Jean de Bassols, loc. cit., fol. ccxiv, col. b
3. Magistri Roberti Holkot Super quatuor libros sententiarum questiones'. Libri secundi quaest. II.
l\. Robert Holkot, loc. cit., art. I : Utrum Deus ab aeterno sciverit seproducturum mundum. Tertium principale.
a) Pour la description de cet ouvrage, voir p. 399, note 1.
de toute éternité, s'il créerait un seul monde ou s'il en créerait plusieurs. »
A ce propos, notre auteur reproduit quelques-unes des objections que l'on avait accoutumé, depuis Michel Scot et Guillaume d'Auvergne, d'opposer à la pluralité des mondes, et, en particulier, celle-ci :
« Dieu aurait su, de toute éternité, s'il créerait des mondes en nombre fini ou s'il en créerait une infinité. Mais il ne pouvait pas ne créer qu'un nombre fini de mondes; la raison qui lui en eûl fait créer six lui en eût aussi bien fait créer sept, huit, et ainsi de suite, à l'infini. » D'autre part, s'il avait créé une infinité de mondes, tous égaux entre eux, les cieux ultimes de ces mondes formeraient, par leur ensemble, un corps infini ; si chacun de ces cieux était animé du même mouvement diurne que le nôtre, l'ensemble des cieux formerait un corps infini en mouvement, et le Philosophe a insisté sur l'impossibilité d'un tel corps.
L'objection tirée de l'impossibilité du vide est présentée par Holkot avec une rigueur qu'à notre connaissance, aucun autre physicien ne lui avait donnée :
«Si Dieu avait pouvoir de créer un second monde, il faudrait qu'il le créât en quelque lieu (alicubi), comme ce monde-ci, de telle sorte qu'entre les diverses parties de ce monde-là, il y eût des distances. Mais, je le demande, qu'y a-t-il actuellement là où ce monde eût été créé, rien ou quelque chose? S'il y a quelque chose, il y a donc, en fait, quelque chose hors du Monde. S'il n'y a rien, on peut raisonner ainsi : hors du Monde, il n'y a rien, et, hors du Monde, il peut exister un corps ; donc, hors du Monde, il y a le vide ; car là où un corps peut exister et où il n'y a pas de corps, il y a le vide. Donc, maintenant, le vide existe. »
Comment Holkot voulait-il qu'il fût répondu à ces objections, il ne nous le dit pas; il ne les regardait cependant pas comme valables, car il admet la vérité de la proposition contre laquelle elles avaient été élevées; d'ailleurs, un peu plus loin, il accorde formellement à Dieu le pouvoir de créer plusieurs mondes, et c'est alors qu'il se montre fidèle disciple d'Ockam.
Celle nouvelle discussion sur la pluralité des mondes est amenée par l'examen de cette proposition » : Dieu peut faire tout ce qui n'implique aucune contradiction.
« Dieu, dit Holkot, peut créer tout ce qui n'implique aucune contradiction. Mais il n'y a aucune contradiction à supposer l'existence d'un second monde qu'une différence numérique distinguerait seule de celui-ci. Donc... Prouvons cette mineure. Il n'y a aucune
i. Robert Holkot, loc. cit., art. VI : Deus potest facere quicquid non includit contradictionem.
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contradiction en ces propositions : il existe deux soleils, il existe deux lunes, il existe deux mondes. Dieu pourrait donc créer d'autres corps célestes de même espèce que les nôtres et, par conséquent, créer un second monde de même espèce que le nôtre. »
Cette absence de contradiction en l'existence simultanée de deux mondes de même espèce, les Péripatéticiens la nient; notre auteur connaît leurs raisons et les résume fidèlement.
En premier lieu, « le Monde est formé de toute la matière qui lui est propre;» hors de lui, il n'existe aucune matière en puissance d'un second monde.
En second lieu, « il n'y aurait pas plus de raison pour qu'un grave tendît vers le centre de ce monde-ci que vers le centre de l'autre monde » .
En troisième lieu, « tout ce qui, par mouvement naturel, s'écarte d'un lieu, ne peut tendre vers ce lieu que par mouvement violent; mais un grave que l'on placerait en cet autre monde s'écarterait par mouvement naturel du centre de celui-ci; ce serait donc par mouvement violent que ce grave tendrait vers le centre de notre monde. »
Les réponses que Robert Holkot adresse à ces objections sont animées de l'esprit de Jean de Bassols et de Guillaume d'Ockam.
Il est bien vrai qu'il n'existe actuellement aucune matière qui soit en puissance de devenir un second soleil ou une seconde lune; mais Dieu peut, s'il le veut, créer une telle matière.
«Un grave, placé en l'un des deux mondes, se mouvrait naturellement vers le centre de ce monde au sein duquel il se trouve; un autre grave, placé en l'autre monde, tendrait vers le centre de ce dernier monde. »
Quant à la troisième objection, notre Dominicain la dissipe en reproduisant presque textuellement l'habile discussion menée par le Venerabills Incepior. Comme celui-ci, il s'autorise de l'exemple fourni par les mouvements naturels, opposés l'un à l'autre, que prendraient deux masses de feu placées sur la terre, aux antipodes l'une de l'autre.
A la suite des condamnations portées, en 1277, par les théologiens de la Sorbonne, nous avons vu toute une lignée de penseurs rejeter résolument les arguments que le Péripatétisme objectait à la pluralité des mondes et attribuer à Dieu le pouvoir de créer des mondes multiples. Inaugurée par Richard de Middleton, cette tradition a été maintenue par Jean de Bassols, Guillaume d'Ockam, Walter Burley et Robert Holkot; elle s'est prolongée jusqu'à Gaétan de Tiène et jusqu'à Jean Majoris. Avec Jean Buridan, l'École de Paris va, au sujet de cette question, se soumettre de nouveau à l'enseignement d'Aristote.