Guillaume d'Ockam, Op. cit., lib. II, quaest. XVIII
haut, et il en est de même des autres directions de l'espace. Mais, tandis que le fer a conservé sa vertu, la pierre a été détruite par la toute -puissance divine; elle n'est plus ni en haut, ni ailleurs. Ce n'est donc pas une vertu résidant au sein du fer qui meut ce fer, mais la pierre d'aimant.
» Et de même on prouvera que le fer n'est pas mû par une certaine vertu produite par la pierre au sein du milieu ; si Dieu, en effet, détruisait la pierre tout en conservant la vertu du milieu, celle-ci ne pourrait plus mouvoir le fer dans aucune direction, car elle ne le meut jamais que vers le lieu où se trouve la pierre.
» Je dis donc1 qu'il est parfaitement inutile de supposer l'existence d'une telle vertu soit dans le fer, soit dans le milieu. On peut fort bien admettre que l'aimant est, sans aucun intermédiaire, la cause totale de cet effet, dans la mesure où une créature, c'est à-dire une cause seconde, peut être cause totale. »
La théorie d'Ockam au sujet des actions magnétiques s'écarte, bien plus que l'enseignement commun de la Scolastique, des opinions que l'influence de Faraday et de Maxwell a accréditées auprès des physiciens de notre temps; en revanche, en proclamant la possibilité de l'action à distance, elle prépare la moderne doctrine de la gravitation.
Négateur audacieux d'Aristote, Ockam apparaît tantôt comme un avant-coureur de Descartes, tantôt comme un précurseur de Newton. Les propositions qu'il formulait et qui parfois, aujourd'hui, nous semblent étrangement prophétiques, furent le plus souvent rejetées par ses successeurs immédiats, en particulier, par les maîtres parisiens du xive siècle; et ceux-ci avaient raison. Ockam détruisait, en effet, mais il ne construisait pas ; ravagée par sa critique, la Physique péripatéticienne jonchait le sol de ses débris ; mais aucun édifice ne s'élevait qui pût la remplacer. Doué d'un sens logique aussi aiguisé peut-être que celui du Venerabilis inceptor de l'École terminaliste, Albert de Saxe n'éprouvait pas le même besoin de renverser de fond en comble la science traditionnelle; il aimait
i. Guillaume d'Ockam, Op. cit., Iib. ïf, queest. XX VJ,
mieux consolider et agrandir cette antique demeure où les connaissances du Moyen-Age trouvaient encore à se loger sans contrainte, comme sans confusion.
Albert de Saxe soutient donc ' comme Jean de Jandun, dont il reprend certains arguments, que « le lieu naturel ne meut pas activement le grave qui tombe..., car le moteur doit accompagner le mobile, et, bien loin d'être joint au grave, ce lieu en est fort éloigné. »
« Le lieu d'un corps grave ou d'un corps léger n'attire point non plus ce corps à la façon de l'aimant qui attire le fer... Dans ce cas, en effet, le lieu naturel d'un grave attirerait plus fortement ce grave lorsqu'il en est proche que lorsqu'il en est éloigné, et le grave voisin de son lieu se mouvrait plus rapidement que le grave éloigné ; c'est ce qui a lieu dans le cas du fer attiré par l'aimant; mais cela n'a pas lieu dans le cas actuel. Il est bien vrai, en effet, que le grave accélère sans cesse son mouvement tandis qu'il tombe ; mais sa vitesse initiale n'est pas plus grande lorsqu'il est rapproché du lieu naturel que lorsqu'il en est éloigné. En outre, un corps devrait tomber d'autant plus lentement qu'il est plus lourd, car un lourd morceau de fer se meut plus lentement vers un aimant qu'un fragment plus léger. »
L'accélération de la chute des graves était le fait constamment invoqué par ceux qui prétendaient faire varier le poids d'un corps avec sa distance au centre de la Terre; de ce fait, ils tiraient un argument que leurs adversaires avaient à briser ; s'il ne s'attarde guère à réfuter cet argument dans le passage que nous venons de citer, c'est qu'Albert de Saxe l'a longuement discuté dans une précédente question2.
En cette question, Albertutius examine les diverses explications qui ont été données de l'accélération dans la chute des graves; parmi ces explications, il signale celles qui font dépendre cette accélération d'un continuel accroissement du poids et, en premier lieu, celle qui semble avoir séduit la raison
1. Alberti de Saxonia Qusestiones in libros de Cœlo et Mundo ; lib. III, quaîst. VII.
2. Alberti de Saxonia, Op. cit., lib. II, qua?st. XIV (apud edd. Venetiis 1/192 et yoîo. Cette question est omise dans les éditions données à Paris en 1016 et en i5i8).
d'Aristote : « Le lieu est la fin à laquelle tend l'appétit par lequel le corps se meut naturellement; plus le mobile est voisin de son lieu naturel, plus cet appétit est intense et plus grand est l'effort par lequel il meut le corps... Cette opinion ne vaut rien, car l'appétit a pour raison la disette; plus donc le corps est éloigné de son lieu, plus intense devrait être la tendance qui l'y porte... »
« Une autre opinion prétend qu'il y a dans le lieu naturel une certaine vertu capable de produire une certaine altération au sein du corps qui s'y doit loger, et de l'y attirer ; cette vertu attire plus fortement de près que de loin, en sorte que le corps se meut plus rapidement à la fin de sa chute qu'au commencement, car, à la fin de la chute, il est plus proche de son lieu naturel qu'il ne l'était au début. »
Parmi les objections qu'il oppose à cette théorie et que nous lui avons déjà entendu formuler, Albert de Saxe en apporte une nouvelle, qu'il emprunte à son illustre homonyme Albert le Grand : L'attraction du fer sur l'aimant ne se fait sentir que jusqu'à une certaine distance, au delà de laquelle elle s'annule ; ainsi en serait-il de l'attraction du lieu; un grave que l'on éloignerait suffisamment du centre du monde perdrait tout poids.
De l'une comme de l'autre de ces hypothèses, « on tirerait cette conséquence; toutes choses égales d'ailleurs, un grave ne commencerait pas à se mouvoir avec la même vitesse lorsqu'il partirait de points situés à des distances différentes de son lieu naturel; cette conséquence est contraire à l'expérience et cependant elle est logiquement déduite ; la vertu attractive serait plus forte de près que de loin ; si donc un corps commençait à se mouvoir près de son lieu naturel, le début de son mouvement serait plus rapide que s'il avait commencé à se mouvoir loin de ce même lieu. »
Il résulterait aussi de ces hypothèses « qu'une même pierre serait plus difficile à lever lorsqu'elle est près du sol que lorsqu'elle est très éloignée ».
L'importance qu'Albert de Saxe attribuait à ce débat nous est attestée par ce fait qu'avant de les développer en détail dans ses Quœstiones in libros de Cœlo, il avait donné, dans ses Qiuvs-
tiones in libros physicorum1, un résumé succinct, mais précis, de ses arguments.
Ces arguments ont été, d'ailleurs, fidèlement repris partout où la Physique parisienne faisait sentir sa puissante influence, en Allemagne aussi bien qu'en Italie.
Albertutius a formulé sur cette proposition : si le grave était attiré par son lieu naturel, il serait plus lourd lorsqu'il touche le sol que lorsqu'il en est éloigné. Cette objection contre l'hypothèse qui identifie le poids à une attraction est celle que fait valoir Marsile d'Inghen dans Y Abrégé de Physique2 qu'il a rédigé pour ses élèves de Heidelberg : « Si un grave est mû vers le bas, ce n'est pas par l'effet d'une attraction émanée de son lieu naturel. Une telle attraction serait plus forte auprès de ce lieu qu'au loin, car l'agent produit un plus fort changement d'état en un corps voisin qu'en un corps éloigné. Le même grave aurait donc un poids numériquement plus grand près de terre qu'au sommet des tours de Notre-Dame. »
Les doctrines que Marsile d'Inghen transplantait de Paris à Heidelberg n'avaient pas trouvé un terrain moins favorable à l'Université de Padoue; elles y florissaient au xve siècle; Gaétan de Tiène nous en est garant. En son commentaire à la Physique d'Aristote, il reprend3 sommairement toute l'argumentation d'Albertutius contre l'hypothèse qui identifierait le poids à une attraction exercée par le lieu naturel. Comme lui, il pense que, selon cette hypothèse, « un corps ne se mouvrait vers son lieu que s'il en était peu distant, car le lieu ne pourrait propager sa vertu à grande distance... Elle serait étrange, cette vertu du lieu naturel de la terre, si elle était capable d'attirer une masse de terre qui toucherait la concavité de l'orbite lunaire. » Comme Albert de Saxe, il dissipe l'argument, tiré de la chute accélérée des graves, par lequel on pensait confirmer cette hypothèse.
1. Alberti de Saxonia Quœstiones in libros de physica auscultatione, lib. VIII, quaest. VI, quamtum ad secundum.
2. Abbreviationes libri phisicorum édite a prestantissimo philosopho Marsilio Inguen doctore Parisiensi ; fol. 73 (non numéroté), col. a.
3. Recollecte Gaietani super octo libros physicorum cum annotationibus textuum, Venetiis, per Bonetum Locatellum et Octavianum Scotum, 1^96; lib. VIII, fol. /j6, verso.
gO ETUDES SUR LEONARD DE VINCI
L'École parisienne du xive siècle rejette donc résolument l'hypothèse qui assimilerait le poids à une attraction exercée à distance sur le corps grave par le centre de la Terre. Mais pour réfuter cette hypothèse, elle a été contrainte d'en développer les conséquences; elle a reconnu que, d'après cette supposition, le poids d'un corps varierait avec la distance de ce corps au centre d'attraction, diminuant en même temps que cette distance augmenterait; elle en a conclu que ce corps, en tombant, aurait une vitesse initiale d'autant plus faible que son point de départ serait plus éloigné du centre.
Un jour, les physiciens et les astronomes seront contraints par la révolution copernicaine d'abandonner la théorie de la gravité qu'Aristote avait élevée; avec Copernic, ils mettront en chaque astre un centre d'attraction capable de ramener ou de retenir les parties de cet astre; mais cette supposition ne s'offrira pas à eux imprévue et non dégrossie ; ils la trouveront déjà préparée, éclaircie, analysée par les discussions des Averroès, des Albert le Grand, des Albert de Saxe; pour formuler leur théorie, il leur suffira de reprendre, en les changeant en affirmations, les négations de la Scolastique. Bien souvent, pour constituer la Science moderne, les hommes de la Renaissance n'ont pas eu besoin d'autre effort.
Les discussions sur la pluralité des mondes au xve siècle. Paul de Venise et Johannes Majoris.
Parmi les physiciens qui discutent de la pluralité des mondes à la fin du Moyen-Age et au début de la Renaissance, il en est qui se rangent au parti d'Albert de Saxe; ils admettent, selon l'enseignement d'Aristote, que la coexistence de plusieurs mondes est une impossibilité naturelle; ils accordent que la toute -puissance de Dieu peut bien créer plusieurs mondes, mais ces mondes multiples ne peuvent exister que par un miracle permanent, mettant en suspens les lois de la nature.
Il en est d'autres, au contraire, qui suivent l'exemple de Guillaume d'Ockam; ils font bon marché des arguments d'Aristote et n'hésitent pas à déclarer que la pluralité des mondes n'a rien d'impossible.
Au nombre des premiers nous devons ranger Paul Nicoletti de Venise, au nombre des seconds l'Écossais Johannes Majoris.
En sa Summa totias philosophiœ , Paul de Venise consacre un chapitre1 au problème de la pluralité des mondes. Ce chapitre ne fait que résumer assez fidèlement ce qu'Albert de Saxe avait dit de la même question. Comme Albert de Saxe, Paul Nicoletti conclut qu'il ne peut y avoir qu'un monde. « Supposons toutefois qu'il y ait deux mondes; bien que cette terre ci fût de même espèce que la terre de l'autre monde, elle ne pourrait se mouvoir vers cette dernière terre; les cieux mettraient obstacle à son mouvement et l'empêcheraient de passer d'un monde à l'autre. Toutefois, si l'on imaginait qu'on prît une parcelle de notre terre et qu'on la plaçât à l'intérieur de l'autre monde, elle se mouvrait vers la terre de cet autre monde ; de même, en notre hémisphère, le feu se meut vers le pôle arctique, mais il se mouvrait vers le pôle antarctique, et cela en vertu de la même inclination, si on le plaçait en l'autre hémisphère. Par conséquent, s'il existait plusieurs mondes, le feu du premier se dirigerait vers la concavité de l'orbe de la lune du second, et inversement; et l'air du premier se mouvrait vers la concavité de la sphère ignée du second, et réciproquement. »
A ces considérations, où l'influence d'Ockam semble tempérer la rigueur des conclusions d'Albert de Saxe, Paul de Venise substitue des arguments plus personnels vers la fin de son ouvrage Sur la composition du monde?.
1. Pauli de Venetiis Summa tolius philosophiœ, Pars secunda, cap. IV.
2. Primus liber incipit De compositione Mundi — Summa philosophie naturalis clarissimi philosophi Pauli Veneti, una cum libro de compositions Mundi qui astronomie janua nuncupari potest; novissimerecognita sine aliquo errore in luce emissa. Venumdantur Parisius a Ponceto le Preux ejusdem civitatis bibliopola sab signo Lupi in vico divi Jacobi sedente. — Golophon : Hic finem accipit aureum opus de compositione Mundi a Paulo Veneto omnium hominum doctorum sui temporis facile principe. Impressum Parisius a Thoma Rees calcographo expertissimo in platea carmelitarum commorante, in domo rubea sic vocata. Anno Domini MCCCCCX.III, Xllf die mensis Novembris — Cap. X\(N.
q2 ETUDES SUR LEONARD DE VINGT
(( Il n'y a, » dit- il, «qu'un monde et non plusieurs; nous allons le prouver. »
« S'il existait plusieurs mondes, ou bien ils se contiendraient l'un l'autre, ou bien chacun d'eux toucherait le suivant en un point indivisible. »
« La première supposition est inadmissible; car s'il y avait un monde qui enveloppât celui-ci, par la même raison il faudrait qu'il y eût un troisième monde contenant le second à son intérieur, et ainsi de suite à l'infini ; et cela ne peut être, car on aurait de la sorte une suite indéfinie de moteurs et de mobiles; l'existence d'une telle suite a été démontrée impossible au VIIe livre des Physiques. »
« Il ne peut pas exister davantage un second monde qui toucherait celui-ci en un point indivisible; car pour la même raison, il existerait un troisième monde touchant le second, et ainsi de suite à l'infini... »
« Cette supposition est encore fausse pour un autre motif : elle exigerait qu'il y eût hors du monde un vide infini, et l'on a prouvé, au IVe livre des Physiques, que cela ne saurait être. »
Ces raisonnements sont peu propres, assurément, à justifier la réputation de grand logicien que Paul de Venise s'était acquise en son temps; le dernier n'est même pas original; il n'est qu'une réminiscence de Michel Scot.
A ces arguments, l'auteur a soin, d'ailleurs, de joindre un correctif qui marque sa déférence à l'égard de la condamnation portée par Etienne Tempier : « Toutefois, Dieu qui est toutpuissant et infini pourrait, à l'encontre des tendances de la nature, faire qu'il existât du vide et créer des mondes, en nombre infini, qui se touchassent deux à deux en un point. »
Magister Johannes Majoris, qui régentait à Paris au Collège de Montaigu, n'était convaincu ni par les arguments d'Aristote ni, à plus forte raison, par ceux de Paul de Venise; en la première question de sa dissertation De inflnito1, il affirme nettement sa croyance non seulement à la pluralité des mondes, mais encore à l'existence de mondes en nombre infini.
i. Nous avons décrit, en notre précédente étude (voir page $), l'édition de cet oxivrage que nous avons eue entre les mains.
LÉONARD DE VINCI ET LA. PLURALITE DES MONDES q3
a A parler au point de vue naturel, » dit- il, « il y a une infinité de mondes; à l'encontre de cet avis, on ne peut donner aucune raison convaincante. Il est facile de réfuter l'objection, formulée par Aristote, que la terre de l'un des mondes tendrait vers le centre de l'autre ; il est facile également de réfuter toute autre objection. Cet avis était, d'ailleurs, celui de Démocrite, ce philosophe insigne dont Aristote fait si grand éloge au premier livre du De generatione. »
Jean Majoris ne nous dit pas par quelle voie il était facile de réfuter l'objection d'Aristote ; il entend sans doute faire allusion à la voie tracée par Ockam.
D'ailleurs, à l'encontre du raisonnement du Philosophe, il a soin de citer le cas d'exception signalé par Albert de Saxe : « Les raisons d'Aristote ne concluent pas contre la pluralité de mondes concentriques l. »
Ce n'est plus Aristote, mais saint Thomas d'Aquin, qui semble visé dans ce passage :
u A parler au sens purement naturel, il ne me semble pas que l'on puisse prouver d'une manière convaincante l'opinion opposée à la nôtre, à savoir qu'il n'existe qu'un monde; conformément à l'usage, j'entends par monde l'ensemble des sphères célestes et de ce qu'elles renferment. »
« Si tu dis : Tous ces mondes ne font qu'un monde, c'est que tu n'entends pas toi-même tes propres paroles; s'il en était ainsi, Aristote n'aurait pas pris la peine de discuter. »
Voici maintenant une riposte qui s'adresse sans doute à Michel Scot et à Paul de Venise : « Si tu dis : Il y aura le vide entre ces mondes, je te répondrai que ton argument serait également valable contre Aristote, car il y aurait actuellement le vide hors du ciel. »
Et Jean Majoris termine son argumentation par cette sorte de défi : « Si tu me demandes les arguments par lesquels je conclus à la pluralité des mondes, je te demande ceux par lesquels tu soutiens l'opinion contraire; et ce que je dis là, je le dis en me plaçant au point de vue purement naturel. »
Ainsi, à la fin du xve siècle, le problème de la pluralité des
i. Le texte» très fautif d'ailleurs, dit : eccentricorumt
g4 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINOI
mondes donnait lieu, dans les écoles, à des débats passionnés; il n'est donc pas étonnant que Léonard de Vinci y ait pris intérêt.
Commentaire aux réflexions sur la pluralité des mondes données par léonard de vlnci.
Nous sommes en mesure, désormais, de donner la plénitude de leur sens aux notes que Léonard de Vinci a jetées sur le papier et que nous avons citées au début de cet article.
Et d'abord, où ces notes se trouvent-elles? Nous les lisons au verso du feuillet 83 du cahier que Venturi a marqué de la lettre F. Or, le verso du feuillet 82, le recto du feuillet 83 sont couverts des réflexions sur la sphéricité de la terre et des mers, sur la convergence des verticales, qui ont conduit Léonard de Vinci à découvrir les propriétés statiques du centre de gravité et du polygone de sustentation1. Ces réflexions sont inspirées de celles qu'Albert de Saxe a exposées dans ses Quœstiones in libros de Cœlo et Mundo. Au recto du feuillet 84, se trouve cette phrase latine : « Omne grave tendit deorsum nec perpetuo potest sic sursum sustineri, quare jam totalis terra esset facta sphserica; » cette phrase est extraite textuellement de Tune des Questions2 d'Albertutius.
Ces constatations nous fournissent une première conclusion : Au moment où Léonard a composé le fragment qui nous occupe, il avait sûrement entre les mains, comme nous l'avions déjà avancé, les Subtilissimde quœstiones in libros de Cœlo et Mundo de Maître Albert de Saxe.
Elles nous fournissent encore un autre renseignement ; elles nous montrent de quelle manière les problèmes dont elles traitent se sont offerts à l'esprit du Vinci.
1. Voir notre étude sur Léonardde Vinci et Villalpand, IV et V (Études sur Léonard de Vinci, première série, pp. 08 seqq.).
2. Albcrti de Saxonia Quœstiones in libros de Cœlo et Mundo; in libruni II qu.Tstio XXVIH (edd. VenotiiSj 1^92 et i5ao) vel XXVI (cdd. Parisiis, i5i6 et i5i8).
LEONARD DE VINCI ET LA PLURALITE DES MONDES q5
Celui-ci vient de méditer au sujet de la corrélation qu'Aristote, Adraste et leur comentateur Albert de Saxe ont établie entre ces deux propositions : Tous les graves tendent, dans leur chute, vers un même point; — Les divers éléments sont limités par des surfaces sphériques ayant ce point pour centre. L'esprit de généralisation, qui se confond si souvent avec le génie d'invention, lui pose tout aussitôt cette question : S'il existait non plus un seul centre commun des graves, mais deux tels centres, comment conviendrait-il de transformer les deux propositions qui viennent d'être énoncées ? La figure que trace Léonard de Vinci, les deux premières phrases qu'il rédige, n'ont d'autre objet que de répondre à cette question.
Léonard la transforme de nouveau, cette question, afin de la simplifier et de la rendre plus claire ; il est ainsi amené à se poser ce problème : Un grave se meut sur une perpendiculaire à la ligne de jonction des deux centres, menée par le milieu de cette ligne ; quelle sera la loi de son mouvement ?
Les Questions d'Albert de Saxe fournissaient déjà une partie de la réponse : Le point de la ligne de jonction qui est équidistant des deux centres est, pour le grave, une position d'équilibre.
Léonard voit, en outre, que, pour le corps pesant mobile sur la ligne équidistante des deux centres, cette position d'équilibre se comportera comme la position stable d'un pendule : « Il ira longtemps se mouvant avec un mouvement ayant toute partie de sa longueur également distante de chacun des centres, et finalement il s'arrêtera à égale distance de chacun des deux centres, au plus proche lieu qu'ait la ligne de son mouvement. » Ce passage veut évidemment parler d'oscillations de part et d'autre de la position d'équilibre; on ne saurait l'interpréter autrement.
Léonard, d'ailleurs, se trouvait naturellement conduit à considérer de telles oscillations par la lecture d'un passage d'Albert de Saxe i :
« Supposons que la terre soit perforée de part en part et que,
i. Alberti de Saxonia Quœstiones in libros de Cœlo et Mundo; in librum II qua&stio XIV, apud edd. Venetiis 1&92 et i52o. Cette question ne se trouve pas dans les éditions données à Paris, par Georges Lokert, en i5i6 et i5i8*
f)6 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
par le canal ainsi creusé, un grave descende très rapidement vers le centre ; au moment où le centre de gravité de ce corps sera devenu le centre du monde, ce corps continuera à se mouvoir au delà et à se diriger vers la partie opposée du ciel grâce à Yimpetus qu'il a acquis et qui ne sera pas encore corrompu; lorsque, dans son ascension, cet impetus viendra à manquer, le grave se remettra à descendre; il ira ainsi, oscillant autour du centre, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus en lui aucun impelas; alors il s'arrêtera. »
Les moindres détails de la note de Léonard ont donc été suggérés par les Questions d'Albert de Saxe; et cependant l'esprit de cette note est en opposition formelle avec la doctrine que développent ces Questions; Léonard semble y faire siennes des propositions qu'Albertutius considérait comme des conséquences arbitraires d'une hypothèse impossible : « Ad impossibile potest sequi quodlibet. »
Cette pluralité des mondes qu'Albert de Saxe répute impossible, si ce n'est par miracle, Léonard paraît la regarder comme possible par voie naturelle. Quelle influence combat et surmonte en son esprit l'influence de Magister Albertus de Saxonia ? Cette influence prépondérante, c'est, nous Talions voir, celle de Nicolas de Cues.
NICOLAS DE CUES
ET
P. duheM.
NICOLAS DE CUES
ET
Un des auteurs qui ont le plus profondément médité la pensée de Nicolas de Gués, Richard Falckenberg, a écrit1 : « Nicolas veut être un philosophe du Moyen-Age, bien qu'avec plus de liberté ; il est, sans le vouloir, un philosophe moderne, mais plus réservé. » Félix Ravaisson a nommé Léonard de Vinci « le grand initiateur de l'esprit moderne ».
Ces jugements rapprochent l'un de l'autre Nicolas de Cues et Léonard de Vinci ; et, en effet, par sa souplesse qui le rend apte aux études les plus diverses, par son audace qui lui fait produire les pensées les plus originales, le génie de l'un de ces hommes ressemble à celui de l'autre.
L'époque de leur naissance les a placés, dans le temps, comme deux jalons plantés sur la route qui relie le Moyen- Age à l'Age Moderne; la vie de Nicolas de Cues (i4oi-i464) s'écoule avec les dernières années du Moyen- Age; la vie de Léonard de Vinci (1452-1619) occupe le début de l'Age Moderne; Tune commence alors que l'autre finit; le grand artiste semble être né pour recueillir le flambeau de la tradition que le Cardinal Allemand avait reçu de la Scolastique et que ses mains mourantes laissaient échapper.
Ce précieux dépôt de la tradition intellectuelle a réellement été transmis de Nicolas de Cues à Léonard de Vinci ; celui-ci a lu les ouvrages de celui-là, il en a médité les enseignements,
1. Richard Falckenberg, Grundzùge der Philosophie des Nicolaus Cusanus mit besonderer Berùcksichtigung der Lehre vom Ërkennen; Breslau, 1880 ; p. 3.
il en a tiré les premiers germes de quelques-unes de ses pen sées les plus originales. C'est la vérité que nous nous proposons d'établir en ces pages.
Quelques mots sur la vie de Nicolas de Gués.
Très sommairement, afin de courir plus vite à notre but, rappelons quelle a été la vie de Nicolas de Gués *.
Cues est un gros village de la Prusse Rhénane et du diocèse de Trêves; il se trouve sur la rive droite de la Moselle, à peu de distance en amont de la petite ville de Bernkastel. C'est là que Nicolas Chrypfs naquit en i4oi, d'un simple pêcheur. Chrypfs est, en patois mosellan, l'équivalent de l'Allemand Krebs, écrevisse; d'où, la traduction Nicolaus Cancer que Nicolas de Cues donnait de son nom; c'est ainsi que le registre d'immatriculation de l'Université de Heidelberg mentionne, en i4i6, Nicolaus Cancer de Cœsze clericus Trever. dyoc. De Heidelberg, Nicolas Chrypfs passa en Italie; en i424, il prit à Padoue le doctorat en droit. Revenu en Allemagne, il plaida à Mayence son premier procès, le perdit, et se consacra exclusivement dès lors à la Théologie et aux sciences.
En i43i, il assista comme archidiacre de Liège au concile de Baie; en i436, il présenta à ce concile un projet de réforme du calendrier. Lorsque le concile se sépara du Pape, Nicolas de Cues fut de ceux qui demeurèrent fidèlement attachés au pontife romain.
Eugène IV, Nicolas V, Pie II l'employèrent en d'importantes
i. Au sujet de cette vie, on peut consulter : Vita D. Nicolai de Cusa a Joan. Trittenhemio, courte notice introduite, à la suite de l'Index, dans les Opéra de Nicolas de Cues publiées à Bàle en 1675. — Prantl, art. ISikolaus Cusanus de VAllgemeine deutsche Biographie, Bd. IV, pp. 655-6Ga — Moritz Cantor, Vorlesungen iïber die Geschichte der Mathematik, 2" Aull., Ll Kap. , Bd. II, SS. i86-ao3 ; on trouvera dans ce dernier ouvrage une étude très complète des travaux mathématiques de Nicolas de Cues, dont nous ne pouvions traiter ici. Qu'il nous suffise de remarquer à ce sujet que les problèmes de quadrature, qui ont longuement occupé le Cusan, ont été également l'objet de profondes méditations du Ainci ; entre les méthodes qu'ils ont sui\ies, nous n'avons pu saisir aucun rapprochement qui vaille d'être noté.
légations; en décembre i448, Nicolas V le nomma cardinalprêtre du titre de Saint-Pierre-ès-liens ; un cardinal allemand était, à cette époque, au dire d'un historien, aussi rare qu'un corbeau blanc; aussi Nicolas de Cues était-il souvent désigné par le surnom de Cardlnalis Teutonicus.
En mars i45o, Nicolas V promut le nouveau cardinal à l'évêché de Brixen en Tyrol. Nicolas de Cues, connu pour sa piété et la rigidité de ses mœurs, voulut ramener le respect de la morale et de la règle en certains couvents qui l'avaient oublié; les moines, en révolte contre leur évêque, intéressèrent à leur cause l'archiduc Sigismond III qui fit incarcérer le Cardinal Allemand. Rendu à la liberté après plusieurs années de prison, Nicolas de Cues vint passer la fin de sa vie en Ombrie, à Todi, où il mourut le n août i/|64. Son corps fut enseveli à Rome, mais son cœur, envoyé à Cues, y fut déposé dans le chœur de la chapelle de l'Hôpital Saint-Nicolas. Le Cardinal avait fondé cet hôpital, l'avait doté de dons et de revenus et y avait créé une riche bibliothèque ; cette bibliothèque qui subsiste encore en partie, malgré de nombreuses dilapidations, témoigne des connaissances que possédait le Cusan dans les trois langues latine, grecque et hébraïque.
Les diverses éditions des œuvres de Nicolas de Cues.
Tel fut l'homme dont Léonard de Vinci a lu presque tous les écrits, laissant sur ses cahiers de notes la trace des réflexions que lui inspiraient les pensées du Cardinal Allemand.
De ces écrits, comment le Vinci a-t-il eu connaissance? Il aurait pu, sans aucun doute, les lire en manuscrits; plus aisément encore, il a pu les lire en des ouvrages imprimés.
Du vivant de Léonard, la collection des œuvres de Nicolas de Cues a été, à notre connaissance, imprimée à trois différentes reprises.
Une première édition ne porte aucune date, aucune indica-
tion typographique; Hain, qui la regarde comme antérieure à l'an i5oo, la fait figurer dans son Repertorium1.
Cet ouvrage est divisé en deux parties ; chacune des deux parties porte le titre suivant :
In hoc volumine continentur certi tractatus et libri altissime contemplationis et doctrine : a preclare memorie prestantissimo doctlssimoque viro Nicolao de Cusa Sacrosancte Ro. Ecclesie tit. Sancti Pétri ad vincala presbytero cardinali.
Le titre est suivi de la liste des traités qui forment la partie de l'ouvrage dont il annonce le début.
La Pars I se compose des traités suivants : De docta ignorantia libri très. — Apologia docte ignorantie. — De conjectaris libri dao. — De filiatione Dei. — Dyalogus de Genesi. — Ydiote libri quatuor.
La Pars II contient : De visione Dei. — De pace fidei. — Reparatio Kalendarii. — De mathematicis complementis. — Cribratio Alchoran libri très. — De venatione sapientie. — De ludo globi libri duo. — Compendium. — Trialogus de Possest. — Contra Bohemos. — De mathematica perfectione. — De berillo. — De dato Patris luminum. — De querendo Deum. — Dyalogus de apice théorie.
La seconde édition des œuvres de Nicolas de Gués a été composée en i5o2; de cet ouvrage, aujourd'hui fort rare, M. Domenico Berti a donné2 une description d'après l'exemplaire que la Biblioteca Corsiniana de Rome conserve sous le n° 65, E, 23.
En cet exemplaire, la feuille de titre semble manquer; dès le début se trouve l'épître dédicatoire adressée par Roland, marquis de Pallavicini, au Cardinal Georges d'Amboise ; cette épître est ainsi datée : Ex Castro Lauro, MCCCCCII.
L'édition se compose de deux volumes que précède un même prohemium. La composition des deux volumes est presque identique à celle des deux parties de la première édition. Toutefois, deux traités qui figuraient en celle-ci sont
i. Hain, Repertorium bibliographicum, n° §893.
a. Domenico Berti, Copernico e le vicende dei sistema copernicano in Italia nella seconda meta dei Secolo wi e nella prima dei XVli ; Roma, 1876, p. 201,
omis en celle-là ; ce sont les deux livres De ludo globi et le Compendium theologicum.
La troisième édition des œuvres de Nicolas de Gués date de i5i4; elle fut donnée à Paris par les soins de Jacques Lefèvre d'Étaples; elle est ainsi intitulée :
Hœc accurata recognitio trium voluminurn operum clarissimi P. Nlcolai Cusae, card., ex officina Ascensiana recenter emissa est, cujus universalem indicem proxime sequens pagina monstrat.
L'épître dédicatoire, adressée par Lefèvre d'Etaples à Denys Briconet, évêque de Toulon, est ainsi datée : Ex Parisiensi Academia, anno ejusdem Christi Dei Salvatoris nostri, MDXIIII.
Au sujet de cette édition, on peut faire une remarque bien propre à montrer l'influence que les doctrines de Nicolas de Cues exerçaient sur les meilleurs esprits au début du xvie siècle.
Peu d'années avant de la donner, Lefèvre d'Etaples (i455- 1537) avait composé Quatre dialogues pour servir à l'intelligence de la Métaphysique1 ; or, ces dialogues ne sont, bien souvent, qu'une paraphrase de certains enseignements de Nicolas de Cues, en particulier de sa théorie de la trinité.
Les œuvres de Nicolas de Cues furent une quatrième fois éditées à Baie, chez Henri Pétri, en 1575 ; cette édition, plus complète et plus répandue que les précédentes, est la seule qu'il nous ait été donné de consulter.
Des trois éditions plus anciennes, la dernière, imprimée en i5i4, est venue bien tardivement pour servir à Léonard de Vinci ; la plupart des réflexions que les pensées du Cardinal Allemand ont suggérées au grand peintre sont sûrement antérieures à la publication de cette édition.
1. In hoc opère continentur totius phylosophiœ naturalis paraphrases: hoc ordine digestœ. Introductio in libros Physicorum. Octo Physicorum Aristotelis : paraphrasis. Quatuor de Cœlo et Mundo completorum : paraphrasis. Duorum de Generatione et corruptione: paraphrasis. Quatuor Meteororum completorum: paraphrasis. Introductio in libros de Anima. Trium de Anima completorum : paraphrasis. Libri de Sensu et Sensato: paraphrasis. Libri de Somno et Vigilia : paraphrasis. Libri de Longitudine et Brevitate vitœ : paraphrasis. Dialogi insuper ad Physicorum | tumfacilium tum difficilium intelligentiam introductorii : duo. Introductio Metaphysica. Dialogi quatuor \ ad Metaphysicorum intelligentiam introductorii. — Au verso de la première page : Jacobi Fabri Stapulensis : philosophie paraphrases ad dignissimum patrem Ambrosium Camberacum Parisiensis studii Cancellarium. — Colophon : Impressum in aima Parrhisiorum achademia per Henricum Stephanum in vico clausi brunelli et regione schole decretorum Anno Christi piissimi Salvatoris | entis enthim | summique boni. i5i2, Pridie kalendas Februarii.
Le Vinci, au contraire, a pu faire usage de l'une ou de l'autre des deux premières éditions.
Toutefois, une remarque est ici nécessaire.
Ni l'une ni l'autre de ces deux éditions ne donne la collection complète des écrits de Nicolas de Gués. Si les indices qui se trouvent en tête des volumes sont exacts, s'ils n'omettent aucune des pièces renfermées en ces volumes, — ce dont nous n'avons pu nous assurer, — la seconde ne contient pas les deux livres De ludo globi. Or, ce traité de Nicolas de Cues est parmi ceux que Léonard a le plus sûrement et le plus profondément médités. Des deux premières éditions des œuvres de l'Évêque de Brixen, la seconde n'est pas la seule que Léonard ait lue ; elle ne contient pas tous les documents qu'il a eus en mains.
Il en a pu avoir d'autres. Les divers opuscules de Nicolas de Cues ont été très anciennement imprimés, soit isolément, soit par groupes. Le prohemium de l'édition de i5o2 disait : « Continentur in hoc volumine certi tractatus inter alios plures editi. » V index de l'édition de i5i4 mentionne que plusieurs des opuscules cités ont déjà été imprimés en Allemagne. Ainsi le De staticis experimentis , qui forme le quatrième livre des dialogues intitulés Idiota, a été souvent publié à part; la première édition est de 1476.
Esquisse du système philosophique de Nicolas de Cues.
Léonard était assurément intéressé d'une manière beaucoup plus intense par les divers problèmes de l'Astronomie, de la Mécanique et de la Physique que par les redoutables énigmes de la Métaphysique ; est-il toutefois un ordre de pensées auquel ce génie soit demeuré indifférent? Il a longuement médité ce que Nicolas de Cues avait dit touchant la Mécanique, et ses méditations ont produit de nombreux corollaires; il a sans doute lu plus rapidement les écrits philosophiques du Cardinal Aile-
NICOLAS DE CUES ET LEONARD DE VINCI Io5
mand; il s'y est arrêté cependant, et plusieurs de ses notes nous rappellent l'impression qu'il en a reçue.
Pour comprendre exactement la portée de certaines de ces notes, il n'est pas inutile de connaître en son ensemble le système philosophique au sujet duquel elles ont été écrites. Pourrait-on, d'ailleurs, passer à côté de ce monument grandiose sans s'arrêter un instant pour le contempler?
Qu'il nous soit donc permis de retracer ici, en une esquisse rapide, les principaux traits de la doctrine de Nicolas de Gués1.
A. L'ignorance savante. — Le plus ancien traité philosophique 2 qu'ait composé Nicolas de Cues est aussi celui où nous le voyons exposer le plan d'ensemble de toute sa doctrine. Les écrits que le Cardinal Allemand a produits par la suite ne font, bien souvent, que développer une idée dont le germe se trouvait au premier traité; on ne peut les parcourir sans admirer la puissance logique avec laquelle ce génie a su grouper en une vue d'une parfaite unité ses pensées sur les sujets les plus divers.
Au livre qui renferme la clé de tout son système, Gusanus a donné pour titre : De docta ignorantia; et ce titre est bien choisi, car on ne saurait accepter aucun des axiomes que postule l'Évêque de Brixen si l'on ne prenait, tout d'abord, conscience de l'incapacité radicale où l'homme se trouve de connaître la vérité absolue.
Il est impossible3 qu'une intelligence finie puisse s'assimiler aucune vérité précise. Le vrai n'est pas, en effet, une chose qui soit susceptible de plus et de moins; il consiste essentiellement en quelque chose d'indivisible; et ce quelque chose ne saurait être saisi par un être, si cet être n'est la vérité même. De même, l'essence du cercle est quelque chose d'indivisible,
i. Les lecteurs désireux de pénétrer plus avant dans le détail de cette doctrine pourront lire, parmi les nombreux écrits que les Allemands ont consacrés à Nicolas de Cues, les deux ouvrages suivants :
Richard Falckenberg, Grundzùge der Philosophie des Nicolaus Cusanus mit besonderer Beriieksichtigung der Lehre vom Erkennen. Breslau, 1880.
A. Glossner, Nicolaus von Cusa und Marias nizolius als Vorlaâfer der neuerer Philosophie. Munster, 1891.
2. Selon M. Scharpff, les trois livres De docta ignorantia ont été composés en i/»4o.