‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 2)Chapitre 10 sur 126 · Nicolai de Cusa De docta ignorantia lib. I, cap. III · texte numérisé non relu

Nicolai de Cusa De docta ignorantia lib. I, cap. III

et ce qui n'est pas cercle ne peut s'assimiler ce quelque chose; le polygone régulier que l'on inscrit dans un cercle n'est pas semblable au cercle ; il lui ressemble d'autant plus que l'on multiplie davantage le nombre de ses côtés; mais on a beau multiplier indéfiniment ce nombre, jamais le polygone ne devient égal au cercle; aucune figure ne peut être égale à ce cercle, si ce n'est ce cercle lui-même.

Ainsi en est-il, à l'égard de la vérité, de notre intelligence qui n'est pas la vérité même; jamais elle ne saisira la vérité d'une manière si précise qu'elle ne la puisse saisir d'une manière plus précise encore, et cela indéfiniment.

Le vrai s'oppose donc, en quelque sorte, à notre raison; il est une nécessité qui n'admet ni diminution ni accroissement; elle est une possibilité, toujours susceptible d'un nouveau développement. En sorte que du vrai nous ne savons rien, sinon que nous ne le pouvons comprendre.

Quelle conclusion devons -nous tirer de là? «Que l'essence même des choses, qui est la véritable nature des êtres, ne saurait être, par nous, atteinte en sa pureté. Tous les philosophes l'ont cherchée; aucun ne l'a trouvée. Plus profondément nous serons instruits de cette ignorance, plus nous approcherons de la vérité même. »

Quelle est donc la perfection que doit rechercher l'homme d'études1? C'est d'être le plus savant possible en cette ignorance, qui est son état propre. « Il sera d'autant plus savant qu'il se connaîtra plus ignorant. »

B. Le postulat fondamental : L'identité du maximum et du minimum absolus. — Une semblable conclusion semble être, pour l'esprit humain, une leçon de modestie et de défiance de soi; puisque l'essence des choses échappe à ses prises, il ne tentera pas de la saisir, il ne fera pas de Métaphysique.

La constatation du caractère relatif et borné de la science humaine n'inspire pas à tous les philosophes, il s'en faut bien, cette prudente réserve ; plusieurs, au contraire, y puisent un surcroît d'audace; ils s'en autorisent pour construire les

i. Nicolaj de Gusa De docta ignorantia lib. I, cap I.

systèmes les plus hardis. Il n'est plus nécessaire que les conséquences d'une doctrine s'accordent toutes entre elles; l'antinomie n'a plus rien qui soit à redouter; l'esprit qui se confie en la rigueur absolue de notre logique croit reconnaître en cette antinomie une contradiction qui ruine la construction tout entière; mais celui qui sait que le vrai nous échappe y voit seulement une thèse et une antithèse dont la science exacte, qui nous est inaccessible, comprendrait la synthèse. Ainsi Hegel s'autorisera un jour du criticisme de Kant pour affirmer l'identité des contradictoires. Ainsi Nicolas de Gués, fort de sa docte ignorance, n'hésite point à dire : « La secte d'Aristote1 répute hérésie la coïncidence des contraires;... mais notre loupe2 nous donne une vue plus pénétrante; elle nous montre les contraires au sein du principe qui les unit, avant leur dualité, c'est-à-dire avant qu'ils ne soient deux choses qui s'opposent l'une à l'autre. »

C'est, en effet, une antinomie que l'Évêque de Brixen met au point de départ de tout son système3: En tout ordre de choses, le maximum absolu, dont la compréhension nous échappe, est identique au minimum absolu, qui ne nous est pas moins inaccessible. — « Maximum absolutum incompreehensibiliter intelligitur, cum quo minimum coincidit. »

L'affirmation est audacieuse; bien étranges les courtes considérations qui prétendent la justifier : « Ce principe vous semblera clair si vous concrétisez en la quantité les idées de maximum et de minimum. La quantité maximum est celle qui est grande au maximum; la quantité minimum est celle qui est petite au maximum. Et maintenant, séparez les idées de maximum et de minimum de celle de quantité, en supprimant par la pensée les mots grand et petit; vous voyez clairement que le maximum et le minimum coïncident. »

C. L'existence et l'unité du maximum absolu. — Tout nombre obtenu par une numération actuelle est fini; en puissance, le

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