Vide supra : III, J
h. Mcolai de Cusa De conjecturis liber II, cap. Y.
1 48 KTUDES SLR LEONARD DE VINCI
De même, on dit que l'Océan est le père universel des fleuves ; par des canaux très généraux, l'Océan vient se contracter en une fontaine très spécialisée, mais la rivière finit par retourner à l'Océan. Ainsi peut-on comparer les éléments universels à l'Océan et les mixtes les plus spécialisés à la fontaine. »
Nous avons dit que cette théorie de Nicolas de Gués n'était pas nouvelle de tout point; qu'on y pouvait reconnaître le reflet de doctrines chères aux chimistes du Moyen -Age. En particulier, cette théorie semble inspirée d'un auteur qui a exercé sur la pensée de l'Évêque de Brixen une influence non douteuse; nous voulons parler de Raymond Lulle.
Voici en effet, selon Raymond Lulle1, « comment on doit comprendre les éléments » :
« Voici, mon fils, comment tu dois les comprendre : Les éléments sont tous composés; la Nature, en effet, ne peut subsister qu'en la matière d'un composé simple, et celui-ci est formé d'éléments qui, à leur tour, sont composés au moyen d'une matière fine et claire, vraiment élémentaire ; cette composition des éléments est produite par la vertu élémentative, en laquelle subsiste une puissance de végétation. C'est pourquoi, mon fils, tous nos éléments sont en chacun d'eux, et chacun d'eux est en forme de cercle, et ces cercles composent le cercle du mixte simple... A chacun des éléments minéraux, nous donnons le nom de l'élément qui domine en lui... Comprends donc, mon fils, de quelle manière nos éléments sont composés et formés des éléments purs. Dans notre terre, il y a du feu lumineux; le feu prend part à sa composition dans un rapport approprié; de même, elle contient de Fair et de l'eau; ces divers éléments participent en plus ou moins grande proportion à la formation de notre terre... Il en est de même de nos autres éléments; dans notre eau, il y a du feu, de l'air et de la terre. »
i. Haymondi Lullii Maioricani philosophi sui temporis doctissimi Libri abquot chemici; nunc primum, excepte Vade mecum, in lucem opéra Doctoris Toxita? editi. Quorum omnium nomina versa pagina dabit. Cum privilegio Caes. Maiestat. ad decennium. Basileœ, apud Petrum Pernam, MDLX.YII. Testamenti novissimi Raimondi Lullii De practica liber secundus: Quomodo debes intelligerc clementa, capp. I el 11 : |>|>- 89-91;
NICOLAS DE GUES ET LÉONARD DR VINCI I !\ij
Au degré suprême de simplicité, nous voyons Raymond Lulle placer cette « matière fine et claire » que Nicolas de Cues nommera l'élément primitif. Cette matière première engendre quatre éléments qui, pour l'Évêque de Brixen, sont les éléments principaux. Ces quatre éléments se mélangent à leur tour pour former ce que Raymond Lulle nomme des composés simples, des éléments minéraux ou encore nos éléments, tandis que Nicolas de Cues les appelle des mixtes généraux; ceux-là sont les corps les plus simples qui puissent subsister dans la Nature. La Chimie du Cardinal Allemand est exactement la même que la chimie du Doctor llluminatus ; leur commune théorie est dominée par cet aphorisme : Quodlibet in quolibet.
Comment ne pas reconnaître un résumé de cette théorie en cette courte note1 du Vinci :
u Anaxagore. Toute chose vient de toute chose, et toute chose se fait toute chose, et toute chose retourne en toute chose, parce que ce qui existe parmi les éléments est fait de ces mêmes éléments. »
En tout ordre de choses, le maximum absolu est identique au minimum absolu ; l'un et l'autre sont en Dieu et sont Dieu. Dans l'univers contracté, il est impossible d'atteindre ni le maximum ni le minimum; si l'on se donne un objet, on peut s'en donner un plus grand, puis encore un plus grand, et ainsi de suite, sans fin; et l'on peut aussi s'en donner un plus petit, puis encore un plus petit, à l'infini. De ces vérités, la considération des angles nous peut fournir des exemples :
u Dieu peut être considéré3 comme l'angle infini... Dieu est, en effet, semblable à l'angle maximum, qui est en même temps l'angle minimum. Considérons une demi-circonférence et le rayon qui est perpendiculaire au diamètre ; ce rayon fait avec le diamètre deux angles droits, Faisons tourner ce rayon autour du centre comme si nous voulions l'amener à coïncider avec le diamètre; il est clair qu'un des angles augmentera
i. Léonard de Vinci, Qodice Atlantico, (376, recto) 1168, recto. — J. P. Richter. The Uterary Works of Leonardo da Vinci, Londres, i883 ; t. II, § i!t-jS.
2. Nicolai de Cusa Complément um theologicum figurât um in complementis mathematicis, cap IX
l50 ÉTUDES SUR LEONARD DE VINCI
continuellement, tandis que l'autre diminuera d'autant. Tant que le rayon ne coïncidera pas avec le diamètre, le premier angle ne sera pas maximum absolu, car il pourra croître davantage, et le second ne sera pas minimum absolu, car il pourra encore décroître. Mais si l'on suppose qu'un de ces angles devienne maximum absolu, il deviendra en même temps minimum absolu, et cela n'aura lieu que par la coïncidence de ses deux côtés. Vous voyez qu'alors ces deux côtés se résolvent en une même ligne droite et que le nom d'angle ne convient plus à la figure ainsi formée. Vous comprenez par là comment, lorsqu'on tente de s'élever vers l'infinité divine, il semble que l'on n'atteigne rien et non point que l'on saisisse quelque chose, selon ce que dit saint Denys. »
Cette même pensée est, au moyen du même exemple, développée en un autre écrit de Nicolas de Cues1 : « Tant que l'angle le plus grand et l'angle le plus petit sont deux angles distincts, le plus grand n'est pas maximum absolu, ni le plus petit minimum absolu... Et d'autre part, lorsque la dualité cesse, on ne voit plus d'angle... Seul donc le principe est à la fois maximum et minimum ; ce qui découle du principe en porte seulement la ressemblance, car il ne peut être ni plus grand, ni plus petit que son principe. »
a Parmi les angles, par exemple, on ne saurait trouver un angle si aigu que son acuité ne provienne de son principe même ; on ne saurait non plus trouver un angle si obtus qu'il ne soit tel en vertu de son principe. Dès lors, puisqu'un angle ne peut être si aigu qu'il n'en puisse exister un plus aigu, il faut que le principe ait le pouvoir de créer cet angle plus aigu; et de même pour l'angle obtus.» Et Nicolas de Cues conclut encore^ ce développement par la réflexion de Denys l'Aréopagite.
Nous songeons à cette pensée de Nicolas de Cues lorsque nous lisons celle-ci, qui est de Léonard de Vinci 3 :
« L'angle droit est dit être le premier parfait entre les autres
i. Nicolai de Cusa Liber qui inscribitur De beryllo, cap. I\. j. Nicolas de Cues, loc. cit., cap. X.
.'{. Les manuscrits de Léonard de Vinci, ms. M. de la Bibliothèque do l'Institut, verso de la couverture.
angles, parce qu'il se trouve entre deux infinies extrémités d'autres natures d'angles qui en diffèrent, c'est-à-dire d'infinis angles obtus et d'infinis angles aigus; tous les infinis étant égaux entre eux, il se trouve être équidistant à chacun d'eux, être milieu. »
Mais la ressemblance de ces deux pensées prouve-t-elle que la première a suggéré la seconde? N'est-elle pas l'effet d'une simple coïncidence ? Il semble que Léonard ait voulu laisser à sa réflexion comme une marque qui en indiquât l'origine ; il Ta fait précéder, en effet, de ces deux mots : « Hermès, philosophe.» Or, le passage de Nicolas de Cues que nous avons cité en dernier lieu est enchâssé, pour ainsi dire, entre deux citations \ d'Hermès Trismégiste ; de part et d'autre, quelques lignes seulement l'en séparent. De plus, la seconde de ces allusions au Trismégiste est ainsi conçue : « On voit donc que Dieu peut recevoir le nom de toutes choses et que cependant aucun nom ne lui convient, comme le disait Hermès Mercure. » Elle est la conclusion naturelle de la réflexion sur l'angle qui est à la fois maximum absolu et minimum absolu, auquel le nom d'angle ne convient plus.
Le nom du Trismégiste évoque de prime abord l'idée d'une comparaison célèbre : Dieu est une sphère infinie dont le centre est partout et la circonférence nulle part. Semblables comparaisons ont trouvé grande faveur auprès des néo-platoniciens de tous les âges. Il en est une, en particulier, dont ils ont fait un très fréquent usage. Dieu est l'Un, exempt de toute division, de toute distinction; et cependant, il est en chacune des créatures, qui sont multitude, et toutes les créatures sont en lui. Ce mystère, Plotin en cherche2 l'image dans le centre du cercle, qui demeure un et indivisible, d'où partent cependant et où reviennent les rayons, en nombre infini, qui aboutissent aux divers points de la circonférence « Autant il y a de rayons qui parviennent au centre du cercle, autant il semble y avoir de points réunis en ce centre. »
L'auteur de la Théologie d'Aristote reprend la même compa-
i. Nicolai de Cusa Liber qui inscribitur De beryllo, cap. VI et cap. XII. 2. Plotini Enneadis VI liber V, art, V. — Kd. Didot, p. 45o.
i5a études sub léonard de vinci
raison1; elle lui sert à montrer comment la multitude des formes peut coexister en l'unité de l'Intellect : « L'Intellect est comme le centre du cercle qui contient en lui-même tout ce qu'il y a d'angles, de côtés, de lignes, de surfaces et d'autres choses imaginables en ce cercle et dans les autres figures. Il est indivisible et sans dimension. Toutes les lignes du cercle sont issues de ce point et reviennent à lui. C'est pourquoi on le nomme centre. »
Nicolas de Cues, à son tour, a accueilli cette métaphore; il Fa modifiée légèrement, de telle sorte quelle exprime sa conception particulière de la Trinité; le centre est l'image de l'Unité; les rayons égaux qui en sont issus représentent l'Égalité; du Lien entre le centre unique et les rayons égaux procède la circonférence :
« Je me tourne maintenant2 vers le centre très simple, et j'y vois le principe, le moyen et la fin de tous les cercles. Sa simplicité est indivisible et éternelle; en son unité indivisible et très stricte, il est la synthèse de toutes choses. Il est le commencement de l'égalité; en effet, si les lignes qui joignent le centre à la circonférence n'étaient pas toutes égales entre elles, ce point ne serait pas centre d'un cercle. Ainsi l'indivisibilité du centre est le commencement simple de l'égalité; sans l'union de sa simplicité ponctuelle avec l'égalité des rayons, il ne saurait y avoir de centre de cercle, car l'essence de ce centre consiste dans son équidistance à la circonférence. Ainsi, en ce point central, je vois à la fois l'Unité, l'Égalité, et le Lien qui les conjoint... »
« Vous comprendrez encore mieux tout cela si vous considérez que l'unité absolument simple est la synthèse de toute multitude et que, par là même, elle est exempte de toute multiplicité, parce qu'elle complique en elle toute multiplicité, toute multitude. On reconnaît cette unité en toute multitude, car la multitude n'est que le développement de l'unité. On peut en dire autant du point, qui est la synthèse de toute gran-
i. Aristotelis Thcologiœ liber quartus, cap. IV. Éd. i5 1 9, fol. 20; éd. 1572, fol. 34, recto.
2. Nicolai de Gusa De ludo globi liber II. — Cf. : Complementum theologicum figuratum in complementis mathematicis, cap. VI.
deur... Ouvrez donc votre esprit, et vous verrez que Dieu est en toute multitude, parce qu'il est dans l'unité, et qu'il est en toute grandeur, parce qu'il est dans le point... »
« Ainsi se tient profondément caché le centre de tous les cercles; en sa simplicité réside une force qui synthétise toutes choses... »
De ces pensées, cherchons maintenant l'écho parmi les réflexions de Léonard de Vinci; nous le trouverons en une courte note écrite au cahier1 où nous avons déjà lu le nom du Trismégiste.
« Si l'angle (Jîg. 1) est le contact de deux lignes, les lignes étant terminées en point, d'infinies lignes peuvent commencer à ce point et, en sens inverse, d'infinies lignes peuvent se terminer ensemble en ce point ; donc le point peut être commun au commencement et à la fin d'innombrables figures. »
« Ici ce semble une étrange affaire que, le fig. i.
triangle étant, avec l'angle opposé à la base, terminé en point, on puisse des extrémités de la base partager le triangle en parties infinies; et il paraît ici que, le point étant terme commun de toutes les divisions dites, le point, aussi bien que le triangle, soit divisible à l'infini. »
Une remarque nous vient à l'esprit, qui nous paraît s'imposer. Nous venons de voir Léonard s'inspirer de pensées sur la Géométrie développées par Nicolas de Gués. Dans les écrits de Nicolas de Cues, dans les livres des philosophes platoniciens que le Cardinal Allemand a imités, ces pensées ont un objet essentiellement théologique; elles ont pour but d'éveiller en notre intelligence au moins un soupçon de l'essence divine, de ses mytérieuses processions, de ses relations avec la nature créée. En reprenant ces pensées, Léonard les transforme; il garde ce qu'elles ont de géométrique et supprime tout ce par quoi elles se rattachent à la Théologie; il en efface avec soin le nom de Dieu. Quelle explication doit-on donner de cette
i. Les manuscrits de Léonard de Vinci ; ms. M. de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 87, verso.
façon de procéder? Faut-il y reconnaître la manière d'un sceptique qui ne se soucie point d'élever son esprit jusqu'à ce qui surpasse la science humaine? Faut-il y voir les scrupules d'un croyant qui redoute de livrer au libre jeu de son imagination des dogmes qu'il tient pour intangibles et sacrés? De la réserve du Vinci, ces deux interprétations peuvent être également proposées; il est malaisé de trouver des motifs suffisants pour choisir entre elles.
Lorsque nous lisons, en un même feuillet, deux réflexions qui sont sans relation apparente l'une avec l'autre, et que la lecture des écrits de Nicolas de Cues nous explique ce rapprochement, nous sommes autorisés à penser que Léonard a conçu ces pensées sous l'influence de l'Évêque de Brixen; si elles eussent été isolées, nous n'en eussions peut-être pu deviner l'origine.
C'est en une semblable incertitude qu'il nous faut demeurer au sujet de la réflexion suivante, que le Vinci répète par deux fois1, en des termes presque identiques :
« Bien que le temps soit mis au nombre des quantités continues, cependant, comme il est invisible et sans corps, il ne tombe pas entièrement sous la puissance de la Géométrie ; celle-ci [ne] le divise [pas] en figures et corps d'infinie variété, comme elle fait pour le continu qui se rencontre dans les choses visibles et corporelles. Mais ils2 ne conviennent ensemble que par leurs premiers principes, savoir [l'instant et la durée avec] le point et la ligne; le point est à comparer, dans le temps, avec l'instant, et la ligne a ressemblance avec la longueur d'une certaine quantité de temps; et de même que les points sont principe et fin de la susdite ligne, de même les instants sont terme et principe de n'importe quel espace de temps donné. Et si la ligne est divisible à l'infini, l'espace de temps n'est pas étranger à une telle division; et si les parties en lesquelles la ligne est divisée sont proportionnelles entre elles, les parties du temps seront aussi proportionnelles entre elles. »
i. Léonard de Vinci, ms. Arundel 263 de la Bibliothèque du British Muséum, fol. 17S, verso, et fol. 190, verso. — J. P. Richter, The literary Works of Leonardo da Vinci, t. 11. S 916.