‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 2)Chapitre 114 sur 126 · Jean Buridan, loc. cit., fol. ccix, col. b · texte numérisé non relu

Jean Buridan, loc. cit., fol. ccix, col. b

présent. On peut en dire autant du repos en l'objet aimé. L'amour n'est donc ni cette union réelle ni ce repos; il n'en résulte pas; il peut demeurer en même temps que la séparation et l'inquiétude qui sont opposées à cette union et à ce repos. »

Ces réflexions offrent une analogie, bien aisée à reconnaître, avec certaines pensées qui reviennent fréquemment dans les écrits de Nicolas de Gués l . Cette analogie se marque mieux encore entre certaines idées chères au Cardinal Allemand et un autre passage a des Questions sur l'Éthique à Nicoinaque. En ce passage, l'auteur entreprend de déclarer quelle est, selon lui, la véritable nature de l'amour :

u Voici, me semble-t-il, ce qu'il faut dire : L'amour provient d'une certaine conjonction ou convenance qui est naturelle à la fois à celui qui aime et à l'objet aimé; c'est pourquoi nous disions, au huitième livre de cet ouvrage, que toute amitié est fondée sur une certaine ressemblance ou sur un certain rapport analogue à celui qui unit l'agent au patient. L'agent et le patient, en effet, se trouvent conjoints en leur commun acte, car l'un et l'autre ont même acte, comme on le voit au troisième livre des Physiques. C'est pour cela, semble-t-il, qu'au neuvième livre du présent ouvrage, il est dit qu'un ami est un autre soi-même. Cela se manifeste encore par ce fait que la délectation est fort proche parente de l'amour, à tel point que beaucoup de philosophes, et non des moindres, ont cru que toute délectation était amour, et que tout amour était désir ou délectation, comme nous l'avons vu en la vingt -neuvième question du septième livre. Or la délectation suppose l'union de l'objet qui l'engendre à

l'appétit qui l'éprouve Cela apparaît aussi en la nature inanimée;

les êtres inanimés n'éprouvent, à proprement parler, ni amour, ni haine; il y a cependant, en eux, quelque chose de comparable à l'amour ou à la haine, en sorte que ces êtres naturels se meuvent soit d'un mouvement de fuite, soit d'un mouvement de poursuite. Par exemple, le corps grave ou léger a, pour son lieu naturel, une sorte d'amour grâce auquel il se meut vers ce lieu et s'unit naturellement à ce lieu; ce mouvement a sa raison d'être en une certaine convenance naturelle, comme on le voit au quatrième livre des Physiques; ce même corps a, pour le lieu opposé, une sorte de haine qui provient d'une disconvenance. De même, il semble que le froid a, pour le chaud, une sorte de haine; il fuit le chaud ou bien, s'il est plus fort que lui, il le détruit. En revanche, le froid semble avoir pour le froid une espèce d'amitié; il le conserve; il l'augmente; il s'unit aisément à lui. » 11 semble qu'il y ait, en ces lignes, le germe de quelques-unes des

i. Voir pp. 124-125.

a. Johannis Buridani Quaestiones in decem libros Ethicorum Aristotelis ad .Xicomachum; lib. IX, quaest. VII : Utruni homo debcat maxime amare seipsum. Éd. cit.,

fol. CCXLVIII, COl. 1).

NOTES 44l

idées que Nicolas de Gués développera avec le plus de complaisance : telle l'assimilation de l'amour au lien qui conjoint en un même acte l'agent et le patient « ; telle encore, la doctrine, reprise de l'École pythagoricienne, selon laquelle les mouvements naturels s'expliquent tous par certaines affinités entre les êtres animés, par le désir qu'a le semblable de s'unir à son semblable^.

Les passages que nous avons extraits des Questions sur l'Éthique à Nicomaque offrent également une très grande ressemblance avec certaines réflexions de Léonard de Vinci 3, réflexions qui se trouvent notées au Codice Trivulzio; si ces réflexions étaient isolées, nous pourrions fort bien soutenir que Léonard les a empruntées à l'œuvre donnée sous le nom de Jean Buridan et non pas aux écrits de Nicolas de Cues. Mais le même Codice Trivulzio renferme un grand nombre d'autres pensées qui n'ont aucun rapport avec les Questions sur l'Éthique à Nicomaque, tandis que la lecture des ouvrages du Cardinal Allemand paraît singulièrement propre à en donner l'interprétation.

i. Voir p. 116.

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