Léonard de Vinci. Codice Trivalzio. fol. 33, recto
l6G ETUDES SUR LEONARD DE VINCI
Cues, nous en trouvons le résumé en ces deux phases du Vinci :
«Toute notre connaissance1 tire son principe des sentiments. »
« La chose est connue au moyen de notre intellect2. »
Notons — la remarque a son prix — que la seconde de ces pensées fait suite aux réflexions sur l'amour que nous avons citées et où nous avons signalé la marque bien reconnaissable de Nicolas de Cues.
Deux pages plus loin3, nous lisons ces lignes assez énigmatiques :
« U sono le potenfie. memoria. e intelletto lascibili. e choncupiscibili. »
« le 2 prime, son ragionevoli ellaltre sensuali. »
Il est classique, dans l'enseignement de l'École, de distin guer quatre puissances en l'âme humaine : la raison, la volonté et les deux passions principales, l'irascible et la concupiscible. Nicolas de Cues reproduit cette division en un de ses sermons 4. A la place du mot dénué de tout sens : lascibili, il faut écrire, croyons-nous : irascibili, et traduire ainsi la réflexion précédente :
« Quatre sont les puissances [de l'âme] : la mémoire et l'intellect, l'irascible et la concupiscible. Les deux premières sont raisonnables et les autres sensuelles. »
Mais ce passage présente encore quelques points qui méritent examen.
Selon la division classique, les quatre puissances de l'âme sont la raison et la volonté, la passion irascible et la passion concupiscible. k la raison et à la volonté, Léonard substitue la mémoire et l'intellect; cette substitution n'est-elle que le résultat d'une inadvertance? N'a-t-elle pas une raison5 et cette
i. Léonard de Vinci, Codice Trivulzio, fol. ao, verso. 2. Léonard de Vinci, Codice Trivuhio, fol. G, recto. .H. Léonard de Vinci, Codice Trivulzio, fol. 7, verso.
4. Nicolai de Cnsa Excitationum ex sermonilms liber VIII; ex sermone : Domiuabuntur populis.
5. En son écril De sentu et sensato, Aristote indiquant ce qui, chez les animaux. dépend à la lois <lo l'âme el du corps, commence son énumératîon par ces mots : « le sens el la mémoire, la colère el le désir;» il y ajoute: « toute espèce d'appétit, ta joie
MCOLAS DE CUES ET LEONARD DE VINCI lf>7
raison ne se laisserait-elle pas deviner par la lecture de Nicolas de Gués?
Il existe un remarquable sermon i où l'Évêque de Brixen se propose de développer cette pensée de saint Augustin : « L'image de la Trinité se trouve en l'âme humaine; l'intelligence est engendrée par la mémoire et la volonté procède de toutes deux. »
Le Cardinal Allemand commence par distinguer deux modes d'action de l'âme; unie aux organes corruptibles, son activité est soumise à la succession du temps; elle sent, elle imagine, elle se souvient dans la durée; mais son activité peut aussi s'exercer sous une forme plus haute, où elle se trouve soustraite à la succession du temps; elle vit alors dans le temps intemporel.
« L'âme donc, agissant en ce temps intemporel, voit à la fois, dans sa propre essence, le passé, le présent et le futur ; le passé, elle le nomme mémoire, le présent intellect, le futur volonté ou désir. »
La mémoire dont il s'agit ici n'est pas la mémoire imaginative. « C'est la mémoire purement intellectuelle, séparée de la matière. Elle est capable, grâce à cette séparation, de saisir les espèces du monde intelligible, et de les comprendre, donnant ainsi naissance à l'intellect. Or, ce qu'elle comprend, elle en voit la convenance avec l'être qui comprend, et de là résulte la volonté. »
Ainsi « la propriété par laquelle l'âme peut retenir les espèces intelligibles se nomme la mémoire. Celle par laquelle elle se tourne vers les espèces intelligibles pour les connaître se nomme l'intelligence. Celle par laquelle elle s'attache à ces espèces après qu'elles lui sont connues se nomme volonté. »
« L'intellect suppose donc la mémoire abstraite ; l'intellect, en effet, n'est rien autre chose que l'intelligence des idées qui sont en la mémoire... On ne peut comprendre le mot intellect
et la tristesse; ce sont choses, en effet, qui sont communes à presque tous les animaux;» les quatre premiers termes de cette énumération ne sont assurément pas donnés comme représentant les quatre puissances de l'âme.
1. Nicolai de Cusa Excitationum ex sermonibus liber l; De eo quod scriptum est : Vita erat lux hominum.
l68 * ÉTUDES SUR LÉONARD DE VINCI
que comme signifiant l'intelligence de quelque chose, et ce quelque chose est la mémoire; tout comme on ne peut être fils sans être le fils de quelqu'un, savoir du père. » Ainsi l'intellect est le fils, le verbe, le Xovoç de la mémoire intellectuelle.
« Quant à la volonté, elle n'est rien que la volonté de la mémoire et de l'intelligence réunies; ce qui ne se trouve pas à la fois dans la mémoire et dans l'intelligence ne saurait se trouver en la volonté » ; la volonté procède donc à la fois de la mémoire, et de l'intellect qui en est le verbe.
Enfin la mémoire, l'intellect, la volonté, forment une trinité qui se résout en unité dans l'essence indivisible de l'âme.
De telles pensées méritaient assurément d'arrêter l'attention; il n'est pas surprenant qu'elles aient pu solliciter celle de Léonard; leur influence expliquerait alors comment à la raison et à la volonté, termes de rénumération classique, il a pu substituer la mémoire et l'intellect; elle expliquerait surtout comment, dans une gradation qui descend des plus nobles puissances aux plus humbles, il adopte un ordre tout d'abord surprenant et place l'intellect après la mémoire.
Mais tout n'est pas clair encore dans la courte réflexion que nous avons citée; de ces deux puissances purement cognitives, la mémoire et l'intellect, n'est-il pas singulier de voir rapprocher les deux puissances passionnelles, l'irascible et la concupiscible? La lecture de Nicolas de Cues a pu, cependant, inciter Léonard à établir un tel rapprochement.
En un passage des dialogues intitulé : VIdiot l, l'Évêque de Brixen donne le nom de passion au début du mouvement de l'esprit, tandis qu'il réserve le nom d'intellect à l'état de perfec tion auquel conduit l'accomplissement de ce mouvement :
« L'Idiot... On dit que l'esprit comprend dès là qu'il se meut; le commencement de ce mouvement est plus particulièrement désigné sous le nom de passion, et la perfection de ce mouvement sous le nom d'intellect. Mais, de même que la disposition et l'habitude sont une seule chose, que l'on nomme disposition tandis qu'elle tend à sa perfection et habitude
i. Nicolai de Cusa Idiotœ liber 111 : De mente: cap. Vil).
NICOLAS DE GUES ET LEONAUD DE VINCI l6çj
lorsqu'elle y est parvenue, de même la passion de l'esprit et l'intellect sont une seule chose... Le mouvement de l'esprit est intellect et le début de ce mouvement est passion. »
Si Léonard a lu ce passage, nous n'avons plus lieu de nous étonner de la classification qu'il impose aux puissances de l'âme, classification qui met l'intellect immédiatement au-dessus des deux passions sensuelles, l'irascible et la concupiscible.
Or d'autres considérations vont fortifier en nous l'hypothèse que Léonard avait lu ce passage de Nicolas de Gués.
L'énumération des quatre puissances de l'âme, que nous avons relevée au Codice Trivulzio, y est immédiatement suivie des lignes que voici l :
« Des cinq sens, la vue, l'ouïe et l'odorat sont de peu d'empêchement (di pocha proibitione); il n'en est pas de même du tact et du goût. »
« L'odorat mène avec soi le goût chez le chien et autres animaux pourvus de gueule. »
Au premier moment, il est difficile de n'être pas surpris de la démarche singulière selon laquelle procède la pensée de Léonard ; nous voyons cette pensée sauter brusquement d'une énumération des facultés de l'âme à un partage des cinq sens en deux catégories, puis s'achever en une remarque sur le flair du chien. Par quelle transition insoupçonnée l'intelligence du grand peintre reliait elle entre eux ces sujets si disparates? Cette transition va nous apparaître si nous poursuivons la lecture du chapitre2 où Nicolas de Gués a donné le nom de passion au début du mouvement intellectuel.
Dans ce chapitre, en effet, l'Évêque de Brixen classe, suivant une gradation descendante, d'abord les quatre formes de l'esprit, puis les cinq sens du corps.
Les quatre degrés qu'il distingue dans l'esprit ne sont pas ceux qu'y marque Léonard; ce sont, en allant du plus parfait au moins parfait3, l'intellect, la faculté appréhensive, l'imagination et le sens. Quant aux sens particuliers, leur ordre
i. Léonard de Vinci, Codice Trivulzio, fol. 7, verso.