Nicolai de Cusa Trialogus de Possest
l'union, coéternelle à chacun d'eux, de la puissance absolue et de l'acte pur. Le Fils est ce que le Père peut, et le Saint-Esprit est le lien de la Toute-puissance et du Tout-puissant.
E. L'Univers contracté et la création. — En dehors de Dieu, qui est le maximum absolu et l'unité parfaite, sont des êtres finis dont l'ensemble compose ce que Nicolas de Gués nomme l'Univers contracté ou concret (contractas).
Que nous enseigne l la docte ignorance touchant la manière d'être de cet Univers?
Seul, le maximum absolu, qui est aussi l'absolue nécessité, existe par soi; l'Univers contracté tient donc son existence non de lui-même, mais du maximum absolu ; il est créature de Dieu.
L'être absolu est exempt de toute envie et de toute avarice ; par conséquent, il ne peut rien communiquer de négatif, de privatif, de diminué par essence.
En la créature donc, qui tient son existence du maximum, rien de ce qui est diminution, tel que la corruptibilité, la divisibilité, l'imperfection, la diversité, la pluralité, ne provient de l'être maximum qui est éternel, indivisible, absolument parfait, sans distinction, absolument un, De Dieu, la créature tient son unité, son caractère distinctif et sa connexion avec l'Univers; et plus elle est une, plus elle est semblable à Dieu.
Mais l'unité de la créature est altérée par la pluralité, son caractère distinctif par la confusion, sa connexion avec le reste de l'Univers par le désaccord; tout cela ne vient ni de Dieu, ni d'aucune cause positive; cela vient de la contingence.
Qui donc pourrait comprendre comment l'être de la créature résulte de la nécessité absolue, dont cet être provient, en même temps que de la contingence, dont il ne saurait être exempt? La créature n'est ni Dieu, ni le néant; elle est pour ainsi dire, entre Dieu et le néant, après Dieu et avant le néant. Et cependant, on ne peut prétendre qu'un être est un composé A' être et de non être. La créature n'est donc ni Y être — car elle descend de Fêtre — ni le non-être — car elle est supérieure au néant — ni un composé de l'être et du non-être.
i. Nicolai de Cusa De docta ignorantia lib. II» cap. IL
tia études suk Léonard dé vinci
Notre intelligence ne peut, ni sous forme divisée, ni sous forme composée, résoudre les contradictoires; elle ne peut donc atteindre l'essence de la créature ; elle sait seulement que la créature tient son existence de l'être absolu.
F. L'Univers est-il fini ou infini? — Notre esprit ne pourra sonder l'être de la créature sans se heurter sans cesse à des antinomies. Et tout d'abord, il rencontrera celle qui épouvante la Scolastique péripatéticienne et qui rend impossible toute réponse à cette question : L'Univers contracté est-il fini ou infini?
Seul, le maximum absolu est infini1, car seul il est tout ce qui peut être. L'Univers contracté réunit tout ce qui existe hors Dieu ; il n'est pas Dieu, donc il n'est pas positivement infini.
D'autre part, il n'existe aucun terme qui le borne, en sorte que l'on peut dire qu'il est infini en prenant ces mots dans un sens négatif, qui signifie l'absence de limite. Plus exactement, on peut dire que l'Univers n'est ni fini ni infini.
Dire qu'il n'y a pas de bornes actuellement existantes qui terminent le Monde, c'est dire qu'il n'y a pas, pour l'Univers, une possibilité d'être qui outrepasse son actuelle existence; c'est dire que l'Univers ne peut être plus qu'il n'est.
Mais alors se dresse devant nous une nouvelle antinomie : La possibilité du Monde ne se laisse pas étendre au delà de son existence actuelle, en sorte que le Monde ne pourrait être plus grand qu'il n'est; et d'autre part, eu égard à la toute-puissance de Dieu, le Monde pourrait être plus grand qu'il n'est actuellement.
G. Dieu est la synthèse de la création et la création est le développement de Dieu. — Sans s'effrayer de ces continuelles antinomies, qu'elle a prévues, la docte ignorance poursuit ses pénétrantes investigations sur les rapports de Dieu et de l'Univers créé.
Deux notions se présentent à elle3, qui s'opposent l'une à
i. Nicolai de Cusa De docta ignoranlia lib. II, cap. I. j. Nicolai de Cusa De docta ignorantia lib. Il, cap, 111.
NICOLAS DE CUËS ET LEONARD DE VINCI Il3
l'autre : la notion de synthèse ou d'implication (complicatio) et la notion de développement (explicatiù) .
Tout nombre n'est qu'une répétition, un développement de l'unité; d'autre part, l'unité, qui est le principe de tout nombre, en est aussi le maximum absolu, en sorte que tout nombre est compris, impliqué dans l'unité.
Tout nombre développe donc l'unité, qui est son principe; et l'unité, qui est le maximum et la fin de tous les nombres, les enveloppe tous ; elle en est la synthèse.
Ce que nous venons de dire du nombre peut se répéter de tout ce qui compose l'Univers concret.
En une ligne, on ne trouve rien que le point ; partout où l'on veut diviser la ligne, il y a un point, en sorte que le point concentre et condense, pour ainsi dire, la ligne. Le point est donc le principe et le terme, la perfection et la totalité de toute longueur, de toute surface, de tout volume. La longueur est le premier développement du point, la surface en est le second développement, le volume en est le troisième.
Qu'est-ce que le mouvement? Une série d'états de repos se succédant avec continuité, en sorte que le repos est l'unité où le mouvement trouve sa synthèse, et que le mouvement est le développement du repos.
Le présent implique le temps tout entier; le passé fut présent, le futur sera présent; on ne trouve dans le temps que des instants se succédant en une série continue et dont chacun est présent à son tour. Le présent est donc la synthèse du temps, comme le temps est le développement du présent; et le présent, c'est l'unité.
De même, l'identité est la synthèse de la diversité, et la diversité le développement de l'identité; de même, l'égalité est la synthèse de l'inégalité, et l'inégalité le développement de l'égalité; de même encore, la simplicité est la synthèse de la division, et celle-ci ne fait que développer la simplicité.
Ainsi Dieu, qui est l'unité parfaite et le maximum absolu, est la synthèse de toutes les choses concrètes ; et ces choses concrètes, en leur pluralité, sont le développement de l'être unique de Dieu.
11^ ÉTUDES SUR LÉONARD DE VlNCÏ
« Cette synthèse et ce développement, comment se produisent-ils? Voilà une question qui excède les bornes de notre intelligence. Nous est-il possible de comprendre que la pluralité des choses concrètes découle de l'intelligence divine, en même temps que l'être de ces choses provient de Dieu, qui est l'unité parfaite? »
H. De quelle manière Dieu et V Univers sont en toutes choses créées, et inversement. — Toutes choses sont en Dieu1, qui est la synthèse de la création, et Dieu est en toutes choses, car la création est le développement de Dieu. Voilà une double affirmation dont la docte ignorance va commenter le sens profond3.
Les choses contractées, c'est-à-dire la création, tiennent tout leur être de Dieu; aussi cet être imite-t-il l'être de Dieu autant que sa nature le comporte.
Dieu est le maximum absolu et l'unité parfaite, en laquelle toutes les distances, toutes les divisions, toutes les contradictions deviennent union.
L'Univers est l'image contractée de cette unité absolue et de ce maximum absolu.
Il est maximum non pas absolu, mais contracté, en ce qu'il comprend non pas toutes choses, mais seulement toutes les choses créées.
Le maximum absolu est l'unité parfaite, exempte de toute pluralité; toutes choses sont impliquées en lui, mais en une union complète qui exclut toute division, toute distinction. L'Univers est un, lui aussi, mais d'une unité contractée qui n'exclut pas la pluralité, qui se résout, au contraire, en pluralité. Et de même que son unité se contracte en pluralité, sa simplicité se contracte en composition, son éternité en succession, et ainsi de suite.
Examinons de plus près encore de quelle manière l'Univers un se résout en la pluralité des choses contractées.
L'essence (quidditas) de Dieu est d'être absolu ; partant, il
i. Nicolai de Cusa De docta ignorantia lib. II, cap. III. a. Nicolai de Cusa De docta ignorantia lib. II, cap. IV.
NICOLAS DE GUES ET LEONARD DE VINCI Il5
existe en une unité parfaite, exempte de toute division. L'essence de l'Univers est d'être contracté, c'est-à dire qu'il ne peut être réalisé, à moins de se condenser, pour ainsi dire, en objets particuliers.
L'Univers est en chacune des choses contractées comme une abstraction est en chacun des objets concrets qui servent à la former. L'humanité n'est ni Socrate, ni Platon; mais, en Socrate, l'humanité abstraite est réalisée d'une manière concrète par Socrate, en Platon, elle l'est par Platon. De même, l'Univers n'est ni le Soleil, ni la Lune; mais, dans le Soleil, il est ce que le Soleil a d'universel, dans la Lune, ce que la Lune a d'universel.
L'Univers est ainsi en chaque chose contractée particulière; il y est ce que cette chose contient d'universel, ce qui demeure lorsqu'on supprime toute diversité et toute pluralité.
Tout de même donc que chaque objet créé est dans l'Univers, on peut dire que l'Univers est en chaque objet créé.
Mais l'Univers, qui est le maximum contracté, est en Dieu, qui est le maximum absolu et la synthèse de toutes choses ; et Dieu est en l'Univers qui le développe ; car l'essence contractée de l'Univers émane de l'essence absolue de Dieu. Comme Dieu est en l'Univers, et l'Univers en chaque être particulier, Dieu est en chaque être particulier. C'est par l'intermédiaire de l'unité contractée de l'Univers que l'unité absolue de Dieu est en chacune des choses créées et que la pluralité des choses créées est en l'unité de Dieu.
On peut aller plus loin encore. Puisque Dieu est en toutes choses par l'intermédiaire de l'Univers; puisque, par l'intermédiaire du même Univers, toutes choses sont en Dieu, on peut répéter1 les paroles d'Anaxagore, en leur prêtant un sens profond qu'il ne leur donnait peut-être pas : Tout est dans tout* Quodlibet in quolibet.
I. La trinité contractée de l'Univers. — L'Univers, qui est le maximum contracté et l'unité contractée, imite, autant que sa
i. Nicolai de Gusa De doeta ignorantia lib» II, cap. V.
n6 ETUDES SUR LEONARD DE VINCI
nature le permet, Dieu, qui est le maximum absolu et l'unité absolue. Nous n'avons pas épuisé les conséquences de ce principe fécond.
Dieu est trinité; l'Univers est donc aussi trinité1.
A la vérité, entre la trinité divine et la trinité de l'Univers subsistent des différences profondes et essentielles2.
Dieu étant unité absolue, sa trinité est identique à l'unité.
L'unité du Monde, au contraire, est une unité contractée ; pour subsister, il lui faut se condenser en choses multiples; elle ne pourra subsister qu'au sein d'une trinité.
En effet, pour qu'il y ait contraction, il faut trois choses : un objet contractible qui la subit, un sujet contractant qui la produit, et un lien par lequel le sujet contractant est uni à l'objet contractible en vue de produire l'acte de contraction.
Telle sera la trinité de l'Univers, image de la trinité divine, descendue de cette trinité.
Qui dit contractibilité désigne une certaine possibilité; cette contractibilité descend donc de la puissance suprême, qui engendre la divine trinité.
L'agent contractant détermine la possibilité de contraction; il la force à devenir ceci ou cela ; il la rend adéquate à tel ou tel être particulier. On peut donc dire qu'il descend de cette égalité qui, au sein de la trinité divine, est le Verbe.
La possibilité contractible est souvent nommée la matière de l'Univers ; à l'agent contractant, on donne fréquemment le nom déforme de l'Univers ou d'âme du Monde.
Pour que l'acte de la contraction s'achève, il faut que le sujet contractant soit appliqué à l'objet contractible, que la matière soit unie à la forme, qu'il y ait compénétration de la possibilité à déterminer et de la nécessité qui la détermine. Ce lien, on le nomme parfois la possibilité déterminée ; c'est une sorte d'esprit d'amour, qui produit le mouvement par lequel la forme et la matière de l'Univers s'unissent l'une à l'autre. Il est clair que ce lien descend du Saint-Esprit qui, au sein de la divine trinité, est le lien infini.
i. Nicolai de Cusa De docta ignorantia lib. Il, cap. VI. a. Nicolai de Cusa De docta ignorantia lib. II, cap. VII.
Étudions de plus près encore cette union de Pâme du Monde avec la matière universelle.
Parmi tous les possibles, il n'en est aucun qui existe moins que la possibilité pure, exempte de toute détermination 1 ; la possibilité pure est l'être minimum; partant, selon le postulat fondamental de la docte ignorance, elle est identique à l'être maximum. La possibilité pure, qu'aucun acte ne détermine, ne subsiste donc qu'en Dieu, où elle est d'ailleurs identique à l'acte pur. Hors de Dieu, la possibilité ne peut exister qu'à la condition d'être contractée, d'être plus ou moins déterminée par l'acte.
La possibilité pure est coéternelle à Dieu, puisqu'elle est Dieu; quant à la possibilité contractée, c'est seulement par nature qu'elle précède le Monde; elle ne lui est pas antérieure, elle n'était pas avant lui; elle est contemporaine du Monde, et non pas éternelle.
Tous les philosophes s'accordent en ce point s que, pour déterminer la puissance à l'acte, il faut quelque chose qui soit en acte; aucune puissance ne peut d'elle-même passer à l'acte. La puissance de l'Univers, qui ne peut subsister à l'état de pureté, qui doit nécessairement être déterminée par quelque acte, requiert donc une chose douée d'existence actuelle qui lui puisse imposer cette détermination; cette chose, qui est en acte, c'est la forme et l'âme du Monde.
De même que la puissance pure ne peut exister hors de Dieu, de même l'acte pur ne se trouve qu'en Dieu; hors de Dieu, l'acte ne se trouve jamais que sous forme contractée, par suite de son union avec une certaine puissance; la forme du Monde ne saurait donc exister indépendamment de la possibilité qu'elle réduit en acte, qu'elle contracte en objets particuliers; en d'autres termes, l'âme du Monde est inséparable de la matière universelle.
La possibilité de l'Univers3 ne peut exister si elle ne reçoit une forme déterminée ; il en résulte en elle un désir de rece-
i. Nicolai de Cusa De docta ignorantia lib. II, cap. VIII.