Albert de Saxe, ibid
3. Alberti de Saxonia Qusestiones in libros de Cœlo ; libri II quœst. XIII.
U. Marsilii Ingucn Abbreviationes libri Physicorum ; avant-dernier feuillet, col. c.
mouvement. Elle diffère du mouvement local comme la cause diffère de l'effet; mais, au moment où elle est imprimée dans le mobile, elle constitue un mouvement d'altération, de même que la science est mouvement d'altération au moment où elle est introduite dans l'esprit. » En outre, Marsile d'Inghen trouve que Yimpetus doit être rangé à la fois parmi les qualités de première espèce (habitas vel dispositio) qui s'acquièrent soit par la production même du sujet, soit par sa disposition vers le mieux ou vers le pire — et parmi les qualités de troisième espèce (actio vel passio) .
Marsile d'Inghen s'est contenté de comparer l'impression de Yimpetas en un mobile à l'action qui fait pénétrer la science dans l'esprit; mais, par là, il a préparé la \7oie à la comparaison de Nicolas de Gués qui assimile cette impression à la création d'une âme au sein d'un corps; cette comparaison domine tout ce que le Cardinal allemand a écrit au sujet de Yimpetas.
En la théorie du mouvement des projectiles qu'a esquissée l'Évêque de Brixen, un passage mérite d'arrêter tout particulièrement notre attention.
Aristote et tous ceux de ses disciples qui sont demeurés fidèles à sa doctrine ont regardé le mouvement des diverses sphères célestes comme un mouvement entretenu par le mouvement de la dernière sphère, de celle qui contient toutes les autres à son intérieur. Quant à celle-ci, son mouvement doit être aussi entretenu d'une manière continuelle par un moteur qui lui soit extérieur ; en un corps non vivant, pas de mouvement dont la continuation ne soit liée à la présence actuelle d'un moteur extérieur à ce corps; c'est le principe fondamental de la Dynamique péripatéticienne. Le moteur qui, directement, actuellement, continuellement, meut la dernière sphère, c'est le Moteur premier, celui auquel il faut bien que l'on parvienne puisque la série des moteurs ne peut être poursuivie à l'infini, celui qui, ne subissant lui-même l'action d'aucun moteur, demeure éternellement immobile ; en un mot, c'est Dieu.
Cette théorie occupait la place d'honneur en la philosophie
péripatéticienne; celle-ci ne donnait point d'autre preuve de l'existence de Dieu que la nécessité du premier moteur. Or, le changement que les enseignements des Terminalistes amenèrent dans l'explication du mouvement des projectiles devait bouleverser cette théorie. Après qu'il a été lancé, un projectile garde un impetus acquisitus, en sorte qu'il continue à se mouvoir un certain temps hors de l'influence du moteur. La continuation d'un mouvement ne requiert donc pas la présence et l'influence actuelle d'un moteur étranger au corps mû, et la majeure de l'argumentation d'Aristote se trouve ruinée.
Quelle transformation résulte de là en la théorie du Moteur premier, nous le voyons en lisant Nicolas de Gués. Il n'est plus nécessaire que l'influence actuelle et permanente de ce Moteur entretienne directement le mouvement de la dernière sphère et, par l'intermédiaire de celle-ci, le mouvement des autres sphères célestes; il suffit que le Créateur, en produisant ces sphères, leur ait imprimé un impetus qui suffira à maintenir indéfiniment leur mouvement. L'impulsion persistante qui représente, selon l'École péripatéticienne, l'action du premier Moteur, devient inutile; cette action se réduit à la « chiquenaude » initiale dont Descartes devait faire un des postulats de son système.
Or, cette profonde transformation apportée à la théorie du premier Moteur, Nicolas de Cues l'adopte, mais il n'en est pas l'auteur. Il semble bien que celui qui a osé le premier, en acceptant la doctrine de Y impetus, en tirer cette grave conséquence soit Maître Albert de Saxe; s'il ne l'a pas imaginée, du moins l'a-t-il formulée de la manière la plus nette1.
A l'appui de l'opinion qui attribue l'accélération de la chute d'un corps pesant à une accumulation d' impetus acquisifi, Albertutius écrit ceci :
u En faveur de cette opinion, nous pouvons citer l'expérience que voici : Supposons qu'une meule de forgeron, très grande et très lourde, ait été tournée jusqu'à ce qu'elle se meuve très
i. Alberti do Saxonia Sublissimae quœstiones in libros de Cœlo et Mundo ; in lib. Il queest, XIV ap. edd. Venetiia t'»<)2 et i5ao. (Cette importante question est omise dans les éditions données à Paris en [5i6el i5i8.)
rapidement, et qu'on cesse alors de la tourner; elle demeurera longtemps en mouvement. Gela ne peut provenir que d'un impetus acquisitus qui vient du dehors et qui lui a été imprimé par l'homme chargé de la tourner. Lorsqu'on cesse de tourner cette meule, cet impetus diminue continuellement, si bien que la meule finit par s'arrêter; cela est dû à ce que la forme substantielle de cette meule a une tendance opposée à celle de Yimpetus... Si cette meule pouvait durer indéfiniment sans diminution ni altération, si aucune résistance ne venait corrompre cet impetus qui a été engendré en la meule, peutêtre que cet impetus lui communiquerait un mouvement perpétuel. Si l'on admettait cette manière de voir, il serait inutile d'imaginer des intelligences propres à mouvoir les orbites célestes. On pourrait, en effet, tenir le langage suivant : Lorsque Dieu créa les sphères célestes, il mit chacune d'elles en mouvement comme il lui plut; et elles se meuvent, maintenant encore, par Yimpetus qu'il leur a communiqué de la sorte; cet impetus ne subit ni corruption ni diminution, car le mobile n'a aucune inclination qui lui soit contraire, en sorte qu'il n'y a ici aucune cause de corruption. »
Albert de Saxe avait assurément conscience de l'extrême importance d'une telle opinion; à diverses reprises, elle avait dû solliciter ses méditations; avant de l'exposer en ses questions sur le De Cœlo, il en avait donné la formule à la fin de ses questions sur la Physique1 : « Selon cette opinion, on peut dire qu'il n'est pas nécessaire de supposer autant d'intelligences qu'il y a d'orbites célestes; on peut prétendre que la Cause première a créé les orbites célestes et qu'elle a imprimé à chacune d'elles une certaine qualité motrice, qui meuve cette orbite d'une manière déterminée; et cette vertu ne se détruit pas parce que cette orbite n'a rien qui la dispose au mouvement en sens contraire. »
Entre la doctrine d'Albert de Saxe et celle de Nicolas de Cues, l'analogie est profonde; si profonde qu'on ne saurait mettre en doute l'influence de la première sur la seconde.
i. Alberti de Saxonia Quœstiones in libros de physica auscultatione ; libri octavi quaest. XIII.
L'analogie, toutefois, ne doit pas nous faire oublier les différences. Pour Albertutius comme pour Nicolas de Cues, le mouvement de révolution de la dernière sphère céleste est entretenu par un impelus qui agit, sans perdre son intensité, depuis le moment de la création, et cet impetus est permanent parce qu'il est naturel. Mais ce n'est pas pour la même raison que les deux auteurs le regardent comme naturel ; Albert veut que Yimpetus par lequel se meut une orbite soit naturel parce que cette orbite, formée d'une substance incorruptible, ne connaît pas les causes externes d'altération qui usent peu à peu la meule de forgeron et qui constituent le frottement; parce qu'en outre elle ne renferme aucune forme intrinsèque, analogue à la gravité, qui l'incite au mouvement contraire à celui que produit Yimpetus; selon l'Évêque de Brixen, si cet impetus est naturel, c'est parce qu'il tend à faire tourner sur elle-même une figure sphérique parfaite.
Puis, pour Albert de Saxe, Yimpetus n'est sûrement qu'une qualité corporelle ; le Cardinal Allemand n'en détermine pas la nature ; mais il aime à rapprocher l'opération qui imprime Yimpetus à un corps, immobile jusque-là, de la création de l'âme au sein d'un corps inanimé ; bien aisément, celui qui lit les dialogues Sur le jeu de globe ou Sur le Possest peut serrer cette comparaison d'un peu plus près, peut-être, que l'auteur ne le souhaitait; il peut assimiler pleinement Yimpetus à une âme; alors, il se trouve amené à interpréter la doctrine de Nicolas de Cues en admettant que chaque orbite est mue par une âme qui y fut créée au commencement des temps; par là, il revient précisément à la théorie averroïste contre laquelle Albert de Saxe s'inscrivait en faux.
Qu'on ait pu interpréter de la sorte la doctrine de Nicolas de Cues touchant Yimpetus, l'exemple de Kepler nous servira à le prouver.
La Dynamique de Nicolas de Cues et la Dynamique
de Kepler.
Nicolas de Cues n'a écrit que de courtes réflexions sur le mouvement des projectiles; mais ces réflexions ont exercé sur le développement de la Dynamique une influence profonde et prolongée; mainte trace de cette influence se peut découvrir dans les écrits des grands mécaniciens des xvie et xvne siècles.
Ouvrons, par exemple, le traité Des révolutions des orbites célestes; voici en quels termes1 Copernic établit que «chacun des corps célestes se meut d'un mouvement circulaire, uniforme et perpétuel ou d'un mouvement composé de mouvements circulaires » :
« La mobilité propre de la sphère consiste en effet à tourner en cercle, de telle manière que par son acte même elle exprime sa propre forme dans le corps le plus simple, dans celui où l'on ne peut discerner une partie d'une autre, puisque cette sphère se meut sur elle-même en traversant toujours les mêmes régions de l'espace. »
Ne semble-t-il pas entendre, en ces paroles du Chanoine de Thorn, un écho de la voix de l'Évêque de Brixen?
Cette voix, mêlée aux accents d'Albert de Saxe, retentit avec une netteté et une force particulières dans l'œuvre de Kepler. Les théories mécaniques du grand astronome semblent parfois bien obscures et bien étranges; elles s'éclaircissent en s'expliquant lorsqu'on les rattache aux deux traditions dont elles sont issues, d'une part à la tradition de l'École terminaliste de Paris, d'autre part à la tradition de Nicolas de Cues.
Sans rechercher dans les divers écrits de Kepler les marques
i. Nicolai Copernici De revolutionibus orbinm cœlestium libri sex; lib. I, cap. IV.
multiples où se peuvent reconnaître ces deux traditions1, contentons-nous de lire celui de ces écrits qui les résume, YEpitome astronomie Copernicanœ 2 ; et dans ce livre même, empruntons seulement quelques passages au chapitre qui traite du mouvement diurne de la Terre3.
Kepler a rejeté la théorie de la pesanteur imaginée par Aristote; après Fracastor et Copernic, avec Guillaume Gilbert et Galilée, il a repris la doctrine Pythagoricienne que Nicolas de Gués lui-même semble parfois adopter : Un grave terrestre ne tend pas au centre du Monde; il tend à se réunir à son tout, à la Terre entière ; il en est de même en chaque astre, qui tend à conserver son intégrité.
« Si donc on considère la Terre entière ^, dans son intégrité et par rapport à la matière qui la forme, elle n'est absolument douée d'aucun mouvement naturel ; le caractère propre de la matière qui forme la plus grande partie de la Terre, c'est l'inertie; elle répugne au mouvement, et cela d'autant plus fortement qu'une plus grande quantité de matière se trouve resserrée dans un plus petit espace. »
« Cette inertie matérielle du corps terrestre à l'égard du mouvement5, cette densité de ce même corps constituent précisément le sujet dans lequel est imprimé Yimpetus du mouvement de rotation; il y est imprimé exactement comme
i. Kepler connaissait assurément les divers traités de Nicolas de Cues; au chapitre II de son Mysterium Cosmographicum a, qui est un de ses premiers écrits, il nomme le Cardinal Allemand «divinus mihi Cusanus»; il le cite également en sa Dissertatio cum Sidereo nuncio h, en sa Narratio de observatis a se quatuor Jovis satellitibus erronibus c, en son écrit De Stella nova in pede Serpentarii d; ces citations ont trait tantôt aux hypothèses astronomiques de Nicolas de Cues, tantôt à ses théories géométriques, tantôt enfin à ses considérations mathématiques sur l'infini.
■2. Efâtome astronomiœ Copernicanœ, usitaïa forma quaîstionum et responsionum circumscripta,inque VII libros digesta, quorum très hi priores sunt de Doctrina sph.rrira... auctore Joanne Kepplero; Lentiis ad Danubium, exxudebat Joannes Plancus, anno MDCXVIII. — Joannis Kepleri astronomi Opéra omnia edidit Ch. Frisch ; Frankfort sur le Mein etErlangen, i858; t. III (Toutes nos citations se rapportent à cette édition).
3. Principiorum doctrinœ physicae pars quinta : De motu diurno.