LE PASSAGE DU GUE, PAR JULES DUPRE
[Collection A- M. Moreau-'Nclcilon.)
Ribot, qui va de Chardin à Velazquez et à Ribera ; Boulard, évoluent dans les demi-ténèbres où se complaisent aussi d'anciens élèves de la Villa Médicis, Hébert, Sellier, Henner, Falguière : écœurés par les fadeurs néo-grecques de Hamon, de Gérôme, et préoccupés de l'au delà, ils demandent à l'ombre de prêter la magie de son entouraux apparitions qu'éclaire le rayon qui tremble. Au nom de l'idéal outragé, protestent et réagissent encore le franciscain Gaillard, Paul Baudry, Elie Delaunay, portraitiste hors de pair, Gustave Moreau et Puvis de Chavannes. Admettre avecAry Renan comme règles de l'esthétique de Moreau le principe de la « belle inertie» et celui de la « richesse nécessaire » équivaut à
reconnaître chez lui la survivance de la double et parallèle dévotion à Ingres et à Delacroix. L'Orient et la Bible ont sollicité Moreau; mais le domaine est trop étroit pour son imagination, hantée de littérature, pour son goût, obsédé de ressouvenirs, qui aspire au luxe des mises en scène féeriques et des figurations opulentes : alors Gustave Moreau peint le drame antique et ses fatalités [Médée et Jason), les légendes du roman olympien, les colères des dieux et leurs amours {\' 'Enlèvement de Déj'anire); alors il donne des fables de la Fontaine ce commentaire a l'aquarelle qui est comme « le résumé de sa poésie et la clef de son symbolisme ». L'idéal de Puvis de Chavannes s'incarne en épisodes d'humanité élevés à la généralisation [Ludus pro patriâ). La communauté de vues avec Chassériau est si indéniable, que l'on trouve, textuellement répété presque, dans le Travail de Puvis (Musée d'Amiens, i8C)3), le groupe des forgerons qui appartient à la composition de la Guerre de Chassériau (ancienne Cour des Comptes, 1848). Puvis de Chavannes ramène la décoration italianisante de Baudry au sens de l'humanité et à l'observance du rationalisme technique; il la veut parallèle à la vérité et à la vie, sous les pâleurs appropriées de la fresque; il convoite pour elle l'enveloppe aérienne, dans le but de la mieux incorporer à l'architecture ambiante; il donne au paysage une importance grandissante qui lui permet de situer l'invention et d'accuser les liens qui unissent l'être à la nature. Quand les disciples directs ou inavoués d'Edouard Manet — Roll, Gervex, Duez, Butin, Bastien-Lepage, — proposeront comme fin à leur art la figuration du milieu social, ils se rencontreront avec les élèves de Lecoq de Boisbaudran , l'éducateur sans second qui a formé les talents les plus personnels, les plus originaux de ce temps. On ne pouvait désirer pour sa mémoire un plus éclatant hommage que le rapprochement des ouvrages où Guillaume Régamey se classe parmi l'élite des peintres militaires, où Alphonse Legros, parti de la réalité, arrive au style, où Fantin-Latour, intime et profond, s'égale aux sublimes auteurs des tableaux corporatifs qui sont l'orgueil de l'école hollandaise. Fort d'une originalité qui partout s'impose, Fantin cultive tous les genres, montre un cénacle de poètes, ou bien évoque les mythes éplorés et radieux de Berlioz et de Wagner. En dehors de lui, de Régamey et de Legros, l'enseignement de Lecoq de Boisbaudran prouvait encore sa vertu bienfaisante chez Cazin — la version modernisée du Départ de Judith déborde d'émotion recueillie et intense, — chez Jules
Chéret, arrière-neveu de Watteau et de Fragonard, chez Lhermitte, chez Roty... Quelque vanité nous venait enfin à voir, au déclin du siècle, le génie de Carrière, de Besnard, rayonner et aller sans cesse s'affirmant avec plus d'autorité, en dépit de l'injure, rançon fatale de l'originalité; à défaut des décorations par où s'est si grandement illustré Besnard, le Portrait de M'"' T^oger-J ourdain était remontré ; l'opposition voulue entre les lumières artificielle et lunaire lui avait attiré, naguère.