretiennent de nos ctiagrins, nous laissent totit entiers à notre deuil, et ne prétendent pas, par des amusements, nous disputer à la personne abaente; ainsi l'esprit se repliant sur soi trouve de solennels aspects, des pensées sévères qui repoussent les agréments de l'art, et s'expriment elles-mêmes dans leur âpre beauté. Écoutez Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie. » Il y a dans ces grands mots, dans le rhythme inexorable de ces syllabes longues, dans le prolongement des sons, enUn dans le frémissement du mot qui termine, une énei^ie d'expression et une liaauté incomparable. Toute poésie seraitiaible et petite auprès de cette prose.

L'art pour l'art. — L'art pour l'art : maxime i équivoque dans sa concision sentencieuse. Que ditelle véritablement T Ceci peut-être : l'art n'est au service ni de la r^igion, ni de la morale; il est

moral et religieux parce qull est beau; le moyen d'être parfaitement moral et religieux c'est de n'être pas artiste à demi; et, pour être artiste, il ne suffit pas d'avoir le sens commun. La maxime a raison. — Veut-on dire que, dans un grand nombre d'oeuvres d'art excellentes, l'objet principal est la beauté; que la pensée sert seulement à l'introduireT I^a maxime a raison encore. — Veut-on dire enfin que, dans certains arts, la forme se soutient par elle-même, qu'il y a des successions purement agréables de sons, une aimable harmonie des couleurs, en tant que couleurs, de l'art dans la bouquetière habile et dans le peintre de fleurs, des mouvements gracieux de simples lignes, de l'art dans les arabesques ,et certains pas de la danset Une fois encore la maxime a raison. — Mais si on entendait que toujours la forme est toug que le fond lui nuit, qu'un artiste n'a pas besoin de penser et de sentir, qu'il a besoin de ne pas sentir et de ne pas penser, qu'il se paralyse quand il s'émeut , qu'il se g&le quand il s'entend; alors la maxime est étrange, et elle vaut seulement comme une protestation excessive contre cette école de docteurs et de coeurs sensibles qui, prêchant et faisant couler les larmes, s'imaginent avoir satisfait à l'art.

L'art n'est point l'artifice, il est l'instinct de la nature, ou le relief de la vérité,

il y a des âmes heureusement douées, naturelloment éloquentes et poétiques, chez qui toutes pensées et tous sentiments se tournent en grâce: ins-

cnniPrh.GoO^le

S70 inUDBS EER LE XTIIP SIÈCU.

trameiits ducats qui résooDeDt au plus l^er spnffle. L'aimable munniire tous berce. On écouterait sans an la voix merveilleuse, et on oublie ce qu'elle dit en l'écoutant Gomme ils disent quelquefois, ils chantent, et on sent qu'ils sont pris eux-mêmes à la douceur de leur cirant. Leur maîtresse est la beauté, l'impression dominante qu'ils nous laissent, l'impression de la beauté, qui couvre celle de la vérité. D'autres, esprite austères, convaincus, ne sacriâent qu'à la férité; \]s prétendent qu'elle se monb'e seule, mais aussi dans toute sa force: c'est là la rhétorique de saint Augustin et de Ëossuet ;

Ilja (1) ici un ordre à garder: la B£^:e8Be marche devwl, c(Hnme la maltresse; râoquaioe s'avance après, eoninu la suivante. Elle doit suivre sans être appelée; il faut qu'elle vienne comme d'elle-même, attirée par la grandeur des choses, pour servir d'inter[^ëté à la sagesse qui parle. Daaa le désir qu'il a de gagner les âmes, le prédicateur évangélique ne cherche que les choses et les sentiments. Ce n'est pas, dit saint Augustin, qu'il néglige quelques omemenis de l'élocution, quand il les renconbe en passant, et qu'il les voit comme fleurir devant lui par la force des bonnes pensées qui les poussent, mats aussi n'affecte-t-il pas de s'en trop parer; et tout appareil lui «st bon, pourvu qu'il sait un miroir où Jésus-Christ paraisse en sa vérité, un canal d'où sortent en leur pureté

(I) DoKtiet, germon sur la parole de Dieu. Saint Auguslla, de Dot- Mm tkritmiui. IV.

lu eaux TivBB de son Ëvai^e ; ou, s'il but quelque cboM de plus animé, un interprète fidèle qui a'alt^, ni ne détourne, ni. De mêle, ni n'afTaiblisse sa eainle parole.

ËD foit d'éloquence, on peut croire saint AugusliD et Bossuet; et tout leur art connste à estimer , comme il le faut la vérité. Oémosthènes l'entendait ainsi. Et c'est la poétique d'Eschyle et de Lucrèce qui les fait, en de certains moments, incomparables. Ctiez tous ces hommes, ce sont les choses mêmes et les sentiments qui parlent; et la fierté, l'autorité, la grandeur, la force de ce langage confondent les richesses du langage humain. Ici la vérité et la beauté font corps, paraissent égales, et, frappant d'un même coup notre âme, nous procurent un contentement parfait.

Nous avons maintenu que l'art est par lui-même moral; mais il ne s'en snit pas qu'il puisse indifféi^mment prendre deB sujets immoraux; il n'est pas vrai que Raphaël, illustrant l'Arétin, comme le fit ton disciple, eût valu le Raphaël des Yiei^es. On ne sert pas deux maîtres à la fois, et deux maîtres aussi contraires que le corps et l'esprit. Voyons, lequel vouleï-voDS contenter* L'esprit? C'est un maître difficile et jaloux: livrez-vous aux exercices qu'il aime, recueillee-TOus, méditez l'âme, ses puissances, ses beautés, puis tout plein de ce que vous avez vu, foites-le dire au marbre, à la toile, au son, à la parole. Serviteur de l'art, il vous récompensera comme seul il récompense, il donnera à vos ouvrages la grao-

S7S ÉTUDES SDK LE WtlF SIÈCLE.

deur et la durée. Au contraire, voulez-vous ccntlenler le corps ! Q n'y fout point tant de bçons; parlez4ai crûment , vous aurez bien parlé. Et après, plus crûment encore ; et enfin , conduisez-le à l'oipe. Un jour même il s'y endormira; par une pente fatale on va de Bouclier à Baudouin, de Baudouin à quelque malfaiteur subalterne qui cache sa main. Dans la littérature, c'est d'abord quelque œuvre provocante, délicalâ encore : l'art que le sujet repousse, se sauve dans les détails; puis il quitte ses scrupules, s'énerve et meurt dans des débauches sans nom.

Diderot pensait aiun : il recommande instamment, incessamment aui artistes de prendre (1) des sujets iionnêtes ; il dit (2) quelque part : • Deux qualités essentielles à l'artiste, la morale et la perspective * ; il outre même : a Tout morceau (3) de sculpture ou de peinture doit être l'expression d'une grande maxime, une leçon pour le spectateur. » H se plaint de retrouver partout < ces objets séduisants qui contrarient l'émotion de l'âme par le trouble qu'ils jettent dans les sens » ; il a écrit ceci : a Je ne suis pas (i) un capucin; j'avoue cependant que je sacrifierais volontiers le plaisir de voir de belles nudités, si je pouvais h&ter le moment où la peinture et la sculpture, plus décentes et plus morales, songeraient à concourir avec les autres beaon-arls à inspirer la vertu et à épurer les moeurs. « H maltraite

(I) Eiul mrta peinture. - (!) Peméee délaebées sur la peinture. etc. — (J) JMd. ~ (*) Ibid. '

i.GoogIc

DIDSROT. S7:t

rudement Baudouin ; dans son enthousiasme de llionnéleté, il irait jusqu'à briser telle statue antique dangereuse pour les mœurs; il dit cette belle parole: fc Quelle compensation (!) y a-(-il entre un tableau, une statue, si parfaite qu'on la sappœe et la corruption d'un cœur innocentî s U fait même sa co»fessioD naïve, et on peut l'en croire, du bien comme du mal, qoand il parle de lui :

Pour moi, qui (S) suis au plus attentif sur mes pensées, mes paroles et mes actii»iB, qui aime avec une prèciBion, un scrupule , une pureté vraiment angéliques , qui ne permettrais pas à un de mes soupin, k un de mes regarda de s'égarer; à qui Céladon a légué sa féalité et sa conscience, legs que J'ai encore amélioré par des raffinements dont aucun mystique, soit en amour, soit en religion, ne s'est jamais avisé; jugez combien j'ai dédaigné la tendresse courante [ Je suis un vrai janséniste, et pis encore.

Pourquoi faut-il que, trop souvent dans ses livres, lui l'artiste délicat, lui l'honnête homme, il ail sacrifié aux dieux infâmes!

Sans doute il s'était dit, à l'occasion, qu'il était bon d'humilier la sainteté chrétienne et de relever la nature, qu'il fallait plaire pour être lu, plaire pour faire passer la vérité, qu'à un public licencieux il fallait l'écrivain libre, et qu'on ne risquait pas de l'efEaroucber par certaines peinture»

(1) Salon do M6T, Baudouin. — (]) Lettre t Hllo Volond, M sqit. 17e:.

174 ËniDES sua t£ xviii* siéclb.

de hant goût. Ainsi s'espliquent, un peu partout, dans ses ouvrages, des choses crues qui arrivent à l'improviste, comme à peu près cbez tout ses contemporains. Mais que pour écrire cerlaines pages odieuses, il ait raisonné de sang-froid, je ne l'admettrai jamais. Je le connais bitm : il n'est pas le maitre de son esprit, il sait d'où il part, il ne sait pas où il arrivera; ses idées le mènent; une foi» iancée, son imagination puissante s'éctiauffant sans mesure, enbtntera des monstres. Ce n'est plus lui qui écrit, c'est la fontaisîe effrénée; la sève abondante monte an cerveau et l'enÎTpe.- Que celte ivresse donc, où la nature était complice, qu'an retour de la raison, les pensées meilleures soient son escuse et, s'il est possible, son pardon.

Puisque la maïune : l'art poar l'art, a été ^tée pour taire révolution en littérature, je dirai naïvement les merveilles qu'elle y produirait. Je ne m'olTense point si le principal objet de Rembrandt est la lumière; de Itubeos, la couleur; de Sébastien Bach, les modulations et les accords; souvent de Michel-Ange, la ligné du corps humain, qu'il se plaît à tourmenter, pour en montrer tous les accidents. Lignes, sons, couleiirs, sont éléments inanimés, inintelligents, choses de la nature, éloignées de l'esprit, et qui n'expriment la pensée que par allusion. Hais, dans la langue qui s'écrit et ^nî se parle, poursuivre uniquement, à tout prix. la forme, c'est enlever au mot son rapport direct avec l'âme, le réduire au son, et dégrader la pa-

DIDSROT. S75

role. I.a {larole tieot de bv>p près à l'esprit, et par cette alliance 6U« est trop hMite pour se prêter à (le semblables tours.

J'admire Rabelais en ses bntaisies, sa forme étincelaiite : ce sont jenx d'imagination, jeux de plume, jeux d'enfant ; la langue française, crnome Gai^ntua au berceau, essayait sa viguenr par des exercices prodigieux. Hais Rabelais parle aussi en hiHnme, et aujourd'hui la langue est &ite ; il nous fout, à notre âge, d'autres exercices. Dieu merci! la- grâce est éientelle : elle accompagne lliomme à tous les âges, toujours aimable, quand elle se montre, mais autre pour l'eafant, l'adolescent, l'homme mûr, le vieillard, autre pour la femme et pour l'homme, toujours discrète, bienséante, en son lieu.

Nous proposons ces réflexions aux écrivains qui enteudraieut par la maxime : l'art pour l'art, le style pour le style. Belle chose que l'harmonie, la ligne, la couleur du style dans Racine et dans Féuelon! Essayer de penser, de sentir comme eux, pour parler comme eux, louable entreprise; mais cette beauté est attachée à la pensée, fait corps avec elle, et il n'y a pas de procédé si délicat, de main si légère, qui puisse détacher du fond la forme, pour l'appliquer ensuite où il lui plaira. Prétendre ne parler qu'en images, lorsque l'ihiage n'est pas la splendeur des choses, lorsqu'au lieu d'illuminer la pensée, elle éblouit, c'est manquer de respect à la vérité, et trahir l'art.

276 ETUDES SUB LE XTIIf SIÈCLE.

Et c'est le trahir encore que de substituer à la grâce libre des monvements que le sentiment donne au style, les mouvements bizarres que le goût novateur affectionne, on les agréments flétris de la période académique.

n'est pas permis, quand on parie d'brt, de mentionner ces tristes personnages qui, décidés à foire de l'etTet, mais n'ayant pas reçu le don des images neuves et fortes, s'en vont ramassant les images usées, rebut des gens de goût, et drapent Sèremenl im sot dans des haillons de poupre.

Betmté. — En dé&nitive, qu'est-ce que la beauté! La puissance ; la beauté inânie, la puissance infinie; la beauté limitée, la puissance limitée ; t>eauté physique, intellectuelle et morale : puissance physique, intellectuelle et morale ; beauté d'un orage, d'un incendie, d'un champ de nioisson, puissance qui produit ou détruit; beauté d'un système scientifique, d'une œuvre poétique, puissance de l'esprit qui retrouve l'unité de la création ou crée à son tour; beauté de l'âme , puissance des grandes passions révoltées, ou force de l'âme humaine qui se possède et s'élève au-dessus d'elle-même, virhts, force, comme disaient les anciens. Quand la puissance parait dans son infinité, c'est le sublime; quand elle se limite, et dans cette limite, se meut librement, quand elle prend une forme, s'applique à une œuvre et qu'elle éclate sous cette forme, dans cette œuvre, c'est le beau. La mer, les montagnes, l'éruption d'un volcan, une tempête , le <pt'U mourût du vieil Horace , le qui

te l'a dit il'Herniione, le mot d'Auguste à Cinna, le cri d'Achille , sont sublimes : ce sout les forces de la nature et de l'&uie mises à nu dans leur suprême énergie; l'homme est l>eau, aussiie lion, l'aigle, la rose, le fleuve , la prairie , belles tant de conceptions) de tant d'artistes, la sagesse aussi et la vertu, la puissance réglée et féconde , en un mot, ta vie.

Le sentiment de la forme n'est autre chose que le sentiment de la vie. La ligne, dans ses inflexions, en exprime tous les accidents : elle est rapide on lente, dégagée ou embarrassée, régulière ou in-égulière, paisible ou tourmentée , simple ou capricieuse , humble ou fière ; les diverses lignes se nouent avec force ou avec grâce , finement ou grossièrement ; et dans cet artifice d'un beau corps on voit la vie à l'oeuvre , on sent l'invisible puissance qui se meut librement dans la matière, une éueif;ie qui se développe hardiment , et marche sans obstacle , une raison harmonieuse qui met tout en sa place, comme dans un corps ditForme on sent une puissance empêchée , une énei^e arrêtée que la matière surmonté , et comme une raison obscurcie. L'altitude, le geste, la physionomie mettent en jeu la perfection d'un corps , ils ne la font pas. Les mouvements du corps humain traduisent les mouvements de l'âme humaine ; mais, avant d'être passionnée, la forme a son excellence propre , ' son essentielle beauté : la ligne traduit une autre âme , la force souveraine , la souveraine intelligence qui lui a donné l'existence , a commandé à h mahèrc informe de se ranger dans

378 ÉTUDES SUK LB IVIll' SIÈCIS.

cette noble harmonie. Ce principe anime tous les êtres animés , vit dans loos les êtres vivants , ici obscur, là éclatant , offusqué par la matière ou rayonnant à travers ses ombres, partout présent et sensible dans la variété innombrable des formes, il se Jone un matin dans la véronique des champs; il inédite l'ouvrage de plusieurs siècles, un chêne ; il travaille avec un art infini le scarabée sous l'herbe, l'oiseaumouche dans le feuillage; il ébauche l'éléphant, la baleine gigantesque , et s'égare dans les formes tan~ tastjques qui peuplent le fond des mers. Frêles créatures qui pu-tagez avec nous l'existence, et avec nous habitez le monde, l'artiste ne vous méprise pas; il vous ménage, humble fleur qui bordes le chemin , pauvre oiseau que lui envoie le froid ou la tempête; il respecte en vous la vie, la force secrète qui le soutient lui-même quelques instants, le puissant principe qui, tour à tour, appelle à la lumière et replonge dam la nuit les magiques légions des formes, et perpétue l'enchantement de l'univers. Diderot, dans un moment d'enthousiasme , ravi par la beauté de la nature, s'écrie : * Vous, mon ami, qui connaissez (1) si bien l'enthousiasme et son ivresse, dites- moi quelle est la main qui s'était placée sur mon cœur? * Cette main, il la sent, il l'adore; qu'il ose donc la nommer.

GoûL — On a vu plus haut que, pour Diderot, il y a un bon et un mauvais goût.

(OSaloodenm.Venwt.

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DIDBBOT. 179

Qu'est-ce donc (I) que legoûtl Une bcilité acquise par des expériences réitéiées, à saisir le vrai ou le bon avec la circooslanee qui le rend beau, et d'en être promptement et vivement touché. Toub disent que le goAt est antérieur à toutes les règlett, peu savent le pourquoi. Le goût, le bon goût, est aussi vieux que le monde, l'homme et la vertu , les siècles ne t'ont que perfecUonnë.

L'école de goût où il enverrait le critique, est celle où on apprendrait à Toir le bien et à fermer les yeux sur le mal; il adresse cette leçon au critique dédaigneux : < Tu remues (S) le sable d'uu fleuve qui roule des paillettes d'or, et tu reviens les raains pleines de sable, et lu laisses les paillettes; B enfin il le corrige par cette rude apostrophe : « h& sotte occupation que celle de nous empêcher sans cesse de prendre du plaisir, ou de nous faire rougir de celui que nous avons pris ; c'est celle' du criti(|ue. * Quant à lui, il est bon, il ne demande qu'à louer, il tâche de ne pas apercevoir les méchantes oeuvres ; mais s'il les aperçoit, blessé au vif, il entend au dedans de lui son goût (3) brutal qui crie: hors du salon 1 hors du salon ! Exaspéré par les mauvais peintres , il invente pour leurs parents et pour leurs maîtres un nouveau supplice : ■ S'il y a [i] une autre vie, ils

(I) Pensées détachées gjf la pelntore, elc., du goût. - [1) Ibid. j delacrUlque. — (3)Sa]Dn de 1TS5) Bcuchei. — (4)Saloi] de IT6T1 HlUet Franctoqae.

vin ÉTUDES SUK LB XVirr 81ÉCLB.

y seront cerlainement châtiés pour cela; ils y seront oondaniDés i voir ces tableaux, à les r^arder sans cesse et à les trouver de plus en plus mauvais. • Le voici tout entier dans cette page :

Pour moi, qui ne retiens (1] d'une composition musicale qu'un ])e3U passai, qu'un trait de chant ou d'harmonie qui m'a ^1 hiBsonner; d'un ouvrage de littérature, qu'une belle idée, grande, noble, profonde, tendre, fine, délicate ou forte et sublime, selon le genre et le sujet; d'un orateur, qu'un beau mouvement; d'un historien, qu'un ^t que je ne réciterais pas sans que mes yeux s'humectent et que ma voix s'entrecoupe; et qui oublie tout le reste, parce que je cherche moins des exemples à éviter que des modëlesà suivre; parce que je jouis plus d'une belle ligne que je ne suis dégoûté par deux mauvaises pages; que je ne lis que pour m'amuser ou m'instruire; que je rapporte tout à la perfection de mon cœur et de mon esprit; et que, soit que je parle, réfléchisse, lise, écrive ou agisse, mon but unique est de devenir meilleur...

Et (S) dans un autre endroit :

Taime à louer ; je suis heureux quand j'admire. Je ne demandais pas mieux que d'être heureux et d'admirer.

Voltaire et Diderot sont les deux critiques du siècle:

(0 Salon de l1«T,lePrlDoe. — (l]GrimiD, I7&9,ii, Ml.

QIDBKOT. i8l

Us se partissent le.^^nd goûl, mais ils ont chacuit un côté du goût. L'instinct de Voltaire est blessé de loute laideur, l'instinct de Diderot charmé dé toute beauté; l'un est l'ironie, l'aulre l'enthousiasme. U va sans dire que Diderot sait bl&mer et Voltaire louer eu mdtre; mais nature les fit pour une autre Œuvre, qu'ils font plus volontiers et en perfection. Diderot avait le sentiment de celte différence, quand il disait : ■ j^me les flinatiques » , et qu'il appelait V<dtaire • le grand renverseur de piédestaux. ■

Il ne faut trop se fier, pour le jugement particulier, ni à Tun lil à l'autre. Montesquieu, peu content de l'opinion de Voltaire sur l'Esprit des lots, écrivait (1) à l'abbé de tioasco : « Quant à Voltaire, il a trop d'esprit pour ra'entendre : tous les livres qu'il lit, il les fait, après quoi il approuve ou critique ce qu'il a lait. ■ Diderot (2) dit un jour, en louant beaucoup un manuscrit qu'on lui avait confié : « Que ce qu'il y avait surtout de beau dans cet ouvrage était ce qui n'y était point, mais qu'il dirait à l'auteur d'y metb-e la première (ois qu'il le verrait ■

S'il trouvait une chose belle, rien ne l'empêchait de la trouver belle; son goût dominait ses préventions. Lui, si peu chrétien, il osait, en plein dixhuitième siècle, approuver hautement le chois des sujets chrétiens, et réfutait avec hauteur la préten-

{1} nâT. LèllreeT. — UJGrloim, ivi, ItT.

i:,in-,. i.GooyIe

ta fcrUbBS StlH LB XTIII* BI&CLti>

tioD de Webb, que les sujets (1) tirés des livres saiols 6u du martyrologe ne peuveot jamais fournir nn beau tableau. S'il ne comprenait pas toute l'architectare chrétienne, il la louait du moins d'étendre (t) l'espace au dedans par la hanteur de ses voûtes et la légèreté de ses colonnes. Enfin, il écrivail3 dans sa candenr t

Ces al)BurdeB n^risteB{3) ne connaisseal pas l'effet des cérémonies eïttrieures sur le peuple; ils n'ont jamais vu notre adoration sur la croix au vendredi-saint, l'enthousiasme de la multitude à la procrasiou de la Fëte>l)ieu, enthouHasme qui me gagne moi-même quelquefois. Je n'ai jamais vu celte longue file de prêtres en habits sacerdotaux> ces jeunt» acolytes vêtus de ieura aubes blanches, ceints de leurs larges ceintures bleues, et jetant des fleurs devant le Saint^erement, cette foule qui les précède et qui lea suit dans un silence religieux, tant d'hommes le front prosterné contre la terre ; je n'ai jamais entendu ce diant grave et pathétique donné par les prêtres et répondu affectueusement par une infinité de voix d'bommee, de femmes, déjeunes fiUes et d'enfants, sans que mes entmilles ne s'en soient émues, n'en aient tressailli et que Im larmes ne m'en soient venues aux yeux. Il y a là-dedans je ne sais quoi de grand, de somtwe, de solenael, de mélancolique.

A tout prendre, il aime (4) mieux une chose

(1) SaloQde iT6T,Bd. — (!) Essai aurla peinture, eh. ti.- (3) Salon de 176&. L'Eplcié. — (() niH, Bachelier. — Doyen. — 1765, Greuie.

h.Gotjgle

hideuse qu'une petite chose, l'extravagant que le plat, comme en morale, devant la bassesse, il ne hait pas les grands crimes. La correction n'est pas tout l'art à ses yeux. « Maudit maître (l) à écrire, n'écrira^^tu jamais une ligne qui réponde k la beauté de ton écriture? » Mais, quand il a frappé ces cerveaux vides, il se retourne contre les artistes intempérants, et châtie, partout où il le trouve, le foux goût. D'abord la manière: « Elle est plus insupportable (2) à l'homme de goût que la laideur, car la laideur est naturelle, et n'annonce par elle-même aucune prétention, aucun ridicule, aucun travail d'esprit. Elle est dans les beaux-arts ce que l'hypo* crisie est dans les mœurs. * Puis l'amour du strapassé, le mépris du simple et de la mesure, le goût des enfants qui aiment (3) tout ce qui brille, et préfèrent la Barbe^Bleue à Virgile, Richard sans Peur à Tacite. On quitte ses Salons, enUiousiaste de la simplicité dans l'art, il vous tait aimer, d'une nouvelle [flssion, la sculpture antique, Virgile, Poussin, Raphaël, n faut plaindre ceux qui n'auraient pas profité près de lui; ils méritent le jugement de notre critique sur ce peintre qui revenait d'Italie tel qu'il était parti de France, avec le goût de Boucher. « Mauvais sjmptôme I il a (i) conversé avec les apôtres, et il ne s'est pas converti. » On disputera sur le goût, on ne dira pa.é plus ingénieusement que ceci :

(1) ITCT, Lagrenée. - (!) neî, de ki manière. - (3) nCT, Robett. — (4) nei, Toravnl.

aS4 ftTODBS SOI IS XVIII* SitCLB.

La natun [I) nous départit à tous une multitude de petits cartons sur lesquels elle a traoé le profil de la vérité. Là découpure belle, Ti|:oureu8e et juste, aérait celle qui BuiTT&it le trait délié dans tous ses points, et qui le diviserait en deui^ La découpure de lliomnie d'un grand sens et d'un grwid goût «n approche le plus. Celle de l'enthousiaste, de l'homme sensible, de l'esprit chaud, promptj violent, mal inlentioDné, jaloux, blesse le trait.

L'artiste. — Diderot nous a teit connaître l'art, il va nous foire connaître l'artiste. Point d'artiste sans enthousiasme de l'art: a Ne Bt-on (î) que des épingles il fout être enthousiaste de son métier pour y exceller. ■ L'entiiousiasme ne suffit pas : ■ H est écrit ni' faciès invita Jlfinertâ. On ne viole guère (3) d'autres femmes; mais Minerve point — H foui ta verve, l'idéal, le feu sacré, le tison de Prométbée, le démon, l'inspiration, ce qui vient de nature et que les maîtres, que l'étude ne donnenlpoint — Et qu'est-ce donc que l'irispirationTL'artde lever un pan du voile, et démon-" trer aux hommes un coin ignoré, ou plutôt oublié, du monde qu'ils habitent, a Et le sentiment qui pousse l'artiste ? L'amour désintéressé de l'idéal, s Au moment {i) où l'artiste pense à l'argent, il perd le sentiment du beau. On verserait des sacs d'or aux pieds du génie, qu'on n'en obtiendrait rien, parce que l'or

(i;nei,LBgrenée.-{3)GriiIiiD,ITTI,vii,3&3.- (3) 1765, Bachelier. — FalraneL -~ 1761, le Prince, —{i) Pensées détachées, etc., de la beauté. — 1765, fCu Carie Vaoloo.

n'est pas sa véritable récom|ienso. Réduisez-le à dormir dans uo grenier, sur un grabat, ne lui laissez que de l'eau à birire et des croûtes à ronger; vous l'irriterez, mais ne l'éteindrez pas. Le génie travaille en enrageant et mourant de faim. » C'était un artiste à sa façon, ce serrurier qui avait femme et enfants, qui n'avait ni vêtement ni pain à leur donner, et qu'on ne put îamais résoudre, à quelque prix que ce fût, à faire une mauvaise gâche. Il ne faut pas non plue travailler pour obtenir l'approbation iacertaine des bommes; « il faut (1) travailler pour soi; et tout homme qui ne se paie pias par ses mains, en recueiUanl dai)$ son cabinet, par l'ivresse, par l'enthousiasme du métier, la meilleure partie de sa récompense, ferait fori bien de demeurer en repos. * Il a raison; le véritable artiste veut se contenter lui-même^ el se contente difficilement. Il l'a dépeint d'riûe manière charmante dans ces lignes auxquelles Poussin aurai! souri :

Méfiez-vous (2) de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit, et qui le sèment à tout propos. Ils n'ont pas le démon. Ils ne sont pas tristes, sombres, mélancoliques et muets. Ils ne sont jamais ni gauches, ni bétes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin, jasent et babillent tant que lejourdiue. Le soleil couché, ils fourrent leur tête sous

(1) Sslon de 1165, DMportttnei-eu. —(î) Salon de nas. teu Carie

386 ÊTtDES sUn Ls xviir* sifeafi.

l'aile et les voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solilaiie, sauvage, inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence bod chant, fait retentir le bocage, et rompt mélodieugement le silence et les téDèbrês de la nuit. D

Il nous a dit comment il s'y prenait pour juger :

Voici ma règle {*) : le m'arrête devant un morceau de peinture; si la première Bensation que j'en reçois va ton* Jours en s'affaiblissant, je le laisse; si au contraire, plus je le regarde, plus il me captive, si je n« le quitte qu'à regret, s'il me rappelle quand je l'ai quitté, je le prends.

On te reconnaîtra, je l'opère, sans peine : ce qu'il y a de large, d'élevé, de profond, de délicat dans la critique artistique de notre temps, et, dans nos mœurs, de sympathie pour ces rares natures d'arlis* tes, nous vient de Diderot. 11 ne nous a pas appris à mépriser : cela n'était point nécessaire ; il nous a appris à admirer : avec lui on sort à la fois de l'admiration plate et des dédains impertinents. 11 est par excellence de cette petite église invisible d'élus, dont il parle, il y attire les esprits curieux des belles choses, et ceux-ci en attirent d'autres à leur tour ; ainsi, de proche en proche, le culte de l'art e'é-

(i>GtliBm,l1TI,TU,3&3

Nous avons cité de nombreus ouvn^es de Diderot ; l'Interprétation de la nature, les Pensées phUosophiquei, les Pensées sur la matière et le mouvement, l'Entretien d'un philosophe avec la maréchale de Broglie, la Lettre sur les aveugles, la Correspondance avec mademoiselle Yoland et avec Falconet, les admirable» S(Uons, avec les autres ouvrages qui s'j rattachent, Lettre mr les sourds et muets. Paradoxe sur le comédien, qu'il faut lire et relire ; mais, on le sait, le fécond Diderot n'est pas là tout entier ; il a écrit sur toutes sortes d'objets : dans l'Encyclopédie, des articles savants, sensés, ingénieux qu'il est bon de lire, en tenant un compte attentif du temps et du lieu où ils oat paru, se gardant bien de prendre l'auteur à la lettre dans les sujets épineux; VEtUretien d'un père (du père de Diderot) avec ses enfants, 'sur la question s'il est permis de violer la loi : sage discussion morale, où règne trop«ouvenl l'ordre sowrd; les Maximes de politique Urées de Sénèque et de Tacite, code du despotisme, à l'usage des peuples, avec la concision imitée des deux auteurs latins ; et, quand le libraire Berlon se fut permis de corriger les derniers volumes de l'Encyclopédie, la lettre qu'il lui adressa, chef-d'œuvre de colère, sauvée de la tentation des gros mots.

Il a même composé une poéUque pour le Ihéâtre, ou je recueille cette juste remarque, que chaque artisan de poétique la fait à son usage, conforme à son lalent. A quoi notre pliilosophi: n'a pas manqué : facilement pris d'attendrissement et d'enthousiasme, il . a donné là une sorte d'introductioa au drame lar- I moyant et déclamant. Par bonheur, il a fait mieux que ces pièces, fort goûtées du reste de son temps : l'artiste indiscipliné, mal à l'aise dans le cadre régulier d'un drame, a écrit l'éblouissante fantaisie. Le Neveu de Rameaa, L'histoire de madame de la Pommerage, la touchante aventure : Ceci n'est pas un ' eonle, et te reste, qu'on saura bien retrouver.

C'était à lui qu'il convenait d'écrire sur les fem- ' mes, non à Thomas, qui avait des qualités pour d'autres sujets. Aussi, quand parut l'essai de Thomas^ Diderot le jugea, et écrivit d'entrain quelques pages très-brillantes. Citons au moins quelques Ugaes :

Jamais un homme ne s'est assis, à Delphes, sur le sacré i trépied; le lAle de pythie ne convient qu'à une femme. II n'y a qu'une tête de femme qui puisse s'exalter au point de pressentir sérieusement l'approche d'un dieu, de se ! tourmenter, de s'écheveter, d'écumer, de s'écrier : « Je le ' sens, je le sens, le voilà, le dieu ! » et d'en trouver le vrai | discours. Va solitaire, brûlant dans ses idées ainsi que dans ses expressions , disait aux hérésiarques de sou I temps: a Adressez- vous aux femmes: Celles reçoireul » promptement , parce qu'eUes sont ignorantes; elles » répandent avec facilité, parce qu'elles sont légères;

» elles retiennent longtemps, parce qu'elles wnt têtues. » — Le quiétieme est l'hypocrieie de l'bomme pervers et La vraie religion de la f^nme tendre. H y eut cependant un homme d'une honnêteté de caractère et d'une simplicité de mœurs si rares, qu'une femme aimable put, sans conséquence, s'oublier à câté de lui, et s'épancher en dieu; maiBc«t homme fut le seul ;et il s'appelait Fénelon. C'est une fenune qui se promenait dans tes rues d'Alexandrie, les pieds nus, la iôte échevelée, une hHvhe dans une main, une aiguière dans l'aubre, et qui disait: « Je veux brûler » le ciel avec cette torche et éteindre l'enfer avec cette a eau, afin que l'homme n'aime son Dieu que pour lui- » même. » Ce rôle ne va qu'à une femme.

L'exemple d'une seule en entraîne une multitude. 11 n'y a que la première qui soit criminelle; If» autres sont malades. femmes, vous êtes des enfonts bien extraordinaires'

Quand on écrit des femmes, il faut tremper sa plume dans l'arc-en-cjel, et jeter sur sa ligne la poussière des ailes du papillon. Comme le petit chien du pèlerin, à chaque fois qu'on secoue sa patte, il faut qu'il en tombe des perles, et il n'en tombe point de celles de M. Thomas.

Faute de réflexion et de principes, rien ne pénètre jusqu'à une certaine profondeur de conviction dans l'entendement des femmes; les idées de justice, de vertu, de vice, de bonté, de méchanceté, nagent à la superficie de leur àme, elles ont conservé l'amour-propre et l'intérêt personnel avec toute l'énei^ie de nature ; plus civilisées que nous en dehors, elles sont restées de vraies

3'JO ÉTUDES SUR LE XViri' SIÈCLE.

sauvages eu dedans, toutes machiavélistea du plus au moins; où il y « un mur d'airahi pour nous, il n'y a souvent qu'une toile d'araigaée pour elles.

Tandis que nous lisons dans les livres, les femmes lisent dans le grand livre dn monde ; ausei leur igaorance tee dispose-t-elle à recevoir promptement la vérité quand on la leur montre. Aticune autorité ae les a subjuguées. Au lieu que la vérité trouve à l'entrée de nos crânes un Platon, un Aristote, un Épicure, un Zenon en seotinriles et annës de piques pour la repousser. Elles sont rarement systématiques, toujours à la dictée du moment.

Thomas ne dit pas un mot du commerce des femmes pour un bomme de lettres; et c'est un ingrat. L'âme des femmes n'étant pas plus honnête que la nfttre, mais la décence ne leur permettant pas de s'expliquer avec notre franchise, elles se sont fait un ramage délicat', à l'aide duquel on dit honuëtement tout ce qu'on veut, quand <m a été sifflé dans leur volière. — Elles nous accoutument encore à mettre de l'aj^ment et de la clarté dans les matières les plus sèches et les plus épineuses. On leur adresse sans cesse la parole, on veut en être écouté, on craint de les fatigua ou de les ennuyer, et l'on prend une facilité particulière de s'exprimer qui passe de la conversation dans le style. Quand elles (Hit du génie, je leur en crois l'empreinte plus originale qu'en nous.

Le fond de sa nature étail l'entliousiasmc. Mcister

l'a bien conou. ■ Il semble que l'enthousiasme tût devenu la manière d'être la plus naturelle de sa voix, de son ftme, de tons (l) ses traits, Il n'était vraiment Diderot, il n'était vraiment lui que lorsque sa pmsée l'avait transporté hors de lui*même — Qnand je me rappelle le Bouvenir de M. Diderot, l'immense variété de sts idées> l'étonnante multiplicité de ses connaiisanœs, l'élan rapide, la chaleur, le tumulte im|)étueux de son imagination, tout le charme et tout le désordre de ses entretiens, j'ose comparer son âme à la nature, telle qu'il la voyait lui<même, riche, fertile, almndante en germes de toute espèce, douce et sauvage, simple et majestueuse, bonne et sublime, mais sans aucun principe dominant, sans maître et sans Dieu. >

Il avait des vues sur tous les objets; on ne pouvait toucher cet esprit toujours fermentant, sans en faire jaillir une flamme; et ce n'étaient pas des saillies isolées, de simples vivacités, mais l'égalité d'une raison puissante qui se portait promptemeni au centre des choses, et de là les illuminait.

On reconnaissait sa main dans un grand nombre de pages les plus fortes du Syitéme de la wUure, de l'Esprit et de l'flfatoire philofophique des Deux-Indes. Lors du soulèvement contre le Système de la nature, il fut très-inquiet, il se tînt à Langrea, prêt à passer la frontière. Paraissait-il un livre hardi, comme le

(1) HélaDgea. — Grimm, 1786. xiii, S02, etc.

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