‹ Etudes sur lécole FrançaiseChapitre 8 sur 42 · BRACQUEMOND SCULP · texte numérisé non relu

BRACQUEMOND SCULP

PORTRAIT DE F'EMMh:

Gazette des Beaux-Arts.

!mp , A , Salmon , Paris .

Ingres del.

MADAME INGRES NEE CHAI'ELLE (Musée de Montaiibail,)

GAZETTE DES BEAUX-ARTS

Inip. H. Dh Banos.

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appris à connaître maint artiste provincial ; elle a prouvé que les annales de l'école française étaient impossibles à établir sans le recours à des musées trop peu connus, trop peu visités, qui seuls permettent de suivre

POKIRAII Dh M VIGhh-LEBRUN. PAR DAVID {Musée de 1{ouen. )

l'enchaînement de la tradition dans notre pays. Car les chefs-d'œuvre, pour consacrés qu'ils soient, ne renseignent pas toujours sur les filiations et les tendances, tandis qu'il y a beaucoup à espérer de la révélation d'une œuvre oubliée, d'un artiste obscur. Parmi ces calomniés,

pareils aux poètes maudits dont a parlé Verlaine, combien d'ailleurs sont appelés à triompher définitivement devant la postérité! Leur tort

LE VŒU DE LOUIS Xlll, PAR INGRES

{CalheJrale de Montaiihun.)

fut peut-être de devancer leur époque, d'employer des modes d'expression inusités; mais l'originalité n'effraie qu'à l'instant où elle se produit; c'est affaire de temps de s'y accoutumer; l'envisage-t-on avec quelque

recul, les plus timorés sont les premiers à sourire de l'épouvante d'antan. Aussi l'ambition est-elle venue de restituer aux hommes et aux œuvres la place que l'ignorance ou le dédain leur avait refusée en dépit du mérite et de l'équité. Et, à poursuivre cette réhabilitation, il semble

ROGER DELIVRANT ANGELIQUE. PAR INGRES [Musée Je Monijuhjn.)

que l'on ait annexé à l'école française des fiefs ignorés et avivé son prestige de l'éclat rajeunissant des gloires méconnues.

La voie à adopter pour y parvenir était de s'élever à l'indépendance, à l'impartialité, de ne point limiter la recherche à un ordre de manifestations déterminé, mais d'accueillir toutes celles qui pouvaient apporter des lumières utiles sur les fluctuations du goût et l'orientation de la

tradition au xix" siècle. En effet, pas plus que la nature, l'esthétique ne procède par bonds et ne se modifie brusquement; les soi-disant révolutions, objet de tant de polémiques et de tant d'effrois, sont, d'ordinaire, de normales « évolutions », lentement préparées et qui s'accomplissent à leur heure; elles ne surprennent que parce que notre perspicacité en défaut a ignoré les signes qui les annonçaient.

11 appartient aux expositions rétrospectives de découvrir les anneaux inaperçus de la chaîne, de montrer comment tout se lie, tout se tient — et tout s'explique. Les ouvrages qu'elles groupent doivent être, avant tout, symptomatiques d'un mouvement, représentatifs de ses tendances et de ses effets, ou bien encore projeter des lueurs précises sur un tournant d'histoire. Qu'on ne redoute point leur diversité, seulement apparente : ils dégagent les traits différentiels particuliers à la race. Qu'on ne censure pas à l'excès ce besoin de changement : il dérive de notre instabilité foncière. Le ressort que le génie français montre à se renouveler est la condition même de son existence, le plus éloquent témoignage de sa vitalité. L'abondance, dont on lui fait gloire, tient à ce que, loin de s'immobiliser, il sait être infidèle à un champ d'inspiration dès que la sève s'en appauvrit, puis à ce qu'il s'assouplit et se varie, toujours plus ardent à s'émanciper à mesure qu'il se délie des entraves...

Après avoir défini l'économie de la seconde Centennale, demandonslui, non point les éléments d'un tableau complet de l'art français — elle serait impuissante à les fournir — mais plus modestement une contribution à l'histoire de l'école moderne. Dans quelle limite une telle exposition a-t-elle influé sur l'état de nos connaissances et le sens de nos jugements? Quels aperçus nouveaux a-t-elle pu ouvrir? Quelles acquisitions lui doit-on ? Quelles opinions a-t-elle confirmées, modifiées ou réformées ? La réponse à ces questions constitue le but de notre examen et en fixe les bornes.

Plus le temps fuit, plus il s'avère que nous avons une conscience tardive des évolutions de l'art et que leur origine se place à une date bien antérieure à celle communément fixée. Une suite de LXVl estampes de Piranèse, parue en 1769, renferme tous les éléments constitutifs du style du premier Empire. En 1776, dans une statue d'un réalisme implacable, Pigalle représente Voltaire nu, tout comme feront, sous Napoléon 1", Dejoux pour Desaix et Milhomme pour Hoche. La

LA GRECE EXPIRANTE SUR LES RUINES DE MlSSOLONGHl

{Musée de Bordeaux. )

gloire de David se confond avec celle de Vien '. Exécuté à Rome en 178C1, VUgolin de David certifie la rupture, dès à présent accomplie, avec le maniérisme affadi des décadents; une volonté d'expression forte s'y manifeste; le régénérateur n'hésite pas; délibérément il renoue avec Poussin, « père et chef de l'école française ». Qu'est le Moderne? « La sensation, l'intuition du contemporain, du spectacle qui vous coudoie, dans lequel vous sentez frémir vos passions et quelque chose de vous. » Ainsi répondent les Concourt, et tel il apparaît dans le palpitant Combat Je Nazareth, qui valut le prix à Gros, lors du concours ouvert en l'an IX de la République. Le romantisme (créé de toutes pièces sous la Restauration, à ce que l'on rapportait!) reprend l'illustration de l'Histoire telle que la concevaient Choffard, Brenet, Lemonnyer et Revoil ^. Corot s'affilie étroitement à Joseph Vernet et à Hubert Robert; la gravité inattendue que le clair-obscuriste Cranet apporte à traiter les sujets familiers désigne en lui le précurseur des peintres du peuple ; entre Ingres et Delacroix, d'une part, et, de l'autre, Puvis de Chavannes et Custave Moreau, Théodore Chassériau forme la transition nécessaire ; Courbet, épris de claire lumière et de scènes ensoleillées [Les Cribleuses de blé, Bonjour Monsieur Courbet!), prépare Manet et Monet ; Daubigny conduit l'école de ]83o à l'impressionnisme...

Actions et réactions s'opposent, se succèdent, se balancent ; parallèlement, l'atavisme influe, et sa loi s'exerce, évidente ou secrète. Dans le xix' siècle, le xviir, à toute minute, se retrouve. Aussi fallait-il se garder d'ouvrir l'enquête au premier janvier 1801, mais remonter au delà pour marquer les points d'attache. Le charme d'antan s'évoque pimpant sous les pinceaux de M Vigée-Lebrun, corrompu sous ceux de Greuze; il

1 . Le 9 brumaire an IX les élèves de Vien s'assemblent pour fêter solennellement le ci citoyen Vien »; une harangue est prononcée, dont le texte nous e;t parvenu; elle établit à quel point la destinée du maître et celle du disciple sont intimement mêlées : « Vien fut le maître de David ; David « fut notre maître: notre gloire est à David; la gloire de David est à Vien. Illustre vieillard, que « ta longue carrière a été glorieusemînt remplie ! Tes derniers jours sont aussi beaux que ceux où ton (I génie, à son lever, luttait contre le mauvais goût... David, ton élève (les Grecs eussent dit ton fils), « tenant avec une vigueur nouvelle le flambeau que tu lui as remis, distribue une lumière de plus en Il plus éclatante ! »

2. En ce qui concerne le retour au moyen âge et la curiosité des civilisations étrangères et de l'Histoire, il y a eu moin; innovation que reprise ou poursuite de l'oeuvre des illustrateurs du xviii' siècle. Dans le panégyrique de lu Maison de Bourbon par Désormeaux (Paris, MDCCLXXll) un cul-de-lampe de Choffard représente le transfert à la Sainte-Chapelle des reliques du roi pieux, et sur une bannière se lit en caractères gothiques : « Sainct Loys ». Si la date de la mort de Brenet (1792) interdisait d'emprunter au musée de Dunkerque l'esquisse de la MorI de Duguesctin (1777), singulièrement annonciatrice d'Eugène Delacroix, on voyait à la Centennale un tableau de Lemonnyer, antérieur à la Révolution, d'une mise en scène et d'une tonalité tout à fait romantiques; il avait pour sujet : un Trait de compassion de Blanche de Casiille en faveur des hahilanls de Chalenay et autres que le chapitre de Notre-Dame retenait prisonniers.

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survit, empreint de quelque apprêt, dans les compositions de Gérard et de Regnault; il se métamorphose et s'anacréontise chez Prud'hon; pour Girodet, toute idylle devient élégie. Seul en ce siècle avec J.-J. Henner, Prud'hon conduit le souvenir auprès de Corrège. Il sait la magie de la lumière, son pouvoir évocateur ; il en pressent le rôle essentiel sur les destinées de la peinture moderne. Une enveloppe diaphane, le jeu furtif du rayon sur l'éclat neigeux des chairs, tels sont les modes de séduction de ce charmeur amoureux que passionnent la volupté attristée d'un sourire naissant, la grâce de l'adolescence, l'effroi de la pudeur ingénue. Comme le poète de l'anthologie, il rêve de « donner l'essor à la couvée de petits Cupidons qui habitent en lui ». Son génie, formé à l'école athénienne, s'est avant tout soucié d'accommoder la grâce à l'antique et l'antique à la grâce. Que le but se soit trouvé inégalablement atteint, nul ne l'ignore; toutefois Prud'hon ne fut pas seul à y viser; pour le prouver, la Centennale en appelait à Fontaine, l'architecte, à Augustin Dupré, le médailleur, à nombre de sculpteurs et de peintres, Clodion et Réattu en tète. Et voyez la vertu d'aspirations communes : parmi les oeuvres de Prud'hon, isolées sur un panneau spécial, s'était égaré — à dessein — un tableau de ce Réattu dont Arles seul aujourd'hui connaît la gloire, et, loin de détonner, cette Toilette de Psyché, supportait sans honte le redoutable voisinage de VJlllégorie aux sciences et aux arts, des portraits des princesses de la cour de Napoléon, et du Jeune Zéphyre se balançant au-dessus de l'eau... Non loin, la pénombre prud'honienne enveloppait de mystère un portrait de mathématicien par Callet, puis une image tendre, songeuse, attachante de sa Sœur "Paméla, par un peintre ignoré, mort à vingt-huit ans, Eugène de Larivière.

Tout autre était l'antiquité — plutôt romaine que grecque — dans le culte de laquelle David avait grandi; avec lui, c'est bien fini des visions enchantées et des voyages à Cythère ; le rêve s'enfuit, et, à le voir s'évanouir, une infinie tristesse s'empare des historiens. Leur regret, qui s'aigrit ou se mue en ressentiment, va parfois jusqu'à l'injustice. On garde rancune à David de ses anathèmes contre Boucher, son grandoncle; on maudit les divinités sévères qu'il installe sur les piédestaux des Grâces disparues. La peinture se fait austère, dogmatique; l'humanité n'y paraît plus embellie selon la fiction d'un poète, mais scrutée par le regard lucide d'un analyste moins imaginatif que jaloux d'exactitude. La volonté le possède de provoquer un retour vers l'intellectualité, de

Th.Chassériau '

Gazette des Bea'ux-Arts

PORTRAIT DE MH-^^ C Les deux SœuTs

appartenant à M. Artl-i.ur> Chassériau 1

-.':i;'j'j j. ChaTi-vet

Imp. Paul Mogl:;

hausser son talent à l'expression du plus noble idéal. « ]1 faut que l'artiste soit philosophe, dira-t-il. Ce n'est pas seulement en amusant les yeux que les monuments des arts ont rempli leur but, c'est en pénétrant l'âme, en faisant sur l'esprit un effet profond ». Puisqu'il revendique le titre de réformateur, comment le blâmer s'il répudie les pratiques courantes, s'il substitue le drame à l'anecdote, la force à l'afféterie, le sang-froid à l'emportement, les calculs de la réflexion aux spontanéités de la verve? Cet idéal rénové commande plus d'une variation dans la technique : le dessin l'emporte sur la couleur; une touche lisse et mince, un modelé par méplats, succèdent aux libres jeux du pinceau triturant la pâte savoureuse; en somme, l'influence transalpine supplante la faveur que Rubens et les Hollandais avaient rencontrée auprès de Watteau, de Boucher, de Chardin. S'en doit-on étonner, et le temps dans lequel David s'occupait à parfaire son éducation n'était-il pas celui cù Lessing basait sur l'analyse du Laocoon le traité des limites respectives de la poésie et de la peinture, où Winckelmann publiait — non sans retentissement — ïTïishire de l'art chez les anciens, où Mengs s'ingéniait à rajeunir le lustre, tant soit peu terni, des écoles d'Italie. Les enseignements de pareils esprits et la méditation de leurs ouvrages étaient bien pour fortifier David dans son ambition et pour lui indiquer les moyens propres à la satisfaire. Aujourd'hui, sa conception de l'antique ne laisse pas de paraître naïve, surannée; lui-même n'est pas toujours dupe de ses errements; sur le tard, il veut se créer une manière « grecque », et après la révélation des marbres de lord Elgin (i8ib), il s'écriera : « Ah! si je pouvais recommencer mes études, j'irais droit au but, maintenant que l'antiquité est mieux connue '. »

On a fait honneur à David de ses portraits et de ses tableaux d'histoire moderne — le Sacre, comme le Serment de l'armée à l'empereur après la distribution des aigles ici présent, ne sont, à parler franc, que des portraits en action. 11 faut en plus reconnaître le prestige de ces vastes ordonnances, grandioses quoique froides, et applaudir à une répartition de la lumière si logique qu'elle sait mettre chaque partie à son plan et subordonner le signalement de l'individu à l'effet de l'ensemble. Sans contredit, il arrive que cet art, issu de l'étude presque exclusive de

1 . De Prud'hon, de David et d'Ingres à Puvis de Chavannes. à Gustave Morcau et à Rodin, l'action exercée par l'antiquité sur l'école française n'a pas cesse de se modifier avec l'état et les découvertes de l'archéologie.

la statuaire, procède du bas-relief, et les règles en paraissent même inspirées par des exigences toutes sculpturales quand David s'astreint à

PORTRAIT DE M. S..., PAR COURT (Appartient a M, Saltandrouze Je Lamcrtmix )

dessiner le nu, les muscles, avant de vêtir son personnage. Le mode de travail est à retenir, bien que la critique s'en soit gaussée ; elle n'a pas songé qu'Ingres ' l'avait adopté à son tour; elle n'a pas remarqué que l'observa-

1. Voir, dans la section des dessins, les deux études, lune nue. l'autre drapée, exécutées par Ingres pour un carton de vitrail : Sainte fiéîène.

tion des Grecs et des Romains dont David était parti se trouvait, en fin de compte, le ramener à la nature.

Au premier abord il semble que Ingres continue David; s'agit-il de portraits, des similitudes abondent dans le dispositif et en particulier dans le rôle attribué aux accessoires'; mais autant David est impassible devant le modèle — comme s'il craignait que son analyse ait à souflFrir d'un trouble de l'esprit ou des sens, — autant Ingres est passionné, ardent à exalter le galbe et le caractère. Son culte de l'antique, mieux renseigné, perçoit entre le génie de l'Hellade et celui de Rome les différences nécessaires; Ingres se délecte à étudier les vases grecs; avant de faire de Raphaël son dieu, il copie les Primitifs et calque Flaxman ^; les civilisations de l'Inde et du Japon ne lui sont pas inconnues. Combien le disciple s'affirme autrement coloriste que le maître d'après le portrait d'Ingres père (i8o5), ceux de Granet(i 807), de M"' Panckoucke (1812), de M" de Senones (1 81 4), de Bartolini (1820), de Charles X(i829), de M"" Devauçay, du duc d'Orléans, de la princesse de Broglie, et d'après celui si étonnant de M"" Granger, où sa collaboration ^ fut, sans aucun doute, prépondérante. A embrasser dans un seul regard la paroi sur laquelle ses ouvrages se trouvaient rangés, — sans entrer dans le détail de chacun d'eux pour en admirer la pénétration physionomique et la bonhomie sublime, sans s'arrêter à goûter, dans les effigies féminines, l'attrait charnel d'un modelé qui est une caresse, — de loin même, on était frappé par l'agrément du ton, sa puissance, sa franchise, et encore par sa parfaite appropriation au dessin. La concordance des moyens d'expression en vue de la fin fait de l'art d'Ingres un art complet, sur lequel ses contemporains et lui-même se sont si bien abusés, qu'il a passé, malgré son manque absolu de lyrisme, pour le plus pur représentant de la doctrine académique, tandis que la postérité reconnaît bien plutôt en lui un réaliste impénitent, inexorable, le fondateur officiel du naturalisme. Autour de David et d'Ingres gravitent des véristes plus timides, Gérard, Riesener, Robert Lefèvre, chez qui les aventures heureuses sont

I A cet égard, il était intéressant de comparer, par exemple, le Vcrlrjit de Madjmc Vigee-Lchnin, par David, au Portrait de Madame de Senones et au Portrait de Madame Panckoucke.

ï. Pour se convaincre de l'ascendant des exemples de Flaxman, que l'on rapproche le tableau de Jupiter et Thetis, du musée d'Aix. des b' et g' illustrations de Vlliade de Flaxman. La dévotion à Raphaël, — attestée de reste par de nombreuses copies et par /? Kcfk Je Louis Xlll , — s'explique sans peine : lesensualisme plastique d'Ingres s'applaudissait de rencontrer chez l'Urbinate cette jouissance voluptueuse de la forme, si fréquente au temps de la Renaissance?

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