J. — QUELQUES TEXTES D'HENRI DE GAND
En la Philosophie péripatéticienne, deux propositions, assez disparates au premier abord, sont intimement liées l'une à l'autre; ce sont ces deux propositions :
Il ne peut pas exister de grandeur infinie;
11 ne peut pas exister plusieurs mondes.
L'une et l'autre, en effet, s'identifient, pour ainsi dire, avec cette troisième affirmation : Une matière première finie et déterminée existe de toute éternité; aucune puissance, ni en la Nature ni en Dieu, ne peut, d'aucune façon, ajouter à cette matière une nouvelle matière.
Le principe duquel nos deux propositions tirent immédiatement leur raison d'être, est, en toute la Philosophie péripatéticienne, celui qui s'oppose le plus radicalement à l'enseignement du dogme catholique, puisqu'il refuse à Dieu les titres de Créateur et de Tout- Puissant.
Niant le principe, la doctrine de l'Église catholique devait être forcément amenée à rejeter les conséquences qui en résultaient si simplement; la Scolaslique chrétienne devait être conduite à formuler les deux affirmations opposées à ces conséquences :
La grandeur infinie peut exister, au moins en puissance;
L'existence de plusieurs mondes n'est pas contradictoire.
Ces deux affirmations, d'ailleurs, ouvraient comme deux larges brèches dans le rempart, si solidement construit, de la Physique aristotélicienne; elles ne ruinaient pas seulement, et en deux points d'extrême importance, l'autorité du Stagirite et de son Commentateur; elles livraient, en outre, un large passage à des spéculations nouvelles, qui, brisant les barrières élevées par la Philosophie antique, allaient travailler en toute liberté à l'édification de la Science moderne.
Le coup de bélier décisif, celui qui fit crouler tout un pan de la muraille élevée par le Stagirite, fut, nous l'avons dit, porté en 1277, par les docteurs en Sorbonne réunis sous la présidence d'Etienne Tempier, évêque de Paris.
Tout aussitôt après ce vigoureux coup de sape, Richard de Middleton entrait résolument dans la place; il admettait l'existence potentielle de la grandeur infinie; il enseignait que Dieu peut créer plusieurs mondes et qu'il peut produire le vide; il n'hésitait pas, en un mot, à attaquer de front les doctrines fondamentales de la Physique d'Aristote. Bientôt, Jean de Bassols, Guillaume d'Ockam, Walter Burley allaient le suivre, bouleversant la tradition péripatéticienne et faisant place nette à une Physique nouvelle.
NOTES [\t\~j
De ces condamnations, portées en 1277, et qui exercèrent, sur révolution de l'esprit Immain, une si prodigieuse influence, quels turent les artisans? Etienne Tempier les a confirmées de son autorité épiscopale en les signant de son nom. Mais il avait convoqué, pour s'éclairer, les docteurs en Théologie et « autres prud'hommes » ; en ces conseils, bien des avis furent émis, dont les diverses condamnations formulées ont été les conséquences; en cette œuvre collective, quelle fut la part de chacun? Quels furent, en particulier, les inspirateurs de ces articles où ceux qui refusaient à Dieu le pouvoir de créer plusieurs mondes étaient condamnés, où la possibilité du vide était insinuée? On ne saurait, évidemment, répondre à cette dernière question d'une manière catégorique et pleinement satisfaisante; du moins, peut-on souhaiter quelque indication vraisemblable.
Au moment où l'imprimeur allait mettre sous presse la dernière feuille de cet ouvrage, un passage de saint Denys le Chartreux 1 nous a suggéré une telle indication et a attiré notre attention sur le nom d'Henri de Garni.
Henri Goethals (Henricus Bonicollas), né à Gand à une date inconnue2, revêtit le froc des Servites; chanoine de Tournai en 1267, archidiacre de Bruges en 1276, il joua, à partir de cette époque, un grand rôle à l'Université de Paris; reçu docteur en Sorbonne en 1277, il mourut en 1293.
Par sa Somme théologique et, plus encore, par ses Quodlibela, le Doctor Solemnis a exercé une très grande influence sur l'enseignement de la Philosophie scolastique, particulièrement à la fin du xme siècle et au début du xiv8 siècle. Richard de Middleton a commenté ses Qaodlibeta; Jean de Duns Scot et Jean de Bassols en citent et en discutent fréquemment les affirmations.
Le Docteur Solennel a, sans doute, été au nombre des théologiens qui ont conseillé Etienne Tempier; il est permis de le désigner, avec vraisemblance, comme l'inspirateur ou, tout au moins, comme l'un des inspirateurs des décisions qui nous intéressent.
I. Les opinions d'Henri de Gand touchant la pluralité des mondes et la possibilité du vide.
En un de ses Quodlibeta, en effet, Henri de Gand aborde la question
1 . Divi Dionysii Carthusiani In Sententiarum librum I Commentarii Locupletissimi In quibus de Sanctissima et Individua Trinitate, copiosissime, et Christianissime disseritur. Post omnes editiones accuratissime recogniti. Venetiis, Sub signo Angeli Raphaelis. MDLXXXIIII. Dist. XL1I, quaest. III, foll. 6o/,-6o5.
2. Voir: De Wulf, Histoire de la Philosophie scolastique dans les Pays-Bas et la principauté de Liège, Louvain et Paris, 1895. — Histoire de la Philosophie médiévale, 2° éd., Louvain et Paris, igo5, pp. 389-390.
suivante « : « Dieu peut- il, hors du Ciel, créer un corps qui ne touche pas le Ciel? »
« Dieu, » répond le Docteur Solennel, « peut fort bien, hors du ciel ultime, créer un corps ou un autre monde, de même qu'il a créé la terre en la région interne du monde ou du ciel, de même encore qu'il a créé le monde lui-même et le ciel ultime. »
Mais où ce corps nouveau, ce monde nouveau seront-ils créés? Existe-t-il, hors du ciel ultime, un espace vide de tout corps, des dimensions séparées, comme l'enseignaient, par exemple, Cléomède ou Jean Philopon? Faut -il dire que le nouveau corps ou le nouveau monde est créé dans ce vide ou dans cet espace? Pour s'exprimer en ces termes, Henri de Gand tient encore trop à l'enseignement du Stagirite; selon cet enseignement, en effet, il n'y a, hors du monde, ni lieu, ni vide.
Ce corps ou ce monde que Dieu pourrait produire hors du Ciel, « il ne le produirait pas en quelque chose, mais dans le néant (in nihiloj. Il ne faut pas entendre ces mots dans un sens matériel comme si le néant était quelque chose. 11 faut entendre que ce corps succède au néant, parce qu'il est créé là où, auparavant, il y avait le néant; cela ne veut pas dire qu'alors il y eût là quelque chose comme un pur espace (dimensio s eparata) et qu'en ce quelque chose, fût le néant; qu'il y eût là comme quelque chose où les dimensions du corps pussent être reçues après en avoir chassé le néant qui, auparavant, existait en ce quelque chose. Il faut comprendre la proposition tout entière au sens négatif, comme si l'on disait : il n'y a pas là quelque chose, en prétendant nier à la fois et l'existence d'un lieu (ubitas) et l'existence de quelque chose (aliqaitas). C'est en un sens analogue que nous disons : ce corps ou ce monde a été fait de rien. »
Dieu peut donc, au delà du ciel ultime, créer un corps nouveau ou un monde nouveau. Peut-il créer ce corps ou ce monde de telle sorte qu'il ne touche pas le ciel? Roger Bacon et, avec lui, toute la Physique péripatéticienne l'eussent nié. Entre ces deux mondes, entre ce monde et ce corps, aucun autre corps ne se trouve; il n'y a donc, entre eux, aucune distance, car la distance entre deux corps est un attribut des corps qui sont interposés à ces deux premiers; l'existence d'une distance entre deux mondes, alors qu'il n'y a pas de corps entre eux, équivaut à l'existence d'un espace vide entre ces mondes ; aux yeux du Péripatéticien, ces deux existences seraient affirmées par une même proposition, et cette proposition implique contradiction.
i. Quodlibeta Magistri Henrici Goethals a Gandavo doctoris Solemnis : Socii Sorbonici : et archidiaconi Tornacensis, cum duplici tabella. Vœnundantur ab Jodoco Badio Ascensio, sub gratia et privilégie» ad finem explicandis. Colophon : In chal-
chographia lodoci Badii Ascensii ab undecimo Kalcndas Septemb. Anno domini
MDWIII Quodlibetum XIII, quaest. III : Utrum Deus possit facere corpus aliquod
extra caelum quod non tangat caelum; fol. cccccxiv, verso.
Il n'en est pas de même au jugement d'Henri de Gand, qui introduit ici une distinction subtile : « Je prétends, dit -il, que deux corps peuvent être distants l'un de l'autre de deux manières distinctes.
» D'une première manière, ils peuvent être distants à proprement, parler (per se); c'est ce qui a lieu lorsqu'il existe entre eux une distance réalisée (positiva) à l'aide d'une dimension d'un corps interposé.
» D'une seconde manière, ils peuvent être distants par accident (per accidens). Dans ce cas, il n'existe entre eux aucune distance réalisée (positiva); mais à côté d'eux ou hors d'eux, il existe un objet en lequel se trouve réalisée une certaine dimension, et cette dimension permet de reconnaître la distance des deux corps.
» Supposons, par exemple, qu'entre deux corps se trouve le vide, et que ces deux corps touchent l'un le bas et l'autre le haut d'un mur de trois pieds ; on dira alors que trois pieds est la distance entre le corps qui est au-dessus du vide et le corps qui est au-dessous.
» S'il n'existe donc rien entre deux corps, mais si un corps d'une certaine dimension est apte à être reçu entre les deux premiers, on jugera que- l'intervalle entre ces deux corps a précisément cette même dimension, mais qu'il W par accident. »
Par là, le Docteur Solennel précise en quel sens il est permis d'attribuer l'existence au vide. « Le vide n'est pas autre chose que la dimension ou la distance entre deux corps » entre lesquels il n'existe aucun autre corps ; « distance qui, comme nous l'avons dit, existe seulement par accident, soit parce qu'une certaine dimension se trouve réalisée (positiva) tout contre ces deux corps, soit parce qu'une certaine dimension réelle (positiva) est susceptible d'être placée entre ces deux corps ou à leur contact.
» Le vide lui-même n'a donc pas d'autre existence qu'une existence par accident, en ce que les corps entre lesquels il existe sont disposés de telle sorte qu'une certaine dimension d'un certain corps soit susceptible de se placer entre les premiers corps. »
Selon l'exemple qu'Henri de Gand emploie en une autre question «., imaginons que Dieu anéantisse tous les éléments qui se trouvent compris entre la terre et l'orbite de la Lune, sans rien changer à la grandeur et à la situation de ces deux derniers corps. Entre ces deux corps, le vide existera, mais il existera seulement par accident, cette existence purement accidentelle consistera en ceci que Dieu pourrait rendre l'existence aux éléments détruits, et que cette eau, cet air, ce feu, trouveraient place entre la terre et l'orbe de la Lune. L'épaisseur
i. Henrici Goethals a Gandavo Quodlibeta; Quodlib. XV, quaest. I; Utrum Deus possit facere quod vacuum esset; éd. cit., fol. ccccclxxv, verso. En cette question, la doctrine d'Henri de Gand est exposée avec moins de développement, et aussi avec moins de profondeur, qu'en celle dont nous avons donné l'analyse.
de la couche sphérique que formeraient les trois éléments susceptibles de se loger entre l'élément terrestre et l'orbite lunaire serait la distance par accident entre ces deux derniers corps.
Le Docteur Solennel s'eflbrce de distinguer > entre le vide, tel qu'il vient d'être défini, et le néant qui existe hors du Monde. Hors du Ciel, dit- il, le vide n'existe pas, même par accident; « là, en effet, il n'y a pas de distance par accident, car il n'existe aucun corps susceptible d'être reçu en un certain vide intermédiaire. » Il n'y a donc hors du Ciel, comme le voulait le Philosophe, ni plein, ni vide.
« Après qu'un nouveau corps ou qu'un autre monde aurait été créé par Dieu, hors du dernier ciel et sans contact avec ce ciel, entre ce corps ou ce monde et le ciel ultime, nous aurions à déclarer que le vide existe; et ce vide aurait une dimension bien déterminée, à savoir celle du corps qui pourrait être reçu entre le ciel extrême et le corps nouvellement créé ; mais ailleurs qu'entre ce ciel et ce corps, nous ne pourrions dire qu'il y a le vide ; de même qu'à présent, au delà du ciel ultime, nous ne pouvons dire ni qu'il y ait le plein, ni qu'il y ait le vide, mais seulement qu'il y a le pur néant
» Si donc Dieu créait, maintenant, hors du ciel, un corps qui ne touchât pas le ciel, ce corps ne serait créé ni dans le plein, ni dans le vide, mais dans le pur néant; et du côté qui ne regarde pas le ciel, ce corps continuerait de subsister dans le pur néant, ce mot néant étant pris comme une pure négation ; de même, le ciel a été créé dans le pur néant ; et le pur néant était autrefois là où ce corps se trouve maintenant; et tout cela doit être compris au sens purement négatif, de la manière que nous avons exposée. »
Ce corps nouvellement créé par Dieu confinerait donc, d'un côté, au vide et, de l'autre, au néant. De même, « si les éléments qui se trouvent contenus par le Ciel étaient anéantis, nous devrions admettre que le vide existe en la concavité du Ciel ; mais nous ne devrions en aucune façon le supposer hors du ciel ; là, il n'y aurait que le pur néant. »
Les corollaires mêmes qu'Henri de Gand déduit si clairement de sa théorie sont la condamnation de cette théorie. Ce corps, créé hors du ciel ultime, est dans le vide du côté qui regarde le ciel suprême et dans le néant de l'autre côté; comment marquera-t-on, à la surface de ce corps, la frontière entre l'aire qui confine au vide et l'aire qui ne touche que le néant?
L'effort tenté par Henri de Gand pour attribuer à Dieu le pouvoir do créer un corps hors du Monde, et pour accorder au Philosophe qu'il n'y a, hors du Monde, ni plein ni vide, était d'avance condamné à l'insuccès; la première affirmation entraînait la ruine de la seconde.
i. Henrici Goothals a Gandavo Quodlibeta : Quodlib. MIT. quaesl III.
Si Ton veut que le Créateur puisse, au delà des bornes de l'Univers, produire un nouveau corps ou un nouveau monde, on est naturellement conduit à admettre que le vide existe au delà du ciel ultime; c'est ce qu'ont fort bien vu Walter Burley et Robert Holkot.