Nicolai de Cusa De docta ignorantia lib. II, cap. X
n8 ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
voir cette forme à laquelle elle est prédisposée, désir semblable à celui par lequel ce qui est mauvais souhaite le bien, par lequel la privation souhaite ce qui lui manque.
D'autre part, la forme ne peut être, d'une existence actuelle, si elle ne vient contracter la possibilité ; et comme elle désire d'être, elle tend à venir déterminer et achever la puissance.
Ainsi se produit une double aspiration : aspiration de la matière qui veut s'élever vers la forme sans laquelle elle ne peut être ; aspiration de la forme qui tend à descendre en la matière où elle trouvera la possibilité d'exister actuellement. De cette double tendance, ici ascendante, là descendante, naît un mouvement par l'intermédiaire duquel se fait l'union de la puissance et de l'acte; et ce mouvement, intermédiaire entre la matière et la forme, procède à la fois de la matière, qui est le mobile, et de la forme, qui est le moteur.
Ce mouvement est l'effet d'une aspiration mutuelle de la puissance et de l'acte, d'une sorte de tendance amoureuse, d'un esprit.
De même que la possibilité contractée de l'Univers descend de la possibilité absolue de Dieu, possibilité qui est le Père; de même que la forme contractée du Monde descend de l'acte absolu, c'est-à-dire du Fils ou du Verbe de Dieu; de même, cet esprit de connexion qui unit l'âme du Monde et la matière universelle descend du Saint-Esprit; quant au mouvement qu'engendre cet esprit de connexion, il descend du mouvement absolu, qui est identique au repos absolu.
Ce mouvement d'amoureuse union a un double effet.
C'est par lui, en premier lieu, que la puissance de chaque chose est en acte et que l'acte de cette chose en détermine la puissance; c'est donc par lui que chaque chose subsiste dans son unité, distincte de toutes les autres choses, et de telle sorte qu'elle soit aussi parfaite que le comporte sa nature.
C'est par lui, en second lieu, que chacune des choses créées participe de toutes les autres, immédiatement ou médiatement, de telle sorte que leur ensemble constitue un monde dont toutes les parties sont solidaires les unes les autres, un Univers aussi un que possible,
L'esprit contracté qui détermine ce double mouvement d'union est l'émanation du Saint-Esprit qui, par son intermédiaire, meut toutes choses.
J. Les cléments et les mixtes. — Dans l'édifice philosophique élevé par Nicolas de Gués, toutes les parties se tiennent avec une remarquable unité. Les mêmes principes généraux dirigent la solution des questions les plus diverses et les plus spéciales. En particulier, la doctrine que l'Évêque de Brixen professe au sujet des quatre éléments et des mixtes formés par leur combinaison — sa doctrine chimique — est un corollaire très immédiat de sa théorie métaphysique.
La nature est douée d'unité; elle existe en toutes choses sensibles, et c'est par elle que l'ensemble des choses sensibles est un. On peut donc dire1 très justement que la nature est Vêlement universel.
Mais la Nature ne subsiste pas dans l'unité absolue, car elle n'est pas Dieu; pour subsister, il faut qu'elle se contracte dans les choses sensibles, que son unité se résolve en pluralité (alteritas).-
Cette contraction se fait d'ailleurs par degrés; au premier degré, l'unité de l'élément universel se résout en une pluralité de quatre éléments principaux.
Chacun de ces quatre éléments principaux est affecté à l'une des quatre régions que l'on peut tracer autour du centre de la Terre; c'est parce que chacune de ces régions est occupée par un élément qu'elle a, dans le Monde, une existence actuelle; c'est parce qu'elle est occupée par un même élément qu'elle est une région unique. Chacun des quatre éléments principaux est donc l'actualité et l'unité de la région à laquelle il est affecté.
Mais dans la nature créée, il n'existe ni acte pur, ni unité absolue. Tout acte est mêlé de puissance, toute unité se résout en pluralité. L'élément pur, l'élément un, ne se trouve donc jamais dans le Monde; il n'y peut exister que des mixtes, et jamais aucun de ces mixtes ne peut être réduit en éléments simples.