‹ Études sur Léonard de Vinci (volume 2)Chapitre 38 sur 126 · Léonard de Vinci, loc. cit., fol. 34, verso · texte numérisé non relu

Léonard de Vinci, loc. cit., fol. 34, verso

de beaucoup de révolutions entières et d'un mouvement d'une demi -révolution. »

La théorie de Vimpeto composé, empruntée à Léonard par divers mécaniciens du xvie siècle, a joué un rôle important dans le développement de la Dynamique; une doctrine d'Albert de Saxe, profondément transformée, lui a donné naissance sans que l'influence de Nicolas de Cues ait aucunement contribué à la suggérer; mais les diverses questions de Dynamique auxquelles le Cardinal Allemand avait fait allusion dans ses écrits ont fourni au Vinci des problèmes auxquels il put appliquer cette théorie. En choisissant le curieux jeu de globe comme exemple de sa doctrine sur le mouvement des projectiles, Léonard nous a formellement témoigné qu'il connaissait les œuvres de l'Évêque de Brixen; si les indices recueillis jusqu'ici pouvaient laisser place au moindre doute touchant cette connaissance, cette dernière preuve suffirait, et au delà, à le dissiper.

Nous venons de voir Léonard de Vinci appliquer à des problèmes de Dynamique posés par Nicolas de Cues une théorie que l'influence d'Albert de Saxe lui avait suggérée; c'est maintenant l'influence même de l'Évêque de Brixen que nous allons voir s'insinuer dans l'esprit du grand peintre où elle engendrera toute une Philosophie de la Mécanique.

La Dynamique de Nicolas de Cues

et la Dynamique de Léonard de Vinci (Suite).

La théorie métaphysique du mouvement.

A deux reprises, Nicolas de Cues, voulant expliquer l'acte qui crée une àme dans un corps jusque-là sans vie, le compare à l'acte qui infuse Yitnpetas dans une masse jusqu'alors sans mouvement; de là à assimiler Yimpelus à une âme, il n'y a qu'un pas, et ce pas, les lecteurs de Nicolas de Cues devaient être grandement tentés de le franchir.

Kepler Fa franchi; il a voulu que Yirnpetus communiqué dès le commencement par le Créateur à chacune des planètes se transformât d'abord en une faculté corporelle, puis en une âme immortelle. Bien avant Kepler, Léonard de Vinci avait, sous l'influence des écrits de Nicolas de Cues, conçu une semblable doctrine; il avait regardé Yirnpetus comme un être spirituel tout semblable à une âme.

Il ne s'était pas borné, d'ailleurs, à indiquer cette assimilation; il en avait fait la proposition fondamentale d'une vaste doctrine métaphysique qui embrassait tous les effets de la force et du mouvement.

Les notes nombreuses et étendues où Léonard expose sa philosophie de la Mécanique ont, parfois, attiré l'attention de ceux qu'intéresse son génie l ; ils y ont trouvé bien des énigmes qui ont exercé leur sagacité sans qu'ils en pussent donner une solution pleinement satisfaisante. C'est que les pensées que le grand artiste a émises à ce sujet sont un véritable labyrinthe; on ne peut les suivre avec ordre si l'on n'en possède le fil conducteur, et ce fil ne se peut découvrir par la seule lecture de ces pensées ; il les faut éclairer et expliquer par les doctrines qui les ont suggérées, par la Mécanique de l'École terminaliste qui en a bien souvent fourni la matière, et surtout par la Métaphysique de Nicolas de Cues qui leur a imposé sa propre forme.

Aidé par la connaissance des sources auxquelles Léonard a puisé, nous allons nous efforcer de retracer, autant que faire se peut, le cours qu'a suivi sa Métaphysique du mouvement.

Et d'abord, voyons cette Métaphysique naître de la lecture même des écrits de Nicolas de Cues.

Dans ses curieux dialogues de VIdiot, Nicolas de Cues a comparé la vie de l'âme dans le corps à la persistance du mouvement sonore dans la cloche; en son De ludo globi, en son dialogue De Possest, il l'a assimilée à l'existence de Yirnpetus dans le mobile ; entre la cause qui maintient un corps sonore en vibration et la cause qui maintient un projectile en mouve-

i. Voir, en particulier, Gabriel Séailles. Léonard de Vinci, l'artiste et le savant (i4ôa-i5ig); essai de biographie psychologique ; 2* édition, Paris, 190G, pp. 3i8-3ao.

ment, il y a là une assimilation qui n'a point échappé au Vinci, témoin cette page du Codice Trivulzlo1 :

« De la violence. — Je dis que tout corps mû ou frappé retient en lui-même, pendant un certain temps, la nature de ce mouvement ou de cette percussion ; il la retiendra plus ou moins selon que la puissance ou la force de ce mouvement ou de ce coup sera plus ou moins grande. »

« Exemple. — Vois combien de temps une cloche qui a été frappée retient en soi la rumeur de la percussion. »

« Vois combien de temps une pierre projetée par une bombarde conserve la nature du mouvement. »

a Un coup donné dans un corps dense produit un son qui dure plus longtemps que s'il était donné dans un corps plus rare, et dans ce dernier corps, il durera davantage que dans un corps suspendu et subtil. »

a L'œil garde quelque temps en soi les images des corps lumineux. »

Aux deux exemples donnés par Nicolas de Cues, Léonard en a joint ici un troisième : la persistance des impressions lumineuses; il enjoint un quatrième dans cette pensée1 que nous lisons au cahier A, suite naturelle du Codice Trivulzlo :

« Le coup donné dans la cloche laisse après lui sa ressemblance imprimée comme le Soleil dans l'œil et l'odeur dans l'air; mais il faut voir si la ressemblance du coup demeure dans la cloche ou dans l'air; et cela, tu l'apprendras en posant, après ce coup, ton oreille à la surface de la cloche. »

La préoccupation qui dicte cette pensée est évidente. Tous les physiciens sont d'accord pour attribuer le mouvement du projectile à une certaine ressemblance persistante du mouvement du moteur; mais pour les Péripatéticiens et pour les Averroïstes, cette ressemblance est empreinte dans l'air qui avoisine le mobile, tandis que les Terminalisles en font un impelas imprimé dans le mobile même; l'analogie du mouvement d'un projectile avec la trépidation sonore d'une cloche suggère à Léonard un moyen de résoudre la question.

i. Léonard do Vinci, Codice Trivulzio, fol. 43, recto (81).

2. Les manuscrits de Léonard de Vinci; ms. A de la Bibliothèque de l'Institut, fol. as, verso.

Il la résout assurément dans le sens voulu par les Terminalistes; c'est dans le projectile même qu'il fait résider cette vertu qu'il nommera plus tard impeto, en traduisant littéralement le mot impetus employé par l'École.

Ce nom à1 impeto est, notamment, celui que nous rencontrons au cahier que Venturi a marqué de la lettre G et que conserve la Bibliothèque de l'Institut; disons quelques mots de ce manuscrit.

Le recto du dernier feuillet de la couverture porte ces mots : « i5io. Au jour 26 de septembre, Antoine se cassa la jambe; il a à ne pas bouger [\o jours. » Au verso du premier feuillet de la même couverture, nous lisons : « Le magnifique Julien de Medicis s'en alla au jour 9 de janvier i5i5, à l'aurore, de Rome, pour aller épouser sa femme en Savoie; et en ce jour nous arriva la nouvelle de la mort du roi de France. »

Le cahier G a donc servi à plusieurs reprises, entre i5io et i5i5, à recueillir les réflexions de Léonard; d'autres cahiers se couvraient également de notes durant ces mêmes années; tel le cahier E, où se lisent plusieurs dates relatives à l'année i5i4-

Que maint feuillet du cahier G ait été rempli à peu près en même temps que Léonard couvrait de ses pensées les pages du cahier E, on le devinerait à la similitude des sujets traités comme des expressions qui servent à les traiter. On pourrait prouver ici cette similitude par une infinité de rapprochements; un seul suffira.

Nous lisons au cahier E l :

« Définition de V impeto. — U impeto est une vertu créée par le mouvement et transmise par le moteur au mobile, mobile qui a de mouvement ce que Y impeto a de vie. »

Au cahier G, nous trouvons ces réflexions2 :

« U impeto est impression de mouvement transmise par le moteur au mobile. »

1. Les manuscrits de Léonard de Vinci, ms. E de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 22, recto.

2. Les manuscrits de Léonard de Vinci, ms. G de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 73, recto.

p. duhem. i5

« L'impeto est une puissance imprimée par le moteur dans le mobile. »

« Toute impression tend à la permanence ou désire la permanence. On le prouve dans l'impression faite par le soleil dans l'œil du spectateur et dans l'impression du son fait par le marteau qui frappe la cloche. »

« Toute impression désire permanence, comme nous montre la ressemblance du mouvement imprimée dans le mobile. »

Ces deux citations ne nous marquent pas seulement la grande analogie que l'on peut souvent reconnaître entre les réflexions du cahier E et celles du cahier G; elles nous permettent encore de rapprocher ces dernières de celles que Léonard consignait au Codice Trivulzio ou au cahier A, alors qu'il écrivait sous l'influence manifeste d'Albert de Saxe et de Nicolas de Gués. Cette remarque a son importance; nous aurons bientôt occasion de nous en souvenir, en notre article XIII.

C'est assez tard, semble- t-il, que Léonard a appelé impeto la vertu que les scolas tiques nommaient impetus; aux cahiers A et B, il la nomme forza, nom auquel, pour prévenir toute confusion avec notre moderne notion de force, nous garderons sa forme italienne.

Léonard va donc chercher à préciser, en de nombreuses notes du cahier A, la nature métaphysique de cette forza; il y reviendra au cahier B ; c'est à ce cahier que nous emprunterons une première définition I :

« Quelle chose esl la forza. — Je dis que la forza est une puissance spirituelle, incorporelle, invisible, qui, avec une courte vie, se cause dans ces corps qui, par une accidentelle violence, se trouvent hors de leur être et repos naturels. J'ai dit spirituelle, parce que dans cette forza il y a une vie active, incorporelle, et je dis invisible, parce que le corps où elle naît ne croît ni en poids ni en forme; de peu de vie, parce que toujours elle désire vaincre sa cause et, celle-là vaincue, se tue. »

i. Les manuscrits de Léonard de Vinci ; ma. B de la Bibliothèque de l'Institut, fol. 63, recto.

Cette définition se trouvait déjà, sous une forme plus détaillée, au cahier A i :

« Ce que c'est que la forza. — Je dis que la forza est une vertu spirituelle, une puissance invisible qui, au moyen d'une violence accidentelle extérieure, est causée par le mouvement, introduite et infuse dans les corps, qui se trouvent tirés et détournés de leur habitude naturelle; elle leur donne une vie active d'une merveilleuse puissance, elle contraint toutes les choses créées à changer de forme et de place, court avec furie à sa mort désirée et va se diversifiant suivant les causes. La lenteur la fait grande et la vitesse la fait faible; elle naît par violence et meurt par liberté. Et plus elle est grande, plus vite elle se consume. Elle chasse avec furie ce qui s'oppose à sa destruction, désire vaincre et tuer la cause de ce qui lui fait obstacle et, vainquant, se tue elle-même. Elle devient plus puissante en trouvant de plus grands obstacles. Toute chose fuit volontiers sa mort. Toute chose qui est contrainte contraint elle-même. Rien ne se meut sans elle. Le corps où elle naît ne croît ni en poids ni en forme. Aucun mouvement fait par elle n'est durable. Elle croît dans les fatigues et disparaît par le repos. Le corps auquel elle est imposée n'a plus de liberté. »

La forza est donc un être spirituel, associé au mobile comme l'âme l'est au corps dans un être vivant; elle est unie à ce mobile comme la forme l'est à la matière, comme l'acte l'est à la puissance. L'acte détermine et contraint la possibilité indéterminée; ainsi, la forza supprime la liberté du corps qui était, jusque-là, en puissance de n'importe quel mouvement; elle le dirige; elle lui impose un mouvement déterminé.

Cette assimilation de Yimpeto à l'âme est-elle, comme nous l'avons dit, suggérée à Léonard par la lecture des écrits de Nicolas de Cues? Si l'on en doutait, il suffirait, pour dissiper ce doute, de rapprocher les deux notes que nous venons de citer de ces quelques lignes empruntées à Févêque de Brixen 2 :

«Le Cardinal. — ...Cette vertu qu'on nomme l'âme est

î. Les manuscrits de Léonard de Vinci; ms. A de la Bibliothèque de l'Institut fol. 34, verso.

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