VIII. Jean Buridan
La question de la pluralité des mondes possibles a été l'occasion de l'un des plus âpres débats qui aient mis aux prises la philosophie péripatéticienne et la pensée chrétienne ; mais bien d'autres discussions ont été soulevées par cette question. L'une des plus intéressantes a pour objet l'origine de la pesanteur; la pesanteur est-elle ou non le résultat d'une attraction exercée sur le grave par son lieu naturel, le centre du Monde? Nous avons rapporté1 les principales opinions que les maîtres de la Scolastique ont émises à ce sujet. Mais il en est une dont nous n'avions pas alors connaissance et qui, cependant, a grande importance; c'est celle de Jean Buridan. Réagissant contre les doctrines de Guillaume d'Ockam, Jean Buridan a formulé les principes qu'Albert de Saxe a développés.
Tout d'abord, Buridan admet pleinement 2, au sujet de l'attraction que l'aimant exerce sur le fer, l'explication qu'Averroès avait proposée et que le Venerabilis Inceptor a rejetée.
« L'aimant, » dit-il, « altère l'air ou l'eau qui le touche immédiatement; au travers de ce fluide se propage une certaine qualité qui, grâce à une convenance particulière qu'a le fer avec l'aimant, est propre à attirer le fer vers l'aimant; il ne paraît pas qu'elle ait cette propriété attractive au sein des autres corps qui n'ont pas avec l'aimant une telle convenance. »
Le mouvement du grave vers son lieu naturel n'a rien de comparable à ce mouvement du fer vers l'aimant :
w Le grave qui se trouve soulevé, » dit Buridan 3, « n'est point mû par son lieu naturel, c'est-à-dire par le lieu qui se trouve vers le bas, au moyen d'un mouvement d'altération semblable à celui par lequel l'aimant meut et attire le fer. On ne doit point, en effet, supposer qu'un corps en attire un autre, si ce n'est par l'un de ces deux procédés : Ou bien ces deux corps sont liés l'un à l'autre ; ou bien le premier corps imprime dans le milieu ambiant, et jusqu'au second corps, quelque vertu ou qualité par laquelle le second corps est mis en mouvement. Ce second procédé est celui auquel nous aurions recours pour expliquer le mouvement du fer vers l'aimant. Mais, dans le cas proposé, on ne saurait dire qu'il en soit ainsi, car cette vertu ou